CLASSES OUVRIÈRES
Le lo septembre 18il, une réunion jetait les bases d'une association destinée à élever des maisons et à loger des familles d'ouvriers moyennant un faible loyer perçu par semaine.
Les promoteurs ayant pensé qu'il était absolument nécessaire que les ressources de l'œuvre ne fussent pas demandées à la charité, quatre années s'écoulèrent avant que le capital de oOO,00() francs eut été atteint. Il avait fallu vaincre bien des préjuî;és, secouer la torpeur, agir par la plume, par la parole pour réveiller l'indifférence publique. Enfin on y était parvenu : l'opinion se tournait peu à peu vers ces questions. En I8i5. la Société, soutenue par sir
Robert Peel, obtint, suivant les lois anglaises, sa charte d'incorporation, et, le 14 juillet 1848, le prince Albert visitait la première maison construite par V Association métropolitaine pour ^amélioration des logements des classes ouvrières.
Le capital primitif était de 2 millions et demi. Il fut consacré à construire dans le cœur de Londres huit groupes de maisons comprenant 1,620 chambres et offrant un logement sain à 437 familles qui payaient de 4 fr. 30 c. à 10 francs par semaine.
Vers 186o, l'Association doubla son capital. Elle voulut tenter au dehors de Londres ce qui avait si bien réussi dans le centre. A 11 kilomètres de la ville, à Beckenham, la Société construisit 168 cottages isolés, avec cinq ou six chambres et un jardin, qu'elle loua de 8 fr. 7o c. à 10 francs par semaine. En môme temps, de nouvelles maisons à étages étaient élevées dans Londres. De 186o à 1884, six groupes étaient construits, contenant 1,900 chambres et logeant 671 familles pour une somme qui variait de 3 fr. 10 c. à 10 francs par semaine.
Nous avons longuement interrogé M. GatlifT, qui a été depuis 43 ans le secrétaire et l'âme de l'Association ; son expérience est donc considérable : il a étudié dans les moindres détails les conditions de la vie dans les classes industrielles, a examiné le caractère et les besoins des locataires, a comparé avec un soin particulier l'existence de l'ouvrier habitant à Londres ou dans les environs. Dans toutes les en-
quêtes parlementaires, on a jugé nécessaire de l'entendre et de recueillir le fruit de ses observations.
Les grandes maisons dans le centre de Londres ont été bâties sous l'influence d'un double besoin. Dans les quartiers du centre, dans les ruelles, où ne pénétraient ni l'air, ni la lumière, les logements pauvres étaient entassés : il fallait les dégager. Les chemins de fer en entrant hardiment dans le centre de la ville, détruisirent un grand nombre de ces vieilles et sordides demeures où régnait la misère. De ce fait, en apparence heureux, résulta un refoulement qui redoubla le mal. L'entassement devint plus hideux qu'auparavant. Les ouvriers refusaient évidemment de quitter les quartiers où ils avaient vécu. Alors naquit la pensée de construire de grandes maisons dans lesquelles, à l'exemple des abeilles dans une ruche, chaque famille habiterait deux ou trois cellules. Avec des mesures sévères, une surveillance exacte, on arriverait peut-être à maintenir dans ces grandes habitations l'ordre et l'hygiène.
Nous avons parlé plus haut (page 106 et 107) des escaliers de pierre ouverts à tous les vents, qui semblent une prolongation de la voie publique, des corridors sombres absolument proscrits, des balcons ouverts, enfin de la porte de chaque logement imitant celle des maisons de Londres et donnant au locataire l'apparence d'une maison indépendante et isolée.
Grâce à ces précautions, la répugnance des premiers temps a fait place à une faveur marquée. L'étage supérieur lui-même, dans ces maisons à cinq étages, se loue aisément : les locataires y trouvent plus de calme, un excellent air et parfois la jouissance des toits bitumés qui forment des terrasses.
A part un petit nombre de chambres isolées pour les veufs ou les célibataires, tous les logements comprennent soit deux, soit trois chambres, auxquelles est toujours jointe une pièce servant de débarras, de lavoir et de cuisine.
La pièce principale, celle où le locataire reçoit, mange et vit, a en général S'^GO sur S^QO : une alcôve, close dans la journée, y est ménagée. Elle communique avec la chambre à coucher qui a 4 mètres sur 2 mètres. Le garde-manger, le lavoir, le water-closet, avec trois ouvertures d'aération spéciale vi<^nnenl s'ajouter partout aux deux ou trois chambres pour les compléter, suivant un plan très varié. Le groupe de Farringdon acheté en 1874 est un des plus curieux à visiter : il contient 264 familles, comprenant 1,300 individus, divisés en cinq bâtiments isolés, au milieu desquels sont ménagées plusieurs cours spacieuses ^
Dans chaque corps de bâtiments il existe denx escaliers et à chaque étage il y a huit logements. Comme le nombre des étages est de cinq. chaf|ne
1. Le terrain est loué par bail de 99 ans [lea^ehold; moyennant 5 fr, 50 e. par mèt'e et par an.
bâtimenl se trouve contenir quarante habitations séparées.
Malgré ce nombre considérable d'habitants agglomérés sur un même point, l'ordre est parfait. Le choix sévère des locataires exerce, il est vrai, l'influence la plus favorable. Dès qu'une demande est adressée à la Société une enquête est faite sur la conduite, le travail et la solvabilité. Les nombreuses familles, si souvent repoussées par ceux qui logent es familles d'ouvriers, sont toujours l'objet d'une préférence. Le surintendant de chaque groupe est généralement un ancien sous-officier, un constable en retraite qui apporte dans la direction de la maison un esprit de discipline aussi ferme que discret.
La tenue extérieure, la propreté rigoureuse des escaliers, des paliers et des cours sont exigées; mais au seuil du logement, expire l'autorité du surintendant. Hors la dégradation des murs et du plancher, une menace d'incendie ou quelque fait de nature à troubler la sécurité publique, je ne sais ce qui pourrait autoriser le surintendant à pénétrer dans Thabitation.
Le prix varie suivant le nombre de pièces, l'étage, l'exposition, le quartier de Londres. Pour une seule chambre avec cuisine, le prix le plus élevé est de 4o0 francs, à proximité de Piccadily, et le plus bas est de 160 francs, près du pont de Chelsea. Les écarts sont aussi sensibles pour les logements de 2 et de 3 chambres qui varient de 260 à 580 francs.
Le loyer se paie par semaine, tous les lundis. Les retards sont peu considérables et depuis trois ans, sur 1,600,000 francs de loyers dus, la perte réalisée par la Société n'a été que de 1,450 francs.
A côté de ces maisons qui ressemblent à de vastes casernes, la Société a fait l'expérience des cottages détachés, aux environs de Londres, contenant 5 ou 6 pièces et loués moyennant 4o0 à 520 francs. M. Gatlifî pense que, si l'on se garde d'élever des groupes trop nombreux (il n'a pas voulu bâtir plus de 168 maisons sur le même point) le succès est certain. Le terrain consacré à chaque cottage est de 80 mètres superficiels : les locataires cultivent quelques légumes et les fleurs qui figurent au mois de mai dans une exposition annuelle. Ils paient jusqu'ici le trajet en chemin de fer 2 fr. 50 c. par semaine, prix élevé qui aurait dû nuire au succès des cottages et qui n'a pas empêché des familles ouvrières de s'y établir. La Société refuse de louer aux ouvriers de la campagne et ne loue qu'aux ouvriers travaillant à Londres. Parmi le peuple, le courant qui entraine vers les environs est très marqué ; les maisons isolées plaisent aux ouvriers, les locataires qui en ont fait l'expérience y demeurent très fidèles.
Aussi les habitants des Alexandra Cottages appartiennent-ils à une classe d'ouvriers très respectable. Depuis que la Société les a fait construire, elle a pu observer une influence progressiA^e du logement sur les mœurs du locataire ; M. Gatliff n'hésite pas à
croire que l'existence en dehors de la ville, à proximité d'un jardin, en bon air, fortifie le corps et relève l'âme. Il est partisan du système des cottages et en souhaite l'extension.
Les directeurs de la Société, en contact journalier avec l'encombrement de la ville de Londres, préfèrent le système des maisons-casernes. Ils veulent construire pour le peuple, à proximité des lieux où il travaille, au cœur de la ville, afin que l'ouvrier puisse revenir au milieu de la journée dîner avec sa femme, au lieu de courir les cabarets. On cite, par exemple, les ouvriers tailleurs qui prennent de l'ouvrage et le rapportent chez les patrons de Régents' Street. S'ils habitaient la campagne, ils risqueraient de perdre les commandes et seraient forcés de se nourrir dans les tavernes.
Les constructions hors de Londres sont sensiblement moins chères que dans la ville. M. Gatlifl' estime qu'en 1849, une chambre, à Londres, reve^ nait à 1,025 francs, que cette même chambre coûtait en 1880, 1,52S francs, tandis qu'à Beckenham, une chambre des Alexandra-Cottages construite à cette dernière époque ne valait que 8o0 francs.
Le terrain n'est pas compris dans ce calcul. Tantôt il est loué à très longs termes (leasehold) moyennant une redevance annuelle, tantôt vendu ffreehold) moyennant un capital versé sur le champ ou par fractions. Le prix du terrain acheté par la Société oscille entre 20 francs le mètre et 165 francs. Ce
dernier cours est tenu pour le taux maximum que puisse supporter le budget de la Société. Il a été atteint dans les environs de Regent's street et de Piccadilly^
La préoccupation constante de la Société est le revenu des capitaux engagés. Les fondateurs avaient pour but de prouver que le logement des ouvriers était une entreprise rémunératrice. Dans les premiers temps, l'étendue des travaux, les dépenses stériles de constructions en cours rendaient impossible la distribution d'un dividende convenable. Mais comme chaque grouper apportait de 4 3/4 à 6 1/2 pour cent les esprits prévoyants ne doutaient pas qu'au moment où tout serait achevé, les profits apparaîtraient ^
En efîet, depuis 1874, les o 0/0 ont été distribués. Ce chiffre aurait été dépassé, si les statuts n'avaient fixé à cinq pour cent la limite maximum
1, A Londres, le prix du terrain (vendu en reehold) subit des écarts bien plus considérables qu à Paris. On se plait à citer des terrains de la Cité entre la Banque et la Bourse qui ont été vendus entre 12 et 16,000 francs le mètre. Dans le Slrand, le prix moyen est de 1,700; dans le ^N^est-End de 500. Mais ce sont là des prix de façade sur les grandes voies ; dans les rues qui servent de dégagement, la valeur tombe dans des proportions sensibles. De là, les prix très bas que nous citons plus haut.
2. rSous avons sous les yeux des notes recueillies par un français en 1860 sur cette Société dans lesquelles il faisait ressortir l'échec d'une association qui, après avoir promis un intérêt rémunérateur, ne pouvait distribuer plus de 2 0/0.
ASSOC. IAT[<).\ MKTUOPOLITAINK l lO
des dividendes. C'est ainsi que le capital de réserve s'est accru, en 1882, de 9,900, en 1883, de 2i,7o0, en 1884. de 13,200, formant depuis l'origine un fonds total de 37o,000 francs ^ Le revenu net des dernières années a donc varié entre o 1/4 et o 1/2. Aussi ne doit-on pas être surpris que les actions soient d'un dixième au-dessus du pair.
Kn résumé, le nombre des groupes construits est de quatorze comprenant 1.257 logements et aliritant une population de 6,000 individus. Le revenu brut est de 537,000 francs, soit de i30 francs en moyenne par logement. 11 faut en déduire :
Le loyer du terrain el l'amortissement. VO . 000 fr.
Les impositions 73.200
Eaux 17.000
Gaz o.OOO
Réparations 52.000
Gages des surveillants et gérants d(^
chaque groupe 22 . 000
Assurances 2.000
Administration centrale 30.000