‹ Un diplomate à Londres;Chapitre 16 sur 16 · AN M EE · texte numérisé non relu

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siècles, OU jusqu'à ravènemont du suffrage universel dans ce pîiys. Rien que de la verdure et des arbres ; au has, le canal où passent des bateaux silencieux et la rivière, l ne eau rapide, claire, sur fond d'herbes, encadrée d'arbres datant du déluge. On passerait sa vie à la regarder couler. Personne que des oiseaux pour vous voir, et aussi des lapins, et aussi des truites. Promenade dans le parc Essex ; par une avenue de hêtres séculaires, large comme un boulevard et demi, on arrive au vieux manoir style Tudor. Nous rencontrons des volontaires qui tirent à la cible, puis un cricket match des habitants de Waterford : c'est leur parc, moins l'entretien. Nous revenons par le parc ClariMidon, encore un manoir antique avec tout le confort moderne. De loin en loin, dans ces beaux parcs, un cottage riant pour un cadet. Quant aux habitants du pays, ils ont, pour se promener, à défaut du parc et si le lord n'est pas généreux, le grand chemin qui n'en est pas un, Dieu merci, pour le voyageur qui goûte le pittoresque, un chemin étroit bordé de très beaux arbres qui appartiennent au landlord et dont il dispose à sa guise. Les habitants ont seulement la permission de passer et d'entretenir la route.

Mais revenons à notre villa à un étage, ouverte sur un tapis de verdure qui se prolonge à perte de vue derrière un potager avec des pommiers en fleur, .le crois (jue je n'avais jamais rien vu de pareil. Quelle ravissante fleur avec un mélange de blanc et de rose, quel teint! On se promène aussi en bateau sur lecanal. Enlin, il fîiut se remettre en route toujours avec les quatre alezans. Notre cocher paraît un peu rustique

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quand il n'est pas sur le siège. Il a douze alezans semblables et soixante-quinze juments dans sa terre. Elle rapportait 1 ,200,000 francs à sofi père, mais celui-ci a fait des bêlises, ce n'est plus que 300,000. Il est vrai que le fils a d'autres ressources, mais il a aussi fait des bêtises, entre autres celle d'épouser une rien du tout dont il est séparé et, comme il est catholique, il ne peut divorcer, voilà le guignon. C'est une proie réservée à quelque autre aventure sénile. Cet original, avec ses cent chevaux, habite un trou dans Manchester-Sireet. Je n'y vivrais pas vingt-quatre heures. Il est vrai qu'il a château sur château.

Londres, 2 juin 1877.

Conversation avec Salisbury. Il est inquiet, il croit que nous serons attaqués avant l'hiver. Rien de plus légitime que la dissolution (1), mais, pour manœuvrer avec la démocratie, il ne faut pas être nourri dans les traditions constitutionnelles... L'Angleterre laisse faire en Orient pour veiller en Occident. Les Russes sauront-ils s'arrêter à temps ? La main qui les a poussés à la guerre ne les poussera-t-elle pas à quelque autre imprudence ? Se contenteront-ils de ce qu'on leur abandonne ?

Londres, 4 juin 1877.

Le dîner (2), hier, a été vraiment charmant. Une jolie maison sur Sloane-Square d'un coté et la salle à manger par derrière, avec porte grande ouverte sur une

(1) En France.

(2) CIjcz sirCiharles Dilke.

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terrasse dallée en faïence avec fond de *jrands arbres, .rêtais entre Lei^jhlon et loitl (iranvillc, puis Aima Tadema, IJarin^'jton, clianihcllan de la reine, puis un potelé, puis nécessairement un rédacleur du Tintes, puis Hlariino, tout cela chez \(\ champion du raiiicalisme. fiC dîner très bon, avec des asper<[es comme des arbres, il y en avait (oute une forêt, et des fraises également monstrueuses. Pendant qu'on mangeait et causait, les étoiles se sont levées et se sont mises à nous regarder, sans qu'on se doutât que la nuit était venue, tant il faisait doux. Je n'ai mallieureusement pu suivre toutes les conversations qui se croisaient. La plus amusante a été ma discussion avec Leighlon sur les Nocturnes de la Grosvenor-Gallery. Je l'ai fait parler en toutes 1rs langues et je lui ai administré dans la mienne des rebuffades (]ui flattaient singulièrement son amour-piopre aux dépens de la cause (ju'il défendait. N'oublions pas que notre aimable InMe est allé briller à Leipzig la jeune femme (jni m'avait fait les honneurs de sa table la première fois que j'ai dîné chez lui. delà m'a bien gêné pendant (juelque temps, mais je ne me flatte pas d'être plus fidèle que les maris an souvenir des femmes mortes et brûlées.

Londres, 28 ortohrc 1877.

Cette nuit, comme je venais difficilement de m'endormir, vers une heure : Pan, pan! pan, pan, pan! comme chez Macbeth, la nuit. JJon, c'est une dépêche, on la mettra dans la boite. A demain matin. Mais non, celfi continue. Je vais à ma fenêtre et je vois la police

qui cogne chez le voisin. Une demi-heure après, cela durait encore avec le même entrain. Je suis sûr que personne ne dormait plus dans la rue. La patience finit par m'cchapper et je descends. « Qu'est-ce donc? — Le voisin n'a pas fermé son volet du rez-de-chaussée. — Mais la maison est vide.^ — Cela ne fait rien, on doit fermer 15 , et les voilà qui cognent de plus belle. Il n'y a qu'en Angleterre où l'on réveille toute une rue pour un volet ouvert.

Hatfield, 6 novembre 1877.

Me voici, après trois ans, de retour dans ce château; au lieu de Hazel (noisette) Room, j'habite Hornbeam (charme) Room. C'est un peu plus près du ciel; tous les autres étages sont occupés par les représentants des grandes puissances. J'ai fait route avec le marquis de Salisbury, arrivé au chemin de fer à la dernière minute, avec Schouvaloff et sa femme, arrivés après la dernière. Le train roulait déjà et j'ai dû colleter la Russie pour la faire tomber dans nos bras. Que d'espace, que de lumières pour si peu de monde ! Voilà ma première impression. Ma seconde est de me trouver un si mince personnage pour tant de souvenirs et de splendeurs. On arrive par la nuit, toutes les fenêtres brillantes, c'est assez pour donner une idée de la grandeur. Entrée pour le thé, Odo Russell et sa femme forment le troisième groupe d'ambassadeurs. Eût and dawdle, puis dawdle and eat, si bien que ma lettre est vingt fois interrompue. Il pleut et vente, mais cela ne fait rien. On a joué tout de même au lawn tennis toute la matinée. Ce n'est pas plus méchant que cela.

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On va au j(Mi de panmo oii un pauniier vous altoml avec costume ad hoc. On revient pour le Inncheoii et maintenant qui à cheval, (]ui à pied, (jui aux lapins, qui aux écoles. Aux. écoles, c'est moi.

Mardi soir, 7 nowMiibrc IST7.

Mon récit a donc été interrompu par la promenade, car nous avons remis les écoles à demain et nous voici partis en trois voitures à travers le parc. Partout des arbres encore plus vieux (|ue lu maison; c'étaient déjà des centenaires (juand lOlisabetli attendait la couronne sous leurs ombrages. Dîner dans la grande salle à manger avec la galerie et les drapeaux français. Il y en a, hélas! bien d'autres hors de chez eux!

Ma voisine, c'était lady Maud, devenue une demoiselle et fort agréable. Après dîner, un peu de tout. Promenade dans ces galeries sans fin, musi(jue dans un coin, jeux dans Taulre. J'ai tenu compagnie à la comtesse Schouvalolf, [)ersonne singulière et séduisante; dans quinze jours, elle retourne à Pétersbourg, et l'Angleterre ne la reverra plus. Je n'ai pas encore réussi à la bien comprendre. Après la soirée, fumerie. Il est d'usage que chacun aille changer de vêtement avant de descendre au fumoir. C'est le bon moment de Schouvalofi". Il place (juelques-unes de ses histoires. Elles sont toujours drôles... Un voyage en Allemagne avec S. M. Guillaume. Voici comment cela se passe régulièrement : Sa Majesté s'adressant à n'importe qui on lui présente : i- Voire régiment? •: L'interrogé, avec un violent coup de pied : 80' fusilier, dritler liattalionj crste Comijarjnie. On passe au suivant,

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même dialogue. — Puis, quand on arrive à une station, le corps municipal sur le quai, le bourgmestre est là, qui Taligne, il fait rentrer le n" 3, avancer le n" 5. Ils marquent le pas, puis : stUl! Enfm, Tempcreur arrive : hût ! C'est la manœuvre du chapeau. — J'ai donc là-dessus dormi comme une souche, jusqu'à la prière du matin que je suis de la galerie. J'ai peutêtre scandalisé les X, mais je crois qu'on gagne toujours dans la compagnie des gens qui prient. Le marquis arrive, puis ses fils présents, puis les invités, les gens de la maison, le chapelain, l'organiste, personne n'y manque. Il y a temps pour tout dans ces grandes existences.

Londres, 18 novembre 1877.

Admiration générale pour le discours du duc de llroglie. Un bon mot sur Gladstone : « Certainement, c'est un honnête homme, mais dans la pire acception du mot. «

J'ai enfin rencontré lady Howard. J'aurai demain une carte pour la cérémonie (1). C'est indispensable; il y aura Londres et les faubourgs. Voici comment le mariage s'est préparé. La jeune fille était amie intime des sœurs du duc, avec lesquelles elle passait des mois. Elle a eu d'abord la grâce d'y trouver le chemin pour rentrer dans le giron de l'Eglise, puis la chance de faire la connaissance du frère. Il s'est beaucoup habitué à elle et a fini par la trouver jolie, quoiqu'elle

(1) Mariage du tliic de Norfolk, premier duke aud earl, hercditary earl, marsliul und cliief butler of Eujjlaiid, avec lady l'Morat Hasliugs.

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ne le soit pas et n'ait (jiruiic belle taille. Déjà, l'aMnée dernière, il était sur le point de mettre un lernie â ses indécisions. C'était à un bal chez lady l'iarly. J'y étais et je ne me doutais pas de ce (jui se passait sous cette couronne ducale. La soirée s'avance, enfin c'est dil, il ouvre la bouche, il va se déclarer, quand un maliMicontreux vient réclamer une valse de lady Flora llastin<;s. Elle part, et voilà mon duc qui recouvre ses esprits. La saison finit, l'occasion de se déclarer ne se retrouve plus.

Heureusement on se rejoint à la campagne. La ly Flora s'établit à Arundel ; elle y reste deux mois, attendant et espérant toujours. Le père se fâche, ordre de revenir. Elle annonce son départ pour le lendemain, avec des yeux rouges. Le lendemain arrive, les paquets sont faits; elle va, dans le jardin, dire adieu au\ enfants, mais le duc la suit; enfin, il se déclare; on ne le fait pas dire deux fois. Vite un télégramme à papa : i Je reste, affaire sérieuse, j'écris, v Papa répond : ti Restez! « Et voilà un joli rêve, d'emblée la première duchesse d'Angleterre.

Et maintenant, après-demain, avant dix heures et demie, à l'Oratory. On ferme les portes une demiheure avant et l'on dit qu'il n'y aura plus de place pour les mariés quand ils viendront.

Woburn-Abbey (1), 16 décembre 1877.

Nous avons marché à travers le parc, c'était si beau au clair de lune, ces grands arbres. Les daims effrayés

(l) Ilésidencc du duc de Dedlord.

passaient comme des ombres. Le dîner dans la grande salle à manger avec la lumière ruisselant sur le service de vermeil et d'argent, c'est éblouissant. La soirée avec lady De-La- Warr, une des plus jolies blondes d'Angleterre (1), avec lady Tavistock, de Féclat, de la tenue, de la bonne grâce et je crois de grands moyens. On se relire dans son appartement. On y est bien, grand feu comme dans tout cet immense cloître : pas une cheminée qui ne flambe du matin au soir. Tu connais toutes les recherches du bien-être qui m'attendent dans ma chambre à coucher. Je reste toujours émerveillé devant ce luxe de baquets, de bassins, de cuvettes, de baignoires comme pour des héros d'Homère, si toutefois ils se lavaient. Je remarque un petit trépied en bois tout simple pour porter la bougie. Comme ce serait utile pour lire au coin de son feu !

Au luncheon^ il a bien fallu avaler un coulis de lièvre fait pour moi, et moi tout seul, mais vous comprenez que mon pauvre estomac ne se rattrapera plus d'ici huit jours.

Après le luncheon,. promenade, visite aux écuries, au manège, au jeu de paume, aux jardins, à la galerie, à la statue d'or (2), aux potagers, serres, etc. Tout cela encadré dans ce parc immense. En voilà beaucoup pour une seule famille, dirions-nous en France, sans nous en trouver mieux.

Tout se fait avec poids et mesure. J'ai découvert qu'il existait un braconnier du parc. Il vient de s'éla-

(1) Elisabeth, fille de lord Lamington , mariée au septième romte De-La- Warr.

(2) Celle de la duchesse de Bedford, par Boehm.

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hlir ol a passé la cliar^'jc à un aiilro. Encore un peu, on en ferait le nioillour garde contre I('s braconniers (jui gâchent la chasse. Grand vent, nuages rapides, les grands arbres de l'allée (|ui suit la crête du parc se détachent sur ce ciel tourmenté et gémissent. A mesure (jue nous remontons vers l'allée, un fond de tableau s'élève, puis un autre plan, par devant, plus sombre, et tout cela, aussi loin que la vue s'étend, est à Sa Grâce le duc de IJedford, et il veut bien se promener avec un pauvre diable comme moi et m'aller commander lui-même un coulis à la cuisine.

Wobiirii-.Abhey, 17 décembre 1877.

Cela manque de musi((ue ici, comme on dit. Le piano est ouvert et les bougies sont allumées, mais personne n'y touche. Tout le monde mancjue d'entrain et de réaction contre la pesanteur des repas, le repos (lu dimanche et l'apathie du lendemain. Chacuu pl(»iu de bonne volonté, mais pas d'invention. Le changement, au dîner d'hier, c'était le surtout; on avait exhibé un nouveau trésor; la duchesse portait dans ses cheveux un nouveau lirniament; lady Hermintrude, une robe à tablier; l;i belle blonde avait une longue traîne de satin bleu sans nœuds; et la belle Tavistock une robe étincelante de perles et une traîne avec nœuds; elle porte [)arfaitemcnt la tenue de cour. Le soir, on ne joue à rien parce que c'est dimanche. Il n'est fait exception, en Angleterre, que pour les échecs et la pêche à la ligne. Alors on pêche, avec de petits crochets, des poissons surmontés d'un anneau

dans un bassin de fer-blanc. En France, on aurait dansé, fait des charades on des bouls rimes, des petits papiers ou de la musique. En tout cas, on n'aurait pas oublié les dames.

Ce matin, j'ai accompagné Tavistock à la cliasse. Comme je revenais à travers champs sans attendre la fin de la partie, voilà que je rencontre un mouton les quatre pattes en Tair. Oh! le pauvre mouton, il est mort ! Pas du tout, il avait roulé sur son dos et il attendait qu'un bon Samaritain vînt le retourner. Je n'y ai pas manqué. Ce mouton m'a fait penser à plusieurs hommes de ma connaissance.

... Nous ne tarderons pas, mes chères femmes, à nous retrouver (1). Si je suis obligé de couper du bois ou de ramer des choux pour gagner notre paiu, je n'aurai peut-être jamais été plus heureux. Cela occupe tout à la fois le corps et l'esprit.

(1) M. Gavard fut rappelé de Londres, par M. Waddingtoa, à la (in de 1877.

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