‹ Un diplomate à Londres;Chapitre 2 sur 16 · EXTRAITS DES LETTRES PAUTICLLIEKLS DE M. GAVARD · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES LETTRES PAUTICLLIEKLS DE M. GAVARD

Londres, Clarendon-Hotel, SV février 1871.

Nous voici donc enfin dans un pays où il n'y a plus de Prussiens !... Traversée superbe... Je ne me suis couché que pour dormir... Pour être sincère, je dois avouer que personne n'avait le mal de mer. La conversation n'a guère langui ni jour ni nuit. lùi arrivant à Victoria-Station, j'ai reconnu, entre chien et loup, tout le personnel de l'ambassade. Depuis, nous n'avons pas cessé de conférer et de parler. Xous sommes sous la même clef; il n'y a pas une chambre vacante à Londres.

Londres, 26 février 1871.

Vous savez sans doute ce qu'il adviendra de la France, demain : une afifreuse guerre ou une plus affreuse paix. Tout cela me paraît également impossible, et, cependant... ce sera l'une ou l'autre. Je suis ici, mais je suis encore plus avec vous.

Nous nous sommes évertués jour et nuit, depuis notre arrivée. Qu'avons-nous obtenu?... A coup sûr, un succès personnel pour le duc... Que vaudra la démarche qu'il a obtenue de lord Granville (1) ?

(1) Gomme il est dit plus haut, sur les instances du duc de Broglie, lord Granville, puis AL Gladstone, agirent sur l'Allemagne pour obtenir d'elle une réduction d'un milliard sur le chiffre de notre rançon.

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Hier, je suis allô ;i Morfjan-Hoiisc (]) : personne. Au retour, comme j'arrivais au chemin de Hiclimond, je me (rouve nez à nez avec la duchesse de Chartres et la jeuue princesse llarie (!2); on a été bien heureux quand j'ai annoncé la visite du duc dans (|uel(|ues jours et pris un rendez-vous pour une rencontre fortuite aujourd'hui.

... L'impression du duc de Hroglie, après une longue conversation avec le comte de Paris, a été excellente. On avait celte famille sous la main; chacjuc membre est militairement et civilement distingué, d'un patiMotisme irréprochable, et on les a chassés à coups de pied pour les remplacer par les artisans de notre honte et de notre ruine. Entente parfaite entre tous les membres de la famille; ils n'aspirent (|u'à rentrer, comprennent toutes les nécessités; pas un sacrifice à la fausse po[)ularité; aucune manœuvre ou intrigue : c'est admirable.

Londres, 28 féirior 1871.

Apprendre au coin du feu (|ue sa maison est menacée à la fois par les Prussiens et par les assassins de la Bastille (.î) ! .le ne sais à quel parli m'arrèter; je n'avais rien prévu de tout cela; je n'aurais cru ni à l'occupation prussienne ni à l'inertie de Vinoy devant l'émeute à moitié militaire...

{{) Hi'sidcnrc du duc do (iliarlros.

(2) S. A. \\. iiKidamo la princesse Marie d'Orléans, maintenant princesse W'aldeniar de Danemark.

(3) Des l)andits avaient jXHirsuivi des ser<jents de ville et les avaient jetés dans le canal.

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Nous sommes ;ï Tambassadc; il faiidrrjit quelque sécurité et quelque loisir pour mettre notre séjour à profit. Le duc de lîroglie a débuté par un succès diplomatique, succès personnel, hélas ! mais (jiii peut devenir un commencement de réaction.

Tout le monde est ici atterré; c'est par peur qu'on ne dit rien. Il n'y a plus d'Europe, plus de société de peuples, si on laisse ainsi la force aller jusqu'au bout. C'est la France tributaire et vassale que Ton constitue, et il faut courber la tête. Que faire à présent ? Jamais nous ne serons moins en état que maintenant de tenter le suprême effort de la délivrance.

Londres, l®*" mars 1871.

A cinq heures, nous ne savons rien de la journée (1) ; le duc pense que les rodomontades s'en iront en fumée à l'approche des Prussiens. Je ne crois pas non plus à une résistance ; mais il y a toujours le coup de pistolet qui donne le signal de tous les événements.

L'inquiétude est extrême ici. Le public anglais comprend, comme nous, que c'est une guerre perpétuelle qui commence. 11 n'ose rien dire, mais il est mécontent du rôle qu'a joué son gouvernement.

Avant d'entrer au Parlement, je suis passé par Westminster. Tous ces morts réunis dans un lieu de repos et de culte, au centre de la cité, donnent une idée d'union et de patrie. Toutes les fois que j'apprécie quelque chose ici, c'est l'occasion d'un triste retour sur nous. A la Chambre, je prends place dans la tri-

(1) Entrée des Prussiens dans le bois de Boulogne.

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huiie diplomaliqiie, mais je n'ea suis pas plus avancé. Quel(jiirs inciuhies de phrases par-ci par-!à , voilà toul. C'élaioiil des jeunes colonels avec la raie au inilieu de lu tèl(M|ui parlaient pour défendre le /;;frcliase[\)\ soif, il y a du pour et du contre; mais ce qui me frappe, \Iessieurs les Anglais, c'est que vous faites comme nous, au lendemain de Sadoua. Hàtezvous donc et tàcliez de faire mieux.

Hier, première visite au musée de Kensin<}ton. C'est vraiment 1res intéressant et très instructif : on y ferait (oute son éducation; mais trop de peintures an«jlaises. Cela commence par Gainshorough et Heynolds; je ne contredis pas, j'admire même souvent, malgré certains contrastes de couleurs (jui me rappellent les rùtis à la conlituro. Quant à l'école contemporaine, de la pommader au sucre, en veux-tu en voilà, et la foule n'en sort pas; j'y ai pris littéralement mal au cœur... Pour me remettre, je me léfugie dans la salle des cartons de Raphaël : c'est larjjc, c'est grand, c'est puissant, c'est profond ; on est devant un maître, on re^jarde, on écoute et on profite. Croirais-tu qu'ils n'ont pas trouvé que ces sept cartons suffisaient à remplir une salle? Ils y ont ajouté des bahuts, des traverses couvertes de tableaux, enfin tout ce qu'ils ont pu pour géncr et détourner l'attention.

Avant dîner, comme je me promenais avec le duc, de loin, j'aperçois le duc de Gram()nt(2). Situation délicate entre mon ambassadeur et mon ancien mi-

(!) Acliat (les <|r.i(l('s.

(2) Minislrc des aKairos étrangères de l'iMiipirc, au luoineut de lu déclaration de giiorie.

8 UN DII'LOMATK A LOXDRES.

nistre : j'ai dû allcndrc son salut, quoiqu'il m'en coûtât; il s'est exécuté in extremis, et j'ai salué après mon chef. Kn vérité, commentées malheureux peuventils survivre?

Londres, 2 mars 1871.

Ici, on commence à être fort gêné; l'évidence se fait : ce sont les Anglais qui payent, avec le sacrifice du traité de 185G, le service que la Russie a rendu à la Prusse. Il n'y a plus d'équilibre, il n'y a plus de garanties pour personne, avec une seconde Pologne et un fonds secret de cinq milliards dans la caisse de Frédéric-Bismarck et C'^ Cette réserve de guerre va épuiser les marchés européens. Il y a une grande position à tenir ici. Il ne s'agit plus de pleurer à la porte des gens; il ne faut pas inquiéter par des velléités intempestives; il faut attendre, laisser venir. Leduc y va de main de maître.

Londres, 5 mars 1871.

Un douloureux télégramme vient d'être affiché dans les cercles : Les Prussiens à Paris ! Les Prussiens jusque sur la place de la Concorde! Est-ce possible? Quoi! dès demain, vous seriez exposés à toutes les conséquences de cette barbare et inutile insulte, et je ne suis pas là ! Je n'ose pas arrêter ma pensée sur vous.

Je ne doute pas que le néfaste traité ne soit signé; la seule chose à dire, c'est qu'il serait plus néfaste encore qu'il ne le fût pas. Ce n'est pas un traité de

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paix, mais un pacte avec la guerre perpétuelle, une de ces paix comme Xapoléon en signait après chacune de SCS victoires. Cela dure autant que la victoire, et, jusqu'à piésent, la fortune a été changeante. Voilà doue le dernier mot de la théorie des nationalités avec la- (juelle on a commencé les guerres d'Ilalie, de Danemark et de France!... Pour en finir, on a arraché un pays du sein de sa mère, auquel il se cramponne, comme ma pauvre ville de Metz. Le sentimenl de hlàme est unanime ici ; il attend que les faits soient accomplis et (|u'on n'y puisse plus rien, pour éclater avec violence. Il y a quatre mois (jue ropinion nous revient cha(jue jour, à cause même de la folie de notre résistance et de la terreur qu'inspire l'ennemi. On est maintenant édifié sur le hut de la guerre; ce pillage en gros et en détail, c'est ce qui émeut le plus ce pays du Jiome et de la loi.

Nous sommes partis ce matin, après la messe, [)our Hichmond, en nous trompant de chemin de fer. \ l'heure dite, nous étions cependant à tahle à Morgau- House (I). Les chevaux vont vite dans ce pays, et nous nous étions ravisés avant d'êlre à vingt lieues. Voyage à travers la campagne de Kew à Ham, terre admirablement peignée, arbres séculaires, toujours des cottages ou des maisons de brique jetés dans le même moule ; cela n'en finit plus et manque de vie et de pittoresque; pas de place perdue, et pas d'imagination non plus. .\Iorgan-House est plus que simple d'aspect extérieurement, très agréable au dedans, et, du côté

{!) Gomme il a étc' dit, c'était la résidence du duc de Chartres.

10 UN DIPLOMATE A LOX'DRKS.

du parc, vue sur un vaste «yrt'^w (1) avec m.ijfjnifiques ruminants. Les prairies, avec de vieux chênes, c'est la magnificence de l'Angleterre. La jeune duchesse de Chartres est toujours charmante; on se tait significativement sur les absents (2) ; la comtesse de Paris, très belle, très vive et très agréable, nous a quittés pour aller vérifier les comptes rendus du comité des secours.

Savais-tu qu'on a déjà réuni, en Angleterre, plus de quatorze millions pour nos blessés et autres victimes de la guerre?

Coup d'œil, en partant, à Orléans-House (3), puis à Bushy-Park (4) : des prés, des chênes comme il n'en pousse que dans les pays où la loi n'a pas été violée une seule fois depuis deux cents ans au moins.

Nous allons nous installer à l'ambassade : figuretoi une première loge au milieu d'un grand cirque ; amazones et gentlemen cavalcadent tout autour. Soit dit en passant, cette exhibition quotidienne, au sein même de la ville, de timides jeunes filles qui domptent des chevaux en montrant leur grâce, leur audace et en accusant les contours de leur personne, à première vue, c'est un exercice qui peut ouvrir l'appétit avant déjeuner, mais qui ne nous paraîtrait pas, à nous autres bourgeois, préparer suffisamment les jeunes personnes aux vertus du pot-au-feu.

(i) Pelouse.

(2) Les princes étaient alors à la Grave, chez le duc Decazes.

(3) Résidence du duc d'Aumale.

(4) Résidence du duc de Nemours.

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Londres, C mars 1871

... Samedi soir, an Foreign Office. A la suite d'une interminalde queue de carriages, nous descendous au nouveau palais : l)el escalier, il n'y a que eela; j'ai iQulileuieul eherché les appartements ; deux ou trois pièces aliénantes peuvent servir de vestiaire. La scène se passe donc sur un double escalier de droiliî et de gauche; la foule monte, faisant un tableau à la Véronèse. Le prince de (ialles, sur un palier latéral, regarde monter, avec un air badin; la princesse est intéressante, sympallii(|ue, avec la distinction (|ue la souffrance donne à la beauté. Au bas de l'escalier, un charivari exécuté par des violons et des trompettes en uniforme. Me voici donc au milieu de l'aristocratique société anglaise ; mais où sont les tètes d'Holbein et les nobles personnages descendus des cadres de Van Dyck? Je cherche en vain. Xotre société bourgeoise paye autant de mine. Pas une jolie femme, et cependant il ne manque pas, de par les rues, à pied ou à cheval, de teints éclatants, de cheveux d'or vrais ou faux. J'échange une poignée de main avec \L (îladstoue; cela se donne ici comme une Légion d'honneur à Paris. Je suis plus frappé de l'expression un peu rude de la figure de i\L Lovve (I), le chancelier. Guidés par Franqueville ('J), nous arrivons au duc de Broglie,

(1) Robert Loue, cliaucclier de l'Ecliiquicr, créé viconitr Sherbrooke en 1880, mort eu 1892.

(2) Le eoiute de Fraii(|uei ille , actuellement membre ùc l'Institut.

12 UN DIPI.OMATE A LOXOHKS.

(\u\ élail un contre (raltontion cl {Vallraclion. Son double personnage fait sensation. On faisait circuler le mot (le sa rencontre avec M. de IJernslorff, l'anihassadeur de Prusse : c'était à table, avant la réception; lady Slanley séparait seule les deux parties belligérantes et se montrait très préoccupée de ce qui se passerait après son départ, lors du pass wine. " Soyez sans crainte, je m'en tirerai «, lui dit le duc; puis, aussitôt, s'adressant au barbare : « J'ai eu pendant si longtemps la douleur de voir des Prussiens établis cbez moi, sans que je les en eusse priés (1), que je suis très beureux d'en rencontrer un, à une table amie, avec qui je puisse écbanger des politesses. «

On se retire à minuit. Le lendemain, à sept beures, on est déjcà debout pour aller entendre la messe aux Jésuites, dans une chapelle bien soignée, bien recueillie. Le culte s'y fait bien, le prêtre sait ce qu'il dit et ce qu'il veut; ccLi ne va ^QlS presto comme en Italie. Les fidèles sont bien là de propos délibéré; ils prient, ils communient dévotement : c'est un culte sérieux.

A onze beures, York-House (2) ; c'est la France qui venait en la personne du duc de Broglie. Je crois que, de part et d'autre, on était heureux et ému. Le prince, toujours simple, mais parfaitement à sa place, inspirant confiance et sympathie, éprouvant lui-même ces sentiments; la jeune princesse enjouée : ménage uni et touchant; la jeune princesse Amélie (3) avec des

(1) Les Allemands avaient occupé le château de Broglie pendant la guerre.

(2) Habitation de Mgr le comte de Paris

(3) Maintenant reine de Portugal.

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i'iieveux blonds, le porlrait de son pèro onfaiil, vivo et gcnlilln; j)iiis, le duc (rOilêans, un ^^ros [x^lit, avec (les cheveux plus (jue blonds; il fait sa partie dans le tapage. De tous entés, (|nand j'entre dans ces refuges des exilés, des images connues tirent mes yeux; partout des portraits, des figures aimées, des souveniis, Tescjuissede la reine par Scheffer, œuvre d'ait partout appiéciée; mais j'ai vu si vite que je ne puis m'arrèUM* longtemps à décrire.

Avant de déjeuner, nous visitons Orléans-IIouse (1). On n'en a pas trop dit sur le bel emploi de la fortune (lu duc d'Aumale. La Stratouice, la Mort du duc dr (hiisr, le Passar/e du gué et dix toiles liors ligne de Decamps, Marilliat, Fromentin, à c(Mé de la Vierge de la maison d'Orléans et de l'épée du grand Condé. Il ne faut pas même essayer de regarder dans les vitrines ou les rayons de la bibliotliècjue. C'est tr('*s noble et très beau, tout cela encadré dans un paysage anglais, une petite rivière rusti(|uc et modeste, la Tamise, puis du vert partout.

D'Vork-IIouse à IJusIiy-Park (2) ; là , nous avons trouvé le prince, oui, le prince, avec toute la bonne grâce possible; mais le prince, le premier gentilhomme de France, Henri IV lui-même; c'est à croire qu'il est descendu de son cheval de bronze; seulement le Héarnais devait parler plus vite. Le prince s'exprime avec le plus grand sens, tous les mots à leur place, appréciations parfaitement justes et sûres, a C'est bien la république, dit-il, là où l'on voit les princes deman-

(1) Résidence du duc d'Aiimale. Le prince était absent.

(2) Château de la couronne, liabité j)ar le duc de \eniours.

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der à siéger dans rAssomhIce. « Ni plus ni moins; ce mot indique tout ce qu'il pense, la mesure de son légitimisnie, et tout ce qu'il accepte... Il s'est souvenu de mon père, moi de ses exclamations quand il trouvait les lithographies du capitaine Gavard « admirahles de vérité « . Que de choses depuis et où en serait la France aujourd'hui, si, un jour de gloire et de liberté, elle n'avait pas mis à la porte toute cette famille et, avec elle, le seul régime raisonnable! C'est le perpétuel refrain du duc de Broglie.

Londres, 10 mars 1871.

La journée s'est terminée, hier, chez lady Burdett Coatis (1). Bel hôtel sans doute, mais rien de trop pour la plus riche particulière du monde. C'est une grande Anglaise, pas très jeune, à l'accueil bienveillant. Dans les appartements, un pêle-mêle d'un caractère intime, où le bon goût ne domine pas. Je suis tombé sur un grand tableau présentant deux grosses jambes en l'air avec des b ;ttes, incompréhensible et médiocre au point de vue de l'art [2). Pendant que je m'évertuais devant ce prodige, le concert marchait; grand succès pour un monsieur qui jouait de l'accordéon. Vois-tu ces deux bras se rapprochant avec expression, et, par-dessus, sa figure sur laquelle se traduisaient les sentiments qu'il communiquait à son soufflet. Je comprends qu'on joue de l'orgue de Barbarie, il ne s'agit que de tourner;

(1) Lady Burdett Goutts, créée baroness en 1871, héritière du grand banquier Goutts.

(2) Les beaux tableaux étaient à l'exposition de Burlington.

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mais acquéiii" du talout... sur l'accorclôon! C'était d'ailleurs très «joùtê et presque aussi applaudi qu'un trio glapissant : un enfant, avec voix de fausset, conduisait le charivari. Allons, ni musique ni peinture, faites de la banque et tâchez de refaire de la polili(jue. Les affiches des journaux, couchées par terre, daos les rues, sous les roues des voitures, annoncent : Red flag in Paris. Je ne puis vraiment m'en tourmenter; il me somhle (ju'on n'a plus qu'à serrer la main pour que tout tinisse.

Londres, 13 nuirs 187 L

Samedi, déjeuner à Morgan-Housc. J'ai échangé des récits du siège contre les aventures merveilleuses du prince de Joinville, à la fois prince et Fanfau la Tulipe* Ce n'est pas lui (|ui aurait passé la journée sous la tente, le 18 aoùt(l). Les enfants, des fleurs partout, des chats, des chevaux, des chiens, un intérieur coquet avec tous les confortables anglais, unis au bon goût français, des souvenirs émouvants sur tous les murs, la duchesse charmante et contre laquelle je parie la validation des princes ou leur élection partout : je jette pèle-mèle mes souvenirs, arrangez-les.

Comme je sortais, je rencontre la colonie de Twickenham (2). On parle de la France, de ses périls, de sou avenir. Tout en agitant ces graves questions, nous traversions Xesgreens i\m conduisent à la Tamise, nous

(1) Allusion i\ Bazaine.

(2) M<{r le conito de Paris et sa famille

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montions en l)ac, et le chien se jetait à re.iii pour nous suivre.

Hier, dimanche, déjeuner à Bushy-Park : la princesse Marguerite est agréable; la comtesse d'Eu a une extraordinaire expression de honte; le comte d'Eu lutte avec succès contre sa surdité; il est très au courant de tout : on voit que c'est un homme de mérite. Henri IV, je veux dire le duc de IVemours, m'a parlé à différentes reprises de mon père et du diagraphe ; il nous a promenés devant les portraits de sa famille, la collection du chàleau d'Eu, avec des commentaires pleins d'intérêt.

Visite à l'Athencum-Cluh. Impossible de vivre en Angleterre sans thé, bière, hansom et club.

Soit dit en passant, il est édifiant de voir comme la société anglaise s'occupe de nos misères. Je reviens de Mansion-House, où le lord-maire présidait un comité de secours. Samedi, j'ai passé au siège du comité de la marquise de Lothian (1) : il y avait là une jeune fille accentuant agréablement le français et qui arrangeait les affaires de trois ou quatre pauvresses réfugiées de France. — Nous avons visité aujourd'hui la Tour. Le chapeau du cicérone officiel m'a bien frappé : on dirait le bourreau d'Anne de Boleyn.

Mercredi matin, 16 mars 1871.

Il neige à gros flocons, giboulées de mars; il ne pourra pas, en tout cas, faire plus mauvais à Oxford.

(1) C.-H. Malionesa, fille du comte de Shrewsbury, marquise douairière en 1870; morte en 1877

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Nous parlons (junnd ini'ino; coinmont coulioiMaiidor un rector Dwgnijicus et un lunclieon qui nous allen- (lent?

Joiidi iiiiititi,

Hior, la journée a été superbe et l)ien remplie Une heure un (|uart de chemin de fer. La campa/jnc an^'ilaise se déroule grand train devant nous; des prairies, la Tamise coulant à pleins hords, des ondulations de terrain qui donnent du pittoresque; à j)roprement parler, ce sont des vallonnements naturels ; beaucoup <le gros vieux arbres; j)ersonne dans les champs; des machines à vapeur (jui labourent; la fumée des locomobiles {|ui monte au-dessus des fermes; toujours le charbon. Que serait TAiifjleterre sans le charbon (jui centuple sa population, et sans le détroit (jui la garantit des brigands? De loin en loin, des maisons rouges. Oxford ! Comme il avait neigé, les prairies étaient blanches, mais, comme le soleil se levait, il faisait fondre la neige, excepté à l'ombre des arbres; de là le spectacle singulier de tous les arbres avec leurs branches dénudées, dessinés en blanc sur le tapis vert des prés. Mais ne perdons pas de temps. \ous tombons en pl(Mn moyen âge. Peut-être, aux Indes, trouverait-on une ville sainte ayant aussi complètement conservé sa spécialité. Ce sont toutes les fondations pieuses à partir du treizième et du quatorzième siècle, surprises par la Réforme qui les a sécularisées, mais en les maintenant : singulière combinaison de Tc^sprit (rindépendance et de conservation de ce pays. Les édi-

ficcs et leurs dolatioDs sont restés. Les édifices font ce qu'iis peuvent pour tenir autant que les institutions; mais la pierre anglaise se délite affreusement ; je ne sais qui partira le premier. Toutes les constructions ont donc un aspect complètement ruiné qui ne nuit pas au pittoresque; des lierres grimpent partout, la rouille colore les murs, des pierres manquent; cela donne tout de suite du caractère et dissimule quelques banalités.

L'ensemble est étonnant : vingt collèges dans une ville de médiocre importance, et rien que les collèges, chapelle, abbaye, jardins, bibliothèques, halls et leurs dépendances; toutes ces constructions dans le genre gothique anglais, mais d'une époque où il était naturel. Il y a des coups d'œil charmants, rien de très en hauteur, mais en surface; cela s'étend indéfiniment, beaucoup d'espace. Les rues sont comme ou les voit dans les villes du moyen âge, au théâtre; on n'y rencontre que desjellows^, ou tutors^ ou rectors, ou chancellors; les titres sont à l'infini; chaque collège a les siens; ce qui est uniforme, c'est le petit carré noir horizontal qui se dandine par-dessus leur calotte. Cette coiffure originale est obligatoire, même pour les élèves at the dark (1), afin qu'on puisse les reconnaître et les traduire, en cas de bruit, devant les autorités universitaires, dont ils sont exclusivement justiciables. Ils ne font pas grand bruit toutefois, d'abord parce qu'ils ne sont que douze cents (nous en ferions tenir vingt mille dans Oxford, à la française) ; puis ce sont des enfants de

(1) Le soir.

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bonne famille; il ne faut pas moins de cinq il six mille francs pour passer six mois, ouseplà peine, à Oxford. Les étudiants an^'jlais ne sont pas bien à plaindre. Il faut paraître à la chapelle à huit heures; puis ce sont des leçons juscpi'à deux heures, et alors, hoating for ever! Au Cauuot ! On court en veste à la Tamise et tlic races commencent; (|uel(jucs étudiants sont à cheval. Il paraît (pTil y en a, en tout, une trentaine qui travaillent et se disputent les grades et les bénéfices; car il y a collèges d'élèves et collèges de fdlows. Autant que j'en puis juger, ce sont de bons canonicats. Moyennant le célibat, un grade universitaire, une faveur du fondateur, on vient manger dans quelque collège d'Oxford une bonne prébende sans rien faire. Il y a tel collège où Ton paicourl l'abbaye, le parc, la bibliothèque, sans jam;iis rencontrer personne; mais où sont les élèves? Il n'y en a point; deux Jellows seulement; il y a place j)our deux régiments. Ailleurs, au A^ew Collège [neWy mais bisaïeul de notre Pont-\euf), 70 élèves; j'en sup[)osais un millier. Ces jeunes gens y vivent donc largement, à leur aise, avec toute l'indépendance possible, autant de dépense qu'il leur convient, de l'espace à revendre; chacun est quelque chose et coûte cher à sa famille et à la chose publique.

C'est le Kcw Collège que j'ai le mieux vu, parce que nous y sommes revenus pour le lunchcon. \ous allons, d'après un itinéraire tracé par le Dean de Westminster et sur un terrain préparé par ses recommandations, de collège en collège et de rcctor magnificus en Uhrarian ou vice-c/taticellor. La toque du New Collège, j'ignore le titre de ce bienfaiteur de l'humanité, s'étant aperçu

20 UN DIPLOMATE A LOXDHES.

que le vice-chanceltor oyihWnH de nous faire rompre le pain, est venu nous reprendre à la porte inhospilalière, de ce dernier, interrompant son lunclieon dont il nous offrait le partage. Nous y allons gaiement. C'était bien un peu téméraire d'inviter comme cela sans préparation quatre affamés, — j'aurais pu avoir faim ; — mais pas du tout; il y avait de quoi repaître un peloton d'assiégés. Lui-même, notre bienfaiteur, prend, sur un buffet, assiettes, verres, argenterie : « Voulez-vous du mouton, du veau, du bœuf, du jambon? o En voilà des réserves homériques : il n'y a qu'à couper. Puis un gros gâteau, également pas pressé de se faire manger à jour fixe, mais excellent avec du cumin, de la bière, du sherry. On est parfaitement repu en un clin d'oeil et touché de cette hospitalité simple et canonique.

Trêve de collèges maintenant ; nous prenons un carriage qui nous conduit, par un beau froid, à Blenheim (1); c'était le château qui s'appelait Woodstock avant d'avoir été donné au plus avide et au plus pillard des vainqueurs. Il avait cependant quelque chose de Mars, celui-là. Le premier coup d'œil nous a arraché en chœur un cri d'admiration : lac, prairies, futaies, vallons, troupeau de daims, c'est splendide ; j'évite de parler du château, il est immense, il fait bien son effet dans le paysage à distance, mais, à mesure qu'on approche, c'est ridicule; néanmoins c'est grand comme un palais royal de premier ordre. Par toutes les fenêtres une vue digne de Louis XIV; à l'intérieur, quelques sallos immenses et des tableaux que je n'ai pas

(l) Ghdteau du duc de Marlborougli.

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eu le teiiij)s de voir en détail, mais un Raphaël première manière, la Vierge, VEnJant et deux Saints ; il me paraît très autlieuli(|ue, très beau. Il faut haltre en retraite sans l'emporter. Ln monument à la mémoire de illarlhorough me fait faire un triste retour sur le ma<]uili(|ue monument du maréchal de Saxe, à Strashour^j. Vous traversons le parc en mettant les biches eu fuite et eu chassant les lièvres à coups de pied; les corbeaux nous coassent un air de départ, et nous revenons à Oxford pour dîner dans le ma<jnin(jue hall du HandolJ Inu, grand comme une gare de chemin de fer. A minuit, nous nous couchons.

Londres, 19 murs. Diniantlic, 5 heures, 187l.

Journée affreuse; nous n'avons qu'un mot de Pontécoulant (1). Les seuls télégrammes (|iii aient passé semblent annoncer qu'il y a bataille aujourd'hui (2). Je voulais partir ce soir; le duc (de IJroglie) me relient, ne sachant s'il n'ira pas prendre place à l'Assemblée. Que faire? J'ai passé ma journée avec le commandant Robert Le Fort (.î), arrivé hier. Partirons-nous ensemble .** V a-t-il moyen d'arriver jusqu'à vous? Il m'était réservé de souffrir encore d'un supplice nouveau : vous savoir en danger et hésitera tenter de vous rejoindre. Je ne puis que vous recommander tous à Dieu, en ce

(1) Comte (le Pontécoiihint, chef du Ciibiuct de AI. Jules Favre, miuistr-e des jilïaires étraujjères.

(2) Le 18 mars, avait eoiimieucé, à Paris, la sédition qui deiait aboutir ù la (Commune.

(3) iM»jr le duc de Chartres

moment. Georges est auprès de vous, c'est mon seul argument pour me retenir ici.

EXTRAITS DES NOTES

Le matin du 19 mars, le duc de Chartres vint

me trouver et me demanda ce que nous ferions, le duc de Broglic et moi, si les dépêches de la journée confirmaient celles de la nuit. « Nous partirions ,^ , lui répondis-je; et en effet, nous traversions le détroit, l'ambassadeur et moi, dans la nuit du 19 au 20. La mer était absolument calme, mais il régnait un brouillard si épais que le commandant du navire, ne trouvant plus son chemin, avait fait stopper ; la cloche et le sifflet d'alarme signalaient notre présence à travers les ténèbres de la nuit et du brouillard. Un voyageur qui se tenait sur le pont, enveloppé d'une peau de bique, vint à moi et me glissa un mot à l'oreille, puis disparut en me marquant son désir d'en rester là dans notre reconnaissance. C'était Robert Le Fort, qui retournait à sou poste de soldat.

Je n'ai pas à le suivre dans ce pénible voyage; je n'en ai parlé que pour relever une généreuse imprudence de ce prince, militaire avant tout. Son devoir public finissait avec la guerre étrangère; les plus évidentes raisons politiques se joignaient aux douces insinuations de son cœur de père et d'époux pour lui commander de rester à son cher et charmant foyer; il partit

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néanmoins, cl il fallut les pressantes instances, voire même les injonctions de ses amis, pour le faire retourner en Angleterre. J'en parle sciemment, car c'est sur moi qu'éclata l'orage, quand je vins annoncer à MM. d'Haussonville et lîocher que le duc de (Ihartres attendait, dans une retraite à moi connue, aux environs de Versailles, leur avis sur ce qu'il avait à faire... Le prince m'écrivit, en repartant pour l'Angleterre, la lettre (jui suit :

tt Mantes, 2V mars 1871.

ce Cher Monsieur,

Cl Le télégraphe ne m'a rien apporté. Votre hillet de mardi soir m'est arrivé ce matin. .l'ohéis, et demain je serai chez ma femme. J'abandonne tous mes projets, les mesures que j'avais prises pour me mettre dans les rangs de la garde nationale de l'ordre, la course que j'ai faite à Paris, le soir de l'affaire de la place Vendôme; tout est inutile. Du moment que je puis gêner des vues ultérieures, je n'ai qu'à m'incliiier. Du reste, ne croyez pas que je m'apitoie sur ma situation; toute àme française, tout cœur généreux, tout officier qui a encore conservé le sentiment de l'honneur, n'a pas aujourd'hui le temps de pensera lui-même, et l'affreux état dans lequel il voit son pays suffit pour empoisonner tout le temps qu'il pourrait consacrera la réflexion, pour rendre amer tout repos, pour enlever tout charme à la vie pastorale que je vais mener.

Cl L'expérience des cinq journées que je viens de passer à me promener par ici et dans tous les environs

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de Paris, me prouve que je puis personucllement faire tout ce que je veux; aussi, c'est seulement le respect pour Tavis de mes amis qui me fait partir et rompre la chaîoe si laborieusement construite depuis six mois entre mon pays et moi. Je reste pourtant toujours à leur disposition. J'ai les moyens de servir, et si Ton me fait dire que Ton me conseille de prendre part à la lutte, six jours après je serai à un poste de danger sous un nouveau harnais dont on ne se doute pas.

et Pardon de vous avoir encore parlé de moi. \Ierci d'avoir pris la peine de m'écrire. Veuillez recevoir Tassurance de ma sincère amitié. -5

Je relève encore dans mon souvenir l'impression que j'éprouvai en arrivant à Versailles. Tout ce qui constituait, ou à peu près, le gouvernement de la France était réuni à l'hôtel des Réservoirs, autour de tables qui se prolongeaient sans fin, oii chacun prenait place comme et quand il pouvait, dans le plus étrange pêlemêle de députés, de généraux, de ministres, de femmes élégantes. Celles-ci donnaient le ton à l'assemblée. On riait, on plaisantait, on criait, on faisait de l'esprit, on buvait avec le plus grand entrain. Rien ne ressemblait moins à l'équipage d'un radeau après le naufrage. Je pensais malgré moi à ces prisons si folàlres où le plus noble sang de la France attendait, sous la Convention, la comparution devant le tribunal révolutionnaire.

Je n'ai pas l'intention d'entrer ici dans le détail de mon séjour partagé entre Versailles, Paris, Courbevoie, du 20 mars au 2 avril. Je note seulement le départ

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de ma rainillc de Paris. Celait le leiuleinaiii du massacre de la place leiidùme; il n'y avait plus à hésiter, il fallait en finir. Un passage pour les voitures restait encore ouvert â travers la barricade de la porte Maillot. Mon pauvre père, déjà bien malade, traversa dans la Victoria que M. d'ilaussonville avait oubliée dans Paris et que, bien heureusement pour le propriétaire de la voilure, Je rc'f/uisùion/iai sans me gêner, (l'était le mot et c'était l'usage du temps. J'avais ré(juisitionné de même à Versailles la maison de mon ami Kydio, dans la(|uelle j'ai logé ma famille, le duc de liroglie et (|uel(|ues-uiis des siens.

J'avais compté faire reposer ma famille à Courbevoie, chez notre respectable amie Mme Larnac, avant de gagner Versailles; sou repos fut vite troublé par l'occupation des communards. Il me fallut, dés le surlendemain, organiser un nouvel enlèvement. J'arrivai cette fois de Versailles, avec le coupé d'un autre ami, M. Henne(juin. Comme je passais devant le poste de communards établi à la tète du pont de Xeuilly, des gamins crièrent : <•- A l'eau ! » et j'aurais bien pu en effet terminer ma course dans la Seine, si je n'avais, par une heureuse inspiration, demandé mon chemin, (jue je connaissais fort bien, à l'inilividu même qui me semblait le plus mal disposé. Il s'empressa de le montrer au cocher, et personne n'eut plus l'idée de nous arrêter. La triste garnison de Courbevoie passa sa nuit à battre le rappel, à sonner l'alarme et surtout à boire. Au poiut du jour, ils étaient tous abrutis par le sommeil et le vin, et ma famille effectua son dépnrt sans difficulté. Xotre joie fut grande toutefois quand nous

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atlcignîmcs la première scDlinellc avancée de rarmée de Versailles, un f^arde municipal, cuire Puteaux et Saint-Cloud.

A titre de renseignement historique, je note ici la sécurité complèle que les officiers de la bande qui occupait Courheioie me témoignèrent au sujet du mont Valérien. Comme je leur faisais observer qu'ils étaient sous le feu de ses canons, ils me répondirent qu'ils avaient leurs intelligences dans la place.

Le duc de Broglie ne pouvant repartir immédiatement pour Londres, il fut décidé que je le précéderais pour prendre le service de l'ambassade, et je partis en effet, le I^"" avril, avec des lettres qui m'accréditaient comme chargé d'affaires.

Je quittai Versailles de grand matin, avec les premiers régiments reconstitués qui allaient, dès le lendemain, ouvrir le feu contre la Commune, à Asnières et à Courbevoic, sous le commandement du général Montaudon. Il me fallut passer par Saint-Germain et Pontoise, longeant la zone visitée par les obus des insurgés, pour gagner Creil. Le 3, j'arrivais à Londres.

A partir du commencement d'avril jusqu'aux derniers jours de 1871, j'ai été presque constamment chargé de l'ambassade, sauf pendant les courts séjours que le duc de Broglie fit à Londres, en mars, mai, juillet et novembre. Confiné jusqu'alors dans les bureaux et les travaux spéciaux de la Direction commerciale aux Affaires étrangères, je débutais tout à la fois dans la représentation de la France à l'étranger et dans le maniement des affaires politiques. Ne possédant par

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moi-iiu^mo lioii de ce qui peut donner une notoriélé diplomatique, ou tout au moins y suppléer, je me trouvais de plus représenter une nation vaincue, écrasée, dont l'existence était devenue un problème, un gouvernement accablé par les désastres et les charges de la guerre et de l'invasion suivie des horreurs de la plus honteuse guerre civile.

Les Anglais étaient très disposés à nous prendre en pitié. Ils nous avaient donné la mesure de leur sympathie en envoyant des secours et des provisions aux affamés de Paris et des campagnes désolées par la guerre. Le gouvernement s'était associé à ce mouvement par les timides observations qu'il avait présentées aux vaiqueurs sur le chiffre de la rançon qu'ils exigeaient de nous. Mais personne n'était alors tenté de pousser plus loin l'imprudence de la compassion. La crainte de l'Allemagne dominait la situation; on parlait bas quand on prononçait le nom de Bismarck, et l'on en était arrivé, à force de bonne volonté, à se convaincre qu'il rétablissait l'équilibre en Europe.

Les sanglantes convulsions de l*aris ne laissaient pas que d'inquiéter un peu nos voisins pour euxmêmes, à cause de l'exemple; aussi èlaient-ils franchenK^nt pressés de voir finir la lutte, et ils n'imaginaient pas de moyen plus expédilif pour rétablir l'ordre en France que la restauration de l'empereur, redevenu leur bote, avec l'aide des Allemands campés jiutour de Paris et dominant la ville au moyen des forts qu'ils occupaient. Ils n'avaient aucun scrupule de nous condamner à cette honte suprême. Pleins de mépris pour le régime impérial, ils n'en éprouvaient pas

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moins pour le régimo de la dictature de Tours ou de Bordeaux, et ils ne cachaient pas que, dans leur pensée, le peuple des plébiscites impériaux et de la Révolution du 4 septembre n'avait pas le droit de se montrer difficile sur les conditions de son ^jouvernement. S'ils nous souhaitaient le retour à l'empire, c'est (ju'ils ne nous jugeaient ni dignes de la liberté, ni capables d'eu porter le poids.

De là, la grande popularité du vaiucu de Sedan à son arrivée en Angleterre. La foule se pressait sur son passage pour lui faire ovation; la police était obligée d'intervenir pour protéger les grilles de son habitation de Chislehurst contre l'invasion de ses partisans enthousiastes; la reine donnait l'exemple et elle avait été la première à rendre, par ses visites empressées, un hommage public au malheur du souverain dont elle avait accepté l'hospitalité ; les princes anglais, le corps diplomatique, luttaient d'émulation dans ces témoignages extérieurs de respect et de déférence. Certes, tout n'était pas pour la personne de l'empereur et pour son régime, dans la faveur qui l'accueillait. Pour beaucoup de naïfs, c'était encore la France, et ils croyaient rendre hommage à nos malheurs en saluant ou en acclamant leur auteur. J'en ai eu plus tard la preuve, quand les musiques plus ou moins officielles jouaient le Jeune et beau Diinois, pour faire honneur au représentants de la république. Il faut aussi faire la par de l'engouement irréfléchi de l'Angleterre pour toute nouveauté; la gloire, comme la honte, agit sur la foule. Toute notoriété y est d'abord la bienvenue et y fait prime. Les Anglais sont bien le plusjobard des peuples.

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Toujours csl-il (ju'îï mon airivco on Anglolrrre, I<i France était pour les Anglais, voiro même pour le gouvernement, plutôt à (]liislcliurst (jiraill(Mirs , et son représentant était encore plutôt le mar(|uis de la Valette que ma très obscure et très triste personne. Cette idée était l)ien aussi partagée par la plupart des agents que Fempire avait îiommés, et je la retrouvais à Londres, jus(juo dans Tambassade, où l)ion d'autres errements à redresser nrattendaient.

Il fallut d'abord arrêter le courant des dépenses (jui se faisaient pour le compte de toutes les administrations au nom de la patrie en danger, en vertu des pouvoirs [)lus ou moins réguliers donnés pendant la guerre. Il fallut arrêter ces frais, et régulariser, pendant qu'il était temps encore, la justification des payements effectués. L'ambassade, prise au dépoui'vn, avait patrioliquement accepté, sous le coup de la nécessité, la cliarge d'une comptabilité à laquelle rien ne l'avait préparée, ci dont elle n'avait pu préjuger d'avance l'étendue; mais, la guerre finie, il fallait se bâter de rentrer dans les voies régulières. Le concours de mes camarades ne me fit pas défaut. La tàcbe n'en fut pas moins lourde. IVs procès, dont l'issue justifia la promptitude des résolutions prises dès les premiers jours de mon arrivée, terminèrent plus tard cette pénible liquidation

30 UN DIPLOMATE A LOXDKES

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, jeudi 6 avril 1871.

Les journaux qui surviennent pendant que je t'écris m'apprennent le commencement des pillages dans Paris, nos églises saccagées, notre cher curé arrêté (1). Il y a un déchaînement général ici contre les temporisations de M. Thiers, qui va laisser répandre le sang innocent pour éviter l'effusion du sang impur et pour ne pas rester face à face avec la majorité de la Chambre et la France furieuse. J'aime mieux croire qu'il attend l'arrivée de nouvelles divisions, mais l'attente est affreuse et la satisfaction que j'éprouve en pensant que je vous ai enlevés à ce foyer de crimes ne me rend pas indifférent aux dangers de ceux qui ont dû y rester... Notre cher curé d'abord : il est vrai qu'il ne serait pas fâché personnellement de souffrir le martyre quand la croix est foulée aux pieds.

Croirais-tu que le prince de Joinville a failli, il y a quelques jours, se réveiller dans Paris? Endormi, il avait franchi la dernière station avant la gare Saint- Lazare, il a dû sauter en route sur la voie.

Je prends des leçons pour parler anglais. Imagine un train de grande vitesse : c'est une phrase; il y a vingt wagons, et on n'en aperçoit qu'un. Ce n'est pas commode à saisir au vol !

(1) L'abbé Deguerry, curé de la Madeleine.

AIVMEE 1871 31

Londres, 8 avril 1871.

Hier, j'ai (''clian^'(é quelques paroles avec les directeurs (lu Forcujn Office et les ministres étraugers; rencoiilres assez curieuses : ou se tàte, on s'observe. Ou je me trompe fort, ou ils sont restés convaincus qu'ils avaient alfaire à un bon jeuue homme. Le Turc, à qui Ton avait sans doute tenu quelques propos au sujet des relations de l'ambassade avec Twickenliam, m'a fait une profession de foi orléaniste. J'ai saisi l'occasion pour dire : « Que Dieu préserve les princes d'un pareil fardeau en pareil temps! .le les aime trop personnellement pour le leur souliaiter. Il n'y a, d'ailleurs, (jue la rêpubli(|ue qui puisse faire les journées de Juin en 18iS, ou le siège de Paris en 1871. ?

Cette partie d'échecs qu'il faut jouer tout le jour est assez amusante au début. Ce sera un passage original en ma vie. Si je ne vous savais à Versailles, si bien entourés, que je serais en peine!

18 avril 1871.

J'ai reçu du comte de Paris nue lettre qui me félicite du grand succès obtenu par mon chef (1) : « On a trouvé enfin eu lui un orateur politique. Je m'en réjouis bien sincèrement. Je m'en réjouis d'autant plus que j'appréhendais ce début qui devait nécessairement être brillant pour répondre à l'attention générale. C'est

(1) Le duc de liroglic, rapporteur d'une loi sur les délits de presse, avait pris la parole, le 14 avril, pour soutenir un amendement donnant à la loi une portée plus libérale.

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parfail, et je suis siirtoiitlieiirciix de Icvoiratl.'iclier son nom à une mesure lihéralc adoptée en pareille circonstance. C'est tout à fait nouveau dans notre histoire parlementaire, et cela me donne grand espoir. «

J'avais tenu à me montrer à un raout donné par le lord-maire à Mansion-House. Malfjré la ri^jueur des temps et l'humilité qui nous est commandée, j'avais eu quelque satisfaction à représenter mon malheureux pays dans le palais de la Cité. Un beau hall avec des colonnes corinthiennes et des vitraux gothiques; la musique de la garde de Paris, réfugiée à Londres après le cataclysme du 18; le lord-maire et le shérif mec leurs musiques, la vaisselle d'or qui n'a jamais été pillée; beaucoup d'Anglais sans chapeau, d'Anglaises avec des robesà queue. J'avais fait mon entrée avec des veîy g lad ci des poignées de main au lord-maire, à sa femme, à ses filles, à tout ce qui se présentait; Franqueville faisait les honneurs de ma personne. Lesseps s'est trouvé là juste à propos pour me fournir un incident comique. 11 me prend pour un autre et m'amène à sa femme; celle-ci, d'abord un peu étonnée, se récrie sur ma barbe qu'elle ne connaissait pas. Je lui réponds que c'est le siège qui l'a fait pousser; ce raisonnement achève de la convaincre. Au bout de quelque temps, Lesseps, qui commence à se méfier, me rejoint et, pour réparer son erreur; me demande si je suis avec Mme X. Fo?' shame! J'ai bien fait rire Mme de Staël en lui racontant cette histoire.

Décidément Montaudon (1) a du bon. Les journaux

(1) Général Montaudon, depuis chef de corps d'armée et député.

(le Lontlros me demandent son porlrail et une note. C'est le héros du jour. Tout est retourné ici. C'est comme cela : les insurgés aux gémonies puisqu'ils sont vaincus! J'espère bien (jue leur compte va être réglé les armes à la main. Il est trop tard pour admettre une capitulation. Il faut punir.

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