I.oiulros, 21 avril
Le matin, vers six heures, je descends les escaliers au grand scandale de toutes \cs/iouse niaids, accroupies sur les marches ou devant les foyers qu'elles font reluire; tout cela se sauve à mon aspect, comme des grenouilles qui sautent dans l'eau. L'infériorité des femmes de service, leur humilité, je ne dis pas seulement devant le maîlre, mais devant tous les mâles de la maison, est une des choses qui me choquent le plus, J'arrive au cabinet ducal entouré de grandes armoires de chêne, une espèce de hall sombre avec deux larges fenêtres devant lesquelles les amazones défilent au petit galoj) à partir de neuf heures, puis les horse guards qui passent et repassent, et les grenadiers, habillés de blanc comme des marmitons, avec deux pibrocks. Tout cela juste à l'iiorizon, pres(|ue au-dessus du rayon visuel, comme dans un aquarium. A huit heures, les journaux; à huit heures et demie, le courrier, ta lettre : c'est le meilleur moment de la journée; d'heure en heure, les télégrammes; (juand c'est Jules Favre, l'intérêt redouble ; puis le personnel, les visites, la sortie.
Demain, je dîne, tout seul de mon espèce, chez lord
34 IJN niPLOM.WE A LOXDRES.
Granvillc (]). Pourvu que mes voisins parlent français! Ce mémo Granvillc m'a joué hier un tour qui aurait pu gêner. A midi, il convoque le duc pour trois heures, afin d'échanger les ratifications de la convention sur la mer Moire. Je réponds au porteur, par un hillet écrit sur le coin d'une tahle, que le duc est absent, etc. Le soir, le protocole m'arrive avec mon billet tout au long. Je ne sais quel effet il produira en Europe ; mais quant à moi, il m'a fait froid. Heureusement il est correct.
Londres, 24 avril 1871.
Hier, j'ai dîné chez lord Granvillc; bel hôtel vraiment élégant, mais ce qui vaut encore mieux, une femme charmante (2), très belle, très élégante, parlant français avec une petite pointe d'accent, tout juste ce qu'il faut pour colorer son langage. J'ai été successivement présenté à tous les convives; impossible d'attraper au vol le nom d'aucun d'entre eux. Ils parlaient tous français plus ou moins; j'étais humilié de ne pouvoir leur rendre un mot dans leur langue. On passe à table et je me trouve à la droite de lady Granvillc : je ne suis pas encore fait à tant d'honneur. Le dîner bon, avec quelques originalités, comme un plat au fromage, pour finir, après la glace. Au dessert, les femmes se lèvent; je me disposais à suivre ma belle voisine ; mais pas du tout, il faut rester à faire passer
(1) Q, Leveson Gowcr, comte Granville, né en 1815, ministre des affaires étrangères; mort en 1891.
(2) Gastalia Campbell, seconde femme du comte Granville.
AX'IVIKE IS71. 35
et repasser deux carafons de vin qui font le tour de la table. Cela n'a duré heureusement qu'une demi-heure, et à dix heures nous sommes rentrés au salon.
lîonne conversation avec IJruuow (1) : < I/Angle- (erre vous ainie. — Elle croit donc que notre gouvernement en a pour plus d'un quart d'heure o , lui ai-je répondu. Quelques jours avant, il m'avait dit : . I/Anyleterre serait bien disposée, si vous durez plus d'un quart d'heure. »
Londres, 18 mai ISTl.
J'ai rejoint le duc (dr* IJroglie) chez lesU()lhschild(2). Lieux magnifiques; xoilà de l'or bien appliqué, un luxe de liant et bon goût. D'abord l'escalier avec trois étages de colonnes, un spacieux vaisseau, une lumière tombant d'en haut, à souhait pour un Guardi et des Heurs comme il n'en eût jamais rêvé. Un beau parvis vous amène dans un salon qui trouve moyen d'être iiorriblemeul sterling et exquis; de vieilles tentures de France, soie brodée du dix-huitième siècle; quelques tableaux de maîtres, del Sarto, Murillo, Greuze, tout juste assez pour orner sans faire galerie; on est bien dans un salon. Quelques femmes : Mme Alphonse (3), beauté d'un caractère étrange; il y a là de la race de Jacob; la duchesse de Manchester (4), une beauté comme il en faut dans les cours qui aiment à s'amnscr ;
(1) Baron de Brunow, ambassadeur de Russie, mort en 1875
(2) Baron Lionel de Rothschild (clief de hi maison de bancjue), mort en IS7U.
(3) Baronne A. de Rothschihl, fdie du baron Lionel.
(4) (Comtesse Louise d'Allen, niarit'c eu 1852 au duc de Manchester, remariée au duc d'.' Devoushirc.
30 V^ DIPLOMATE A L0\1)UKS
la belle lady Granvillc; la coinlessc de Flandre (I), bieu royale; si tu savais le latin, je dirais : Incessu /?rt/M?V6/<?«/ elle n'est pas plus grande qu'il ne faut, mais elle ne se rapetisse pas. J'en ai fini avec les beautés du salon. Places-y encore la baronne (2), puis son mari, dans une chaise à rouletti^s. Kli bieu, j'ai trouvé le moyen de saluer chacun; il est vrai que le duc m'a diablement tendu la perche.
Nous avons visité ensemble, fjuidés par le Post master ge?ieral{3)f le Central Office des télégraphes : cinq cents jeunes filles, toutes ayant lu le matin un roman et fait leur thé; ce ne sont pas des ouvrières. Tout cela transmettait des paroles aux quatre coins du monde, avec des mouvements de Irépidalion fiévreuse et parlant quand même. C'est la foire aux paroles. Nous étions accompagnés dans notre visite par un petit personnage bien simple, un peu grêîe, boiteux, ayant l'air de descendre d'un clergyman plutôt que d'une race illustre; c'était cependant le dernier rejeton des ducs de Norfolk (4).
Londres, 19 mai 1871.
Nous avons organisé notre cérémonie pour Saint- Cloud (5). Gouuod était venu avec le curé. Ah! le
(1) Hlarie, princesse de Hohenzolleru, mariée au comte de Flandre.
(2) Baronne de Rothschild, morte en 1884.
(3) William Monsell, créé lord Emly en 1874.
(4) Quinzième duc de Norfolk, H. Fitz Alan Howard, premier duc d'Angleterre, comte Marshal héréditaire, né en 1847.
(5) Concert pour veuir en aide au curé de la ville de Saint- Cloud, incendiée en 1871.
AIVX'KE 1811. 37
drôle d'homme, toujours à moitié dans les niia^'jcs. Nous aurons sermon, salut, concert, exposition de ruines. Ce matin, j'ai obtenu l'autorisation de l'archevêque (1) : helle tête, grand air, (injure ascétique et de race; il m'a ravi...
J'ai aperçu hi reine en voiture. Comme de juste, l'Mcossais Hrovvn était sur le siège de derrière. Klle allait à une nouvelle statue colossale du prince Alhert, statue portée sur d'autres statues. Il doit être bien gêné de ce piédestal, car il était homme comme il faut, gêné encore plus du temple qu'on lui élève juste en face d'Alherl-Hall : temple, kiosque, pagode, fantaisie byzantine. Il y a de quoi rendre jaloux Wellington, (|ui n'a que deux statues, l'une avec un tricorne, l'autre, à l'autre boul du parc, avec une épée pour tout vêtement.
En même temps, la liquidation sociale va son train; le ministère n'est qu'un syndicat; il lâche tout. Il y a quelques jours, (lladstone ne cachait pas ses sympathies pour le vote des femmes; puis, un autre ministre lâche presque l'Kglise établie. Ou arrache, l'un après l'autre, tous les pilotis de la grande île.
EXTRAITS DES \OTES
I*endant que je m'escrimais avec toutes ces difficultés, la lutte sanglante s'engageait à Paris et se prolon-
(1) Henri Ktlviar(lM;iiiiiin;[. arclicvitjuc de Westminster en 1865; cardinal en 18T5, mort eu 1892.
38 UM DIIM-OMATK A LOXDHKS.
geait, in'entrctcnéiiit dans des angoisses qui se tradiiisaicnl par un véritable sauvc-qui-pout autour de moi. Le duc de Bro^flie vint me relover vers la fin d'avril ; il m'apportait, avec son approbation, les témoifjnages les plus explicites de la satisfaction du gouvernement. Le temps ne se prêtait pas aux allures sèches et gourmées de la diplomatie régulière. Dès mes débuts, M. Tbiers et M. Jules Favre avaient senti, dans mes démarches et mon langage, un souffle patriotique qui était de circonstance.
Le duc ne devait pas rester longtemps à Londres ; le 6 mai, je reçus la pénible mission de lui annoncer la blessure de son fils, devant Paris (1). Il ne fut bientôt plus possible de lui en dissimuler la gravité, et il dut se décider à partir brusquement pour Versailles, le 20 mai. Son départ fut même si précipité qu'il s'excusa d'assister, ce jour-là, au banquet officiel du Foreign Office pour l'anniversaire de la naissance de la reine. Comme il était indispensable que la France y fût représentée, je dus m'y rendre aff'ublé de l'uniforme du duc de Broglie. La même voiture nous conduisit, moi au palais des Affaires étrangères, à White-Hall, et lui à la gare de Charing-Cross. Il était fort triste, et je ne l'étais guère moins. Il me fallut bien du courage pour afl'ronter, pour la première fois, dansées circonstances et dans cet accoutrement, les regards et les observations du corps diplomatique.
J'avais jusqu'alors évité de me mêler à la société plus ou moins officielle; je me tenais justement à
(l) Le prince Frauçois de Broglie avait été grièvement blessé ù l'attaque du fort d'Jssy, le 5 mai.
AiW'EE l«7I. 39
l'écart, attciulant pour me produire que j'eusse autre chose à recueillir que des condoléances. Celte réserve, que justifiait par surcroît le malheur prochain dont l'état de santé de mon père me menaçait, n'a pas nui à mon intioduclion dans le monde où je devais lentement con(|uérir ma place. Un représentant en deuil convenait à la l'^iance en deuil de deux provinces et de l'élite de plusieurs générations.
Jamais le sentiment de mon isolement, de mou impuissance et de mon insuffisance ne pesait plus lourdement sur moi (jue lorsque je me rendais au Foreign Office pour conférer avec lord Granville. Les étrangers avaient perdu toute vergogne, les uns dans leur arrogance de parvenus, les autres dans leur aplatissement devant le plus fort. Je me souviens des pénihles réflexions (jue je faisais, attendant mon tour d'audience dans une salle qui donne sur la cour intérieure du Foreign Office. L'horloge qui sonnait, avec un impitoyable retentissement, les heures, les demies, les quarts, me semblait la voix de la destinée qui me criait : Place aux bien portants, malheur aux vaincus! place aux nations qui savent se gouverner, malheur aux peuples atteints de démence !...
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 21 mai 1871, dimanche soir.
... A sept heures, nous avons reçu le télégramme de Roger (1) annonçant l'entrée de nos soldats dans Paris. Mme de Staël m'a donné congé pour que je puisse annoncer la bonne nouvelle aux princes tous réunis, le dimanche, chez le comte de Paris. Fouette, cocher!... Tout le monde était là, en effet, un peu surpris de mon arrivée. J'annonce de meilleures nouvelles du fils du duc de Broglie, et je remets au comte de Paris le télégramme sous son enveloppe. Le comte lit. Tu t'imagines l'éclat : le messager de Marathon n'a pas été mieux accueilli; on voulait m'embrasser et je me serais bien laissé faire, à condition de ne pas commencer par la vieille princesse de Salerne.
Je reviens au départ du duc. Il m'a laissé dans mon habit d'Arlequin, à la porte du Fo7TÀgn. Je commence par te rassurer; j'étais le plus beau; cela ne fait pas, il est vrai, l'éloge des autres; mais me vois-tu, ainsi accoutré, au milieu de soixante diplomates et hauts dignitaires que je devrais tous connaître? Lord Granville ne m'écoute qu'à moitié; Odo Russell (2), plus Allemand que Français, doit m'accepter pour voisin à
(1) Comte de Pontécoulant, chef du caf)inet de M. Jules Favre.
(2) Odo Uussell, ambassadeur en Allemagne; fait lord Ampthill en 1881, mort en 1884.
table; plus loin, Hainilton Soyinour, le fin diplomale qui avait vu dans le jeu de Nicolas, en 185 4. Les plats suceèdcnl aux plats, toujours dans la vaisselle d'ar'jent ; la nuisi(|ue de la <]arde va son train. Au dessert, ou porte le toast le plus IVoidenient conii(jue à S. M. la reine. Le ministre répond par un toast aux souverains et chefs d'Ktat amis et alliés qui sont si dignement représentés ici. On l)oit encore, mais le vin ne fait rien sortir de spirituel de tous ces uniformes. Après hoirc, j'alliapc^ mon ami Brunow dans sa redingote d'argeni; je le prends au mot (juand il m'offre de tout laire j)our moi, et je le prie de me présenter aux vingt ministres ou ambassadeurs que je ne connais pas. \ous commençons par Bernsl()rfr(l ), air paterne de bon Allemand : il tant que je lui raconte comment le fîls du duc a été blessé; (juanil il a su que c'était par les insurgés, il s'est écrié avec une bonne intention : " Je suis content que ce ne soit pas par nous, v J'ai fait ainsi une dizaine d'iiabits brodés, avec la même histoire.
Lady (îranville est arrivée, toujours belle et gracieuse; puis la cohue a commencé; vers onze heures et demie, je me suis sauvé avec le prince Ladislas (2), pendant que la musique annonçait le prince de Galles par un God saie tlic Queen !
(1) Comte Bornstorff, ambassadeur d'AIlema^jne, mort en J873.
(2) Prince L. Czartorisky, né en 1828, marié à la princesse Mar<pierite, (llle du duc de \emours, mort en 1894.
Londres, 23 niui 1871.
Xous nous rassurons pour le cher hlcssé. Nous venons de passer une matinée délicieuse, Mme de Staël était elle-même transportée. J'ai amené Gounod. Il a été étincelant. Il a fini par se mettre au piano : le troisième acte d'OthellOyla symphonie avec chœurs; je ne sais plus s'il les a parlés ou joués. Un re' cloche à mon piano; comme il partait, voyant le plaisir qu'il nous avait fait, il est remonté pour me dire : '^ Faites réparer le ré avant que je revienne. »
Comment trouves-tu cette réponse de Saint-Saëns à la lettre de Gounod qui lui demandait de tenir l'orgue : « Accord en iit^ accord en solj c'est-à-dire accord parfait. " Tout cela a charmé et vraiment tourné la tête de Mme de Staël. C'est une sainte, n'en déplaise à Mgr Manning; elle m'édifie et me fait envie. Emporté par les affaires, en pleine activité d'esprit et de vie, je n'ai pas, comme elle, la pensée eu Dieu ; mais je voudrais faire comme elle.
Londres, 25 mai 1871.
En une nuit, Paris effacé de la carte du monde (1) ! Il ne reste plus qu'à faire une patrie nouvelle; cherchons-lui un nom; sera-ce encore la France? Mais, pour une pareille œuvre, pour supporter de pareils malheurs, il faut des âmes vigoureuses, des forces vierges,
(1) On venait d'apprendre à Londres les incendies allumés par la Commune.
ANXKK 1871. 43
un patriotisme violent et autlacioiix. Je fais le procès de tous ceux (|ui sont responsables de nos malheurs. 11 faut savoir se retirer et faire place à la jeunesse, à la foi, qui seules peuvent nous sauver.
Uoger m'a envoyé une séiie de léléyrammes datés du mont Valérien; il y en a un d'une affreuse éloquence : i- Je n'ose plus, dit le colonel Lokner, interroger l'horizon. 5) Ln télé<]ramme dit (|ue le vieux Louvre serait sauvé; je sais que les tableaux sont à IJrest; s'il nous reste encore la Sainte-Chapelle, avec Notre-Dame et les Invalides, on pourra refaire Paris...
Londres, 20 mai 1871.
Je me remue comme un diable depuis ce matin pour faire partir les pompiers de Londres. .\I. (jladstone ayant prononcé liier des paroles sympalhi(|iies, j'ai couru le remercier en mènn* temps (|ue sir Hobert Peel (1) qui avait exécuté la Commune avec la vi<|ueur ordinaire de sa parole. Je lui ait fait j)art d(> l'idée d'envoyer à Paris un détachement de la /ire brigade de Londres avec ses pompes à vapeur. \ oilà un gaillard qui ne man(jue pas d'entrain. Il nous en faudrait comme cela pour ramasser nos pauvres morceaux. Il n'y a pas d'exagération à dire que cette idée a pris feu et s'est répandue comme par l'électricité. Vous sautons en liausom juscju'à la première^/'6' briyaile station; rendez-vous est donné au capitaine Sliau à mi-chemin pour nous retrouver plus vite; tout est arrêté, les
(1) Frère du Speaker actuel, fds aîné de sir Robert Peel.
44 UN DIPLOMATE A LOXDUES.
ordres, les avis transmis, le navire frété, M. Jules Favre prévenu en même temps que lord Granville... .
Londres, vendredi soir.
Contre-ordre, sous prétexte qu'on est maître de Tincendie. J'ai répondu en vain : « Qu'importe ! » Kn vain, j'ai gardé eu poche le télégramme de mon ministre. Lord Lyons (1) avait élé prévenu, et lord Granville m'a mandé au Foreign Office pour m'aviser du contre-ordre qu'il avait reçu et transmis. J'ai été mal accueilli quand j'ai apporté aux pompiers et aux volontaires l'ordre de stopj)er. Ils y allaient de bon cœur. Ils ne sont pas plus contrariés que moi. On manque une précieuse occasion de fraterniser.
Cette nuit du 23 au 24 mai, avec les lueurs lugubres qui s'élèvent de tous les points de Paris, me revient comme la nuit du 24 août 1572. Voilà les deux crimes que je rapproche.
Qu'est devenu notre cher curé ? Prions Dieu de nous le conserver.
EXTRAITS DES IVOTES
... La Commune finie, je sentis l'opinion nous échapper, celle du moins de la presse, qui ne se con-
(1) Ambassadeur d'Angleterre en France, mort en 1887.
fond pas (oujoiirs avec ropiiiion (jui r(>gnc au fond des masses. Ce fut le monieut des eutraîuemeuls en faveur des communards (jue cluujue marée jetait à la côte. On oubliait (jue le sang dont ils montraient les taches était celui de leurs victimes. Il fut de mode de s'apitoyer sur le sort de ces misérables. Lady Burdett Coutts donnait \c, signal et prenait à sa chargea une des premières bandes débarquées; elle eut même le courage, un jour, de me demander de les prendre à mon compte. Des souscriptions s'ouvraient dans les journaux. Ilien ne donne mieux une idée de Thébétement (le l'opinion régnante en ce moment à Londres que celte question d'un lord, par courtoisie, c'est-à-dire fils d'un paii" : commi» on lui parlait de la blessure du fils du duc de IJroglie lors de la reprise de Paris, il demanda naïvement dans quels rangs il avait été blessé. Certes, le gouvernement anglais ne se laissait pas aller à de semblables défaillances, mais la réserves de lord Granville redoublait. Je crus avoir bien conseillé le gouvernement en l'engageant à ne pas introduire de réclamation inutile, à laisser la réaction de l'opinion se produire spontanément, et, s'il se décidait à une poursuite, à frapper le coup sur un scélérat illustre comme Félix Pyat. C'était l'avis du ministre de l'intérieur, M. IJruce (I), dont le cœur se levait devant cette inondation de fange sangbmte et qui n'admettait pas (|ue la protection de la loi pût s'étendre, sous prétexte de politique, aux plus exécrables assassins. Toutefois, en pareille matière, l'honneur de l'Angleterre
(1) Crée baron Abcrdarc en 1873.
46 UM DIPLOMATE A LOXDUES.
était à la merci des juges, et le gouvernement n'avait aucune envie de se compromettre par un généreux élan d'indignation. Le cabinet Gladstone-Granville nu pas été plus vaillant devant Tagitation radicale en faveur de la Commune que devant le prestige, poui* ne pas employer un autre mot, des victoires de l'Allemagne.
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 12 juin 1871.
Ce matin, le comte de Paris est venu faire sa visite officielle à l'Ambassade. Retenu par l'attente des couches de la princesse, il ne peut suivre son frère et ses oncles (1), mais il n'a pas voulu tarder à venir prendre possession du droit qui lui est enfin rendu.
Il est descendu d'un hansom, comme le plus simple mortel, sous une pluie battante. Je me suis précipité pour le recevoir; encore un peu et le portier refusait l'entrée à un visiteur si modeste. Tu vois que la scène ne prête guère à un tableau historique, genre Versailles.
L'acte était solennel cependant, délicat pour moi, il ne fallait pas faire dire au prince plus ou autre chose
(1) La Chambre avait abrogé les lois d'exil, M. Gavard avait eu l'honneur, quelques jours avant, de signer le passeport des autres princes.
qu'il ne lui convenait; il était surtout bien difficile de saisir la nuance exacte des termes, pleins do déférence, mais exclusivement respectueux, dans lesquels il s'exprimait à l'égard de M. Thiers. J'ai eu la bonne idée de prier le prince de prendre lui-même la plume, et il a écrit, sur ma table, la dépèclio suivante :
Cl Le comte de Paris est venu, samedi, à Albert- (iate-House. Il m'a dit que, l'Ambassade étant terriritoire national, il avait liàte d'en francliir le seuil. Sa visite avait, d'ailleurs, spécialement pour objet d'exprimer au représentant officiel de son pays la joie profonde que lui causait la décision par laquelle l'Assemblée nationale vient de lui ouvrir les portes d'une patrie qu'il n'a jamais cessé d'aimer par-dessus tout. Il m'a demandé tout particulièrement d'être l'interprète de ses sentiments auprès du chef du pouvoir exécutif et de lui transmettre l'assurance de son respect. »
La dépêche est partie, le soir même, avec la simple addition de S. A. R. Mgr^ devant le nom du couite de l'aris.
Loudrcs, 1.") juin 1871.
Beaucoup de compliments sur ma dépêche, de la part du duc de Ihofjlie, comme de M. Jules Favre qui regrette cependant mon addition...
Londres, 27 juin 1871.
Hier soir, je suis entré au Parlement. Vous croyez, vous autres, que cela existe : pas du tout. J'ai trouvé
un individu qui g^csticulait, faisait des manières, pour en réveiller un autre qui dormait au banc en face de lui. C'était le parti conservateur qui combattait cette grande innovation, le ballot bill (J), destiné à faire couler la démocratie à pleins bords dans cet imprudent pays. Rien ne me paraît plus contraire à Fosprit des institutions et aux mœurs anglaises. C'est la mise en suspicion du courage civique des électeurs, une étape vers le suffrage universel, voire même le vote des femmes.
Ils étaient quinze en tout. Vers neuf heures et demie, il est arrivé un renfort d'une vingtaine qui se sont tous mis à dormir; de temps en temps, un ronfleur fait : hear, hear. L'orateur redouble et se tourne vers ce bienveillant auditeur. Puis, tout à coup, tous ces endormis sautent en l'air, tirant leur chapeau. Le préopinant vient de finir ; ils veulent placer leur speech pour s'en aller dormir dans leur lit. J'ai compris qu'il n'y a que ceux qui veulent parler qui assistent à la séance.
Londres, 5 septembre 187J.
f Un discours de M. Gladstone. En France, nous appellerions ce premier ministre un socialiste et nous n'aurions peut-être pas tort. Une nouvelle révolte de chevaux au camp d'Aldershot. Allons, si les Anglais ne savent plus attacher leurs chevaux, entrer dans la Tamise sans se mettre à la côte, ouvrir la bouche sans
(1) Scrutin secret.
ANMEE 1H71. 40
crier sus i\ii\ riches, il y a iiialièrc à faire un nouveau livre sur r.An^jlelorre...
Je me mets eu route vers deux heures, n'ayant pas d'église à visiter (hms ce pays sans Dieu personnel et sans art; je passe par la National Gallenj, et je me repose (|uel(|ue temps devant mes chers Italiens; je m'amuse à comparer la madone du Corrège et celle de Haj)haël. Ouehjues courses d'affaires : je constate, en passant, (jue même le préfet de police est in tlie couulnj... Va les voleurs? Dans les administrations^ comme le lioard of trade, il n'y a plus absolument personne, tous les employés sont sur le continent pour deux mois ; il ne reste un portier que j)arce qu'on attend une communication que nous avons annoncée. Enfm j'arrive au club (I); c'est vraiment charmant de se trouver au milieu de tant de livres, de tous les moyens d'occuper l'esprit et d'y être seul ! Voilà Grote, Momms(Mi, les plus belles éditions de tous les classiques et tous les musées européens; seulement ils se neutralisent et je reste cloué sur place en contemplation...
J'ai conduit Denys (2) à Covent-Gardeu. C'est l'Opéra converti en salle de concert-promenade. Tu ne peux t'ima;|iner les inventions de l'art musical en ce pays : éteindre le gaz, le rallumer, tirer liltéralement le canon, faire trépigner les chevaux sur le partjuet, faire éclater des cris sauvages dans les différentes parties de la salle, transporter instantanément l'orchestre de la cave au grenier, c'est là la musique. Tout le monde
(1) Athcneiim-Club.
(2) Le Larou Dcuys Gochin, maintenant député
50 TJN DIPLOMATE A LOXDHES,
est enclianté, et le chef d'orchestre croit avoir battu Wagner de plusieurs longueurs.
Londres, 20 septembre 1871.
En arrivant hier au club, il m'a été agréable d'y lire l'article de M. Guizot. J'ai retrouvé le vieux duc de Broglie, je l'ai entendu encore en lisant ses Notes biographiques. C'est un politique de l'école de saint Louis, et il méritait d'être son ministre. Le vieillard que j'ai connu et dont je vénère la mémoire est bien le jeune homme qui, à vingt ans, oubliait qu'il était le chef de la famille de Broglie ; il peut le dire, parce qu'on doit le croire...
Demain matin, je vais assister à la bataille de Dorking (1), en méditant ma dépêche commerciale. Ce nouveau sport fait fureur. A chaque instant on publie des suppléments de journaux pour donner des nouvelles de la bataille engagée; il y a des héros : nos voisins touchent d'emblée au suprême du ridicule.
Walmer-Castle (2), 27 septembre 1871.
Je ne comprends pas encore trop où je me trouve, parce que je suis arrivé de nuit. J'ai vu une herse, un
(1) c'étaient des manœuvres militaires faites pour répondre à une brochure intitulée Isa Bataille de Dorkin g. Dans cette brochure on supposait l'attaque d'une armée ennemie contre Londres et l'on racontait son succès.
(2) Résidence du comte Granville, Lord ivarden of the cinque Ports.
pont-levis baissô, des murs énornirs, des corridors les plus bizarres, des voûtes, enfin un doiijoii où je suis élal)li comme Fouquel ou IJolivar, sans comparaison au fond.
J'arrive à sept heures et demie ; on m'amène de détours en détours, tantôt montants et tanin! descendants, sans me bander les yeux toutefois, devant la cliàleluine, étendue sur un canapé blanc, blanc sur blanc. Oh! la belle personne! Et qu'elle est aimable, mal<{ré un peu de froideur qui convient à l'éclat de son teint! On me présente à sa mère, des yeux ensevelis sous les paupières; elle y voit cependant; puis l'excellente lady Georgiana lùillerton (1). On dîne sans la belle comtesse, qui reste étendue sur son sofa ; on cause de pas grand'chose ; on se lève à la cérémonie sacramentelle du pass wine ; on revient au salon. Il faut que je raconte mes aventures de route, eh bien, soit! J'ai rencontré une lady et sa fille; nous avons eu un accident à la machine; lanière a été prise de curiosité, il a fallu aller voir, je les ai débarquées et embarquées ; nous nous sommes beaucoup mieux compris (|uand elles se sont mises à parler français; elles sont descendues à la station avant Deal. — Voilà tous les esprits en campagne. Qui peut être cette lady? Il y a un mariage mardi dans le voisinage; ces dames viennent pour le mariage. On cherche, on m'interroge, on me cross examine, enfin, le signalement répond : c'est lady Vernon et sa fille.
Cependant le ministre des affaires étrangères s'est
(1) Fille (lu premier comte Granville. Morte en 1885. Auteur de romans estimés.
52 U:v DIPLOMATE A LOXDHES.
remis à ré<jcnlcr le monde, il ouvre dos boxes (1) et il envoie des léié^jrammes du fond de la pii-ce où nous causons. Il revient raconter spirituellement des histoires gaies; on voit qu'il en a Thabitude et qu'on a aussi riiahiiude de Técouter et de rire. Le silence se rétablit quand nous jouons aux échecs; il n'est plus interrompu que par le bruit des coups; la respiration s'arrête. Je débute comme une mazettc; il faut croire que c'était une feinte : mon adversaire se laisse aller au mépris, je me réveille, et il serait foudroyé; mais un télégramme nous interrompt ; on me le passe : c'était bien lady Vernon, et voilà son remerciement pour M. Gavard. Quand lord Granville s'était retiré dans son coin, au lieu de régenter le monde, il avait écrit aux voisins : «M. G. présente ses hommages aux dames qu'il a secourues sur la route. » Ce trait te donne une idée exacte de l'amabilité de caractère de lord Granville et de sa sociabilité. Ensuite on se couche. Me voilà donc dans ma casemate. C'est une vraie arche de Noé. Il y a de tout : araignées, cousins... Le gîte est cependant aussi propre, aussi confortable, aussi bien arrimé que possible.
Dimanche. — Premier luncheon avec toute sorte de choses, à neuf heures et demie. Je fais la connaissance de lady Vita (Victoria-Alberta), un démon avec des cheveux d'or; mon pauvre cœur n'y résiste pas, je crains qu'il ne devienne banal en ses engouements. Nous allons à la messe à Deal, les Fullerton et moi : une petite chapelle avec des soldats irlandais, mais un pauvre prêtre
(1) Boîtes.
ANMEE 1871. 53
qui joue à la jjrand'mcsse avec tous les simulacres du culte et (|ni veut retenir son monde aussi longtemps que ré<[lis(' livale.
En rentrant, je fais la connaissance du château, eu pensant au pauvre père à chaque échappre de vue pittoresque, avec des murailles couvertes de lierre au premier plan , chevauchant les unes par-dessus les autres, des arhres qui s'y mêlent, des canons qui fout leui* troure à travers les |)ierres, et la mer terminant l'horizon par un ruhan d'argent. Les navires passent et repassent : c'est le plus grand chemin maritime connu. Dans mes excursions à travers les compartiments de ce gâteau de Savoie, de cette forteresse accommodée par un tapissier, je retrouve la helle comtesse couchée entre deux canons, humant la hrise tant qu'elle peut; c'est une beauté hyperhoréenne, elle ne fleurit (pie dans la pluie, le vent et le froid.
Sa pauvre mère. M" Campbell, est aveugle; je ne croyais (|u'îi une infirmité extérieure, mais non : pas un rayon de lumière depuis quinze ans. Elle a perdu la vue à faire des lectures nocturnes à son mari et, maintenant, elle est si adroite que j'ai déjeuné et dîné avec elle, je lui ai vu faire une partie d'échecs, sans me douter qu'elle fût aveugle.
Deuxième lunc/ieon à deux heures, après quoi nous allons nous promener jusqu'aux falaises de Kingsdom. De temps (mi temps, on aperçoit la France; entre elle et nous, les dangereux sables mouvants du détroit ; on les reconnaît ;ni\ lames qui s'y brisent, puis, entre les sables et nous, une flotte immense. Je compte 1:20 vaisseaux. Cela me rappelle mes promenades le long du
54 UIV DIPLOMATE A LOXDRES.
Siind OU (lu (léiroit de Messine. Il y a sans doute ici plus de navires que devant Scylla, mais où est le soleil, où sont les oranges et ce je ne sais quoi qui grise, qni fait souvenir et qui rend agréablement triste? La petite personne nous accompagnait sur son poney ; rien de plus drôle que cette petite amazone, ne cessant pas de causer tout le temps, total : quatre ans et demi. Au retour, nous avons trouvé la belle comtesse toujours étendue entre ses canons; je lui ai tenu compagnie jusqu'à ce que le froid m'ait chassé. J'ai ensuite fait mat mon ministre pour tout de bon; je lui ai promis une revanche; puis bonsoir et au revoir.
Loudres, 26 septembre 1871.
J'ai passé ma journée aujourd'hui à Shoburiness (1), au milieu des canons, de huit à cinq heures. Quel sabbat! C'était fort intéressant; train spécial; j'ai ma place près du général Storck, sous-secrétaire d'Etat de la guerre, qui présidait à la fête; un Anglais sans les préjugés du pays. Nos officiers ont très belle tenue; toutes les attentions sont pour eux, et particulièrement pour le colonel Berge (2) qui connaît Georges et l'a souvent vu à Aîetz. C'est un homme distingué. Xous avons tiré sur terre et sur mer, percé des cuirasses d'un mètre d'épaisseur, admiré l'affût Moncriffe : une pièce de 600 tonnes qui fait la culbute en l'air à tout coup et vient d'elle-même reprendre sa position. C'est vrai-
(1) A rembouchure de la Tamise, rive gauche.
(2) Baron Berge. Il a été commandant de corps d'armée
AX'NKE 1871. 55
ment très joli; trop môme sans doute pour ôlie pratique. Nous avons eu de très beaux tirs à 1 ,800 mètres en mer. Si je n'avais craint d'être^ indiscret, j'aurais proposé d'éloigner ou de rapprocher le but de 500 mètres. On n'aurait sans doute pas eu d'aussi beaux résultats.
Londres, 27 septembre 1871.
Dieu nous préserve de la vieillesse solitaire ! .l'ai visité ce matin plus de 700 vieillards sans cnfanls, sans affections autour d'eux. Ils ont le pain, le coucher, les soins nécessaires; c'est fort propre, mais c'est affreux. Avoir vécu tant d'années et n'avoir pas un foyer, ne pas laisser une espérance ici-bas, être réduit à ce qui reste de vous-même, à ses douleurs et à sa misère! M. Vernon (guardian de notre paroisse, Belgrave-s(|uare et Grosvenor-scjuare , la plus riche de Londres et comprenant 150,000 âmes) est venu me prendre ce matin et m'a conduit au loorkhouse des vieillards, hospice ou hôpital. Il y a aussi quelques enfants ramassés dans la rue; ils y restent peu, on les évacue au fur et à mesure sur les asiles de la campagne. L'établissement est considérable et bien tenu; pas une mauvaise odeur. Je n'en suis pas sorti cependant fort gai. J'ai pris rendez-vous pour visiter, la semaine prochaine , avec mon guardian, les iiwrkhouses des hommes valides. Voilà le grand problème social et économique; il faut concilier l'humanité avec assez de désagrément pour que les L5(),0()0 habitants de la paroisse ne réclament pas l'asile du loorkhouse. J'au-
rais trouvé celte visite moios triste si j'y avais rencontré les cornettes blanches des Sœurs de Charité, c'està-dire Tamour de Dieu, les volontaires de l'amour divin, au lieu des salariés de l'humanité. On prie cependant; il y a une chapelle, mais on dirait aussi bien un réfectoire. Mon guardian ( 1 ) me plaît infiniment : c'est le beau-frère de ladylcrnon du chemin de fer (2); rien n'égale son obligeance et la bonté de sa jeune femme. Ces Anglais m'étonnent : c'est une charité enragée, une passion pour la France, que nous ne pratiquons mallieureusement pas tous.
Londres, 7 et 9 octobre 1871.
J'apprends que Léon Say (3) va venir banqueter à Mansion-House, le 18. Rien de plus opportun que celte visite, s'il ne me fallait pas de nouveau recommencer une campagne parce que M. Thiers veut décorer le lord-maire. On a oublié les désagréments de la première expédition qui ont amené un échange d'observations dans le Parlement. M. de Flavigny avait apporté une poignée de décorations à des Irlandais ayant bien mérité de la France pendant la guerre, mais pas aussi bien de l'Angleterre; trois d'entre eux étaient engagés dans le ho7ne ride. Lord Granville m'a su gré
(1) The Hon. William Vernon,fils cadet du deuxième lord Vernon, marié à Mlle Boileau, morte en 1881. Celle-ci était petitenièce de Boileau.
(2j Voy. plus haut la lettre du 27 septembre.
(3) M. Léon Say, alors préfet de la Seine, venait remercier les Anglais des secours envoyés en France pendant la guerre.
AIVXEE 1871. 57
alors (les efforts que j'ai fails pour éviter aux doux gouveniemenls de sérieux ennuis. Los noms malsoniiants ont disparu, et je me souviens d'un hillet anonyme (|ue j'ai reçu pondant ces tiipotages, me suggérant l'idée de remplacer les décorations par china (I). C'était l'aimaMe lord qui me donnait cet avis discret et cliarilahle. (]ette fois, lord Granville consent i\ fermer les yeux, - puisqu'il convient à mon gouvernement de donner à des sujets étrangers des décoralious (ju'ils ne seraient pas autorisés à porter 15 .
Londres, 10 octobre 1871.
Mes amis m'ont conduit iiicr à l'église d'Katon- Place, parée pour la fête de la moisson. La pauvre Mme Vernon s'était épuisée à onior une chaire avec des festons de fruits, de gerbes et d'inscriptions en grains de blé. Cela n'empôclie pas (|ue l'église avait l'air d'un parc à bestiaux, divisé eu compartiments pour les bcles.
J'ai vu, le soir, une autre église que je ne désignerai que par le nom de son fondateur, M. IJerosford Hope. Kilo est assez bien construite dans le genre byzantin, mais l'ornemont n'est pas lioureux. Deux rangées de mirlitons colossaux me frappent d'abord : ce sont les orgues enrubannées; il ne manque que les devises. On chante faux, les hommes à droite, les femmes à gauche, mais ou est bien forvont ot bien recueilli dans cette église qu'on dirait catholique, car
(1) Porcelaiucs.
on n'a (jiic ce mot à la bouche. Xous sommes dans les Hi(jli Church. Il n'y a que le Pape qui les *{ênc.
Avant diner, nous avons visité le bureau d'admission au lVorIii?)g-House de Wfesim'msier et le Working où on reçoit pour la nuit les gens sans asile. Imaginetoi d'abord toute une cour des miracles dont on ne peut se douter, derrière les grands bâtiments du quartier de Westminster. L'extrême misère est mitoyenne de l'extrême opulence. Tu n'avais vu que face, mais pile est derrière. Je ne puis pas dire que l'asile où on reçoit à la nuit soit séduisant : quatre-vingts lits répandus dans les chambres d'une masure; cependant c'est lavé, recrépi; cela ne puait pas encore quand nous y sommes allés. On y couche sur un drap de cuir qui conserve moins les bêtes ; avant de se coucher on prend un bain, on revêt une chemise; les vêtements restent dehors. On a un morceau de pain et une soupe à l'avoine. Le matin, avant de partir, il faut casser des pierres. Il paraît que cette hospitalité est illimitée, la maison n'est pleine que l'hiver.
Londres, 15 octobre 1871.
Voici une manière de passer la nuit. Après une journée d'écriture, je tombe de fatigue sur mon roman de Jane Eyre ; que c'est long î Je veux profiter de la bonne impression et je me glisse dans mes draps, mais, bonsoir le sommeil; j'ai recours à la codéine. A peine les bons effets se font-ils sentir: Pan! pan!... C'est X... en cravate blanche : il faut un visa pour le prince de Leuchtenberg; un secrétaire attend à la
porte. Je signe et m'endors un peu. Pan! pan! C'est un télégramme. J'arrive comme cela à trois heures. Pan! pan! Autre télégramme qui m'amène à cinq heures.
Lettre de Say : nous ne nous quitterons que pour nous coucher. Visite au lord-maire (jui nous prend en pension, à lord (Iranville qui approuve mon toast à la marquise de Lothian, car je parlerai! ."Ile vois-tu parlant? Kl impossible d'être malade!
liOiuiros, IS octobre ISTl.
La journée d'hier s'est fort bien passée. A neuf heures, j'étais chez Say, à Mansion-llouse. Premier repas à l'aire reculerGargantua. La famille Dakin (1), au milieu d'une vaisselle d'or, de laquais en livrée, sous des lambris d'une splendeur historique; c'était assez amusant; de bonnes gens simples, de manières un peu communes. Puis visite des depuis de police, marchés, écoles. C'est le Middle class school de Tabernacle road i\\\\ m'a le plus intéressé. Onze cents enfants de six à seize ans; on les a fait déiiler devant nous, militairement, au pas! Par le ilanc gauche, drapeaux, fanfares; en notre honneur, la Marseillaise d'abord : soit, nous saluons; puis le Jeune et beau Dunois. Il n'entre pas dans l'esprit de ce peuple conservateur (|u'on change aussi de musi(jue à chaque révolution.
J'ai ensuite conduit Say chez lord (iranville, toujours très aimable, mais rien de bon pour notre traité.
^1) Sir Thomas Dakiu, lorci-mairc cii 1871.
60 UM DIPLOMATK A LOXDUES.
Mon préfet va parler ce soir et nous donner caution ; il est le chef du parti lihre-échangiste à la Chambre; très favorablement accueilli ici, on le croira plus que nous, C'est notre dernière carte.
Visite à Thôpital français, à Téglise, aux Sœurs. Tous ces braves gens enchantés, jamais on n'avait pensé à eux. On ne peut être plus intéressante que notre jeune supérieure se reconnaissant avec Say.
Nouveau repas intime de quarante personnes. La table pliait sous le poids de Tor et des victuailles. Quels gouffres que de pareils estomacs!... Le lord- maire portait sa croix au col. On admirait le modèle de feu notre Hôtel de ville. Puis, après le diner, qui a duré de sept heures et demie à dix heures et demie, — c'est le cas de dire comme Montalembert : ^ Etonnezvous de la puissance de l'Angleterre, elle est patiente ! « — un jeune clergyman est venu roucouler des chansons d'amour.
Londres, 19 octol)re 1871.
J'ai dit!... j'ai dit jusqu'au bout et sans perdre le fil, voire môme avec chaleur; ce n'est pas plus difficile que cela; il est vrai que j'étais bien tranquille, personne ne me comprenait et personne ne m'écoutait. La scène se passe à la cour du roi et de la reine de pique ou de cœur(l). Le roi, la reine, arrivent bras dessus, bras dessous, leurs grands officiers tout autour,
(1) M. Gavard donne ce nom au lord-maire et ù sa femme à cause de leurs costumes de cérémonie.
AWKK 1871 61
!'un portant Téprc, l'autre no portant rien, puis, un mélange de musi(|uc, de prières, de discours, de l)ruits de noisettes cassées, dans une salle niagni(i(|ue. Mnfm, après les heures de ripaille, les heures encore de discours; le toast t/iastrr succédait au chapelain, sur le lahouret, derrière le lord-maire, et commandait la cérémonie. Il faudrait rej)roduire les intonations, la solennité du geste et de tonte la personne. Au milieu de tout cela, j'ai parlé. Voici la fin de mon toast :
Il Je veux parler aussi de ces nobles dames (|ui se sont réunies pour secourir les familles françaises réfugiées à Londres, l^lles leur ont procuré du pain, des vêtements, du travail, des asiles, et, (juand les asiles ouverts n'ont plus suffi pour les recevoir, elles les ont recueillies, vous le savez, dans leurs propres maisons; elles leur ont donné plus que l'assistance matérielle, quehjue chose de plus précieux encore pour des malheureux chassés de leur pays; elles leur ont donné des consolations et des encouragements, elles leur ont tendu la main, elles les ont fait asseoir à leur foyer comme des amis. Je tiens à les remercier hautement et du plus profond de mon cœur. Je vous demande donc, mi lord maire, la permission de proposer deux toasts : A la femme généreuse qui a institué à Londres le comité des dames pour l'assistance des familles françaises réfugiées, qui l'a dirigé pendant ces longs mois de la guerre avec une sollicitude que rien n'a rehutèe, avec un dévouement sans bornes, à .lime la mar(|uise de Lothian, aux augustes personnes et aux nobles dames qui ont partagé ses travaux! Aux membres du comité de secours pour les paysans et les cul-
62 UIV DIPI-OMATE A LOMDUES.
livateurs français, et à leur président, lord Vcrnou ! » Ce malin, je suis retourné à Mansion-House pour voir le roi de pique rendre la justice, au nnilicu de son appareil royal, dans la pièce voisine de sa chambre à coucher; puis, après avoir jugé, il est aller présider son parlement : deux cents membres, des aldermen et des shérifs, et tous en perruque, en hallebarde, avec épée et des coups de marteau et des sheers. Discours de Say, réponses et acclamations, tout cela s'est fort bien passé. En sortant, on nous a montré la première charte constatant les libertés de la Cité, un bout de parchemin de Guillaume le Conquérant, et, depuis, ce n'est que la continuation. Visite du plus grand intérêt.
Londres, 20 octobre 1871.
La journée s'est terminée avec autant d'intérêt qu'elle avait commencé. A six heures, je suis venu prendre Say; on était encore à table, encore un petit festin, encore quelques petits semblants de toasts, et j'en ai fait un à mon tour. On a fait circuler la coupe d'amour : on se lève, on tient le couvercle pendant que votre voisin boit debout en face de vous; on échange un compliment, tant mieux si c'est avec une jolie voisine, et on continue la cérémonie en se retournant.
Après dîner, nous sommes allés à la Jlre brigade station. Après avoir visité l'établissement, les machines qui chauffent, les chevaux attelés, les hommes toujours prenant leur élan, et tout cela fourré dans un
AjVNÉE 1871. 63
de ces espaces dont les Anglais triompliont par des miracles d'aménagement, le signal est donné; nous tenons la montre à la main; hommes, chevaux, machine se précipitent; ils partent ventre à terre dans la ruelle noire et pavée, ils sont de retour du hoiit de la rue, total deux minutes et demie. Mon compliment au capitaine Shau. 11 nous emmène alois par une pluie battante avec les quatre misses Dakin, pataugeant dans la houe, Tohscurité, ;i travers toutes les choses innommables qui remplissent les ruelles de la Cité pendant la nuit. Ou arrive à la Tamise; un hoat qui chautTe toujours nous attend; nous enjambons et voilà les jets d'eau qui partent de tous les C(Més et font bouillonner la Tamise jusqu'au milieu. Il laut avoir bien de la l)onne volonté pour brûler en ce pays. La mise en scène était excellente; c'était à l'endroit où les ponts se croisent, se traversent; les trains vont, viennent avec des bruits terribles; la nuit est noire, la pluie tombe; c'était fort pittoresque. Les misses Dakin auraient mieux aimé la voiture. Elle nous attendait, en effet, avec les quatre lanternes et les domestiques à cannes, et c'est ainsi qu'on a conduit Say à la gare.
J'ai fini ma soirée chez les Vernon. I{ien n'égale la vivacité, la gentillesse, la franchise, la gaieté de leur amie (1), la femme du colonel Anson, M. P., un officier qui a fait la guerre de Crimée, u Et pourquoi aimez-vous donc tant les Français? lui demandais-je. — Je ne sais pas. Ah ! parce qu'ils sont malliQureux. Pourtant, non; je les aimais déjà avant. Elle revient
(l) Anu'Iic-.Marie. (îllc de l'ovtMiiio do Saint-.AIbans, veuve en 1875, remariée en 1S81, au duc d'Ar^ylI. morte eu 189V.
64 U\ DIPLOMATE A LO\'DHKS.
de Strasbourg où clh; est allée tout bonnement pour encourager les bien pensants et narguer les Prussiens.
Londres, 23 octobre 1871.
J'ai reçu cotte nuit le télégramme suivant : « Compliment pour votre toast. — Jîroglie. « Mes amies d'Angleterre sont contentes aussi.
Je reprends mon journal. Samedi, avec les Vernon, au théâtre de Haymarkct : The Rivais. Sans la compagnie de l'aimable W" Anson, je me serais endormi. La dramaturgie de Slieridan me paraît puérile, les acteurs grossiers et le public inepte dans ses admirations. Il faut croire que les beautés m'échappent. u N'avez-v/ous pas remarqué ma bague? « me dit ma voisine. — '^ Si fait, les couleurs sont un peu vives. — Voyez. » Et je vois en effet un écusson aux trois couleurs avec France brochant sur Alsace-Lorraine. Elle l'avait achetée à Strasbourg.
Hier, j'ai dîné à la villa des Rothschild, du côté de Kew, ]c ne sais pas le nom... Dîner de surprise : il n'y avait que la famille, mais quelle poularde ! Rien qu'une poularde, mais tout le règne animal et végétal dans la sauce. Le lord-maire se serait léché les doigts. J'ai admiré les estomacs qui peuvent faire face à de pareils menus soir et matin. Quelles capacités!... Il y a cependant une grande simplicité, au milieu de ce luxe d'ameublement et de cette chair insensée. C'est Alfred, le fîls, qui va prendre le vin à la cave. Il est vrai que cette cave, c'est comme le trésor du grand Frédéric. Il en avait tiré un laffitte et un sherry qu'on ne boit
AXXKE 1871. 65
qu'à la villa de Lionel de Rothschild. Il paraît que les vins de cette campagne doivent une supériorité incontestable à rinniiohilité dont ils jouissent dans cette cave isolée coninic iiii observatoire. Tu comprends (|u'on a bien fait de me prévenir.
Londres, 20 octobre 1871.
Les brouillards de Londres ! Ou comprend qu'il y ait occasion à drames et à mauvais cou()s. Il a fallu ga<]uer l'Ambassade à travers un brouillai'd tellement > noir, (|u'à [)arlir de Piccadilly on ne marchait plus \ (ju'au ()as et avec de grands cris. J'étais allé voir M. (iladstone, comme il revenait de Greenuich, où il a parlé devant (juinze cents personnes. Il n'avait plus de voix. Il a eu un grand succès, mais je ne crois pas à la durée de son ministère; je vois grandir l'homme de la situation, .\I. Disraeli. Gladstone a une fort belle tète, une belle parole, mais, dans son inlérèt comme dans celui de l'Angleterre, il a assez dit et assez fait ' quant à présent.
Je ne perds pas de vue mon œuvre. Il s'agit de fonder une sorte de Cleoring-House de la charité française à Londres. Tu ne sais ce que c'est? Kcoule : je veux fonder un comité qui réunira toutes les œuvres qui ne se connaissent pas : l'hôpital, le bureau de bienfaisance, les Sœurs, l'église de Leicester, l'ambassade, le consulat et, pour commencer, une vente» (jui nous donnera beaucoup d'argent.
Nous sommes allés, avec nos jeunes amis, au théâtre du prince de Galles. Salle assez élégante, presque un
G6 UN DIPLOMATK A LOXDUES.
salon. Pièce stupide, do simples pligiats, sans art, mais d'excellents acteurs; tout cela ;|rossier; pas d'indécences comme chez nous, mais des trivialités, des inconvenances que nous ne supporterions pas ; un père ignoble sur la scène. Rendre la paternité et la vieillesse repoussantes et ridicules, non, nous ne ferions pas cela; nous raccourcirions les jupes, oui. Ils ne savent pas s'arrêter dans la charrie, ils tombent tout de suite dans la bestialité. Néanmoins cela m'a fort intéressé, voire même amusé. J'ai assez bien compris.
Londres, 10 décembre 1871
La vie paraît reprendre (1) ; depuis deux jours, les bulletins cessent de sonner le glas ; ils parlent ce soir d'un état plus favorable. L'espoir revient; néanmoins l'inquiétude reste générale. L'Angleterre s'aperçoit qu'elle n'a pas encore entièrement secoué le préjugé monarchique. Les journaux ne parlent plus que de la maladie et arrêtent toute autre discussion. La foule stationne autour de Marlborough-House (2), attendant les télégrammes. Les bulletins sont affichés presque d'heure en heure dans toutes les parties de la ville, et le zèle des particuliers y ajoute les copies manuscrites. Si le pauvre prince se tire d'affaire, cela profitera à l'Angleterre et à lui-même.
(1) Le prince de Galles avait la fièvre typhoïde à Sandrigham.
(2) Palais du prince de Galles à Londres.
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Londros, 19 dt'ccnibrc 1871.
Prince of Wales sauvé !
Lord (Iranvillo m'invite à la fortune du pot. Il ajoute le mol d'Arnal : ^ Peut-être aimeriez-vous mieux que je ne vous traite pas eu ami. ii Dîner excellent, intéressant : (ioschen (1), Hartinjjton (2), Kceve (3).
J'ai conduit hier mon jeune ami dîner au club (4) dont je lui ai montré les myslèrcs, les détours et tous les rallinements; après quoi j'ai eu, ou du moins on m'a su'fgéré, la fatale idée de le mener à l'Alliambra. La salle est belle sans doute, grande, bien éclairée ou plutôt illuminée ; quant au contenu, fais un mélange de soi-disant colonels de horse guards remplaçant les ouvreuses, de filles dans la salle et sur la scène, cellesci ton! à fait nues, d'acrobates qui volent dans l'air, (répilepli(|ues dont le public encourage les attarpies par ses applaudissements, de charivari brutal, une vraie cacophonie de tous les bruits les plus stridents I accumulés, enfin, au milieu de tout cela, le (tod snve : tlie Quccii (|u'on écoute debout et chapeau bas. Est-ce ! l'enfance de l'art ou sa décrépitude ? On en arrive liti téralement à représenter des scènes d'épilepsie avec t accompagnement de musique. Il faut avoir vu cela pour I n'y pas revenir.
(1) Hijflit lion, (joschcn, né en 1831; conseiller privé en 1865, I premier lord de l'Aniiranté en 1871.
(^\ W. lion. Spencer Gompton (iUvcndisli, niar(|iiis de llarting- < ton, llls aîné du duc Devonshire, alors cliiel sccrelary pour l'ir- } lande.
' (3) Henry Reeve, Registrer of tlie Privy Council, membre asso- ( cié de l'Institut, directeur de la Revue d'Edimbourg.
(V) Saint-James Club.
Londres, 22 décembre 1871.
Nous arrivons, hier, à la slation de Nortli Campy vers onze heures (1) ; un magnifique dragon se précipite avec un pli; c'est plus loin, à Fautre station, que notre staff [^) nous attend; et, en effet, voici des chevaux en mains, des lanciers et un brillant oificicrqui nous vient tendre la main en français. On se presse de monter à cheval, parce que le train était en retard et que les troupes sont sous les armes depuis dix heures et demie.
Nous gagnons au grand trot l'immense champ de manœuvres : un brouillard suffisant pour harmoniser les seconds plans, pas assez pour empêcher de voir. Comme le lerrain est accidenté, coupé de bruyères, de petits bois et de monticules, des vedettes nous attendent, de distance en distance, nous donnent la direction et se précipitent pour annoncer notre arrivée. Sous le brouillard, nous découvrons une ligne noire : c'est un régiment de cavalerie, aux casques et reflets rouges; nous reconnaissons les dragons. Les cavaliers qui nous avaient annoncés reviennent au galop; voici le lieutenant général sir Hope Grant avec ses chevrons de Crimée, de l'Inde, de la Chine. La rencontre a lieu en avant de nos états-majors qui ont la politesse de ne rire que sous cape. Nous nous dirigeons, après échange de poignées de main, vers les troupes rangées en bataille;
(1) Il s'agissait d'assister à une revue au camp d'illdershot.
(2) État-major.
AMMKK 1871. GO
les élcnilards an vent ci le Gotl save nous saluent. Nous passons devant les frouls, on nie présente successivement les généraux; j'examine, je m'arrèlc avec une attention (jui est la politesse des grands hommes : ici, une lance en bambou; là, un nouveau ou un ancien canon; un sac nouveau qui partage la charge entre le dos et les reins, une; botte à l'essai. Je ne crains pas de m'assurcr si la barbe est bien faite; cette observation me j)ose tout de suite parmi les fanati(|ues de l'ancienne ordonnance.
A leur loiii", les troupes défilent; il y avait sept mille hommes; je ne garantis pas qu'ils aient tous l'âge viril : bt^Jlc Iriiue, (jiii tourne à la raideur automatique; chevaux d'artillerie superbes. J'étais à coté du général entouré de la foule respectueuse, la musique en face. Les officiers saluent; ma foi, je fais la révérence, puisqu'ils m'avaient été présentés. Il eût été plus militaii'e de garder son chapeau, mais je suis un président de la Hépublique, n'oublie pas cela. Le général fait repasser la cavalerie au Irol, pour (|ue je puisse remanjuer l'ensemble dans les allures. C'est parfait; mais je remarque peu d'officiers; la moitié est en congé; on ne se gène pas beaucoup en Angleterre; pourvu qu'ils reviennent le jour de bataille ou de grandes manœuvres, le reste du temps, ils sont sur le continent.
Après quoi, la bataille commence, les éclaireurs en avant. Aous gagnons une hauteur déjà occupée par Tartillerie. Horizon superbe d'étendue. Les [)i'emiers coups de canon partent dans notre dos et nous surprennent agréablement. Les crépitements de la fusil-
latlc réveillent récho d'un bois en face de nous au delà de la rivière. Noire première ligne se déploie tout entière en tirailleurs; la seconde s'avance, appuyant à gauche, la réserve derrière. La fusillade redouble. Nous nous retirons en bon ordre; l'artillerie descend un raidillon âpre, les timoniers, sur leur derrière, font une glissade avec la pièce sur les reins; les officiers partent au galop sur la pente abrupte couverte d'ajoncs et de bruyères. Nous nous replions sur une seconde position bien choisie. La cavalerie embusquée sort de derrière un mamelon et s'avance à travers la plaine; à trois cents mètres, les hussards et les lanciers prennent le galop de charge et arrivent sur l'ennemi. Ordre défectueux, une bousculade au centre, des ailes à jour; l'absence des officiers se fait sentir. Voici heureusement les dragons en seconde ligne; la charge est meilleure; l'ennemi se replie, notre droite avance et le déborde. Avec un courage admirable, nous nous portons partout au feu; nous rencontrons le général sous un nuage de fumée; la victoire esta nous; la nuit tombe. Cease the Jire (1) ! Les troupes se massent et reviennent avec fanfares nationales, la Belle-Hélène, les Pompiers de Nanterre ! Cela me serre le cœur et me fait penser aux tristes retraites de nos pauvres soldats.
Je reviens avec le général, qui veut absolument me faire dire que le duc de Broglie est pour la royauté. Il est contre les communistes et leurs complices ou leurs dupes... On arrive au mess du 9* Qneens royal Lan-
(1) Cessez le feu.
AMIWEE 1871. 71
cers; pied-â-terro ; mon compaguon ne s'aperçoit pas (juc le lancier qui se précipite pour le débarrasser de son cheval est uu officier; on \v. Ini présente un instant après, c'est lord IJeresford (1) !
Au mess, le repas est uupeu trop indien ou anglais, mais l'accueil est cordial ; ces messicursne nous (jnillent (|ue dans le train di^ retour.
Londres, 28 ilccombrc 1871.
Il y a, à Londres, le hoxing ilaij. C'est la bataille du lendemain de Voël ; mais il y a le jour de \oel luimême, et je ne dis rien de trop en parlant de ses saturnales. Tous les journaux du matin fout des articles d'une colonne et demie pour recommander aux Anglais de ne pas se donner trop d'indigeslious. C'est le jour de la viande.
Hier soir, nous sommes allés au Lijceiim Thcater, dans le Slrand. Toujours la même grossièreté dan» l'exécution, la même exagération dans le jeu et les cris, la même indécence matérielle remplaçant la plaisanterie égrillade. Absence complète de tout ce (jui fait l'art dramali(jue, pas de conception, pas de suite, pas de vraisemblance. Tout cela est aussi discordant que les couleurs qu'ils rassemblent dans leurs toilettes ou les cnijins de gueule qu'ils combinent dans une même assiette. Dans BellSj d'après le roman de Cliatrian, ils trouvent moyen, à la faveur d'un rèvc représenté sur la scène, de faire assister à l'assassinat, à la
(1) Lord lîercsford, \\ . Lcslie De-la-Pocr, lils du inur(|uis de Waterl'ord.
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mort de la victime, à Tagouie, non sans liurlemcnt du rêveur, puis ils le font mourir une seconde fois sur la scène à son réveil, en n'épargnant pas des détails qui sont, suivant moi, des horreurs et des sacrilèges.
Après cela, une pièce pour rire, d'après Pickwick, un roman de Dickens : ce sont des caricatures qui s'écartent tellement de la réalité qu'elles ne me font pas rire. Une caricature n'est drôle qu'à la condition J de ressembler au modèle; il faut qu'on sente encore l'homme dessous pour qu'on ait envie de rire. Les auteurs et acteurs ont l'idée de représenter une sorte de flibustier qui enlève une vieille fille, sous les traits d*un /;/c^j0O6'A"^/ pur et simple, vêtu comme un mendiant, sans chemise, avec l'habit noir ramassé au coin d'une rue. Ce n'est pas dans ce costume que les chevaliers d'industrie se produisent et réussissent. Tout cela est trop gros pour moi.
J'ai toujours oublié de te raconter la singulière aventure qui m'arriva comme je visitais la coulisse d^un des théâtres de U hite-Chapel; c'était le moment où il fallait représenter la foule sur la scène et Ton s'était avisé que la meilleure manière de la représenter naturellement était de donner une poussée au public mélangé et au personnel de l'établissement qui encombrait la coulisse. C'est ainsi que j'ai traversé la scène en courant, représentant au naturel un de ces 7'uns familiers aux sociétés de pickpockets qui exploitent les foules de Londres.
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Londres, 30 drcpmhrc 1871.
Nous avons passé une nuit d un Irisiez inlcTiM dans les bas l'omis de, Londres. V ernou nous a accompagnés. La par(i(^ a commencé par un dîner où nous avons tous figuré (Ml goujats. Je crois hien (ju'avec mon hrûlcgucule à la boutonnière en guise de fleur, j'avais le pompon.
Voici le compte rendu de notre excursion :
De Hclgravc-Square à U'Iiite-Cluipel la route est longue, pas assez pour le contraste de ces deux parties du monde. Vous connaissez le quartier de Londres où I ()(),()()() irancs de rente ne constituent qu'une modeste aisance; venez avec moi dans celui où Foa trouve un gite pour la nuit à 3 pence et un logement pour la semaine à 15 pence.
Il fait nuit; trois (juarts d'heure de voyage grand train à travers des rues sombres, sans fin, toujours les mêmes, nous ramènent au milieu du bruit et de la lumière. Nous sommes dans le quartier de l'extrême misère et de l'extrême débauche. Xotre rendez-vous était à la station de police; un individu, dont un coup de poing venait de casser le nez et dont un policeman débarbouillait la ligure ensanglantée, nous donne nu avant-goût du pays où nous entrons. Xous visitons les cabanons de la police; ici, c'est un homme ivre étendu sur un plan incliné, habilement préparé pour conjurer les conséquences du désordre de sou être ; là, quelques misérables confortablement séquestrés qui passeront dans les vingt-quatre heures devant le magistrat. Deux.
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messieurs crun comme il faut parfait nous emmènent pour nous diriger et nous protéger dans notre excursion à travers les cercles de Fenfer.
Un théâtre est à la porte; pas moins de trois mille spectateurs de toute couleur et de toute odeur sont enfermés dans une salle de papier mâché qui n'attend qu'une allumette égarée sous un pied pour faire un bel autodafé! Moyennant 3 pence par tête, on est admis à jouir, pendant deux ou trois heures, de pantalonnades qui ne sont ni plus ni moins brutales que celles qu'on nous sert pour 10 shillings sur les théâtres les mieux hantés. Nous avons ainsi visité, pendant le cours de notre soirée jusqu'à onze heures, q uatre ou cinq théàires oumusic-halls y en en négligeant plus encore, tous remplis; partout l'entrepreneur fait fortune. Les misérables de White-Chapel ont leur argent de poche. Ils ont aussi le goût des arts. Voici une halle ou une grange où l'on montre des figures de cire, à l'instar de Mme Tussaut, et où l'on magnétise; on y voit, à côté de la reine et du prince de Galles, les criminels et les malfaiteurs du jour; il suffit, pour se tenir au courant, de passer la perruque de Cavour à Benedetti, ou de Napoléon III à Guillaume. Mais comment vit tout ce monde-là? De la porte du théâtre, nous gagnons, par des ruelles obscures, où le pied s'égare plus d'une fois dans des vides affreux, les quartiers des lodginghouses.
Pour 3 pence, on peut trouver à reposer sa tête pour la nuit. Ici, les hommes seuls sont admis; là, les femmes seules; un peu plus loin, on loge tout le monde : le ménage, les enfants et le chien. On entre
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d'abord dans une espèce de salle commune avec un «rranil feu devant lecjuel les uns pansent leurs plaies, les autres l'ont «{lillcr leurs harengs. Assis aulour des tables, les uns mangent, les autres jouent aux cartes, quel(jues-uns lisent un journal, quelques femmes travaillent. Le personnel est généralement repoussant; le (jin, la misère, la saleté, le vice, ont stigniatisé leurs visages; c'est surtout la plus helh» partie de Tespèce humaine (|ui soulève le plus le cœur. Le tenue cependant est meilleure que dans la cour des Miracles : des gentlemrn peuvent impunément venir promener leur curiosité au milieu de ces misères : on les salue et on leur (lit bonsoir, sans doute un peu à cause de rinsj)ecteur de polic(\ connu de tous, qui les accompagne. A son tour il les connaît tous, et eu franchissant l'entrée du houge, il a soin de vous dire : ^ Ici, ce sont des ouvriers; ici, des vagabonds; ici, des voleurs de la pire espèce; voilà un t(d(jui sort du bagne, un tel qu'on n'a pas pu encore» prendre en flagrant délit, n
Chacun de ces lodynKj-houses a sa clientèle; il y en a même d'honorables. Mous en avons visité un dans lecpiel, chacjue nuit, \\()() ouvriers viennent chercher asile; sur la(|uantité, plus des deux tiers sont des habihiés. Ils n'ont pas, il est vrai, le droit d'aj)porter autre chose dans le dortoir (|ue leurs habits; mais un tiroir fermé, (jui leur est réservé dans un magasin spécial, leur permet de devenir propriétaires, et contribue grandement à leur supériorité sur les nomades qui parlent le malin sans esprit de retour.
Il y a, à Londres, (juatorzc mille de ces lochjinghouses (|ui reçoivent chaijue nuit 30,000 habitants.
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Grâce à la survcillanco de la police, si la salle commune est infecte, les dortoirs sont relativement propres, les murs rigoureusement blanchis, la ventilation bien assurée. Chaque lit a un matelas réglementaire et, dans les établissements à 4 pence, un drap; voire même qu'il est couvert d'inscriptions; on n'en pourrait pas emporter un morceau large comme les deux mains sans emporter l'avis que ledit morceau a été volé à tel lodging-house. Il paraît que le propriétaire de ces refuges, dont il est généralement l'hôte permanent, n'y perd ni ses draps ni son temps. On nous a montré l'un d'eux qui, après dix-huit ans d'hospitalité exercée à raison de 3 pence la nuit, est devenu propriétaire d'une agréable campagne et se dispose à céder sa clientèle de gueux, moyennaat 3,000 livres.
Comme notre visite avait lieu le surlendemain de Noël, toutes ces salles, même les moins édifiantes par la composition de leur personnel, étaient couvertes, du haut en bas de leurs murs, de houx, de branchages, d'ornements en papier. Ces festons entouraient des inscriptions toutes chrétiennes, et la politique ne s'y mêlait que par les bénédictions demandées à Dieu pour la reine, le prince de Galles et les ministres. Le propriétaire et sa femme ont môme leur part dans ces pieuses invocations. Dans un des plus affreux bouges, nous avons eu la curiosité de demander qui avait présidé à cette ornementation et en avait fait les frais; la dépense s'élevait à 50 francs environ ; le propriétaire avait contribué pour 27 francs; les mendiants, vagabonds, marchands de la rue et voleurs qui composaient
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la compagnie avaient conhihné de lenrs deniers pour le reste. Il demeure donc encore quehjue chose de l'Anglais dans cette lie sociale. Mais nous n'avons pas touché au fond ; le vice et la misère ont encore des révélations à nous l'aire.
Nous redescendons par des rues désertes où Ton ne rencontre que quelques échappés des puhlic-houses, hommes ou femmes, également ivres; nous nous dirigeons vers la Tamise, dans le (juartier de Saint-Georges in thr Enst. Il est prés de minuit. Nous arrivons à des ruelles qui s'animent et (jue des portes enlre-hàillées éclairent. Ici, l'on boit, l'on danse; les pavillons de toutes couleurs nous avertissent (jue nous sommes dans le (juartier des matelols. On pousse la porte, et l'on voit au comptoir une personne d'apparence modeste; la police, qui nous accompagne, nousassure qu'elle est sans reproche; on ne lui laisse sa licence qu'à ce prix. Elle nous montre le chemin d'une salle de danse où les plus efl'royahles échantillons de l'espèce féminine attendaient l'invilation à la valse. Ce soir-là, on dansait peu, c'était vendredi; le marin, dans tous les pays, n'a plus rien la veille de sa paye hebdomadaire. Souvent la musique seule continuait ses éhals à noire entrée; c'étaient les étahlissemenls auxcjuels la permission de faire danser avait été retirée, parce (|uc la danse y avait dégénéré en d'autres divertissements.
Nous avons pris un peu de repos dans un de ces établissements en présence d'iin sauvage (jiii avalait du feu à notre intention et le restituait en mirlitons qui sortaient de sa fournaise intestine. Qu'allions-nous donc voir encore? Je vous fais grâce de la visite aux réduits
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OÙ so retirent les chorégraphes de VAifjle de Prusse ou du Mangeur de feu ^ quand la porte de la maison est fermée sur eux et sur leurs compagnes.
Il était une heure du matin; que pouvait-il donc nous rester encore à voir ? Nos guides reprennent leur marche : nous nous perdons dans un dédale de rues sombres, toujours les mêmes. La hauteur des maisons et des étages est singulièrement réduite, mais c'est toujours cette triste boîte carrée avec des trous, qui, de Baker-Street à Saint-Georges in the East, représente tout TefTort du génie des architectes anglais. Les squares sont remplacés par des impasses étroites dans lesquelles on pénètre par des couloirs obscurs. Nous nous avançons dans ces ténèbres suspectes ; devant une masure ruinée, notre guide appelle; une voix lui répond de Tintérieur ; nous franchissons une porte et nous nous hissons avec les pieds et les mains sur une sorte d'échelle qui nous amène à un taudis. Une forte et singulière odeur qui se mêle à la puanteur naturelle du lieu, nous prend à la gorge en entrant. Nous ne pénétrons, du reste, qu'à tour de rôle, car la place n'est pas grande, à côté d'un grabat qui occupe presque tout Tespace. A la lueur d'une sorte de veilleuse, nous apercevons comme les colonnes d'un ancien lit, mais elles tombent de droite et de gauche, et ne semblent être restées là que pour témoigner du désordre et de la misère du lieu. Près de la veilleuse, sur quelques haillons, est une vieille femme fumant une cigarette et, à côté d'elle, contre le mur, un homme roulé dans ce qui fut un drap : sa tête, ce qui paraît de son costume, révèlent un indigène du pays qui produit l'opium. Il a l'œil ouvert
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sans nojis voir ; sos traits ont Tcxprossion do la comph'to héalitiide ; il ne donno un signe do vio (|uo pour respirer hriiyammcnt, faisant comprendre à son liotessc qu'il veut encore fumer; elle prépare avec soin un instrument en hamhou; elle lui en met une extrémité dans la bouche et fait hrùler l'opium à l'autre bout, en l'approchant de la flamme de son lumi;[non. I^'Indien aspire une ou deux houfTées et retombe dans une nouvelle extase. La vieille femme se prépare une pipe à son tour; elle aspire également quel(|ues bouffées (|u'(dle supporte mieux que l'Indien, (jui est un débulant. La malheuieuse nous dit ([u'elle est, depuis vingt ans, une victime du vice qui est maintenant son gagne-pain. L'opium la tue, mais elle allume encore son calumet en nous parlant. « Quel âge lui donnezvous? — Soixante ans. — Non, elle en a à peine trente-cin((. «
Dans la maison voisine, nous voyons une lumière allumée dans une auge; un Chinois, pur Chinois, mais revêtu de haillons anglais, et mettant la lanjjue chrétienne au service de sa corruption orientale, nous attendait couché sur un divan! A côté de lui, un plateau chinois, un lumignon, la pipe de bambou et différentes doses d'opium depuis .'î pence. Ce misérable donne à fumer à de plus misérables encore que lui. H y a là un asile ouvert toute la nuit où, pour quelques pence, on peut venir partager son extase et rêver le paradis de Confucius ou le royaume des fées, au milieu de la plus hideuse saleté.
Les fumeurs d'opium ne forment qu'un chapitre bizarre dans les annales de la misère de Londres. Il
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amuse les curieux et il prête aux romanciers. Tournons la page, et nous rentrons dans le chapitre de la misère pure, de la faim, du froid et sans mélange d'aromates dans la fange. Notre promenade dans les enfers ne nous mènera pas au delà. Voici les maisons de houe avec les fenêtres sans vilres; pas de porte à Fallée de la rue : à quoi hon ? C'est à peine si une harrière quelconque nous empêche d'entrer tout droit dans les chambres. Nous allons surprendre dans leur sommeil les familles qui louent un gîte à la semaine pour 15 pence. Quoi, ce fumier se loue? C'est là ma première impression en passant ma tête dans le taudis qui est devant moi ; je n'aurais pu y entrer de ma personne. Une femme accroupie devant un reste de feu de charbon s'était levée de son lit, c'es(-à-dire du haillon sur lequel elle reposait, au bruit que nous avions fait. Quelque chose de noir couvrait le parquet autour d'elle; on aurait pu croire le contenu d'une hotte de chiffonnier. Sous ces débris de toutes sortes, il y avait trois enfants qui s'obstinaient à dormir comme des bienheureux. Comme nous sortions, la porte à côté s'ouvrit pour laisser passer la tête et la main d'une malheureuse : elle levenait du bagne et espérait n'y pas retourner.
Nous aurions pu poursuivre longtemps cette triste inspection des logis à ]5 pence, du domicile à 1 shilling par semaine, mais la nuit s'avançait, et nous voulions surprendre le îvorkhouse de Saint-Georges in the East eu plein sommeil. Comme nous en prenions le chemin, nous traversâmes un pont sur un canal aboutissant au London-Dock. L'agent qui nous conduisait
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nous fit rpmar([iier un policonian en faction sur le milieu du pont. « Il est là, nous dit-il, pour eiupèclicr les femmes de se jeter à l'eau. » C'est l'endroit de prédilection choisi j)ar les malheureuses victimes de la déhanche. lOsl-ce l'ivresse (jui les pousse au suicide, est-ce le réveil ? Toujours est-il que, proscjuc ('ha(|uc nuit, il y a tentative à cette place précisément et pas ailleurs. Le (|uai est é>levé au-dessus de l'eau, le courant y est rapide; le parapet franchi, tout est fini, on est délivré du passé et d'un avenir encore plus adVeux. C'est pour empêcher ces malheureuses de chercher au fond de l'eau l'ouhli qu'elles ne trouvent plus au fond de leur verre, qu'un gros policeman, bon père de famille, passe là huit heures par nuit. " Combien gagnez-vous, mon ami, pour ce pénible service? — Vingt shillings par semaine, mais je ne fais la faction qu'une nuit sur deux, d — Ce n'est pas payé.
Xous arrivons enfin au^oorkhouse ; nos coups redoublés éveillent un gardien (jui prend le temps de nnétir son uniforme avant de nous ouvrir. C'est ici l'asile suprême de ceux qui n'ont plus rien au monde; s'il leur restait un centime dans leur poche, ils ne seraient pas admis. A cette seule condition dedénùment absolu, ils frappent et on leur ouvre ; un morceau de pain el un bol de soupe avec des morceaux de viande les attendent ; mais, avant d'entrer il faut passer par le bain préparé pour chaque nouvel hôte admis. Il retire ses vêlements dans une salle atlenante, d'oîion les porte dans un appareil de fumigation. Recouvert ensuite des vêtements de la maison, il monte dans un dorloir où l'attend un lit de fer avec un matelas goudronné et une couverture; un
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calorifère à Teau chaude règue autour de la salle; des ventilateurs entretiennent la pureté de l'air; tous les murs sont blanchis à la chaux; le plancher est d'une propreté parfaite. Une trentaine d'hommes dorment paisiblement ; des bommes âgés, à côté d'autres dans la force de l'âge ou de tout jeunes; plus d'un loleur parmi eux, nous a-t-on assuré; au réveil, le lendemain, ils devaient recevoir le même repas qu'à leur arrivée. En visitant cet établissement admirable, je ne pouvais m'empêcher de le qualifier de luxeux. Cette propreté, ce bien-être, passent les obligations de la charité. Mais comment se fait-il que les Imbiianis des lodging-hous es à 4 et G pence n'échangent pas leurs grabats douteux contre cette hospitalité gratuite et relativement somptueuse ? C'est qu'il y a la règle : on n'est pas libre; il faut, au réveil, travailler, casser des cailloux, effiler un câble ou transformer une bûche en fagot. J'ai pensé au chien qui porte au col la trace du collier de son maître.
Comme nous sortions, une femme tenant un enfant de chaque main attendait dans la cour; elle venait de Bames, village voisin de Londres, et demandait asile pour la nuit : la femme, très pauvrement mise, les enfants relativement bien vêtus. Son apparence, ses réponses indiquaient une mère de famille respectable. Les enfants, interrogés, disaient qu'ils avaient été à l'école et qu'ils commençaient à écrire. Nous voulûmes leur donner quelque argent, on se hâta de nous en empêcher ; si elle avait de l'argent sur elle, elle ne serait pas reçue, c'est la loi. Nous nous inclinâmes devant ces mots, suprêmes en Angleterre. Puissent-ils
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toujours y jjanler \ouv vorlu nia^jiqiio ! Apr^s avoir émis co vœii avec un prolond sonliniciit d'envie, nous obtînmes du gardien que le secours (jue nous voulions leur olCrir seiait remis aux enfants, le lendemain, après (|u'ils seraient sortis dans la rue. ("est encore respecter la loi que de la tourner.
Il était plus de deux heures, et 'grandement temps de regagner IJelgrave-Square. Kn roulant dans mon cal), je restais partagé entre deux impressions : la pitié que m'inspirait le spectacle de tant de misère et de dépravation, et l'admiration pour l'énergie des efforts faits par la société anglaise pour venir en aide à ses enfants déchus.
EXTRAIT DES AOTES
Ma fréquentation de l'Atheneum-Club date de cette époque ; mais je n'y étais pas encore admis d'une ma nière permanente; ce n'est que plus tard que j'ai réussi à tourner ou violer, avec l'aide de mes amis, le règlement qui refuse l'hospitalité dans ce caravansérail intellectuel aux diplomates en résidence permanente, sauf aux chefs de mission. J'aspirais toutefois dès lors à m'acclimater et à vivre dans ce milieu. C'est le rendez-vous de toutes les intelligences, le confluent de toutes les sources d'information. Les homniîs, les livres, les papiers, y viennent régulièrement de toutes
les paroisses. Ce n'est pas qu'on y parle beaucoup, au contraire, chacun chez soi, chacun à sa petite table; on va bien, de l'un à l'autre, échanger fjuelquos propos discrets, puis on revient lire, lire encore, puis écrire et écrire. C'est là que se fabriquent en grande partie les pattes de mouche qui inondent chaque malin l'Angleterre, articles de journaux, de revues hebdomadaires, mensuelles, trimestrielles. Que de fois, écrivant moi-même dans mon réduit, j'observais du coin de l'œil cette ruche d'abeilles pensantes, toutes les opinions mêlées, les contrastes et les rapprochements les plus piquants et les plus instructifs. Ici la loi, l'église à côté, la bible sans l'église à l'autre table, ou encore la foi catholique à cùlé du darwinisme, les grands voyageurs à côté de l'Académie de peinture, le Parlement ou la Chambre Haute à côté du Cabinet. Chacun y fait son miel ; on monte aux échelles pour chercher son auteur, on redescend, on échange une parole avec le voisin qu'on croise; on prend du thé sur sa table à écrire ; on met des lettres aux boîtes; l'activité redouble quand le grelot du hoy annonce la levée. Bien peu ont acquis le droit de troubler le silence d'un éclat de voix; c'est le privilège, notamment, de mon vieil ami, Abraham Hayward, le doyen des essay'ists anglais. Vers quatre heures, on le voit apparaître dans la grande salle de lecture; son travail de la journée est fini ; il colporte de table en table la nouvelle du jour et recrute les joueurs pour son whist. Une ou deux tables de jeu sont tolérées dans un salon écarté. Vers sept heures, on le voit reparaître, ramassant des compagnons pour dîner. Il a