AVANT-PROPOS
Les Lettres et Notes contenues dans ce volume n'ont pas été écrites pour être publiées. Leur auteur, M, Charles Gavard, mort en juillet 1893, avait été attaché, de 1871 à 1877^ à l'ambassade de France à Londres, en qualité de premier secrétaire, puis de ministre plénipotentiaire, faisant fonction de chargé d'affaires. Ayant su se faire accueillir avec faveur non seulement dans le monde politique, mais dans la haute société d'Angleterre, à même ainsi de voir beaucoup, il se plaisait à raconter ce qu'il voyait dans les lettres fréquentes qu'U adressait à sa famille; en outre, une fois sorti du service a/Aif, il nota, pour lui-même, quelques-uns de ses souvenirs. H a paru que des extraits de ces lettres et de ces notes ne seraient pa^ sans intérêt. Le public^ auquel ils sont offerts, en jugera.
Nous croyons devoir reproduire ici deux des articles publiés sur M. Charles Gavard, au moment de sa mort.
Voici d^abord celui que M. le duc de Broglie a fait paraître dans le Correspondant du 25 juillet 1893 :
Dans une étude que le Correspondant veut bien accueillir aujourd'hui même, j*ai été amènera exposer dans quelle situation difficile était placé Fambassadeur que M. Thiers envoya à Londres, au lendemain de nos désastres, avec mission de prendre part, au nom de la France si cruellement éprouvée, à une conférence européenne. Par une triste coïncidence, le jour même où ce travail parait, le Correspondant doit faire connaître à ses lecteurs la fin prématurée d'un de ses anciens collaborateurs, M. Charles Gavard, qui se trouvait précisément auprès de Tenvoyé de France dans cette circonstance douloureuse et dont Tamitié intelligente lui prêta le plus utile concours.
En quittant Paris par Tordre de M. Thiers, j'avais prié M. Gavard de m'accompagner, principalement par ce motif que, attaché dès sa jeunesse à la direction commerciale du ministère des affaires étrangères, il s'y était fait assez apprécier pour être rapidement élevé à un poste supérieur, et je prévoyais que, pour subvenir aux difficulté» &[ia\icM^tt6% cx^^^"^
par Ténorme indemnité de guerre, la France aurait peut-être à demander au gouvernement anglais des modifications au tarif conventionnel de douanes qui réglait les rapports des deux pays. Le traité de commerce, conclu en 1862 par TEmpire, et dont la durée était fixée à dix années, arrivait d'ailleurs à échéance, et les connaissances spéciales de M. Gavard pouvaient être très utilement mises à profit pour la négociation qu'il y aurait lieu d'engager. Mais je ne tardai pas à reconnaître en lui une intelligence politique élevée, un sens droit, un tact fin, une prompte connaissance des hommes, toutes les qualités, en un mot, qui font un agent diplomatique à qui un pays peut confier le soin de ses intérêts de toute nature.
Nous fûmes surpris à Londres par la nouvelle du succès momentané de l'insurrection de Paris. Quand je dus retournerprécipitammentà Versailles, où m'appelaient mes devoirs de membre de l'Assemblée nationale, M. Gavard voulut me suivre pour prendre sa part des chances inconnues dont à distance on mesurait mal la gravité. Nous passâmes la mer, ignorant dans quelle situation nous allions trouver la France, en compagnie d'un voyageur dont nous avions promis de respecter l'incognito. C'était Robert le Fort qui, pour venir offrir ses services à la société menacée, reprenait le simple uniforme d'officier qu'il avait présenté au feu des balles prussiennes. M. Gavard portait aux princes de la maison de France un attachement héréditaire, et le souvenir de cette nuit d'inquiétude passée en commun n'était pas fait pour diminuer la conFiance dont ils l'ont toujours honoré.
\I. Thicrs conféra à M« Gavard le poste de premier secrétaire d'ambassade à Londres, que (sauf un court intervalle pendant lequel il fut appelé à Paris, comme chef de cabinet du ministre) il a conservé pendant près de sept ans. Il n'est guère d'ambassade aujourd'hui qui soit occupée pendant un tel laps de temps par le même titulaire. Aussi M. Gavard eut-il à rendre à plusieurs chefs de mission qui se succédèrent des services dont ils ont tous apprécié la valeur. En leur absence, il avait le titre et exerçait les fonctions de ministre plénipotentiaire. C'est en cette qualité qu'il dut prendre, à plusieurs reprises, dans des circonstances délicates, une initiative heureuse dont le ministre éclairé qui dirigeait alors notre politique étrangère, le duc Decazes, ne lui fit jamais attendre l'approbation.
Ce furent pour lui autant d'occasions de faire preuve d'une prudence de conduite, d'une netteté de langage et d'une sûreté de commerce qui lui valurent, dans le monde politique anglais, où ces mérites sont très appréciés» de durables amitiés. Quand il dut partager le sort de ses amis politiques de France et rentrer ainsi dans la vie privée, ces relations subsistèrent malgré l'absence et Téloignement, et il est tel personnage important du Parlement, tel grand seigneur, même de la Chambre haute, tel écrivain distingué, tel représentant élevé de la presse qui n'aurait jamais traversé Paris sans venir lui serrer la main et prendre place dans son intérieur de famille, où les attendait un accueil d'une aimable et charmante simplicité.
Ces amis fidèles étaient aussi des cort^^^^xA^wV^
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habituels qui le tenaient au courant des moindres incidents qui pouvaient survenir comme du mouvement des partis, sur ce théâtre de la politique anglaise, si mal connu du public français. De là ces communications précieuses, dont il faisait part régulièrement au Français et au Moniteur^ mais dont le Correspondant a plus d'une fois profité. On peut se rappeler, en particulier, une série d'études d'un haut intérêt sur la crise électorale de 1885, celle qui a ramené au pouvoir M. Gladstone, subitement converti à l'indépendance législative et parlementaire de l'Irlande. Les conséquences de cette adhésion tardive au home rule du vieux chef parlementaire, le nouveau classement des partis qui en devait résulter, le caractère tout nouveau également de la lutte qui allait s'engager, sont décrites d'avance avec une justesse de prévision que l'événement confirme chaque jour. Malheureusement, il y a trois ans déjà qu'un mal cruel avait fait tomber de sa main cette plume habile, et ceux qui l'approchaient dans l'intimité suivaient avec douleur les progrès de ces soufirances croissantes dont il les entretenait rarement et qu'il supportait avec une résignation courageuse qu'a couronnée une fin chrétienne.
M. Paul Thureau-Dangin avait écrit les lignes suivantes, dans le Moniteur universel du 12 juillet 1893 :
Le Moniteur vient de faire une perte douloureuse. Notre ami et ancien collaborateur, M. Charles Gavard,
a succombé cette nuit à la maladie qui, depuis longtemps déjà, Favait forcé à interrompre ses travaux. Nos lecteurs n'ont certes pas perdu le souvenir de ces articles signés L. L., d'une forme si distinguée, d'une touche si fine, d'un tour si rapide, d'une pensée si sûre. Rarement la politique étrangère avait été traitée avec une telle compétence. C'est que M. Gavard apportait ce que les journalistes de profession ont rarement, l'expérience personnelle des grandes afiaires diplomatiques.
Entré jeune au ministère des afiaires étrangères, remarqué de ses chefs, il avait été envoyé à Londres après la guerre de 1870, et y avait occupé, pendant plusieurs années, le poste de premier secrétaire, puis celui de ministre plénipotentiaire, chargé d'afiaires. Auprès d'ambassadeurs que la politique parlementaire faisait changer à tout instant, le rôle de M. Gavard se trouva être plus important encore que son titre. Plus d'une fois, dans des circonstances graves, il fut seul à représenter la France. Par son tact, son sang-froid, sa clairvoyance, sa connaissance des choses et des hommes, la considération qu'il s'était acquise dans la société anglaise, il se montra à la hauteur de toutes les difficultés. Diplomate de l'ancienne école, il n'était pas comme tant d'autres qui font tapage des dangers conjurés par eux, au risque de les faire renaître. Mais on saura un jour, nous l'espérons, quels services il rendit alors à notre pays, et comment, tel jour, par exemple, par une démarche spontanément faite auprès de l'un des membres du cabinet anglais, il contribua à déjouer les mauvais desseins de M. de %\%\Si^T^.^^
long séjour à Londres ne fut interrompu que pendant les quelques mois où le duc de Broglie occupa, en 1873, le ministère des affaires étrangères; ami de M. Gavard et appréciant sa valeur, il lui avait demandé d*étre son chef de cabinet.
Kn méritant certaines amitiés, M. Gavard s'était exposé à des inimitiés contre lesquelles sa naturelle indépendance dédaignait de prendre aucune précaution. Aussi, quand la gauche devint maîtresse du pouvoir, fut-il, malgré toutes les raisons patriotiques qui eussent dû le faire maintenir à Londres, l'une des premières victimes de Tépuration. De la liberté qu'on lui rendait, il fit usage pour défendre ses convictions dans la presse. Rédacteur du Français, puis du Moniteur après la fusion des deux journaux, il s'occupa principalement des questions étrangères, aujourd'hui si importantes. Ce n'est pas que les autres côtés de la politique lui fussent indifférents. Libéral éclairé, mQnarchiste convaincu , il avait été de tout temps Tami des Princes, qui Thonoraicnt d'une confiance particulière.
Fort goûté dans la société parisienne, recherché pour la grâce de son esprit et la sûreté de son caractère, trouvant tout auprès de lui, pour le seconder dans son rôle de maître de maison, le concours d'une bonté exquise et d'une intelligence supérieure, son salon était un des rares où Ton cause encore. Faut-il ajouter ce qu'il se révélait, dans l'intimité, à ceux qui pénétraient au delà de cette barrière qu'une réserve un peu fière lui faisait opposer aux banalités de la ^/iriosité mondaine? Ses amis ont connu la droiture.
la chaleur discrète, la tendresse dévouée, la fidélité désintéressée de ce noble cœur, et ils en garderont toujours le souvenir ému. Devant les épreuves d'une longue maladie qui brisa successivement toutes ses forces, il fut doux et patient : la foi chrétienne le soutenait. Seule elle pourra consoler ceux qui le pleurent.