‹ Un diplomate à Londres; lettres et notes, 1871-1877Chapitre 3 sur 7 · EXTRAIT DES NOTES DE M. GAVARD · texte numérisé non relu

EXTRAIT DES NOTES DE M. GAVARD

Ma mission en Angleterre commence avec la dépêche que le duc de Broglie(l) a adressée de Bordeaux à M. Jules Favre, pour lui demander de le faire accompagner à Londres pas un jeune homme sachant bien l'anglais. Le duc fut assez étonné et fort satisfait d'apprendre, à son arrivée à Paris, que le choix du ministre était tombé sur un M. Gavard, et que ce. jeune attaché de son cabinet, c'était bien moi (2).

J'avais fait connaissance avec M. Jules Favre pendant les cruelles journées du siège. Quand des dépêches ou des réductions microscopiques du Times arrivaient sous l'aile des pigeons, je lui avais souvent servi de traducteur. L'ambulance (3) était proche du

(1) M. Thiers, aussitôt arrivé à la tête du gouvernement, avait prié le duc de Broglie d'accepter l'ambassade de Londres.

(2) M. Gavard, alors sous-directeur des consulats, était attaché au ministère des affaires étrangères depuis 1848.

(3) M. Gavard avait eu la direction de l*ambuliaice du ministère pendant le siège de Paris.

cabinet, les deux se confondaient à vrai dire, et il avait pris l'habitude de m'y faire chercher. Je me souviens de plus d'une lecture nocturne et des exclamations patriotiques qui lui échappaient.

Nos arrangements furent vite faits. Le char à bancs de l'ambulance nous conduisit à la gare, le duc de Broglie et moi, le matin du 23 février.

Dès le 25, lord Granville rendait au duc sa visite à Clarendon-Hotel où nous étions descendus, et le pressait de compléter, par l'adhésion de la France, le consentement de l'Europe au remaniement du traité de 1856 et à l'annulation de la clause qui neutralisait la mer Noire. On conçoit que nous fussions moins pressés de passer l'éponge sur une disposition qui était le prix du sang versé, bien gratuitement suivant moi, par nos soldats en Crimée, et surtout de ratifier, par notre signature, le marché passé entre l'Allemagne et la Russie pour la spoliation de la France. Il est vrai qu'après avoir livré nos provinces à rAllemagne, il était aisé de livrer le traité de la mer Noire. L'humiliation était pour l'Angleterre, et l'expiation commençait pour elle avant même que notre exécution fût achevée.

J'aime à rappeler dans quels termes le duc de Broglie donna son adhésion à cette œuvre de violence : et La France, uniquement pour ne pas se séparer des autres puissances, se résigne à des faits accomplis sans sa participation. )) La résignation qui convenait à des vaincus n'excluait pas, dans ce langage, la réserve qu'il était bienséant de garder devant la capitulation gratuite de l'Angleterre. Cette réserve couvrait une

ironie que le plénipotentiaire allemand ne sentit que le lendemain et dont les représentants de l'Angleterre ne voulurent pas s'apercevoir. Il est vrai qu'ils avaient redouté une bien autre protestation, et, si le duc de Broglie avait tenu compte des instructions qu'on lui avait envoyées au dernier moment, il aurait saisi cette occasion pour annuler, par sa déclaration de Londres, la capitulation de Paris. Mais c'eût été livrer la France à la vengeance du prince de Bismarck.

Le cabinet de M. Gladstone s'est cependant fait honneur d'avoir cédé aux pressantes instances du duc de Broglie, et d'avoir, à sa demande, obtenu de l'Allemagne une réduction de un milliard sur le chiffre de notre rançon. Il n'est que juste de constater les démarches de notre ambassadeur à Londres et des ministres de la reine Victoria à Versailles, pendant les premiers jours de mars. Quand on se souvient du respect mêlé de crainte avec lequel ils prononçaient alors le nom du chancelier, on doit leur savoir gré des ' représentations que le duc de Broglie obtint d'eux. De Strasbourg ou de Metz, il ne fut pas dit un mot; mais la conscience économique de M. Gladstone se souleva à l'idée du déplacement de numéraire qu'on nous imposait; il a sincèrement cru, comme sans doute M. de Bismarck, que c'était chose impossible à exécuter, et, depuis, il m'a souvent avoué qu'il n'avait pas réussi à comprendre comment la chose avait pu se faire.

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