EXTRAITS DES NOTES MALADIE ET MORT DU COMTE DE JARNAC
Je n'ai déjà plus qu'à raconter la fin de mon pauvre ambassadeur. Il souffrait, depuis le commencement de l'année, d'une crise d'asthme. Le docteur Vinfras lut avait recommandé le repos, mais en vain. Courir à Brighton pour quarante-huit heures, c'est tout ce qu'il entendait par le repos. J'avais été très frappé de son épuisement au banquet de l'hôpital. On ne l'entendait plus après les dernières paroles de ses toasts pleins^ à^humour, vrais modèles du genre. La défaillance de sa voix avait toutefois contribué à donner un tour d'homélie à ses derniers mots sur l'hôpital et les souffrances d'ici-bas. Il était triste en sortant et me parla de mes affaires avec un véritable intérêt. Rien ne put
lé déterminera prendre les précautions que son état commandait. Le 17 mars, au soir, avant diner, malgré un vif retour du froid, il sortit, comme de coutume, sans paletot, pour faire le tour de la Serpentine. Quelques amis Tattendaient pour diner. Qui leur eût dit qu'ils le voyaient pour la dernière fois? Le lendemain, de grand matin, je fus réveillé par Vintras. Appelé dans la nuit auprès de l'ambassadeur, il avait constaté un point pleurétique et ordonné trois sangsues pour diminuer la douleur locale et éviter les déchirements quand il toussait. Il ne me dissimula pas que la combinaison de Tasthme avec la pleurésie donnait à la maladie une vraie gravité. On fut cependant, autour de lui, deux jours à se rendre compte de Tétat des choses ; on fit force imprudences, ne voulant pas le croire malade.
Mon embarras était extrême. J'avais attendu son ordre pour me rendre au levée de la reine, le vendredi. Je m'étais décidée écrire, le soir, au duc Decazes pour le prévenir de la gravité du mal. J'avais à répondre aux lettres qui m'arrivaient de tous côtés, parce que les journaux avaient répandu l'alarme. Je m'efforçais de faire bonne contenance entre la famille qui semblait en pleine sécurité et le médecin qui ne la partageait pas. Une apparente amélioration s'était produite le 19; on annonçait qu'il se lèverait dès le lendemain... Le sentiment de ma responsabilité commençait à me peser. Je m'ouvris à la marquise d'Ely, envoyée par la reine. Quelques heures après, le dcoteur Jenner se présenta, de la part de la reine, pour prendre des nouvelles du malade. C'est tout
ce que nous demandions, le docteur Vintras et moi.
Je vois encore ce petit homme sans yeux, brusque, pressé, entrer dans mon cabinet la montre à la main. Toutes les portes s'ouvrent au nom de la reine. II ne tarde pas à revenir très animé ; il s'en prend presque à moi de Tétat où il a trouvé le malade. c( C'est très grave; on ne plaisante pas avec pareille maladie. On m*a demandé quand le malade pourrait se lever, j*ai répondu : Demandez-moi plutôt si le malade pourra se relever jamais. » Là-dessus, il me donne un télégramme pour la reine et m'annonce qu'il reviendra bientôt. Il fait trois visites dans cette même journée. Trois visites de Jenner le même jour, c'était le plus effrayant symptôme.
J'écrivis à Paris, le lendemain 21 : u Le pauvre comte est bien mal. J'ai prévenu hier, par le télégraphe, le comte de Paris et la famille; j'ai redoublé, ce matin, après une nuit détestable. Le mal a gagné les poumons sous l'influence de la toux asthmatique. Jenner est venu, hier, deux fois, me laissant, à chaque fois, entre les mains un télégramme de plus en plus alarmant pour la reine. A cinq heures, il a demandé un médecin pour la nuit... Je vois dans cette grande infortune un terrible avertissement pour tous. Après une vie consacrée à une seule ambition, après avoir, pendant vingt-six ans, sacrifié cette légitime ambition à un devoir d'honneur, il arrive au but avec le bénéfice de sa longue abnégation qui tourne à sa plus grande gloire; il est ambassadeur enfin; il peut mettre au service de son pays son nom, l'autorité de sa vie passée, ses connaissances, son expérience, sa double
position sociale en France et en Angleterre; il peut faire pour la France tout le bien dont il est capable ; il commence à peine, et déjà il voit grandir à vue d'œil son crédit; puis, en quelques heures, ce succès même le tue. S'il était resté landlord irlandais, son asthme n'était rien. Hélas ! quand il a repris la direction de Tambassade, il a oublié les vingt-six ans passés; il s'est cru le comte de Rohan-Chabot, comme aux beaux jours de ses discussions avec Palmerston... »
J'ajoutais, dans une autre lettre, le 22 mars : et Le mal s'aggrave d'heure en heure... Je suis interrompu par le prince de Galles qui vient lui-même avec la princesse prendre des nouvelles. Hélas! toutes les grandeurs humaines n'y peuvent rien ! »
Le même jour, à onze heures du soir, j'écrivais : « Le comte de Jaruac est mort pendant que je donnais des nouvelles, devant la porte, au prince et à la princesse de Galles. Il n'a prévu, à aucun moment, l'issue de sa maladie, et il a été surpris par la mort. Il a perdu connaissance dix minutes avant et s'est éteint sans souffrir. On n'a pas vu tout de suite que c'était fini. Oui, tout est fini; avis à ceux qui arrivent à leur but après une longue lutte, et à ceux qui désespèrent de n'y pas arriver. Que cette mort protestante, sans prière, sans un mot d'espérance, est froide ! n
La nouvelle se répandit immédiatement dans la foule qui stationnait devant l'hôtel et gagna la ville. Je donnai avis, de mon côté, à quelques personnages; tous accoururent ou écrivirent le soir même. Je revins à l'ambassade vers dix heures, je trouvai place nette et. portes ouvertes, et j'arrivai tout droit à ce corps à
peine refroidi : une lampe allumée dans un coin/mais personne en prière : il était protestant.
C*est moi qui ai passé la nuit près du corps de M. de Jarnac. J'ai dit tout ce que je pouvais de prières. J*at eu fout le loisir de contempler, froide et sévère, cette tète que j'avais toujours vue souriante et bienveillante. Jusqu'au dernier moment, il avait gardé, avec ceux qui l'entouraient, la bienveillance enjouée qui lui était familière. La mort avait donné à son masque une belle et grave expression. Elle avait fait ressortir la marque de la volonté, à laquelle toute cette vie a été subordonnée; on aurait dit un vieux guerrier endormi sur une tombe. Les jambes se détendirent, un mouvement se produisit dans le corps. J'écrivis, pendant cette veillée, l'avis officiel suivant, que je devais adresser au ministre, de la mort de mon chef :
a J'ai la douleur de vous annoncer que le comte de Jarnac a succombé, ce soir à six heures, à la pleurésie dont il était atteint depuis jeudi dernier. Les nouvelles que je vous ai envoyées chaque jour par le télégraphe vous ont marqué les progrès du mal que ni les soins les plus tendres ni les efforts de la science n'ont pu conjurer. Dès que le bruit de la maladie de l'ambassadeur de France s'est répandu, la reine a manifestéle désir que son médecin pût visiter le malade et lui rendît compte de son état. Depuis ce moment, sir W. Jenner a suivi, d'heure en heure, le cours de la maladie, conjointement avec le docteur Vintras, informant directement la reine après chaque visite. Le prince et la princesse de Galles n'ont pas montré* moins de sollicitude : Leurs Altesses Royales se trou*
vaient à la porte de Tambassade, où elles étaient venues elles-mêmes prendre des nouvelles, quand le malade a succombé. La reine et la famille royale, en multipliant les témoignages de leur sympathie et de leur estime pour le comte de Jarnac, se sont faits, dans ce malheur, les interprètes du sentiment public. Il n'est pas un homme politique, pas un membre de la société à Londres, qui n'ait, ces jours-ci, inscrit son nom à l'ambassade. Un billet que je reçois de M. Disraeli montre bien l'impression qu'a produite la soudaine annonce de cette mort. Répondant à l'instant même à l'avis que je lui avais envoyé, le premier ministre m'écrit : ce Votre terrible missive m'arrive au Parlett ment. La tombe se ferme sur une amitié de quarante « ans. Rien n'égale la douleur que je ressens. » Il ne m'appartient pas de vous dire ce que la France perd avec le comte de Jarnac. Aux témoignages du sentiment général de ce pays je ne joindrai donc que l'expression des profonds et douloureux regrets que m'inspire la mort du chef éminent et bienveillant sou& les ordres duquel j'ai eu l'honneur de servir pendant un temps malheureusement si court. »
La lettre que je reçus, le lendemain, de lord Derby^ contenait un jugement qui mérite d'être noté : « Nous avons perdu, avec le comte de Jarnac, le plus parfait représentant de la France en Angleterre qu'il fût possible de concevoir. Sa connaissance intime des deux nations, combinée avec une inaltérable courtoisie et un tact accompli, lui donnaient une aptitude incomparable pour le poste élevé qu'il occupait; il s'était concilié l'estime et l'affection de tous ceux qui lappro-
chaîent. Sa mort aussi soudaine que prématurée sera ressentie par tous comme une perte nationale. . . »
Je suis resté Tami de la comtesse de Jamac. Elle m*a donné un témoignage de sa confiance en me désignant au comte de Paris pour recevoir et garder, de son vivant, le dépôt de tous les papiers de son mari qui doivent à sa mort revenir au prince. Son intention, en constituant ce dépôt entre mes mains, a été que je prisse connaissance de toutes les pièces qui le composent, pour, au besoin, en faire Tusage que pourraient réclamer les intérêts de la famille à laquelle le comte de Jarnac a dévoué son existence. Ces pièces et correspondances remontent à son entrée dans la vie publique. Elles se rattachent aux affaires qu*il a traitées pour le compte de TÉtat et à celles qu'il a suivies au nom de la famille d'Orléans.
l'alei(te de 1875
. . . J'ai pris la gestion de l'ambassade le 22 mars 1875, après la mort du comte de Jarnac. L'inquiétude qui commençait à se propager en Europe et surtout en France, depuis la note Perponcher du 3 février, sur l'affaire Duchesne, et les lettres pastorales des évoques belges, n'avait pas encore gagné l'Angleterre.
Un mot sur l'affaire Duchesne que j'avais vue naître pendant mon séjour à Versailles et que je devais tenir comme finie. Un jour, c'était un dimanche, le vénérable archevêque de Paris , le cardinal Guibert, arriva
ANNÉE 1875. S3l
tout effaré à mon cabinet (1) et me communiqua une lettre qu'il venait de recevoir de Belgique. Elle était signée Duchesne, un individu qui offrait d'assassiner le prince de Bismarck. Cette lettre présentait toutes les apparences d'une mystification, mais, comme en pareille matière, nous ne pouvions prendre trop de précautions, je promis au cardinal de traiter la chose sérieusement et, le soir même, je communiquais la lettre au comte de Wesdehlen, le chargé d'affaires d'Allemagne. Au bout de quelques jours, il vint m'apporter les remerciements de son gouvernement qu'il me pria de transmettre au cardinal. Je ne me souviens pas également de ce qu'il me dit sur les résultats de l'enquête, mais l'impression qui m'est restée de notre conversation, c'est qu'on avait reconnu qu'il ne s'agissait que d'une mauvaise plaisanterie d'ivrogne.
Après lanotePerponcherau gouvernement belge, vint la note au gouvernement italien sur l'insuffisance de la loi des garanties, l'interdiction d'exporter des chevaux d'Allemagne et enfin un article menaçant du Post de Berlin du 9 avril. Je ne m'occuperai pas des causes qui produisirent la panique du printemps sur le continent, je n'en relaterai que les conséquences en Angleterre. ^ Cest le 8 avril que, pour la première fois, sans avoir reçu aucun avis du ministère, je crus utile de mettre la conversation avec lord Derby sur les premiers symptômes alarmants des dispositions de M. de Bismarck. Je trouvai une quiétude parfaite chez le chef du Fo*
(i) M. Gavard était alors chef du cabinet du duc de Broglie.
reign Office. J'envoyai le compte rendu de ce premier entretien au duc Decazes par lettre particulière écrite» sans minute, à TAtlieneum , au sortir de Downing Street, Suivant mon habitude, j'envoyai au ministère» par dépêche, la substance de cette conversation. Voici,. d*après ce rapport du 8 avril, le langage de lord Derby :
a No news, good news (1). Je ne vois rien sur le continent qui puisse nous alarmer pour la^ conservation de la paix. Je puis vous répéter ce que je vous disais Tan dernier : je n'ai pas de crainte pour cette année ; je ne parle, il est vrai, que pour cette année; mais c'est beaucoup dans l'état de l'Europe. Des deux notes qui vous ont si vivement préoccupé, l'une semble avoir disparu, car le gouvernement italien nie Tavoir reçue, l'autre n'aura pas de suite. C'est une simple menace de Bismarck à ses adversaires du dedans; il veut leur faire croire qu'il peut les atteindre partout; il a voulu, lui aussi, faire son encyclique. L'affaire qu'il s'est mise sur les bras avec l'Église catholique lui suffit... Pour bien comprendre ce qui se passe en Allemagne, il faut tenir compte de deux choses : la nation a la conscience, depuis ses succès, qu'elle inquiète tous ses voisins et elle est poursuivie de Tidée qu'ils s'apprêtent à se coaliser contre elle; elle voit la coalition partout et elle veut la conjurer. Il faut, d'un autre côté, faire, dans tout ce qui passe, la part du tempérament de Bismarck; il est devenu de plus en plus irritable, il ne sait plus maîtriser ses nerfs. On lui
(1) Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
prête donc souvent des calculs et des combinaisons, quand il cède seulement à un mouvement d'humeur. Telle est l'interdiction d'exporter les chevaux, mesure prise dans un moment de colère, qui ne fait tort qu'aux producteurs allemands. N'y voyez pas la preuve de préparatifs extraordinaires, ou d'une mise immédiate de l'armée allemande sur pied de guerre... » Passant enfin au projet de voyage de l'empereur Guillaume en Italie, lord Derby m'a dit que, » vu son âge et son état de santé, la renonciation à ce projet lui paraissait plus explicable que le projet lui-même » .
La paix pour cette année, ou plutôt pour cette session, c'est à peu près le langage que m'avait tenu M. Gladstone, la veille des élections. Je constate qu'au mois d'avril, le ministère tory considérait l'état de l'Europe avec le même optimisme et sans plus de prévoyance que le cabinet qui l'avait précédé. La presse commençait cependant à s'émouvoir. L'entrevue de Venise entre l'empereur d'Autriche et le roi d'Italie, les témoignages d'amitié échangés entre les deux souverains, le dépit manifeste de l'Allemagne et la renonciation de Tempereur Guillaume à son projet de voyage en Italie, étaient fort remarqués à Londres par les hommes en petit nombre qui s'occupaient en ce moment de la politique étrangère.
Le 9, le baron Solvyns, ministre de Belgique, avec lequel j'ai fait toute cette campagne en compte àdemi, ainsi qu'avec le baron de Beust, ambassadeur d'Autriche, me prévint que lord Derby avait engagé son gouvernement à fortifier sa position, en examinant s'il n'y aurait pas moyen de donner satisfaction en une
certaine mesure à M. de Bismarck, au sujet de Taffaire Duchesne. II reconnaissait, de son côté, Tinsuffisance de la loi belge qui ne protège pas les personnes résidant à Télranger contre les menaces de mort émanant de son territoire.
Le 10, je constate Talarme générale dans la presse quotidienne et les revues hebdomadaires. Le Times, le Standard, le Telegrapk, le Daily news luttent de vivacité dans Texpression de leur réprobation de la politique dont Tarticle du Post de Berlin dobne la révélation. VEconomist croit que le coup est plutôt dirigé contre TAutricbe et l'Italie que contre la France. Cette idée fera son cbemin.
Le 12 avril, nouvelle question au Parlement. Bien qu'elle provienne d'un membre irlandais, le premier ministre croit devoir répondre lui-même. M. Disraeli dit que la note adressée à la Belgique n'est qu*une remontrance amicale et non une menace et qu'il tient l'affaire pour réglée. Il termine toutefois par quelques mots de bravoure sur l'indépendance de la Belgique, si jamais elle était menacée.
A peine M. Disraeli venait-il de donner ces assurances pacifiques sur les relations de TAIIemagne avec la Belgique que le bruit se répand de l'envoi d'une troisième note au cabinet de Bruxelles. L'opinion, d'accord avec la presse, couvre la Belgique de son égide; je n'ai jamais douté, pour ma part, que TAngleterre, quel que fût son gouvernement, ne laisserait pas porter la main sur la Belgique. En ce qui concerne la France, le Times exposait, en ce moment même, que notre impuissance à relever les défis de l'Aile-
magne était une garantie de la paix européenne; le Standard se bornait à donner avis aux peuples ou aux hommes d'Etat, quels qu'ils fussent, qui méditeraient la guerre, de ne pas compter trop complètement sur la prétendue indifférence de TAngleterre.
Le 19, double question adressée au gouvernement : dans la Chambre des communes par un Irlandais ; dans la Chambre haute par le pauvre comte Russell, qui ne compte guère plus dans Topinion qu'un Irlandais. Il ne sait plus ce qu'il dit, il n'entend plus ce qu'on lui répond, et continue à parler tout haut pendant qu^on lui parle. Après les explications ministérielles, lord Granville, qui est bien aussi un peu sourd, vient lui crier un compte rendu quelconque à l'oreille. L'assemblée attend patiemment. Ces scènes qui se répètent trop souvent inspirent grand'pitié; la famille s'efforce en vain de les éviter. Lord Russell imprime quand il ne peut pas parler : on dirait le vieux magistrat des Plaideurs qui veut juger quand même. Ce qui est singulier c'est qu'aucun orateur sérieux ne prenne, ni à l'une ni à l'autre Chambre, la place de ces ombres. Quand lord Russell est absolument hors d'état devenir au Parlement, c'est lord Stratheden of Campbell qui prend la parole ; rien ne donne une plus étrange idée de l'esprit politique de cette Chambre que de la voir écouter patiemment les paroles qui s'échappent, de minute en minute, au milieu des contorsions les plus pénibles, de la bouche de ce diplomate invalide : minute guns, me disait un de mes voisins, comparant ces paroles vides et solennelles aux coups de canon d'un salut officiel. Quel que fut, d'ailleurs, l'auteur de la
question, le gouvernement n'a jamais manqué de profiter de Toccasion, non pour y répondre, mais pour donner les explications qui lui convenaient. Il était après tout assez habile de se laisser interroger par un membre dontles paroles ne comptaient pas; la réponse était moins embarrassante.
Les deux questions, ou du moins les deux réponses, ne portèrent que sur Taffaire belge. Jusqu^à présent, il n'entre pas dans Tesprit du gouvernement anglais qu'il y ait autre chose sur ou sous le tapis.
Aux Communes, M. Disraeli s'est trouvé appelé à exposer la conduite du cabinet qui a précédé le sien. Il a parlé d'une strong représentation adressée, en février 1874, par M. de Bismarck à la Belgique, au sujet de ce qu'il appelait la conspiration tramée dans ce pays par le parti ultramontain. Il n'a pas caché que l'ambassadeur d'Allemagne a demandé au gouvernement de la reine d'appuyer cette représentation à Bruxelles et qu'il a été poliment éconduit, avec expression du confiant espoir que le prince de Bismarck n'insisterait pas auprès du gouvernement belge pour lui faire franchir les limites dans lesquelles doit se tenir le gouvernement d'un pays catholique doté d'institutions libres. Le Premier ajouta qu'il n'avait pas été fait, depuis, de communication de même nature au gouvernement de la reine.
A la Chambre haute, autant qu'on peut comprendre lord John Russell, ce vétéran du libéralisme se présenta plutôt comme le champion du prince de Bismarck contre la pauvre petite Belgique. Lord Derby déclara qu'il tenait pour entièrement amicale la troi-
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sièmeccommunication qui venait d'être faite à la Belgique; il s'efforça de calmer le beau feu de Topinion^en assurant la Chambré que la conclusion a de Tincident le laissait sans aucune inquiétude pour l'intégrité et l'indépendance de la Belgique )) .
Le lendemain, lord Derby me confirma l'assurance qu'il n'avait relevé aucune expression comminatoire dans la note Perponcher ; il m'avoua toutefois qu'il ne voyait pas très clair à travers les généralités où s'enveloppait la pensée du rédacteur. II revint sur le conseil qu'il avait donné à Bruxelles de compléter la législation du pays, si elle n'offrait pas des garanties suffisantes aux étrangers. Je profitai de l'occasion pour lui demander s'il jugeait que la loi anglaise fut applicable au cas de Duchesne, ainsi que le pensait le vieux lord John Russell. Comme le prince de Bismarck semblait vouloir soulever une question d'intérêt général à propos de l'incident et se disposait, selon toute apparence, à s'adresser à d'autres gouvernements, je trouvais important de savoir si le gouvernement anglais se considérait comme hors de cause. Sans répondre à ma question, lord Derby me fit observer que l'Allemagne offrait spontanément une garantie de ses bonnes intentions, puisqu'elle proposait de soumettre sa propre législation à revision. Je n'ai pu m'empêcher de lui dire qu'il serait toujours plus aisé de recourir aux tribunaux de Bruxelles qu'à ceux de Berlin en pareille matière, ce dont nous tombâmes d'accord.
N'ayant reçu aucune instruction de Paris, je n'osai pousser plus loin lord Derby et je demandai au duc Decazes s'il lui convenait que je continuasse à provo-
quer les explications du cabinet de Londres. Sans attendre sa réponse, je repris la conversation au Foreign Office, le 28 ax^ril ; je commençai pas admettre, avec lord Derby, que Tafiaire belge était en voie d^apaîsement, mais j'ajoutai qu'il n'en restait pas moins à savoir pourquoi ces notes, ces tentatives de toute sorte» ces articles de journaux, ces propos sciemment indiscrets qui semaient l'alarme en Europe. Lord Derby convint du mal que causait cette agitation, quel qu'en fût le motif. J'ajoutai alors que ces démarches singulières pourraient n'être faites que pour donner le change. A son tour, il me parla des armements de l'Allemagne dont ses correspondants lui dénonçaient l'accélération. A ma question : a Pourquoi ces armements précipités ? » il répondit : k Vous savez que l'entrevue de Venise a causé un grand mécontentement à Berlin; l'irritation du prince de Bismarck a été très remarquée ; ce symptôme confirme l'opinion qui s'est accréditée parmi les hommes les plus en mesure de juger l'état des choses en Europe; ils pensent que Torage qui semble menacer tantôt la France, tantôt la Belgique, fondra sur l'Autriche. Après l'avoir violemment rejetée de l'Allemagne, on lui reproche, maintenant, de rechercher ses alliances et le développement de son action en dehors de l'Allemagne. II se fait un grand mouvement dans les populations des deux côtés. Je ne crois cependant pas à la guerre immédiate; je ne vous donne qu'une opinion. » La conversation a ensuite roulé sur l'armée allemande que lord Derby ne croit pas à l'épreuve d'une guerre prolongée. « Il y avait bien du mécontentement dans la landwehr^
m*a-t-il dit, à la fin du siège de Paris, et si, vous aviez pu tenir quelque temps de plus, il y aurait eu des soulèvements. )) Il m*a ensuite parlé de la crainte d'une coalition qui parait hanter Tesprit de M. de Bismarck. Je lui répondis que je trouvais cette préoccupation naturelle. Poursuivant sa pensée, il a ajouté que Napoléon V' s'étonnait de voir renaître sans cesse la coalition européenne contre lui, quand il ne cessait de la provoquer en menaçant ou en écrasant ses voisins.
Je rapporte au long cette conversation qui a commencé par les craintes que les démarches de TAUemagne inspiraient à toute TEurope, et s'est terminée par le souvenir des coalitions qui ont amené la chute du premier Empire. En la transmettant à Paris, j'eus soin de mettre en garde le ministère contre toute conclusion prématurée sur les dispositions du gouvernement anglais. Je constatai seulement l'état d'esprit du principal secrétaire d'Etat du gouvernement britannique, et, en même temps, son avis que l'Etat menacé n'était ni la France ni la Belgique, mais l'Autriche. L'opinion de lord Derby se trouvait d'ailleurs développée dans un article qui avait paru, le samedi précédent, dans le Spectator, sous le titre : L'Allemagne et V Autriche. tt L'Allemagne, disait le Spectator^ sait qu'elle doit en partie ses prodigieux succès à la diversion de l'Italie en 1866 et à l'incapacité du chef qui commandait l'armée française en 1870. Elle se préoccupe du danger que pourrait lui faire courir une coalition et croit que la seule manière de se prémunir contre ce péril est de développer suffisamment son armée pour qu'elle puisse
défier une coalition. Il entre dans les desseins de M. de Bismarck d'exploiter la crainte qu'inspire la résurrection de la France ; mais il ne redoute pas sérieusement une agression de ce côté, tant que la France restera sans alliés. Il ne ferait, en Tenvahissant aujourd'hui, qu'ajouter une Pologne à son flanc occidental. Pour triompher de la Russie et s'emparer définitivement des provinces Baltiques, il faudrait une longue guerre qui offrirait à la France l'occasion et l'alliance dont elle a besoin. Reste l'Autriche. Le prince de Bismarck peut se flatter d'amener à l'empire, dans une marche rapide, dix millions d'Allemands, enchantés de partager sa fortune. L'Allemagne peut s'étendredeHambourgàTrieste, avant que les puissances voisines aient pu mettre leurs armées en campagne, et, quand l'empire aura pris ce développement, il n'aura plus de coalition à craindre.» Le rapprochement avec le langage de lord Derby est frappant. D'un autre côté, les considérations développées dans l'article sont loin d'être sans valeur; elles étaient justes en 1875; elles ne le sont pas moins en 1879(1). Le prince de Bismarck parait poursuivre la même idée, mais il a habilement substitué, à l'occupation par les armes, l'assimilation par une savante politique. 11 a fait entrer l'empereur d'Autriche dans l'Allemagne pour y prendre la place du margrave de Brandebourg dans l'ancienne Confédération; il s'est assuré que l'Autriche tiendrait désormais la Russie en échec avec la connivence de l'Angleterre; il n'a donc plus de coalition à craindre.
(1) Cest en 1879 qjie M. Gavard a écrit ces notes.
Mes premières instructions m^arrivèrent le 30 avril. C*était une série d^extraits de la correspondance de notre ambassadeur à Berlin, se terminant par les étranges et volontaires aveux échappés au confident du prince de Bismarck, M. de Radowitz. Je m'empressai de communiquer toutes ces pièces à lord Derby, sans commentaire. Je savais qu'il ne fallait pas essayer d'agir sur son esprit en pressant les arguments, et qu'il valait mieux, après l'avoir mis en présence des faits, le laisser en tirer les conséquences lui-même. II s'en tint, pour le moment, à l'opinion que l'Autriche seule était menacée, tout en écartant la pensée d'une explosion immédiate. Il me fit remarquer que les approvisionnements militaires dont le cabinet de Berlin avait, dans ces derniers temps, hâté la fourniture, venaient précisément de l'Autriche. Comme il insistait sur la salutaire influence que la Russie pouvait exercer en ce moment à Berlin, je répliquai : u Autant que l'Angleterre, n Dans le corps diplomatique, l'opinion du danger auquel l'Autriche était exposée avait fait son chemin ; quelques-uns prétendaient, au contraire, que la Turquie allait faire les frais d'une entente entre les trois puissances. Tous les esprits étaient aux champs.
Le 6, un mot particulier du duc Decazes contenait le passage suivant : ^ Hohenlohe vient de me dire, avant de partir pour Munich, que M. de Bulow trouve Gontaut bien optimiste et que le gouvernement allemand est loin d'être entièrement convaincu du caractère inofiensif de nos armements. )) Cette communication me persuada que le moment était venu de tout tenter pour faire sortir le gouvernement anglais de sa réserve.
Fort de ma conviction, je <^ourus chez lord Derby, je lui parlai avec une émotion qui n'était pasjodée;je croyais à un danger immédiat, et je m'imaginais réellement que je pouvais être utile à mon pays. Est-ce encore un efietde mon imagination, je crois avoir ému lord Derby et lui avoir fait partager le sentiment qui m'animait. Je vais rapporter ses paroles; il faudrait les compléter par Taccent et le regard.
Il me répondit d'abord que nos craintes, dans leur portée immédiate, n'étaient pas partagées par lord Odo Russcll (1). D'après les renseignements qu'il recevait de cet ambassadeur, lord Derby se demandait encore si le prince de Bismarck voulait la guerre, ou s'il ne lui convenait pas de faire croire à tout le monde qu'il la voulait. Il persistait à penser d'ailleurs que, si le chancelier voulait la guerre, c'était contre l'Autriche que ses premiers coups seraient dirigés. lia avoué toutefois que la pensée secrète de cet homme, dont la volonté est sans contrôle, était un sujet de grande perplexité et que l'Europe se trouvait ramenée au temps où son sort était entre les mains du premier Napoléon. Ces paroles m'autorisaient à prévoir le cas ^ù les premiers coups seraient dirigés contre nous : « Une semblable agression, dit lord Derby, soulèverait en Europe une indignation universelle, et ce sentiment ne serait nulle part plus vif qu'en Angleterre. L'Allemagne ellemême ne saurait braver un pareil soulèvement de l'opinion. î) Comme je le pressais de s'expliquer sur la manière dont l'Angleterre témoignerait son sentiment :
(1) Lord Odo Russell était alors ambassadeur à Berlin.
u Vous pouvez compter sur moi, m'a-t-il dit, vous pouvez compter que le gouvernement ne manquera pas à son devoir. Je vous donne à cet égard toutes les assurances que peut vous donner le ministre d*un souverain constitutionnel. y> Cette déclaration m'a été faite à différentes reprises et sous différentes formes. J*en résume le sens dans la première partie de phrase que je cite; quant aux dernières paroles, elles sont littérales. Je fis observer à lord Derby qu'il y a des événements qu'on prévient en les prévoyant, et qu'il était temps que l'Angleterre fit savoir ce qu'elle pensait : « Effectivement, m'a-t-il répondu, aussi ai-je déjà parlé au comte Munster. Je lui ai dit que nous ne prenions pas au sérieux les alarmes qu'on affecte en Allemagne au sujet des armements de la France, que tout le monde savait qu'il n'y avait rien à reprocher à votre gouvernement, que tout ce bruit ressemblait trop à un prétexte, et je ne lui ai pas dissimulé que je ne comprenais pas l'intérêt de son gouvernement à semer et entretenir l'inquiétude en Europe, n Je parlai ensuite de la réunion des deux empereurs à Berlin ; lord Derby me déclara qu'il fondait grand espoir sur l'influence pacifique que la parole de l'empereur Alexandre était appelée à exercer. » Surtout, ajoutai-je, si elle est appuyée par des démonstrations des autres puissances qui ne sont pas directement intéressées à la paix, n Lord Derby me fit entendre qu'il comprenait bien la portée de cette réserve et me promit de me tenir au courant de ce qui serait fait. La conversation se termina par un examen de tous les mauvais desseins que lé prince de Bismarck pouvait nourrir dans son âme
contre la France et l'Europe . Je pris acte de fout ce qu'il m'avait dit, en le remerciant des bons sentiments qu'il m'avait témoignés à l'égard de la France et de son gouvernement.
Rendant compte de cet entretien par une lettre particulière, j'écrivais, le 7, au duc Decazes : a Je n'ai pas l'illusion de croire que les paroles de lord Derby soient des garanties de concours effectif; ce sont tout au moins des témoignages qui ne nous ont pas été donnés en 1870; c'est Tautorisation et la promesse de tout dire ; c'est une ouverture à ne pas laisser tomber, si les choses s'aggravent, -a
Confirmation des dispositions de lord Derby dans un entretien avec le comte de Beust, auquel il ne parle que de nos justes inquiétudes, mais nullement des dangers dont l'Autriche serait menacée.
Le 8 , grand retentissement de la correspondance lancée dans le Times, par Blowitz , sous la dictée du duc Decazes. Le leader du journal cherche à dissiper l'alarme répandue par ce coup de tam-tam. Encore un peu, il nous en donnerait la responsabilité; son langage répond à celui du comte Munster qui jette feu et flamme, dénonce nos armements et affirme que, lors de la paix, le comte de Bismarck aurait consenti à réduire l'indemnité contre des engagements sur l'effectif de nos armements. Le cardinal Manning me donne communication du mandement qu'il va lancer contre TAllemagne et l'appel que les catholiques d'Angleterre adressent, par l'organe de leur clergé, aux catholiques du monde entier contre la persécution dont l'Église est l'objet en Allemagne. J^avoue que je
ne suis pas rassuré sur Teffet que cette manifestation peut produire en Angleterre.
Nous touchions évidemment au point où la crise devait, d'une manière ou d'une autre, sortir de Fétat d'incubation, et je me rendis, le 9 mai au soir, qui était un samedi, à la réception de lord Derby avec la ferme intention de provoquer de nouvelles explications. Il m'en épargna la peine. Dès qu'il m'eut aperçu, il vint à moi ; le cercle s'élargit autour de nous par discrétion. Chacun avait compris la gravité de notre entretien, surtout quand, après quelques minutes, il appela lord Lyons, qui assistait à la réception, poifr répéter devant lui ce qu'il venait de me dire. Il me pria de répéter à mon gouvernement que ses inquiétudes étaient quant à présent dissipées. Il venait de recevoir de lord Odo Russell, en réponse à ses dernières instructions, un télégramme qui ne lui permettait pas de douter que le danger ne fût écarté. Il ajouta qu'il ne s'était pas contenté de celte garantie, et qu'il venait, ce soir môme» de l'inviter, par le télégraphe, à appuyer, par les plus énergiques déclarations ^ les conseils pacifiques de l'empereur de Russie. Il ne m'a pas dissimulé, en effet, que l'action de la Russie avait été plus efficace que celle de son gouvernement dans cette crise. Il a ensuite voulu me démontrer qu'il n'en pouvait être autrement, la Russie étant en mesure d'appuyer par les armes ses représentations. Je n'ai pu m'empécher de lui répondre qu'il ne me paraissait pas tenir assez de compte de la marine de l'Angleterre, qui ne peut empêcher une guerre d'éclater, mais qui peut l'empêcher de se prolonger. Le comte Derby,
après être resté quelques instants pensif, a repris en me disant que Tagression contre la France, dans les conditions actuelles» aurait soulevé, dans le monde entier, une réprobation morale telle qu'elle aurait arrêté le chancelier de Tempire lui-même. Je lai ai fait observer que, jusqu'alors, la morale n'avait guère arrêté le prince de Bismarck, u Je m'exprime mal, m'a-t-il répondu, je veux parler d'une opinion générale qui montre à chacun le danger dont il est menacé et forme ces coalitions sous lesquelles le premier empereur a succombé malgré son génie, n Ce soir-là, j'étais maitre du pavé au Foreign Office; chacun avait deviné le sens et compris l'intention de notre conférence sous les yeux du public.
Dès le surlendemain, le lundi 11 mai, lord Derby me donna lecture du télégramme qu'il venait de recevoir de Berlin. En voici la substance : Le prince de Bismarck vous remercie de vos bons offices, mais il dit qu'ils étaient inutiles et qu'il n'a pas songé à troubler la paix. « C'est la réponse, m'a dit lord Derby, aux instructions pressantes que j'avais envoyées samedi à lord Odo, pour qu'il joignit ses efforts à ceux de la Russie. Je sais que l'empereur Alexandre a fait entendre les mêmes conseils que nous et qu'il était décidé à parler énergiquement s'il était nécessaire. En résumé, toute crainte de conflit est écartée quant à présent, l'incident est terminé. Je ne crois pas, à vrai dire, que le prince de Bismarck ait songé à tenter une pareille guerre, mais il a voulu tâter l'opinion et il a sa répons^ maintenant, » Lord Derby prononça ces derniers mots en les accentuant fortement.
Quelques heures plus tard, les mêmes explications furent données au Parlement, au milieu des cheers de «rassemblée qui témoigna, ainsi que la presse, par des signes évidents de satisfaction, la gravité des craintes qu'on avait fini par concevoir pour le maintien de la paix. La réprobation générale était non moins certaine que les craintes soulevées par les manœuvres du prince de Bismarck. Je terminai mon rapport du 1 1 mai par cette réflexion qui était juste et dans la mesure : » La semaine que nous venons de passer ne nous a peut-être pas fait courir plus de risques que les précédentes, mais TAngleterre ne s*était pas rendu compte jusqu'à présent du danger qui menace la France et TEurope. Les révélations de cette crise et les communications intimes qu'elle a amenées entre les gouvernements laisseront, je Tespère, quelque trace dans Tesprit des membres du cabinet. »
Le lendemain 12, la confirmation des bonnes nouvelles me vint de tous côtés. Lord Derby, d'abord, me pria tout exprès de venir le voir. Après m'avoir dit que * les renseignements les plus favorables à la paix lui venaient de partout, il prit un air diplomatique qui ne lui seyait pas du tout pour me révéler, en grande confidence, qu'il n'avait obtenu aucun concours de l'Autriche et qu'il n'y avait pas eu moyen de la faire parler à Berlin, sous le coup des appréhensions qu'elle éprouvait pour elle-même.
Ce fut ensuite le tour du comte Schouvaloff, arrivé l'avant-veille en passant par Berlin. Il commença par me communiquer un télégramme de l'empereur Alexandre, expédié ce même jour, au moment de c^vU&x
248 UN DIPUOMATE A LOXDRES.
Berlin. 11 disait à son ambassadeur, en termes exprès, qu'il partait complètement rassuré sur le maintien de la paix. Voici, d'après ma dépêche du 12 mai, ce qu& le comte Schoux^aloff me dit dans le cours de cet entrelien. 11 considère tout danger de guerre comme écarté our le moment, mais il ne m'a pas dissimulé que le même incident peut se reproduire au premier jour. Il a ensuite examiné quelle est la cause 4e ce danger permanent et où nous devons chercher notre garantie. tt Le danger, m'a-t-il dit, c'est l'idée fixe de Bismarck que la France se dispose à attaquer l'Allemagne, et, malheureusement, ce qui est plus grave, elle est partagée par de Moltke. Celui-ci croit que vous serez prêts en 1876, et que le moment sera d'autant plus favorable pour vous que vous aurez encore une classe de vieux soldats ayant fait la guerre; le chancelier croit que vous voudrez attendre 1 877; mais ils sont d'accord pour penser qu'il faut vous prévenir. Ils prétendent que vous êtes les agresseurs d'après cette théorie, qui n'est pas nouvelle dans leur bouche, que le véritable agresseur est non celui qui attaque, mais celui qui rend la guerre nécessaire, et ils se proposent, pour résultat d'une nouvelle campagne, une accablante indemnité avec une occupation prolongée ... La garantie de la paix, c'est que la Russie ne veut pas de la guerre. Elle s'opposerait à une agression aussi bien d'un côté que de l'autre. Vous savez ce que l'empereur avait dit au général Le Flô. J'étais chargé de le répéter à Berlin. J'ai vu le vieil empereur qui a paru d'abord fort étonné de nos inquiétudes. Il ne pensait vraiment pas que la guerre fût imminente, mais il était le nSçuI aussi mal
informé à Berlin. II n'a donc pas été difficile deTamener où nous voulions, après qu'il a été averti. Quant à Bismarck, il sait qu'il ne peut ni attaquer la Russie, à cause de vous, ni vous, si la Russie s'y oppose. Je tiens donc la paix pour parfaitement assurée, malgré les alertes qui peuvent encore se produire, pour cette raison que la Russie ne veut pas la guerre et que ce n*est pas, de sa part, une disposition purement platonique. » Suit un examen des forces relatives des différentes puissances, concluant à l'impossibilité où l'Allemagne se trouve placée d'agir ni contre ni sans la Russie, ou tout au moins sans sa neutralité bienveillante, comme dans la dernière guerre. II m'a ensuite parlé de la revanche. Il trouve naturel que le désir de recouvrer nos provinces perdues existe au fond de tout cœur français, mais il croit que nous ne pourrons jamais la provoquer et que nous devons attendre l'occasion qui s'ofirira d'elle-même dans une complication européenne. C'est ainsi que l'annulation du traité de Paris a été obtenue en 1871 par la Russie sans coup férir, après quinze ans d'attente. Le comte Schouvalôff amena ensuite la conversation sur la Belgique, pour me dire qu'une opinion, répandue à Berlin et partagée par des hommes très sérieux, était que Bismarck avait l'idée d'amener un état de choses qui lui permît d'offrir la Belgique à la France, dans l'espérance de nous désintéresser à ce prix de la revanche. Mais il ajouta qu'il s'en était expliqué avec Bismarck, et que celui-ci avait désavoué la pensée qu'on lui prête.
Je répondis au comte Schouvalôff qu'on ne pouvait prêter à un politique comme le prince de Bismarck
que des pensées sérieuses et que sa conduite à Tègail de la Belgique restait pour moi inexplicable. L'ambassadeur de Russie me dit que, lorsqu'on ne comprenait plus M. de Bismarck, il fallait chercher Texplication de sa conduite ou de ses propos dansli surexcitation de ses nerfs ou dans les cauchemars de ses nuits sans sommeil... En envoyant ce compte rendu au ministre, je lui rappelai que mon interlocuteur avait la parole aussi hardie qu'abondante, qu'il affectait de toucher sans réserve aux sujets les plus délicats et que je ne garantissais que son désir de me voir manquer à la discrétion que je lui avais promise.
Le 14, lord Derhy me prévint qu'il allait s'établir i Knowsley(l) pour dix jours; il me fit observer que son départ témoignait de sa sécurité et me demanda de le tenir exactement au courant de ce qui pourrait se produire pendant son absence, a Vous savez, me dit-il, qu'à Berlin personne ne veut plus avoir médité la guerre. Le prince de Bismarck met tout sur le compte de M. de Moltke, auquel il ne fait pas tort ; mais, si réellement, comme il l'affirme, il n'y a jamais pensé lui-même, il a, en tout cas, beaucoup parlé... d
Je terminai ainsi ma dépêche de ce jour : a Peutêtre est-il utile, à l'issue de la crise actuelle, qui malheureusement n'est sans doute par la dernière, de constater le point où nous en sommes venus et, en même temps, celui où nous désirons reprendre l'échange de nos confidences avec le gouvernement anglais, si le danger conjuré aujourd'hui venait à renaître. C'est
(ij Château de lord Derby dans le Lancashire.
sans doute parce que la Russie a réfusé cette fois sa complicité que nous avons échappé à la guerre, mais il n*est pas moins certain que TAngleterre a parlé à Berlin et ailleurs, en faveur de la paix... (Lettre de la reine à Tempereur Guillaume.) J'ai la confiance que ce n^est pas à moi seul que lord Derby a fait pressentir ces coalitions européennes issues du danger dont chaque État se sent menacé et qui triomphent des empires même fondés sur le génie. En tout cas, je crois que nous avons grand intérêt à'prendre acte de ce que TAngleterre a fait pour le maintien de la paix; nous aurions peut-être même avantage à Tencourager par lexpression de notre reconnaissance dans la voie où elle est entrée. Le cabinet se montre très sensible aux témoignages qu'il a recueillis dans la presse sur sa bonne attitude dans cette afiaire et dont mes col' lègues du corps diplomatique se font Técho dans leurs conversations. Il serait bon que la presse française n'oubliât pas de faire la part de TAnglelerre dans le résultat obtenu. »
Le duc Decazes, dans une longue lettre datée du 14 et qui ne m'arriva qu'avec un retard, répondit au désir que je lui avais exprimé. Elle contenait des remerciements à l'adresse de lord Derby et de M. Delane du Times, que j'avais aussi recommandé à sa gratitude. II me chargeait de dire à lord Derby avec quel sentiment de reconnaissance nous avions accueilli la nouvelle de son intervention, etc., etc.
Je répondis le jour même, 15 mai : » Je suis enchanté des remerciements que vous m'autorisez à adresser en votre nom à lord Derby. C'est tout ce que
Sf52 UN DIPLOMATE A LONDRES.
je désirais. Je vais lui envoyer à la campagne un extrait de votre lettre qui dit si bien et si juste ce qa'il faat. Les décevantes promesses dont vous me parlez ne sontelles pas déjà en germe dans le bruit que le comte Schouvaloff a eu le soin de recueillir à Berlin sur la Belgique ? Vous savez que j'ai répondu que je ne prétais au prince que des idées sérieuses. Je me tiens très fort sur mes gardes avec ce brillant causeur qui n'inspire ici de confiance à personne. C'est particulièrement l'avis du duc de Cambridge. Voici ce que le duc me disait avant-hier, ce Quelle semaine nous venons de tt passer ! Il est convenu que c'est fini et que c'est la tt Russie qui a sauvé la paix de l'Europe, mais je crois « que rien n'est fini et que tout recommencera aa « premier jour, et je ne compte pas plus sur la Russie
« que sur les belles paroles de son ambassadeur.
ce Laissez-moi tout au moins compter sur rAn^rleic terre. — Il a repris alors avec une exclamation : te Que puis-je vous dire de l'Angleterre ? Les tories Cl sont au pouvoir, le danger est flagrant, tout le ce monde le reconnaît et on nous refuse l'argent sans ce lequel nous n'avons pas d'armée. »
Lord Derby me répondit par lettre particulière datée
de Knowsley, le 17. ce Assurez le duc Decazes
que c'est pour moi et le gouvernement dont je suis membre, un double plaisir d'avoir fait ce qui était en notre pouvoir pour le maintien de la paix européenne et de l'avoir fait de concert et pour la nation française... Nous avions besoin de précaution et de prudence de tous les côtés pour éviter le renouvellement des dangers auxquels nous avons échappé, mais jamais, pour
ma part, je ne recoDnaitrai la prétendue nécessité d'une guerre européenne. Je pense (c'est mon opinion personnelle), que très peu de guerres ont été nécessaires et très peu justes... o
Cette lettre montre que lord Derby croyait bien avoir mérité les remerciements que je lui avais adressés. Nous verrons le cabinet entier s'enhardir après l'événement dans le sentiment et la reconnaissance de ce qu'il avait fait.
L'affaire engagée vers le milieu d'avril et qui a touché à sa crise pendant la première semaine de mai, est maintenant terminée. Il ne s'agit plus que d'en suivre les conséquences. Chacun l'envisage ou l'exploite à son point de vue. Le 22 mai, le comte Schouvaloff se félicite de cetle épreuve. Elle a montré à l'Angleterre ei à la Russie ce que leur entente peut faire. Il ajoute qu'un service rendu en commun à la France a amené le résultat qui est Tobjet de sa mission en Angleterre, le rapprochement des deux gouvernements. Il déchire ou renie (ce n'est ni la première ni la dernière fois) le fameux testament de Pierre le Grand. Il proteste que son gouvernement n'a d'autre visée ou intérêt en Orient que de ne pas laisser établira Constantinople une puissance qui puisse le gêner ou le menacer. Qui peut, suivant lui, mieux remplir ce programme que la Porte ?
Il me tardait de reprendre avec lord Derby, après l'événement, l'échange de nos impressions intimes et de voir jusqu'où il me suivrait dans son adhésion aux démonstrations de ma reconnaissance. L'occasion se présenta dès son retour, le 29. II s'exprima d'abord dans les termes de sa lettre, et, comme il se laissait
aller à son scepticisme habituel sur riDefficacité des médiations en général, je Tarrêtai et lui demandai d'établir une distinction entre une médiation impartiale entre deux puissances qui sont en discussion snr un point douteux et une médiation inspirée par le sentiment profond du bon droit de Tune des parties et appuyée sur un cri unanime de réprobation contre les menaces de Tautre partie. Je lui fis observer qu'une semblable médiation engageait trop les puissances intervenantes pour rester sans conséquence d'une manière ou d'une autre. Lord Derby ne le contesta pas. La revue de la situation l'amena à se prononcer énergiquement, à l'occasion de la Belgique, contre toute atteinte portée, de l'étranger, à la liberté de la parole et de la presse dans un autre pays. Il parut très satisfait du contraste que j'établis, en finissant, entre l'attitude du gouvernement et de l'opinion, depuis la fin de la guerre, sous le ministère libéral et sous le cabinet conservateur : d'une part, l'opinion hésitante et l'extrême réserve du gouvernement ; de l'autre, le mouvement qui avait emporté l'opinion dans ces derniers jours, ainsi que l'encouragement et l'appui que nous avions trouvés auprès de son gouvernement. Lord Derby prit très bien ce compliment. Les circonstances qui suivirent l'aidèrent à ne pas l'oublier, et l'on verra, dans la suite de ces notes, comment il en vint en 1873 à grossir, plutôt qu'à diminuer, son intervention dans les afiaires du continent. On verra de quel usage lui fat mon témoignage pour se justifier du reproche d'indécision, de pusillanimité et d'inaction sous lequel on Taccabla à sa sortie du cabinet.
Dans la soirée du 29 mai, une nouvelle question du comte Russell, tout aussi inintelligente que les précédentes, donna à lord Derby l'occasion de produire, devant le public, les déclarations que la diplomatie avait recueillies dans le secret du cabinet. Voici comment j'appréciais, le lendemain, la séance dont j'avais rendu compte, la veille, par le télégraphe : «Si les paroles de lord Derby ne nous apprennent rien à nousmêmes, elles mettent néanmoins au grand jour les déclarations que nous avons recueillies dans le secret du cabinet. On ne peut plus nier désormais Texistence du danger que le Times n'a pas pas exagéré dans cette correspondance de Paris qui a fait tant de bruit ; on ne peut nier davantage les paroles menaçantes dont l'ambassadeur d'Allemagne s'est lui-même fait l'écho à Londres. D'un autre côté, le sentiment de l'Angleterre sur l'agression projetée, son opinion sur le caractère purement défensif de nos armements, son intervention auprès de la puissance qui a provoqué l'alarme européenne, l'initiative que le cabinet de Londres a prise auprès de la Russie, son action commune avec ce gouvernement, sont constatés; les dangers de l'avenir sont également prévus; l'intention du gouvernement anglais de ne pas assister aux événements en spectateur indifférent est marquée dans les derniers mots de lord Derby, accueillis par une approbation unanime... J'attache une sérieuse importance à la publicité que lord Derby vient de donner aux sentiments et aux démarches du cabinet de Londres. Pendant la succession des incidents de ces dernières semaines» les effets n'^ont par cessé de dépasser en
S56 rx DIPLOMATE A LOXDRES.
importance les causes qui les ont prodaits. Quand lord Derby nous a, pour la première fois, fait part de ses inquiétudes, en assignant aux maarais desseins de TAIlemagne un autre objet que la France, il ne pré- Toyait pas la démarche que lord Odo Russell serait amené à faire d'accord avec la Russie. Le remerciement du prince de Bismarck, qui ne dissimulait pas suffisamment une pointe d'ironie, a provoqué la fine mais sarcastique réponse de M. Disraeli, quand il a été interpellé au sujet du discours du comte Munster au National club. Ce discours, qui, en lui-même, n'était qu'une maladresse, a emprunté aux circonstances les proportions d'un incident sérieux. Le retentissement des paroles de lord Derby contribuera à entretenir le sentiment public et à grossir après coup l'importance de cette première démarche de l'Angleterre eji faveur de la justice et de la paix. )?
Chacun s'enhardissait après l'événement; je n'y voyais aucun mal. Je ne croyais pas non plus utile d'approfondir la cause de l'assentiment unanime donoé au langage de lord Derby. Si la défense de l'équilibre européen comptait de sérieux partisans sur les bancs où siégeaient les restes du torysme anglais, nul doute que les cheers des partisans de la paix à tout prix ne se mêlassent aux siens. Les radicaux applaudissaient au danger écarté, à l'affaire terminée. Elle se serait terminée, comme en 1871, par une nouvelle amputation de la France, qu'ils auraient encore applaudi.
Le danger passé, lord Derby devint de plus en plus expansif. Il me dit, le 4 juin : « Je crois, réellement
que Dotre intervention a contribué au maintien de la paix, et je crois aussi, quoi qu'on en dise ailleurs, que le danger était grand. « Je Tinterrogeai sur les garanties que l'avenir nous présentait contre le retour d'un pareil danger : a Le vieil empereur, me répondit-il, ne veut plus de guerre, mais nous avons vu qu'il n'était pas au courant de ce qui se tramait autour de lui. Le prince de Bismarck la veut, et il est pressé de la faire du vivant de l'empereur Guillaume. Le prince impérial est un homme juste, pas du tout belliqueux, mais il est poursuivi de l'idée qu'il faut mettre la dernière main à l'unité allemande par la médiatisation
des Etats qui conservent encore une apparence d'autonomie, et il croit qu'on ne peut arriver à ce résultat que par une guerre étrangère. Pour le présent, il s'agit de ne pas laisser circonvenir l'esprit du vieil empereur. L'Angleterre a des moyens de lui faire parvenir la vérité, et vous savez qu'elle en a usé. Pour le prince impérial, c'est plus difficile, puisque, malgré son antipathie contre la guerre, il arrive aux mêmes conclusions que Bismarck. L'Angleterre s'est entendue, dans cette dernière crise, avec la Russie et aussi avec l'Italie. Il est probable que nous continuerons à nous entendre avec la Russie, tant qu'Alexandre vivra. Il aspire au rôle de pacificateur de l'Europe, il ne rêve pas la conquête de Constantinople ; il faut croire que sa sagesse l'emportera sur les aspirations du peuple russe et sur les perfides excitations du dehors, mais après lui ! )) Lord Derby me confirma ensuite que l'Autriche n'avait rien fait. Est-ce par simple timidité, ou par secret espoir de s'entendre avec l'Allemagne ?
258 V\ DIPLOMATE A LOXDRES
Je me suis biea gardé de prévoir les conséquences auxquelles la conduite honorable de TAngleterre poavait Tentrainer, mais les journaux ne gardèrent pas la même réserve. Le Standardj le Post, la PaU maU Gazette, la Fortnightly, le Spectator et quelques organes du radicalisme, posèrent hardiment la question et le Spectator \di résolut en disant : a II est désormais du devoir de l'Angleterre de rester de garde pour maintenir la balance des pouvoirs sur le continent, et de garde en uniforme, non en habit bourgeois. »
J'ai continué la conversation sur ce pied dMntime confiance, avec lord Derby, jusqu'au jour où l'arrivée du nouvel ambassadeur, le marquisd'Harcourt (25 juin), mit fin à ma gestion. L'intimité qui s'établit entre le premier secrétaire d'Etat et moi, pendant cette crise, lui a survécu; elle a survécu même à sa participation au gouvernement. Je sais que j'ai fait de grands progrès dans sa confiance en ne cherchant pas à voir M. Disraeli pendant cette crise. Il me sut gré de m'en remettre à lui, et de lui éviter la difficulté de concerter avec le premier ministre le langage à tenir. On m'avait donné le conseil d'en agir ainsi, l'événement m'a prouvé qu'il était bon!
Le duc Decazes m'écrivit la lettre suivante :
24tjuin. — u Mon' oncle partira demain par Bou-» logne. Je me suis chargé de vous l'annoncer. Je tenais, en cette occasion, à vous dire combien nous avons apprécié la sagesse, la prudence et aussi l'efficacité de votre action.
(i Vous avez plus que personne déploré le long silence de l'Angleterre; il était juste que vous assistiez
à son glorieux réveil, car vous pouvez en réclamer votre part. »
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 7 avril 1875.
Ce qui m'a certainement le plus frappé dans mon expédition (1), ce sont ces mouchoirs qu'on agitait aux fenêtres du plus loin qu'on apercevait le train du prince de Galles, ces cris de tout ce qui pouvait crier. Nous arrivons à Chatfaam par la pluie ; rien qu'un parapluie pour abriter les dorures de Bylandt et les miennes; 4 kilomètres à travers la foule et dans la boue, l'épée sous le bras, le pantalon galonné retroussé; nous sommes hués par une double haie de 30,000 âmes, mais notre collègue le Schah encore plus. Après cette odyssée, nous atteignons enfin le Stand A ; le seuil franchi, nous redevenons des princes. Je comprends d'abord peu de chose au grand mur contre lequel nous nous pressons; la réflexion me fait voir que c'est la quille de VAlexandra,
A l'heure dite le canon gronde, les princes et les princesses arrivent, l'archevêque de Cantorbéry dit une prière; mais la marée n'est pas encore à son heure; les Altesses Royales elles-mêmes doivent l'attendre.
(1) M. Gavard avait été invité à assister à Chatham au lancement d'un navire.
Enfin la marraine (1) presse un ressort; la bouteille de Champagne couverte de fleurs va se briser sur la proue. De grands coups retentissent à droite et à gauche; on dirait des détonations, ce sont des entraves de bois qui sautent sous les maillets. La masse se met insensiblement en mouvement, la fumée s'élève derrière elle, les explosions redoublent, c'est une épouvantable fusillade. On n'a plus besoin de prier les chevaux de frise de sauter; ils se brisent tout seuls, comme des allumettes, sous cette masse qui descend. Elle se précipite. La vue se dégage et, avant qu'on ait eu le temps d^y penser, on aperçoit V Alexandra qui nage tranquillement à 300 mètres de la cale. Cris et canonnades, marche solennelle vers l'amirauté, entre une haie de volontaires et de marins, et toujours dans la boue. On arrive, le bras aux dames. Repas sous une jolie tente rouge et blanche, pas trop de courants d'air, musique, toasts, discours du prince. On se lève, on fume; le prince me fait d'agréables compliments. On nous offre place dans le train royal, il n'y a pas de temps à perdre : course furibonde à travers la foule et dans la boue. Nous arrivons bons premiers, Bylandt, Ransès et moi. Schenk trop tard; en vrai Yankee, il veut monter quand même ; les gardes du chemin l'arrachent de la portière, et il trouve, pour se consoler, Musurus, le Grec, et le reste des naufragés du corps diplomatique.
(1) Princesse de Galles.
Londres, 22 avril 1875.
J'étais assis, hier, au diner du Foreign Office, à la droite de lord Derby, après le duc de Clevelaod, qui n'est pas pauvre , et à côté de la marquise d'Exeter qui m'a dit qu'elle avait le plus beau château d'Angleterre; puis la comtesse de Galloway, terres immenses en Ecosse, château avec vue sur la mer de trois côtés; en face, le duc de Norfolk avec plus de 200,000 livres sterling de revenu; un peu plus loin, lord Ellcsmere, successeur du duc de Bridgewater, avec quatre Raphaël oubliés dans un hôtel abandonné; puis Mlle Meyer de Rothschild avec plus de millions en dot que je n'ai de pence dans ma poche; enfin, seulement, M. Disraeli, le premier ministre. Je ne parle pas des diamants qui scintillaient sous les lumières et se réfléchissaient dans les plats d'argent. Une musique militaire ronflante aidait à la conversation. J'oubliais le duc de Cambridge entrant avec le God save the queen. En passant, j'ai demandé à ma voisine la fortune du duc de Bedford : plus de 300,000 livres sterling de rente, «oit 7,500,000 francs, et lord Derby, un peu moins, €ntre 2 et 300,000 livres sterling.
Diner chez M. Bailey Cochrane... Nous avons causé de cette scandaleuse mission des deux revivialistes, Sankey et Moody, deux purs Yankees. L'un chante, vend son orgue et sa musique, l'autre convertit
pécheurs et pécheresses. Après la séance, on donne des consultations sans musique. Les salles ordinaires des conférences ne suffisaient plus. C'est maintenant à rOpéra qu'on se réunit pendant le jour et qu'on se rencontre avec le Seigneur. Il parle quand il lui plaît; il choisit le sujet qui lui convient; c'est tantôt Fun, tantôt Tautre qui se lève, illuminé» annonçant quil voit le Seigneur. Après chaque séance, Sankey télégraphie à New-York à son entrepreneur. Tant d'orgues vendues, tant d'âmes sauvées !
Londres, 27 avril 1875.
J'ai couru, hier soir, à l'Opéra pour entendre Sankey etMoody. Comme il n'y avait que des doublures, j'ai trouvé aisément place. Il paraît qu'il n'y a que la musique de Sankey qui fasse rencontrer le Seigneur. Un joli blond ouvrait, en sa place, les voies célestes et édifiait l'assemblée par sa gesticulation pieuse. Il commandait tantôt le chant et tantôt la prière.
Au signal du chant, xmQspinster, ce que nous appelons une vieille demoiselle, monte à l'orgue, entonne d'un air dévot et tout le monde chante. Mon voisin de droite était venu évidemment pour faire entendre ses notes hautes, celui de gauche pour triompher à la fin des strophes avec sa basse chantante ; mais il y en avait aussi qui étaient réellement venus à l'Opéra pour chercher le Seigneur. Après la musique, voilà que chacun se met à déclamer ses prières; l'ennui et le sommeil gagnent l'assemblée; aucun miracle ne se
produit, le jeune homme blond se hâte de lever la séance. Il n*y a qu'un Dieu et un Moody.
Avant-hier, je causais avec Kinnaird (m. p., héritier présomptif d'une pairie) dans un des couloirs de la Chambre haute ; nous avions, Tun et Tautre, le chapeau sur la tête. Le marquis de Lansdowne vient à passer également avec son chapeau : c'est un tout jeune homme. Kinnaird lui dit bonjour et commence conversation chapeau bas, sans que le marquis fasse mine de s'exposer au moindre rhume en se découvrant.
Londres, 13 mai 1875.
Le toast du comte Munster commence à faire du bruit. Il a eu l'imprudence d'accepter une invitation au National Club; c'est un club de maniaques qui se réunissent pour manger du prêtre catholique. Un peu ému de ce qu'il entendait dire, autour de lui, sur la politique de M. de Bismarck» il a prononcé son panégyrique et a pris, comme un témoignage de la sympathie nationale, les applaudissements que cette troupe de fous a donnés à la glorification du KuUurkampf et à ses déclamations contre les hommes noirs. Encouragé par les cris qu'il soulevait, il s'est laissé aller à proposer la politique du chancelier comme exemple à l'Angleterre, en joignant à ses conseils des insinuations alarmantes sur la situation de l'Irlande.
Londres, 21 mai 1875.
La députation irlandaise ayant provoqué devant la Chambre une explication sur les devoirs des ambassadeurs, le. débat est venu hier devant le Parlement. C*est M. Disraeli qui a répondu à Tinterpellation du membre irlandais. Tout en reconnaissant qu'il n'est pas d'usage que les ambassadeurs aillent faire des discours politiques dans les réunions, publiques, il s'est empressé d'ajouter qu'il était trop partisan de la liberté de la parole pour se plaindre de l'innovation qui venait d'être faite. Passant ensuite à l'objet même des observations du comte Munster» il lui a prêté gratuitement l'intention de faire un voyage en Irlande, et il a exprimé l'espoir qu'il pourrait se convaincre, chemin faisant, qu'il n'y avait aucune analogie entre la situation des sujets catholiques de l'empereur d'Allemagne et celle des sujets de la reine. Je ne sais si le comte Munster a saisi la portée du trait, mais il s'en va partout protestant qu'il n'a jamais songé à faire ce voyage.
Conversation bien intéressante, avec lord Derby, sur les chances de l'avenir. Me parlant des derniers événements, il m'a dit qu'il avait bien vu mon émotion sous mes paroles et qu'il avait compris que je pensais ce que je disais.
Oui, tout est fini. Munster, me rencontrant au F(h reign, il y a quelques jours, m'a pris dans ses bras, me certifiant les intentions pacifiques de son gouvernement.
EXTRAITS DES NOTES
Le journal de la vie que j'ai menée pendant les mois de mai et de juin aurait cet intérêt de montrer tout ce qu'on peut avec les vingt-quatre heures d'une journée. Les plaisirs du matin, de la journée, du soir, de la nuit ne m'ont pas moins occupé que les affaires ellesmêmes, et, en définitive, les dîners, les parties de la u saison» , ce sont encore les afiairespour un diplomate qui veut avoir l'oreille et l'œil partout. Ce qui compliquait mon existence de plaisirs et d'affaires, c'était la préparation de la vente de charité de Leicester-Square pourlesCHSuvresfrançaises. A la mort du comte de Jarnac, tout m'était tombé sur les bras ; il a fallu me procurer, en France, des objets à vendre ; en Angleterre, des vendeuses et des acheteurs. Je n'ai jamais rien fait de plus fort que cela. Les boutiques établies à l'ambassade ont été bondées, les dames les plus élégantes de la société anglaise, protestantes et catholiques indistinctement, se sont faites marchandes; l'émulation s'est établie entre elles; les dames du corps diplomatique et celles de l'ambassade se sont mises de la partie avec rage, mes amis de la société avec un vrai dévouement. La foule est accourue ; les royalties ont fait des acquisitions, comme tout le monde d'ailleurs. La duchesse d'Edimbourg est venue en personne, et je puis témoigner qu'elle et le duc se montrèrent très généreux. Elle fut de plus parfaitement gracieuse pour la France
et son représentant. Bref, la vente fut an grand succès social et financier. Ma position a profité du premier et les malheureux du second, car la vente a produit près de 60,000 francs, et il en est resté près de 52,000 aux Œuvres. Ces chiffres n'ont plus été atteints.
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 25 octobre 1875.
J'ai fait route avec Beust. Voici un renseignement pour Klaczko : le comte de Beust, étant encore au service de la Saxe, a été chargé, par Tempereur d'Autriche, tout de suite après Sadowa, d'une mission auprès de l'empereur Napoléon. Il lui a demandé, non de déclarer la guerre à la Prusse, mais d'envoyer le camp de Châlons à la frontière et d'imposer sa médiation. Il a trouvé l'empereur dans un état complet de prostration morale et matérielle. Il n'a pu tirer autre chose de lui que ces mots sans cesse répétés : a Je n'ai pas d'armée. Je ne puis rien faire. »
Théâtre avec Auslin Lee. Veux-tu un drame à truc? On voit un prisonnier qui perce un mur; puis le mur se retourne, le prisonnier est dehors; une lune élec-» trique l'attendait à la sortie, mais le traître aussi ; heu«» reusement, il lui saute sur la tête; néanmoins, il est bien tué une ou deux fois, mais il ressuscite autant de fois, et le fénian, car c'en est un, s'embrasse, dans
Tapothéose final, avec un officier de la reine. On gâche, dans cette féerie, une scène qui pourrait produire grand effet. C'est un Wake irlandais : le mort, exposé dans sa misérable habitation; une vieille sorcière improvise, en Thonneur de sa mémoire, une complainte divisée en strophes; le chœur des femmes, des parents et des voisins, répond àTantistrophe, en levant les bras au ciel avec des lamentations et des chants. Malheureusement, au moment où la sorcière tourne la tête, le mort vide le pot de bière qu'elle s'était fait apporter. Il paraît que, dans la réalité, on renouvelle un peu trop les consommations dans les Wake irlandais. Cela nuit à la majesté de la cérémonie.
Londres, 10 novembre 1875.
Dans la Cité, banquet de London Tavern. Les commissaires de la bibliothèque de Guildhall m'avaient invité comme tous les ans. Très favorablement accueilli dès le début, j'ai été acclamé quand j'ai parlé du Journal qf the proceeding of the common council : « Il commence en l'année 1485 et ne s'arrête qu'à votre séance d'hier. Il est beau de pouvoir suivre, à travers les siècles et pendant quatre cents ans, les délibérations ininterrompues de votre parlement municipal qui, sous tous les régimes, a su conserver le dépôt de ses libertés et qui n'a jamais tenté d'en abuser pour empiéter sur les droits de la nation... » J'avais mis dans le mille.
Il y avait bien cent cinquante personnes, membres de la corporation, docteurs, hommes de lettres et ar-
tistes. Le chaimian, grand commissionnaire en vins de Champagne, m'a porté un loast fort gracieoi comme représentant du corps diplomatique, et il y t joint un éloge du comte de Jarnac. Après quoi musique : quatre messieurs qui chantent ensemble sans accompagnement; c'était à moitié religieux, mais pas sans mérite. Mon tour est venu : je n'avais pas prèva l'éloge de M. de Jarnac, et j'ai dû commencer par quelques paroles émues en son souvenir; j'ai attrapé ensuite l'improvisation que j'avais en poche. J^avaison vieux voisin qui ne buvait que de l'eau ; c'est un des propagateurs du mouvement pour la tempérance, ce qu'on appelle un teetotaler^ explique ce nom qui pourra! Il a fourni le scénario comique, mélangeant le sublime au plaisant et finissant son toast par un verre d'eau. Plusieurs verres renversés lui répondaient en signe de ralliement, mais l'assemblée est demeurée fidèle au good bombars.
Westonbirt-House (1), 14 novembre 1875.
Brouillard et pluie au départ, cela ne fait que redoubler en route. On ne voit rien que le perpétuel miroir des eaux. Il faut croire que tout le pays est inondé, de Londres à Tetbury. Mais l'affaire est de ne pas manquer la station; pluie torrentielle, impossible de rien distinguer ni de mettre le nez dehors. Pas un garde ne se dérange. J'ai eu la chance cependant de descendre à ma station et de trouver la porte. Je n'ai
(i) Château de M. Holford.
ÂiVNEE 1875. 269
rencontré qu'une petite fille qui pleurait et que j'ai emmenée, ne sachant ce qu'elle baragouinait. Elle voulait retourner à Tetbury et le cocher Ta prise auprès de lui. Pendant dix milles, rien que la pluie battante. J'ai deviné la petite ville de Tetbury avec quelques toits pointus et des fenêtres dans le style de la Renaissance. Après avoir roulé une heure et demie, j'arrive au parc, puis au château. Il me semble que c'est un palais. On n'en habite qu'un coin.
Mes deux jeunes amies en longues robes à volants. Après le diner, Evy me joue du Gounod et la sonate qu'ils appellent ici moon light; puis la mère, avec son répertoire italien et son contralto qu'elle manie avec tant d'art. C'est exquis. M. Holford m'a d'abord parlé de sa meute de quarante épagneuls, puis nous avons causé jooor rates, school hoard, en anglais s'il vous plaît, et me voici dans ma chambre. Le vent fait rage autour du grand château. Je vais me plonger dans un lit pour quinze personnes, établi dans une chambre à l'avenant.
Dimanche.
La tempête n'a cessé de faire rage toute la nuit et des avalanches d'eau se précipitent sur le château; cependant il tient bon. Je n'ai encore pu en sortir que pour aller en voiture à Malmesbury. C'est une petite ville à six milles d'ici, où je suis allé chercher une messe dans une petite chapelle de bois, tout contre les splendides ruines de l'ancienne abbaye dans laquelle les anglicans se sont taillé une chapelle. Ces
petites villes anglaises sans fabriques ont leur charme. Les ruines de Tabbaye, avec des lierres, des arcs brisés et de très vieilles sculptures, ont un beau caractère. Puis, j'ai eu le loisir de voir la campagne. C'est un pays de fox hunting, des prairies avec des haies quon peut franchir; partout des barrières qu'on peut lever. Il ne faudrait pas toutefois s'aventurer dans les terres autrement qu'à cheval, à la suite d'un renard; mais alors tout est permis. Singulier peuple adonné au culte du renard; on Tadore six jours de la semaine, mais, le septième, on l'extermine et on s'extermine pour cela : plus rien de sacré, Téglise perd son droit d'asile; le home lui-même n'est pas respecté, et on tue le renard à l'autel ou devant le foyer, dût-on entrer par le toit. Le duc de Beaufort, qui habite Balminton, près d'ici, chasse tous les jours, et si, demain, le temps le permet, j'irai voir, à six milles, le départ des habits rouges, des amazones, des chiens et des chevaux. Quand je dis : si la tempête le permet, il s'agit de moi, car, pour les aulres, c'est le moindre de leurs soucis. Je n'ai pas perdu mon temps au château, depuis ce matin. Tantôt M-"' Holford, tantôt Evy m'ont promené dans ce palais qui dépassera en magnificence celui que vous connaissez. Un Aa/^ haut de trois étages, des serres, quelque chose comme les grands appartements de Louis XIV. La pièce la plus originale est tout entière peinte par M"' Holford, un genre de fantaisie bizarre entre le paysage à la Delacroix et la faïence de Rouen. Quand la mère s'assoit, c'est la fille qui me guide, marchant devant, avec ses longues nattes, son châle jeté sur l'épaule à la mode des pay-
AlVi\£E 1875. 271
ir sannes romaines. Elle est bien gracieuse et semble Il avoir pris des forces; cependant» en y regardant bien, f on craint de voir au travers. Minnie est un peu souf- I frante et se montre peu. La vieille mère est bien distinguée ; on comprend d'où vient la distinction de ses filles.
Lundi.
Soleil radieux. Alléluia 1 puis votre lettre de samedi. La terre est frisée, poudrée à blanc. Je me suis dépêché d'aller reconnaître les lieux. C'est un palais entouré de jardins, avec des eaux, des fabriques, une architecture comme à Versailles et d'un très bel effet décoratif, puis le parc, verdure sans fin, avec des grands arbres en bouquet, qui continue ses ondulations je ne sais jusqu'où.
Lâchasse! Je puis tout à fait dire que j'ai chassé avec l'équipage du duc de Beaufort. C'était tout comme. A dix heures et demie, je suis parti en voiture avec mes deux petites amies et leur bonne grand'mère. Nous avons gagné le meet à six milles, dans le parc d'un voisin. Comme nous approchions, on aper cevait, à travers champs, par-ci par-là , un monsieur en habit bleu, boutons d'or, chapeau rond, culotte blanche, puis, par les chemins, poneys chaises, victorias, enfin tous les enfants et ouvriers des champs, tous se dirigeant vers le meet. Nous y trouvons déjà bon nombre de gentlemen, puis des fermiers qui n'ont pas les moins bons chevaux. Les amis du duc ont seuls son uniforme; quelques habits routes dfi&
chasses voisines. Derrière les cavaliers qui attendent, les grooms avec les chevaux de réserve pour la seconde partie de la journée. Les dames de Téquipage ont ud plastron blanc sur leur amazone. L'équipage arrive enfin. Un premier whip^ devant, en vert, tous les chiens la queue en Tair; le deuxième whip^ c*est le maître des chiens, mais c'est aussi le marqms de Worcester, le fils du duc, qui mène lui-même les chiens. Les cavaliers viennent dire bonjour à chaque voiture. Le duc de Beaufort, qui a cédé la direction à son fils, se plaint de Tabsence de beaucoup de chasseurs qui ont craint les terrains défoncés par la pluie. Une des amazones, dame d'honneur de la princesse de Galles, vient échanger des compliments.
Le signal est donné, la colonne s'ébranle, en route vers le bois où Ton compte lever un renard. C'est un escadron pêle-mêle de cent cinquante cavaliers, de toutes couleurs, gentlemen, fermiers, ladies, giris et presque bébés. Une vraie foule court à travers champs : gamins, soldats en habit rouge, paysans, chacun veut suivre à sa manière. Notre voiture prend une route de côté. Nous voyons la colonne s'arrêter à la lisière du bois, attendant la voix des chiens qui le fouillent. Beaucoup de retardataires rejoignent à travers champs; d'autres observent à distance, dans l'espérance de reprendre la tête si le renard retourne. Quelle chance! Ils viennent à nous. Voilà les chiens et un troupeau de bœufs en déroute, pêle-mêle avec eux. Ils coupent la route à deux cents pas devant nous. La charge arrive, elle se rue derrière nous sur une barrière qui est mise en pièces sous les pieds des chevaux. Comme nous
occupons la route, ou se jette à droite et à gauche, dans les fossés, d'autres prennent tout de suite leur parti et sautent la haie, à commencer par deux petites filles de douze à quinze ans. On arrive à la seconde trace de Tautre côté des champs. L'escadron se disperse parce que les chiens ont perdu la piste! On hésite, on cherche, on franchit la seconde haie; voilà un habit rouge par terre, mais il est déjà remonté quand je m'en aperçois. Une ou deux femmes sautent par la trouée, puis le torrent disparaît.
Et cela recommencera demain et après, et toujours les mêmes cavaliers, cinq fois cette semaine ; le marquis de Worcester n'y manquera pas une fois pendant quatre mois; après quoi, il retournera à son régiment. C'est évidemmentplus qu'un passe-temps, c'est une passion, c'est une institution nationale. Du haut en bas, tout le monde partage cette passion, à commencer par les braves gens dont on brise les clôtures, sur les turnips (1) desquels on fait trépigner cent cinquante chevaux, et toute cette population qui court à pied en criant et trouve moyen d'arriver sans chevaux. La nuit tombe comme j'écris : c'est à peine si lâchasse finit, et chacun revient, ajoutant 6, 7 ou 8 milles à ceux qu'on a galopes dans la journée à travers les champs inondés, par-dessus les murs, les haies et les barrières. Je dois dire que, quand j'ai vu ce départ et cette charge, j'aurais eu grande envie de m'en mettre. Je comprends bien l'entraînement; cependant, tous les jours, pendant quatre mois, c'est raide I
(1) Navets.
Après le luncheon, mes amies me conduisent en poney chaise à la maison du garde, à travers les merveilles du parc. Ici, des serres sans fin, puis un lac, une sauvagerie, des rochers accumulés, il parait qu'ils sont tout fraîchement apportés; le lac est creusé d'hier. Nous arrivons, en écrasant les faisans, jusqu'au cottage du garde-chef. Une meute de trente épagneuls à jambes courtes pour faire sauter les lapins, des amours! Tout cela est si beau et si bien tenu que, au milieu de la campagne, on perd le sentiment de la nature; la main de l'homme est partout, bien qu'on ne l'y voie pas lui-même. Je suis revenu à pied, accompagnant M"' Holford dans sa chaise tirée par un poney.
Je m'arrête faute d'espace et de temps, mais pas faute de matière.
EXTRAITS DES NOTES
J'eus à gérer l'ambassade pendant quelque temps, en novembre et décembre. Je prenais le service dans la plus complète ignorance de ce qu'il pouvait convenir de dire à Londres. Les circonstances n'étaient cependant pas indifférentes; les rapports se tendaient visiblement entre le cabinet conservateur et la Russie. Tout indiquait que l'Angleterre en avait fini avec la doctrine du laisser aller en matière de politique étrangère et qu'elle s'apprêtait à donner un signe de vie ou plutôt de résurrection en Orient. Il m'en coûtait beau-
AlVIVEE 1875. 275
coup de n'avoir rien à dire à Londres; je tentai tout au moins de faire comprendre à Paris la gravité de la situation. Ce fut Tobjet d'une dépêche ou plutôt d'un mémoire que j'expédiai à Paris le 19 novembre : état des esprits et disposition de chaque parti en Angleterre à l'égard de la politique étrangère; l'équilibre européen, les colonies, la question d'Orient, c'est-à-dire l'empire indien, les deux routes qui y mènent, l'une, pour les Russes, par l'Asie centrale, l'autre, pour les Anglais, par le canal de Suez; ce que l'Angleterre tolérera et ce qu'elle ne tolérera pas en Europe et au dehors... Mes observations me paraissent exactes et confirmées jusqu'à présent par l'événement; elles ne manquaient pas, en tout cas, d'à-propos, arrivant cinq jours avant le fameux rachat des actions de Suez, appartenant au khédive.
Je ne m'en tins cependant pas à cet avertissement général et j'expédiai en même temps, sous la date du 20, un avis plus précis qui était fait pour ouvrir les yeux sur l'attitude que le cabinet comptait prendre en Orient, et surtout en Egypte. J'avais reçu, le matin du 20, un mot du duc Decazes qui me demandait de pressentir l'effet que produirait, sur le gouvernement anglais, la vente des actions du khédive à la Société générale. On peut voir, dans ma dépêche du 20 novembre, insérée au Livre jaune français de novembre 1875, les explications que j'obtins de lord Derby ; elles étaient catégoriques et marquaient nettement l'intention de l'Angleterre de ne pas laisser passer en d'autres mains, et surtout dans des mains françaises, les actions du khédive^ si celui-ci était obligé de les aliéner pour
faire honneur à des échéances imminentes. Hais, malgré les instances de mes lettres particulières, pour obtenir l'autorisation de reprendre la conversatioD avec lord Derby, il ne fut rien répondu ni à mon télégramme du 19 ni à ma dépêche du 20, dont je donne ici des extraits :
» 20 novembre 1875.
c( Monsieur le duc,
• tt Le courant de la conversation m'ayant amené, dans mon entrevue de ce jour avec lord Derby, à passer des difficultés financières de la Turquie à celles de rÉgypte, lord Derby m'a dit que le khédive cherchait à hypothéquer ses actions du canal de Suez à la Banque ottomane. Je lui ai alors demandé s'il n'était pas aussi question d'une vente à la Société générale. « Je ne vous cache pas, m'a-t-il répondu, que j'y Cl verrais de sérieux inconvénients. Vous savez quelle Cl est mon opinion sur la compagnie française; elle Cl a couru les risques de l'entreprise, tout Thonneor Cl lui en revient, et je ne désire contester aucun de Cl ses titres à la reconnaissance de tous ; mais recon- II naissez que nous sommes les plus intéressés dans le Cl canal, puisque nous en usons plus que tous les Cl autres pays; le maintien de ce passage est devenu Cl pour nous une question capitale. Je verrais donc, Cl avec grande satisfaction, venir le moment où il serait Cl possible de largement désintéresser les actionnaires (( et de remplacer la compagnie par une sorte d'admi-
AMXEE 1875. 277
^ ce DÎstration ou de syndicat où toutes les nations
' « seraient représentées. En tous cas, nous ferons notre
' ce possible pour ne pas laisser monopoliser une affaire
tf tt dont dépendent nos premiers intérêts. La garantie
<( tt résultant du contrôle de la Porte ne signifie plus
Cl rien aujourd'hui; si nous perdions encore celle que
ce nous offre la participation du khédive, nous serions
u absolument à la merci de M. de Lesseps. La compa-
u gnie et les actionnaires français possèdent déjà 110
ce millions, sur les 200 que représentent le capital des
ce actions, c'est assez, n
ce Après quelques mots de réplique au sujet de la compagnie du canal de Suez, je revins à l'emprunt hypothécaire dont lord Derby m'avait parlé. U m'a répondu qu'il désirait que le khédive n'hypothéquât pas- ses titres, mais qu'à tout prendre, l'hypothèque n'était pas Taliéuation des titres et qu'on pouvait toujours les recouvrer. Il a insisté, en finissant, sur le mauvais effet que produirait, dans les circonstances actuelles, la vente des titres à une compagnie française et, en même temps, sur son désir d'éviter le réveil d'anciennes rivalités, qu'un fait de ce genre ne manquerait pas de provoquer (1). »
Cependant le gouvernement anglais ne perdait pas son temps. C'est le samedi 19 que M. Disraeli, dînant chez M. de Rothschild, se laissa suggérer par lui l'idée du rachat par l'Angleterre. L'idée lui sourit; il convo-
(1) C'est la démarche relatée dans cette lettre qui fut Foccasion du compliment fait à M. Gavard, par M. Disraeli, en pleine Chambre des communes. (Voir plus loin la lettre du 9 février 1876.)
qua immédiatement lord Derby et lord Salisbury : le premier hésita, le second s'enflamma. M. de Rothschild prit Tafiaire à son compte jusqu'à l'approbation du Parlement; elle était conclue dans la journée du 25 et communiquée aux journaux dans la nuit. La nouvelle éclata à Londres, le 26 au matin, avant que le moindre indice en eût transpiré. Ce fut un coup de théâtre à la Dizzy, préparé comme un coup de bourse par Rothschild.
L'ambassadeur (1) revint le 26 au matin.
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 20 novembre 1875.
Diner chez le comte de Beust. Tout le monde noir... Il y avait là le célèbre Burton. Tu as dû le rencontrer dans tes voyages au centre de l'Afrique. Il lui reste la Chine qu'il n'a pas vue ; sans cela, l'ennui le prendrait : c'est sa réserve contre le spleen. Pour le moment, il va faire un tour à Zanzibar. Il connaît le lac Nyanza comme je connais le Bois de Boulogne; il a vécu dans l'intimité des Mormons; il était, hier, en Irlande et, deux mois auparavant, il découvrait des antiquités en Grèce. Il a successivement appris toutes les langues du monde. Il a commencé par les trois dialectes arabes de l'Afghanistan; après quoi, à l'aide de ces trois lan- .gues, il s'est glissé jusqu'à La Mecque. lia reçu, dans
(1) Marquis d'Harcourt.
'^ ses voyages, autant de coups de flèches et de lances •' qu'il sait de langues. Sa flgure est comme tatouée de f cicatrices. Il lui faut dix jours pour s'approprier une * langue. Sa mémoire est à terme; il apprend pour le ' temps qu'il veut; il passe un bail de trois, six, neuf, •' avec Tidiome qu'il avale, et ce gaillard parlait encore I mieux le français que je ne parlais anglais. 1 Je me suis amusé, ce matin, en lisant la nouvelle mésaventure d'un cuirassé anglais. Encore un peu, VIron duke, qui a coulé le Vanguard, il y a trois semaines, Fallait rejoindre au fond de la mer. La perte était imminente, le signal de détresse au mât, les pompes n'y pouvaient plus rien, quand on s'est aperçu qu'on avait simplement oublié de fermer une écoutille. Le plus comique c'est que le navire enfonçait en vue de la côte et de l'arsenal, sans qu'on songeât à lui porter secours, parce que le signal n'avait pas été aperçu et qu'on avait oublié d'emporter de la poudre pour tirer le canon d'alarme. Il faut espérer que la flotte anglaise sera un peu mieux préparée, quand elle partira pour conquérir Constantinople.
Londres, 27 novembre 1875.
Achat par l'Angleterre de la part du khédive dans les actions de Suez. C'est un coup de maître pour Disraeli à l'intérieur. Tout le monde l'acclame, sans distinction de parti. Le voilà bien tranquille pour la prochaine session. Toutes ses faiblesses sont oubliées. Maintenant, au point de vue extérieur, il est certain que c'est le premier pas fait en dehors des pourpar-
lers. L'Angleterre s'est pourvue ; j'ai peine à croire que les autres n'en fassent pas autant. Très bien, dironl-ils, car ils n'ont jamais eu de prétention sor l'Egypte. Mais il n'est pas prouvé qu'on ne va pas lever la barrière qui retenait la Serbie et le Monténégro. Il est probable que l'Angleterre a prévu le cas. Quant à nous, m'est avis de ne pas bouder ; notre mauvaise humeur n'empêcherait rien. Pour ma part, j'ai prévenu des dispositions de l'Angleterre, sinon de la manière dont elle vient d'y donner suite.
Londres, 14 décembre 1875.
J'ai passé, hier, avec Solvyns une soirée, sans beaucoup d'intérêt à la Geographical society. Il n'y a que les Anglais qui puissent écouter, pendant des heures, un journal de voyage dans la Nouvelle-Guinée. L'auteur ni le lecteur ne cherchent à y mettre rien qui puisse empêcher de dormir. Un membre lit d'une voix monotone; un autre marque des points avec une baguette sur une grande carte ; le public féminin surtout éprouve le besoin d'applaudir de temps en temps, on ne sait pourquoi. Un monsieur qui connaît le pays vient ensuite raconter son voyage, ânonne beaucoup et éprouvant le besoin de mettre du sel à son récit, répète souvent les mots de viande humaine. Le tout se termine par un vœu pour que le pavillon britannique flotte bientôt sur ce pays de cannibales. Cela fait comprendre le goût de la géographie chez ces insatiables.
Conversation au cercle avec M. Oppenheim, Torga-
ÂNXEE 1875. 281
nisateur de Taffaire de Suez. Il a suggéré Tidée à ^ M. Disraeli et mis les Rothschild au courant du coup à faire ; ils ont 2,500,000 francs de commission. Il m'a confirmé que lord Derby ne savait encore rien quand il a causé avec moi le samedi.
EXTRAITS DES LETTRES
Hatfield-House(l), 3 janvier 1876.
Lorsque, dans mon existence d'autrefois, je vous quittais pour aller à la campagne, je n*avais qu^une idée, c'était d'en finir le plus vite possible pour revenir au logis. J'éprouve maintenant une impression toute contraire. Me voilà parti, rien ne me presse de revenir, puisque vos lettres m'arrivent aussi bien ici; personne ne m'attend au retour.
Je suis établi dans la même chambre que Tan dernier, même mausolée pour lit, même feu de Vulcain...
J'ai d'abord retrouvé ici les deux fillettes. L'aînée, qui devient presque jolie, toujours avec la même franchise d'allure. En voilà une qui est naturelle. J'ai réussi à me mettre à table auprès d'elle. Nous étions trente-six, et j'étais précisément sous les quatre drapeaux français qui n'ont pas été mis là pour être agréables aux ministres de France. C'est un don de Wellington.
(i) Résidence du marquis de Saiisbury.
Après dîner, la bande se met à jouer des valses. On danse. J'ai fini par faire un tour avec une des Révérendes. II était temps de m'arréler. Je voyais déjà trente-six chandelles : ce des ans Pirréparable outrage. »
Demain, danse avec huit cents personnes. Cela peut avoir du caractère. C*est le yeomanry en jupon. Sans doute chasse dans la matinée. Sois tranquille, je ne me mettrai pas à portée des membres du cabinet ; j'observe plus le chasseur que le gibier. Nous avons ici Eustachc Cecil, le sous-secrétaire pour la guerre. Tu comprends que nous allons retourner jusqu'aux havresacs de Tarmée anglaise.
Le temps est vraiment beau pour la saison, et la promenade sera agréable. Ici , ce n'est pas Tarbre de Tévêque qu'on visite, mais celui de la reine (1). Elle était là, quand on lui a appris qu'elle était débarrassée de sa sœur, ce qui n'a pas dû faire de peine à sa douce personne. Il parait, d'après les dernières publications, qu'elle n'avait pour elle que les qualités morales ; la tête du gouvernement, c'était lord Cecil, le donataire de ce manoir.
Hatficld, mercredi matin, 5 janvier 1876.
D'abord le grand événement que le marquis m'a annoncé hier soir : Lytton (2) est nommé vice-roi des Indes. Pour le coup, je pourrai recommander Ëydin (3)
(1) Elisabeth.
(2) E. R. Bulwer-Lytton, mort à Paris, ambassadeur d'Angleterre, en 1891.
(3) G)nsul général à Calcutta.
â moD aise. Cette nomiDation ne peut se refuser. Pour cinq ans, au moins, notre ami va être le plus grand, le plus puissant souverain du monde ; cent quatre-vingts millions d'âmes à sa merci. De plus, il parait qu'on; refait sa fortune, grâce à un énorme traitement. Hais la pauvre jeune femme pensera bien , dans ses palais asiatiques, à son cher Knebworth et à sa mère quelle laissera ici malade !
J'ai brûlé, hier, toutes mes cartouches et nous avons mis six cents pièces par terre. Inutile de dire que j'ai tiré comme une huître; c'est à y renoncer; aussi bien, à la fin de la journée, je m*aniusais autant à regarder faire les autres. Ce parc, avec ses vieux arbres, est superbe; je ne l'aurais pas ainsi parcouro, sans le prétexte des lapins et des faisans. J'ai causé surtout avec M. Rally, membre du Parlement, Grec d'origine, avec le fils aîné de lady Derby, lord Lyonnel Cecil que je confondais avec un autre , avec un M. Beresford, heir and son de 40,000 livres sterDng de rente, cela se devine tout de suite à Taplomb ; iU deux sœurs ici, des pauvresses, d'autant plus aimables.
Lâchasse finie, je me suis mis devant mon feu jusqu'au diuer. Pendant la journée, le château avait été 4ransformé pour le bal. Tout se fait ici à la baguette et au commandement, ainsi qu'au théâtre. Comme nous étions qurante-six, on s'était partagé en trois tables. Vers dix heures, tout le Hertfordshire a commencé à arriver. Quiconque met une carte au château est invité. C'est à cette fête annuelle que se font les présentations des jeunes personnes qui ne vont pas à
I la cour et à Londres... Le seul improvementqy^ejSLÏ i remarqué c'est la manière de tenir sa robe sous son r bras en dansant. J'ai exécuté quelques quadrilles, voire même un lancier, il faut bien se rendre utile. Martino (1) et sa femme nous avaient rejoints. Les deux orchestres ont soufflé jusqu*à trois heures du matin. Il y avait bien huit cents personnes et presque autant de voitures dans le pays. Le château était éclairé avec des feux électriques.
Mercredi soir.
Nous avons eu une belle journée avec du soleil. La chasse m'a servi de prétexte pour humer Pair tout à mon aise, de prétexte, car j'ai été aussi maladroit qu'hier. Cela me serait égal si je n'avais derrière moi un chargeur qui pouvait à peine dissimuler la hauteur de son mépris. Il ne sait pas que je suis membre de la Société protectrice et que chaque raté est autant de gagné pour l'œuvre. Nous n'étions que sept, aussi n'avons-nous abattu que deux cent cinquante pièces. Le marquis est à Hertford pour le quarter session (justice et finance du comté). Pas grand monde à qui parler.
Martino avait été rappelé à Londres. Voilà maintenant Beust qui court à Knowsley après lord Derby.
A notre rentrée dans la galerie, la bande s'est mise à jouer des valses, et il a fallu m'exécuter. Si je restais quelques jours de plus, je succéderais à Vestris, pas
(1) Chargé d'affaires d'Italie.
286 LN DIPLOMATE A LOXDRES.
pour les lanciers cependant. J'ai réussi à embrouiller tout le monde, mais la gaieté était au comble.
Jeudi.
Encore une journée de chasse et de danse. Poorb chasse, c'est une horreur, plus de six cents pièces pour sept tireurs, sans compter celles qui achèvent de mourir en ce moment. J'ai contribué le moins possible at massacre, encore trop pour ma conscience. Ces journées de grand air me font, en tout cas, beaucoup de bien, quoique la nature soit très peu naturelle en ce pays. C'est à peine si les becs de gaz s*arrétent à rentrée des fourrés. La chasse sans incidents et sans accidents possibles. Un tir au pigeon sur une grande échelle. Le seul imprévu c'est l'apparition du renard; alors des cris affreux, des injures de tous, mais l'arme au bras : la bête est réservée à la haute justice seigneuriale.
Allant dîner, musique sans charme, puis visite des fameux Cecil papers : toute la correspondance de Cecil avec Elisabeth et Jacques I"; l'ordre d'exécuter Leicester, celui d'exécuter Marie, entièrement de la main de la reine. On ne peut trop dire ici ce qu'on pense de cette scélérate ridicule, puisque Cecil était le véritable Elisabeth . Il a flatté ses passions j usqu'au sang, pour qu'elle le laissât régner.
Londres, 10 janvier 1876.
Pendant que je dînais au cercle, survient, dans uo autre coin, Schouvaloff. La conversation s'élève si bien,
pendant qu'il mange et boit, qu'avant la fin elle devient générale. Pour un ambassadeur, il est amusant. Il
' nous raconte ses divertissements à Paris, en 1856, quand Tempereur avait chargé Bacciochi de Tamuser. Au milieu de ces histoires édifiantes, quelques mots
, sur la note autrichienne. Est-ce pour s'en moquer ou
I la soutenir?
La vice-royauté de Lytton est très bien accueillie en général. C'est la vieille tradition de deviner les hommes. A quel âge Pitt, Palmerston, Canning, Gladstone sont-ils venus aux affaires? Ce n'est pas l'élu du seul Disraeli. Derby disait, il y a quelque temps, à Reeve, que Lytton était appelé aux plus grandes missions.
Mort de lord Amberley. Aura-t-il recommandé qu'on le jette au fumier comme sa femme? C'est le fils aîné de lord John Russell. Sa femme et lui avaient pour spécialité d'insulter Dieu et d'élever leurs enfants dans la négation de tout.
Hier, j'ai diné en famille chez les Vaughau : on avait invité à mon intention la fille de X. Des yeux, une langue, une imagination, une tête, une toilette, tout cela avec le diable au corps, un vrai bec de Parisienne, mais une cervelle d'Allemande, greffée d'humour anglaise et de hardiesse italienne. Elle ne croit qu'à sa raison, lit tout, sait tout et ne prend conseil de personne. Elle a commencé par nous dire que tant qu'à épouser quelqu'un, elle aurait voulu Salvini; après Salvini, elle croit à Wagner et à un certain prophète de Wagner, un pianiste allemand, marié à une Grecque et qui a baptisé chacun dei ses rejetons du nom d'un
opéra du dieu-musique. Mademoiselle croit aussi en George Sand. C'est donc qu'elle admire la morale de Lélia et i'Indiana ? Oui , elle est pour la femme libre dans rÉtat libre, et, à cause de cela, elle est Allemande et Allemande avec Bismarck et Tempereur d'Allemagne, Bref, un salmigondi complet. Cela ne se voit qu'en Angleterre. J'ai bien remercié mes voisines de m'avoir procuré ce drôle de spectacle.
Ce matin, une très drôle de lettre de Lytton, très inquiet de savoir comment il doit conduire son éléphant blanc (1), mais très heureux.
Londres, 8 février 1876.
Retour de la cérémonie (2). D'abord, cela ne donne pas envie de rire, ce qui est quelque chose quand on ressuscite les hérauts, le trône, la couronne, les génuflexions, etc., etc. Je suis parti à une heure, à travers les flots du mohy jusqu'à Westminster. Pas de cloches à cause de la maladie de lady Augusta (Stanley). La chambre pleine. On ne voit d'abord que les femmes et guère au Ire chose par ce temps sombre. Je vais siéger au banc des évêques, tout en haut. Au centre, les Justices en perruques comme un troupeau de gros moutons; les manteaux d'hermine à la suite, puis, tout autour, sur les gradins, les pairesses. Vers deux heures, le gaz et les oiseaux se sont mis à gazouiller» On s'est reconnu ; il y avait, juste en face de moi, des-
(1) Quand une chose semble impossible, c'est un éléph&nt blanc.
(2) L'ouverture du Parlement.- -.
diamants qui scintillaient diablement autour d'un cou blanc et, par-dessus, des yeux non moins brillants, c'était lady Ilchesfer et, à côté, lady Lytton. J'aperçois la tète brune de Lytton qui se détache en noir sur un manteau d'hermine ; on ne peut pas ne pas le remarquer. Nous nous sommes retrouvés en sortant ; mari et femme partent le mois prochain.
Revenons à la cérémonie : cela commence par l'arrivée des deux princesses Mary, Mary, duchesse d'Edimbourg, venant par derrière. On les assoit en face du trône, sur le sac de laine. Mary de Teck, pas embarrassée, convaincue qu'elle enlève l'admiration ; l'autre un peu ennuyée de son second rang. Les hérauts, puis l'épée, la couronne, tout cela à reculons et pas un ne tombe! La reine, pas plus majestueuse que de coutume, mais, au milieu de ce silence et de ce respect, elle était encore bien imposante. Elle monte à son trône où le manteau l'attend. Ses deux filles, à droite et à gauche, l'assistent. La princesse de Galles, en face, prend place sur le sac de laine. La reine donne l'ordre de prévenir les Communes. La porte du fond s'ouvre et, du trône, on aperçoit le speaker dans sa chaire. Les Communes se font attendre le temps de raison traditionnel. On entend arriver le flot. Le speaker s'avance à grands pas et la cohue par derrière, avec un grand bruit qui continue tout le temps, parce qu'on s'étouffe à la barre. Le speaker en face du trône, en costume , se tient tout le temps avec beaucoup de dignité.
Le lord chancelier se met à genoux et reçoit, de la main de la reine, le discours qu'il avait d'ailleurs
apporté sous son bras. Il lit, mais pas de : a Oyez, la reine le venll! » Qu'est-ce devenu? Rien de saillant dans le discours, ce qu'on attendait, sauf le nouveau tilre qui va être conféré à la reine pour la souveraineté des Indes, sans doute celui d'impératrice. Cela finit, comme cela a commencé, dans le plus grand silence. Deux petits saints à droite et à gauche et c'est tout. On s'en va à reculons. Je me suis alors trouvé au milieu du flot des pairs et des pairesses, et très flatté de connaître autant de grands de la terre : Aberdare, Vernon, Lytlon, Salisbury qui m'a qualifié d'évêque à cause de mon siège, Carnarvon, Bedford, Brett,puis les jeunes femmes. J'ai retrouvé la marq.uise de Bristol bien agréable et une sœur du duc de Norfolk qui me plaît également. J'ai présenté mes hommages aux deux beautés Ilchcster et Galloway, tout cela dans le tohu-bohu de la sortie. On ne marchait que sûr des pairesses.
Londres, 9 février 1876.
Voici ce qu'on trouve dans le Times ce matin, quand on lit le discours de M. Disraeli à la séance d'hier soir (I) :
« Le 20 novembre, le ministre de France, pas Tam-
(1) a On thc 20"' of nov., thc frcnch minister, not the ambasstdur who was absent, but a gentleman we know and respect higUy, M. Gavard, was absolutely instructed to cali on lord Derby Ivill not say to pump him {laughter), but to feel if Ëngland will tolerate the purchase by thc french Company, i II a été déjà questioD plus haut de la démarche faite par M. Gavard auprès de lord \)cr\i^. (Voir p. 275 et s([.)
bassadcur qui était absent, mais un gentleman que nous connaissons tous et que nous tenons en haute considération, M. Gavard, eut ordre de voir lord Derby, je ne veux pas dire, pour le pomper (rires), mais pour savoir si TAngleterre permettrait Tachât par la Compagnie française... ))
En tout cas, rien n'oblige à enguirlander un pauvre diable de chargé d'affaires.
Londres, 10 février 1876.
Je me suis trouvé, ce soir, à dîner près de M. Corry (1), secrétaire de M. Disraeli. Il m'a promis de transmettre, dès demain matin, mes remerciements au ministre qui y sera, dit-il, très sensible. Il a ajouté : ^ Il paraît que vous avez des amis dans la Chambre, car, après le compliment, M. Disraeli a été interrompu par des Hear ! hear ! » J'ai décidément manqué là le plus beau jour de ma vie. Coquin de rhume !
J'ai oublié de vous parler de la bousculade des MM. PP. quand ils sont arrivés à la barre. Les ministres ont été été enlevés par le flot ; M. Disraeli s'est retrouvé à la porte, trop heureux d'avoir conservé son chapeau, et, pendant ce temps, le docteur Kenealy manifestait au dehors, précédé de la voiture de Mangin, qu'on a laissé venir presque jusqu'à Westminster parce qu'on a cru le reconnaître sous le casque. Il suivait dans un cab auquel le peuple s'est attelé à son retour. Voilà les électeurs de l'avenir I
(1) Baron Rowton en 1880.
Hier, chez lady Cambermere, il y avait speeching hee, jeu d'orthographe, avec trois juges du camp et prix. Ces bous grands nigauds d'Anglais s'amusent à cela avec fureur. Vois-lu M. Lowe, avec ses yeux d'albinos, comparaissant pour épeler : braisé. Il paraît que le mot est nationalisé.
Londres, 10 mars 1876.
Un petit Juif qui élève en grade la reine d'Angleterre et ajoute une couronne à la sienne (1), cela ne se voit pas tous les jours. Je suis donc allé hier au Parlement. J'ai trouvé Dizzy bien faible ; il n'a donné aucune bonne raison, voire même aucune raison ; sa réfutation des objections manquait d'ampleur , mais le tour était bien joué. Il fallait, pour refuser le titre impérial à la reine, méconnaître sa prérogative, compromettre sa situation ministérielle vis-à-vis d'elle, et, considération plus élevée, en épiloguant sur le titre, on paraissait refuser aux populations de l'Inde le droit de cité. Gladstone a répliqué avec plus d'abondance et d'ampleur, sans échapper, suivant moi, au ridicule qui pesait sur toute cette discussion. Cette fantaisie était aussi difficile à défendre qu'à combattre, fantaisie d'artiste et de faiseur de rois chez Dizzy, fantaisie de parvenue chez la reine ; elle croit qu'elle en vaudra plus et que ses enfants se placeront mieux avec le titre impérial. Mon impression est qu'on a grand tort de soulever ainsi le voile qui doit couvrir l'origine des
(1) Il s'agissait du projet déposé pour donner à la reine le titre d'impératrice des Indes.
couronnes. On peut défaire ce qu*on a fait. On ne joue pas avec ces choses-là. On nait empereur et roi, mais il est bien dangereux de le devenir. Il est certain que cette innovation ennuie toute le monde et qu'on saura bien mauvais gré au ministère d'obliger le pays à avaler cette pilule. Comme la discussion s'avançait, les malins ont été dîner pour éviter le désagrément de voter. C'est encore Stafford Northcote qui a produit le plus d'effet avec son accent de bon sens, sa simplicité. Après lui, les murmures ont commencé, puis les divide timides se sont élevés et, après Kenealy, on n'a plus rien entendu. A deux heures et demie, on nous a enfermés pour le vote. Le président a fait la dernière demande, et personne ne s'opposant, on n'a pas eu besoin de faire la promenade dans les lobbies.
Pendant qu'on continuait à délibérer sur tout autre chose» j'ai été m'habiller et je suis revenu chez Mrs Speaker. La Chambre est encore en séance, les MM. PP. y délibèrent en prenant le thé et faisant leurs grâces ; la sonnette les prévient quand il faut aller voter. Il y avait quantité de jeunes filles ; il se trouve que je les connaissais. Par les fenêtres, on voyait glisser les bateaux mystérieusement sans bruit et sans lumière sur la Tamise. Cette soirée était très pittoresque. J'en suis sorti à minuit pour aller diner.
Londres, 12 mars 1876.
J'ai vu, hier, la bonne Mme Lionel (1). Elle a peu d'entrain pour son voyage, dans cette saison de coups
(1) Baronne de Rothschild.
de vent, et je crois qu*elle ne partira pas. Elle m'a raconté le voyage des deux Majestés (1) féminines dans le Norlhumberland. Ëaston Newton, je crois, est le nom du château qu'on a loué. La reine de Naples occupe un pavillon. On a fait acheter à grands prix les meilleurs chevaux de chasse et on en cherche encore d'autres à tout prix. Chaque jour on se rend au meet de l'un des équipages du pays d'alentour, duc de Grafton, lord so and so, etc. Déjà l'impératrice a fait deux chutes, mais, comme elle ne s'est encore rien cassé, elle n'est pas contente.
Aujourd'hui, l'impératrice d'Autriche revient pour aller voir la reine à Windsor. Il y a eu quelque tirage au début. La reine n'a pu recevoir sa visite à l'heure que l'impératrice avait fixée. Celle-ci est partie alors sans attendre le jour de Sa Majesté. Il est évident que c'est la présence de toutes ces Majestés ou Altesses Impériales qui a tourné la tête de la reine ; née reine, elle aspire à un titre de parvenue ! L'effet est déplorable, et le ministère ne se remettra jamais d'un pareil succès. J'en suis très fâché, parce qu'après tout les conservateurs valent mieux pour nous. Rien qu'en comparant le langage de Granville et de Gladstone avec celui de Derby, de Salisbury et de Dizzy, je suis bien décidément tory dans ce pays.
Quand on ne rencontre pas une reine avec ou sans sujets, on bute sur un prince en disponibilité. Ce matin, j'étais arrivé, un peu avant le gros de la tempête à Farm-Street (2). Voici venir un grand homme
(1) L'impératrice d*Aulrlche et la reine de Xaples.
(2) Eglise des Jésuites.
à regards farouches qui va droit au premier banc, suivi de deux tournures d'aides de camp à moustaches affilées avec la cire hongroise. Des signes de croix multipliés au commencement et à la fin, mais, à cela près, pas plus attentif à la messe que ne le serait un lion dans une cage. Il se lève, agite ses bras, regarde où il daigne, puis il part de même avec ses aides de camp qui se précipitent. Il a Tair de menacer le ciel parce qu'il tombe de Teau sur une Majesté qui ne peut même pas se dire déchue. C'est don Carlos. La figure est assez belle, mais l'expression est dure et méchante.
Londres, 14 mars 1876.
L'orage de dimanche a mis au grand jour les relations aigres-douces de l'impératrice (I) et de la reine qui aspire à l'être. Je vous ai dit, je crois, que l'impératrice ayant à son arrivée proposé une heure pour sa visite et la reine en ayant indiqué une autre, Dianechasseresse est partie sans attendre. La chose devait se réparer dimanche, mais entrevue très courte. Diane est partie sans vouloir lunchcr, malgré l'orage, malgré l'heure du service; le ciel, pour l'en punir, a déchaîné les vents comme contre l'invincible Armada, Le train arrêté sur la route, pour ne pas mourir de faim, on a dû emprunter à un chef de station son luncheon. Pas plus de chance avec Derby. Elle lui avail assigné dimanche. En digne ministre de la reine, il répond : u Pas possible, je vais à la campagne. ))
(1) L*impératrice d'Autriche.
J*ai troui/é, hier, au club, Schouvaloff. II y a toujours quelque chose à retenir des divagations de sa conversation. Il en ressort que Bismarck a, dès Torigine, poussé à Tintervention dans les provinces insurgées. Schouvaloff est pour l'intervention austro-russe. La partie fantastique de la conversation a roulé sur les forces navales de TAngleterre et les moyens de Ten* vahir.
Londres, 16 mars 1876.
Hier, je dînais à côté d*une fort aimable, mais fort grosse lady, qui m'a demandé à la fin de Taider à se lever de sa chaise... n Voilà, m'a-t-elle dit, où en est une reine de beauté. » C'était en effet la duchesse de Somerset, reine de beauté au fameux tournoi de lord Eglington. Elle est sœur de lady Dufferin. On voit, du reste, qu'elle a été belle. Sa conversation ne manque pas d'intérêt. Elle a seize petits-enfants, m'a-1-eIle dit, puis elle s'est repris : dix-neuf. Elle en avait oublié trois. Le duc de Somerset avait sa plaque de la Jarretière : on le croirait un bon bourgeois, si l'on ne savait qu'il publie des livres pour renier le principe de toute religion.
Londres, 19 mars 1876.
Au banquet de la Cité, quand le lord-maire a fait une allusion au titre d'impératrice, on a crié : « Queen! QueenI » Cette manifestation est très extraordinaire dans ce pays.
Londres, 9 mai 1876.
Je lisais, hier soir, une histoire bien drôle sur un fanatique Orange man du Parlement de 1832. Seul avec un acolyte, il a fait diviser la Chambre dix-sept fois, sur une loi insignifiante, diviser, c'est-à-dire voter en allant les uns dans une chambre à droite, les autres dans une chambre à gauche, pour se faire compter à la sortie : en moyenne, vingt minutes. Entre chaque épreuve, le fanatique venait demander pardon, mais déclarait qu'il ne pouvait faire autrement, s'étant juré de retarder le bill par tous les moyens. Alors Palmerston et quelques autres essayaient de disserter sur sou cas de conscience et de lui prouver qu'il pouvait, sans manquer à son serment intérieur, laisser la Chambre s'aller coucher à une heure raisonnable. Mais non. Enfin, après la dix-septième division, la loi a été votée, et on s'est séparé à quatre heures du matin. Le terrible homme s'est encore excusé, promettant de ne plus refaire de semblables serments. Vous croyez qu'on lui en a voulu? Pas du tout : cela a été l'origine de sa popularité. Voilà bien un Anglais et les Anglais! Lu aussi une lettre très fière de Mac-Aulay aux électeurs de Leeds dont il sollicite les sufirages. Rien du mandat impératif. Il établit le principe de la division du travail. Vous choisissez un législateur comme un médecin. Le choix fait, il faut s'en rapporter à lui parce qu'il s'y entend mieux que vous.
Schouvalofi* m'a cité un bon mot d'un général prussien pour justifier les coups administrés aux soldats :
298 L\ DIPLOMATE il LOXDRES.
it Que voulez-vous ? die Canaille hahen studirt (les canailles ont étudié), n
Londres, 13 mai 1876.
Prussia House. — Les secrétaires n'avaient pas de poudre, mais des culottes. Ils attendaient Timpératrice Augusta. On nous a parqués dans un salon et j*ai cuit dans mon jus (comme nous disons élégamment) jusqu'à la fin de la soirée, ne voyant guère que le dos de mes collègues ou de leurs épouses se poussant, aspirant à avoir un regard ou une parole de la Majesté. Ma réserve modeste ne me coûtait guère, comme vous pensez, et j'ai pu silencieusement contempler les fabuleux diamants d'Augusta. Il faut croire que ce sont ceux de la maison de Hanovre. Du reste, poudrée, peinte, avec perruque noire et de belles paroles : a Ces chaises, mesdames, ont Tair de vous reprocher de ne pas vous asseoir. )) Voilà comme on dit : (c Asseyezvous )) à la cour de Prusse. Ces dames se sont bien gardées de profiter de l'invitation. Il y a une série de phrases aussi simples et aussi profondes. Cela avait commencé, dès le matin, à propos des machines scientifiques.
Beust, auquel elle a demandé son avis sur l'Exposition, après lui avoir développé le sien, lui a répondu que cela lui avait fait Tefiet d'une promenade-concert, moins la musique. II est le seul qui sache s'en tirer ; il rachète ses courbettes en ayant l'air de se moquer des Majestés. J'ai retrouvé ma très jeune amie Maud (Cecil) ; elle devient jolie. C'est ce qui me reste dans le souvenir de ma soirée.
J'ai ainsi une série de plaisirs. C'est une existence honteuse pour un homme de mon âge, d'autant plus qu'on perd le fil des travaux sérieux. Je ne fais rien, je n'apprends rien...
Londres, LockÎDge-House, 28 octobre 1876 (i).
Voici les personnages : Loyd Lindsay et sa douce jeune femme toujours avec son petit fonds de tristesse ; Mme Holford et la belle Alice ; sa mère et lady Mary Crawford qui vont partir pour l'Italie ; lady Alice Ayre et son mari ; Morley (2) et sa jeune femme, également en partance pour l'Italie; lord Overstone, qui reste. C'est uniquement la famille, et je respire à l'aise dans ce milieu. Rien sur la route : des champs sans arbres sous le brouillard, un village qui a bien sa physionomie rustique.
J'arrive au château à la nuit. Le chemin disparait sous les grands arbres dont j'aperçois les troncs; de vives lumières reflétées sur l'eau percent l'ombre j Enfin, le chemin tourne et je me trouve devant ce que je croyais d'abord une vaste fabrique, avec du feu à toutes les fenêtres dont les lumières ricochent sur un bassin. Mais non, c'est le château dont je ne distingue absolument rien. On arrive d'abord au Hall, haut de deux étages, tout en bois et décoré de belles tapisseries. Pendant que je cause avec le colonel Lindsay, j'aperçois une tête à la baie du second, ou bien j'en-
(i) Domaine du colonel Loyd Lindsay, maintenant lord Wantage.
. (2) Le CQmte Morley, qui avait épousé miss Holford.
iends frôler des robes sur la galerie au-dessus de ma tête. La belle Alice prétend que c'est un endroit bien dangereux pour les lunes de miel, car on voit et on entend tout d'en haut. Tout en causant, je devine un grand Murillo, le pendant de V Assomption. La Vierge et TEnfant ont été découpés par les moines pour les sauver des Français, mais pas des Anglais qui ont acheté le morceau et Tout vendu à lord Overstone. Restaient les garnitures d'anges ou plutôt d'Amours qui forment le bas du tableau; ils n'ont pas échappé au maréchal Soult; mais, après de longues années d'attente, le second morceau a rejoint le premier, et ils se sont raccommodés sans qu'il y paraisse. J'attends le jour pour juger le tableau et me rendre compte de ce que je n'ai pas vu ce soir.
Vendredi matin, 29 octobre 1876.
J'ai commencé, ce matin, par reconnaître les lieux. J'avais dit, hier, que la maison ressemblait à une grande fabrique éclairée par mille feux ; en effet, on ne s'est jamais mis en frais d'architecture, mais tout est parfait à l'intérieur. Les jardins, dans le suprême du genre avec cascatelles, tous les dix pas ; le parc, c'est Woburn ou Hatfield avec plus de mouvement de terrains; toujours ce naturel artificiel et cette monotonie dans la fantaisie, enfin la main de Thomme partout. Cela dit, tout est d'une superbe opulence, des bandes de cygnes sur l'eau, des troupeaux de bœufs dans les prairies, un potager où je me suis promené en voiture» un second parc après le premier, avec un
château qu'on donne au colonel Lindsay, père de la jolie Violet (1) ; deux villages, un à chaque extrémité du parc , entièrement bâtis par Loyd Lindsay , vrais villages de Trianon; des écoles offertes par lui qui ne laissent plus rien à faire à TÉtat, et son pavillon qui flotte sur cet empire au haut d'un mât. Voilà ce qui s'appelle occuper sa place sur la terre, surtout quand on est doublé d'un beau-père qui en a cent fois autant.
Oui, mais pas d'enfant, et on aime savoir à qui on laisse ce qu'on possède. Si vous aviez vu la joie de M*"' Holford en me disant aujourd'hui qu'elle allait être grand'mère.
Je partirai à une heure; je serai à Londres à quatre heures, et à Gunnersbury pour diner. C'est bien s'agiter; il faudrait, au contraire, se tenir oi^l'on est bien; mais je n'ai jamais vu un homme aussi enragé que moi pour toujours laisser ce qui devrait le mieux lui convenir.
Gunnersbury Acton (2), 30 octobre 1876.
Samedi soir. Me voici à Gunnersbury. Comme installation matérielle, c'est supérieur à tout ce que je connais. On s'y plaît, tant on y est bien. C'est l'idéal, le triomphe du bien-être. Imaginez-vous une chambre où l'on trouve tout, y compris une bibliothèque en trois langues, avec tous les cabinets imaginables. Mais ce qui me touche encore plus que ce bien-être, c'est la cordialité avec laquelle le mari et la femme m^ac-*
(1) Maintenant marquise de Granby.
(2) Résidence du baron Lionel de Hothscbild,
cueillent. Ils s'excusent de m'avoir invité pour me trouver seul avec leurs enfants, et c'est précisément cette intimité qui me réchauffe et me touche. Que n'inventera-t-on pas demain pour m'occuper? Singulier sort! Hier sous le toit de lord Overstone, aujourd'hui sous celui de Rothschild. Je tiens de ce dernier qu'Overstone est le plus riche particulier du inonde. Il lui donno huit millions de revenus. J'avais envie de lui demander : « Et vous? »
Dimanche.
Ce matin, visite aux beaux cèdres, aux pièces d'eau, aux canards. Histoire de quatre cygnes chassés successivement de chacune des pièces d'eau par les premiers occupants. Ils émigrent d'eux-mêmes jusqu^à ce qu'ils trouvent une eau hospitalière. Ils y sont enfin parvenus, mais voilà qu'ils troublent le fond. On croit sentir des exhalaisons, et, ce matin, je trouve un jardinier sérieusement occupé à parfumer l'étang avec une eau de violette. A onze heures, un brougham me conduit à la messe à Chiswick, puis promenade avec le baron, dans sa petite voiture, et repromenade. On voulait me faire conduire chez la duchesse de Cleveland, j'ai refusé
Gunnesbury» 31 octobre 1876.
Nous avons réuni, hier, ici, toutes les puissances de l'Angleterre : le capital, c'était notre hôte; le gouvernement, BeacoDsfield; la presse, Delane; l'opposition» Villers; et, pour faire galerie, Menabrea, etc. Il est
ANXÉE 1S76. 303
vrai que les puissances n'ont guère causé qu'entre elles. A la vue du Premier, Delane, qui ne Ta pas beaucoup ménagé ces temps derniers, s'est retiré dans un autre salon ; mais le Premier s'est empressé de l'y aller trouver, et je pense que nous verrous, dans le Times de ce matin, le résultat de la conférence. J'ai su, par le baron, que Dizzy était fort satisfait, que l'armistice est accepté et qu'il ne doute aucunement du résultat, les intentions étant acquises à la paix. Ce qui est certain, c'est que Rothschild m'a paru disposé à envoyer des ordres à toutes les Rothschilderies d'Europe.
Retour en ville. C'est L. de Rothschild qui me ramène dans son phaéton. Tous les cochers d'omnibus nous saluent. Il paraît qu'il leur offre annuellement un banquet. Bon moyen pour n'être pas accroché en route.
Londres, 2 novembre 1876.
Au club, le marquis de Salisbury est venu silencieusement se mettre dans son coin tout seul; je lui ai lu la lettre du duc de Broglie en réponse à ses compliments; il m'a demandé à la garder, et, ce matin, il me l'a renvoyée avec le mot que voici :
t 3 novembre 1876. India office.
tt Mon cher monsieur Gavard,
tt Je n'ai pas pu vous trouver à i'Atheneum pour vous remercier de m'avoir permis de lire cette lettre
si intéressante de M. le duc de Broglie. Elle donne beaucoup à penser. Ce qu'on appelle la libre pensée en France est vraiment un phénomène mystérieux et terrible.
tt II ne faut pas juger par les journaux d'ici, par le Times surtout, de Topinion anglaise sur les affaires de la France. On ressent ici une sympathie bien vive pour les efforts et la lutte presque désespérée des conservateurs.
tt Croyez, mon cher monsieur Gavard, à mon amitié dévouée.
Cl Salisbury. »
(La lettre est en français.)
Londres, 8 novembre 1876.
Salisbury à Constantinople (1)! Je n'étais pas loin du numéro gagnant hier, je dois même dire que j'y croyais plus que je ne l'ai dit. La nomination ne sera pas agréable à la Russie. C'est la politique tory qui l'emporte : la méGance de la Russie, presque le désir d'en venir aux coups, à la condition de maintenir la lutte à portée des canons de la flotte; occupation du Bosphore au premier signal. Pour l'Egypte, il est inutile de se presser, si on tient Constantinople. Voilà évidemment l'homme qu'il fallait pour faire échec à Iguatieff; mais, nous, qui pouvons-nous envoyer? II n'y a absolument que le duc de Broglie de possible.
(1) Le marquis de Salisbury fut envoyé à Constantinople comme premier plénipotentiaire à la conférence chargée de reviser le traité de San Stefono.
AXNÉE 1876. 305
Il y a deux hommes dans Salisbury, Thomme simple, charmant, que tout le monde connaît quand on cause avec lui en tôte à tête, et Torateur amer, violent, qu'on entend dans toutes les assemblées où il prend la parole. Lequel va s'asseoir à la table de la conférence à Coustantinople?
Londres» 17 décembre 1876.
M'avez-vous quelquefois entendu faire la plaisanterie qu'au lieu de disestablish TÉglise anglicane, Gladstone et autres feraient mieux de disestablish les consonnes redoublées qu'on ne prononce pas, les syllabes entières qu'on enjambe pour arriver à l'accentuée. Voilà sérieusement que le dernier hoard school de Londres fait un appel à tous les board schools, pour demander au Parlement une réforme de l'orthographe, comme on règle les poids et les mesures. C'est un symptôme de plus du mouvement centralisateur qui se produit dans les choses et dans les esprits et qui tend à ramener l'Angleterre à notre niveau politique.
Solvyns me complète, par une histoire allemande, mon mot sur le disestablishment des consonnes. On demande en Allemagne le nom d'un Anglais en voyage et l'on répond : Er heisst Schmidt aber das schreïbt sich Douglas. (Il se nomme Schmidt, mais cela s'écrit Douglas.)
AWEE 1877
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 22 janvier 1877
Hier, j'ai dîné avec le Dean (I) et sa sœur, celle qui s'est convertie au catholicisme, à l'exemple des Sœurs de Cbarilé qu'elle avait vues à l'œuvre en Crimée. Il parait que ces saintes filles faisaient tout le gros ouvrage, pendant que miss Nightingale se réservait pour les grands blessés et pour la réclame.
Il y a autour de moi (2), pendant que je vous écris : le cardinal dans un fauteuil, lisant une revue; tout contre, Darwin pas trop l'air singe: deux ou trois vieux qui ronflent; un peu plus loin, Emly, qui rit tout seul en lisant une vie très mordante de Dizzy; près de l'autre cheminée, le directeur de la National Gallery; à une des tables, écrivant, Leighton, leur seul peintre. Dans la chambre où l'on joue, la partie est engagée entre Hayward, Solvyns, TroUope, Forsler. Je passe les évoques que je ne connais pas. Quant à moi, je prends une tasse de thé sur une petite table à côté de
(1) Stanley, Dean de Westminster.
(2) A l'Athcneum.
celle OÙ j'écris. Cela soutient quand j'ai oublié de déjeuner... Voilà Murchison, le médecin, qui traverse la salie; puis le pauvre Delane; il se traîne, ce n'est plus lui, il va échouer sur un fauteuil; Wade, retour de Chine. Je n'en (inirais pas si je laissais le protocole ouvert.
Londres, 2 février 1877.
Hier soir, Schouvaloff m'a lu sa dépêche rendant compte de son entretien avec lord Derby. Celui-ci lui avait exposé la manière dont l'Angleterre prend les choses. Je rentre chez moi, je refais la dépêche et je la renvoie à son auteur, en lui disant que je venais de l'acheter pour cent livres. Il me la renvoie immédiatement, avec deux additions de sa main, qui témoignent de la parfaite exactitude du reste...
Le dîner chez Reeve était intéressant. Wade, le ministre, qui revient de Chine après sept ans de résidence, m'a fait faire un vrai voyage en Chine, répondant à toutes mes questions. Ce qui met l'étoufibir sur les masses, c'est le système d'éducation. On épuise toutes leurs facultés à leur faire apprendre les livres de Confucius, après quoi, elles n'en peuvent plus, et, quand il faudraitraisonner, elles se souviennent. Du reste, nous allons les voir envahir le monde avec le charbon et le travail à bon marché. Il suffirait d'un Pierre le Grand pour triompher des usages et des préjugés, et pour lancer ces deux cents ou quatre cents millions d'êtres dans la voie du progrès. Motley pérorait de l'autre côté, sans beaucoup de tact, sur la justice du retour de l'Ai-
sace et de la Lorraine à rAIIemagne; Villîers lui tenait tête; je ne faisais pas semblant d'écouter, mais je l'ai remercié après ; c'est le frère de Clarendon.
Il y ai/ait Grant Duff, personnage politique, qui donne ses œuvres reliées en reliure pleine.
Londres, 21 février 1877.
Arrivé» hier soir, au Parlement, à cinq heures, j*en suis sorti à minuit. Toujours un peu les mêmes discours, et je ne vois pas qu'on soit plus avancé après ce torrent de paroles. Ce ne sont pas, à vrai dire, des discussions parce qu'on ne croise pas le fer. On lâche, au commencement de la soirée, un discours qui va atteindre quelqu'un de l'autre côté; celui-ci riposte, mais c'est un troisième qui relèvera le gant. Quand un orateur a parlé, il peut s'en aller, et c'est ce qu'il fait pendant qu'on lui travaille les côtes. J'ai entendu Salisbury, c'est le plus orateur : une parole à e£fet et absolument naturelle; on sent la passion. Beaconsfield, rien de naturel, au contraire, rien que de l'art, une adresse extrême, se jouant des difficultés, sans le moindre scrupule à l'égard des faits et de la vérité. Il m'a fort amusé, d'abord par des passages téméraires où il a successivement mis en jeu la France et l'Ailemagne, rappelé la guerre de 1870 et la conquête de la Prusse en 1807, à propos de l'intégrité et de l'indépendance des nations. On ne savait pas s'il fallait rire ou pleurer, puis il a repris son discours de Guildhali; en changeant le ton, en déplaçant l'accent, il en a fait un
agneau. Moi qui Tavais entendu lion à la Cité, j*ai particulièrement apprécié ce bon tour.
Vers dix heures, je suis ailé chercher Schouvaloff, qui se morfondait au pied du trône et je Tai ramené dans la galerie où je lui traduisais comme je pouvais les passages à sensation. Pour ma peine, il m'a fait part d'une conversation de premier ordre qu'il venait d'avoir avec lord Beaconsfield.
Londres, Î2 février 1877.
Banquet de la Chambre de commerce I La réunion a eu un caractère plus important que je ne l'avais espéré. Salisbury a parlé avec beaucoup de charme, et, dans le compte rendu de sa mission, il a donné à entendre ce qui se fait actuellement, ce dont Schouvaloff m'avait prévenu hier. Echange de compliments les plus courtois et les mieux tournés avec Forster. Il faut lire ces deux discours qui sont des modèles du genre. Qu'on sache, en France, que ce sont les deux premiers orateurs et les deux extrêmes opposés : le commoner presque radical et le tory ultra. C'était charmant, du meilleur goût, toujours sur le ton de la plaisanterie et toujours 1res sérieux au fond. Mais voilà qui devient plus grave : Forster me prend à partie, et l'éloge de la France commence, admiration pour son énergie, sa patience, sa possession d'elle-même, chaque mot souligné en me regardant. La terreur me prend. Il faudra répondre; or, si je dis un mot de politique, je suis perdu; mon siège est fait; si j'y change quoi que ce soit, comment m'y retrouver? Pas le temps de réflc-
chir, des voisiDS très aimables m'entreprennent sur toutes sortes de sujets. Enfin, le moment est venu, me T/oilà sur mes pieds. Mon voisin, Salisbury, me dit qu'il va avoir bien du plaisir à m'entendre. Je m'en suis tiré, les raccommodages se sont faits.
Salisbury très cordial. Vous ai-je dit que je lui avais envoyé, le matin, une correction importante pour son discours de mardi? J'avais entendu autrement que tous les journaux. J'avais raison. Nous avons causé de son entrevue à Berlin avec Bismarck : une heure et demie pendant laquelle le chancelier a parlé tout le temps avec une verve, une crudité, un esprit, une grossièreté sans pareils, mais chaque mot marqué au cachet de l'homme supérieur. Cependant, rien de ce qui le préoccupe le plus : il n'a parlé ni de la France ni du Pape. Lequel des deux le chancelier vise-t-il en ce moment? Il fait des offres indirectes à la façon de Biarritz, à tout venant, même à l'Angleterre, à laquelle il offre rÉgypte en restituant à la Russie les bouches du Danube. Tout le monde résistera-t-il à la tentation? C'est l'Allemagne qui a fait échouer la conférence, en persuadant aux Turcs que l'armée russe ne pouvait tenir campagne. » Mais enfin, demandai-je, s'il engage la partie, n'aurons-nous pour nous que le bon droit? — Vous êtes irréprochables et vous savez mon senti-^ ment, mais ce n'est pas le gouvernement qui décidera, ce sera l'opinion. Vous en avez le sentiment ou le pressentiment comme moi. Cherchez là vos renseignements, î) — C'est là ce que je ne cesse de dire.
Londres, 8 avril 1877.
Solvyns vient de passer trois jours charmants à la campagne de Lewson Gouer, frère de lady Georgina. Voilà Gladstone qui arrive avec sa caisse, son parapluie et sa hache; oui, sa hache, pour abattre des arbres. Heureusement, il a fait grâce aux cèdres du parc, et on a pu lui livrer une fulaie voisine. Du reste, hôte merveilleux, intarissable : une variété, un intérêt incomparables dans sa conversation.
Hier, s'est terminée, à minuit, la lutte pédestre entre les hommes qui marchent depuis six jours et six nuits Tun contre Tautre. C'est le dernier mot de la brutalité. On se tuait pour aller à leur rencontre. Il est vrai qu'on avait Tespoir d'en voir au moins un expirer avant la fin.
Londres» SO mai 1877
Hier, au cercle, ballottage; c'est assez drôle. Je n'avais pas encore assisté à pareille cérémonie. On discute les noms des candidats, personne ne les combat, au contraire. On n'est que neuf présents. On vote et le candidat est blackboulé. Chacun se regarde, je n'ai pas dit que j'avais vu le farceur qui a mis la boule fatale.
J'ai passé deux heures hier à Burlington. Cela m'a un peu réconcilié avec notre Exposition. S'il y a trop de nudités chez nous, ici pas une seule, pas un tableau sérieux, pas un essai de lutte; le dessin, le style font absolument défauts Ce n'est vnnmcnt pas la peine de
313 rX DIPLOMâTE â LOXDRES.
peindre. Rieo nVgale la paérilitê des sa jets que U Daîve soUise da publie qai se pâme d*aîse. C*étaît joar de holiday. Foale éoorme, pas aoe miss, sortie de derrière son comptoir, qui ne fût là, mettant des notes sur son livret.
Un fusil gigantesque et vertical, un scbako, un bavresaCy an sabre ; c^est a La garde meurt et ne se rend pas n , par le frère du duc de Sutherland.
Londres, 27 mai 1877.
Admirable journée, hier, de dix heures à neuf heures du soir, au grand et bon air, avec un doux soleil. D'abord trois heures au pas cadencé de quatre chevaux, puis de quatre autres encore, toujours même robe. Mon vieil ami Henri Lacaze n'aurait pas conduit plus en mesure et plus lentement, mais pas de regrets quand, du haut de son mail, on contemple la campagne anglaise. Après être sorti enfin, si toutefois on en sort, des maisons de Londres, du côté des lacs que vous connaissez, c'est un parc qui commence et ne s'arrête que pour faire place à de gros bourgs, jusqu*à Waterford. Je me récrie et je m'attends à ce que nous trouvions la campagne des Brett (1), engagée entre un public house et une amorce de rue; mais rassnrëzvous, c'est un coin de prairie enfoncé entre le parc de lord Clarendon et celui de lord Ëssex, deux domaines considérables immobilisés depuis le roi Harold; personne n'y touchera jusqu'à la consommation des
(t) R. H. sir fir«>,tt, Judgc or appeal.
siècles, OU jusqu^à TavèDement du suffrage universel dans ce pays. Rien que de la verdure et des arbres ; au bas, le canal où passent des bateaux silencieux et la rivière. Une eau rapide, claire, sur fond d'herbes, encadrée d'arbres datant du déluge. On passerait sa vie à la regarder couler. Personne que des oiseaux pour vous voir, et aussi des lapins, et aussi des truites. Promenade dans le parc Essex ; par une avenue de hêtres séculaires, large comme un boulevard et demi, on arrive au vieux manoir style Tudor. Nous rencontrons des volontaires qui tirent à la cible, puis un cricket match des habitants de Waterford : c'est leur parc, moins l'entretien. Nous revenons par le parc Clarendon, encore un manoir antique avec tout le confort moderne. De loin en loin, dans ces beaux parcs, un cottage riant pour un cadet. Quant aux habitants du pays, ils ont, pour se promener, à défaut du parc et si le lord n'est pas généreux, le grand chemin qui n'en est pas un, Dieu merci, pour le voyageur qui goûte le pittoresque, un chemin étroit bordé de très beaux arbres qui appartiennent au landlord et dont il disposée sa guise. Les habitants ont seulement la permission de passer et d'entretenir la route.
Mais revenons à notre villa à un étage, ouverte sur un tapis de verdure qui se prolonge à perte de vue derrière un potager avec des pommiers en fleur. Je crois que je n'avais jamais rien vu de pareil. Quelle ravissante fleur avec un mélange de blanc et de rose, quel teint ! On se promène aussi en bateau sur le canal. Enfin, il faut se remettre en route toujours avec les quatre alezans. Notre cocher parait un peu rustique
quand il n^est pas sur le siège. Il a douze alezans semblables et soixante-quinze juments dans sa terre. Elle rapportait 1,200,000 francs à son père, mais celui-ci a fait des bêtises, ce n'est plus que 300,000. Il est vrai que le (ils a d'autres ressources, mais il a aussi fait des bêtises, entre autres celle d'épouser une rien du tout dont il est séparé et, comme il est catholique, il ne peut divorcer, voilà le guignon. C'est une proie réservée à quelque autre aventure sénile. Cet original, avec ses cent chevaux, habite un trou dans Manchester-Street. Je n'y vivrais pas vingt-quatre heures. Il est vrai qu'il a château sur château.
Londres, 2 juin 1877.
Conversation avec Salisbury. Il est inquiet, il croit que nous serons attaqués avant l'hiver. Rien de plus légitime que la dissolution (I), mais, pour manœuvrer avec la démocratie, il ne faut pas. être nourri dans les traditions constitutionnelles... L'Angleterre laisse faire en Orient pour veiller en Occident. Les Russes sauront-ils s'arrêter à temps ? La main qui les a poussés à la guerre ne les poussera-t-elle pas à quelque autre imprudence ? Se contenteront-ils de ce qu'on leur abandonne ?
Londres, 4 juin 1877.
Le dîner (2), hier, a été vraiment charmant. Une jolie maison sur Sloane-Square d'un côté et la salle à manger par derrière, avec porte grande ouverte^sur une
(1) En France.
(3) Chez sir Charles Dilkc.
terrasse dallée en faïence avec fond de grands arbres. J'étais entre Leighton et lord Granville, puis Aima Tadema, Barington, chambellan de la reine, puis un poète, puis nécessairement un rédacteur du Times, puis Martino, tout cela chez le champion du radicalisme. Le dîner très bon, avec des asperges comme des arbres, il y en avait toute une forêt, et des fraises également monstrueuses. Pendant qu'on mangeait et causait, les étoiles se sont levées et se sont mises à nous regarder, sans qu'on se doutât que la nuit était venue, tant il faisait doux. Je n'ai malheureusement pu suivre toutes les conversations qui se croisaient. La plus amusante a été ma discussion avec Leighton sur les Nocturnes de la Grosvenor-Gallery. Je l'ai fait parler en toutes les langues et je lui ai administré dans la mienne des rebuffades qui flattaient singulièrement son amour-propre aux dépens de la cause qu'il défendait. N'oublions pas que notre aimable hôte est allé brûler à Leipzig la jeune femme qui m'avait fait les honneurs de sa table la première fois que j'ai dîné chez lui. Cela m'a bien gêné pendant quelque temps, mais je ne me flatte pas d'être plus fidèle que les maris au souvenir des femmes mortes et brûlées.
Londres, 28 octobre 1877.
Cette nuit, comme je venais difficilement de m'endormir, vers une heure : Pan, pan! pan, pan, pan! comme chez Macbeth, la nuit. Bon, c'est une dépêche, on la mettra dans la boîte. A demain matin. Mais non, cela continue. Je vais à ma fenêtre et je vois la police
qui cogne chez le voisin. Une demi-heure après, cela durait encore avec le même entrain. Je suis sûr que personne ne dormait plus dans la rue. La patience finit par m'échapper et je descends. « Qu'est-ce donc? — Le voisin n'a pas fermé son volet du rez-de-chaussée. — Mais la maison est vide. — Cela ne fait rien, on doit fermer )) , et les voilà qui cognent de plus belle. Il n'y a qu'en Angleterre où Ton réveille toute une rue pour un volet ouvert.
Hatfield, 6 novembre 1877.
Me voici, après trois ans, de retour dans ce château; au lieu de Hazel (noisette) Room, j'habite Hornbeam (charme) Room. C'est un peu plus près du ciel; tous les autres étages sont occupés par les représentants des grandes puissances. J'ai fait route avec le marquis de Salisbury, arrivé au chemin de fer à la dernière minute, avec Schouvaloff et sa femme, arrivés après la dernière. Le train roulait déjà et j'ai dû colleter la Russie pour la faire tomber dans nos bras. Que d'espace, que de lumières pour si peu de monde ! Voilà ma première impression. Ma seconde est de me trouver un si mince personnage pour tant de souvenirs et de splendeurs. On arrive par la nuit, toutes les fenêtres brillantes, c'est assez pour donner une idée de la grandeur. Entrée pour le thé, Odo Russell et sa femme forment le troisième groupe d'ambassadeurs. Eatand dawdle, puis dawdle and eut, si bien que ma lettre est vingt fois interrompue. Il pleut et vente, mais cela ne fait rien. On a joué tout de même au lawn tennis toute la matinée. Ce n'est pas plus méchant que cela.
On va au jeu de paume où un paumier vous attend avec costume ad hoc. On revient pour le luncheon et maintenant qui à cheval, qui à pied, qui aux lapins, qui aux écoles. Aux écoles, c'est moi.
Mardi soir, 7 novembre 1877.
Mon récit a donc été interrompu par la promenade, car nous avons remis les écoles à demain et nous voici partis en trois voitures à travers le parc. Partout des arbres encore plus vieux que la maison; c'étaient déjà des centenaires quand Elisabeth attendait la couronne sous leurs ombrages. Diner dans la grande salle à manger avec la galerie et les drapeaux français. II y en a, hélas ! bien d'autres hors de chez eux !
Ma voisine, c'était lady Maud, devenue une demoiselle et fort agréable. Après dîner, un peu de tout. Promenade dans ces galeries sans fin, musique dans un coin, jeux dans l'autre. J'ai tenu compagnie à la comtesse Schouvaloff, personne singulière et séduisante; dans quinze jours, elle retourne à Pétersbourg, et l'Angleterre ne la reverra plus. Je n'ai pas encore réussi à la bien comprendre. Après la soirée, fumerie. Il est d'usage que chacun aille changer de vêtement avant de descendre au fumoir. C'est le bon moment de Schouvaloff. Il place quelques-unes de ses histoires. Elles sont toujours drôles... Un voyage en Allemagne avec S. M. Guillaume. Voici comment cela se passe régulièrement : Sa Majesté s'adressant à n'importe qui on lui présente : « Votre régiment? » L'interrogé, avec un violent coup de pied : 80* fusilier, dritler Batlaliorij erste Compagnie. On passe au suivant,
318 U\ DIPLOMATE A LOXDRES.
même dialogue. — Pais, quand on arrive à une station, le corps municipal sur le quai, le bourgmestre est là, qui l'aligne, il fait rentrer le n' 3, avancer le n" 5. Ils marquent le pas, puis : still! Enfin, l'empereur arrive : hùt ! C'est la manœuvre du chapeau. — J'ai donc là-dessus dormi comme une souche, jusqu'à la prière du matin que je suis de la galerie. J'ai peutêtre scandalisé les X, mais je crois qu'on gagne toujours dans la compagnie des gens qui prient. Le marquis arrive, puis ses fils présents, puis les invités, les gens de la maison, le chapelain, l'organiste, personne n'y manque. U y a temps pour tout dans ces grandes existences.
Londres, 18 novembre 1877.
Admiration générale pour le discours du duc de Broglie. Un bon mot sur Gladstone : a Certainement, c'est un honnête homme, mais dans la pire acception du mot. «
J'ai enfin rencontré lady Howard. J'aurai demain UDC carte pour la cérémonie (1). C'est indispensable; il y aura Londres et les faubourgs. Voici comment le mariage s'est préparé. La jeune fille était amie intime des sœurs du duc, avec lesquelles elle passait des mois. Elle a eu d'abord la grâce d'y trouver le chemin pour rentrer dans le giron de l'Eglise, puis la chance de faire la connaissance du frère. Il s'est beaucoup habitué à elle et a fini par la trouver jolie, quoiqu'elle
(1) Mariage du duc de Norfolk, premier duke and earl, hereditary cari, marshal and chief butler of Ëngland, avec lady Florat Hastings.
ne le soit pas et n'ait qu'une belle taille. Déjà, Tannée dernière, il était sur le point de mettre un terme à ses indécisions. C'était à un bal chez lady Early. J'y étais et je ne me doutais pas de ce qui se passait sous cette couronne ducale. La soirée s'avance, enfin c'est dit, il ouvre la bouche, il va se déclarer, quand un malencontreux vient réclamer une valse de lady Flora Hastings. Elle part, et voilà mon duc qui recouvre ses esprits. La saison finit, l'occasion de se déclarer ne se retrouve plus.
Heureusement on se rejoint à la campagne. Lady Flora s'établit à Arundel ; elle y reste deux mois, attendant et espérant toujours. Le père se fâche, ordre de revenir. Elle annonce son départ pour le lendemain, avec des yeux rouges. Le lendemain arrive, les paquets sont faits; elle va, dans le jardin, dire adieu aux enfants, mais le duc la suit; enfin, il se déclare; on ne le fait pas dire deux fois. Vite un télégramme à papa : « Je reste, affaire sérieuse, j'écris. « Papa répond : (i Restez ! » Et voilà un joli rêve, d'emblée la première duchesse d'Angleterre.
Et maintenant, après-demain, avant dix heures et demie, à l'Oratory. On ferme les portes une demiheure avant et l'on dit qu'il n'y aura plus de place pour les mariés quand ils viendront.
Woburn-Abbey (1), 16 décembre 1877.
Nous avons marché à travers le parc, c'était si beau au clair de lime, ces grands arbres. Les daims efifrayés
(L) Résidence du duc de Bedford.
passaient comme des ombres. Le diner dans la grande salle à manger avec la lumière ruisselant sur le service de vermeil et d'argent, c'est éblouissant. La soirée avec lady De-La-Warr, une des plus jolies blondes d'Angleterre (1), avec lady Tavistock, de Téclat, de la tenue, de la bonne grâce et je crois de grands moyens. On se retire dans son appartement. On y est bien, grand feu comme dans tout cet immense cloître : pas une cheminée qui ne flambe du matin au soir. Tu connais toutes les recherches du bien-être qui m'attendent dans ma chambre à coucher. Je reste toujours émerveillé devant ce luxe de baquets, de bassins, de cuvettes, de baignoires comme pour des héros d'Homère, si toutefois ils se lavaient. Je remarque un petit trépied en bois tout simple pour porter la bougie. Comme ce serait utile pour lire au coin de son feu !
Au luncheon, il a bien fallu avaler un coulis de lièvre fait pour moi, et moi tout seul, mais vous comprenez que mon pauvre estomac ne se rattrapera plus d'ici huit jours.
Après le luncheon, promenade, visite aux écuries, au manège, an jeu de paume, aux jardins, à la galerie, à la statue d'or (2), aux potagers, serres, etc. Tout cela encadré dans ce parc immense. En voilà beaucoup pour une seule famille, dirions-nous en France, sans nous en trouver mieux.
Tout se fait avec poids et mesure. J'ai découvert qu'il existait un braconnier du parc. Il vient de s'éta-
(1) Elisabeth, fille de lord Lamington , mariée au septième comte De-La-Warr.
(2) Celle de la duchesse de Bedford, par Boehm.
blir et a passé la charge à un autre. Encore un peu, on en ferait le meilleur garde contre les braconniers qui gâchent la chasse. Grand vent, nuages rapides, les grands arbres de Tallée qui suit la crête du parc se détachent sur ce ciel tourmenté et gémissent. A mesure que nous remontons vers Fallée, un fond de tableau s'élève, puis un autre plan, par devant, plus sombre, et tout cela, aussi loin que la vue s'étend, est à Sa Grâce le duc de Bedford, et il veut bien se promener avec un pauvre diable comme moi et m'aller comman^ der lui-même un coulis à la cuisine.
Woburn-Abbey, 17 décembre 1877.
Cela manque de musique ici, comme on dit. Le piano est ouvert et les bougies sont allumées, mais personne n'y touche. Tout le monde manque d'entrain et de réaction contre la pesanteur des repas, le repos du dimanche et l'apathie du lendemain. Chacun plein de bonne volonté, mais pas d'invention. Le changement, au diner d'hier, c'était le surtout; on avait exhibé un nouveau trésor; la duchesse portait dans ses cheveux un nouveau firmament; lady Hermintrude, une robe à tablier; la belle blonde avait une longue traîne de satin bleu sans nœuds; et la belle Tavjstock une robe étincelante de perles et une traîne avec nœuds; elle porte parfaitement la tenue de cour. Le soir, on ne joue à rien parce que c'est dimanche. Il n'est fait exception, en Angleterre, que pour les échecs et la pêche à la ligne. Alors on pêche, avec de petits crochets, des poissons surmontés d'un a.iv\iQ.^<^
dans un bassin de fer-blanc. En France, on aurait dansé, fait des charades ou des bouts rimes, des petits papiers ou de ia musique. En tout cas, on n'aurait pas oublié les dames.
Ce matin, j'ai accompagné Tavistock à la chasse. Comme je revenais à travers champs sans attendre la fin de la partie, voilà que je rencontre un mouton les quatre pattes en Tair. Ob! le pauvre mouton, il est mort ! Pas du tout, il avait roulé sur son dos et il attendait qu'un bon Samaritain vînt le retourner. Je n'y ai pas manqué. Ce mouton m'a fait penser à plusieurs hommes de ma connaissance.
... Nous ne tarderons pas, mes chères femmes, à nous retrouver (1). Si je suis obligé de couper du bois ou de ramer des choux pour gagner notre pain, je n'aurai peut-être jamais été plus heureux. Cela occupe tout à la fois le corps et l'esprit.
(1) M. Gavard fut rappelé de Londres, par M. Waddington, à la fin de 1877.