‹ Un diplomate à Londres; lettres et notes, 1871-1877Chapitre 6 sur 7 · LES NEGOCIATIONS DU TRAITK DE COMMERCE · texte numérisé non relu

LES NEGOCIATIONS DU TRAITK DE COMMERCE

Le comte Bernard d'Harcourt arriva à Londres, le 7 juin, pour remplacer le duc de Broglie. Il partit en congé le 9 août. Le lendemain matin, M. Ozenne survint avec les instructions du président pour l'ouverture, à Londres, de la négociation sur le traité de

(i) De juin à octobre, la correspondance fait défaut. AI. Gavard, ayant alors sa famille auprès de lui, nWait pas occasion de lui écrire. A partir du mois d'août, il fut surtout occupé, comme on va le voir, par la négociation du traité de commette, ^\vàx«.^^— cate qu'il n'avait pas perdue de vue de^ms aoi^^ ^xVvjfee WwAs^'^.

120 V^ DIPLOyATE A LOXDRES.

commerce. Il avait été qoestion de cette affaire dès la fin de 1871. M. Thiers était tourmenté de Tidée de s'affranchir des o^/i^i/o: traités de 1860 et, en même temps, de créer les ressources dont il avait besoin pour payer les intérêts de notre rançon par un impôt sur les matières premières. Dès que la Chambre lui eut donné les pouvoirs nécessaires, il n'hésita pas à s'en servir. Les traités furent dénoncés le 15 mars 1872, à un an de notification, c'est-à-dire, pour cesser leur effet au 15 mars 1873. Je n'entrerai dans le détail de la négociation qui s'ensuivit, que dans la mesure nécessaire pour l'intelligence de la comédie qui se joua entre Londres et Paris, dans les mois d'août, septembre et octobre, et dont je fus un des principaux acteurs. Je dis comédie, parce que foutes nos peines, bien que couronnées de succès dans le moment, n'eurent pas de résultat, et parce que le jeu des personnages fait tout l'intérêt de cette action sans suites.

On n'avait d'abord aucune idée de m'y donner un rôle direct pas plus qu'au duc de Broglie; c'était l'affaire personnelle de M. Thiers. Tout autre que lui, dans sa pensée, était incapable de la faire réussir, et il n^avait besoin que d'un instrumenta sa main et à sa dévotion. M. Ozenne arrivait donc à Londres comme une émanation directe du cerveau de M. Thiers, avec mission de passer par-dessus la tête de l'ambassadeur à Londres, comme du ministre des affaires étrangères à Paris.

Les instructions que M. Ozenne apportait étaient

pleines d'illusions; on demandait à l'Angleterre de

renouveler les traités de 1860, avec aggravation de

certains droits, à titre de protection pour l'industrie

DatioDalc, et augmentation des taxes afférentes à tous> les produits fabriqués, à titre de compensation desdroits sur les matières premières; on demandait d& plus l'application immédiate du nouveau régime, sansattendre l'expiration légale du traité en 1873.

Je connaissais bien mon terrain; je l'avais depuislongtemps étudié, et je savais ce que nous allions trouver dans le gouvernement anglais : une grande bonne volonté pour sauver les traités de 1860 et en même temps pour nous permettre de relever nos finances,, mais aussi la ferme résolution de ne pas se compromettre avec le Cobden Club et ses principes : voilà pour M. Gladstone. Lord Granville et sir Ch. Fortescuc y ajoutaient une pensée politique. Le bon vouloir était moindre du côté du chancelier de l'Échiquier (1), ennemi en principe des traités de commerce, peu ami de la France, déterminé à ne prendre aucun engagement nouveau de nature à le gêner dans ses^ projets. Quant au pays, il était en grande méfiance» convaincu que toute proposition émanant de MM. Thiers^ et Pouyer-Qucrtier cachait un mauvais dessein. Nous n'avions guère pour nous que les armateurs des grandsports, désireux de reconquérir le traitement national en France pour les navires anglais faisant l'intercourse indirecte.

D'un autre côté, les affaires délicates que j'avais déjà eu à traiter dans mes précédentes gestions avaient établi, entre M. de Rémusat et moi, une correspondance régulière et une confiance réciproque. Je-

(1) The H"''* R. Lowe.

n'hésitai donc pas à lui dire : ^ S'il s'agit, non pas d'abolir, mais de sauver les traités de 1860 et les principes sur lesquels ils reposent, tout en facilitant à notre gouvernement le recouvrement de ses impôts nouveaux; s'il s'agit, en un mot, de modifications purement fiscales, et si vous êtes disposé, en même temps, à affranchir la marine anglaise du régime différentiel dont elle est la victime en ce moment, je vous garantis le succès. Si vous poursuivez des vues protectionnistes ouvertes ou déguisées, renoncez à la partie. îî Je fus immédiatement d'accord avec M. de Rémusat; mais il fallut plus d'une dépêche et plus d'un voyage de M. Ozenne pour ramener le président à ces idées.

Au début, on trouva que je le prenais bien d'un peu haut pour un chargé d'affaires de rencontre; mais, avant la fin du mois, on me félicitait de la tournure nouvelle que j'avais donnée à la négociation. M. de Rémusat m'écrivait que le président était très frappé de ma correspondance officielle et privée et me témoignait sa satisfaction. A partir de ce moment, ce ne furent plus que félicitations, encouragements à aller de l'avant. J'ai eu certainement mon jour auprès de M. Thiers, pendant son séjour à Trouville; les échos m'en sont revenus de tous côtés; c'est moi qui empêchais la descente en France de l'Empereur; moi qui expédiais les navires de guerre de Sa Majesté sur les côtes de la Manche pour saluer le président, etc. ; ce qui était plus vrai, c'est que je menais la négociation du traité. Après avoir obtenu qu'on retirerait toute prétention à un amendement protectionniste et qu'on restreiDàraii la négociation aux clauses purement fis-

cales, j'entrepris de faire séparer la question de principe de son application.

Je savais parfaitement toute la peine qu'on aurait à s'entendre sur la détermination de ces taxes destinées à compenser seulement les droits sur les matières premières, surtout si Ton donnait aux intéressés le temps d'opiner; d'un autre côté, je ne me dissimulais pas le temps qu'il faudrait pour un semblable travail; or, avec le temps, c'était la matière même de la négociation qui nous échappait. Plus nous approchions du 15 mars 1873, moins l'Angleterre avait à nous concéder, puisque nous recouvrions notre pleine liberté à partir de cette époque. Je mis les pieds dans le plat, et j'exposai à M. de Rémusat qu'il nous fallait un renouvellement du traité pour nous lier nous-mêmes, et aussi pour l'effet moral en Europe, au point de vue de la politique générale comme de la politique commerciale. Il est probable qu'on trouva mes raisons bonnes, car, après avoir consenti à la suspension des clauses protectionnistes, on consentit à la disjonction de la question de principe et de son application. II fut entendu que le traité consacrerait le principe des droits compensateurs, réservant leur détermination aux décisions d'une commission mixte qui se réunirait à Paris dès la signature.

La négociation n'était pas engagée depuis un mois qu'on sentit la nécessité de me venir en aide et de donner plus de poids à mes paroles. Je fus officiellement désigné comme premier plénipotentiaire de la France, et mes pleins pouvoirs me furent adressés le 13 septembre, en même temps (\ue c^w^ Ôl^'^.^ik«ss&

C'était un grand honneur qu'on me faisait. M. de Rémusat me confia, un jour, qu'on était venu lui dire que le gouvernement anglais s'attendait à ce qu'on envoyât un gros personnage, plus gros même que l'ambassadeur, pour signer. Il n'en était rien. Lord Granville, qui appréciait ma franchise et l'entrain avec lequel je menais l'affaire, était très aise de me donner un témoignage public de ses sentiments en signant avec moi le traité; il me l'a dit depuis et l'a répété publiquement. La difficulté était de signer avec M. Ozenne dont la position hiérarchique dans l'administration française n'était pas couverte parle caractère diplomatique; cependant lord Granville passa outre et il me fit la gracieuseté de me dire que c'était pour me ménager à moi-même la signature.

On ne se ferait pas une juste idée des difficultés, même matérielles, de la tâche que j'avais acceptée, si l'on oubliait que, dans les mois d'août, de septembre et d'octobre, il n'y a personne à Londres, surtout pas un ministre. A Londres, il est vrai, il me restait un intermédiaire merveilleux, M. Kennedy, que lord Granville avait désigné tout exprès. Je dois dire que c'est à ce choix, à l'intelligence et à la bonne volonté de cet intermédiaire que nous fûmes principalement redevables du succès; mais cet utile intermédiaire n'empêchait pas la correspondance directe avec les membres du cabinet. Mes lettres poursuivaient lord Granville à Walmer-Castle, M. Gladstone à Hawarden, the H**'* Fortescue à Shewton-Mendip. Les réponses de M. Gladstone étaient nuageuses et aussi peu claires que ses rédactions de traités; celles de lord Granville

courtes, mais concluantes; quant à Fortescue et lady Waldegrave, ils furent véritablement parfaits; je ne m'étais pas inutilement réclamé près d'eux du nom des princes d'Orléans pour gagner leur confiance.

Pendant que nous nous efforcions ainsi de nous mettre d'accord pour le renouvellement du pacte de 1860, les trois empereurs se réunissaient à Berlin, et les représentants de l'Angleterre n'avaient pas été plus que ceux de la France convoqués à cette entrevue. J'insistai beaucoup auprès de lord Granville, pour que les absents profitassent de l'occasion afin de s'entendre et de répliquer par un rapprochement des deux nations sur le terrain des intérêts matériels, aux embrassades à huis clos des trois potentats. Je fis aussi développer cette thèse dans les journaux qui eurent leur part dans la négociation. J'étais et je reste convaincu que, pour mener à bien une affaire en Angleterre, il faut, en même temps qu'on s'adresse au gouvernement, négocier directement avec l'opinion par la presse et par les membres du Parlement ou des chambres de commerce, s'il s'agit d'affaires qui les concernent. Je n'ai jamais négligé ce moyen et m'en suis toujours bien trouvé, en 1872, comme plus tard, en 1875, avec le cabinet conservateur.

J'arrive à la période critique de l'affaire. La fin d'octobre approchait, il fallait aboutir; malheureusement, plus on approchait du terme, moins il y avait de netteté dans la direction venue de Paris. C'était, au sein du conseil, des discussions d'autant plus vives qu'on n'osait pas aller au fond des choses et mettre le président en contradiction avec lui-mè ave \ W^j^^'^v^-

sait oublier ce qu'il avait concédé dans Torigine. Le pauvre M. Ozenne n'en pouvait plus; il me revenait complètement désemparé. Heureusement, mes lettres faisaient foi de ce qui avait été dit, et j'allais de Tavant, sans autre souci que de vaincre ou de périr.

Le 24 octobre, je jugeai que nous étions arrivés au moment psychologique. D'une part, M. Ozenne m'apportait de Paris l'ordre de changer nos propositions, de reprendre la stipulation d'une durée fixe que nous avions jusqu'alors écartée, contrairement à mon avis. Il n'était plus temps de revenir sur nos pas, même pour améliorer les conditions du contrat. J'avais pu m'apercevoir que lord Granville était très ébranlé depuis qu'on s'était rendu compte, en Angleterre, que, avec ou sans traité, nous ne pourrions appliquer à l'Angleterre un régime différentiel, soit pour sa marine soit pour son commerce; j'avais été averti par une amie sûre (lady Waldegrave) qu'il fallait en finir promptement et ne pas fournir de prétexte pour rompre. C'est précisément ce que j'étais invité à faire, en venant proposer, au dernier moment, de remanier toute notre rédaction. On y aurait vu certainement plus de malice que nous n'en mettions, d'autant qu'il n'y en avait aucune. C'était qu'on ne se rendait pas compte que la garantie du traitement de faveur nous assurait par la voie indirecte, à cause du traité qui liait l'Angleterre à l'Autriche, la même durée qu'on voulait s'assurer par une stipulation directe. J'annonçai à Paris que j'ajournais la communication des propositions nouvelles, et je donnai ainsi les motifs decet ajourDemeni : « M. Gladstone a la prétention d'être

ANNËE 1872. 127

le chef du parti Axifree trade depuis la disparition de Cobden ; il se considère comme le gardien des principes de liberté commerciale, non seulement en Angleterre, mais encore en dehors. Il croit donc avoir fait un grand sacrifice en donnant son adhésion à nos propositions pour le prélèvement des droits compensateurs. Depuis qu'il a pris rengagement de les laisser percevoir, les adversaires du traité, des deux côtés du détroit, n'ont rien épargné pour lui rendre plus pénible encore le sentiment de la responsabilité qu'il a encourue. Ils lui ont représenté que, sans le traité avec l'Angleterre, nous ne pouvions nous flatter d'aucun succès dans nos négociations avec les autres puissances, tandis que, si nous les abordons avec son adhésion, elles ne peuvent se montrer plus sévères gardiennes des principes du free trade que l'Angleterre; on lui a reproché son assentiment comme un acte de faiblesse et un abandon; on lui a dit, sous toutes les formes, que c'était lui qui assurait le triomphe des idées économiques que M. Thiers aurait inutilement essayé de faire prévaloir sans sa désertion. Enfin, j'ai lieu de croire que les efforts des gouvernements étrangers eux-mêmes entrent aussi pour quelque chose dans le ralentissement de la bonne volonté qui s'était manifestée d'une manière si sensible en notre faveur après le succès de l'emprunt et la réunion de Berlin. Je crains que le ministère, manifestement inquiet de la responsabilité qu'il a prise en acceptant nos ouvertures, ne saisisse l'occasion qui lui est offerte de s'en dégager, considérant comme un bon terrain parlementaire le sacrifice d'a.boviLC.^xi's^^^Nîvv'^^î^

128 UN DIPLOMATE A LOXDRES.

lui, puis retiré devant une demande tardive. Aux yeux de tout le monde, Tentcnte est aujourd'hui accomplie; les termes en sont connus ; les deux gouvernements n*ont pas cherché à dissimuler plus longtemps leur accord. S'il n'y était pas donné suite, nous ne pourrions éviter un éclat, des publications, des récriminations fâcheuses qui exerceraient la plus mauvaise influence sur les relations des deux pays. L'opinion, qui se laisse diriger par les intérêts du commerce, se soulèverait aveuglément, et, au nom du libre-échange, le gouvernement et le public s'associeraient dans une regrettable hostilité contre la France et le gouvernement de M. Thiers. C'est afin de conjurer ce résultat que j'insiste pour un retour au projet auquel j'avais été autorisé, le 18 octobre, adonner notre adhésion, i)

J'attendis tranquillement l'eflet de ces observations. Les télégrammes commencèrent à arriver dans la nuit du 20. Le président annonce l'envoi de M. Amé; le ministre, l'envoi d'un courrier avec pli du président. Le jour ne m'apporte cependant, lundi, que les lamentations de M. de Rémusat, qui se demande si l'on n'aurait pas mieux fait de négocier à Paris. Je redouble. A trois heures, télégramme du président en clair : « J'avais ordonné à M. Amé de partir hier soir; je suis très mécontent qu'il ait ajourné son départ. Dans des affaires aussi graves, on fait le sacrifice de ses affaires personnelles et on part coûte que coûte, i) Puis il continue, en clair, en m'enjoignant de signer et de céder. Cette injonction, entremêlée de chiffres, se renouvelle plusieurs fois. Le gouvernement anglais était donc désormais fixé aussi bien que moi. A sept heures

du soir, le courrier arrive bon premier : note du président : " Signez! signez! » Lettre de M. de Rémusat, excellente, cordiale, nette : « Tirez-nous d^affaire à tout prix, bon succès! Je m'associe de tout cœur à vos tourments d'esprit. » M. de Pontécoulant est également chargé de me dire qu'où compte sur moi pour sauver la négociation. M. Amé apparaît enfin à neuf heures; malles perdues, pas de place à l'hôtel ; pas plus au courant que M. Ozenne des télégrammes de la journée... Mon seul souci, à partir de ce moment, fut de ne pas signer le 2 novembre, jour des Morts. M. Ozenne était prêt à tout signer pour en finir; heureusement, M. Thiers entra dans mes scrupules ; nous eûmes, d'ailleurs, bien de la peine à être prêts matériellement pour le 5. Il fallut qu'on travaillât au Foreign Office, un jour de dimanche, pour l'expédition des actes; cela ne s'était jamais vu, et le vénérable M. March, chef du service spécial qui viola le repos du dimanche, étant mort quelques semaines après, on m'accusa d'être l'auteur de sa fin.

Le 5, le traité fut signé au Foreign Office, à trois heures. Lord Granville accompagna sa signature de toutes sortes de paroles gracieuses et d'une lettre officielle dans laquelle il soulignait les intentions amicales qui avaient décidé son gouvernement à accepter ce pacte nouveau.

u Pour les uns, disais-je à M. de Rémusat, ce sont les traités de 1860 renouvelés et survivant à l'Empire; pour les autres, c'est la possibilité d'appliquer Id loi sur les matières premières. » J'envoyai, le jour même, une dépêche qui a fourni au ministre son ex!}Qs.4d&^

motifs. Je lui écrivis de nouveau, à sa demande, pour lui donner des arguments contre les adversaires du traité : u II importe que le gouvernement ne se méprenne pas sur la valeur du sacrifice que le gouvernement de la reine a cru nous faire; elle est, en effet, la mesure de la bonne volonté qu'il nous témoigne en souscrivant à nos propositions et que lord Granville exprime d'une manière si peu douteuse en m'écrivant : u Je puis vous assurer que le gouvernement de la reine tt donne, par son consentement, la preuve la plus grave tt qui soit possible de son sincère désir, dans l'esprit tt d'amitié qui l'anime envers la France, de lui venir ce en aide dans les circonstances présentes. » Nous n'avons aucun intérêt à amoindrir un semblable témoignage. •>■)

M. de Rémusatne se méprenait pas sur la portée de la démarche de l'Angleterre; j'en trouvai la preuve dans la lettre qu'il m'écrivit le 7 novembre. « J'ai reçu, aujourd'hui même, le texte du traité et votre dépêche du 6... Je vous félicite de la mise à fin d'une œuvre à laquelle vous avez pris une grande part... Le zèle et l'habileté que vous avez apportés dans cette négociation difficile ont été remarqués par le Président de la République qui m'a chargé de vous en exprimer sa haute satisfaction. Pour moi, je vous dirais malaisément quel prix j'attache au service considérable que vous venez de rendre à l'Etat. » La suite était un développement de l'importance commerciale et politique, etc., etc.

Ma tache était finie, ma consigne levée; j'avais hâte de retourner à Paris, où l'on m'appelait pour les questions d'application.

Cette négociation a été Tépoque de ma plus haute faveur auprès de M. Thiers. Il chantait si hautement mes louanges, un peu pour faire enrager mes chefs, qu'on me crut un moment appelé aux plus hautes destinées; toute l'administration française se mettait à ma disposition. Mon crédit fut jugé tel par M. de Rémusat, qu'il me fit, à difiTérentes reprises, venir à Paris pour tenir tète à son terrible ami qui ne soufirait que difficilement ou plutôt n'entendait pas la contradiction. Il s'agissait de l'application du traité du 5 novembre. M. Thiers s'obstinait à interpréter une des clauses essentielles contrairement à toutes les déclarations, soit des ministres à la tribune, soit de ses négociateurs eu Angleterre. On discutaità Versailles dans une sorte de conseil spécial auquel j'assistais. M. de Rémusat me cédait la parole et m'encourageait par des coups de coude à aller de l'avant. Un jour que je devenais trop pressant, un régiment de cavalerie survint bien à propos ; M. Thiers ouvrit la fenêtre et nous le fit passer en revue à distance ; ainsi finit la discussion. Une autre fois, comme je parlais avec conviction et pièces de conviction, il se leva et alla chercher dans son cabinet une boîte de chocolat; il revint, m'en remplit la bouche, et la discussion fut close encore une fois.

Je crois bien que le courage avec lequel je défendais mes opinions ne lui déplaisait pas, d'autant que je ne négligeais aucun moyen pour racheter ma franchise professionnelle par des compliments qui m'étaient d'autant plus faciles qu'ils étaient sincères. Quand la conversation devenait gênante et touchait à des sujets de politique intérieure, ou à des personnes sur le

compte desquelles dous ne nous entendions aucunement, je me souvenais du coup du régiment, et, à mon tour, j'ouvrais la fenêtre aux militer iana. Je n'avais que le premier mot à dire, après quoi il n'y avait plus qu'à écouter, et, vraiment c'était tout plaisir. J'appris ainsi, un soir, toutes les transformations de l'armée romaine; j'avais toujours cru qu'il n'y en avait eu qu'une seule et la même de Romulus jusqu'à la fin ; mais il y en a eu plusieurs; l'armée romaine a passé par des transformations aussi radicales que l'armée française depuis qu'il y en a une, et, à l'appui de cette thèse fort vraisemblable, M. Thiers abondait en arguments. De l'armée de Marins ou de César, nous passâmes à Marins, à César, à Pompée. « César était un ignorant, il ne savait rien de l'art de la guerre, mais il avait le génie! Ah ! le génie, cela supplée atout. » Des anciens, nous arrivâmes aux modernes. » Le plus complet des hommes de guerre, c'est Turenne. Il réunit toutes les parties. Quant à Napoléon, lui aussi, c'est le génie que la Providence n'a allumé que deux fois dans le cerveau d'un homme de guerre. Nos ennemis, qu'ont-ils pour eux? La prévoyance. Le général de Moltke, c'est la prévoyance universelle, mais ce n'est pas le génie. Si nous avions à choisir cependant entre la prévoyance et le génie? w Après quelque hésitation, M. Thiers se prononça pour la prévoyance universelle; peut-être pensait-il bien un peu à lui-même en rendant le verdict. Cette dissertation fut merveilleuse de détails, agrémentée de mots vifs et saisissants. Elle me revint en mémoire, à quelque temps de là, comme j'entendais M. Jules Simon développer son éloquent plai-

doyer contre la constitutioD du pouvoir du maréchal. L'orateur s'élevant aux considérations générales et traçant le portrait héroïque de rhomme de guerre, pour en accabler le vaincu de Sedan, je reconnus et la pensée et les mots mêmes, et j'avertis mon voisin qu'il allait parler de Turenne. M. Jules Simon avait au moins aussi bonne mémoire que moi. Les longs feux de la batterie de Montretout me tirèrent une autre fois d'affaire. Comme la conversation s'engageait sur un terrain où je ne voulais pas suivre le président, il m'était beaucoup plus agréable d'acquiescer à la démonstration du progrès qu'il avait fait faire à la tactique de l'artillerie. Je me souviens surtout d'une vive description qu'il fit de l'obus, cette mine toute chargée qui se promène à travers les airs pour aller éclater à point nommé, etc., etc. Mais mon dessein n'est pas de ramasser ici les bribes que j'ai pu recueillir de cette parole intarissable et -toujours nourrie de faits et d'aperçus; j'ai simplement voulu marquer mes rapports avec M. Thiers.

A la suite de la signature du traité du 5 novembre, il me conféra la croix de commandeur et me renvoya à Londres avec mon même grade. Je n'en demandais pas plus. J'ai bien servi la politique de M. Thiers à l'étranger ; j'ai contribué à lui procurer un succès moral dont il ne pouvait se passer à la fin de 1872, après l'éclat donné à cette tentative de rapprochement avec l'Angleterre ; je l'ai aidé à prévenir, au moment de l'ouverture de sa campagne économique, un insuccès à Londres, qui ne lui aurait même pas laissé le temps de ménager une retraite en bon ordre pour ses ^xi^^^V.^

financiers. Je lui ai donc été utile; il a reconnu mes services par un témoignage officiel de sa satisfaction. J'ai regretté que nos relations ne pussent pas continuer sur le même pied, mais je n'ai jamais eu seulement ridée qu'elles dussent m'engager à le suivre dans une voie politique qui n'était pas la mienne, qui ne l'avait pas été auparavant et qui ne l'est pas devenue.

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, 14 septembre 1872.

Manœuvres de la plaine de Salisbury. Nouveau sport militaire. On joue au soldat depuis l'école jusqu'au champ de manœuvre sur lequel M. Cardwell (1) vient d'amener tant bien que mal 30,000 hommes. Le fait capital, c'est la présence de ce ministre bourgeois, aujourd'hui chef effectif de l'armée, cherchant sa place à côté du prince qui en est le chef officiel, supportant avec une patience tout anglaise les petites avanies que ne lui épargnent ni les princes ni les représentants de l'aristocratie militaire. La présence de ce ministre signifie que l'armée appartient aujourd'hui à l'Etat, que les privilèges de l'organisation aristocratique ont fait place à la règle commune, les traditions routi-

(i) Vicomte Gardwcll en 1874, alors secrétaire d*£tat pour la guerre.

nières aux réformes commandées par les conditions Douvelles'de l'art de la guerre. Je me garde de comparer M. Cardwell à Louvois, ni les timides essais de Tun aux grandes créations de Tautre; il est tout au moins certain que le ministre de la guerre d'Angleterre s'inspire, dans sa lutte contre l'aristocratie qu'il dépossède de ses apanages militaires, des souvenirs du réformateur de l'armée française, et que le rapprochement, je le sais, quand il lui est présenté sous la forme d'une délicate allusion, est loin de lui déplaire. Cela nous porte loin du temps où il était permis à une mère de dédaigner un ordre honorifique conféré à son lils, parce qu'il se donnait au mérite.

Londres, 25 octobre 1872.

S'il y avait quelqu'un à Londres, on parlerait de la dernière mésaventure de l'Angleterre dans l'affaire de l'ile San-Juan (1). A Genève, on avait soumis les Anglais au tribut; à Berlin, on leur prend un morceau de chair vive.

Le Times disait hier : ce Après tout, si nous perdons l'ile qui commande à toutes les possessions anglaises de la côte du Pacifique, c'est une garnison d'économisée, î) Ils pourront faire beaucoup d'économies de ce ^enre, avant peu, au Canada et ailleurs.

(1) Sentence arbitrale de l'empereur d'Allemagne en faveur •des Etats-Unis, dans Taffaire de l'ile San-Juan. Les conséquences •étaient graves pour la Colombie et pour l'accès de l'océan Pacifique. C'était le résultat de la foi de M. Gladstone dans la panacée universelle de l'arbitrage.

Hier, od annonçait Tentrée des Russes à Khiva et leur approche de Tlnde anglaise. ^ Tant mieux, dit le Times, au lieu d'un voisin barbare et turbulent, nous allons avoir un voisin civilisé et les rapports qu^oa entretient avec une grande nation, y)

Hier, dîner très intéressant au cercle. Nous avions fait table commune avec Hayward, Sumner (1), le célèbre Sumner du Sénat américain, et Kiuglake (2), retour de Berlin. Sumner citait par cœur et déclamait les passages de tous les grands orateurs anglais. Hayv(^ard le poussait, rétablissait chaque mot, récitait à son tour et ajoutait : u Je les ai entendus, Canoing, Peel, Plunkett, et le premier de tous, Brougham. »

Londres, 10 novembre 1872.

Hier, banquet à Guildhall. Tu connais cette salle immense. On était reçu dans la nouvelle bibliothèque, autre vaisseau de la même dimension. Entre deux rangs d'yeux avides, il faut s'avancer jusqu'au pied du trône où siègent le roi de pique et sa reine (3). Ce n'est qu'en allant prendre ma place, parmi les hauts dignitaires, que je me suis aperçu que tout le monde était eu .uniforme, excepté moi. Heureusement que l'autre républicain, le chargé d'affaires des États-Unis, était aussi habit noir que moi. Mœurs républicaines, simplicité antique : j'espère que ce sera une bonne note auprès de Barthélémy Saint-Hilaire. En fait, per-

(1) Charles Sumner, sénateur, grand orateur.

(2) Kinglake, auteur de V Histoire de la guerre en Crimée.

(3) Lord-mairc et niairesse.

sonne ne s'en est aperçu au milieu de celte cohue de 1,200 couvives. La trompette sonne, c'est un ministre qui arrive au parvis ; les sonneries répondent de salle en salle jusqu'au pied du trône. Dommage qu'elles soient aussi fausses. Enfin Granville paraît avec la belle Castalia, ruisselante de diamants. La procession s'ébranle, nous arrivons à la salle du festin remplie de tables. Il faut en faire le tour, comme on passe devant tous les rangs à la revue. Nous avons rencontré, chemin faisant, un ministre de Honduras et l'Espagnol. Je commence donc à respirer plus librement; sans eux, c'était à moi de parler comme le plus ancien des chargés d'affaires.

Nous trouvons enfin nos assiettes. Toute la cour prend place ; le maître des toasts monte à la tribune derrière le lord-maire ; les écuyers, shérifs, massiers, chapelains, à droite et à gauche. On dit un Benedicite ou ce que vous voudrez; c'est un sans-façon un peii commercial, il vaut mieux n'en pas parler. On preud place en face de quelques vieux poulets froids, c'est le fond et le meilleur; pour ne pas revenir sur la chair, c'est le seul plat dont on ose manger. La fête commence à sept heures, God save the queen : malheureusement, une musique insignifiante. Il aurait fallu un orchestre prussien, la musique de Parlovi^ et des grands sons à la Wagner. L'effet de la salle n'en est pas moins magnifique avec Gog et Magog, les vieux vitraux, le plafond à arceaux, l'éclairage rutilant, les statues géantes en marbre de Pitt et autres colonnes de l'histoire d'Angleterre.

Il y a deux chaires en velouTS ct^vïiom', \^ 'ccifc

demandais ce qui pouvait bien s'y passer, quand deux cuisiniers de Rabelais y sont montés avec des coutelas terribles. On leur apporte des bœufs entiers, et les voilà abattant des tranches pantagruéliques avec une vraie rage. Je crois bien que c'étaient des bœufs de carton, car je n'en ai rien vu veuir jusqu'à nous. L'efifet était du dernier pittoresque.

Les discours commencent. Mylords, ladies andgentlemen, charge your glasses! Les toasts se succèdent, on casse beaucoup de noisettes et on fait partir des pétards au fond de la salle où on n'entend rien, mais où on se fait entendre. Après les toasts, les hurrahs, sur le signal et au bâton du toast viaster. Les fanfares précèdent et suivent, et se répètent de la table d'honneur au zénith de la salle en face où est perché l'orchestre. Toutes les classes et institutions de la société anglaise sont passées en revue dans les toasts, et les bénéficiaires se tiennent debout pendant qu'on les encense. C'est assez drôle à voir quand toutes les perruques de laine se lèvent avec leurs robes rouges. Nous y avons passé également, « Messieurs du corps diplomatique » , mais nous avons oublié de nous lever, mon corépublicain, le Belge, l'Espagnol et Honduras. Ce maladroit a répondu après s'être beaucoup défendu. Il a récité une tartine d'une heure, improvisée depuis des années; il y a joint je ne sais quel panégyrique de Gladstone ; enfin, il a mis les pieds dans le plat. Un shérif, qui était derrière moi, a dit un mot profond : » Il serait mieux accueilli s'il pouvait simplement annoncer à l'assemblée que Honduras va payer sa dette ! »

AKfNEE 1872. 139

Tout danger n'était pas passé pour moi, et mon cœur s'est mis à battre singulièrement quand Granville est arrivé au traité de commerce, c'était son morceau de résistance, et il a commencé très gracieusement par désigner the mosù distinguished diplomat avec lequel il avait signé le traité quatre jours auparavant. Cheers. C'est écrit dans le journal. Ce sont mes voisines, les demoiselles Dakin, mon corépublicain et mon Espagnol, qui ont fait le bruit; enfin, c'est écrit, et, si on reproduit le discours dans les journaux français, qu'on n'oublie pas les applaudissements ! J'ai salué, mais quelle venette ! C'est à peine si j'écoutais ce que lord Granville débitait, préparant ma réponse. Heureusement, le shérif n'est pas venu me demander si je voulais relever le hint (1), et je commence à me remettre de mon alerte.

Cela a duré ainsi jusqu'à onze heures. Quel grand peuple ! Les principaux honneurs ont été pour le nouveau lord chancelier; puis pour lord Granville: sa femme ne lui nuit pas.

Je te fais grâce de la coupe d'amour et du bassin d'eau de roses, du vrai or : tu connais tout cela.

(1) Allusion.

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, 16 féFrier 1873.

La nuit même de moD arrivée, nous avons eu au Parlement une séance historique. Aux Communes, discours de M. Gladstone de trois heures, tandis que, dans la salle en face, lord Selbome tenait TAssemblée attentive pendant le même temps. Aux Communes, Gladstone exposait avec un art et une science infinis son projet de réforme pour l'éducation en Irlande : belle question, progrès libéral. Il est probable qu'il succombera avec elle. Il le sait, mais il veut finir sur une belle afiaire et surtout la léguer à ses successeurs.

Londres , 27 février 1873.

La neige tombe : il y en a un demi-pied à terre et

bien plus dans le ciel. Voilà le temps qui convient aux

jérémiades de Longfellow... Il est dur pour les

pauvres gens qui n'ont pas un manteau de fourrure et

qui doivent payer leur charbon 50 shillings, quand.

Tan dernier, il valait 25 shillings et, Tannée précédente, 15.

La vieille duchesse douairière de Cleveland (1) est une bonne originale. Je suis arrivé exactement à huit heures; une minute après, le dîner était sur la table ; mais les convives ne sont venus que les uns après les autres. Le diner était humoristique; la duchesse, qui ne voit pas bien, me demande ce qu'on sert, et moi je ne sais si c'est de la viande, des légumes, du poisson : c'était de la mie au beurre noir et le tout à l'avenant. A la Gn, elle a réclamé un instrument particulier pour couper des pommes. Lady Bentinck était là avec sa fille, très belle, des yeux bleus, des cheveux blonds. Il y avait aussi mon jeune* ami, lord Bercsford, du 9* lanciers, un régiment où je suis en faveur. Après la cérémonie du pass wine, la duchesse nous fit prévenir qu'il était temps de rentrer au salon. Tout se fait à l'heure et à la baguette.

Je me suis dépêché d'entreprendre ma belle voisine; j'avais hâte de savoir ce que c'est qu'une miss blanche, blonde, grande et bien habillée. Elle était arrivée, le matin même, de la campagne, et avait hâte d'y retourner pour continuer les chasses. Trois fois la semaine tout au moins, on est en selle souvent de neuf heures du matin jusqu'à la nuit, quand on s'amuse beaucoup. On prend rarement le renard; l'affaire est d'aller vite et de tout franchir. Son père met à sa disposition huit chevaux qu'elle monte indistinctement. Il y a toujours de soixante à quatre-vingts personnes au

(1) Duchesse douairière de Gleveland^ née evi 11%^.

rendez-vous. Quand le renard est lancé, tout cela se précipite sans s'occuper du voisin, et Ton passe partout le plus naturellement du monde. La pluie est le meilleur temps. Des accidents, il n'y en a pas; il est plus facile qu'on ne pense de franchir haies, fossés, murs. Ainsi, l'autre jour, elle avait sauté un fossé un peu large, quand le renard a fait un retour; comme elle revenait, elle a aperçu sa petite sœur de onze ans qui l'avait suivie et qui avait repassé l'obstacle en sens inverse tout comme elle. Il lui est cependant arrivé une aventure qui a fait quelque bruit. Il y a deux mois, elle revenait avec son père et ils traversaient une plaiue ioondée, les chevaux ayant de l'eau jusqu'au poitrail. Tout à coup, te sien disparait dans un fossé, elle dessous. Comme elle sait nager, elle s'en tire et gagne un endroit où elle n'a plus d'eau que jusqu'au menton. Son père saute à bas de son cheval et la rejoint ; mais les voilà échoués, impossible de démarrer; pendant qu'un ami va chercher du secours, un de leurs chevaux se débat et se noie sous leurs yeux; des trains de chemin de fer passent en vue, ils appellent en vain ; enfin le secours arrive avec des cordes; on les tire dehors, après trois quarts d'heure de bain froid au mois de décembre. Le soir, elle est revenue au salon aussi blanche et rose que jamais; et, le surlendemain, elle était à cheval sans un rhume. Pendant qu'elle me faisait ce récit, qui l'intéressait autant que moi, j'ai surpris quelques regards significatifs de la mère; j'ai compris que je dérangeais quelque chose et je me suis hâté de céder la place au lieutenant, qui est évidemment un cousin à épouser. Décidément je m'informe-

rai, avant d'aller causer avec les miss anglaises, si Ton se réunit pour s'amuser ou pour affaires sérieuses. Je ne sais ce qu'ils pouvaient se dire, mais, de temps en temps, mon lieutenant se mettait à siffler le plus naturellement du monde, comme s'il était à l'écurie. Tout cela fort original.

Londres. 28 février 1873.

Le drapeau royal flotte sur Buckingham (1). Evénement à Londres. Je me suis livré à beaucoup de réflexions en traversant le parc et en voyant cette foule superstitieuse qui attendait l'exhibition de la personne sacrée. C'est le surnaturel en politique : c'est ce qui sauve de la révolution perpétuelle.

Londres, 2 mars 1873.

Hier soir, je suis allé chez le Speaker. Un très bel hôtel à l'air vieux, le long de la Tamise, dépendant du palais du Parlement. Les deux principales pièces contiennent les portraits de tous les Speakers, depuis que le Parlement s'est réuni pour la première fois. J'ai admiré sincèrement cette continuation, non interrompue, témoignage du respect de la loi et de la liberté. Quelques membres du Parlement me donnent rendez-vous pour demain, le premier grand débat sur l'Université. Le ministère est très ébranlé. Il y a quinze jours, tout le monde applaudissait le discours

(1) Palais de la reine.

de Gladstone. Maintenant, personne ne veut la loi. Les protestants se refusent à partager leurs revenus avec les catholiques; les catholiques ne veulent rien partager avec les protestants et demandent le tout, et les spectateurs de sang-froid ne comprennent rien à une transaction qui mécontente tout le monde et d'abord ceux qui en profiteraient.

Londres, 31 mars 1873.

Fortagréable dîner (I), pas trop nombreux, dans une maison à moitié déménagée. J'ai fait la connaissance de M. Motley, ancien ministre des Etats-Unis, que son successeur fait un peu regretter. C'est un écrivain et un homme de bonnes manières, qui ne se plaît pas beaucoup dans sa grande république; aussi est-il en Europe depuis dix-neuf ans. Il a une fille, européenne comme lui; elle était ma voisine, causant agréablement, ni bien ni mal au physique. De l'autre côté, j'avais un Campbell (2) qui m'a hardiment parlé du temps où il était dans le commerce des vins, à Bordeaux, puis des thés, à Liverpool ; maintenant il est partner dans une grande maison de banque de la Cité. C'est le propre frère du marquis de Lorne. Sa femme est fort jolie ; quand il m'a présenté, après dîner, elle m'a fait une petite moue peu engageante ; puis, dans le courant de la conversation, elle s'est aperçue que

(1) Chez lord Gran ville.

(2) Lord Archibald Campbell, fils du huitième duc d'Argyll, partner dans la banque Goutts and G<*, marié en 1869 à miss Gallander.

j^étais de l'ambassade; sa figure a changé tout à coup; ces succès-là flattent toujours... J'avais pour second voisin le marquis de Ripon (1), fort agréable, peu enclin aux réformes radicales, quoique membre du cabinet réformateur. Ce qui me plaît dans tous ces ministres, c'est leur «implicite. Tout le monde s'apprête à partir pour le congé de Pâques.

Londres, 13 avril 1S73.

Le comte de Beust m'a présenté à lady William (2), mère des trois Russell : duc de Bedford (3) ; lord Arthur m. p. (4) ; lord Odo (5), ambassadeur. J'y suis venu un peu comipe le berger qui veut interroger le sphinx, incertain du sort qui l'attend. Tout ce qui se flatte de causer à Londres aspire à défiler devant elle ; tous ne sont pas admis, et, s'il y a peu d'appelés, il y a encore moins d'élus ; n'y revient pas qui veut. Beusl y place ses calembours du jour et les met en circulation. Est-ce à titre de compère qu'il m'y a amené?

Lady William Russell a, malgré ses quatre-vingts ans, une tête remarquable, de l'autorité dans la parole; elle a beaucoup vu, a gardé des souvenirs très présents et des idées arrêtées sur toutes choses. Femme de ministre en Portugal, à Berlin, au congrès de

(1) Comte de Grey, créé marquis de Ripon en 1871, vice-roi de rinde en 1880, catholique.

(2) ÉUsabeth Rawdon, morte en 1874.

(3) F. G. Hastings Russell, 9": Duke of Redford. né en 1819, mort en 1892.

(4) Lord Arthur Russell, m. p., mort en 1892.

(5) Odo Russell, créé baron Ampthill en 1881^ tslqxX. «.tv N^"^'

Vienne, elle a connu toute TEurope. Elle habite dans un grand fouillis de livres et d'objets d'art de toute provenance ; on croit traverser les couloirs d'une salle de vente pour arriver au coin de son feu, oii elle demeure dans son fauteuil, impotente depuis dix ans, couchée tout le jour, ne se levant que pour recevoir. Ce soir, le duc de Bedford était de service, car lady William ne reste jamais sans un de ses fils. Le duc n'a aucun des attributs que nous prêtons à un des ducs les plus titrés et les plus riches d'Angleterre; il est simple, courtois, bonhomme en apparence... Il était pauvre avant la mort de son cousin, un peu fou, dont il administrait les biens et auquel il portait des poupées pour l'amuser. Ce cousin s'était peut-être marié secrètement? Qui pouvait savoir?

Londres, 17 avril 1873.

J'ai passé une partie de ma journée à la Court qf common pleas. En voyant ces quatre perruques avec soupape au-dessus de la tête, je gémissais tout le temps de n'avoir pas les crayons de Georges. L'un d'eux surtout, quelle tête ! John Bull tout craché sous une perruque. Mais, en même temps, tous ces gens ont un caractère. J'ai pris là une parfaite leçon d'anglais sans cachet, et j'y retournerai souvent, en alternant mes plaisirs de chambre en chambre. Les quatre principales cours d'appel sont à Westminster même ; on entre par le grand hall.

AKXEE 1873. 147

Londres, 21 avril 1873.

Diner chez les Rothschild, un de ces dîners où Ton boit de Tor liquide. Pour la table, mes impressions se résument en un poulet soufflé à la Zingara; vieille connaissance que j'ai visée dès le commencement de notre séance. Cela n'a pas duré moins de deux heures et demie sans relâche. J'avais eu la précaution de me pourvoir, comme voisin, de mon vieil ami, Hamilton Seymour ; force histoires et mots diplomatiques ont fait passer le temps.

En revenant au salon, nous avons trouvé un jeune gentilhomme qui nous a chanté des bouffonneries dans toutes les langues ; comme il n'a pas de fortune, m'a-t'on dit, on le paye. Puis, après, un autre fils de lord est venu imiter les acteurs : M"' Chaumont, beaucoup trop bien à mon sens. Ces enfants d'Israël ont maintenant des lords pour épouser leurs filles et les amuser! Du reste, fort aimables gens et fort charitables. Je dis charitables à cause de M"* Lionel de Rothschild. Je sais qu'elle donne plus que sou argent, qui n'a pas de valeur pour elle ; elle donne sa peine. Elle s'occupe de notre bazar ; elle m'a présenté à une catholique, miss Gérard; voilà que je la connaissais : une vendeuse de plus.

Je t'écris dans la salle d'attente de lord Granville, après avoir causé avec le doyen de la dvçVotcka.^\^ ^\\x<^

148 r\ DIPLOMATE A LONDRES.

péenne. On ne tire pas grand'chose de ce brave Brunnow : quelques petits coups de patte, mais si légèrement indiqués qu'il faut deviner la méchanceté... Il m'a donné cependant un bon conseil ou avis ; il venait de s'inscrire chez le roi des Belges, à Buckingham, et je vais en faire autant. Il faut, auparavant, que je voie lord Granvilie et que je lui fasse partager ma confiance sur Fétat des affaires en France (I). J'ai passé ma soirée, hier, à déchiffrer un télégramme qui m'infusait la confiance que je dois répandre autour de moi, cela va sans dire, et j'avais été au-devant des instructions présidentielles; j'avais écrit, dés hier, dans ce sens à M. de Rémusat. Je me rencontre dans mes arguments avec ceux du président ; je voudrais être aussi assuré de nous rencontrer dans nos conclusions.

Cham a envoyé une bonne aquarelle pour le bazar» Un Chiffonnier ivre : ce Dire que, sans ces gredins de Versaillais, c'est moi qui serais ambassadeur à Londres ! )} Sujet de circonstance. Il a des chances maintenant.

Londres, lundi 5 mai 1873.

Voici comment les choses se passent quand un successeur des ducs et pairs qui représentaient autrefois la France à l'étranger, va présenter ses devoirs à un roi qui est en passage (2). Au moment où il ouvre son

(i) W. Barodct venait d*être nommé député de Paris et la situation était devenue très tendue entre l'Assemblée nationale et M. Thiers.

(2) M. Gavard devait se présenter chez le roi des Belges, de passage à Londres.

AXNÉE 1873. 149

parapluie pour gagner un fiacre, un élégant coupé s'arrête à sa porte, c'est son tailleur. Impossible de refuser à M. Cook Thonneur de vous sauver des eaux et de vous conduire à Buckingham Palace. Nous n'en dirons rien à la reine ni à XX. Chemin faisant, le tailleur me donne cinq livres pour le bazar (1) et m'annonce que sa femme ira y faire ses emplettes. Je débarque ; je trouve Solvyns (2) qui m'attend dans un premier salon et, tout de suite, me voici en présence de Sa Majesté Belge : grand nez, grande barbe, parler traînant. J'ai bientôt aidé à la conversation : traité de commerce, personnel de l'ambassade, élection, traversée. Ici, un mot : la reine dit qu'un peu de mal de mer sert à faire apprécier le bonlieur du débarquement -sur l'une ou l'autre rive. Je réponds machinalement : C'est un petit purgatoire avant d'entrer en paradis. Le roi a la trop grande politesse de comprendre et de préciser le mot en me disant qu'il est presque exact. J'ai trouvé moyen de lui donner des nouvelles du comte de Paris. Après quoi, n'ayant plus mon tailleur à la porte, j'ai repris mon parapluie et je suis rentré sous une averse. Et qu'on dise encore que l'avènement de la nouvelle couche sociale n'est pas accompli !

J'ai passé ma journée au procès Tichborne. Est-il possible qu'une pareille entreprise soit tolérée et qu'on use encore des mois et la vie de tant d'hommes distingués à échanger des passes à propos d'une pareille affaire ? C'est un simple prétexte à spéculations et paris. On a lancé le Tichborne comme on lance un renard,

(i) Vente au profit des Œuvres françaises à Londres. (2) Baron Soluyns, ministre de Belgi(\ue, moTl c\i. V^^*^.

150 LX DIPLOIIATE A LOXDRES.

sans comparaison cependant; c^est à an éléphant qa^il ressemble. On a été obligé de pratiquer an rond dans la table devant laqnelle il est assis, décoapant des petits papiers et tressant des paniers. Il nj a de comparable à pareil scandale qae la paantenr du lien. La foule anglaise a une odeur de misère concentrée qae nous ne rencontrons pas en France, même parmi les électeurs de Barodet.

LfOndres, 8 mai 1873.

Avis à ceux qui croient qu'on a ici la liberté de tout faire. Je me proposais, ce soir, d'aller au Court theater. Porte close. Lord Sydney, grand chambellan, ayant assisté à la représentation d'hier soir, a trouvé qu'elle était malsaine et il a interdit le spectacle. Un aimable mime avait eu Taudace de singer Gladstone et Lowe. Le portrait de Gladstone était fort réussi, d'après ce qu'on m'en a dit. On le représentait recevant une ambassade de Chine qui vient lui demander l'Ecosse. Le premier ministre réfléchit, puis il trouve qu'il y a trois réponses à faire : la première, c'est de céder tout de suite l'Ecosse ; la seconde, c'est d'attendre un peu et de finir par céder; la troisième, et ce parti est celui au- (|uel il s'arrête, c'est de désigner un arbitre. C'est fort bien attrapé.

Drawing room : Deux heures de diamants et de traînes de toutes les couleurs. C'est, après tout, un beau spectacle que le défile de tant de millions sterling et parfois de fort belles personnes. La plus agréable était Jady Archibald Campbell, femme du fils du

duc d'ArgylI, bien jolie et bien mise. Solvyns m'a conté quelques mots : « L'Angleterre est un pays où le n" 2 va chez le n* 1 , pour s'en vanter chez le n" 3. )î

Londres, 9 mai 1873.

Une nouvelle élection conservatrice à Bath. C'est un avertissement. On n'en peut pas trop tirer une preuve ici, où les élections partielles sont toujours contre le pouvoir. Le pays a envie de souffler un peu, et de plus les conservateurs se sont puissamment organisés. Ah! si nous pouvions faire ce qu'ils font ici : journaux, associations de toute sorte, parties de plaisir, enregistrement des électeurs : on s'occupe de l'électeur à toute heure, on est sans cesse en communication avec lui, publique dans les meetings^ privée dans les associations, les clubs d'ouvriers, etc.

Je termine ma lettre dans la Cité. J'ai d'abord fait une longue station au school hoard. Je continue à recueillir d'utiles renseignements sur l'éducation primaire à Londres. J'ai ensuite tourné et retourné, pendant deux heures, dans les ruelles à millions de la Cité. C'est un étrange spectacle que cette fourmilière. On y a torturé l'espace, sans pitié pour le regard, l'àme ou l'imagination des habitants; partout la pierre noire, avec la place strictement nécessaire pour la circulation des fourmis dont on neutralise le regard et tous les sens, sauf celui de l'argent.

152 UX DIPLOMATE A LOXDRES.

Londres, 13 mai 1873.

Une intéressante journée. La baroness (1) m'avait donné rendez-vous à son école juive de Whitechapel. Il faut, pour s'y rendre, cheminer par les ruelles de TEast-End; c'est là qu'on peut aller étudier les phénomènes de la génération spontanée et de la germination des infusoires dans la décomposition des corps organiques. Un peu ému des saletés du chemin, j'arrive à l'école, et d'abord, à la cuisine pour les pauvres malades juifs, une véritable école de propreté, — jamais il n'a été plus vrai de dire : une perle dans un fumier, bien qu'on nous y ait servi un déjeuner fort ragoûtant. Dans les écoles, j'ai eu le plaisir de voir 2,800 petits Juifs des deux sexes et de tous les pays. Je les aurais presque tous reconnus au visage; cela fait honneur à la pureté de la race en tous pays et malgré toutes les fortunes, car ce ne sont qu'enfants de pauvres. Ils entrent dans les écoles à trois ans, voire même à deux ans, tout nus; et ils en sortent, de onze à treize, vêtus, lisant et écrivant fort bien l'anglais, et déchiffrant l'hébreu. Cependant, ce que j'admire plus encore que l'école, qui fait merveille, c'est la générosité qui fait vivre récole. Le plus difficile à trouver n'est pas l'école, c'est Simone (2). Le manager de rétablissement, instituteur endurci, orgueilleux comme un Satan, ne paraissait pas de cet avis, quand il me disait : « Dans mes six classes, rien

(1) Baronne de Rothschild.

(S) AWusion au conte de Alusset.

que par la parole, d'animaux je fais des hommes; je donne aux embryons qu'on m'apporte un corps et une âme. îo Et, en effet, d'une année à l'autre, en allant de front, on peut suivre les progrès de la propreté, du vêtement, de l'intelligence, de l'instruction.

Comme on interrogeait les fillettes sur la géographie, une de ces petites sorcières a répondu que le Rhin sépare la France de l'Allemagne. Hélas!

Mme de Rothschild m'a envoyé un monde de jolis lots. Elle a la charité ingénieuse.

Londres, 14 mai 1873.

La reine n'assistera sans doute pas à son concert de •ce soir. Elle était venue l'autre jour pour son levée, auquel elle a présidé pendant une demi-heure, puis elle est allée à l'exposition voir faire une omelette et entendre une leçon sur l'omelette. Les Anglais se sont aperçus que c'est la grande supériorité de la France, el ils cherchent sérieusement maintenant à nous l'enlever; associations, meetings, cours publics, encouragements de la reine, articles de journaux... Heureux peuple !

Hier, dans la journée, tout Londres, dix mille voitures au parc, pour voir passer les quarante mail" coaches qui faisaient un show[\) pour la reine des Belges.

(d) Parade.

>54 U;M diplomate a LONDRES.

Londres, 19 mai 1873.

Hier soir, je suis allé au Court-Theatre avec Conolly (1). D'abord une pièce réellement primitive. C'est Tenfance de Tart. Tout arrive à propos. On dirait que c'est fait exprès. Des décors très soignés, un jardin au bord de la Tamise, à Twickenham; c'est bien cela, renseigne même du public house voisin est exacte; on y est; de Therbe jusque sur la rampe, on en mangerait; et des pâquerettes dans Therbe, on en cueillerait; et encore des pâquerettes sur le pré de la colline en face. Pendant que le dialogue marche, le soleil marche aussi, il se lève et se couche ; la lune se lève à son tour et se reflète sur la Tamise, et le chantre des nuits se fait entendre; c'est charmant, mais que devient la pièce? Je Tai oubliée. Voilà l'art dramatique! Tout dans l'accessoire et en dehors de la question. Il est plus facile de faire manœuvrer le soleil et la lune et de faire chanter les oiseaux que de faire parler les personnages et de les animer de la passion qui remue le spectateur.

Le spectacle se termine par la farce de Happy land : charge politique un peu grossièrement touchée, mais le caractère des hommes est assez bien indiqué dans cette arlequinade.

J'oublie encore une grande ressource de l'auteur dramatique dans ce pays, ce sont les verres tantôt rouges, tantôt bleus, tantôt verts, qu'on met devant les lampes de la rampe.

(i) Général Gonoily, attaché militaire à Paris, mort en 1885.

Londres, 20 mai 1873.

Hier, nous avoDS termiDé notre vente (1) avec grand succès. Nous aurons 1,000 livres. Nous ferons donc vivre Tœuvre de sœur Lucie, sinon sœur Lucie. Pauvre sainte fille! Il n'y a plus rien à ses mains que la peau, et cependant quelle activité! Le tumulte fini, la foule partie, les cornettes sortent de tous les côtés, ramassant, empaquetant, les bonnes fourmis travailleuses. Notre vente aux enchères a été faite par un colonel M... Il n'y a que les Anglais pour avoir ce calme, cet aplomb devant le public. Le voilà tout de suite sur Testrade, au son de la cloche. C'était fort comique...

Bal à la cour. Toujours la même cérémonie avec les chambellans à verge. Le God save the queen à propos de tout... Musique endormante. Vers une heure, je dormais littéralement debout et j'avais peur de me laisser choir tout d'un coup.

Londres, 24 mai 1873.

Comme je reçois le Times à sept heures et demie, j'avais lu le discours du duc (de Broglie) avant bien des Parisiens. La question me paraît bien posée, la majorité bien ralliée, et, maintenant, midi, M. Thiers a déjà fini de parler (2). Inutile donc de conjecturer, il faut attendre l'événement. Il me revient en mémoire

(1) Vente pour les Œuvres françaises à Londres.

(2) Il s'agit du débat à la suite duquel M. Thiers a quitté le pouvoir.

156 L'X DIPLOMATE A LOXDRBS.

les conclusions de mon dernier entretien avec M. Guizot. tt Quand .\I. Thiers sera au pied du mur, i] cédera. ?? £t puisque nous en sommes aux mots, Cochin m*en citait un de M. Thiers, lui disant que le duc de Broglie était le seul auquel il permît une complète indépendance.

Hier, j'ai promené mon inquiétude au Salon anglais. Une affreuse platitude : que de temps et de couleurs perdus! Quelques portraits frais, une Miss Dorothy fort simple, mais bien traitée et élégante, puis plus rien. En général, un assez bon sentiment de ce qui est marin. D'après le public, on comprend les artistes. Il ne s'attache qu'au sujet, et si le sujet est sensationnal ou moral, il est satisfait et marque sa satisfaction par une note sur son livret, qu'il consulte au moins autant que le tableau. Une peinture accomplie, c'est une peinture à deux compartiments : d'un côté, des enfants avant l'école; de l'autre, les mômes après l'école : les uns sales, maigres, en haillons; les autres propres, gros, gras, convenablement vêtus; au-dessous : des inscriptions bibliques; au-dessus : 100,000 enfants à Londres sans écoles! Pour ces gens consciencieux, c'est le dernier mol de l'art, à moins qu'on ne puisse leur présenter un petit oignon si bien peint qu'il ferait pleurer. Pas de nu, pas de dessin, ni sang ni vie dans les figures ; quand les toiles n'ont pas les pâles couleurs, les couleurs y sont en révolte les unes contre les autres; la composition généralement enfantine, jamais d'air autour ou derrière les personnages. Le grand artiste qui livre ses portraits par faveur à 50, Foire même 75,000 francs s'il y ajoute un pot de fleurs.

excelle à reproduire les figures en cire blanche, encadrées dans des robes tapageuses, et personne ne surpasse notre compatriote Tissot pour les coller sur un fond de paravent. On aime ici le détail, le particulier, les brins d'herbes, les fleurs des prés, les feuilles des arbres, mais on comprend moins la forêt, le pré, Tensemble, Tidée simple, la pensée ou Teffet dominant, ce je ne sais quoi au-dessus du modèle; c'est chose à peu près inconnue partout, je le sais bien, mais plus encore ici que chez nous. Pas de statuaire, c'est peutêtre la faute du climat, soit! Une Bacchante printanièrede Carpeaux brille singulièrement dans ce désert, et une terre cuite simple et touchante dans sa réalité, la Mère et t Enfant, encore d'un Français. Connaissezvous M. Dalou, en France?

Et maintenant il faut nous promener ce soir de réceptions en réceptions pour le Birth day de la reine, sans savoir au juste qui ou quoi nous représentons.

Londres, 25 mai 1873.

Hier, j'ai commencé à prendre courage avec le compte rendu du discours de M. Thiers. Je ne craignais qu'un enjôlement. A six heures, Rothschild m'a donné le cours de la bourse, qui ne signifiait pas grand'chose. Au Foreign Office, à minuit, lord Granville est venu me dire : ce Thiers est battu par 14 voix! »

J'étais arrivé vers onze heures, représentant du gouvernement de M. Thiers, et j'avais répondu à lord Granville que je devais croire que tout allait bien pour mon gouvernement. Je me suis attardé le çl\i% ^^^'i*-

158 UN DIPLOMATE A LOXDRES.

sible pour avoir des nouvelles, et, vers minuit et demi» j'ai appris, en eifet, de la bouche du même lord Granville, que je ne représentais plus le même gouvernement qu'en entrant au Foreign Office, ou, du moins, que \I. Thiers était battu et avait donné sa démission. Je lui ai répondu imperturbablement que j'avais lieu de croire que tout allait bien pour le gouvernement que je servais. Personne n'est plus disposé à saisir le côté comique des nécessités et des banalités d'une situation officielle, et nous sommes partis ensemble d'un éclat de rire qui n'avait rien d'officiel.

Ce malin, Y Observer m'apprend la nomination de Mac Mahon, et, tout à l'heure, j'ai vu le moment où la bonne lady G. Fullerton allait m'embrasser.

Londres, 26 mai, 4 heures.

Retour du levée. On est généralement tout surpris d'apprendre que Paris n'est pas à sac. Si j'avais été mon chef, j'aurais évité de me montrer aujourd'hui , surtout ne sachant que répondre aux questions.

(Après le 24 mai, M. Gavard fut désigné par W. le duc de Broglie pour cire son chef de cahinet. Il revint au mois de décembre à Londres quand le duc quitta le ninistère des affaires étrangères pour devenir ministre de l'intérieur. Le comte d'Harcourt n'était plus ambassadeur ; le duc de fiisaccia Tavait remplacé.)

Londres, 10 décembre 1873.

Excellente traversée. Tout le temps sur la passerelle»

aidant le capitaine de mes conseils; froid pénétrant dans le chemin de Dover-Chatam ; darkfog en arrivant à Londres; à sa taille, je reconnais cependant, à travers le brouillard, Tami Dutreil(l); on se hèle; un hansom nous conduit en tâtonnant à Albertgate, et me voilà ministre de France à Londres. Quel contraste ! Avant-hier, à Versailles, au centre de tout. Aujourd'hui, au bout d'un fil, en plein silence et brouillard. J'y ai déjà tenu autrefois, pourquoi n'y tiendrais-je pas aujourd'hui? Et puis, ce milieu humide, silencieux, calmant, est bon pour mes nerfs.

Londres, il décembre 1873.

L'homme ne vit pas que de brouillard, c'est grand dommage en ce pays. Je m'en arrange, cependant.

La ville est déserte : personne au Foreign Office, personne nulle part; Beust, qui se désespère de n'avoir pas le nouvel ambassadeur à son diner; Bylandt (2), toujours aimable; Solvyns, retour d'Italie, au milieu de ses déballages, plein d'enthousiasme pour ses colis. Lord Stanhope vient pleurer Bazaine; son grand argument, c'est la lettre de Frédéric-Charles. En vérité, voulez-vous que le vainqueur déclare que le vaincu n'était qu'un drôle qui a livré ses drapeaux par trahison? Brunnow, à me revoir, pleure des larmes de joie. Il m'a raconté que je devais mon succès ici à lord Granville, qu'il avait réellement de l'amitié pour moi, et

(1) M. Bernard Dutreil, alors secrétaire d ambassade, maintenant sénateur, remplaçait M. Gavard comme chef de cabinet.

(2) Comte de Bylandt, ministre de Hollande, mort. e.w.V^^'^.

que c'est pour cela qu'il m'avait facilité toutes choses. Je suis frappé des progrès que le duc de Broglie a faits ici daos Topinion.

Londres, 15 décembre 1873.

Beaucoup de diplomates, tout le corps diplomatique, cela peut être réuni dans un salon sans faire le booheur de la vie. Je n'éprouve jamais tant de découragement que dans ces réunions de famille. Hier soir, c'était en Suède; bien peu manquaient à l'appel; ils y viennent comme des loups affamés, mais ils n'y apportent pas grand'chose. Mieux vaut un grand feu de charbon, une bonne lumière de lampe, les volets fermés et le sentiment que le froid et le brouillard rôdent derrière.

Hier, grande stupeur! Comme je passais devant la Cour des appels, j'entre pour me faire l'oreille au dialecte anglais, que vois-je? Les mêmes juges sous l(4|urs perruques, les mêmes jurés dans la boîte, le même Ticliborne et le même ventre encastré dans la même table qu'il y a sept mois !

J'ai diné dans le Hayward corner. Vers neuf heures et demie, notre ami était tout à fait gris. Je suis resté en tête à tête avec un antiquaire plus de sang-froid. Nous avons engagé une conversation sur une lettre inconnue de Pompée que nous avions retrouvée à la bibliothèque, dans une édition rare des papiers de Salluste. Ce sont les distractions des vieux célibataires. Il est vrai que la lettre ne signifie rien du tout.

Demande à Vaney (1) si coram sepulcro est un solécisme. Dans cet heureux pays, voilà la question qui passionne le plus en ce moment. Le dean de Westminster a-t-il fait une faute de grammaire? Cest Oxford qui a engagé la bataille; réplique; les tiers interviennent. Le pauvre dean Stanley va rester convaincu d'avoir fait du latin théologique. Pour lui, c'est un peu dur. Qui se serait douté que la théologie gâterait jamais son latin (2)? Il parait que coram ne peut avoir pour régime un nom de choses. Meuraud(3) luimême y aurait peut-êlre été pris.

Voilà une nouvelle affaire dans ce pays. On a voulu mettre un baldaquin au-dessus du maître-autel de l'église Saint-Barnabe Pimlico! Toute l'Eglise a pris les armes. Le Pape lui-même envahirait l'Angleterre, qu'on ne crierait pas davantage. Heureuses gens!

Ce matin, comme j'essayais ma redingote, j'ai affecté de raconter devant le célèbre Cook, mon tailleur, ,une foule de choses qui ont été répétées, dix minutes après, au prince de Galles, qu'il habille en babillant, comme avec moi.

Londres, 18 décembre 1873.

Le tapissier du duc de Bisaccia dresse des plans et prend des mesures. Il me paraît décidé à faire les choses en grand. On ne pleurera pas pour l'étoffe, on taillera

(1) Conseiller à la Cour d*appel de Paris, mort en 1893.

(2) AI. Stanley, doyen de Tabbaye de Westminster, passait pour n'avoir à peu près rien conservé des croyances chrétiennes.

(3) Directeur aux Affaires étrangères.

162 r\ DIPLOMATE A LOXDRES.

en long et en large. Toute trace du passé disparaîtra sous les tentures, les glaces et les tableaux. Il n'en faut pas tant pour que nous passions tous marquis.

Mon tailleur a très bien fait sa commission. Le prince de Galles me fait dire ce matin d'aller m'entendre avec le général KnoIIys, son aide de camp.

Londres, 21 décembre 1873.

Je viens de faire mes adieux à Beust. Il m'a avoué que, s'il n'était pas toujours à la veille d'un départ, il ne supporterait pas ce manteau de plomb qu'on a ici sur les épaules; si l'on voit quelqu'un à Londres c'est en passant, et, pendant la saison, c'est en courant. Il faut donc faire cinq ou six heures de chemin de fer, en moyenne, pour aller chercher une conversation. Il parait que lord Granville revient ce soir, mais il repart demain soir pour Wolmer-Castle, et, quand il sera rentré, il lèvera le pont-levis et abaissera la herse. Je dois le voir demain cinq minutes, et ce sera pour trois semaines au moins.

Pour me distraire d'écrire, je suis allé passer quelques instants à l'Athenaeum à remuer des livres. Trop fatigué ou trop pressé pour les lire, je les prends, je les retourne, je les manie; j'ai remarqué qu'il en reste toujours quelque chose.

Londres, 23 décembre 1873.

Il y a des jours où je me demande si c'est sérieusement que j'ai entrepris le métier que je fais. Les satis-

factions qu'il procure me sont si peu sensibles et les privations si cruelles ! Il faut se répéter que cela ne durera pas.

J'ai eu, hier soir, le plaisir de voir la charge, la très grossière charge, de deux pièces françaises : Tune, quelque chose comme la Fille de l'aveugle^ de Bayard ; l'autre, le Chapeau de paille J! Italie. Bien entendu, on respecte trop les auteurs français pour les nommer. Comme on les arrange ! Tout ce qui est fin est enlevé, on ne le comprendrait pas, et on le remplace par du brutal. On trouve le moyen d'être grossier sans choquer les mœurs. C'est le contraire en France. Une observation m'a frappé. Comme, après la pauvre pièce intitulée Alone , on faisait successivement, suivant l'usage, défiler, devant le rideau, tous les acteurs, un coup de sifflet a salué la manager du ihéâtre, Mrs Lutton. C'était fort injuste; c'est la seule personne qui ait du mouvement, de l'expression et un certain charme. Le coup de sifflet était absolument isolé; personne n'a crié : « A la porte )i ; pas de protestation en sens contraire : chacun donne librement son opinion ici, même au théâtre; il est permis de siffler à soi tout seul, quand tous les autres applaudissent.

Je viens enfin d'entendre de la musique à Londres : c'était une femme qui jouait de la trompette. Vois-tu cela? L'idée est tout à fait heureuse, et voici une émule à la virtuose qui joue du violon et au monsieur qui fait pleurer sur l'accordéon.

Londres, 25 décembre 1873.

II y a tant de brouillard et les rues sont si désertes, que je suppose qu'il doit être dangereux de s'y promener; je me suis donc rigoureusement enfermé dans ma chambre, et n'ai mis le nez dehors que pour aller à la messe. C'est encore la meilleure manière d'être seul.

Les trois quarts des Anglais sont ivres à l'heure qu'il est. Ces jours de repos coûtent cher aux familles pauvres. Ce matin, j'en suivais une dans Hyde Park. Le père portait un fardeau; la mère un enfant à la mamelle; puis quatre petits suivaient comme ils pouvaient; l'un d'eux toussait et pleurait à fendre l'àme. Tout cela sous des haillons qui ne cachaient même pas la peau, et cependant, c'était évidemment la tenue du jour de fête. Rien que la manière dont ces bonshommes suivaient leurs parents, avec un pas ralenti, marquait la solennité de Noël. Le plus petit criait tant que le père, mettant son fardeau sur la plus grande des petites filles, a pris l'enfant souffrant dans ses bras, et la bande a continué ; la fillette, accablée sous le poids du fardeau, suivait à distance. Que j'aurais voulu lui venir en aide!

Cette procession de la misère défilait sous les fenêtres de Dorchester-House, pour passer, à quatre pas plus loin, sous celles de lord Dudley et de Grosvenor- House; contraste perpétuel; mystère économique que je n'ai jamais pu démêler : tant de charité et de si affreuses privations !

Londres, 31 décembre 1873.

J'ai écrit aux amis, mais ce qui me perd mon temps c'est Va? rivage, par chaque train, d'escouades de cuisiniers, de valets de pied, de cochers, de chevaux, de voitures. Où loger tout cela? Au dernier moment, voici les télégrammes; c'est un peu tard. Il me faut louer des écuries, des chambres, acheter des meubles, mettre la paix dans la maison; chaque arrivant veut prendre un appartement complet.

Le duc (de Bisaccia) sera lui-même ici demain : il est précédé d'une splendide argenterie, et commande que tout le monde soit poudré pour le recevoir. Voilà qui est bien, pourvu que je ne sois pas invité à en faire autant.

La reine le recevra tout de suite à l'île de Wight.

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, 2 janvier 1874.

Hier soir, réception de mon ambassadeur (I), très aimable ; on doit bien vivre avec lui. Nous nous entendrons fort bien pour le travail...

Londres, 3 janvier 1874,

Mon duc est revenu ce matin d'Osborne. Tout s'est passé pour le mieux. La reine lui a fait un accueil comme s'il n'était pas ambassadeur de France. Elle a causé tout le temps et de ses parents et de ses enfants. Il est certain que, pour être ambassadeur, mieux vaut être le gendre du prince de Polignac, puis du prince de Ligne, le fils ou Théritier d'un grand nom, que M. So and so. Je suis convaincu qu'il s'en est fort bien tiré; ce sera là, pour commencer, le côté le plus brillant. J'ai voulu expédier moi-même le compte rendu de la visite à Osborne. C'est écrit comme par un

(1) Duc de La Rochefoucauld-Bisaccia.

homme qui se pique de ne pas en faire profession, mais cela dit très exactement les choses, et je le donne en mille à tel ou tel pour faire aussi bien parler la reine et lord Granville. Il a évidemment réussi; ses procédés n'auront pas nui; il a répandu Tor à profusion; on se le dira en bas et Topinion remonte souvent de bas en haut.

Londres, 4 janvier 1874.

Tu sais que le procès Tichborne dure toujours. Nous sommes à la 150* représentation de la reprise. Hier, la patience a fini par échapper au chief justice et dixxforeman du jury. Note qu'il y a près d'une année que ces douze malheureux jurés sont en hox enlevés à leurs affaires pour juger un homme dont la culpabilité est aussi évidente qu'un fait peut l'être ; mais la justice anglaise n'admet pas l'évidence sans la preuve. Hier, le savant conseiller, comme on appelle le misérable avocat qui ose organiser et plaider cette tentative de vol avec calomnie infamante, conteste la déposition d'un colonel qui déclare avoir vu, sur le bras du jeune Tichborne, le tatouage indélébile dont il n'y a pas trace sur celui du claimant; il l'a vu comme on le saignait. L'avocat nie qu'il ait pu voir le tatouage à moins qu'il ne démontre qu'il faisait clair. Le chief justice finit par l'interrompre, en lui disant qu'il devait faire assez clair pour voir le tatouage, puisque le chirurgien voyait la veine. L'avocat répond que c'était sans doute un chirurgien imprudent, u Soit, mais qu'il soit bon ou mauvais, vous ne nous ferez pas croire

qu'il ait pu pratiquer une saignée, sans y voir suffisamment pour trouver la veine, w L'avocat : a C'est à vous de faire la preuve des lumières, et tant que vous n'aurez pas démontré qu'il y avait des lumières, je pourrai maintenir qu'il faisait nuit, etc. n h^ Jbreman (chef du jury) a enfin éclaté. De part et d'autre, on est édifié; ce n'est qu'une lutte de barristei^s. C'est un vrai trait de mœurs. Le seul but de l'avocat est de traîner les choses tellement en longueur qu'un juré vienne à mourir, alors il faudra recommencer une troisième fois Dans l'état de la jurisprudence anglaise, on peut tout entreprendre, même de prouver qu'un hippopotame est une gazelle; il ne faut que des capitaux suffisants, c'est-à-dire une bonne commandite pour tourner autour de la preuve légale. Les entreprises judiciaires contre les successions se mettent en actions, aussi bien que le vol de diamants.

Londres, 7 janvier ISTJi'.

Hier soir, nous avons reçu, pendant le dîner, un télégramme pour remercier mon chef de sa dépêche et le féliciter... Je ne m'étais donc pas trompé. Il me paraît toutefois décidé à ne pas forcer son succès. Jusqu'à présent, il appartient à son tapissier, et, dès l'aurore, le voilà rôdant en haut, en bas, mesurant, disposant, ordonnant...

J'ai terminé ma soirée chez lady Russell. Il est vraiment bien touchant de voir comme cette vieille femme est entourée par ses fils. Elle savait si bien que j'avais, moi aussi, une mère dont je soufi'rais d'être séparé*

Elle m*a chargé de dire au duc de Bisaccia qu'il avait beaucoup plu à la reine, qu'il représente tout ce qu'elle aime : commission a^iréable.

Londres, 11 janvier 1874.

Nous allons avoir le meeting John Russell, en faveur de Bismarck et de la persécution de TÉglise, et le conir e-mee tin g catholique. Il y aura bien quelques tètes cassées et il en restera le renouvellement des querelles religieuses dans ce pays. Ce Johnny a trop vécu pour sou nom. JVe compte-t-il pas déjà dans ses archives une certaine lettre qui commence raOaire du Sleswig-Holstcin ?

Inauguration d'une statue de plus du prince Albert, cette fois à cheval au galop, dans la Cité. L'atmosphère interdit la statuaire; ni le métal ni le marbre ne peuvent résister à la suie et à la pluie. Quand ici on vous montre une statue, on a envie de faire passer avant le ramoueur. Nous sommes allés nous mêler un peu au mohy à ces haillons de Londres, sans pareils, aux policemen qui piétinent là dedans comme sur des fourmis.

Ce matin, j'ai vu l'archevêque (1). Il a grand air et une figure ascétique ; cela se concilie bien dans un archevêque.

18 janvier 1874.

Lord Clarendon, veut m'inviter avec Borthwick au Grove ; c'est un vieux château plein de Van Dyck, en-

(1) Cardinal Manning.

170 l'X DIPLOMATE A LONDRES.

tourédes plus vieux et des plus célèbres manoirs de r Angleterre et à trois quarts d'heure de Londres. Voici comment lord Clarendon passe son temps : il revient de la chasse, il est à cheval, mais un domestique conduit le cheval; premier accident le matin : comme mylord voulait passer d*un cheval sur Tautre, dans une cour de ferme remplie de boue, le cheval s'écarte, patatras, voilà mylord dans la mare; il se nettoie comme il peut et on part ; patatras, voilà mylord par-dessus la tête de son cheval tombant sur la sienne ; il remonte, mais il parait absorbé; on le ramène; ce n'est qu'en arivant qu'il revient à lui, il avait perdu connaissance ; comme il faut le ménager, le lendemain, on chasse à tir; puis, le surlendemain, on remonte à cheval ; mylord arrive fort en retard au dîner, deux domestiques le soutiennent, les jambes refusent le service à la suite d'une nouvelle chute. Quand il rentrera en ville, il redeviendra un lord très sérieux, en passe de devenir membre du cabinet.

Lady Clarendon est une des quatre comtesses. Il paraît que sa mère a passé sa vie en répétant : « Quatre filles, quatre comtesses; quatre comtesses, quatre filles. 15 On ne sait pas sur quelle version elle a fini.

Le vieux Russell consent à être malade pour ne pas présider le meeting en faveur de Bismarck, mais il écrira. En revanche, on verra l'entrepreneur de l'affaire Tichborne, Y honorable Whaley, qui ne l'est plus guère, donner à la réunion son véritable caractère.

Je comptais aller aujourd'hui à une église High Church, où Ton apprend maintenant aux fidèles à faire le signe de la croix, u Chaque dimanche, me disait un

bon fidèle, c'est une nouvelle innovation. Dimanche dernier, c'était le sacristain affublé d'une lévite, et maintenant, voilà qu'il faut se signer. )?

Londres, 26 janvier 1874.

Rien n'était moins prévu, il y a huit jours, que la dissolution du Parlement. Le terme de son existence était même éloigné d'un an, et les circonstances au milieu desquelles Tannée vient de se renouveler ne faisaient pas supposer que le gouvernement libéral voulût l'anticiper.

L'annonce de la dissolution a donné le signal d'une déroute universelle. On ne voit que candidats affolés qui traversent Londres, laissant derrière eux, sur les routes, femmes, enfants, bagages, pour arriver à temps dans leurs collèges. Les plus malheureux sont ceux qui courent après un collège, non moins malheureux sont les collèges qui courent après un candidat. L'événement montrera à quel parti cette confusion devra le plus nuire.

Le secret absolu dans lequel la dissolution a été préparée (1), la soudaineté de la décision, la forme dans laquelle le public en a été prévenu, tout concourt à donner à cette grave mesure le caractère d'un coup de parti. Il est d'ailleurs difficile de méconnaître que l'intervention personnelle du Premier accuse une fois

(1) Après s'êlre entendu avec la reine, M. Gladstone n*avait prévenu ses collègues que le 19 janvier, et, dès le lendemain, le public avait été informé par son adresse aux électeurs de Grcenwich.

de plus des tendances qui s'écartent sensiblement des traditions parlementaires anglaises pour se rapprocher de la conception démocratique de l'appel au peuple.

Dans les cercles libéraux comme dans les réunions conservatrices, on croit encore au succès du cabinet, tout en prévoyant des pertes sérieuses résultant des divisions qui s'accusent de plus en plus dans les rangs ministériels.

Londres, 3 février 1874.

Alléché par le souvenir des séances à sensation dont sir Ch. Dilke a jadis fait les frais au Parlement, je me suis attaché à ses pas pendant cette période électorale, un peu, je l'avoue, avec le sentiment de l'Anglais qui suivait les représentations de Van Amburg dans l'espoir de le voir, un jour, dévoré par ses lions. Mon mauvais sentiment, je me hâte de le dire, a été déçu ; pas le plus petit scandale, pas un mot qui ne soit d'un loyal sujet de Sa Majesté, pas une proposition qui n'eût été aussi bien à sa place dans une adresse de M. Gladstone ; des dissertations sur toutes les réformes désirables ou non, une parole toujours sûre et facile, trop abondante, suivant moi, mais qui ne lasse jamais la patience de l'auditoire.

Hier soir, un grand meeting se réunissait à Chelsea. Mais d'abord, quelques mots d'explication sur l'élection du bourg de Chelsea. Cette circonscription compte 24,000 électeurs ; elle s'étend d'une extrémité à l'autre du West-End de Londres et nomme deux députés. Il

y a treize polling-places, c'est-à-dire treize endroits où Ton vote. II faut à chaque candidat, dans chacune de ces subdivisions, une agence centrale, ce qui comporte une maison louée à cet effet, et, dans chacune, un personnel d'employés et d'agents à tous les degrés, depuis le chef, qui ne reçoit pas moins de cinq à six mille francs, jusqu'à Thomme-affiche qui se promène tout le jour avec le nom des candidats sur le ventre et •sur le dos. On comprend que, pour partager les frais énormes d'une semblable élection, les candidats associent leur fortune. L'association va môme au delà de la question financière, car il est évident que, dans l'élection de Chelsea, les deux « baronnets « associent également leur clientèle : sir Ch. Dilke amène à sa suite les radicaux extrêmes; sir Henry Hoare gagne à la cause commune les voix des libéraux qui éprouvent le besoin de réformer, mais qui n'ont nulle envie de tuer la poule aux œufs d'or.

Les affiches ambulantes, indépendamment de celles qui couvraient les murs, avaient annoncé tout le jour la grande réunion qui devait avoir lieu au quartier général des candidats associés des deux fractions du parti ministériel. La nuit venue, tout le quartier paraissait en fête. En dehors de la salle, le public qui n'avait pu entrer stationnait devant les transparents qui lui permettaient de contempler les propres traits des deux baronnets auxquels il était convié à donner ses suffrages. Au dedans, 1,200 personnes attendent les candidats, ce qui n'empêche pas 500 autres de s'insinuer encore dans la salle ; ce sont comme des flots de lave -qui jaillissent de chaque porte; ils s'avaucexîil A^\ix\&

174 UM DIPLOMATE A LOXDRES-

manière insensible, mais irrésistible; les têtes montent les unes par-dessus les autres et s'accumulent jusqu'à la hauteur de la galerie. Je vois encore la figure impassible d'un gros cocher de cab qui se laissait porter doucement par-dessus les bancs et les spectateurs qui les garnissaient. Au commencement de la séance, il était à l'entrée de la salle; à la fin, il était au milieu, reposant sur un sous-sol humain. Cette invasion ne se pratiquait pas sans bruit, sans quelques coups de poing,sans quelques interruptions de la séance. J'admirais cependant les mœurs parlementaires de cette cohue qui trouvait moyen d'entendre, et le talent des orateurs qui se faisaient écouter. Sir Ch. Dilke avait eu le bon esprit de se faire accompagner sur l'estrade par sa femme. Anglaise au nez à la Roxelane, le teint frais, l'œil vif, le sourire gracieux; il a pris place à la droite du chairman, sir Henry Hoare à gauche. Après l'introduction de rigueur du président, le premier des baronnets a pris la parole et l'a gardée pendant une grande heure, sans souffler ni hésiter une minute; pas un point, pas une virgule dans son discours. C'est à peine s'il laisse à l'auditoire le temps d'applaudir; il s'assied enfin, au milieu des acclamations et des applaudissements. Les chapeaux s'agitent et font le moulinet; les imprimés pleuvent de tous côtés.

Sir Henry Hoare lui succède, orateur moins disert, mais plus animé ; il paraît tantôt empoigner plus vivement son auditoire, tantôt le moins ménager. Quand il parle du troisième compétiteur, qui semble n'avoir introduit sa candidature que pour diviser le parti libéral, il soulève des hurlements comme ceux de la cage

aux lions. Quelques protestations isolées, et aussitôt étouQees sous les huées, se font entendre en faveur de ce malencontreux candidat. Mais rassemblée semble sur le point de se partager sérieusement quand sir H.Hoare donne bravement son opinion sur la politique étrangère. Dans ses différentes adresses, M. Gladstone a réduit assez pauvrement la politique de l'Angleterre à la défense de ses intérêts insulaires. Sir Henry Hoare, relevant à son tour la lacune qui parait exister dans Tesprit de M. Gladstone sur Faction extérieure d'une grande nation, déclare que, pour un pays comme pour un individu, les intérêts sont inséparables de Thonneur. Quelques cris de ii Vive Bismarck! w partent des extrémités de la salle; des applaudissements et des grognements leur répondent, mais il est visible que l'auditoire est partagé, inquiet ; beaucoup se taisent. L'orateur reprend alors, et je résume à peu près sa péroraison : « Oui, messieurs, je suis pour la liberté des catholiques, parce que je suis pour la liberté des protestants ; je suis pour que les pasteurs puissent enseigner et parler suivant leur conscience, parce que je veux pouvoir parler selon la mienne. Oui, messieurs, je suis pour la France, parce qu'elle a été brutalement dépouillée; je suis contre ceux qui lui ont arraché l'Alsace et la Lorraine ; je suis contre l'homme qui veut empêcher ce grand pays de reprendre son rang parmi les nations et qui veut dicter des lois à la presse au delà même des frontières de l'Allemagne; je suis contre les meetings qui sympathisent avec les oppresseurs contre les opprimés, et, si ces déclarations devaient me fermer l'entrée du Parlement etm'enlexiec

VOS suffrages, je serais fier de ne les avoir pas mérités.» Ces courageuses et éloquentes paroles ont enlevé Tauditoire et Torateur a été récompensé par des applaudis- -sements qui Tont suivi jusque dans la rue (1).

Je ne me vante pas de la façon dont j'ai été introduit dans la grande salle de la vesiry de Chelsea. On m'avait fait entrer, à mon arrivée, dans un salon particulier où se réunissaient, en attendant Theure, les candidats et leurs patrons. Le moment venu, il fallut donner le bras aux dames; il n'y en avait qu'une qui était lady Cil. Dilke, et, comme étranger de distinction, c'est à moi que revenait l'honneur de l'accompagner. Honneur imprévu ! mon sang ne fit qu'un tour, mais il n'y avait pas à hésiter, et j'entrai le premier avec lady Dilke, accueilli par un tonnerre d'applaudissements tîomme je ne me flatte pas d'en provoquer un semblable dans le reste de ma vie. Les candidats et les patrons nous suivaient processionnellement. Les reporters à l'affût me lisaient tous, cherchant mon nom pour le livrer, dès le lendemain matin, à toute l'Angleterre. 'Heureusement sir H. Hoare s'avisa du péril où j'étais et il parcourut les rangs de la presse en lui donnant le change sur mon identité. J'échappais ainsi à une mésaventure qui aurait bien pu mettre fin à ma carrière diplomatique, car, franchement, je n'étais pas à ma place sur l'estrade, au milieu des patrons de la candidature qui passait pour la plus hostile à la personne royale elle-même.

(1) « Il convient d'ajouter, dit M. Gavard dans ses Notes, que sir Charles Dilke fut seul élu ; il passa avec le candidat conservateur qui enleva 7 à 800 voix à sir H. Hoare à cause de sa coura-

AMVEE 1874. 177

Londres, 4 février 1874.

Hier, nous avions M. Gladstone à dîner. Il attendait le résultat du scrutin qui venait d'avoir lieu à Greenwich. Grande tranquillité, soit qu'il ne doutât pas du succès, soit affectation de la résignation du sage qui retourne à ses chères études. C'est pour la dix-huitième fois qu'il se présente devant les électeurs, et pour la dernière, m'a-t-il dit. Il était charmant, ou, du moins, il a toujours l'art de me charmer, parce qu'il a l'esprit rempli de souvenirs et l'àme ouverte à tout. Nous avons examiné un peu toutes les réformes que les crochet mongers (1) promènent de meeting en meeting. Il incline sincèrement à tout ce qui paraît généreux. Encore une fois, c'est un charmeur, peut-être pas très rassurant. Il a reçu, pendant la soirée, l'avis de la réélection de son fils à une petite majorité. Quant à la sienne, il a recommandé qu'on ne s'avisât pas de le réveiller pour lui apprendre le résultat. Son réveil n'a pas dû être agréable; il a passé à une petite majorité et au deuxième rang, et toutes les nouvelles du matin sont mauvaises pour le gouvernement.

La conversation s'est prolongée fort tard. Il m'a

geuse déclaration contre les conquêtes de la Prusse. Elles lui procurèrent cependant une compensation à laquelle il ne fut pas insensible. Son discours fut reproduit par beaucoup de journaux de Paris, ce qui décida le comité du Jockey club à présenter une adresse fort honorable à l'ancien membre pour Chelsea, qui reste un des Anglais les plus parisiens et les plus appréciés de toute la société élégante. »

(1) Gens qui poussent à outrance des idées sottes ou absurdes.

178 UN DIPLOMATE A LOXDRES.

même tant soit peu converti au vote des femmes, dont il est partisan, tout comme son rival le chef des conservateurs.

Londres, 6 février 1874.

Great victory of the conservatives ! Two more in Westminster ! C'est ce qu'on crie dans les rues au moment où je t'écris. Déjà, ce matin, le gouvernement n'avait plus de majorité.

Je vais donc aller porter mes condoléances à lord Granville et me hâter de m'accréditer moi-même. Il y a force majeure. Demain, nous n'aurons peut-être plus de ministère et je me trouverai entre deux selles. Il est très probable que le cabinet va donner sa démission d'ici à cinq ou six jours, vers le 14. Xous verrons alors lord Derby aux affaires étrangères, M. Disraeli, premier ministre, avec les finances, etc.

Londres, 14 février 1874.

Le résultat des élections est aujourd'hui connu. Il donne aux conservateurs une majorité de 350 voix contre 300. Leur avantage est d'autant plus grand qu'on compte dans la minorité, au nombre de quarante environ, les nouveaux élus de l'Irlande, qui ne représentent réellement que le soulèvement contre le maintien de l'union des trois royaumes.

La composition du nouveau cabinet est généralement approuvée. J'avoue ma surprise de l'assentiment que la substitution d'un parti à l'autre dans le

gouvernement rencontre à peu près indistinctement dans les organes et chez les représentants autorisés de toutes les opinions. Les faits accomplis sont acceptés par les conservateurs ; ils n'ont aucune idée d'user du pouvoir qui leur revient pour contester les réformes qu'ils ont combattues dans Topposition, et leurs adversaires déclarent que, puisque le pays ne se soucie pas de réformes nouvelles, il est naturel que le ministère des réformes se retire et fasse place au gouvernement qui répond au vœu de la nation.

Le gouvernement nouveau ne trouvera pas moins de force dans la division de ses adversaires que dans l'union de son parti. La décomposition du parti libéral s'accuse de plus en plus. Il n'y a que Gladstone qui ne sera pas commode ; s'il avait l'esprit ouvert à toutes les réformes quand il était au pouvoir, que sera-ce quand il sera dans l'opposition? N'étant plus obligé d'être homme d'Etat, il sera enfant et fou tout à son aise.

Le jour du scrutin de Chelsea, lady Dilkese promenait avec rubans jaunes et bouffettes même couleur à ses chevaux, c'est la couleur radicale; mais elle ne s'était pas aperçue qu'on lui avait placardé dans le dos de sa voiture l'affiche conservatrice : plump for Gordon.

Londres, 16 février 1874.

Je t'écris non pas à la lueur, mais à l'affreuse clarté de l'incendie qui dévorera peut-être tout un quartier avant le jour. Le pantecnicotij c'est-à-dire le principal dépôt de meubles, voitures, objets d'art, est brûlé;

180 ilV DIPLOMATE A LOXDRES.

Tcpaisse muraille qui devait le protéger contre la contagion des baraques du voisinage a sauvé les écuries de Tambassade du feu, sinon de Teau. Quand je suis arrivé, on déménageait tout par les fonêtres, on traînait sans façon les équipages d'apparat, ou distribuait les chevaux dans les écuries plus éloignées. S'ils étaient à moi, ou si le cocher avait voulu m'écouter, ils seraient plus loin encore, car on ne peut jamais être assuré contre les retours offensifs de cet ennemi enragé qui ne s'arrête qu'où il lui plaît. Nous sommes maintenant protégés par l'immense cratère qui nous sépare. Le feu est dans le fond, mais, comme le mur a résisté, ce n'est plus qu'un brasier. Malheureusement la flamme a sauté la rue et voilà qu'elle s'étend de l'autre côté. D'affreuses langues de feu et de sang montent dans le ciel et, tout à coup, sous le souffle du vent, s'abattent et se précipitent sur les toits voisins. Nul ne peut savoir où elles s'arrêteront. Le feu civilisé lutte contre le feu révolté; tout autour ou entend le piston des pompes à vapeur. La lutte se fait dans un grand silence, rien que le bruit des murs qui tombent et des sifflets de commandement. On aperçoit les pompiers qui s'approchent par les toits, en détournant leur visage, les malheureux habitants qui versent de l'eau sur leurs fenêtres et éteignent les commencements d'incendie. Les flammes se reflètent dans les carreaux de toutes les maisons en face du foyer. On ne sait si c'est le reflet ou déjà le feu. Le vent emporte avec la fumée, des masses de flammèches qui se répandent sur Wilton-Place, du côté de Grosvenor-Gardens. Tout Londres est accouru, une masse de filles, de marchands

d'hiûtres ou d'oranges, de inusicieDS, c'était une foire tout autour de l'enceinte formée par la police. Maintenant, le mob va se coucher, et je reste, tête à tête, dans mon observatoire, avec le feu. La fumée m'empêche de voir s'il s'éloigne de nous.

Londres, samedi 15 février 1874.

Je te renvoie au récit du Times, qui parait beaucoup mieux renseigné que moi, bien que je fusse sur place. On assure qu'il y a des collections inappréciables perdues. Envoyez donc vos tableaux en Angleterre pour les sauver des pétroleurs! Il y avait une collection de Wallace et plusieurs autres, dit-on, venues de France. On parle de 75 millions de perte. Nous avons eu là un beau feu de joie!

Gladstone annonce qu'il retourne à ses chères études et expose déjà une réfutation en trois points du livre de Strauss, mais, en attendant, il ne se presse pas de se retirer.

Londres, 18 février 1874.

Je t'écris dans la salle d'attente de lord Granville, à qui je viens de rendre visite pour prendre congé (1). Je regrette bien sincèrement les rapports que j'ai eus avec lui. Je doute qu'avec tout autre ministre j'eusse réussi à me faire la position que j'ai ici. Il m'a dit qu'il espérait que nous nous verrions maintenant plus

(1) Lord Granville quittait le ministère par *v\v\.^ ^^^ ^^0\wis»

182 L\ DIPLOMATE A LO.XDRES.

souvent et m'a raconté Thistoire d'un ambassadeur trop pressé de lâcher les ministres tombés.

Londres, 21 février 1874.

Les nouveaux ministres reviennent de Windsor avec le sac, les sceaux, les clefs, les bâtons, tous les accessoires d'un cabinet. On est très content des choix... Il ne tient qu'à eux de vivre longtemps. Espérons que Derby (I) va comprendre qu'il y a autre chose à faire, dans Télatde TEurope, que de continuer la politique de Palmerston. J'aurai bien du mal à me créer des relations dans ce nouveau monde; je fais ce que je peux.

Londres, 25 février 1874.

Pour procéder par ordre, je suis donc allé, hier, eu uniforme, au Foreign Office. Premier incident : l'ambassadeur d'Allemagne était venu en pékin; il fait demander s'il a le temps d'aller mettre son uniforme; réponse : et Oui » . Cela étonne un peu, et il va le revêtir. L appel nominal commence ensuite, et voilà mon tour avant tous les ministres : nouvel étonnement. Enfin, lord Derby me retient pendant vingt minutes au lieu de cinq : troisième point d'interrogation. Je crois que le hasard et un peu de maladresse ou d'oubli out fait la chose. Néanmoins j'aime mieux que ces petits incidents soient à notre profit qu'à notre préjudice.

Quant à lord Derby, on ne peut en trop dire sur la

[i) Lord Derby occupait le ministère des affaires étrangères dans le nouveau cabinet formé par M. Disraeli.

gaucherie de son abord. Il se précipUe sur une paire de gants qu'il n'a pas mise et qu'il tient à la main pour vous recevoir, avec un balancement excentrique, un salut forcé. Ou s'assoit et on cause ; il s'est vite mis à l'aise, le français lui vient couramment avec quelques impropriétés, mais enfin cela marche sans hésitation. Je n'ai pas essayé de le forcer sur la politique étrangère à laquelle il ne venait pas volontiers, mais je l'ai poussé sur les affaires intérieures. Étant en confiance et sur son sujet, il a parlé volontiers et longtemps, trop longtemps pour les camarades qui attendaient. En somme, je crois qu'un membre de l'ancien cabinet ne m'aurait pas tenu un autre langage. Il m'a parlé de la retraite momentanée de Gladstone, de ses motifs, de la nécessité qu'un gouvernement ne se perpétue pas au pouvoir, pour que ses membres puissent voir l'autre côté des questions. Il a passé en revue majorité et minorité, puis il a formulé son avis sur la nouvelle Chambre : elle est un peu vieille, fort riche, très respectable; elle sera un peu ennuyeuse faute de jeunesse. Je lui ai dit que sa définition me faisait envie. Il est plus rassuré que moi sur l'intervention des Unionistes. Je l'ai quitté en prenant rendez -vous pour mon chef demain avant le drawing room.

Londres, 21 mars 1874.

C'est bien vide une journée dans laquelle on n'a rien de mieux à faire que des visites, et quand l'Éternel vousdira:Qu'avez-vousfait?et qu'on n'aura à répondre que : Des visites !

M. Gladstone sortait de chez la baroness de Rothschild quand j'y suis venu. Il se plaint de Tingratitude des Irlandais, et il n'a pas tort, ou, du moins, il a eu le tort de compter sur de pareilles gens. Il attend le jugement de rhistoire, mais il exaspère ses partisans en ne leur disant pas ce qu'il veut faire. C'est comme quand il était au pouvoir. Restera-t-il après Pâques? Une dame qui était là a eu l'indiscrétion spirituelle de le lui demander. Il a répondu par un de ces mots vagues dont il a le secret. A peine était-il sorti que Disraeli est arrivé, toujours comme le spectre de Macbeth. J'ai eu l'avantage de le rencontrer. Il ne me reconnaît ni en uniforme ni en bourgeois. Il s'est efforcé d'être aimable quand on m'a nommé et m'a parlé en bons termes de mon chef que je lui avais présenté hier. Crois-tu qu'un premier ministre aurait tant de loisir chez nous ?

J'ai encore vu lord Sydney, leChamberlain sortant, — nous sommes amis intimes maintenant, — lord Lennox etBeust, toujours chez la baroness. Comme elle m'offrait un gâteau, elle s'arrête, n'osant l'appeler par son nom : c'était un Bismarck; de là des mots avecBeust que c'était un feu d'artifice... t^ Mangez-en donc! — Mais non, vous savez que je ne suis pas pour la revanche. — Ne craignez pas de l'entamer; il Test déjà. Voyez donc sa couleur, il a mauvais teint, etc. w Comme tu penses, ce n'était pas moi qui tirais sur le Bismarck-pudding.

Londres, 26 mars 1874.

Dîner hier chez le marquis de Salisbury(l). Vaste hôtel à moitié en construction ; par de longs vestibules, on parvient aux appartements, intimes sans doute. Le dîner Tétait, en effet. Lord Salisbury, physionomie bienveillante, regard très doux, ensemble fort modeste, me rappelant, par sa grande taille et sa forte tête penchée sous le poids du cerveau , le pauvre Verdet. Voilà ce fougueux et ironique orateur! Il me plaît à première vue. Nous avons eu la conversation la plus intéressante sur les institutions anglaises. Chose étrange pour un homme de cette condition et de ce talent, il laisse son interlocuteur placer son mot. J'ai profité de la permission pour lui faire une comparaison de TAngleterre avec ses divisions sociales et hiérarchiques, à un navire réparti en compartimenls étanches. Nous avons passé à Tlnde, et il m'a fort bien expliqué l'exportation du blé pendant la famine. La marquise n'est pas jeune, elle paraît intelligente, fort bienveillante aussi, fort torye, pas trop rassurée sur l'avenir depuis le quinquennal conservateur. J'ai causé longuement avec lord Carnarvon (2) : nous avons disserté sur les trade unions que j'ai attaquées un peu vivement et

(1) R. A. Talbot Gascoigne Cecil, d'abord viscount Granborn, né en 1830, marié en 1850 à la fille aînée de sir Andorson, troisième marquis de Salisbury en 1868. Il faisait partie du nouveau cabinet.

(2) Quatrième comte Garnarvon, secrétaire d'Etat pour les colonies.

qu'il n'a guère défendues. Avec lord Eustache Cecil (1), secrétaire pour la guerre, nous avons parlé de Tarniée anglaise; il prétend avoir soixante mille hommes disponibles; je ne crois pas même à trente mille; il n'y avait à Coomassic que mille blancs tout au plus, etc. Les deux fillettes de la maison : c'est toujours la tête et les attributs de l'intelligence qui dominent. Je comprends pourquoi on dit qu'il n'y a que des hommes dans cette famille.

Londres, 29 mars 1874.

11 y avait, hier, chez le duc de Bedford, lord Cardwell (2), qui tenait la première place, et M. Gladstone qui ne venait qu'après sou compère. C'était un peu froid. J'avais pour voisin Frédéric Peel (3), le whip des libéraux ; il m'a expliqué l'organisation de son staff [h). Tout un personnel prêt à sauter en hansotn au premier signal. Chaque membre est tenu, quand il sort de chez lui, de dire où on pourra le trouver. Si une discussion s'engage ou une division s'annonce qu'on n'avait pas prévue, les sonnettes du Parlement et les télégrammes dans les clubs ne suffisent pas ; on court après les suspects et on les ramène. La discipline est très sévère! Après dîner, j'ai entrepris Gladstone. 11 part demain pour trois mois et après-

(1) Fils du deuxième marquis de Salisbury.

(2) Ministre de la guerre jusqu'en 1874, créé alors vicomte Cardwcll.

(3) Honorable Frédéric Peel, maintenant président de la Chambre des communes.

(4) Ëtat-major.

demain il reprend la plume ; il a un travail tout prêt sur Homère, la Troade, etc. Il est probable que cela ne vaudra pas mieux que ce qu'il a déjà écrit. Il loue sa maison à Londres. Cette retraite a sa dignité. Que ne suis-je un croque-notes, un préparateur de mémoires! Ces conversations avec les personnages historiques de l'Angleterre seraient sans prix. Il m'a dit que la session se passerait sans discussion et que tout irait ainsi tant que l'Angleterre ne demanderait rien de plus. On avait parlé auparavant du mouvement des ouvriers de la campagne. Le duc de Bedford me paraissait goûter médiocrement les considérations vagues de son ancien ministre, qui n'est pas propriétaire et aspire ci redevenir the people's William, Ce qui me frappe, dans cet homme d'Etat déchu, c'est combien il est sensible à ce qu'il appelle l'ingratitude populaire. Il me semble, quant à moi, que, si j'avais fait autant de réformes que Gladstone, la reconnaissance du public est la dernière chose à laquelle je penserais.

Londres, 31 mars 1874.

Départ à dix heures pour Windsor. La Reine passe en revue les troupes, retour de la guerre des Ashantees. Entrée à une heure sur le gazon royal avec notre poste à la Daumont et les classiques chapeaux gris des postillons. L'armée c'est 1,200 hommes. Il n'en faut pas plus pour aller brûler une ville de bambous sous l'équateur. Le grand mérite c'est d'avoir compté si juste le nombre d'Anglais nécessaire, de les avok

approvisionnés, menés et ramenés à jour et heure dits, après les fièvres et avant les pluies. Ce sont peutêtre les commissaires, qui venaient les derniers, qu'on aurait dû le plus applaudir. Les Lords et les Communes attendaient dans leurs tribunes; nous, sur le haut de notre voiture; le populaire, où il pouvait. Enfin, la reine a paru avec ses chevaux roses, ses magnifiques Horse-Guards et Brown : tout cela est classique, sauf peut-être le Highlander sur le siège.

Les troupes paraissent sortir de leurs barracks; pas le plus petit Ashantee à la suite, pas Tombre d'un parasol. On n'a pas ménagé la récompense à sir Gannett- Wolseley : baronnet, général, quartier-maître sous les ordres du duc de Cambridge, ],500 livres sterling de revenu, ordre de Saint-Michel, K. C.B., vote de reconnaissance des deux Chambres avec discours à Tenvi de Disraeli et de Gladstone. Comment tous les colonels essaimes dans la Greater Dritannia n'engagent-ils pas, quand même, de semblables et aussi productives expéditions ?

Tout s'est passé avec une lente régularité. Des cheerings furieux éclataient quand la reine ou les troupes venaient à portée du public ou des Chambres. La partie humoristique était réservée à la chèvre donnée par la reine au régiment dont c'est l'insigne. La chèvre de service était morte pendant la campagne et la nou-. velle venue n'avait pas encore appris la discipline militaire; il fallait la traîner ou la porter.

AWNEE 1874. iy<>

Londres, 11 avril 1874.

Le duc de Bisaccia me prie de prendre la présidence du banquet (1). Soit ! Je n'ai plus qu'une douzaine de jours pour préparer mes improvisations et chercher qui me répondra. Trouver un mot qui ne soit pas banal pour chacun de mes toasts : la reine, la royal family, Tarmée, les patrons de Thôpital, remerciements. Ajoute le maréchal; ceci est nouveau, mais c'est le drapeau. Enfin, c'est comme le voyage de Chine, on est bien aise quand on l'a fait.

Lord Derby a bien plus de mouvement et d'esprit dans la conversation qu'on ne me l'avait dit. Comme je plaidais la cause de nos auteurs dramatiques : ci Mais si vous retirez aux auteurs anglais le théâtre français, que leur restera-t-il ? w C'était assez joli et encourageant.

Londres, 17 avril 1874.

Funérailles de Livingstone à Westminster. Beau spectacle que ce corps rapporté du fond de l'Afrique par les natifs qui accompagnaient Livingstone ! Mais est-ce bien son corps? L'embaumement devait laisser à désirer. Heureusement, ayant eu autrefois affaire avec un lion, il avait eu l'épaule démise par un coup de croc, et, en la remettant lui-même, il se l'était remise d'une manière si bizarre qu'on l'a reconnu à cette excentricité.

(1) Banquet des OËuvres de charité françaises.

Il y avait aux funérailles un négrillon qui a enterré les entrailles du grand voyageur sous un arbre avec inscription sur Tarbre et prières de la liturgie anglicane. Le reste va reposer sous le pavé de IVesIminster, devant le monument de Pitt.

Le printemps vient d'éclater ce matin; les feuilles se pressent de rattraper le temps perdu. Il ferait bon être assis quelque part près d'un bois, avec accompagnement de loriots et autres chanteurs de la saison. Je n'accepte la ville que par un temps affreux.

Londres, 23 avril 1874.

Hier soir, grand rassemblement au Foreign Office, Grand effet d'escalier. Tout le succès est pour notre ambassadrice et ses diamants. J'avais à propos propagé la nouvelle de notre prochain bal. On a déjà l'agrément du prince de Galles. Lady Derby est bien simple, bien aimable, lady Granville est toujours belle, mais la conversation ne va pas au delà d'une poignée de main. J'ai promené la petite Juive de lady Waldegrave. Elle l'avait envoyée dans le monde, sans doute avec un valet de pied. Puis j'ai découvert que je n'avais mis aucune décoration. Impardonnable ! Mais que veux-tu, un orateur (1) ! N'oublie pas que je ne cesse de grommeler mes discours et que, dans ma maison» on doit me tenir pour fou ou ventriloque.

Je suis un peu gêné de mon dîner de dimanche chez Dilke. Pourvu que je n'y trouve pas Rochefort !

(1) Allusion aux discours que M. Gavard devait prononcer au banquet des Œuvres de charité françaises.

Succès complet (])! Il y avait cent quatre-vingts convives, et tous ont été contents. Je crois la recette très belle. Personne n'a manqué.

C'est vers neuf heures que l'action s'est engagée; on s'était mis à table à sept. J'avais tous mes discours écrits en poche, mais je n'ai pas pensé à les en tirer, leur vue m'aurait tenté et troublé. Après que le toast master a fait charger les verres et annoncé d'une voix retentissante, comme le tuhamirum, que le chairman allait parler, il a bien fallu se lever au milieu des cheers et promener sur l'assemblée un œil plus rassuré que la personne elle-même. Quelques mots pour excuser l'absence du duc, puis le toast à la reine et aux princes. J'ai dit ces banalités avec assez d'aplomb, et le public a été agréablement surpris. Les cheers étaient de rigueur, quoi que je pusse dire, et ils n'ont pas manqué. Après les trois hourrahs, nouvelle proclamation du master et me revoilà sur mes pieds : tt Milords et messieurs. » Cette fois, c'était pour la France et le maréchal. C'était mon toast, celui que j'ai imposé et j'ai bien fait ; il a réellement enlevé la salle. Je l'ai dit avec passion ; j'avais bien calculé mes termes. De tous côtés, mes fidèles m'ont fait des signes cabalistiques pour me dire le succès : a A la France ! Au maréchal président de la République ! Au soldat qui a bien mérité de la patrie sur tous les champs de ba-

(1) Il s'agit toujours du même banquet.

taille ! A l'homme de bien à qui est échu ce rare honneur, au milieu des partis qui malheureusement nous divisent, de nous réunir tous dans un commun sentiment de respect, de gratitude et de confiance, au maréchal Mac-Mahon! )> Là-dessus, un petit air de musique : la Fille du régiment! et me revoilà sur pied : Army and navy ! Un souvenir à Anson, ce vaillant colonel qui nous avait dit des paroles si cordiales l'an dernier et qui maintenant est allé demander à notre beau climat de Provence de lui rendre la sauté; le compliment lui a été envoyé, séance tenante, par le télégraphe; un compliment et une plaisanlcrie sur lord Eliot que nous avions travesti, Tan dernier, en soldat; une grande politesse pour le général Ady, là présent; transition à l'expédition de Coomassie ; grands applaudissements et, pendant la musique, les amis accourent me dire toute sorte de choses; ils étaient réellement rassurés et satisfaits. Le général Ady a très sérieusement répondu ; il a parlé de la Crimée autour de laquelle j'avais tourné tout le temps sans la nommer; c'est une des difficultés de ma position; rien qui puisse déplaire à la Russie. Puis Véron(l) pour la marine et les flottes anglaises, qui ne combattront jamais que pour le droit et la civilisation. Triple salve. J'arrive à mon toast difficile, Vevcning toast : d'abord, il est le plus long et j'ai la prétention de sortir de la banalité et de donner des conseils. Mon début à effet a bien pris : la patrie, les sœurs de Charité, les leçons de la mère; allusion au duc de Broglie, puis

(1) Attaché militaire à l'ambassade, actuellement amiral et sénateur.

revue de nos œuvres de charité, conseils pour Fentente- Il y a eu, un moment, un point d'orgue; comme je passais d'une œuvre à Tautre, je croyais avoir oublié quelque chose et, sentant que je me troublais, au lieu de battre Teau, je me suis arrêté le temps de me remettre. Arrivé au bout : « Je devrais avoir fini depuis longtemps, mais, si je m'arrêtais sans réclamer un souvenir pour les princes et princesses de la maison d'Orléans, vos murs mêmes parleraient pour m'accuser d'ingratitude... )> Cette fin a provoqué des éclats desatisfaction. Ouf! j'ai fini. Voilà Wolowski qui porte ma santé, des compliments à tout casser, notre vieille amitié, puis les Alsaciens-Lorrains, le budget; heureusement, il était afireusement enrhumé, sans quoi nous y serions encore. surprise! Le master of the toasts annonce la réponse du chairman; je croyais avoir fini et n'avais aucun papier en poche. J'ai répondu qu'on voyait bien que M. Wolowski était venu dans^ une pensée de charité et l'avait voulu étendre jusqu'à moi, puis remerciement à l'assemblée. Tu comprends^ que je ne pouvais me lancer à sa suite sur TAlsace- Lorraine. Toast avec compliment d'Eliot et encore deux ou trois.

A onze heures, je sautais daus mon brougham et je me faisais conduire chez Salisbury. Le bruit de mon succès m'avait précédé; le duc de Bisaccia m'a paru sincèrement satisfait. — Foule. — Pluie de bougies. — Lady Derby me raconte le conflit du dîner entre la comtesse Marie Munster et la baronne Rothschild. Toujours la question des filles d'ambassadeur et des femmes de ministre. Salisbury avait eu l'imprudence

d'oBrir le bras à la comtesse MuDster. La question des ducs et des légitimés a seule soulevé de pareilles colères; il manque un Saint-Simon pour y donner de Tintérêt. J'ai rencontré une de mes jeunes amies, lady Ela Russell : c'est la GUe du duc de Bedford. Son père est Bedford, elle est Russell et son frère Tavistock. Rc trouvez-vous donc!

Comme Wolowski connaît bien son Angleterre ! Il n'est venu passer que cinq ou six jours ici et il a apporté une panoplie de décorations.

Londres, 29 avril 1874.

Hier, dîner chez Dilke. Il y avait heureusement sir L. Malet, qui est tout à fait de mes amis. Comme, à la fin du dîner, on plaisantait la Bible, sa femme a levé la séance. Les singulières gens ! Lady Dilke se dit torye, elle est plus âgée que son mari, encore agréable et parfaitement folle. C'est une grande amie de Gambetta qui lui envoie des bouquets de roses; il paraît qu'il est très généreux ; c'est sans doute depuis la guerre ; admiratrice de Schœlcher et toujours torye; amie de Mme Weldon, mais elle ne veut plus la voir, parce que celle-ci a fini par abuser de la permission de lui demander de l'argent. 11 y avait aussi là un entrepreneur de théâtre, à moitié communard, qui disait des inconvenances sur mon ambassade et auquel j'ai été obligé de décliner ma qualité pour le rappeler à l'ordre. Dilke lui-même est, il paraît, un esprit très cultivé et il a du talent. On dit que, dans dix ans (il n'en a que

trente), ce sera un des chefs du parti libéral. Tout est possible dans ce drôle de pays.

Londres, 30 avril 1874.

Decazes félicite le duc de Bisaccia du bal qu'il va donner, et il a raison. La situation est changée ici; tout le monde cherche à se faire inviter, et, malgré soi, on finit par croire à Texistence d'un pays quand on sollicite les faveurs de son reprèsenlant. Tous les princes viendront au bal ; il y aura deux soupers assis dans les régions supérieures de Thôtel, de manière à diviser les augustes personnages et à ne pas les faire se manger entre eux.

Une remarque que je fais, en roulant dans le monde ici, c'est la grossièreté — le mot n'est pas trop fort quand il s'agit des jeunes gens — des hommes dans les rapports avec les femmes. Le monde est renversé : comme les hommes ont tout, la fortune et les titres, et les femmes rien, ce sont les femmes qui courent après les hommes, et ceux-ci, en prenant tout à fait à leur aise, les traitent comme des êtres inférieurs.

Londres, 7 mai 1874.

Nous sommes absorbés par les préparatifs de notre fête. Le plus grave c'est qu'on dit la duchesse de Cambridge mourante, alors bonsoir les princes. Morier, le ministre d'Angleterre à Munich, me dit que, si elle fait cela, elle prouvera qu'elle ne sait pas vivre. Le mot a déjà pu servir ailleurs. La rage est toujours aux

invitations, et, en attendant, les invitations pleuvant sur nous-mêmes, mais gare dessous, quand tout espoir sera perdu. On me demande ce que je ne puis obtenir, on me remercie de ce que je n'ai pas fait. Hier soir, les invitées narguaient celles qui ne Tétaient pas. Un bal, c'est de la haute diplomatie : les chevaux du duc et ses invitations font plus que lui et moi.

Londres, 9 mai 1874.

Celait une féerie : des princes, des fleurs, des livrées, des diamants, des émeraudes, des perles, des duchesses, des lumières, de la musique comme dans les Mille et une nuits. Féerie pantagruélique aussi. Quand je voyais les cinq cents personnes monter successivement à Tassant d'un souper qui a fini par un déjeuner au grand soleil et qui a tenu bon jusqu'à six heures du matin, je croyais voir monter, par l'autre escalier, des troupeaux de bœufs et de cochons qui venaient s'engouffrer dans ces petites bouches anglaises ! J'ai lâché la partie à quatre heures. Les oiseaux et les coqs chantaient. On n'entendait que les derniers sons de l'orchestre ; cet air du malin me faisait penser à la campagne.

Le succès a été complet. L'ambassade avait disparu sous les fleurs. Les hottes accrochées sur tous les murs, — brevet d'invention du duc — faisaient merveille, et elles feront le tour des maisons de Londres où Ton ne craindra pas de dépenser des guinées. L'arrivage des princes a commencé, dès onze heures, par le duc d'Edimbourg. On se précipite au bas de l'escalier pour

le recevoir. Mon admiration pour mon amie X... m'a fait oublier les princes. Quelles pirouettes, quelle aisance! elle est née pour accompagner; c'était un poisson dans Teau. Même cérémonie pour chacun des princes, y compris le duc de Nemours; celui-ci charmé et de son dîner (1) et de la fêle; il est resté jusqu'à trois heures et demie, dansant avec les Royalties. La duchesse d'Edimbourg, vraiment jolie et touchante, comme on dit dans ce pays. Elle était en rouge et la duchesse de Bisaccia en blanc; c'étaient peut-être les plus belles personnes. Beaucoup de monde, mais il n'en aurait pas fallu moins; toutes les duchesses disponibles avec leurs diamants. Le collier Buccleugh m'a fait découvrir cette bonne vieille dame que j'avais oubliée. Que faisais-je au milieu de toutes' ces beautés ou royautés? Je me rendais utile autant que je pouvais. J'ai d'abord soigné lady Derby; puis j'ai promené sa fille, la comtesse Galloway, une très agréable personne qui a dû remarquer que je la trouvais charmante; ensuite, la duchesse de Bedford, et ses filles sur lesquelles je veillais pendant que la mère soupait. A une heure, souper de quarante-huit couverts à l'étage au-dessus. Grande difficulté pour y amener les personnes choisies et écarter les autres. Il y a eu des grincements de dents, mais tout le monde a fini par être servi. La belle Castalia (2), toujours simple et bonne enfant, riait des înistakede mes invitations successives et de la satisfaction que mes erreurs avaient causée à son mari ; nous avions eu toute une corres-

(1) Il avait (lîoc Tavant-vcille à l'ambassade.

(2) Lady Granville.

pondance qui avait donné à Granville le plaisir de décocher des petits billets drôles. Lord Vernon et sa fille, mon ami Wood (J) et lady Agnès, puis Mme Holford et Eveline ; je me suis occupé tout le temps de cette jeune fille si candide et si naïvement contente. Lady Rosamund Churchill, le nez au vent, bien gracieuse et contente de plaire à tout le monde, plus aimable que sa mère, la duchesse de Marlborough . Lady Barington que j'ai retrouvée, personne distinguée et qui a du être bien jolie. Puis les beautés, miss Gérard, Mme Murietta, incendiée de la nuit d'avant, tout perdu, excepté la robe qu'elle portait; cela ne Ta pas empochée de danser vaillamment jusqu'après l'alouette. Et je viens à l'instant d'apercevoir toutes ces belles dames réparant au petit galop ces fatigues de la nuit (2).

Londres, 14 mai 1874.

L'empereur de Russie n'est arrivé qu'hier soir par suite d'un retard peut-être volontaire. On dit qu'il n'aime pas beaucoup aller là où il est trop attendu. Demain, nous ne savons pas encore si le people fait partie du corps diplomatique reçu par le tsar; puis faudra-t-il metlre breeches (culottes) au bal à Stafibrd- House? Voilà nos préoccupations. Il est vraiment singulier de changer tant de fois de culottes pendant que, chez nous, on change peut-être de gouvernement et qu'on est exposé à en représenter un qui n'en portera pas du tout.

(1) Maintenant lord Halifax.

(2) Promenade du matin à Rotten-row.

Londres, 16 mai 1874.

Une journée à sensation. A midi, départ à quatre lanternes pour Buckingham-Palace. Le corps diplomatique se range en colonne, sentant les coudes à gauche, chaque chef de mission en têle de son bataillon. Après quelque attente, rempereur(l) entre tout raide, suivi de Brunnow, qui arrive comme il peut. S'il pouvait encore vieillir, il aurait vieilli de dix ans depuis hier.

Belle contenance : gracieusetés pourMusurus; froideur marquée pour le comte de Beust; amitiés et poignées de main pour le comte Munster, en famille avec Tambassade d'Allemagne, reconnaissant chaque secrétaire ; bienveillance seulement pour notre ambassadeur, explications à demi-voix sur une visite nécessaire à Chislehurst, paroles gracieuses pour le maréchal, puis, en s'éloignant, mais, cette fois, de manière à être entendu de tous : « Surtout dites-lui que je suis pour l'ordre. « C'était trop souligné et, bien que le duc fût, autant et plus qu'un autre, pour l'ordre, il a été un peu offusqué de cette parole qui ne manquera pas de retentissement en Europe. J'ai remarqué, dans la suite de cette revue, la dureté de l'empereur pour le pauvre Brunnow. Il est vrai que celui-ci l'a laissé s'échouer plus que de raison, dans son voyage autour du corps diplomatique, devant le représentant du Nicaragua qui jouit d'une assez pauvre réputation. Passant par-

(1) Alexandre II.

dessus soD ambassadeur, Tempereur ne s'adressait pour ses renseignemeuts qu'au comte Schouvaloff, qui le suivait.

EXTRAITS DES NOTES

Ma mère et ma sœur m'ayant rejoint, les lettres me manquent pour parler des dernières fêtes de l'ambassade, notamment d'un bal improvisé à Ascott, au lieu et place du prince de Galles. Du jour au lendemain, on fit venir en poste fleurs, luminaires, musiciens, valetaille, souper et même un plancher pour la salle de bal. On ne parla pas moins, dans le moment, d'une certaine réception des volontaires, retour du Havre, auxquels l'ambassadeur consentit à distribuer des médailles au milieu de flots de vin de Champagne. Ils étaient tous accourus avec armes et femmes. A partir de ce moment, le duc ne put plus sortir de l'ambassade qu'au milieu d'une foule qui s'assemblait autour des voitures pour attendre sa sortie... Généreux, loyal, plus que loyal, chevaleresque, plus que chevaleresque, le duc de Bisaccia, à mon grand regret, voulut accompagner la duchesse pour le Grand-Prix de Paris. Il partit ambassadeur et revint sans ambassade.

Le comte de Jarnac fut nommé à la place du duc de Bisaccia. Sous la monarchie de Juillet, en qualité de premier secrétaire et de chargé d'aflaires, il avait eu déjà^ à Londres, un rôle diplomatique important. Sa

nomÎDalion me faisait passer d'un rôle actif à celui de cinquième roue de carrosse. Je connaissais tous les inconvénients et les dangers de cette situation ; je n'avais cependant pas hésite à opiner pour le choix du comte de Jarnac; je m'étais fait un devoir d'écrire ou de parler dans ce sens au ministère, chaque fois que la succession s'était ouverte depuis mon arrivée en Angleterre. C'était, tout au moins pour le service public, le choix le plus heureux qu'on pût faire. Le comte de Jarnac, à vrai dire, était né diplomate; on ne lui connaît pas, dans sa vie, d'autre maîtresse que sa carrière. Il s'est marié, il a recueilli par succession la charge d'une terre considérable en Irlande, il a eu des succès littéraires; il n'a jamais été que diplomate.

Je comptais tout d'abord sur mes absences pour ménager les difficultés de ma position. Je ramenai ma mère et ma sœur en France, le 3 septembre 1874. De retour à Londres, le 15 novembre, je vins encore passer à Paris le mois de février 1875. Je n'ai donc séjourné à Londres que trois mois au plus avec le comte de Jarnac. S'ils ne furent pas absolument sans nuage, ma loyauté, d'une part, la grande bienveillance de mon chef, de l'autre, et aussi son intelligence supérieure, les dissipèrent aussi vite qu'ils s'étaient formés.

M. de Jarnac portait un peu de susceptibilité et d'inquiétude dans ses relations officielles. Je voyais poindre quelque tension dans ses rapports avec lord Derby, et son imagination lui en créait dans ses rapports avec le ministère français. Dans quelle inquiétude je l'ai vu pour avoir osé marquer, dans sa

202 IX DIPLOMATE A LOXDRES.

correspondance particulière, une nuance entre ses appréciations et celles du duc Decazes sur la nature des relations à entretenir avec le cabinet de M. Disraeli! Il avait entrepris de renouer Falliance intime. Dans ses procédés, dans ses illusions, il y avait peutêtre un peu trop de réminiscence du passé; il y avait bien aussi un peu de suranné dans le tour de ses dépèches officielles, dans Timportaoce qu'il attachait à toutes choses, mais il faut dire qu'il considérait la dépèche officielle comme un mal nécessaire; il me reprochait amicalement de tout dire dans la mienne; il prétendait qu'on devait se tenir assuré que tout mot dangereux à répéter arrivait par dépêche, comme par la voie la plus sûre, à Toreille qui ne devait pas Tentendre. Aussi, à force de se méfier de la correspondance officielle, n'y mettait-il guère que des rogatons ou des théories générales qui ne se comprenaient plus guère; il prenait sa revanche dans sa correspondance particulière, d'une activité , d'une exactitude sans égales. Le courage, celui qui consiste à contredire un ministre, n'y manquait pas. Avec ses formes doucereuses, M. de Jarnac savait, quand sa conscience parlait, résister même aux princes auxquels il avait dévoué sa vie. Personne ne ménageait plus que lui l'opinion constituée en autorité, mais il y avait un abîme entre ses ménagements et la complaisance. Sous l'aménité des formes, c'était un caractère, capable, au besoin, d'emportement. Je me souviens de l'avoir vu, dans les derniers jours de sa vie, aux prises avec un article des Débats , dans lequel John Lemoinne disait spirituellement tout juste ce qu'il fallait pour nous

aliéner les dispositions du gouvernement anglais. Dans sa légitime colère, il s'oublia complètement; il criait, il trépignait; encore un peu, il eût exécuté sur ma personne cet incorrigible goguenard.

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, 9 octobre 1874.

J'ai rencontré le comte Schouvaloff (1) au thé de la comtesse. Il m'a l'air surtout préoccupé de s'émanciper de toute complaisance pour l'Allemagne et les Allemands. Il est assez brusquement tombé sur Bismarck, à propos de d'Arnim ; il ne croit pas aux pièces détournées, c'est purement une vengeance et un coup, — j'allais dire : de Jarnac, — pour le détruire dans^ l'opinion de l'empereur et se débarrasser d'un successeur possible. Il a ensuite critiqué ses collègues de Prusse à Londres, passés et présents. Ne sachant si je n'avais pas affaire à un agent provocateur, je me suis mis à dire du bien de Munster. Ce n'est donc pas un diplomate de l'école de Brunnow. Il fait, du reste, galamment les honneurs de son prédécesseur.

Aujourd'hui, rien qu'une visite à la bonne Georgina (2). Elle m'a dit que c'est la conversion du marquis de Ripon au catholicisme qui a rendu Gladstone

(1) Il venait d'être nommé ambassadeur de Russie. Mort en

(2) Lady G. Fullerton

enragé et lui a fait écrire son pamphlet où il jette Tînjure à la face des catholiques, en s*aliénant tous les défenseurs de TEglise établie. Il a Tair d'avoir juré de se brouiller avec tout son parti.

Londres, 26 octobre 1874.

Ce matin, comme je partais pour la messe, arrive Guillaume Guizot. Il venait m'emprunter une chemise, ayant, cette nuit, perdu son bagage en route. Il a déjeuné chez Jarnac, et nous avons passé une bonne partie de la journée à causer uniquement de son père. Il serait à désirer que tous les fils sussent garder ainsi la mémoire de leur père.

Je croyais entendre M. Guizot lui-même quand son fils me répélait ses discours... Il m'a raconté les derniers moments de son père. Celui-ci dormait beaucoup et se plaignait de son sommeil, a Je m'endors, disait-il, je lutte en vain contre le sommeil éternel, mais je ne souffre pas ! )) Quand il n'a plus pu lire, il se souvenait et récitait des vers qu'il trouvait dans le répertoire inépuisable de sa mémoire; mais, quand une suite venait à lui manquer, il s'inquiétait, répétant le dernier vers indéfiniment; pour le tirer de peine, il fallait retrouver le fil, et on appelait Guillaume Guizot qui continuait immédiatement. La veille de sa mort, il s'était arrêté sur un vers dont je ne suis pas sur, quelque chose comme ceci :

II avait le cœur grand, Tesprit beau...

Le roi...

et impossible de* passer outre. On appelle Guillaume

qui finit par reconnaître la fin d'une pièce de vers adressée par Molière à un père qui a perdu son fils (1). Le malade rattachait ce vers à une tirade de Corneille, dans Nicomède, où la même pensée se retrouve. Elle se termine par ces mots :

Attale a le cœur grand, Tesprit grand, l'âme grande, Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi.

Dès que Guillaume a pu débrouiller ces deux souvenirs confondus, son père a continué tranquillement son rôle de Nicomède. C'était la pièce favorite de M. Guizot qu'il déclamait volontiers à ses enfants. Quant aux vers de Molière, Guillaume les avait révélés à son père, et voici comment. Il montait en chaire à la Sorbonne pour faire une leçon sur les Fourberies de Scapin, quand il a appris la mort du duc de Broglie. Il Ta annoncée, terminant par la citation des vers de Molière et disant : ^ Voilà des vers qui s'appliquent aussi bien au duc de Broglie qu'à La Mothe Le Vayer » ; puis il est rentré dans sa leçon. M. Guizot s'est endormi sans qu'on s'en aperçût. C'est bien le soir d'un beau jour.

Nous avons parlé de son Histoire de France qu'il a commencée' à quatre-vingt-trois ans. Trois volumes sont publiés. Il laisse à sa fille Henriette (2) les notes qui complètent le quatrième volume et conduisent jusqu'en 1789. Ce volume paraîtra bientôt. Henriette, c'est toute la famille. « Je ne puis rien faire ni décider

(1) A La Mothe Le Vayer :

11 avait le cœur grand, l'esprit beau, l'âme belle, Et ce sont des sujets à toujours le pleurer.

(2) Fille aînée de M. Guizot.^Ime Conrad de Witt.

206 LX DIPLOMxITE A LONDRES.

sans son aveu, disait Guillaume; c^est le fils aine, je ne suis que le cadet, yt

Je regrette de ne pouvoir vous répéter tout ce qu'il m'a dit encore, entre autres choses, un discours improvisé à Mîmes, par son père, dans une assemblée populaire, en réponse à un vieillard qui venait de lui rappeler les actes de charité de sa mère à Nîmes. C'est un chef-d'œuvre pour le tact, la mesure, la profonde émotion. Nous avons ensuite passé en revue vingt discours, Guillaume récitant dès qu'à travers la confusion de mes souvenirs j'avais pu lui donner une indication.

Il vient ici employer quinze jours à des recherches au British Muséum. Je vais le faire inviter à l'Atheneum ; tu comprends que je ûe m'ennuierai pas avec ce prodigieux dictionnaire.

J'ai fini ma journée avec les Jarnac, à Gunnersbury, chez les Rothschild. On y arrive bien, il est vrai, à travers les maisons, mais, chez eux, c'est la campagne. Leur parc suffit au paysage; il est sans fin; des eaux, des prairies, de grands troupeaux, de vieux arbres, des serres. Nous parcourions toutes ces merveilles à la suite du baron sur son poney. Il ne peut plus marcher, mais il se tient en équilibre. Cettfe promenade lui fait grand bien; il ne se l'accorde que le samedi et le dimanche. Le reste de la semaine, il est à la Cité, à cause des affaires. Tout cela est trop beau, tout cela attache trop à la vie; mieux vaut la chambre garnie d'où je vous écris ce soir. Soit dit en passant, mes voisins de l'église d'en face sont terriblement ritualistes; ils font une musique superbe qui m'arrive à travers la rue et les fenêtres fermées.

Londres, 28 octobre 1874.

Un très curieux entretien avec Schouvaloff. Un de ses secrétaires m'avait encouragé à Taller voir un matin. Conversation très libre; expressions très crues. M. Thiers arrivant à Saint-Pétersbourg : ce Je suis honteux de représenter la République ; c'est le plus grand sacrifice que j'aie pu faire à mon patriotisme, moi le représentant par excellence de la royauté constitulionnelle. » Puis, Schouvaloff vient au duc de Broglic : Cl C'est le seul homme d'Etat que vous ayez; il a toute mon admiration; il n'y a que lui qui ait fait tête à la démagogie, etc. ^î II m'a ensuite dit qu'il venait de recevoir la carte d'un ce monsieur, moitié maréchal, moitié forçat, M.Bazainc)) . Puis explications sur l'impératrice Eugénie qui s'est jetée à latôte de la tsarine; force de lui rendre sa visite, etc. M. de Jarnac m'a prié de mettre en dépêche mon entretien.

Londres, 2 novembre 1874.

Le dîner avec Schouvaloff a été plein d'intérêt. C'est un causeur, voire même un conteur, homme d'esprit, agréable et séduisant. Est-ce une forte ièicl Cela ne peut pas se savoir après une première rencontre.

Il nous a d'abord fort divertis à ses dépens, en nous racontant comment il s'est laissé voler 500 livres sterling à son arrivée à Londres. Il rencontre, dans le coupé qu'il avait retenu à Paris, un diplomate allemand; la connaissance se fait, c'est le premier seccé-

taire de Tambassade d'Allemagne à Madrid qui revient arec des dépêches, baron de... Il vient en Angleterre voir sa sœur. Il lui donne les renseignements les plus curieux et les plus précis sur TEspagne, puis, enfin, sur Bismarck et d'Arnim ; c'est à crier : la ressemblance est parfaite. Il n'y a qu'un intime de Bismarck qui en puisse dire autant. Chemin faisant, au bateau, à la station, on le connaît et on lui serre la main. Le comte reçoit sa visite à Londres. 11 est autorisé par Bismarck à le mettre sur la voie d'une grande fabrication de faux billets de la banque russe. Ou peut se procurer le tout moyennant 500 livres sterling, pas de risques, on ne paye qu'après; pour cela, il suffit de les déposer chez un banquier qui ne lâchera que sur signature du comte. Comme le baron, premier secrétaire, est sur le point de partir, il emporte le chèque... et il part bien réellement comme il Ta dit. Tu comprends qu'il est un peu gênant, pour un ancien directeur de la police russe, d'avoir été joué de la sorte. Il a été vraiment naïf, et il trahit ainsi, malgré la liberté de son langage, l'effet que produit sur lui le nom de Bismarck employé à propos. Le piquant c'est qu'il est probable que c'est un agent de Bismarck qui, sur son ordre, lui aura donné cette leçon de modestie.

C'est pendant le dîner qu'il nous contait cette mésaventure avec beaucoup de bonne grâce. Après, je suis allé le trouver et je lui ai dit : « Il n'y a qu'un homme qui puisse jouer cette comédie et il demeure à Clapham. — C'est précisément le nom de la station -n ^ reprend le comte Schouvalofi*. Je suis, pour ma parl^ convaincu que c'est un des agents de la compagnie de

ANNËE 1874. 209

faussaires inlernatioDaux exerçant depuis bien des années, qui a mystifié l'empereur, M. Thiers, et qui nous a fait des offres. Leurs fabrications étaient tellement parfaites et dénotaient une telle connaissance des choses, qu'elles donnaient à supposer que les renseignements pour amorcer les poissons venaient de Berlin, tt Je vais mettre la police sur la piste îî , réplique le comte. Je ne sais pas si, réflexion faite, il n'aura pas peur qu'on finisse par découvrir le voleur.

Il nous a ensuite raconté son voyage dans le Caucase avec l'empereur. Voyage de nuit, éclairage à giorno. Sur un parcours de vingt lieues, on avait allumé les forêts à droite et à gauche de la route. Il en restait au narrateur comme le souvenir d'un cauchemar. Cela se comprend; puis des descriptions de l'escorte de trois cents cavaliers se précipitant à fond de train sur tous les chemins et enlevant, au passage, les plus belles femmes du pays qu'ils jetaient en travers sur leur selle et rejetaient par terre sans plus de cérémonie, quand ils étaient fatigués, pour recommencer ensuite ce jeu de bague pendant toute la route, etc., etc. Il dit que c'est une folie d'avoir tant dépensé d'hommes et d'argent pour conquérir un pays qui ne rapporte rien. Il se trompe : avant cinquante ans, quand la Suisse sera tout à fait usée, on ira voir les Circassiens jouer aux bagues avec les femmes. Il paraît qu'il y a, en outre, des glaciers tant qu'on en veut.

Après dîner, nous avons eu une conversation plus sérieuse. Il dit que l'Allemagne est moins forte qu'avant la guerre et que son unité est à la merci de la Rnssie. Il part de ce raisonnement qu'il lui faut immobiliser au

210 IX DIPLOMATE A LOXDRES.

moins 400,000 hommes pour contenir TAlsace et la France. C'est vrai. Mais il est à craindre que TAllemagnc ne soit tentée de nous achever pour nous empêcher d'être en état de lui immobiliser 400,000 hommes autour de Metz.

Je me souviens encore d'une bien bonne description d'un conseil municipal prussien. On se réunit dans une circonstance officielle. Le maire ou syndic aligne son monde. « N** 2, rentrez votre ventre ! X** 5, avancez! w Enfin, quand on est bien aligné, le bras le long de la couture de la culotte, le conseil municipal se met au pas et on va délibérer.

Londres, 8 novembre 1874.

Je me suis fait expliquer, par la fille de ma propriétaire, la différence entre l'église d'en face et celle où elle va dans Piccadilly. On chante dans les deux ; il y a des vêtements sacerdotaux dans les deux; mais, en face, le prêtre se tourne vers l'autel pendant la consécration et là-bas vers le public. Elle n'a pu me dire le pourquoi ! « En face, on fait le signe de la croix et on cache un chapelet sous son vêtement; ensuite, on dit tous ses secrets à de jeunes clergymen qui cherchent à s'introduire dans les familles; c'est horrible! Si c'étaient des prêtres comme les vôtres, cela ne me scandaliserait pas. )) 11 y a du vrai dans la réflexion de cette pauvrette.

En fait, les ritualistes se tournent vers l'autel, parce qu'ils croient qu'il se passe quelque chose sur l'autel et non pas seulement dans l'âme des spectateurs ; ils

croient au miracle, au mystère, à Taction divine qui s'exerce par le sacrement. Ils cherchent à être chrétiens. Je reconnais qu'il est beaucoup plus facile, mais plus dangereux, de croire que tout se passe dans Tàme des fidèles.

Puisque tu aimes les mots, roici une bonne citation de Pitt. Ce sont ses dernières paroles en public, à un banquet du lord- maire. On lui avait porté un toast comme au sauveur de la patrie, u JVe dites pas qu'un homme a été le sauveur de TAngleterre; elle s'est sauvée elle-même par ses efforts et elle a sauvé ses voisins par ses exemples. ?) Et il s'est assis. Pour être court, il n'en a pas été moins éloquent.

Hatfield-Housc(i), 21 novembre 1874.

J'arrive, à cinq heures et demie, à King's cross station. Je trouve d'abord lord Carnarvon et je l'aide à expédier pour la Chine une dernière dépêche qui arrivera presque en même temps que nous à destination. A Hatfield, une voiture nous attend à la station et nous enlève par le même chemin montant, malaisé. Effet de lune sur le château éclairé à toutes les fenêtres. On entre par une salle des gardes avec quarante panoplies en faction, puis un grand hall entouré de livres, une cheminée avec des arbres qui brûlent. Je me trouve en pays de connaissances, dans le château d'Elisabeth : c'est lord Lyons avec Sheffield, c'est lady Stafford Northcote et sa seconde fille, et, enfin, la marquise et

(1) Résidence du marquis de Salisbury.

sa sœur. On passe dans une galerie qui a bien la longueur de la galerie des Glaces à Versailles.

Le marquis arrive de Londres avec sir Stafford jVorthcote. Nous montons dans nos chambres : escalier en bois avec des étages qui se compliquent; on croit qu'on y va rencontrer Jacques I". Ce restant du seizième siècle vous amène dans des chambres à petits carreaux, mais avec tout le confortable du dix-neuvième : grand feu, cabinets de toute espèce, y compris, — oui, — celui qu'on a tant de peine à trouver la nuit dans nos bicoques de France; cela donne envie d'être malade. Toutes mes affaires sont prêtes, je m'habille. Je retrouve heureusement Sheffield sur l'escalier; sans lui, j'errerais encore dans tous ces halls. Pour nous rendre à la salle à manger, nous passons par la tribune d'une chapelle intérieure. Enfin, nous voici à table dans la petite salle à manger; partout de vieilles boiseries. Excellent dîner. La bande du château nous souffle des airs pendant tout le repas. Au dessert, surviennent deux filles à côté du marquis, deux fils à côté de la marquise. L'un d'eux est lord Cranborne. Quand je pense que ce gamin de douze ans est héritier de ce château et de tant d'autres, le respect commence à me gagner. On finit le dîner et nous voici encore dans d'autres salons ; partout du feu, de la lumière, tant d'espace, tout cela pour une dizaine de personnes. Il faudrait avoir l'esprit mal fait pour ne pas s'attacher à la vie en de pareilles conditions.

Dans un coin de ma chambre, le programme de la journée est affiché. Chapelle à neuf heures. Que feraije? Déjeuner à dix heures, puis chasse, puis dînera

une heure, puis Ihë à cinq heures, puis rcdiner à huit heures! Comment pouvait-on vivre à la chandelle dans ces immensités? Oii comprend qu'on y vit des revenants.

Après le dîner, trop d'espace pour la conversation. On se promène par groupes et on ne se retrouve pas. Les femmes et les enfants finissent par s'attrouper autour de Stafibrd Northcote, qui ne prêche pas comme au Parlement, mais conte des histoires ou plutôt des dialogues comiques. Je perds tout, ou à peu près, et ne puis suivre.

Hatfield, 21 novembre 1874.

Un dernier beau jour d'automne en plein paysage anglais. J'ai suivi, tout le jour, la chasse à travers les fougères, m'arrêtant en admiration devant les chênes préhistoriques. La fin de l'année a jauni leur chevelure. Le soleil verse de l'or sur les fonds de paysage. J'étais plus à la nalure qu'aux faisans. \^ous étions partagés en deux bandes marchant l'une contre l'autre ; cela s'est terminé par un massacre général. Les trois membres du cabinet y ont pris leur part, le marquis de Salisbury un peu rêveur... Je suivais Sheffield, qui est de première force, cela me suffisait. Je n'éprouve aucun besoin de verser le sang, même des bêtes.

On avait commencé la journée par la prière à la chapelle, les hôtes dans la galerie du premier, la famille et la maison en bas; le chapelain a dit les prières; on a chanté un psaume, l'orgue accompagnait. A dix heures, on se réunit pour déjeuner. J'étais près de

Lyons, toujours bienveillant. Quelques voisins sont arrivés boUés pour la chasse. II n'y a pas eu place pour grande causerie dans la journée.

A notre retour, le château se dessinait en noir sur un ciel parfaitement pur; c'était bien grand. Je n'essaye pas de te rien décrire, c'est trop compliqué. Chemin faisant, nous avions rencontré le chicot de chêne d'Elisabeth, dûment mastiqué et encadré. C'est sous ce chêne qu'on lui a appris que la mort de sa très chère sœur la faisait reine. Nous étions trois, dont un des premiers pairs d'Angleterre, et nous nous sommes ou plutôt j'ai demandé qui de nous serait roi. J'ai conclu que c'était encore moi qui avais le plus de chances. C'est ce qui fait la différence entre cet heureux pays et notre malheureux sol révolutionnaire.

Hatflcld, 22 novembre 1874.

Superbe gelée blanche, beaucoup de ciel et d'espace devant ma fenêtre. Hier soir, les Jarnac sont arrivés.

On dîne dans la grande salle à manger avec tribune au premier étage. J'avais pour voisin un tout jeune homme à qui j'ai demandé s'il était à une université : c'est un membre du Parlement, très jeune de fait et ne cherchant pas à farder son âge, neveu du marquis, M. Balfour (1), je crois. A la fin du dîner, lord Cranborne est venu s'asseoir entre nous. Je l'ai retenu au pass wine et il y a fait honneur. « Moi, m'a-t-il dit, je

(1) The R. H'''« A. J. Balfour, premier lord de la Trésorerie sous le dernier miuistère et actuellemeut leader du parti conservateur à la Chambre des communes.

serai ambassadeur, mon frère sera général, Tautre, amiral, le dernier, érêque. « Après dîner, j'ai causé avec la jeune mathématicienne : cette enfant, avec son franc regard et sa vive intelligence, me plaît beaucoup. Slafford Northcote a recommencé ses dialogues du Devonshire; c'est trop long; puis il a fait des tours de cartes. Je n'ai pas recueilli grande conversation k gre^ viller (1), comme dit la marquise de Salisbury.

J'ai fait, ce matin, une bien belle promenade à travers la gelée blanche; fougères et branches sont frappées à blanc; du soleil par-dessus. Nous avons trouvé tout le monde à table au retour pour le premier déjeuner, ensuite office. Il est une heure, on va se remettre à table. Je suis déjà hors de combat pour avoir avalé, ce matin, un bout d'aile de faisan. Surtout ne recopies pas mes lettres. Il n'y a rien qui vaille.

(1) Allusion aux Mémoires de Greville.

ANXEE 1875

EXTRAITS DES LETTRES

Woburn-Abbey (1), 3 janirier 1875.

Erreur de croire que les richesses du clergé font sa force, c'est le contraire. Quand il est riche, il devient une proie à dévorer et, pour trouver prétexte à le dévorer, on change un mot à son credo et on Toblige à choisir entre sa foi et ses biens, ou même, sans lui laisser le choix, on le dépouille et on le pend à un arbre de son parc, comme c'est arrivé au dernier abbé de Woburn. On me montre, au passage, « Tarbre de Tabbé » . Si Ton m'avait dit qu'il se balançait encore au bout de la branche, je l'aurais cru, tant j'avais l'imagination frappée par ce vaste domaine, ces allées séculaires que je traversais pour la première fois au clair de lune. Rien ne m'a paru changé au cloître avec sa cour quadrangulaire et la galerie tout autour. L'immense bâtiment est partagé en vastes cellules. J'en

(l) Résidence du duc de Bedford. Henri VIII a nommé Russell baron en 1538 et lui a donné Tabbaye de Tavistock. Edouard VI Ta créé comte de Bedford en 1550 et lui a donné Woburn. Le ducbé date de 1694.

habite une arec un lit à baldaquin. Y en avait-il déjà, il y a trois cents ans, quand des moines priaient et étudiaient ici, quand ils venaient y chercher le ciel? Cette même cloche qui m'annonce le diner les appelait à matines et à laudes. Méfiez-vous un peu de mes premières impressions avec la lune pour m'cclairer; il n'en restera peut être rien demain matin.

Woburn-Abbey, 4 janvier 1875.

J'avais décidément un peu^ trop d'imagination hier soir. Il ne reste rien de l'ancienne abbaye des Bénédictins. C'est de propos délibéré qu'on a reconstruit ici un château au fond d'un trou, dans le goût de l'Ëscurîal, tout aussi gai... Singulière idée d'avoir enfoui ce château-monastère entre des glacis qui l'entourent et arrivent presque à la hauteur des toits. Les terrassements sont tout préparés pour en faire un fort à la Vauban; de la grandeur dans l'ensemble et par l'ensemble, mais sans art. Le château est enveloppé, d'un côté, par d'immenses communs en demi-cercle, écuries, manèges, jeu de paume, mais ces bâtiments ferment l'horizon. A l'intérieur, une vaste cour carrée avec de l'herbe, mais rien qui inspire la gaieté; d'interminables galeries avec portraits enveloppent cette cour. En résumé, c'est sévère, monotone et triste.

Je suis entré, hier soir, sans m'en douter, par le premier étage, et, comme nous élions descendus pour diner, je croyais que la table était mise dans les caveaux du couvent; erreur, on dînait dans une salle à manger du rez-de-chaussée. Le château élant con-

çtruit sur une pente» il y a la différence d'un étage, d'un côté à l'autre. On passe son temps, dans cette immensité, à émigrer de pièce en pièce, de quartier en quartier, pour utiliser un peu l'espace. Le danger est de se perdre dans les corridors glacés, sans fin, qui se ressemblent tous, et de tourner indéfiniment en passant devant la porte qu'on cherche, jusqu'à ce qu'on ait appris à se guider d'après les portraits suspendus au mur de la galerie intérieure. On se tient généralement dans la Uhrary, au milieu de vieux livres que j'ai beaucoup feuilletés, à la poursuite de l'histoire des Russell. Elle se confond avec Thistoire d'Angleterre depuis Henri VIII. Malheureusement, l'origine de toutes ces admirables fortunes est toujours la même : confiscations de biens d'Églises et donations royales, souvent aussi pendaison du dernier abbé, comme à Woburn.

On dine, chaque jour, dans une salle à manger différente. Hier, c'était en bas, sous les yeux de dix personnages en pied de Van Dyck. Tenue ordinaire, rien que la vaisselle plate qui éblouit en réfléchissant les lumières du centre de la salle, et le service, ou du moins une infiniment petite partie du service gros bleu de Sèvres, cadeau diplomatique offert au duc de Bedford, à l'occasion du traité de 1763. Après le dîner et le vin, nous remontons de galerie en galerie dans un beau salon d'une hauteur de deux étages avec un magnifique portrait de Reynolds au-dessus de la cheminée; c'est une marquise de Tavistock. Parmi les Russell, on est Tavistock en attendant la couronne et le nom ducal de Bedford. Comme nous étions en

famille» la soirée finit en temps convenable, après quelques conversations et quelques coups de queue de billard dans la galerie voisine.

Il faut se hâter de se lever, le lendemain, pour arriver au déjeuner. Après quelque circumnavigation, je finis par trouver la salle à manger du premier breakfast. C'est la salle des vingt-quatre Canaletti peints pour la place. Le soleil était de la partie, car Thiver semble passé; il se jouait sur le Canal Grande ^ le RialtOj San Marco et tutti quanti. Il se complaisait à faire valoir les contours arrondis de deux méchants vases de Sèvres, valeur 250,000 francs.

Après déjeuner, je visite, avec le duc, les appartements réservés aux Royalties; beaucoup de portraits historiques, trois ou quatre Van Dyck, des Reynolds, des Gainsborough ; on ne sort guère de la famille. Voici toute celle d'un précédent duc. En me la montrant, le duc actuel a soin de dire : ce Celui-ci était le fils aine; heureusement il est mort jeune, car c'était un joueur, -a Cet (^ heureusement » est profond dans la bouche d'un héritier. Le duc me repasse à lord Arthur avec qui je visite un peu les dehors. Le parc est taillé dans le grand, prairies sans fin, vieux arbres. Troupeaux de daims, perdreaux, sous le château. La faim et la crainte des renards rapprochent les animaux domestiques des lieux habités. Ici, le renard règne et gouverne. Il mange impunément les petits cygnes, les couvées, les œufs, jusqu'aux oiseaux en cage. On porte plainte au seigneur voisin; rien n'y fait : le larron privilégié ne peut mourir que de la dent de la meute.

Dans UDC première fournée, ce matin, avec lord Russell, j'ai visité la galerie des sculptures, quelques antiques avec trop de copies et de sculptures anglaises. Dans un coin, un temple pour Fox. Le buste est au milieu d'une rotonde. J'en ai rencontré plusieurs semblables dans les manoirs wighs. Le pauvre Fox suait beaucoup à cause du dégel. On croirait que tout va fondre dans ce bas-fond. Par une galerie couverte qui entoure presque tout le château, nous sommes arrivés à une dairy, laiterie chinoise, mais je renonce à en parler; j'ai froid rien que d'y penser, tant tout suintait.

Au luncheofij je fais nécessairement scandale par mon abstinence. On avait déjà remarqué mon grignotage du matin. Que dire, si ce n'est qu'à l'heure du dîner je ne suis pas encore parvenu à digérer mes miettes du déjeuner. C'est dommage de ne pas faire honneur au repas dont le chef m'a offert le menu dans ma visite à son empire : un vaste hall à deux étages d'élévation; c'est la cuisine ou plutôt le laboratoire. Feu de bois, feu de charbons, feu de gaz, pas une odeur, pas une grossièreté inutile; mais il faut péné* treraudelà, dans le cabinet attenant, pour trouver, au milieu de ses livres, M. X..., artiste français qui a mis, pour la première fois, la main à la casserole eu 1821, comme Napoléon mourait à Sainte-Hélène. Ce brave homme parle du siècle avec l'accent de la mélancolie, de l'art qui s'en va ; il se réchauffe un peu en me disant qu'il a été assez heureux pour trouver et réaliser la réduction du champignon. — « Plaît-il ? — Oui, la purée de champignon » , et, cela disant, il jetait

les yeux sur les papiers qui couvraient sa table, sans doute la formule algébrique.

Visite au cabinet des porcelaines. Le service offert par Louis XV, tout en fameux bleu de Sèvres, se compose de trois à quatre cents pièces. Après le luncheon, visite deserres sans nombre. Il y en a une pour chaque mois de Tannée; la pêche et le raisin mûrissent ainsi, sans interruption, du 1" janvier à la Saint-Sylvestre. La ferme, splendeur de propreté : du beau lait jaune à pleines vasques, du lait encore chaud et mousseux à pleins tonneaux. Ce n'est que la consommation du château. Il y a aussi de grands ateliers où le duc a entrepris de faire tout le matériel que réclament rétablissement et Tentretien de ses fermes. Il m'a confié que les salaires du personnel de ses châteaux et de son administration s'élèvent à 250,000 francs par an. La fortune s'est amusée en prodiguant ainsi, d'un coup de baguette, duché, marquisat, estâtes^ plus de six millions de revenus en terre, un quart de Londres en nue propriété, à ce petit personnage qui n'a nulle envie de changer ses habitudes par égard pour sa fortune. Il reste, au milieu de ces splendeurs, tel qu'il était auparavant, simple cadet d'une grande famille, réduit à la portion congrue, administrateur des biens dont il n'a hérité que par un concours de circonstances imprévues. Il est resté simple, sobre, parfaitement original et indépendant, au milieu de ce luxe dont il n'a pas le droit de se défaire et qu'il livre à ses hôtes ; son fils est aussi modeste, aussi muet à table qu'avant d'être le marquis de Tavistock. Il a deux filles. On remarque l'ainée au soin qu'elle prend de passer

inaperçue ; elle a une dot cependant, et le second fils» lord Herbrand(l), aura aussi un estate. k Si Ton vous dit que je suis un avare, m*avait dit le duc, répondez que j'ai économisé de belles dots pour mes filles et acquis un estate pour mon cadet. » Les jeunes filles sont plus simples de goût et de mise que toutes les nohodies de Londres. Elles n*ont jamais été sur le continent! Elles ne montent pas à cheval!

Woburn-Abbey, 5 janvier 1875.

Ce matin j'ai visité, avec le duc, les écoles, les cottages loués aux ouvriers, à raison de 1 shilling 3 pence par semaine. Le dernier mot de ces splendides charités est le workhouse entretenu par Tunion de 16 paroisses réunies : maison de secours et hospice. Ce refuge est le minimum garanti, dans sa détresse ou sa vieillesse, à tout habitant de TAngleterre, quoi qu'il ait fait ou n'ait pas fait. Il faut que les ou le propriétaire du comté payent le nécessaire pour entretenir les pauvres tant qu'il s'en présente. Ce sont les besoins des pauvres qui règlent les sacrifices, — principe dangereux partout ailleurs, — mais que dire ici? La maison est plus qu'à moitié vide.

Au luncheon, nous avions trois radicah du voisinage, l'un à lunettes, avec incisives saillantes, un vrai rongeur; l'autre, le révérend, insinuant, un vrai renard; je crois bien que ce n'est pas faute d*envie qu'ils ne dépècent pas His Grâce. Comme le duc est

(i) Actuellement duc de Bedford.

libéral, il faut bien qu'il les écoute et les héberge.

J'ai lu, ce matin , Thistoire de Henri VIII dans un in-folio. C'est l'endroit pour une pareille lecture. Quel scélérat, avec des agréments naturels, et quels scélérats autour de lui, pour favoriser ses grossières et hypocrites passions! Je crois vraiment que nous valons mieux que cela. L'histoire de ses femmes serait du dernier comique, si chacune ne se terminait dans le sang. Dans la journée, je suis allé voir les chasseurs ; c'est toujours et partout le même massacre de faisans aux beaux plumages et de lièvres qui pleurent! Quel dommage que ce plaisir soit si cruel! J'ai failli tuer le renard! Si l'on n'avait relevé mon fusil, c'en était fait du crédit des Bedford dans le comté.

Ce soir, on dînait de nouveau dans la salle à manger des Van Dyck : Van Dyck à droite, à gauche, en face ; vaisselle d'or sur les dressoirs dont un plat de Benvenuto Cellini. Après dîner, on se tient d'abord dans le salon où se trouve le beau portrait de Reynolds. On est entre deux cheminées immenses, pris entre deux feux; ils sont si terribles que, malgré la distance qui les sépare, on ne peut tenir dans l'intervalle et on s'écoule petit à petit dans la galerie latérale où se trouvent le thé, le billard, le whist, chacun devant un foyer infernal. Sous une vitrine, la canne de Charles I•^

Londres, 8 janvier 1875.

J'ai accompagné Borthwick au bureau du Morning Post. J'ai assisté, jusqu'à une heure, à la fabrication du

journal. C'est une merveille d'organisation. Tout se fait tranquillement; plus de cent compositeurs à Tœuvre. On leur livre le journal à trois heures, et, une demi-heure après, c'est imprimé. Les articles arrivent tout faits de tous les côtés. Chacun a sa tâche marquée. Il y a, au centre, un directeur qui ne touche pas à la plume. C'est un personnage riche; il était candidat aux dernières élections. On comprend qu'il soit bien payé. Chaque compositeur reçoit environ dix francs par jour. Organisation, division du travail, plenty ofmoney, voilà le secret.

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