‹ Un diplomate au dix-huitième siècleChapitre 1 sur 13 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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AYAINT-PROPOS

C'est vivre doublement, a dit le poète, que de pouvoir se rappeler sa vie passée (1). N'est-ce pas, en effet, une des rares et des plus douces joies de la vieillesse que de revivre ses jeunes années, et celui qui a su amasser à l'avance des provisions de souvenirs ne se réserve-t-il pas pour ses vieux jours de véritables moments de bonheur?

S'inspirant de cette pensée, et pour se distraire, le diplomate Blondel a écrit la relation des événements auxquels il a assisté et auxquels il a été personnellement mêlé durant le cours de sa carrière; nous les connaissons par le manuscrit qu'il a laissé et auquel il a simplement donné le titre à' À necdotes . Toutefois, ces mémoires ne sont pas de ceux où, soucieux avant tout de se donner quelque importance, l'auteur nous initie, souvent avec trop de complaisance, à une

(I) ... Hoc est

Viverc bis vita posse priore frai.

(Martial, livre X, épigr. 23.)

infinité de détails sur sa personne et sur sa famille, qui ne nous intéressent jamais autant que lui : pour aller à la postérité, il ne sulfit pas d'écrire pour elle. Le manuscrit de lUondel offre un caractère différent (1). Bien qu'il en soit souvent question, ces notes ne se rattachent pas exclusivement à la politique; ce ne sont pas non plus des récits plus ou moins satiriques destinés à défrayer la curiosité; c'est un simple recueil de faits et d'observations relevées par un esprit distingué, sans beaucoup d'ordre ni de mélbode, sur les mœurs des pays et des cours où il a vécu, avec des détails, fort intéressants pour la plupart, sur les gens et sur les choses. Gomme ces observations sont empreintes de sincérité et d'exactitude, et que, de plus, elles sont 3ntremélées d'anecdotes assez plaisantes, elles constituent des documents qui ne sont pas dépourvus de toute importance historique. A ce titre, elles nous ont semblé offrir assez d'intérêt pour que nous ayons tenté de les faire connaitre et de les mettre en œuvre. Voici, d'ailleurs, ce que Blondel en dit lui-même : « Je me borne à écrire ces événements, non pour l'histoire ni pour être imprimés" pour le public, mais pour me faire une occupation journalière qui remplace le vuide de la lecture, que l'affaiblissement de mes yeux ne me permet plus, et pour suppléer au plaisir que j'avais dans les conversations dont je ne jouis

(1) Voir la description du inauiiscrit aux Pièces justificaiivc», u" l.

plus, à cause d'une espèce de surdité, qui me fait perdre les trois quarts de ce qu'on dit. . . L'abeille et la fourmi amassent pendant l'été, qui est leur jeunesse, de quoi se nourrir pendant l'hiver; l'homme, pendant sa jeunesse, acquiert des talents et cultive les sciences, au milieu des plaisirs de son âge ; il doit se les rappeler dans un âge avancé, pour nourrir son esprit... C'est une ressource précieuse que tout homme sensé doit chérir, pour n'être pas abandonné à une paresse stupide et à un engourdissement de toutes idées. . . »

Cette citation nous donne l'occasion de faire observer, une fois pour toutes, que nous croyons devoir reproduire tel qu'il est le style du manuscrit, quelque lâché qu'il soit en général. Il gardera de la sorte sa couleur particulière.

A côté des personnages de marque ou de grande naissance qui, sous l'ancien régime, étaient plus spécialement chargés de représenter la France auprès des cours de l'Europe, le service du Roi comportait, en outre, des diplomates qu'on pourrait appeler de second plan.

Les premiers, tels, par exemple, les Saint-Simon, les Richelieu ou les Belle- Isle, pour ne citer que ceux-là, étaient tout désignés par leur personnahté, leur fortune et leur luxe, pour tenir dans les ambassades le rôle lirillant et fastueux.

Les autres, (l'allure plus modeste, mais généralement rompus aux affaires, s'oecupaient surtout du détail des négociations. Il arrivait cependant aussi qu'on leur confiât des missions délicates et de première importance, dont ils s'acquittaient généralement avec honneur.

L'initiative des agents diplomatiques, avant les grandes découvertes de la science, était forcément plus étendue que de nos jours. Bien qu'elle fût tempérée par les instructions détaillées qu'ils recevaient à leur départ et par la correspondance régulière qu'ils entretenaient avec leur gouvernement, il leur fallait souvent prendre parti eux-mêmes, sans avoir le temps d'en référer aux ministres.

Parmi ces diplomates de second rang, la figure de Louis-Augustin Blondel se détache, au dix-huitième siècle, avec un relief des plus accusés.

Il naquit à Paris le 26 octobre 169(3. Son père, François Blondel, était seigneur de Cueilly, Mandres, Vallonnette, Châtillon et autres heux, avec le titre de comte de Sissonne. Il avait exercé plusieurs fonctions importantes : celle de conseiller-secrétaire du Roi, maison et couronne de France, et plus tard celle d'intendant des bâtiments et jardins. Sa mère, Jeanne- Marie Marin, avait épousé en premières noces un sieur Foucard de Beauchamp (1). Ses grands-parents, si

(1) Bibl nat., mss. Pièces originales, vol. 3";2, p. 2, 3, 5 et 1 . Une cipëiiitiou

AVANT-PKOPOS 5

l'on s'en rapporte aux documents que nous avons sous les yeux, ne semblent pas avoir été de bien haute lignée : Louis Blondel d'Azincourt, son aïeul paternel, aurait été marié à une maîtresse couturière en linge, du nom d'Elisabeth Clopet (l), et Vincent Marin, son grand-père maternel, aurait été, les uns disent " concierge », les autres " intendant " de la maison de Colbert. Ce qui paraît certain, ce sont les rapports qui ont existé à un titre quelconque entre lés parents de Blondel et le célèbre ministre de Louis XIV. On est même en droit de supposer que ces relations n'ont pas été étrangères au choix que fit Colbert du père de Blondel en qualité de secrétaire, et qu'elles ont également peut-être facilité plus tard l'entrée de celui-ci dans la diplomatie.

Sa famille était fort nombreuse. Il était, en effet, le vingtième de vingt-trois enfants, dont sept seulement avaient survécu, quatre filles et trois garçons. Sa sœur aînée, Jeanne-Elisabeth, avait épousé en 1701 Pierre-Franrois-Hyacinthe de Vintimille, des comtes de Marseille et d'Olioules, chef du nom et des armes (2). La seconde, Marie -Françoise, s'était mariée une première fois avec un secrétaire du Roi, nommé Gérard-Marie Berthelier, et ensuite avec Joseph de Barrai, seigneur d'Allevard, président à mordu contrat de mariaye de François Blondel, en date du 8 janvier Iti85, figure dans le Cabinet d'Hozier, vol. 99, dossier 30328, p. 310.

(1) Bibl. nat., mss. Pièces originales, vol. 372, p. 59.

2 Ibid , p. 5.

tier au Parlement de Grenoble. Un autre président à mortier au Parlement de Toulouse, M. Daspe, avait épousé la troisième sœur; et la quatrième avait été mariée d'abord au marquis de Montberault, comte de Montault, et ensuite à M. de Bellissent, marquis d'Urban.

Tous les garçons étaient les cadets des sœurs. L'aîné, François-Charles Blondel, qui portait le titre de seigneur de Sissonne, avait été chevalier de Saint- Louis, capitaine-major du régiment royal Piémont- Cavalerie. Il mourut subitement, en 1739, à l'âge de cinquante ans, huit ans après son mariage avec Nicole- Charlotte Choderlos de Laclos, veuve de Michel Toustain de Fontenelles (1) .

Un autre frère s'était fait abbé, et son cadet, au retour d'un voyage aux Échelles du Levant, partit en 1718 pour la Martinique avec son oncle, Blondel de Jouvencourt, nommé intendant de cette colonie. Malgré les nombreuses recherches auxquelles nous nous sommes livré, il ne nous a malheureusement pas été possible de découvrir d'autres détails sur la personne et la famille du diplomate. Nous ne savons même rien de précis ni sur la date ni sur le Ueu de sa mort. Une phrase incidente du manuscrit nous apprend seulement qu'il a vécu au delà de quatre-vingts ans, et une autre note, qui émane de lui, constate qu'il a eu

(I) Itilil uat., iiiiis.

un fils, mais sans aucune autre indication. Enfin la Gazette du 11 décembre 1756 mentionne que le Roi lui avait accordé un brevet de conseiller d'État.

Suivant la coutume du temps, Blondel et ses frères commencèrent leurs études au collège des Jésuites de la rue Saint-Jacques; mais des raisons de santé les obligèrent bientôt à retourner chez leurs parents. Leur éducation fut alors confiée à un précepteur, ancien jésuite lui-même, qui se nommait Vivien (1), mais qu'on appelait Châteaubrun, du nom de son village, pour éviter les rapprochements que ses élèves auraient pu faire, par espièglerie, entre son véritable nom et celui de la chanson alors en vogue de Vivien delà Chaponardière. C'était d'ailleurs un singulier précepteur que ce Vivien : « Petit maître, rempli d'orgueil et de vanité, il avait beaucoup d'esprit, mais il était fort adonné aux femmes et s'occupait peu de ses élèves, passant son temps à composer des sermons et des tragédies qu'il leur faisait copier et vendait ensuite. "

En 1713, Blondel avait achevé ses études de droit et, dès l'année suivante, le Roi lui accorda, en souvenir des services rendus par son père, une place à l'Académie politique récemment fondée par le marquis de Torcy, alors secrétaire d'État et des Affaires étrangères .

(1* Jeao-Baptisle Vivicu de Châleaubrun était né en 1686, aux environs d'Angoulême, et mourut à Paris le Ui fé\rier lllâ. Il fit partie de l'Académie française, où il succéda à Moritesijuieu.

Cette nouvelle institution eut de l'importance à son heure. Frappé du peu de place que tenait la politique dans l'éducation des jeunes [jens, Torcy avait proposé à Louis XIV de créer une sorte de pépinière d'hommes jeunes et instruits, qui serviraient d'abord comme secrétaires de légation dans les grandes ambassades, et pourraient, par la suite, selon leur zèle et l'étendue de leurs capacités, être employés dans les commissions de second ordre. « Ce n'est pas assez, disaitil dans sou rapport au Roi, d'avoir bien fortifié une place, de l'avoir remplie de toutes sortes de munitions de bouche et de guerre, si on n'y met du monde pour la défendre. Ainsi, il ne suffit pas d'avoir amassé im grand nombre de dépêches, de papiers : il faut former des hommes pour s'en servir. " Le ministre était dans le vrai; le Roi l'approuva, et la nouvelle académie fut créée et installée au Louvre.

Elle ne comptait d'abord que douze élèves. Son directeur, M. de Saint-Prez (1), historiographe de la Secrétairerie d'État des Affaires étrangères, était un homme d'expérience et d'érudition. Torcy lui avait adjoint deux auxiliaires : l'abbé Legrand (2), qui possédait toute sa confiance, et M. de Clairambault (3), généalogiste des ordres du Roi. La première hste des

(1) Il fut Dommé directeur en 1112. Mort le I*' janvier 1720, il fut remplacé dans ces fonction» par Nicolas-Louis Ledran. (Voy. .'\rmand Bascuet, Histoire (lu Dépôt df.t Affaires ftram/ères, 1 vol. tn-S», Paris, 1875.)

(2) Né à Saint-Lo, en I6(>D, mort à Paris le 1"' mai 1733. 11 appartenait à la congrégation de l'Oratoire. (Ibid\

(3) Né en I64H, (Ibid.)

élèves comprenait les noms de M. de Mandat, qui devint plus lard maître des requêtes, de M. Guilier, maître des comptes, M. de Castigny, neveu de La Fontaine, de MM. de La Ville et de Jonville, gentilshommes ordinaires. Pour faire partie de l'académie, il fallait justifier d'un certain état de fortune, car la carrière diplomatique n'offrait guère de ressources, à ses débuts surtout; mais le travail était sérieux et ne manquait pas d'intérêt.

Toutes les dépêches et correspondances politiques, depuis la paix de Vervins, en 1598, jusqu'au traité de Ryswick en 1697, étaient mises à la disposition des élèves; à partir de cette époque, on ne leur communiquait que celles ayant au moins vingt ans de date.

Pour faciliter les études, on avait divisé l'Europe en dix parties confiées chacune à un élève, qui devait, pour celle dont il était chargé, analyser les négociations, les difficultés qu'elles avaient soulevées et la manière dont elles s étaient terminées. De plus, des conférences avaient lieu deux fois par semaine, à la suite desquelles chaque élève à tour de rôle devait entretenir la réunion des travaux qu'il avait faits pendant le trimestre écoulé; ces exposés devenaient ensuite l'objet de discussions contradictoires entre le directeur et les élèves.

Gomme on le voit, l'organisation de cette académie était parfaite, et elle eût certainement rendu de grands services, si l'abbé Dubois, devenu ministre,

10 UIN niPJ.OMAÏE AU DIX-FI (1 IT I K ME SIECLE

ne l'avait supprimée ou plutôt réduite au simple dépôt des Affaires étrangères, qui existe encore actuellement.

Joseph Addison, l'auteur satirique du Spectator, n'a pas manqué de tourner l'institution en ridicule : " Ses élèves, dit-il, apprennent à lever l'empreinte d'un cachet, à partager une oublie en deux, à ouvrir une lettre et à la refermer sans qu'on s'en aperçoive; on leur enseigne comment il convient de faire un signe de tète à propos, de hausser les épaules dans un cas douteux, de fermer l'un ou l'autre œil avec discrétion, en un mot le véiitable usage des grimaces politiques... vSi on leur demande quelle heure il est, ils doivent répondre indirectement ou détourner la question s'il est possible. " Un professeur spécial appartenant à la Société des bons Pères jésuites leur apprend « à distinguer l'esprit de la lettre, ainsi que l'art de trouver des fautes et des échappatoires dans les contrats les plus solennels >' . On leur donne aussi des leçons d'étiquette sur le haut et le bas de l'escalier, sur l'art des révérences et leurs proportions, afin d'acquérir « cet air empesé qui est si beau dans un ministre d'État (1) ».

(1) Le Spectateur, traduit ile l'angl.iis. (>' éilitiou (Ansteidam, n'iî, t Ul, p 3tt~ et suiv.).

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