CHAPITRE PREMIER
Quoi qu'en dise Addison, l'Académie politique avait du bon, et Blondel n'y perdit pas son temps. Il n'y resta cependant que quatre années ; car, au mois de décembre 1717, le marquis de Nancré, qui venait d'être chargé d'une mission importante en Espagne, lui demanda de l'accompagner. Il n'hésita pas à accepter, et il fut convenu qu'il retrouverait le marquis à Rayonne. C'était son début de carrière. Parti seul de Paris, il eut la chance de rencontrer sur sa route, à Poitiers, un jeune homme de son âge, le comte Houel (I). Celui-ci se rendait également en Espagne, avec des lettres d'Albéroni, que lui avait remises la
/l) D'origine irlandaise, il fui nommé lieutenant lors de l'armement pour la conquête de la Sicile Après avoir été aide de camp d'un général espagnol au siège de Fontarabie, il fui envoyé en Angleterre en [ualilé d'ambassadeur de Sa Majesté Catholique et exerça les fonctions de ministre en Espagne pendant plus de dix ans.
duchesse de Vendôme (1) dont il avait été page. Les deux jeunes gens ne se quittèrent plus.
Il s'arrêtèrent quelques jours à Bordeaux. Le maréchal de Berwick (2) , à qui Blondel avait été recommandé, y résidait alors. C'était un personnage important, non seulement par sa naissance, puisqu'il était fils du duc d'York (3), devenu plus tard roi d'Angleterre sous le nom de Jacques II, mais encore par les services qu'il avait rendus à la France, sa pairie d'adoption.
Il accueillit Blondel avec empressement, sans parvenir toutefois à le retenir longtemps à Bordeaux ; notre jeune diplomate avait hâte d'arriver à Bayonne. Cette ville était alors des plus brillantes. La reine douairière d'Espagne, veuve de Charles II, Marie-Anne de Bavière, princesse de Neubourg (4), y avait fixé sa résidence. Exilée d'abord à Tolède, lors de l'avènement de Philippe V, qui ne lui pardonnait pas d'avoir soutenu son compétiteur, l'archiduc Charles, elle avait
(1) Marie-Anne, Hlle de Hei ri-Jnles de Bourboa, prince de Condé, avait épousé le 21 mai 1"10 Louis-Joseph de Bourbon, duc de Vendôme Elle mourat le 11 HNril |-;I8.
(2) Jacquc:^ Kitz-James, duc de Berwick, pair d'Angleterre et maréchal de France, ne le 21 aoiil 1611, tué devant rhiiipsboiirg le 12 juin 1134. 11 avait été naturalisé Français en 1*703. Le maréchal de Berwick a laissé des mémoires intércsiauts, dont le manuscrit autographe a été récemment acquiS par la Bibliothèque nationale (Ms-;., Fonds français, nouv. uc(j., 10252 )
(3) Le duc d'York avait é|)ousé Arabclla Churchill, la sœur du fameux duc de Marlburoiigh.
(■4) Née le 28 octobre 1667, elle mourut eu 1740. Son mari, fils de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, né le 6 novembre 1661, mourui le 1"'' notembre 1700.
dû bientôt quitter le territoire de l'Espagne, et, depuis 1706, elle vivait à Bayonne, où elle demeura trentedeux ans. La pension de 400000 ducats dont elle jouissait lui permettait de tenir un grand état de maison, mais ne l'empêcha pas, à sa rentrée en Espagne, de laisser plus de 1 200000 francs de dettes. Le palais de la rue Montant, qu'elle habita, après le Château- Vieux, avait déjà servi de résidence à des personnes de marque. Une fille de Henri IV, la princesse Elisabeth (l), y avait séjourné, lorsqu'elle alla épouser Philippe IV (2). Anne d'Autriche y avait aussi demeuré, ainsi que Henri de Bourbon, le père du grand Condé (3j .
La veuve de Charles II avait agrandi et transformé ce palais, où elle donnait de magnifiques fêtes. Ce fut à l'une d'elles que Blondel et son ami, le comte Houel, lui furent présentés par un des plus opulents personnages du pays, du nom de Picot (4). Les deux jeunes gens, n'étant venus là qu'en spectateurs, n'avaient pas cru devoir prendre part à la danse; mais, les ayant aperçus, la Reine ordonna qu'on les fît danser,
(1) Sœur de Louis XUI, de Chrisiine de France, femme de Viclor-Amédée I*'', et de Henrietie-Marie, femme de Charles I*', roi d'Angleterre. Elle mourut le 6 octobre 1G44.
(2) Né à Vallddolid le 8 avril 1605, il mourut le 11 septembre 166.5.
(3) DoCBiiÉ, Hi-loire topoyiophicfue et anecdotique des rues de Buyonne, 188". — Nouuetle clironique de la ville de Bayonne par un Bayonnuis (in-8"), 182T.
(4) Pierre Picit était commissaire ordinaire de lu marine. Il avait été secrétaire de M. d'Aligre, chancelier et garde des sceaux. (Voy. Armoriai général de 1()!I6, généialilé de Guyenne, Bayonne; et Bévue de Béarn, Sauarre et Lannes, Paris, 1884.)
ce dont ils s'acquittèrent avec grand plaisir. Après le bal, un majordome vint les inviter à souper, mais ils s'excusèrent. La lîeine ne le trouva probablement pas de son {joùt, car, des le lendemain, Blondel reçut la visite de ce même majordome, chargé de lui dire que l'usage voulait que ceux qui avaient dansé restassent à souper. Il promit, bien entendu, de se conformer désormais à cet avis, et, à partir de ce moment, il ne cessa de recevoir toutes sortes de politesses, qui furent pour lui autant d'occasions de plaisirs et d'amusements.
Cependant, M. de Nancré ne se montrait toujours pas. Ce fut seulement à la fin du mois de février qu'il arriva à Bayonne.
Agé, à ce moment, d'une soixantaine d'années (1), il avait quitté le service comme lieutenant-colonel et obtenu la charge de capitaine des Suisses de la garde du Régent. Rien ne l'avait donc préparé à la mission qu'on venait de lui confier; mais " c'était, dit Saint- Simon (2), un des roués du duc d'Orléans, de beaucoup d'esprit, d'agrément, et fort orné » . Un de ses parents, Philippe Dreux de La .Tudairière, avait épousé une demoiselle Jeanne-Marie Marin, peut-être parente
{]) Théodore de Dreux, chevalier, niar(|uis de Naucré, était né au Quesuoy, le 23 septembre l(iô9, et mourut le 7 juillet I71i) Sou père, Glaude-Autoiue de Dreux, comte de Naucré, avait été maréchal de camp et gouverueur du Quesuoy et d'Arras; il était mort en 1689, après avoir épousé eu premières uoces uue fille du comte de Moutgomeiy, et eu secondes noces Auue Hertrand de la Hazinière. (Voy. Saini-Simon, Mrmoirfs, édition de Boislisle, t. XII, p. 426 et 427 )
(2) Sai.m-Simo, Ibi.l.
de la mère de Blondel, mais en tout cas du même nom, et c'est sans doute une des raisons qui motivèrent le choix du marquis.
Jean-Gabriel de La Porte du Tlieil (1), qui faisait partie de la même mission, appartenait à une ancienne famille noble du Poitou. Il avait déjà suivi le maréchal de Tessé (2) en Espagne, et, après le congrès de Bade, où il avait figuré comme secrétaire, il occupa pendant quinze ans le poste de premier commis aux Affaires étrangères. " Plein de mérite et de zèle pour les intérêts du roi (3) " , il fit une brillante carrière ; ce fut lui qui négocia et signa plus tard le traité de Vienne, qui réunit la Lorraine à la France, et, en 1748, il siégea comme ambassadeur au congrès d'Aix-la-Chapelle (4) .
La traversée des Pyrénées n'était pas chose aisée à cette époque. On n'y trouvait absolument aucune ressource; il fallait emporter tout le nécessaire en vivres, provisions, literie et ustensiles de tous genres, et, pour transporter ce nombreux attirail, on ne pouvait se servir que de mulets et de caromates^ sortes de trains de cabriolets, dont on enlevait la caisse et sur
• (Ij U était fils de Gabriel de l^a Porte du Theil, brigadier des gardes du roi, et de Marie Blondel, tante de l'auteur du manuscrit, doat il était ainsi le cousin. Il mourut en 1755, à l'âge de soixante-douze ans.
(2j René de Froulay, comie de Tessé, baron d'Ambrières, de Châteauneuf, de Vernie, etc , maréchal de France en 1703, grand d'Espagne en 1~04, mourut le 30 mars 172.j. (P. Ansxme, Hist. qénèal., t. II, p 173.)
(3) I,ettre de Nancré au Régent du 18 avril 1718. (-iff- élr., Espa;;ue, t. 2(J9, p. 107 )
(4) Voy. Histoire H mémoires de. l'InstifiU royil fie France, Académie des 1nscri/ilioits et belles-lettre^, t. V, p 203.
lesquels on attachait au moyen de cordes tous les objets dont on avait besoin. M. de Nancré et ses compagnons durent séjourner quelques jours à Bayonne, pour s'y approvisionner et organiser leur voyage; leur départ ne put avoir lieu avant le 12 mars. Chacun des membres de la petite caravane était à dos de mulet. Seul, le marquis voyageait en chaise, mais il n'y demeura pas longtemps; car, à peine fut-on entré dans les défilés de la montagne, qu'épouvanté des affreux précipices qui l'entouraient, il pria Blondel de lui prêter sa mule et de monter dans la chaise à sa place. Celui-ci s'exécuta de bonne grâce, mais bientôt il fut lui-même si effrayé qu'il prit la mule du maître d'hôtel, qu'on installa dans la chaise à son tour. Celui-ci n'y resta pas plus longtemps que ses deux prédécesseurs, car il manqua de s'y rompre le cou, de sorte qu'en fin de compte la chaise ne servit à personne : on la démonta et on la mit, elle aussi, à dos de mulet jusqu'à Roncevaux.
Ce lamentable état des routes peut donner une idée de ce qu'étaient aussi les auberges. On y manquait de tout; les voyageurs s'installaient où et comme ils pouvaient, sans seulement trouver à qui parler en arrivant. Blondel en fait la description suivante : " Les chambres étaient blanches, mais pour tout meuble, il n'y avait que deux tréteaux et six planches, sur lesquelles se trouvait une paillasse et un matelas de quatre pouces, une couverture et quatre ou cinq chaises de
bois ; on n'y fournissait que la nappe, des serviettes delà grandeur d'un mouchoir, des verres, une cruche remplie d'eau, des cuillers d'étain et des fourchettes de fer sans couteau. Dans toutes les maisons, il n'existait pas d'autre cheminée que celle de la cuisine, âtre élevé au milieu de la pièce, de manière que de tous les côtés on y peut faire bouillir et cuire ; la fumée sort par une ouverture en forme de dôme par le toit. Chaque muletier y apporte son petit pot de terre, dans lequel il y a le lard le plus rance avec de l'ail et des pois chiches, ce qu'ils appellent leur oille... On ne trouve absolument rien dans les hôtelleries ; il faut donc que les voyageurs qui n'ont pas fait leurs provisions à Bayonne aillent chez le boulanger chercher leur pain, à la taverne le vin, au grenier à sel chercher du sel, chez le boucher chercher de la viande, au marché de la volaille, chez l'épicier de la chandelle, de l'huile, etc. "
Heureusement pour eux, nos voyageurs bien avisés étaient largement pourvus. Lors de leur passage à Pampelune, le gouverneur de cette ville les invita à dîner. Avant de s'y rendre, Blondel voulut se faire raser : « J'envoyai, dit-il, chercher un barbier, qui resta dans l'antichambre sans que je puisse soupçonner qui il était. Il portait un habit à l'espagnole, de satin noir, et un manteau. J'imaginais que c'était un magistrat ou quelque alcade. Je ne cessais de lui faire de profondes révérences. On me dit alors que ce per-
sonnage grave était celui qui devait me faire la barbe. En effet, il se mit sur-le-cbamp en devoir de me raser; il ôta son manteau, qu'il mit proprement sur une chaise, et sous lequel il avait une espèce de boëte où étaient le plat à barbe, le rasoir et le coquemard. Ce dernier est percé comme un arrosoir et contient des aromates. Il m'arrosa le visage comme on fait une fleur. )'
Enfin, au bout de douze jours, et sans trop d'incidents, le marquis de Nancré et ses compagnons arrivaient à Madrid. Les négociations allaient aussitôt commencer.
Avant d'en indiquer l'objet, jetons un rapide coup d'oeil sur la politique pratiquée à ce moment par la France en Espagne.
Depuis les traités d'Utrecht et de Bade, l'état de guerre avait cessé de fait en Europe, mais la paix y était encore mal assise. La mort de Louis XIV et l'avènement du duc d'Orléans à la régence avaient sensiblement modifié les vues de la France à l'égard de l'Espagne ; les sympathies du grand Roi pour son petit-fils ne devaient guère lui survivre, car de nouvelles considérations semblaient inspirer la conduite du Régent. N'avait-il pas en effet à redouter que, si le Roi mineur venait à mourir, crainte que ne justifiait que trop l'état précaire de sa santé à cette époque, les garanties que lui î^ssuraitla renonciation du roi d'Espagne à la couronne de France ne devinssent illusoires? N'était-ce
BLOiSDEL EN ESPAGNE 19
pas à lui, dans ce cas, que devait échoir cette couronne, et, plutôt que d'accepter une telle éventualité, les puissances garantes n'auraient- elles pas intérêt à faire éclater de nouveau la guerre, en vue d'un démembrement de la France à leur profit? L'Electeur de Hanovre, devenu roi d'Angleterre à la mort de la reine Anne (1), ne se sentait pas encore entièrement à l'abri des entreprises de la maison des Stuarts, sans compter l'attraction naturelle que les ports de Dunkerque et de Calais exerçaient sur son ambition. De son côté, l'Empereur, poursuivant sa politique de conquête en Italie, n'avait encore ni formellement reconnu Philippe V en qualité de roi d'Espagne, ni restitué les places italiennes qu'il s'était engagé à lui rendre. L'Alsace ne le laissait pas non plus indifférent. D'autre part, les Hollandais n'auraient pas été fâchés de reculer leurs frontières jusqu'à Landrecies, et le duc de Savoie, qui ne tenait le royaume de Sicile que de la protection de la reine Anne, tremblait à la pensée d'en être dépouillé. Quant au roi d'Espagne, qui avait dû livrer aux Habsbourg ses plus belles provinces italiennes, Naples et le Milanais, il ne songeait qu'à les reprendre, ou, du moins, qu'à prévenir un nouveau démembrement de sa couronne. Son second mariage avec Elisabeth Farnèse (2), aux visées ambitieuses de laquelle il allait
(1) Elle mourut le li août 1714.
(2) Marie-Louise de Savoie était morte le 14 février 1714. Philippe V épousa Elisabeth l'aunée suivante.
20 UN DIPLOMATE AU DIX-Il UITIKME SIKCLE
sei'vir d'instrument, pouvait l'entraîner à une nouvelle guerre. D'ailleurs, à la mort du grand Roi, ne s'était-il pas cru lui-même des titres à la régence, à l'encontre de ceux du duc d'Orléans, et, comme petit-fils de France, n'avait-il pas conservé de nombreux partisans dans ce pays, en dehors même de ceux qui n'admettaient pas qu'un acte de renonciation eût pu déroger à un droit naturel? Cette renonciation, au surplus, elle lui avait été imposée par l'Angleterre; il n'y avait consenti que contraint et forcé, et ne cessait de la regretter. Dans de telles circonstances, l'arrivée au pouvoir d'Albéroni (1), ce prêtre étranger, habile, ambitieux, d'une énergie peu commune et d'une moralité dépourvue de tout scrupule, entraînait la faction italienne à sa suite. Le brusque renvoi de la princesse des Ursins, qu'il avait préparé dans l ombre, et qui avait été comme le premier acte de la prise de possession de l'Espagne par la nouvelle Reine, avant même qu'elle en eût franchi le seuil, tout cela n'était-il pas un indice suffisant des menées qui se tramaient sourdement et qui, de nouveau, si l'on n'y prenait garde, pouvaient bouleverser l'Europe?
La perspective d'un pareil danger était bien de nature à préoccuper le Régent, qui savait la France fatiguée de la guerre, ses finances épuisées, et qui tenait surtout à lui conserver la paix.
(I) Jules Albéroni, né aux euviroiis de Plaisance le 31 mai ll>Gi, mourut ù Rome le 1(5 juin nS'i.
Si l'on songe que l'Espagne avait repoussé avec hauteur les tentatives de rapprochement du duc d'Orléans, et que les sentiments connus de Philippe V à son égard n'étaient pas de nature à en favoriser le renouvellement, on comprendra combien, dans une conjoncture aussi délicate, il était malaisé d'arrêter une ligne de conduite. Cependant le duc d'Orléans jugea qu'à tout prendre, le meilleur moyen de maintenir cette paix, à laquelle il tenait avant tout, était un rapprochement avec l'Angleterre, pour agir sur l'Espagne de concert avec elle. Si ce rapprochement devait aboutir, en effet, à une nouvelle reconnaissance des traités d'Utrecht et de Bade, en garantissant aux contractants leurs possessions respectives, il empêcherait du même coup la guerre et mettrait hors d'atteinte les droits éventuels du Régent au trône de France. Ce raisonnement ne manquait pas de fondement, mais le but était difficile à atteindre, car l'opinion publique, non seulement de la France et de l'Angleterre, mais des principales chancelleries de l'Europe, était ouvertement hostile à un pareil projet. Le Régent ne se découragea pourtant pas et choisit comme négociateur secret l'abbé Dubois, « assez habile pour bien le servir, et trop mince personnage alors pour le compromettre (1) » . Il faut bien reconnaître que celui-ci fit preuve d'un réel talent dans ces
(1) AuBERTiN, l'Esprit public au dix-huitième siècle (Paris, 1873).
22 UIN DIPLOMATE AU DIX-HLMTIEME SIECLE
négociations compliquées, dont le succès fut le premier échelon de sa fortune politique. Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail de cette longue et laborieuse mission. Rappelons seulement que, le 10 octobre 1717, la signature du roi d'Angleterre fut obtenue et, le 4 janvier suivant, grâce au concours de lord Stanbopc (1), celle des Etats généraux de Hollande. Ce traité, connu sous le nom de « Triple alliance >' , changea totalement, on le sait, la face des affaires. Inspiré, sans doute, par l'intérêt du Régent et de son habile négociateur, il consacra l'affermissement du premier et permit à l'abbé Dubois, suivant le mot de Saint-Simon (2), » de s'introduire au Conseil comme ces plantes qui s'introduisent dans les murailles et ensuite les renversent » .
Tout n'était cependant pas encore terminé : il fallait rallier à cette politique l'Empereur qui, grâce aux fautes de Louis XIV et à l'épée du prince Eugène, occupait en Europe une place considérable; il fallait ensuite y obliger l'Espagne, au cas où elle n'y accéderait pas librement. L'adhésion de l'Empereur fut obtenue au mois d'avril 1718, et le traité définitif, signé le 2 août de la même année, devint ainsi le célèbre traité de la Quadruple AUiance.
L'Espagne seule ne se laissait pas convaincre, et c'est pour obtenir son consentement que le marquis
l\) Jacques, comte de Stanhope, né en 1G13, mort à Londres eu 1"2I. (2) Voy. Mémoires de Saint-Simon, édit. Cliéruel, t. XiH, p. 2"7.
BLOISDEL EN ESPAGNE 23
de Nancré, accompagné de La Porte du Theil et de Blondel, était envoyé à Madrid.
Aibéroni était alors le maître absolu de ce pays, l'arbitre de ses destinées. Depuis 1706, sa politique avait pour but l'union intime des Farnèse de Parme et des Bourbons d'Espagne contre l'Empereur, en vue de la délivrance de l'Italie. Tout-puissant sur la reine Elisabeth, dont le mariage avait été son œuvre, il dominait par elle ce Roi apathique, indécis, timide à l'excès, qu'était Philippe V; c'était donc vers lui que devaient tendre tout d'abord les efforts de la diplomatie.
La France était représentée à Madrid par un jeune ambassadeur à peine âgé de trente ans, Paul-l]ippolyte de BeauviUier, duc de Saint- Aignan, pair de France et chevalier des ordres du Roi (1).
Fait prisonnier en 1708 au combat d'Oudenarde et blessé l'année suivante à Malplaquet, ce brillant passé eût été de nature à lui assurer un accueil empressé à la cour de Philippe V, sises instructions secrètes avaient pu lui concilier les sympathies d' Aibéroni, très informé des choses de France (2), et qui n'ignorait pas que le duc de Saint-Aignan était chargé de préparer sa chute .
(1) Né à Paris le 25 novembre ld84, il mourut le 22 janvier 1776, après avoir épousé en premières noces Marie-Geueviève de Montlezun, el, eu secondes noces, la sœur d'uu maître des requêtes qui devait être plus tard le célèbre Turgot.
(2) Voy. Aff. étr., Espagne, t. 232, fol. 225 et 265.
Avant même l'arrivée de Nancré, la situation de notre ambassadeur était devenue à ce point difficile que le ministre espa[jnol avait fini par le prier « de ne lui plus parler que de la pluie et du beau temps " . Dans ces conditions, le Régent avait jugé opportun, sans le déplacer, d'envoyer à Madrid une mission spéciale, qui devait, de concert avec le représentant de l'Angleterre, poursuivre activement la politique sur laquelle les deux pays étaient tombés d'accord.
Le soir même de son arrivée, le marquis de Nancré rendit visite au colonel Stanhope (i), qui avait reçu l'ordre de s'entendre avec lui sur la conduite à tenir. J3ès le lendemain, il eut une première entrevue avec Albéroni et fut admis le surlendemain auprès du H.oi, ainsi que La Porte du Theil et Blondel. La Reine ne put le recevoir; elle était alors en couches de l'Infante, qui fut plus tard fiancée au roi de France et renvoyée en Espagne après la mort du Régent.
Bien qu'il dût agir de concert avec l'envoyé d* Angleterre, on avait recommandé à Nancré « de donner des bornes à sa confiance " . » Les Anglais, lui disait-on (2) , gardent de très grands ménagements pour l'Espagne par rapport à leur commerce, et l'expérience a fait connaître que leur intérêt les porte à faire retomber sur la France et même sur Son Altesse Royale l'amer-
(1) William Slauhope, né vers 1090, mon en 1756. (•->) Aff. étr., Espagne, t. 268, fol, 53.
BLOINDEL EN ESPAGNE 25
tume et la haine des démarches les plus irritantes et les plus fortes. "
Le fjouvernement anglais, tout en agissant d'accord avec la France, cherchait en effet, suivant sa coutume, à se réserver, en la compromettant au besoin (1).
Les instructions données à Nancré par le Régent et par l'abbé Dubois ne différaient guère de celles qui avaient été déjà souvent envoyées au duc de 8aint- Aignan. Plus au courant cependant que celui-ci de la négociation de Londres, Nancré devait promettre à Philippe V la garantie de la France relativement aux successions italiennes et lui laisser même entrevoir la rétrocession éventuelle de Gibraltar, à laquelle l'Angleterre avait feint d'être disposée, pourentraîner l'Espagne (2). Malheureusement Albéroni avait déjà son siège fait; son plan était arrêté, ses décisions prises, et, avant même d'avoir conféré avec l'envoyé du Piègent, il était résolu à décliner ses offres. « Puisqu'on avait voulu qu'il vint, disait-il, il me faudra bien l'écouter; mais il n'est pas probable qu'il fera un long séjour à Madrid. » I^e ministre de Philippe V était d'ailleurs parfaitement au courant, avant qu'on les lui eût communiqués, des arrangements pris entre la France et l'Angleterre. Nancré n'avait doncrienà lui apprendre ; aussi, dès leurs premières entrevues, le cardinal s'était-
(1) A. Baudrill\RT, Philippe V et la cour de France (Paris, 1800), t. H p. 310.
(2) Aff. éir., Espagne, t. i>68, fol. 102.
il livré à un de ces violents accès de fureur dont il était coutumier, l'accusant de « barbouiller dans des patricotages (l) », et demeurant inflexible dans ses résolutions. " C'était un lion sentant ses forces et bien résolu de poursuivre une proie qu'il croyait sûre >', comme l'avait dépeint Torcy (2). « Avec lui, la discussion est dangereuse, écritNancrédeSégovie,le ITjuin 1718 (3). Si un mot échappe dans la conversation, il le relève d'abord et argumente sur ce mot, et insensiblement il cherche à conduire son homme où il n'avait aucun dessein d'aller et à lui faire dire tout le contraire de sa pensée; si l'on veut s'expliquer, il passe de branche en branche, en regardant comme des choses convenues toutes celles auxquelles il n'a pas donné le temps de répondre. » « Croyez-vous ce que vous dites, Monsieur? disait-il à Nancré, en le prenant par ses boutons et l'apostrophant par son nom. Sont-ce là des égards ou des injures? Le Roy est dans la dernière irritation et croirait que je me moque de lui, si j'entreprenais de lui persuader que le voyage de milorcl Stanhope, s'il n'apporte rien de nouveau, lui peut être honorable.. . Ce serait vouloir lui faire jouer le rôle de Pohchinelle, à qui l'on fait des révérences en lui donnant des nasardes et des coups de bâton (4). »
(1) Mémoires de Torcy, t HI, |). 328 (La Haye, 1756).
(2) Aff. élr., Espague, t. 2G9, fol. 2ij.
(3) lbid.,\.. 271, fol. lOi.
(Ù) Lettre de Nancréau maniiiis d'Huxelles, X"^ août 1718. {Ajf. étr,, Espagne, t. 272, fol. 155.)
Les conférences se succédaient ainsi chaque jour sur le même ton, sans amener aucun résultat. Rien cependant ne décourageait Nancré; il insinua à Albéroni que, si Philippe V venait à mourir, le duc d'Orléans pourrait reconnaître la régence de la Reine et le maintenir lui-même en qualité de premier ministre (1). Il mit en mouvement toutes les personnes qui pouvaient avoir quelque influence sur le Roi ou sur la Reine, le P. Daubenton, confesseur de Philippe V, rival et ennemi d' Albéroni, et cette Laure Piscatori, nourrice d'Elisabeth, qui exerçait sur elle un véritable empire et pouvait peut-être le renseigner sur les moyens à employer pour la faire entrer dans les vues de la France (2). Il suivit Philippe V à l'Escurial et même à son rendez-vous de chasse de Balsain (3) .
Ne trouvant pas à se loger près du Roi, il accepta un logement dans les environs, à Ségovie; et, à ce propos, Blondel fait de cette ville la description suivante : « Ségovie, dit-il, est située sur une montagne, et le château, qui est très beau, est élevé sur un pain de sucre. La plupart des fenêtres donnent sur une riche vallée, dont la profondeur depuis le palais est de plus de trois cents pieds, à pic. Les peintures et ornements du château, quoique faits depuis plus de trois cents ans, v sont d'une fraîcheur et d'un goût admirables, et les
(1) Aff. étr., Espague, t. 268, fol. 55.
(2) Ibid., t. 269, fol. 98.
(3) C'est là que s'éleva plus tard le superbe château d'Udefonse ; c'était alors une espèce de graugc au milieu des bois.
dorures d'un brillant, comme si elles venaient d'être faites. » « Sur quoi on m'explicpa, continue l'auteur de notre manuscrit, qu'anciennement les feuilles d'or étaient beaucoup plus épaisses que dans ce siècle. Dans tous les appartements, il y a les portraits de tous les anciens rois et reines d'Espagne, dont les habillements singuliers me surprirent beaucoup. . . Ségovieest regardée comme Vincennes en France. Il existe un aqueduc qui y porte l'eau de trois lieues et dont la construction est admirable. Il paraît être fait de rochers bruts, placés l'un sur l'autre sans ciment ni chainons. C'est un ouvrage des Romains, en forme de portique, lequel, depuis son commencement jusqu'à la ville, augmente d'étages, de sorte qu'il y a quatre étages près de la ville. »
Dans les négociations qui se poursuivaient à Balsain, la Reine ne cessait pas d'inter\-enir personnellement. Elle disait " qu'une bonne guerre valait mieux qu'une méchante paix » , et Albéroni se refusait à admettre « que le Régent eût pu croire que Philippe V consentirait à abandonner la Sicile pour une chimérique espérance des successions de Parme et de Toscane ». Il qualifiait ces propositions d' « informes, d'indigestes », et même de « scandaleuses » (1), et il poussa l'audace jusqu'à dire un jour à Nancré que >' le pis-aller pour le Roy serait de retourner en Trance y
{\) Aff. rtr., Espagne, t 2(58, fui. 208.
prendre la place du Régent, qui ne pourrait lui être disputée » . Simple bravade assurément, mais qui témoigne cependant de l'état d'irritation et d'affolement où était tombé le ministre. « Ses vues, ne cessait-ii de répéter, ne pouvaient être remplies que par l'embrasement de l'Europe. " Aussi avait-il fait acheter dans des manufactures françaises une quantité considérable de fusils, qu'il avait fait distribuer aux paysans de la Navarre, du Béarn, de la Guyenne et de la Bretagne, en vue des projets qu'il méditait contre la France (1) .
Ni lord Stanhope, le premier ministre du roi d'Angleterre, venu à Madrid en personne, ni l'entrée de l'escadre anglaise dans la Méditerranée, ni même la défaite que la flotte espagnole venait de subir dans les eaux de Syracuse, rien ne put vaincre l'obstination d'Albéroni, insensible aux raisonnements comme aux menaces ou aux supplications de Nancré.
Depuis longtemps déjà, comme nous l'avons dit, toutes ses dispositions étaient prises en vue de la guerre. Un soir même, après un dîner auquel avaient assisté Nancré et ses deux auxiliaires, il tira dlun coffre-fort et leur montra les instructions minutieuses, rédigées de sa main, qu'il avait remises aux commandants des troupes et de la flotte; il leur fit également voir un parchemin, sur lequel était peint l'ordre de
(I) AlfoDso Proff.ssione, // ministero in Spaqna e il processo del cardinale Giulto Alberoni (Torino, 1897, in-8»), p. 152.
bataille de la flotte, ainsi que les noms des capitaines de vaisseaux, le nombre des troupes d'infanterie et de cavalerie, les provisions de toutes sortes dont les navires seraient chargés, l'artillerie, les tentes, cordes, piquets, ustensiles pour les sièges, enfin jusqu'aux clous pour ferrer les chevaux. " Jamais, dit Blondel, je n'ai vu un détail si immense qui ait été spécifié dans les bords, et je me souviens avoir passé plus de trois heures à le lire, l'examiner et l'admirer. »
Pour prouver enfin à Nancré qu'il était très au courant de la situation politique de l'Europe, Albéroni lui donna connaissance des dépêches de Monteleone, son ambassadeur à Londres, qui le prévenait que le gouvernement anglais n'avait fait sortir sa flotte des ports que sur une lettre pressante du Régent, dont il lui envoyait copie. " C'est ainsi, ajoute Blondel, que les Anglais en usent indignement avec leurs alliés, sur lesquels ils reportent toujours l'odieux de leurs procédés, pour conserver quelques ressources de confiance de la part de leurs ennemis et en tirer quelque avantage lorsqu'il s'agit de faire la paix. »
Devant un tel parti pris, et après tant d'efforts infructueux, le marquis de ^sancré reçut l'ordre de rentrer en France. Il comptait cjuitter Madrid le 8 octobre, mais, sur les instances du P. Daubenton et d' Albéroni lui-même, il consentit à attendre quelques jours de plus, dans l'espoir d'une entente cependant peu probable. Une deinière conférence eut lieu à
l'Escurial sans plus de succès que les précédentes, et il eut enfin le 20 son audience de congé. « Je trouvai le Roy et la Reine en habits de chasse, écrit-il le 24 octobre au maréchal d'Huxelles (1). Le Roy avec le visage d'un homme qui avait de la peine à se modérer, et la Reine avec celui d'une personne qui s'applaudissait de ce qui allait se passer. » " Il est bien étonnant, dit le Roy, qu'après ce que la France a fait pour me maintenir sur le trône d'Espagne, en s'épuisant d'hommes et d'argent, Mgr le duc d'Orléans soit entré dans des mesures capables de causer la ruine des deux couronnes. " ..." Ce discours étudié fut prononcé d'un ton qui laissait connaître le sentiment dont ce Prince était animé, et, pendant qu'il dura, je pus remarquer chez la Reine un sourire que je qualifierais de malin, si le respect me le permettait. » L'envoyé du Régent quitta l'Espagne quelques jours après. La rupture était consommée. Six semaines plus tard, le duc de Saint-iVignan partit à son tour : la guerre n'allait pas tarder à éclater. Le prince de Cellamare (2), ambassadeur d'Espagne en France, avait eu raison de prédire que, " quand même Nancré aurait eu l'éloquence persuasive de Cicéron et de Démosthène, il ne trouverait jamais moyen de contenter la
(1) Aff. élr,, Espagne, t. 273, fol. 262. — Nicolas «lu Blé, niarcjuis d'Huxelles, seignear de Cormariin, maréchal de France, dirigeait les Affaires étrangères depuis le mois de septembre 1115. Il mourut en 1730, à l'âge de soixantedouze ans.
(2) Antonio del Giudice, prince de Cellamare, était né à Naples en 1657, et mourut à Séville le 16 mai 1733.
cour de Madrid (I) " . Dans ce môme temps, on découvrit la conjuration à la tête de laquelle il était : on l'arrêta et on le reconduisit à la frontière sous escorte. Quant à Stanliope, qui avait en vain sollicité son audience de con^jé, il s'était résolu à partir sans l'avoir obtenue. Bien lui en prit, car Albéroni ne songeait à rien moins qu'à le garder comme otage à Madrid, afin de préserver la flotte espagnole de toute atteinte de la part de l'Angleterre. Furieux de ce départ précipité qui dérangeait ses projets, il le fit poursuivre pour s'emparer de sa personne, mais ses agents arrivèrent heureusement trop tard à Pampelune : l'envoyé d'Angleterre avait passé la frontière.
Blondel était trop jeune alors pour avoir pris personnellement une part très active à cette malheureuse négociation. Cependant, si modeste qu'ait été son rôle, il n'en fut pas moins utile à son éducation diplomatique.
Ainsi, pendant son séjour à l'Escurial, où la société était peu nombreuse, il vécut dans l'intimité de lord Stanhope et profita beaucoup de sa conversation, qui roulait principalement sur la situation générale de l'Europe et sur celle de l'Angleterre. « Entre autres choses, dit Blondel, comme, par le dernier traité, il me paraissait que l'Angleterre persécutait le préten-
(1) Mémoires de Torcy, l. UI, p. 289.
tlant (1) et exigeait de toutes les couronnes, ses alliées, de lui refuser asile dans leurs Etats, et qu'il fut question alors de son mariage avec la princesse Sobieski, je crus faire plaisir à milord Stanhope, de lui parler à ce sujet, conformément aux vives démarches que le gouvernement anglais faisait contre ce prince. Milord Stanhope me confia que toutes ces apparences étaient foncièrement fausses, que le prétendant était un personnage si précieux à l'Angleterre, que le Roy de la Grande-Bretagne lui faisait une pension de mille guinées, que chaque ministre anglais, et notamment lui, Stanhope, en donnait cent, qu'il désirait qu'il eût une nombreuse postérité, parce que cela assurerait, d'un côté, la liberté de la nation, et donnerait de grands moyens au gouvernement britannique de trouver d'amples ressources dans les guerres qu'il aurait à soutenir : la liberté, parce que, si le Roy de la Grande- Bretagne entreprenait sur la constitution de l'État et employait des forces pour subjuguer la nation, on lui présenterait ce fantôme, le prétendant, et toute la nation se réunirait pour le renvoyer à Hanovre et pour proclamer le prétendant. Ressources, parce que, si les Français ou les Espagnols déclaraient la guerre à l'Angleterre, le ministère anglais animerait la nation en lui représentant que ces puissances veulent lui donner et la forcer à prendre un Roy papiste. » « Cette poli-
(1) \\ s'agit du chevalier de Saint-Georges, Jaopes-Édouard Stuarl, fiU de Jacques H.
tique, continue lUondel, me frappa et me donna lieu (le réfléchir cfue je ne devais pas juger des choses par les seules apparences. »
Ce séjour du jeune diplomate à Madrid le mit en relations non seulement avec les plus hauts personnages de cette cour, mais aussi avec la société la plus distinguée et la plus élégante de la capitale. Un certain nombre de Français qui avaient suivi le petit-fils de Louis XIV en Espagne formaient une sorte de coterie séparée, ce qui ne l'empêchait pas de mener joyeuse vie. Blondel en fit forcément partie.
C'était, entre autres, le duc de Liria (1), fils du maréchal de Bervvick qu'il avait connu, on s'en souvient, en passant à Bordeaux; le Roi, qui l'aimait beaucoup et le comblait de faveurs, le choisit plus tard pour se rendre à Saint-Jean-de-Luz au-devant de la fille du Régent, lorsqu'elle vint épouser le prince des Asturies. Il lui confia également plusieurs missions délicates à Vienne et fit de lui dans la suite son ambassadeur à Naples.
C'était aussi le comte de Bena, prince de Masserano (2), l'ami de Patino et de Castelar. Il descendait d'un bâtard de la maison de Savoie, « avait de l'esprit, assez de compréhension pour les affaires, et était
(1) acqucs, duc de Liria et de Xeria, grand d'Espagne, Il éiail le seul Fils que le maréchal duc de llerwick ertt de sa première femme, Honorée lîiirck, Klle do lord conitK de Claiirikard.
(2) Philippe V l'envoya en mission, eu 114!, à Turin, auprès de (Charles- Emmanuel.
BLOÎSDEL EN ESPAGNE 35
plus familier que personne avec le Roy et la Reine » .
Un ancien attaché au maréchal de Tessé, Corneille Stalpart van der Wiel, faisait partie du même groupe. Il était banquier à Madrid et passait pour un agent secret de la France; il contribua grandement dans la suite à la réconcihation de Philippe V avec le duc de Bourbon (1).
Sartine, l'homme de confiance de la princesse des Ursins et du contrôleur général Orry, était également l'ami de Blondel. D'une figure agréable et d'un esprit rare, le Roi le consultait souvent, bien qu'il fût un ennemi d'Albéroni. On prétendait même que, s'il n'avait pas été Français, il fût certainement devenu premier ministre (2) .
Legendre, premier chirurgien du Roi, homme fort estimé, ainsi que Duplessis, qui avait eu les vivres sous la reine Marie-Louise de Savoie, et qui fit ensuite partie de la maison du prince des Asturies, appartenait à la même société. Il en était de même de Hersan, ancien huissier ordinaire de la chambre du duc de Bourgogne, qui, après avoir ensuite exercé la même fonction auprès de Philippe V, devint premier maître de la garde-robe (3). Nul ne parlait au Roi avec plus de liberté.
Citons encore M. de La Roche, premier valet de
(1) Bibl nat. mss. Dossiers bleus, t. 619, n« 16431.
^2) BvunRiLLART, ouvr. cité, l. 1, p. 602; t. II, p. 418, et t. IV, p. 555.
(3) Bibl. nat. inss. Pièces orig., vol. 1518, dossier 344"2, foi. 5, G et 7,
36 UN DIPLOMATE AU Dl X-II UIÏI EME SIECLE
chambre et secrétaire de l'estampille, lequel fit partie de l'escorte qui accompagna l'Infante à la frontière, lors de ses fiançailles avec Louis XV.
La plupart de ces personnages étaient mariés à de jeunes et jolies femmes, avec lesquelles s'organisaient des parties de campagne aux environs de Madrid, ou des promenades au Prado, dans le lit desséché du Mançanarès. Le rang et la qualité des gens qu'on y rencontrait se reconnaissaient à leur attelage et à la longueur des traits de leurs carrosses. Ainsi, les grands seigneurs sortaient à quatre mules, avec deux postillons et des traits fort longs; ceux de moindre importance avaient aussi deux postillons, mais les traits étaient plus courts ; pour d'autres encore, ils étaient tout à fait courts; enfin, les simples bourgeois ne pouvaient atteler que deux mules ; le Roi et les membres de sa famille, seuls, en attelaient six; on ne voyait aucune voiture traînée par des chevaux, et toutes étaient toujours au pas dans la ville.
Quand le Roi en sortait, son carrosse allait comme le vent, mais « ses gardes du corps étaient presque nus; leurs habits étaient rapiécetés, et leurs galons d'argent si usés qu'à peine on les distinguait, d'autant qu'il y en avait plus de la moitié emportés. Albéroni était le premier à en plaisanter, disant qu'il y avait trop de dépense à faire pour les troupes et la marine, sans avoir à s'occuper des gardes » .
On sait toute l'importance des processions en
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Espagne. Les plus célèbres alors, comme de nos jours, avaient lieu pendant la semaine sainte et à la Fête-Dieu. Blondel n'a pas manqué de les décrire.
« Pendant le carême, dit-il, un moine, avec un crucifix, commence dans un carrefour à exhorter quelque populace qui s'y assemble ; il va à un autre où elle se grossit, et après trois ou quatre carrefours, la multitude étant nombreuse, il sort de la ville et se promène, ainsi accompagné, à plus d'une demi-lieue, où il y a des croix de distance en distance, et rentre dans la ville très glorieux, comme s'il eût converti tout le monde, tandis qu'au contraire c'est donner l'occasion la plus sûre pour la débauche et pour les rendez-vous, parce que toutes les femmes ont des failles, soit noires, soit blanches, el en sortant de la maison, si elles en ont une noire, elles ont la précaution d'en prendre une blanche dans leur promenade, et il n'est permis à qui que ce soit, pas même au mai'y, de lever la faille à une femme, sans courir risque d'être lapidé et d'être arrêté. Ces sortes de missions rapportent beaucoup d'argent au moine, qui fait la quête por las animas venditas, c'est-à-dire pour les âmes du Purgatoire, qu'il emploie à faire bonne chère. »
« La procession de la semaine sainte est aussi singulière que scandaleuse. Elle est composée de tous les moines de la ville, mendiants et autres, et de toutes les confréries de pénitents, qui sont nombreuses; on y porte tous les mistères et les saints
patrons de diverses églises, le tout sous des formes^ colossales, qui ne sont séparées les unes des autres cpie par des gens qui se flagellent et dont le dos ruisselle de sang, et qui ont des habits de pénitents. Elles sont séparées par des pénitents qui traînent des croix énormes, d'autres enfin qui traînent des chaînes de fer d'un poids exorbitant. Quand la représentation de Jésus-Christ passe, on n'y fait pas attention, mais à celle de la Vierge, chacun se prosterne et se donne des med culpà qui retentissent, parce que l'usage de Tous les Espagnols est d'avoir un bufle sur la poitrine pour se garantir du vent de Siroque, qui est imperceptible et tellement dangereux, lorsqu'on en est frappé, qu'il tue aussi promptement qu'un coup de pistolet: aussi le proverbe espagnol est : // vento cite no mata la cfiouibre mata el ombre, ^t le vent qui ne " tue pas la chandelle tue l'homme " .
« Dans la procession, de distance en distance, il y a des hommes armés de pied en cap de fer, en cuirasse, casque et gantelets, avec de grandes piques; une populace immense suit, et on chante des hymnes analogues à la semaine. »
Blondel décrit également la procession de la Fête- Dieu, qui n'est pas moins singulière : " Elle commence par des géants de vingt-cinq pieds de haut en carton, où un homme s'est enfermé, ensuite par des nains d'environ trois pieds, où sont des enfants, qui sont suivis par un David qui danse et joue de la
harpe. Le clergé et le Saint-Sacrement est porté dans le plus beau et le plus magnifique carrosse de Madrid, attelé de six mules et suivi par une populace immense. . .
" Tous les pénitents, ayant devant eux un éventaire, accompagnent la procession, et en passant le long des maisons, crient : Por tas animas venditas; chacun des particuliers, par dévotion et suivant son aisance, met sur leur éventaire un gigot, un aloyau, une longe de veau, des poulets, des dindons, du pain, des bouteilles de vin et autres comestibles, et, à chaque carrefour, les pénitents se déchargent de ce qu'ils ont mendié sur des échafauds où il y a à chacun deux pénitents de garde. La procession finie, la superstition est telle qu'on croit gagner indulgence plénière en achetant bien cher tous ces comestibles, dont les moines et les confréries font leur profit. »
Il était d'usage à Madrid, lorsqu'on sortait en carrosse et qu'on venait à rencontrer un prêtre portant le Saint-Sacrement, de s'arrêter et d'offrir sa voiture au prêtre, qui l'acceptait ou la refusait selon son bon plaisir.
Nous trouvons aussi dans les notes de Blondel des détails assez curieux sur la vie matérielle des habitants de Madrid. La nourriture y était fort mauvaise et des plus primitives ; on n'y connaissait pas le beurre frais; celui dont on se servait venait de Hollande et se vendait à l'aune dans des boyaux de
cochon. C'était également clans des peaux de bouc (;oiulronnées que l'on mettait le vin : il en gardait forcément le goût; aussi M. de Nancré, qui savait à quoi s'en tenir, avait-il le soin de faire venir son beurre de Bayonne; dès qu'il devenait rance, son cuisinier le revendait au.v Espagnols, qui ne détestaient pas ce parfum.
Les conditions d'hygiène ne valaient pas mieux que la nourriture. Comme les gens mangeaient beaucoup de lard rance, de pois chiches et d'ail, il régnait dans les rues une odeur abominable. Nous citons textuellement Blondel : « Il n'y avait dans la ville ni chaise percée ni lieux. Les seigneurs se servaient de grands pots à beurre, et le commun se soulageait dans des lieux qui n'avaient pas de fosses, mais seulement une gouttière qui portait les odeurs dans la rue, ce qui repdait la ville très malpropre; il est vrai que les chaleurs y sont si grandes qu'en peu d'heures cela se pulvérise, ce qui forme une poussière que le vent élève et que chacun respire. Les Espagnols prétendent que cela contribue à la salubrité de l'air. Lorsque Mgr le duc d'Orléans était en Espagne, il alla à la procession du Saint-Sacrement et, malheureusement pour le marquis de Simiane qui l'accompagnait, une de ces gouttières d'immondices s'écroula et lui tomba sur la tête, le long du visage, et la totahté dans son chapeau qu'il tenait à deux mains. »
Pour remédier à ces inconvénients, on faisait abon-
damment couler de l'eau dans les rues une fois par semaine, et chacun était tenu de balayer devant sa porte : c'est ce qu'on appelait " le jour de la marée » .
« Les chaleurs étant excessives, explique Blondel, on ouvre toutes les fenêtres dès quatre heures du matin, et on arrose les planchers, qui sont de briques. Il en sort un brouillard très puant, et, quand il est évaporé, on ferme artistement les fenêtres jusqu'à six heures du soir. On dine à midy ; on fait la sieste jusqu'à trois heures ou quatre, et alors les boutiques s'ouvrent; il se fait plus de commerce depuis sept heures jusqu'à minuit et une heure que pendant la journée... Les Espagnols de tout sexe couchent sans chemise. Ce qui me parut fort extraordinaire et risible, c'est qu'on crie une espèce de verre très fin dont les dames se servent au lieu d'épilatoire. »
La vie des femmes offrait encore d'autres particularités. Elles ne recevaient point familièrement les hommes chez elles, « excepté dans les occasions comme morts, mariages, accouchements ou grâces reçues » . « On les trouve, dit encore Blondel dans un salon couvert d'une natte peluchée de jonc marin qu'on appelle steras, assises sur des carreaux par terre comme les tailleurs, et en hyver autour d'un brasero de cuivre ou d'argent où il y a des noyaux d'olive allumés, vis-à-vis duquel elles se chauffent sans gans, ce qui leur rend la peau des bras fort vilaine; les hommes y viennent faire leur cour, et il
s'y distribue des rafraîciiissements ou du chocolat. >' Notre jeune diplomate pouvait-il manquer d'assister à un de ces combats de taureaux qui n'ont jamais cessé d'être la passion dominante des Espagnols? A l'occasion des reievailles de la reine, on en donna lui sur la place Minorque, et par la description qu'il en fait, on voit que cette sorte de spectacle ne différait guère de ce qu'il est encore de nos jours.
« Le tour de la place était échafaudé de huit ou dix rangs où il tient un monde prodigieux ; toutes les fenêtres jusqu'au cinquième étage sont garnies de tapis, suivant l'opulence des particuliers; le signal se donne par un concert de trompettes ; ensuite on lâche un taureau, contre lequel des seigneurs ou des personnes inférieures tauricident, armés d'une main d'un javelot, tenant des deux mains une espèce de manteau qu'ils présentent au taureau qui est animé par des chiens ; le taureau vient sur les tauricidores et donne dans le manteau, le tauricidore ayant l'habileté de soustraire son corps, et dans cet instant il lui plante dans le col une flèche; quand le taureau en a dix ou douze, alors le tauricidore prend son sabre et présente également le manteau, et lliabileté est de [lui! couper les jarrets de derrière et enfin de le tuer; mais si le taureau touche au tauricidore, tous les autres qui sont dans la lice se retirent et il est de son honneur de rester seul pour le tuer; quand celui-là est expédié, les fanfares recommencent leur symphonie, et deux
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mules superbement .harnachées avec des traits qu'on attache au corps du bœuf, le retirent de l'arène avec une vitesse surprenante. Après l'expédition d'une douzaine de taureaux de cette façon, on commençait l'illumination, qui consistait à mettre deux gros flambeaux de cire blanche à chaque fenêtre, et derrière chaque flambeau un miroir, ce qui donnait une telle lueur que les yeux pouvaient à peine la soutenir. »
Pendant son séjour chez le Roi, à lîalsain, où les négociations, comme on l'a vu, avaient conduit le marquis de Nancré, Blondel alla un jour, avec son ami, M. Hersan, visiter la fameuse chartreuse de Polar, située dans les envh'ons, sur l'autre versant de la montagne. L'ascension fut assez facile, mais, à la descente, les mules avaient peine à se retenir. Les deux jeunes gens furent obligés de mettre pied à terre et " durent se laisser glisser sur leurs fesses aux dépens de leurs culottes " .
« Nous arrivâmes heureusement, dit Blondel, à onze heures à la Chartreuse, dont la porte était fermée. Nous sonnâmes plus d'une demi-heure sans que personne parût. Enfin, le portier ouvrit; il nous fit entrer dans une belle et grande salle et nous pria d'y attendre que la sieste des rehgieux fût finie, pendant laquelle on nous fit préparer un très bon dîner en poissons, œufs et légumes et de très beaux fruits; vers le midi, les principaux religieux vinrent nous entretenir et nous faire voir tout ce qu'il y avait de curieux dans
leur maison. Ce que je trouvai .de remarquable, ce furent dix cellules très propres pour les étrangers, garnies de tout ce qui est nécessaire pour la commodité, et, sur chaque lit, il n'y a ni paillasse ni sommier, mais dix matelas, de l'épaisseur chacun tout au plus de trois pouces, dont cinq de laine et cinq de crin, suivant la chaleur ou le frais qu'on y veut chercher. »
Les deux promeneurs revenaient enchantés de leur visite, quand, parvenus au sommet d'un plateau, ils aperçurent tout à coup un troupeau de cinq à six cents taureaux sauvages, qui fondirent sur eux en mugissant et la queue en l'air.
Grimper sur des arbres pour se mettre à l'abri fut l'affaire d'un instant; bien leur en prit, car tous les animaux les entourèrent aussitôt, en aiguisant leurs cornes sur les arbres où ils étaient perchés. Depuis plus d'une heure, ils se trouvaient dans cette fâcheuse posture et ne savaient comment en sortir, quand par bonheur ariiva un paysan qui, en les apercevant, se mit à rire, mais les rassura bien vite. Ces taureaux menaçants ne leur voulaient aucun mal et n'étaient accourus vers eux que pour manger le sel qu'on leur apportait chaque jour. C'était précisément ce paysan qui était chargé de les nourrir; il n'eut pas de peine à les éloigner.
L'aventure parvint toutefois aux oreilles du lîoi, (|ui s'en divertit fort et plaisanta lîlondel en lui disant
" qu'il avait déshonoré son pays, qu'il aurait dû tauricider et faire voir le courage, la légèreté et l'habileté des Français " .
Blondel n'eut pas l'occasion de faire d'autres excursions ; il dut quitter Madrid en même temps que Nancré .
Peu de jours après son arrivée à Paris, celui-ci mourut subitement. On alla jusqu'à soupçonner l'abbé Dubois, qui ne l'aimait pas, de l'avoir fait empoisonner. Quant à Blondel, il obtint du Roi, pour ses frais de voyage, une ordonnance de mille écus.
La diplomatie avait terminé son œuvre, et les événements allaient suivre leur cours. Dès le mois de novembre 1718, la guerre était résolue à Londres et, le 9 janvier suivant, le Régent la déclarait au petit-fils de Louis XIV.
La chute d' Albéroni était le premier but à atteindre. « S'il y a quelque vengeance à exercer, écrivait en effet l'abbé Dubois (1), c'est contre le cardinal Albéroni personnellement, qui, tant qu'il demeurera en place, ne laissera jamais l'Europe en repos et qui pousse la fureur sans aucune mesure, parce que, quelque chose qui arrive, il est assuré de ia protection que lui donnent ses dignités ecclésiastiques, dont l'une, qui est le chapeau de cardinal, l'assure de l'impunité, et l'autre, qui est l'archevêché de Séville, lui assure de grands biens pour se soutenir. »
(1) Lettre à Destouches, datée de Paris, 18 janvier 1719. {Aff. étr., Angleterre, t. 323, fol. 70.)
Tel était aussi l'avis du gouvernement anglais. Quelques jours plus tard, lord Stanhope écrivait également à l'abbé Dubois (J) : " Il faut mettre tout en œuvre pour réduire l'Espagne au plus tôt... et perdre, s'il se peut, le cardinal Albéroni, en tâchant cependant de laisser au Koy catholique une porte ouverte aussi longtemps qu'il se pourra... Nous regardons la perte du cardinal comme essentielle à la sécurité de Mgr le Régent et au repos de la France (2). »
Ainsi l'accord entre la France et l'Angleterre semblait complet. Toutefois, un incident de cérémonial, qui éclata à ce moment entre les princes du sang et lord Stair (3), l'ambassadeur de Georges I" à Versailles, lut un instant sur le point d'y porter atteinte. Il s'agissait de savoir si l'ambassadeur devait aller quelques pas plus ou moins en avant, lorsque les princes du sang lui rendaient leur visite de cérémonie. A l'égard du duc de Chartres (4), fils aîné du Régent, lord Stair en fit plus qu'il ne devait, mais il ne voulut pas en faire autant pour le prince de Conti (5), de
(1) Lettre d.«tée de Londres, 26 janvier 1119 (/!//'. étr., An(;leterre, t. 323, fol. 188 )
(2) Un certain revirement il'opiniou a semblé se manifester, dans «es derniers temps, en faveur du cardinal Alb. riini (Voir uiita>> n)»-!!! K. lt<URCiois, le S crel de^ {-'wnese; Philippe V et la polititpte d' Aiber>^ni, 1910 )
(3) Jean Dalry mp'e, comte de Stair, né à KdimLonr(; eu lb'3. mort eu 1"47.
(4) Lmiis, d ic d'Orléans, de Valois et de Cliar.res, tils atiië >lu Kégeiil, naquit le 4 aoui l';()3 et entra au Conseil de ré,;encc le 30 janvier 1118 ^^P Anselme, tlist. t/e-'ral.. t. 1, p. l:»l )
(5) Louis-Armani de Uonrbuii, prince de Conti. fils de François Louis de
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sorte que celui-ci, étant allé lui rendre sa visite, dut s'en retourner sans l'avoir faite. Cette affaire occasionna un grand tapage. Tous les princes et princesses prirent fait et cause pour le prince de Conti, et entraînèrent le public avec eux. " Si c'était une affaire de raison, écrivait à ce sujet l'abbé Dubois à lord Stanbope (1), elle pourrait être réglée par la raison; mais, comme c'est une affaire de pur usage, elle ne peut être réglée que par l'usage, qui est contre lord Stair. » L'incident donna lieu à une longue correspondance entre les deux gouvernements. Le roi d'Angleterre réunit même à ce sujet un conseil extraordinaire. Les questions d'amour -propre, déjà si délicates entre simples particuliers, sont souvent les plus difficiles à régler entre gouvernements. Celle-ci manqua de mettre le feu aux poudres en rompant l'alliance de la France avec l'Angleterre. Une telle perspective effraya cette puissance, qui eut assez de bon sens pour céder; l'ambassadeur remit alors, le 27 avril 1719, à l'abbé Dubois la déclaration suivante :
« Je soussigné lord Stair, ambassadeur extraordinaire de S. M. le Koy de Grande-Bretagne, déclare, au nom du Roy mon maître, que Sa Majesté, par l'amitié particulière qu'Elle a pour M{(r le duc d'Orléans et par l'attention qu'Elle a d'épargner à Son
Bourbon, priuce de Conti, et de Marie-Thérèse de Bourbou-Coudé, né le 10 uovembre 1095, fii éj;alenienl partie du Couseil de régeuce. (P. A>Sii.me, IJist. fjéniai., t I, p 348 )
(1) 8 mars 1719. [Aff. ctr., Atiijletcrrc, t, 3-22, fol. 26:».)
48 UN DIPLOMATE AU DlX-HUlïIEMR SIECLE
Altesse Royale tout ce qui peut multiplier les soins de sa régence^ consent que son ambassadeur fasse à Messieurs les Princes du sang le tiaitement que lesdits Princes demandent, et dont ils sont présentement en possession, sans que ledit traitement fait à cette occasion par son ambassadeur puisse être regardé comme un exemple nouveau, ni être tiré à conséqnence pour ni contre, après la régence de Mgr le duc d'Orléans (l) . "
Cette question de cérémonial ainsi réglée, les deux gouvernements poursuivirent la chute d'Albéroni, qui se produisit enfin. Un décret de la main du roi d'Espagne lui fit " défense de s'immiscer davantage dans le ministère, de se présenter au palais ni ailleurs devant Leurs Majestés Catholiques, ni devant aucun des princes de la Maison Royale, avec ordre de sortir de Madrid dans huit jours et, dans trois semaines, des terres de la domination d'Espagne (:2) » .
PhiUppe V commençait à se soumettre.
Les difficultés qui avaient motivé la mission de Nancré et de Stanhope n'étaient pas les seules que l'Espagne eût à régler avec l'Angleterre. Des questions commerciales de la plus haute importance pour ces deux pays attendaient depuis longtemps leur solution. Bien qu'elles ne se rattachent pas directe-
(1) Ajf. ctr., An-leterre, t. 328, fol. 142.
(2) Leiirc du VJ décembre 1"19 à iiiilorJ Siair. {Aff. étr., Angleterre, t. 327. fol. \U.)
ment aux missions de Blondel, il les relève, dans son manuscrit, et, dès lors, il ne nous parait pas possible de les passer complètement sous silence.
Le privilège de l'asiento (1), qui avait été octroyé à IWngleterre par le traité d'Utrecht, entretenait en Amérique un désaccord entre les deux nations, qui luttaient toutes deux dans l'intérêt de leur commerce maritime. Les Anglais, d'une part, abusaient des droits qui leur avaient été consentis, alors que, d'autre part, les Espagnols, sous prétexte de contrebande, pillaient les navires dont ils s'étaient emparés. L'animosité des deux marines était extrême. On se souvient même, qu'excité par l'insolence de ses ennemis, le capitaine d'un vaisseau espagnol poussa la cruauté jusqu'à couper les oreilles au maître d'un navire anglais, qui « les enveloppa soigneusement ", dit Blondel, et les rapporta à Londres, en criant vengeance. L'affaire eut un retentissement considérable; les négociants anglais s'émurent et s'adressèrent au Parlement. L'ambassadeur d'Angleterre à Madrid reçut l'ordre d'exiger du gouvernement espagnol une indemnité des plus élevées. Celui-ci répondit par des réclamations semblables, si bien que, dans l'impossibilité d'aboutir à une entente, Walpole, premier ministre à ce moment, dut déclarer la guerre à l'Espagne, aux applaudissements unanimes de l'Angleterre.
(1) Privilèjje de la traite des nègres dans les coloiiips cspa{juolcs.
L'opinion était tellement montée contre le gouvernement, que, sans oser cependant attaquer directement la personne du roi, on publiait contre lui des libelles et des dessins où l'injure était jointe à la satire. On imprimait, par exemple, que Georges II « avait débarqué la dernière fois en Angleterre, le jour même où se tenait la foire aux cornes qui est la foire aux vaches » .
Louis XV et le cardinal de Fleury étaient fixjurés sur une estampe, avec une carte devant eux, et distribuant leurs parts aux différents princes de l'Europe qui les entouraient. Les Anglais étaient représentés comme une nation méprisée de toutes les autres, sous l'aspect d' « un dogue à qui on a cassé les dents >' ; on voulait dire par là que ses manufactures et son commerce étaient ruinés. La taille de Louis XV semblait dépasser celle des autres ; il tenait une épée à la main et paraissait ordonner aux Anglais de faire la paix avec l'Espagne. Quant à la reine de Hongrie, quelques politiques, disait-on, faisaient sur elle les réflexions suivantes : « La maladie de la dame hongroise vient d'une indigestion de fromage de Hollande et de bière d'Angleterre; de s'être trop confiée à l'empirique Zinzendorff, au lieu d'avoir recours aux médecins charitables de France, qui l'auraient soulagée par des purgations douces et anodines. Zinzendorff lui a fait prendre des bavaroises à la française, qui lui ont causé des évacuations considérables, et l'a fait saigner par le chirurgien prussien, qui lui a tiré le
BLOINDEL EN ESPAGNE 51
meilleur et le plus pur de son sang. Elle est menacée de la gangrène. Le grand solitaire des Alpes a bien promis de lui en empêcher la continuation jusqu'à la jambe, pourvu qu'elle se détache du fromage de Milan, pour lequel elle a toujours eu beaucoup de goût. " On voit à quel degré était montée l'opinion publique. La guerre s'éternisa, et lors de la conclusion de la paix, à Aix-la-Chapelle, les avantages qu'obtint l'Angleterre ne furent proportionnés ni à ses efforts ni à ses sacrifices.
CHAPITliE II
A son retour d'Espagne, Blondel ne savait pas encore au juste dans quel sens il dirigerait son activité. Allait-il poursuivre la carrière diplomatique, ou choisirait-il une autre voie? Son hésitation tenait à ce que le financier Law, le fameux auteur du " Système », lui avait proposé, par reconnaissance pour son père, qui l'avait réconcilié avec les célèbres frères Paris (1), de le prendre auprès de lui en l'associant à sa fortune. C'était, à ce moment, il faut en convenir, une perspective assez attrayante; le prestige de Law était à sou apogée, et Blondel se trouvait dans une position de fortune modeste, il préféra néanmoins persévérer dans la carrière qu'il avait d'abord choisie, et accepter les offres également séduisantes du comte de Sennetcrre, qui venait d'être nommé ambassadeur extraordinaire en Angleterre et lui demandait de l' accompagner.
Son départ n'alla cependant pas tout seul; l'abbé
(1) Ils étaient cjiiiitre frères : .\nloine, Chiude dit La Montaqne, Joseph siirlioiiinié Duverney, et Jeau ilil de Montiiiurtit, plus tard marquis de Briiuoy.
Dubois y était opposé. L'ambition de ce prêtre était illimitée : il rêvait à la fois le chapeau de cardinal, le gouvernement de la France et l'archexéché de Cambrai, qui lui assurerait de gros revenus. Aussi, pour parvenir à ses fins, avait-il grand besoin de l'appui de l'Angleterre, et lui fallait-il à cette cour un homme tout à lui, entièrement dévoué à ses vues, et dont l'influence s'exercerait à son profit. Blondel n'était pas cet homme. Son caractère n'avait pas assez de souplesse pour convenir à Dubois, et, de plus, celui-ci le trouvait trop imbu des idées de son ancien chef, le marquis de Nancré, qui n'avait pas été de ses amis.
Pour suivre le comte de Senneterre en Angleterre, Dubois avait fait un autre choix, celui de PhiHppe Néricault-Destouches (1), déjà célèbre par ses comédies. Celui-ci était entré dans les bureaux sous le patronage de M. de Puisieux. En 1717, il avait accompagné Dubois en Angleterre (2), et depuis cette époque, une grande intimité s'était établie entre eux. Aussi le futur cardinal avait-il fait signer au Régent la nomination de Destouches, et tenait-il à ce qu'il partit avec Senneterre, qui, lui, n'en voulait pas et tenait à Blondel. « Puisque le Régent l'avait désigné, disait l'ambassadeur, je ne puis me dispenser de le prendre, mais je ne m'en servirai en quoi que ce soit. »
Et, en effet, les deux secrétaires étaient partis, mais
(1) Né à Tours en 1680, mort le 4 juillet 1754.
(2) Dubois accomplit celte inissioa sous le nom de Saiat-Albia.
alors que lUondel voyageait dans la même voiture que son chef, Destouclies avait été relégué dans un cabriolet, par derrière, avec le maître d'hôtel.
Le comte de Senneterre pouvait avoir à ce moment cinquante ans. Il appartenait à une vieille famille d'Auvergne, où se trouvait située la terre dont il portait le nom, qui était aussi celui du second évêque de Clermont, saint Nectaire (1). Sa carrière avait été déjà bien remplie. Entré, en 1686, dans la première compagnie des mousquetaires, il avait été fait maréchal de camp; blessé au siège de Turin, il avait ensuite fait la campagne de Flandre et d'Alsace et, depuis un an à peine, venait d'être nommé lieutenant-général des armées du Roi (2).
L'abbé Dubois, qui se méfiait de Blondel, n'avait guère plus de confiance dans le comte de Senneterre. Il écrivait le 16 janvier 1719 au secrétaire d'Etat Craggs (3), à Londres : « Le Régent est disposé à envoyer un nouvel ambassadeur à Londres, mais il le donnera à l'essay, afin de l'éprouver des deux
(1) La tradition rapporte qu'à la suite d'un miracle, qui avait eu lieu à Cornador, le sei;;aeiirdu lieu avait abandonné ce uoiTi,pour prendre celui de Saiut- Nectaire, eu eu conservant toutefois les armes « timbrées d'un taureau à corne d'or, qui était l'idide et l'oi-acle du pays ». (Bibl. uat., niss. Cabinet d'Hozier, t. "253, dossier 6727, p. 7.)
(■2) P. Anskxme, Hist. génral., t. IV, p. 89."); et Bibl. uat., niss. Pièces orig., vol 2-;70, pièce I3i.
(3) Cra;;gs avait suixédé à Addison; il était aussi disliuj;iié par ses talents que par ses manières. Son père avait été la(|iiais de la duchesse de Marlbori>n{;h, et par son inlluence sur cette feninie célèbre, autant que par sa conduite, il avait amassé une grande fortnue. (Jeï^SÉ, Memoirs of the court o^' Eiiifland froin tlie Révolution in 1688 toilie dcath of Georges llie second, t H, p. 422, note.)
côtés. " Et il ajoutait : « Je prendrai des mesures auprès de celui qui sera choisi, afin que M. Destouches reste avec lui, ce qui le mettra à portée, lorsque vous aurez quelque chose de particulier à me faire savoir, de vous servir de lui (1). »
Ainsi, avant même l'arrivée de l'ambassadeur, la surveillance était organisée. Destouches était l'agent secret de Dubois. ^ En cette qualité, il doit lui faire connaître à l'insu de ce dernier (le comte de Senneterre) tout ce que les ministres d'Angleterre peuvent désirer qu'il sache. » Il est chargé en outre de surveiller Blondel, qui n'a pas la sympathie de l'abbé, et dont Destouches est jaloux, non seulement parce qu'il a la confiance de son chef, mais surtout parce qu'il a piis la place qu'il ambitionnait auprès de lui.
« M. de Senneterre va partir incessamment, lui écrit Dubois le 28 mars 1719 (2); il emmène avec lui un fils de M. Blondel, autrefois secrétaire de M. de Torcy, et qui a été avec M. deNancré en Espagne. On dit du bien de ce jeune homme,... mais il ne faudra pas laisser de suivre de l'œil sa conduite et avertir M. de Senneterre de ce qui pourrait mal tourner ou être de conséquence. »
Et, le 3 avril suivant, Destouches lui répond (3) :
(1) Aff. étr., ADjjleterre, i. 332, fol. 42.
(2) Ibid., t 333, fol. 107.
(3) IbiU., fol. 160.
« Je ne cesserai pas, Monseigneur, d'avoir l'œil sur la conduite de M. Blondel, et je rendrai un compte exact de tout ce qui pourra m'en revenir. A l'égard des dépèches chiffrées écrites à M. de Senneterre ou à moi, je réponds que M. Blondel n'en aura aucune connaissance, si M. de Senneterre est dans la même intention, comme je ne doute pas que vous la lui ayez insinuée. » Destouches s'avançait peut-être un peu trop sur ce point, car, si l'insinuation a été faite, comme il est probable, il est certain que le nouvel ambassadeur en a tenu peu de compte; c'est Blondel, en effet, qui a les chiffres, et Destouches continue à être tenu à l'écart. D'ailleurs, toute sa correspondance avec l'abbé Dubois, qui a été conservée aux Archives des Affaires étrangères (1), témoigne de ses efforts infructueux pour gagner la confiance de l'ambassadeur, du dépit qu'il en éprouva et de sa jalousie à l'égard de Blondel. Elle témoigne aussi, il faut le reconnaître, de sa clairvoyance politique, de son activité, de 1 importance de son rôle, et surtout de la confiance absolue qu'il avait su inspirer à l'abbé Dubois, dont il était véritablement « lame damnée », comme on l'a dit, et dont les affaires personnelles l'occupaient presque autant que les affaires publiques. Si les demandes d'argent y revenaient moins souvent, on serait presque tenté d'admirer un aussi complet dévouement.
(1) Otle voUiiiiiiieiise corrrsjjoiulaiice ne toiiipri-iul |)as nioiiia df 30 volumes {Aff. élr., Auiilclerrc, t. 303 30Î) à 311, 31.5, 321 ù 32S, 330 a 3ij. el 3iT.)
Au moment où commence la mission du comte de Senneterre, le roi Georges (1) se trouvait à Hanovre, dont il préférait le séjour à celui de Londres, et où il passait la plus grande partie de l'année. Ce fut donc de ce côté que se dirigea Blondel avec l'ambassadeur de France. Dès leur arrivée, le comte de Bernstorff (2), premier ministre, les présenta au Roi.
C'était une figure bien effacée que celle du successeur de la reine Anne, si l'on en croit lady Montagu (3) : « Dans la vie privée, dit-elle, on aurait pu l'appeler un honnête imbécile fblok-headj... Aucun homme n'était plus dépourvu d'ambition; il aimait l'arpent, mais le sien seulement, sans chercher à prendre celui d'autrui; il étaitd'ailleurs incapable d'en gagner... La maîtresse qui le suiAit en Angleterre (4) lui ressemblait de caractère; à ce point qu'on peut s'étonner de leur haison. Elle était encore plus bete que lui, et en conséquence ne s'apercevait pas qu'il le fût. »
Blondel est moins sévère pour le Roi. Il prétend qu " il était très affable, très simple dans ses manières et dans sa vie journalière, sans aucune ostentation.
(1) Georfjes-Louis, duc de Brunswick-Luuehourj;, né le 28 mai 1660. fut proclamé roi d'Angleterre le 12 aotlt 1714, sous le nom de Geoi-jjes l'^^ Il était fils et successeur, dans l'électorat de Hanovre, d'Ernest-Au ;uste, et petit-KIs, par sa mère, de l'Electeur palatin Frédéric V et d'Rlisabeih, Klle du roi Jacques I'=^ Il mourut le 22 juin 1727, à Osuabriick, dans la chambre où il était né.
(2) Andréas Gotllieb von Ijernstorff ua'|uit en 16i9 el mourut le 6 juillet 1726.
(3) Tlu- Leiters ami Works oPLady Mary WourLRV-Mo.NrAGU (Loudres, 2'' édit., 1837,3 vol , t. 1, p 118).
(4) Mme de Rielman^egg, née Sophie-Cliarlolte de l'ialcn. Elle devint comtesse d'.Arlinjîtou et de Leicester.
Lorsqu'il se promenait clans ses jardins d'Herrenhausen, il n'avait d'autre suite que deux Turcs, ses valets de chambre, qui portaient du thé, qu'il prenait régulièrement après son dîner. Quand on passait devant lui ou qu'on le rencontrait, il ne fallait pas le saluer ni lui ôter son chapeau, mais faire semblant de ne pas le reconnaitre, lant il aimait la liberté et détestait la gène " .
On connaît la triste et célèbre aventure de son mariage avec Sophie-Dorothée, la fille du duc de Zell (I), sa cousine. Blondel en parle longuement. Le duc de Zell avait fait à Breda, en Hollande, chez la duchesse de Tarente, la connaissance de la fille d'un protestant français originaire du Poitou, qui portait le nom d'Êléonore d'Olbreuse (2). « C'était une grande fille dont la taille était majestueuse, le corps très délié, le maintien agréable, d'air noble et toutes les manières d'agir engageantes; elle avait de grands yeux bleus bien fendus, pleins d'une vivacité languissante, le tour du visage assez rond, les cheveux noirs, le nez bien porportionné et la bouche ornée de dents fort blanches; elle avait la gorge bien taillée et assez pleine, le teint fort vif et assez blanc, les mains un peu longues, mais pourtant assez pleines. Toutes ses ma-
(1) Georj;cs-Guillaiinic do Brunswick-l.uiieboiiijî, né eu Ui21, Juc de Hanovre de 16'i8 à I(i6.">, ciisuile duc de Zell, mort en 1705.
('2) Née en lli.'iO, au château d'Olbreuse, entre La Hoclielle et ^iorl. Sou père, Alexandie Desinier, écuyer, seij;neur d'Olbreuse, avait épousé .lac<|ueliue Poussard de Vanilré Elle mourut en \1-l2 (NkigriiaUKR, Eleonnre d'Olbreuze, Brunswick, 1855, in-8 )
nières d'agir sentaient l'enjouement du printemps de son âge et la portaient à badiner quelquefois fort agréablement, ce qui ne l'empêchait pas pourtant de rentrer, quand elle le voulait, dans le sérieux et de prendre une humeur autant douce que complaisante (1). » On conçoit, d'après ce charmant portrait, que le duc de Zell « ait été subitement surpris par ses appas (2) )) . Il en devint même à tel point amoureux que, n'ayant rien pu obtenir d'elle, il lui proposa de l'épouser dès qu'il fut de retour dans ses États; mais Mlle d'Olbreuse qui, depuis le départ du duc, avait été, dit Blondel, défigurée par la petite vérole, eut la loyauté de lui répondre qu'elle devait renoncer à ce grand honneur, réponse qui ne fît qu'enflammer davantage le prince : " C'était son esprit, lui écrivit-il, son caractère et ses vertus qui lui faisaient désirer cette alliance », et il insista tellement qu'elle finit par consentir (3). Dans la suite, elle se fit appeler Mme de
(I) Voy. Publications de la Société des Archives historiques de la Saiatonjje et de l'Auais : Eléonorn Desmier d'Olbrpw^e, ducltense de Brunsn'ick-Zell . ilocuiiients publiés par le vicomte Horric DR Beaucaire (Pous, 188ô). Ces documents ont pour titre : Avanture historique, écrite par l'ordre de Mme ***, à l'aris, l'an 679, nieuse aug. La première page du livre porte, écrites de la main même de Leibniz, les deux notes suivantes ; « P. 68 trieur, p. 70 sqq. invention. » ■ (2) Ibid.
(3) En réalité, leur union ne reçut la consécration du mariage qu'en avril 1676, dix aus après la naissance de leur fille, h Gomme l'affection que j'ay pour mon frère, écrivait le duc de Zell au début de sa liaison avec Eléonore, m'a fait résoudre de ne me jamais marier, pour son avantage et celui de ses eufans, dont je ne (me) départiray jamais, et (|ue Mlle d'Olbreuse s'est résolue de vouloir vivre avec moy, je pruinets de ne l'abandonner jamais et de luy douner deux mille écus par an et six mille écus après ma mort, dont elle promettra iey d'être contente aussi bien que moy
La durhesse Sophie appelle plaisamment cet acte un anti-contrat . Elle ajou-
Harbourjif, du nom d'un de ses ancêtres; mais on lui donnait le titre officiel d' « amie » du duc Georges Guillaume. Un chroniqueur de Lunebourg va même jusqu'à l'appeler « la Madame du duc » .
Le 15 septembre IG()6, elle donna le jour à une fille, Sophie-Dorothée; c'est elle qui devint plus tard l'épouse si malheureuse du roi d'Angleterre. Au moment de son mariage, Sophie -Dorothée était, dit Jessé (I), eminenliy beautiful, aussi remarquable par son esprit que par sa beauté. En plus de ses avantages, elle était l'unique héritière de la maison de Zell. Aussi tous les princes de l'Allemagne étaient-ils à ses pieds, et entre autres le prince de Wolfenbiittel, qu'elle était sur le point d'épouser, lorsqu'à la dernière heure intervint la baronne de Platen, qui fit tout manquer.
Cette baronne était la maitresse de l'évèque-électeur de Hanovre. Fille du comte de Meisenbug (2), elle s'était introduite avec ses deux sœurs à la cour de Hanovre pour y faire son chemin à tout prix. Rlle se fit d'abord épouser par le comte de Platen, qui devint, grâce à elle, le confident, puis le ministre de l'éveque; elle jeta ensuite sa sœur Catherine dans les bras du
tait que « ce mariage de conscience avait été consommé à la soiinline, sans chandelles el sans témoins ». (Voy. Memolren der lleixog m Sophie, Leipzij;, 1S79, préface, lettre 2 )
(1) (Jn\raj;e déjà cité,
(2) Clara- Klisabelh, Hlie de Georj;es-Phili[)(>c de Meisenbug, était uée eu I(.i48. Elle épousa Fr;MH'ois-l'>nesi, sei,;near de l'iateii, plus tard comte de Plaleu- Hallermuud, et mourut le 3U janvier 1~U0.
fils de son amant, le futur roi d'Anfjleterre, accaparant ainsi le fils en même temps que le père. En faisant rompre le mariage projeté de Sophie-Dorothée avec le prince de Wolfenbiittel, son but était de lui faire épouser le prince Georges, afin d'assurer dans l'avenir la réunion des duchés hmitrophes de Zellet de Hanovre. Il n'y avait vraiment pas un instant à perdre, car le futur roi était déjà en route pour demander la main de la fille de Jacques II. Les négociations du mariage étaient même fort avancées, et il allait se conclure, quand l'Electeur de Hanovre, à l'instigation de la baronne de Platen, rappela subitement son fils, pour lui faire épouser sa cousine Sophie-Dorothée. Celleci ne voulait pas de ce mariage : elle aimait et voulait épouser le comte de Kœnigsmarck (1), son ami d'enfance, un des grands seigneurs du Holstein, qui avait, dit Blondel, « une figure charmante, était bien pris dans sa taille, quoique petit, d'une humeur très gaie et rempli des talents de son âge qu'il avait acquis par toutes sortes d'exercices » . Mais si l'on en croit Stepney, le ministre d'Angleterre à Dresde, c'était i' un franc libertin (2) " .
Malgré ses supplications et ses larmes, Sophie- Dorothée fut néanmoins obligée d'obéir : son mariage
( IjPliilippe-Chrisloplie, comte de Kœiii{;smarrk, né en 1G65 II avait un frère, le duc Cari Jean, et deux sœurs, les comtesses Lœwenhaupt et Aurore. Celte dernière, née en 16()8, devint la maîtresse de l'Iilecteur de Saxe, Frédéric- Aupuste, et eu eal, en l()9(j, un fils, Maurice, plus tard comte de Saxe. Elle mourut le 16 février 1728.
(2) Voir Arcli. de Hanovre, Die Princessin von Alil'Ien, t. I, p. '^2
avec le fils de l' Electeur de Hanovre fut célébré le 21 novembre 1()82.
Les premières années de cette union furent assez paisibles, sinon heureuses. Un an plus tard, le 30 novembre iG83, elle eut un fils, Georges-Auguste, qui devint plus tard le roi Georges II. Mais, malgré son âge, la baronne de Platen était devenue éperdument amoureuse de Kœnigsmarck et, n'étant pas parvenue à l'attirer à elle, jura de le perdre. Sa jalousie devint de la haine : elle fit épier les relations de Sophie- Dorothée avec Kœnigsmarck, fut assez habile pour les compromettre, et, afin de la brouiller tout à fait avec son époux, elle donna pour maîtresse à celui-ci Mlle de Schulembourg (1). L'intimité du Roi et delà Reine ne résista pas à tant de perfidie : ils se séparèrent. Pendant ce temps, et pour se venger de Kœnigsmarck, la baronne trouva moyen de l'attirer un jour chez Sophie-Dorothée, les fit surprendre et obtint de l'Électeur, son amant, l'arrestation du comte.
Blondel raconte, à ce propos, qu'un garde reçut l'ordre " de l'attendre au bas de l'escalier, de lui présenter un pistolet, avec menace de lui brûler la cervelle s'il ne le suivait pas, de l'envelopper d'un manteau, de le conduire dans un souterrain du château et de l'y enfermer. A ce souterrain, il y avait une écluse, qu'on leva, qui le remplit d'eau, où le comte fut noyé,
(I) Krenijard-Mclusiiie, comtesse de Scliiilenibourj;, duchesse de Kt-iidal, était née en lbo7 et mourut en 1743.
et dont le corps fut mis et consumé dans un four, et les cendres jetées dans la rivière; ce qui fut exécuté ponctuellement et dans le plus grand secret ». >< J'ai vu encore, ajoute Blondel, ce garde de la porte qui a exécuté cet ordre barbare, qui n'avait été chargé que d'arrêter et de conduire le comte dans le souterrain et qui avait ignoré les suites qui devaient en résulter, et qui était encore pénétré de chagrin. »
Tout fut mis en œuvre, bien entendu, pour dissimuler ce meurtre. La baronne de Platen, qui venait d'obtenir le titre de comtesse, en récompense de ses services, n'en continua pas moins de poursuivre Sophie-Dorothée de sa haine. Elle s'empara des papiers de Kœnigsmarck (1), en retira ses propres lettres, qu'elle détruisit, et mit sous les yeux de son amant celles de la malheureuse princesse, qui jugeaient en termes sévères la conduite de l'Électeur, Celui-ci, indigné, fit arrêter sa belle-fille et l'envoya sous bonne escorte au château d'Ahlden, situé à six lieues de Hanovre, d'où elle ne sortit plus (2). On donna à Sophie-Dorolhée une suite peu nombreuse et on lui interdit même de correspondre avec ses propres enfants. Elle ne fut plus connue que sous le nom de
(1) La correspondance entre Sophie-Dorothre ei le comte de Kœnigsmarck a Fié pour la première fois exhumée des Archives de l'Université de Lund, en Suèiic, par M. VVilkins. (The love of an uncruwn Qni'en Sophie- Dorotliee consorl of lirorqes I and lier corre'pondence witli Pliilippe coant Kœnitfiinarch.)
Dans le procès en séparation que Georj;es 1"'' intenta à sa femme, ces lettres furent considérées comme o scandaleuses » .
(2) Elle mourut le 3 novembre 1726.
princesse d'Ahldeii. Toute prisonnière qu'elle était, elle avait cependant conservé le souci de son ranjy, de sa dignité et de sa fortune. Elle vécut « avec beaucoup de magnificence dans son château, en meubles, en bonne chère et en libéralités. Elle faisait manger avec elle l'officier de garde, le chambellan et les deux fresles. Afin d'entretenir la mésintelligence entre le père et le fils, elle donnait, prétendait-on, le surplus de son revenu à son fils, le futur Georges II, qui était en Angleterre à la tête du parti de l'opposition ». La baronne de Platen, qui venait, comme on vient de le dire, d'obtenir le titre de comtesse, avait satisfait sa vengeance.
Dans la suite, après la mort de son père, Georges I" essaya, à diverses reprises, de se réconcilier avec elle, mais la comtesse de Platen, aidée de Bernstorff, se mit en travers de ses tentatives et les empêcha d'aboutir. La seule réponse que Sophie-Dorothée ait faite à son mari, c'est « qu'il était d'une famille d'assassins et de monstres, avec lesquels elle ne vivrait de sa vie " . A son avènement au trône d'Angleterre, le roi Georges fit de nouvelles tentatives pour se réconciUer avec sa femme, espérant la flatter par le titre de reine. Mais ce fut sans succès : " Elle s'estimait beaucoup plus, répondit-elle, comme princesse d'Ahlden dans sa retraite, que reine d'Angleterre, femme d'un monstre tel que lui. >' Une députation des hommes les plus considérables du royaume lui fut même envoyée pour
l'inviter " à venir prendre possession de son trône, lui représentant que celte mésintelligence publique entre elle et le Roi pourrait avoir des suites fâcheuses pour ses enfants, dans un pays où on avait révoqué en doute la naissance de Jacques III pour des causes beaucoup moindres » . Elle ne se laissa pas ébranler : i< Je ne sais pas feindre, leur dit-elle. Vous venés ici me traiter en Reine, comme si vous pouviés ignorer que je suis captive, et moi, je n'ai qu'une réponse à vous faire : si je suis coupable, je suis indigne d'être votre Reine; mais si je suis innocente, votre Roy est indigne d'être mon époux. »
Blondel tenait tous ces détails de la comtesse de Platen, la belle-fille de celle qui avait joué dans ce drame le rôle que l'on sait.
Ces diverses tentatives du Roi pour se rapprocher de Sophie-Dorothée prouvent cependant qu'il n'était pas aussi dépourvu de cœur qu'on pourrait le supposer. C'était surtout un caractère faible et apathique. Sa vie privée était singulière. Il avait trois maîtresses : deux d'entre elles l'accompagnaient toujours dans ses voyages. L'une était Mlle de Schulembourg, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. « Elle était d'une grandeur et d'une grosseur énorme, très fière et très jalouse de ses rivales. » Créée, en 1716, pairesse d'Irlande, avec le titre de baronesse de Dundalk, comtesse et marquise de Dunganon et duchesse de MiJnster, elle devint plus tard pairesse d'Angleterre,
66 U'N diplomate AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
avec le titre de baronesse de Glastonbury, comtesse de Feversliam et duchesse de Kcndal à vie. Son influence sur le Roi était grande. Il allait la voir tous les jours, de cinq à liuit heures, et c'est à ce moment c[ue, pénétrant les sentiments intimes du prince, elle agissait sur lui, de concert avec les ministres qui se partageaient avec elle le gouvernement du pays. Le peuple anglais l'avait surnommée t Eléphant, à cause de son embonpoint qui faisait contraste avec la maigreur de Mlle de Kielmansegg, la seconde maîtresse de Georges I", et qu'on appelait le Mât de cocagne. C'était une des filles de la comtesse de Platen. Lady Montagu nous dit (1) qu' " elle était comme sa mère, voluptueuse et généreuse, dévouée à ses plaisirs ; elle avait dans la conversation la vivacité la plus grande qu'on ait jamais vue à aucun Allemand des deux sexes... Son humeur était facile et sociable, et sa constitution la portait à la galanterie. Elle connaissait l'art de plaire, et on savait par expérience qu'on lui plaisait difficilement sans argent " .
Cependant la maîtresse préférée du Roi était la jeune comtesse de Platen (2) . Sa beauté dépassait assurément de beaucoup celle de toutes les autres femmes de la cour; elle était cependant aussi très
(1) Lady Montaou, ouvr. cité, t. l, p. 113 et siii».
(2) Sophie-Caroliiie-Eve-Atitoitjctte île Uffelii, marioe, eu ItitH, ait frère ile Mme de Kielmansegg, le comte Ernest-Angiisle de Plaieii, fils de la famruse baronne de Platen, l'homme le [iliis considérable du Hanovre par sa naissance et par sa fortune. (Ibid., p. 115.)
grande et très grosse. Pendant longtemps, toutefois, le Roi n'avait pas semblé lui prêter beaucoup d'attention, son petit commerce quotidien avec Mlle de Schulembourg paraissant lui suffire. Outrée de se voir ainsi négligée, la comtesse de Platen se jura à elle-même de plaire au Roi. Sans cbercher des détours, elle lui demanda tout simplement audience et, allant droit au but, lui déclara qu'elle était très mortifiée de voir Sa Hauteur ne pas lui témoigner la moindre faveur, le suppliant toute en pleurs de changer de conduite à son égard. Le prince lui répondit naïvement qu'il était fort surpris de ses reproches, car il ne se souvenait pas de lui avoir jamais manqué de respect et la considérait, non seulement comme la plus grande dame, mais comme la plus grande beauté de la cour. — « Si c'est vrai, réphqua-t-elle, comment se fait-il que vous passiez votre temps avec Mlle de Schulembourg, alors que je reçois si difficilement l'honneur de votre visite? » Sa Hauteur finit par comprendre, lui promit de changer de manières et devint dès lors très assidu auprès d'elle. Son petit sérail n'en diminua pas pour cela ; il s'augmenta seulement d'une nouvelle recrue.
Les salons de ces trois maîtresses étaient des centres de plaisirs, de gaîté et de distractions variées. Chacune d'elles avait sa cour, mais ceux qui allaient chez l'une étaient mal reçus chez les autres. Obligé en quelque sorte de faire un choix, Blondel n'hésita pas à rechercher l'intimité de la comtesse de Platen, « non
seulement, dit-il, parce qu'elle était très jolie, mais parce qu'elle avait aussi trois jolies filles " : la comtesse Charlotte, qui épousa le comte de Biilow, un des plus riches seigneurs de l'Electorat, la comtesse Amélie, qui fut mariée en 1725 au comte de Saint- Florentin (1), et la comtesse Louise, qui épousa le comte de Lippe. « Les deux dernières passaient pour être les filles du roi Georges. » " La comtesse de Platen, dit Blondel, était extrêmement liée avec sa cousine, la comtesse de Vente, maîtresse du duc d'York, évêque d'Osnabriick, frère cadet du roy Georges, laquelle avait aussy trois jolies demoiselles, dont l'une a été la maîtresse de Georges II sous le nom de duchesse d'Armouth. Ces jeunes personnes étaient alliées à toute la ville, elles acquirent tout droit sur moy; aussy sur leurs arrangemens, je leur donnais des fêtes et des bals deux fois par semaine aux maisons de campagne des environs qu'elles m'indiquaient; c'étaient elles qui priaient et invitaient soixante ou soixantedix personnes des deux sexes. »
Il était aisé à Blondel d'amuser ces dames et demoiselles. Le comte de Senneterre, en effet, l'y avait encouragé, en lui montrant une lettre de crédit illimité destinée à faire face à toutes les dépenses de l'ambassade. « Vous pouvez vous donner carrière, lui avait-il
(1) Loui» Pbélypeaux, comte de Saial-Florentin, marquis de La Vrillière, né en 1"0J: il succéda, à Tâge de vin{;t ans, à son \nre, dan» la charge de secrétaire d'Ktjt aui Affaires religieuses, et mourut en im .
BLONDEL A LA CODll DE HANOVRE 69
dit; mon intention estd'avoirjournellenientun dîner de vingt-quatre couverts; invitez-y tous les seigneurs et dames que vous croirez les plus aimables; pour moi, je n'entends rien à ces sortes d'invitations ; mes cuisiniers, mon maître d'hôtel et mon officier ont l'ordre de suivre exactement les vôtres; ménagez-moi seulement ma partie de piquet. »
Lord Stanhope venait également souvent prendre le thé avec Blondel, qu'il avait connu en Espagne et qu'il accablait de politesses et d'attentions. « Sa vie était bien remplie : il travaillait jusqu'à trois heures chaque jour, tenait table fort tard et buvait extraordinairement. »
Le Roi, tous les jours, recevait dans l'orangerie de sa villa d'Herrenhausen, où il y avait nombreuse compagnie. « Souvent, écrit Blondel, au sortir de table, il montait en cabriolet, seul et sans gardes, sans chambellan, venait à Hanovre et se rendait par un petit escalier dérobé chez la comtesse Platen, où il trouvait lord Albemarle (1) et moy, dansant et chantant avec les demoiselles Platen, et il nous ordonnait de continuer; mais, après un demi-quart d'heure, nous avions l'attention de passer dans la galerie, sous prétexte de jeux où il nous fallait plus d'étendue, et nous y restions jusqu'au départ du Roy, qui avait la
(1) Guillaume-Anne, comte d'Albcmarle, vicomte de Bury, baron d'Asford, né en 1702, fut plu» tard envoyé en qualité d'ambassadeur estraordinaire auprès de Louis XV, et mourut en 1754.
bonté de revenir dans la [paierie et de nous exliorter à danser et à nous amuser, et à profiter des tems de notre jeunesse : ce sont ses propres termes. »
Le mari de la comtesse de Platen, qui avait d'abord poussé sa femme à la cour et jusque dans les bras du Roi, s'en était repenti plus tard. Quoiqu'elle lui eût fait obtenir la cbarge de général des postes de l'Électorat, il était devenu d'une jalousie affreuse. Ce n'étaient entre les deux époux que scènes et querelles, si bien qu'il avait pris le parti de se retirer dans son château de Linn, voisin de Hanovre. Il en avait fait entourer le parc de murs et s'y était installé avec son fils, le précepteur de celui-ci et tous ses commis de la poste, rompant ainsi tout commerce avec sa famille et ses amis, et laissant à la comtesse ses trois filles, dont il soupçonnait les deux dernières de n'être pas de lui.
Blondel, qui passait sa vie chez la comtesse, eut la curiosité de voir une fois son mari. Elle ne l'en découragea pas. Il alla donc un jour se promener du côté du château. « Je frappai à la porte, dit-il, pendant une demi -heure très inutilement; enfin quelqu'un vint me demander au travers de la porte, sans l'ouvrir, ce que je voulais. Je répondis que j'avais la curiosité de voir les jardins ; il me fut répondu que c'était impossible et que personne n'entrait; je me promenai autour des murs, où il y a des grilles de distance en distance, et d'où, apercevant au dedans un homme qui se promenait seul, je l'ap-
pelai; il s'approcha, je lui demandai si, par son moyen, je ne pourrais pas voir le château et les promenades; il me répondit que non, que le seigneur était un homme très bizarre, qui s'était retiré du monde, qui ne voulait voir qui que ce soit ; il me demanda qui j'étais et de quelle nation; je lui répondis que j'étais Français et voyageur; il me dit qu'il était bien fâché de ne pouvoir contribuer à ma curiosité, mais que le maître était trop absolu pour se hasarder à lui demander de la satisfaire; après quoi, il entra en conversation sur les affaires de l'Europe, dont il me parut qu'il avait plus de connaissance que moy, et sur ce que j'avais trouvé de remarquable à Hanovre, et sur les plaisirs qui y régnaient. Heureusement que mes réponses furent prudentes, car c'était le comte Platen lui-même qui me parlait, regrettant beaucoup, à ce qu'il disait, de ne pouvoir me satisfaire. »
Blondel eut aussi l'occasion de visiter la ville de Zell, dont la position charmante l'avait attiré. Ses habitants étaient presque tous des réfugiés français. C'était là que se trouvaient les haras du Roi, environnés de nombreuses manufactures. « Pendant ce séjour, raconte Blondel, je reçus un message de la duchesse de Zell, alors âgée de plus de quatre-vingts ans, par lequel elle m'invitait à venir voir le château. Elle m'y reçut avec autant de bonté que de gaîté, me disant qu'elle était Française et qu'elle voyait toujours avec plaisir ses compatriotes. Elle était fâchée que son âge
ne lui permît pas de me faire les honneurs de la ville; mais elle avait chargé M. de Lescourt, qui avait été ministre de feu son mari, d'y suppléer. Elle fit appor- . ter une superbe collation, dont je profitai, et me questionna sur ce qui se passait en France, et me congédia avec beaucoup d'affabilité. »
On voit que Blondel consacra surtout à ses plaisirs le temps qu'il passa à Hanovre; les affaires proprement dites lui laissaient beaucoup de loisirs. Cependant il ne manquait jamais de suivre le comte de Senneterre partout où il allait. Il se trouva ainsi, au mois d'octobre, avec le roi Georges au château de Gôhre. C'était une maison de chasse au milieu d'une immense forêt sans route et sans taillis, et assez claire pour qu'on y pût chasser le cerf presque à vue. Lord Albemarle, qui ne les avait jamais quittés pendant leur séjour dans i'Électorat, s'y trouvait également. Ce fut là qu'arriva, un jour de chasse, un courrier duRégent, qui apportait les propositions de paix de l'Espagne, et l'ambassadeur de France devait les communiquer aussitôt à lord Stanliope et au Roi. Cet événement mit fin aux plaisirs, et les négociations reprirent toute leur activité. Georges I" retourna, le 14 novembre 1710, en Angleterre, où Destouches l'avait précédé de quelques jours, et, de son côté, à la fin du même mois, l'ambassadeur de France reprit avec Blondel la route de Versailles, pour rendre à l'abbé Dubois un compte verbal de la marche des affaires.
La poste ne lui inspirait aucune confiance. Pendant tout le temps de son séjour à Hanovre, Destouclies n'avait pas manqué un instant de surveiller Blondel et d'agir sur l'abbé Dubois pour qu'il le fît rappeler.
Dès son arrivée à Hanovre, il avait écrit à Chavigny (1) : « Souffrez, lui disait-il (2), que je vous dise deux mots du jeune homme de la berline (il le désignait de la sorte, parce que Blondel avait, on s'en souvient, fait le voyage de Wesel à Hanovre dans la berline du comte de Senneterre). Il ne manque pas d'esprit, mais on peut dire que c'est un enfant gasté. Ce que j'avais prévu est arrivé en partie. Il a tâché de tirer au basson avec moy, presque sur tout. Jusqu'ici je ne me suis point fasché, selon le grand principe que m'a inspiré M. Pecquet (3). J'ai suppléé à cela par quelques railleries et par une fermeté accompagnée de politesse. Ce qui me fasche et m'inquiète, c'est que le mal pourrait avoir besoin de remèdes plus forts. Je serais au désespoir qu'ils vinssent de moy, qui dans le fond trouve le sujet aimable et tendant au vray mérite. Je voudrais que quelques parents ou amis du jeune homme voulussent lui faire sentir la supériorité qu'il doit reconnaître en moy, sans pourtant qu'ils sachent, ni luy non plus, que j'aye contribué à la petite mercu-
(1) Théodore Cheviguard, dit Chavi{;ny, comte de TouloQjjeon, baroa d'Uchon, né à Beaune en 1687, mort à Paris ea 1171. Attaché d'abord à M. de Torcy, puis à l'abbé Dubois, il dirigea les Affaires étrangères en 17 44, aj)rès la sortie d'Ainelot, et passe pour avoir été l'un des plus habiles ni'gociatears de son temps.
(2) Lettre du 30 juin 1719. [Aff. étr., Aai;leierre, t. 324, fol. 167.)
(3) Premier commis aux Affaires étrangères.
riale qu'on lui aura faite et qu'il pourrait mériter encore davanta^je clans la suite par les préférences que je vois qu'on luy donne et de petites occasions ([u'il croira devoir influer sur les grandes. Je m'en vais bien vous estonner, et je suis sûr que M. Pecquet le sera encore davantage, c'est le jeune homme en question qui a les chiffres entre les mains. Ni je ne les ay vus ni on ne m'a offert de me les remettre. Si M. l'abbé Dubois savait cela, il se fascherait, et je ne veux l'en informer qu'en cas qu'on ne trouve pas moyen, par une autre voye, de faire remettre les choses dans l'ordre à cet égard. »
Lorsqu'il est chez le Roi, au château de Gôhre (1), Destouches écrit à l'abbé Dubois (2) : « On nous a placés, par les soins de mylord Stanhope, dans une petite maison à une lieue du château. Mais nous y sommes si à l'étroit que ma chambre donne dans celle du petit Blondel, mon espion perpétuel, en sorte que je ne puis écrire un mot sans exciter sa curiosité. »
Le petit Blondel avait juste raison de se méfier de son collègue, qui ne l'épargnait guère. En effet. Destouches écrivait encore, le 3 décembre suivant (3) : « Les ministres ne blâment M. de Senneten'e que sur une chose, c'est sur l'aveugle confiance et la complaisance outrée, s il m'est permis de rendre leurs
(l)Nous avons adopté l'intlmpraplie employée par Si'UQt'ti-rri' et Uestouche» daus leur corrcspoodaucc. I.e manuscrit de Bluiidel douue Coer.
(2) Lettre du 8 octobre 1710. {Aff. étr., Angleterre, t. 3'il>, fol \10 et suiv.) 3) Ibid.. t. 327, fol. »S et suiv.
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expressions, qu'il a témoignée trop ouvertement pour le petit Blondel, qu'ils ne peuvent souffrir, non seulement parce qu'il s'est montré rempli de mauvais principes sur les affaires présentes, mais parce qu'il s'est donné des airs ridicules et impertinents qui ont surpris et choqué tout le monde, et qui l'ont fait passer pour un petit fat des plus accomplis, ce qui a rejailli en quelque façon sur M. le comte de Senneterre, qui l'a mené partout sur le poing. . . »
Et pendant qu'il malmène ainsi Blondel, pour l'empêcher de suivre à Londres le comte de Senneterre, il n'omet pas de témoigner en même temps à l'abbé Dubois l'intérêt de tous les instants qu'il prend à son chapeau de cardinal : « L'Empereur a écrit au Pape à votre sujet. Monseigneur, de la manière qu'on l'a désiré. Le roy d'x\ngleterre est véritablement touché de l'effet qu'a produit sa lettre à Son Altesse Royale (le Régent) (1). » Et, quelques jours plus tard, il ajoute : « Toutes les fois que j'ai l'honneur de me présenter au Roy, il me parle de cette affaire qu'il a fort à cœur et il eut encore la bonté de me dire hier qu'il n'aurait pas de repos que vous ne fussiez cardinal (2) . »
Tout fut ainsi combiné en vue d'empêcher le départ de Blondel pour Londres. La calomnie, le mensonge et les flatteries firent leur œuvre et finirent par triompher.
Pressé par le Régent de se rendre en Angleterre, le
(1) 16 décembre 1719. [Aff. étr., Aoijleterr , t. 32", fol. 146.)
(2) 25 décembre 1719. [Ibid., fol. 19S.
comte de Senncterre avait fixé le jour de son départ; il dina la veille chez le duc d'Orléans, qui ne lui souffla mot de Blondel, lequel devait partir avec lui. Tout était prêt pour leur voyage. Le lendemain, à cinq heures, les chevaux étaient attelés, et les voyageurs allaient monter en voiture, quand, au dernier moment, arrive un garçon-rouge du Régent, porteur d'un billet de l'abbé Dubois annonçant à Senneterre que le duc d'Orléans ne désirait pas que Blondel l'accompagnât, et qu'il avait le projet de lui donner un autre poste. Très surpris de cette décision, Senneterre fait dételer les chevaux et court au Palais-Royal exprimer son étonnement au Régent et l'assurer qu'on lui a menti, que les ministres anglais font beaucoup de cas de Blondel et désirent le revoir. " L'affaire est très pressée, lui répond le Prince ; partes, vous éclaircirés vousmême la vérité de ce qui regarde Blondel, et, sur ce que vous m'en dires, je vous l'enverray. »
Dans ces conditions, le comte de Senneterre se décide à partir, mais en déclarant au Régent que, n'ayant nulle confiance en Destouches, il emmènerait M. de Pléneuf (l). Il se rend en effet directement chez celui-ci, qui accepte, s'apprête en deux heures et part le même soir avec l'ambassadeur.
A son arrivée à Londres et dès la première entrevue, lord Stanhope lui demande où est Blondel; Sen-
(1) P'ils d'Étieuiie Bcrihclot Je Pléueuf, et frère île Mme de Trio.
neterre lui raconte alors ce qui s'est passé; sur quoi, le ministre, furieux, réplique que l'abbé Dubois est un imposteur et qu'à son très prochain voyage à Paris il arrangera lui-même l'affaire. Lord Stanhope s'y rend effectivement peu de temps après et descend à l'hôtel de Senneterre, où habitait Blondel. Il le comble d'amitiés, mais, malheureusement, Dubois est si résolu à empêcher son départ pour Londres qu'il ne lui est pas possible d'insister. La question de Gibraltar, où l'Angleterre était en assez mauvaise posture, avait à ce moment trop d'importance pour qu'il risquât de déplaire à l'abbé, qui lui promit d'ailleurs de donner un autre poste à Blondel : promesses vaines, en réalité, car, en fin de compte, l'abbé ne lui donna rien. Blondel nous raconte, à ce propos, une anecdote qui prouve les manœuvres de Dubois, ne perdant jamais de vue ses intérêts personnels au milieu même des plus graves affaires. Un jour qu'il avait été voir le futur cardinal et l'attendait dans une pièce voisine de son salon, « j'eus la curiosité, dit-il, de ramasser dans la cheminée un papier que le feu n'avait pas encore endommagé; c'était un projet de lettre, tel que milord Stanhope devait écrire à Mgr le duc d'Orléans, pour lui faire sentir que, pour mieux établir la bonne intelligence et le secret de l'union entre les deux monarchies, il fallait nécessairement qu'il pressât Rome de le faire cardinal, qu'il lui donnât l'archevéché de Gambray pour en soutenir la dignité, et
78 UN DIPLOMATE AU DIX-Ii UITIÈME SIECLE
qu'il fût déclaré premier ministre, et au bas il y avait : A M. Destouches, vous remettrés cette lettre à Milord et le presserés de l écrire, et me C enverrés par un courrier " .
L'événement a prouvé que l'abbé Dubois avait bien su faire ses affaires. Devant son mauvais vouloir, Blondel n'insista plus et, abandonnant pour un temps les affaires sérieuses, il ne songea qu'à ses plaisirs. A ce sujet, il nous cite quelques-uns des noms de la société dans laquelle il vivait, savoir : Mme de Prie (1), Mme de Parabère (2), Mme de Saissac (3), Mme de Cbâtillon (4), Mme de Belle-Isle la mère (5), Mme Le Blanc (6), Mme de Tresnel (7), Mme de Pléneuf (8), Mmes de Séchelles (9) et de Nassigny (10),
(1) Agnès Berthelot, KUe d'Étienue, seigneur de Pléneuf, mariée en 1114 à Louis-Aymar, marquis de Prie. {Dict. de ta noblesie, Paris, 1771.)
(2) Marie-Madeleine de La Vieuville, veuve de César-Alexandre de Beaudan, comte de Parabère, brigadier des armées du Roi. (Ibid.)
(3) Jeaane-Thérèse-Pélagie d'Albert, me en 1675, morte en 1756, fille de Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, et d'Aune de Rohan-Guéménce, avait épousé en 1G98 Louis de Guilhem de Casteluaii, comte de Clermont-Lodève, marquis de Cessac. (On trouve aussi Seissac ei Saissac.) (Ibid.)
(4) Charlotte Vautru le de Voysiii, morte eu 17-23, à l'âge de trente et un ans, première femme d'Alexis-Madeleine-Rosalie, comte de Châtillon. [Ibid.)
(5) Catherine-Agnès de Lévis deCh.irlus, femme de Louis Foucquet, marcpis de Belle-Isle, mort en 1729. (Ibid.)
(()) Madeleine Petit de Passy, fille du doyeu du Parlement de Metz, que Claude Le Blanc avait épousée en l(j99.
(^) Fille de la précédente et de Claude Le Blanc, mariée au marquis de Tresnel.
(8) Mme Berthelot de Pléneuf, mère de la marquise de Prie.
(9) Marie-.\nne-Catherine d'.Vmoressan de Pressiguy, fille de Timoléon d'.\mo ressau, seij;ueur de Pressiguy, conseiller au Parlement de Paris, et de Marie-Elisabeth d'Alègre, avait épousé en 1712 Jean .Moreaii, seigneur de Séchelles, qui fut intendant de l'armée du roi en Bohême et en Bavière eu 17-41, et cuutroleur général des finances en 17ôi. {Ibid )
(10) SfEur aînée et belle-sn-iir «le la précédcîite, (pii avait épousé en 1712
RLONDEL A LA COUR DE HAISOVRE 79
Mme d'Averne, M. Le Blanc (1), M. de Belle-Isle (2), M. des Forts (3), M. Caron Destoucbes, M. le prince Charles (4). " Il y avait, ajoute Blondel, des liaisons secrètes entre toutes ces personnes, et je n'ai jamais fait semblant de m'en apercevoir. J'étais de toutes les parties, car M. Le Blanc, venant à Paris tous les mercredis, passant devant ma porte, nie prenait et m'emmenait souper dans des petites maisons que ces Messieurs avaient, soit à la Boquette, au Faubourg Saint-Antoine, ou sur les boulevards. J'étais toujours réservé pour faire la partie de quadrille (5) des dames. . . On jouait gros jeu au quadrille et au piquet, où j'étais d'autant plus heureux que ces dames, connaissant à peine les cartes et jouant avec beaucoup de distraction, je gagnais journellement mes huit ou dix louis, ce qui, joint à une gratification de mille écus que j'avais eue pour mon voyage d'Hanovre, et les équipages que m'avait laissés M. le comte de Senne-
Pierre-Jacques Moreaa, éciiyer, seigneur de Na!;sipny et de Beaumout, frère aîné de Jean Moreaii de Séchelles. [Dict. de la noblesse, Paris, 1771.)
(1) Claude Le Blanc, né le l^"" décembre 1660, nommé secrétaire d'État au département de la guerre en 1718. Arrêté le 1" juillet 1723, il fut acquitté par le Parlement le 15 janvier 1723. Il reprit sa place au mois de juin 1726 et resta en fonctions jusqu'à sa mort, survenue le 19 mai 1728.
(2) Il s'agit sans doute ici de Louis-Charles-Auguste, plus tard maréchal duc de Belle-Isle.
(3) Michel-Robert Le Peletier des Forts, comte de Saint-Fargeau, né en 167.5, contrôleur général des finances de 1726 à 1730, mort en 1740.
f4) Charles de Lorraine, dit le prince Charles, comte d'Armagnac, ne le 22 février 1684, succéda le 14 mars 1712, dans la cliarge de grand écuyer, à son frère, Henri de Lorraine, comte de Brionne. (P. Anselue, Hist. généal., t VIII, p. 510.)
(5) Espèce de jeu d'hombre qui se ioue à quatre.
terre, me mit au niveau de tout le monde, et bien au dessus du peu de fortune que j'avais, d'autant que, depuis 1718 jusqu'en 1725, que mon père mourut, je ne lui demandai pas un sol, ce qui r étonnait beaucoup, me voyant magnifique en dentelles, en habits, satisfaisant mes fantaisies, et ma bourse toujours bien remplie; il supposa, les dernières années, que quelqu'une de ces dames m'entretenait; je puis jurer que je n'ai jamais connu cet indigne négoce. »
Quant à M. de Senneterre, il était parti, comme on l'a vu, pour rejoindre le roi d'Angleterre et traiter avec le gouvernement anglais de la restitution de Gibraltar, qui avait été promise à l'Espagne pour la décider à la paix. Le Régent pressait l'Angleterre d'exécuter sa promesse (1). Lord Stanhope soutenait que ces engagements n'avaient plus de valeur, du fait que l'Espagne n'avait pas accepté la paix. Le duc d'Orléans considérait au contraire qu'il ne pouvait, sans manquer à l'honneur, se soustraire aux engagements qu'il avait pris avec l'Espagne, du consentement de Sa Majesté britannique (2).
La négociation n'aboutissait pas, chacune des deux parties restant sur son terrain. C'est dans ces circon-
(1) Leltrc (lu Hégeiit a» roi d'Angleterre, du 23 fé\rier 1"S0. (Aff. étr., Au gleterre, t. 3-29, f.l. ir>!> )
(2) Lettre de Seuneti-rre à Dubois, du 7 mars IT'H). [Ibid , fol. 155 )
Stances qu'eut lieu le voyage de lord Stanhope à Paris, dont il a déjà été parlé, et au cours duquel la question de Gibraltar fut traitée directement entre le Régent et lui, et se termina à l'avantage de l'xVngleterre.