OBSERVATIONS ET INTERPRETATIONS
Ignorant les répliques que l'Electeur de Bavière fera sur ce que les ministres autrichiens publient ici du testament de Ferdinand I", on ne peut former de projet à ce sujet. On prévoit seulement que l'Electeur de Bavière attaquera l'indivisibilité de la succession et fondera son droit sur ce que les archiduchesses Joséphines sont plus proches de la ligne directe de Léopold que les archiduchesses Carolines, puisque l'empereur Gliarles n'était que collatéral à la succession de l'empereur Joseph, surtout pour les Etats qui, avant la Pragmatique de Charle.*, pouvoient passer aux femelles; mais, il paroit que toutes les contestations de droits doivent être remises après l'élection; de simples protestations contre la prise de possession actuelle doivent suffire. Tous les soins, démarches, manèges, intrigues doivent se réunir pour le présent à la prochaine élection. Il ne faut énerver ny son crédit ny ses forces sur l'objet de la succession, à moins que l'Électeur de Bavière ne sente l'impossibilité du succès pour être élu Empereur.
La mort de la Czarine est un événement d'autant plus important pour l'Électeur de Bavière qu'il n'ignore pas que le prin-
368 UN DIPLOMATE AU Dl X- II UITI EM E SIECLE cipal motifdesengagemens de l'Empereur avec elle étoit contre
Une dernière observation est de scavoir si le Roy, étant content du style et de la forme des lettres de notification de la reine d'IIon^j^rie, et en consé(juence faisant face à ses en{ja{jemens, il n'est pas de la {grandeur du Roy de re^jarder cette notification comme celle de la mort du roy de Hongrie et de Bohême, et si le Roy n'est pas en droit d'exijjer une notification en forme, soit de la part de l'Électeur de Mayence comme ayant le Directoire, soit de la part des vicaires de l'Empire, de la mort de l'Empereur, Ce sera aux ministres du Roy résidens à ces Cours de né{;ocier pareille notification et à tâcher d'y faire insérer une réquisition pour Sa Majesté, comme garante des traités de Westphalie, afin qu'Elle préserve l'Empire des troubles qui pourraient survenir dans cette occasion.
Il est constant que, par la convention faite entre les deux branches de la maison d'Autriche en 1617 et à laquelle on a donné le nom de Pacte de Prague, les descendans de la branche ainée devraient recueillir une grande partie des Etats de cette maison en Allemagne, au moment qu'il ne reste plus que des femmes de la branche cadette. Mais il n'est pas moins constant que, si l'on admet dans l'empereur Mathias, partie contractante de cette convention, le pouvoir et le droit d'avoir établi par ce pacte une espèce d'ordre de succession, on ne peut, sans avoir deux poids et deux mesures, contester à ceux qui ont été après luy chefs de la branche d'Autriche allemande le pouvoir et le droit d'établir aussi des ordres de succession.
Les descendans de la branche d'Autriche espagnole sont même intéressés à ce qu'on admette également dans tous les chefs successifs des deux branches de la maison d'Autriche le pouvoir et le droit d'avoir réglé leur succession, parce que si ce pouvoir était contesté à ceux qui auroient vécu et possédé après que quel(|u'un de h'urs prédécesseurs aurait réglé un ordre de succession, il s'en suivroit (|ue l'on pourroit contester au roy Charles II d'Espagne d'avoir pu par sou testament régler
PIÈCES JDSTIFICATIVES 369
l'ordre de succession à sa monarchie d'une façon si opposée à celle dont Philippe 111 et Philippe IV l'avoient réglée par les renonciations qu'ils firent faire aux Infantes mariées en France.
Si quelqu'un dit que, le règlement émané du Pacte de Prague étant l'ouvrage de deux parties contractantes, il falloit le consentement des deux pour les changements que les arrangements faits par les successeurs de Mathias ont apportés à l'ordre de succession établi par le Pacte de Prague, à cela on répondra que le consentement de Philippe III et de Philippe IV a été au moins implicitement donné par les dispositions qu'ils ont faites, pour exclure les descendans de leurs filles mariées en France de toute succession aux États de la maison d'Autriche
On estime qu'il faudroit, pour autoriser les descendans des femmes de la branche d'Autriche ainée à réclamer l'effet du Pacte de Prague, que le testament de Charles II eût détruit, par rapport aux États d'Allemagne, le consentement inplicite que l'on vient de dire avoir été donné par son père et son ayeul, de même qu'il a détruit les dispositions faites par rapport à l'Espagne, par Philippe III et Philippe IV, au moyen des renonciations de levirs filles, et c'est ce qu'il seroit difficile de trouver dans le dit testament.
D'ailleurs, plus le rang qu'un prince tient entre les souverains est élevé, et par conséquent ses prétentions et ses viies exposées à l'attention des autres puissances, plus il doit s'appliquer à les persuader que, dans ses sentiments et ses projets, il se conforme à la politique embrassée et suivie par toute l'Europe. Elle consiste beaucoup moins à consulter le droit étroit et le degré du sang pour les successions souveraines que la convenance générale.
Ne faut-il pas que l'Europe entière s'accorde à reconnaître pour roy d'Angleterre un prince qui a peut-être cinquante princes ou princesses plus proches que luy de la maison Stuart?
:$70 UN DIPLOMATE AU D 1 X-H Ll IT I EME SIECLE
N'a-t-il pas fallu que, pour un cas t\iw, l'on espère que Dieu ne permettra jamais, Tordre do succession à la couronne de France ait été éventuellement déranyé?
Il en a été de même à la succession de la couronne d'Espagne. Il a fallu établir que la branche d'Orléans n'en serait pas susceptible; on en a exclu pour toujours la maison d'Autriche, en mettant la maison de Savoye pour immédiate à la branche de Bourbon qui y règne. N'a-t-on pas consulté cette convenance générale au moins autant que le droit du sang, dans les différentes destinations qu'on a faites des duchés de Toscane et Parme, depuis vingt-deux ans?
Si, dans le temps que cette politique générale est dans sa plus grande force, les descendaiis de la branche d'Autriche espagnole alloient réclamer l'accomplissement du Pacte de Prague, quelle guerre n'allumeroient-ils pas, non seulement par l'entreprise actuelle, mais encore par la conclusion qu'ils donneroient lieu d'en tirer, du peu de cas qu'ils font de tous les arrangemens faits pour réquilii)re des puissances.
Us ne commenceroient pas cette guerre dans une position aussi avantageuse, qu'ils commencèrent celle qu'ils ont faite pour soutenir leur succession à la couronne d'Espagne; cependant ils ne peuvent avoir oublié que, du côté de l'Italie, après l'avoir commencée par delà Mantoue, ils furent réduits à se défendre à Toulon. Du côté des Pavs-Bas. ils commencèrent à Nimègue et finirent à Landrecies; du côté de l'Allemagne, ils commencèrent dans le centre, et ils furent réduits, pendant neuf campagnes, autant à la défensive qu'à l'offensive sur le Rhin. Enfin, en Espagne, ils commencèrent la guerre pour entamer les frontières de Portugal et leurs ennemis furent ensuite deux fois maitres de Madrid.
Second mémoire envoyé [par Blondelj à M. le cardinal de Fleury sur les moyens à employer à f occasion de Célection d'un roy des Romains. — Du 2 décembre 1740.
Aussitôt que les lettres en forme de notification de la mort de l'Empereur, de la paît de l'Arcliidui-Iiesse, seront [)arvenues au Roy, Sa Majesté y répondra sans doute conformément à ses engagemens du traité de Vienne.
En attendant, il semble qu'Elle ne peut trop donner à connaître par ses ministres au dehors, que ce défaut de formalité n'empêche pas qu'Elle ne soit fermement résolue à tenir ses engagemens sur l'indivisibilité de la succession d'Autriche et qu'Elle ne tolérera jamais qu'il en soit distrait la moindre partie, non pas même pour les titres ou indirectement, aussi longtemps que l'Archiduchesse remplira ses engagemens à son égard, et continuera avec la même sincérité et réciprocité l'amitié qu'elle lui porte.
Cette déclaration publique et l'effet évident et actuel ôteront aux ennemis du Roy et de la couronne tout fondement à donner aux malicieuses insinuations qu'ils pourraient suggérei', dans une occasion aussi critique. Elle conciliera au Roy l'Archiduchesse, privera le Grand-duc de prétextes pour appuyer auprès de cette princesse 1 aliénation qu'on ne peut douter qu'il serait bien aise de lui inspirera l'égard de la l'rance; de plus elle pourra servir dans la suite, puisque son sens précis porte sur une indivisibilité si claire que Sa Majesté ne sera tenue à rien, au moment que le Grand-duc de Toscane en partagera quelques Etats ou titres, moyen seul capable pour le succès de son élection au trône impérial. Cette déclaration et son effet ôteront tous les préjugés et les .soupçons qu'on a toujours formés sur nos liaisons avec la maison de Bavière, pour démembrer la
succession d'Autriche, ce qui a peut-être porté le Grand-duc à se précautionner contre le Roy, pour le cas où pareils engagemens subsisteraient. L'abandon extérieur et apparent que le Roy fera de rKlecteur de Bavière à ce sujet conciliera à ce dernier plus d'amis (ju'une protection ouverte. L'affaire du testament de Ferdinand 1", si elle est telle tjue les ministres autrichiens l'exposent, met le Roy en pleine liberté de paraître remplir avec fidélité ses engagemens, sans que l'Electeur de Bavière puisse se plaindre qu'on lui porte aucun préjudice. Il sentira mieux qu'un autre qu'il ne doit attendre le succès de ses vues et projets que des événemens.
Le Roy, en faisant face de cette façon à ses engage mens, retiendra, du moins pour un temps, l'inclination que le Grandduc aurait à s unir avec les puissances maritimes, ce qui peut contribuer à finir la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre, cette dernière ne pouvant plus espérer les secours sur lesquels elle comptait, soit du côté de l'Empereur, par le moyen du Grand-duc, soit du côté de la Russie, puisque la minorité du jeune Czar ne peut lui donner lieu de supposer que cette dernière puissance s'embarrasse dans des querelles étrangères.
Le Roy ne peut trop se presser d'envoyer des ministres à Trêves et à Mayence.
Les discours des ministres du Rov ne doivent rouler que sur le désir que Sa Majesté a de contribuer au bien de TEmpire, et de lui voir un chef digne de lui commander, de maintenir la liberté de l'élection; s'asseurer que Sa Majesté a l'intention de remplir sa garantie du traité de Westphalie, et de préserver l'Empire de tous troubles et dissensions, de ne paraître affecter aucun candidat de préférence, d'admettre même la possibilité pour le Grand-duc dont l'élection ne doit être combattue que par des principes généraux énoncés dans le mémoire; puisque, pouvant arriver (ju'il fût élu, le Roy doit éviter l'aijfreur et la rancune, jusqu'à ce que les événemens mettent Sa Majesté hors d'état d'en ressentir les effets.
Il conviendra même aux ministres du Rov. résidant dans les
cours électorales, de laisser entendre que le Roy, n'affectant aucun candidat, serait charmé de savoir celui qu'ils portent, afin d'y concourir de ses offices et de son pouvoir. Si même quelqu'un des Électeurs citait le Grand-duc, il faudrait que le ministre du Roy entamât la néjfociation à son sujet, se fit communiquer les moyens d'y parvenir, ainsi que les noms de ceux qui y concourront, qu'il envoyât même un courrier au Roy, avec des dépêches qu'il aura formées sous les yeux du dit Electeur, et auxquelles il serait répondu par Sa Majesté d'une manière ostensible, comme si la négociation était sérieuse.
L'avantage qu'on tirera de cette conduite sera : r qu'on découvrira les vues du dit Électeur, les partisans du Grand-duc, et qu'on sera d'autant plus à portée de le traverser; 2" cela servira, au cas que le Grand-duc soit élu, à faire paraître que le Roy s'est intéressé vivement pour lui et a concouru à son élection; ce qui mettra le Grand-duc dans son plus grand tort, dans le cas où, par la suite, il manquera à Sa Majesté.
On se dispense de répéter ici ce qui est à la fin du mémoire, sur la notification de la mort de l'Empereur, ce qui doit faire un des principaux objets de l'attention du ministre du Roy qui sera à Mayence. Ce même ministre qui sera à Mayence, et qui doit avoir principalement le secret de Sa Majesté, aurait préalablement une course à faire à Munich, s'il était praticable qu'il pût avoir fait ce voyage dans le plus grand secret et l'incognito le plus absolu, pour mettre l'Électeur de Bavière en pleine confidence des intentions, des vues et des désirs de Sa Majesté de n'épargner ni argent ni offices pour le succès de son élection, et renouveler à ce prince que, pour y concourir avec plus de célérité et de seureté, Son Altesse Électorale doit :
1» Engager l'Électeur de Mayence à notifier la mort de l'Empereur et requérir Sa Majesté comme ci-dessus ;
2» Que, la chose ne pouvant se faire, l'Électeur de Bavière et l'Électeur Palatin, comme vicaires, doivent faiie la dite notification et réquisition;
3* Ce sera à l'Électeur de Bavière de juger s'il doit faire sous-
ciire ladite lettre de notification et réquisition, par d'autres Électeurs et même princes et comtes de l'empire ;
4» C'est à l'Électeur de Bavière à donner au Roy les plus jjrands éclaircissemens sur ses forces, alliances, ressources et partisans;
5» Il faut qu'il ne présente au Roy que des plans et projets moralement susceptibles de succès, avec les plus grands éclaircissemens, afin de ne pas perdre le temps en répliques dilatoires, peu convenables en cette occasion, et afin aussi de ne pas consommer inutilement les moyens dont Sa Majesté voudra bien le secourir ;
6" C'est aussi à lui à ameuter ses partisans pour le redressement des griefs, à faire les répliques et prévoir les inconvénients indiqués dans le mémoire. Enfin, le Roy le regardant avec une entière prédilection, il doit avec la même sincérité lui ouvrir son cœur, et lui donner à connaître ses craintes et ses espérances. Une fois les choses entendues sur des principes aussi constans, le ministre du Roy se rendrait à Mayence. L'Électeur de Bavière aurait le soin de lui faire parvenir les mômes choses qu'il ferait parvenir à la cour du Roy, pour gagner du temps, afin que ce ministre sur les lieux puisse combiner les différentes idées et projets de l'Électeur avec ceux qu'il apercevra à Mayence au milieu des ministres étrangers qui s'y rendront, <'t qu'il puisse, presque en même temps, éclaircir, réfuter ou confirmer ce que l'Électeur aura mandé au Roy. Par cette méthode, on gagnera beaucoup de temps.
Le ministre du Roy qui sera envoyé à Mayence ne doit pas être un homme neuf dans les négociations. Il faut d'ailleurs que les matières lui soient familières, qu'il ait connaissance du local et des personnes. Ce ministre, qui ne doit être que du second ordre, ne sera que le préparatoire pour l'ambassade solennelle que le Roy est en droit d'envoyer à Francfort. Les exemples comportent l'envoi de deux ambassadeurs. Il faut qu'il y en ait un de réputation et de naissance, qui soit également craint et aimé, qui connaisse aussi le local et les per-
sonnes, qui soit en état de faire de la dépense, car ces qualités et ces talens inspirent du respect, donnent une force à une négociation, que tout autre choix d'un ambassadeur qui n'a pas la fermeté militaire détruit ou affaiblit.
H importe peu que celui en second soit de la même considération et du même état, pourvu qu'ils s'accordent ensemble, qu'ils aillent du même pas et du même zèle, sans y laisser intervenir aucun intérêt particulier.
Ces ambassadeurs d'éclat doivent surtout s'accorder avec le ministre du Roy qui sera à Mayence et aux lumières duquel ils devront avoir confiance. Sans que le Roy fasse encore la nomination publique de ces ambassadeurs, il serait convenable de prévenir ceux que Sa Majesté se propose d'envoyer, afin qu'ils se préparent et s'arrangent secrètement pour pouvoir partir au premier ordre ; car on doit observer qu'ils sont obligés à une entrée publique, qu'il leur faudra équipage et livrée, et maison à Francfort, où ils seront obligés de tenir table ouverte.
Le voyage du ministre du Roy à Munich parait aussi nécessairement pressé que secret, d'autant plus qu'il y trouvera 1 Electeur de Cologne jusqu'au 23 du mois de décembre. Le moindre séjour que le ministre du Roy pourra faire à Munich sera le meilleur, pour en asseurer davantage le secret, qui importe surtout par rapport à la cour de Vienne et aux puissances maritimes, parce qu'il n'était jamais possible que ces dernières portassent l'Électeur de Bavière à l'élection; ce ne serait qu'autant qu'elles présumeraient qu'il est négligé par la France, et qu'elles pourraient former l'idée que les condescendances du Roy pour l'Archiduchesse, en tenant la garantie de la Pragmatique, et pour leOrand-duc en favorisant en apparence son élection, sont l'effet de (juelque traité secret qui leur est préjudiciable.
On ne parle donc dans ce mémoire que de l'Electeur de Bavière, dans la supposition que c'est le candidat que la France, en conséquence de ses engagemens, doit affectionner le plus. Mais la négociation peut être également faite à l'égard
de la Saxe, en cas, ou (jue l'Électeur de Bavière ne se soucie pas de la couronne impériale, à cause de son peu de force, et qu'il se contente d'avoir justice sur ses prétentions à la succession d'Autriche ; ou que, par les connaissances que le Roy aura, Sa Majesté voye une impossibilité absolue à lui procurer par ses offices la couronne impériale.
On n'envisajje que ces deux candidats pour la couronne impériale, mais on doute que la Saxe et l'Electeur de Bavière soient en état de la soutenir. L'Electeur de Saxe est un prince mol, paresseux, qui passe sa vie en robe de chambre, dans sa chambre, avec l'Electrice et quelques commères marchandes, avec lesquelles l'Electrice travaille et s'amuse de toutes les tracasseries qu'il y a dans ville, soit de galanterie, de jalousie et d'ambition. Je tiens ces éclaircissemens d'une marchande de Mannheim, nommée la Tiriard, qui habite six mois cette ville, et les six autres de l'année à Dresde. C'est elle qui a été chargée du trousseau et de la layette de la reine des Deux- Siciles, et qui fait venir de Paris toutes les nouveautés pour l'Electrice, avec laquelle elle passe familièrement les journées et travaille avec elle. L'Electeur se fait un plaisir de laisser au comte de Briihl la représentation de souverain, et lui en fournit tous les moyens, surtout pour le passage des princes et des étrangers. Depuis la mort de son père, il n'a point thésaurisé, a peu de troupes bien armées, point exercées, sans discipline. Le soldat saxon est bien fait, blond et mol, et ne ferait pas deux marches de suite ou un bivouac après lequel il ne lui survînt la fièvre.
Le comte de Briihl a toute sa confiance, que ce dernier entretient, en ne permettant à qui que ce soit, même aux ministres des départemens, d'approcher de son maître, ou de lui rendre compte en sa présence. D'ailleurs ce ministre ayant le directoire du Corps évangélique, qui lui vaut cinq cent mille livres de rente, n'aura jjarde de se faire catholique. Ainsi, il serait exclu des conférences impénales, dans lesquelles les autres ministres pourraient lui porter pivjudice et même le
culbuter. Ainsi, il n'est pas croyable qu'il détermine son prince à se porter candidat pour être élu Empereur, tant par la connaissance qu'il a du caractère de son maître que pour son propre intérêt. On croit donc qu'il ne profitera de ces conjonctures que pour tâcher d'augmenter ses possessions aux dépens de la maison d'Autriche, et, pour cet effet, il est pro])able qu'il engagera aisément sa voix en faveur de l'Electeur de Bavière. Il est à craindre qu'on ne trouve beaucoup d'obstacles pour élire l'Electeur de Bavière Empereur. Ce prince a une grande ambition, mais il ne parait pas qu'il ait les moyens de parvenir. Outre que ses revenus sont médiocres, il est endetté de plus de quarante millions. A l'extérieur, il parait à la cour une grande économie; mais, à l'intérieur, il s'y fait une dépense énorme, par la prodigalité qu'il fait à ses maitresses et le peu d'attention qu'il donne au recouvrement de ses revenus. Quand on lui apporte cent mille écus et qu'il les voit, il croit qu'il va faire la conquête du monde; et, s'il est (latte du secours de la France, cela augmentera les chimères qu'il a dans la tête, pour envahir les trois quarts de la succession d'Autriche. Il se fonde sur le testament de l'empereur Frédéric I", dont il prétend avoir une copie exacte; mais cest une friponnerie que lui a faite un nommé Freitag, lequel, lui ayant fait accroire qu'il avait tout accès dans la chancellerie d'Empire et dans les archives autrichiennes, lui promit, moyennant cinquante mille livres et le remboursement des frais du séjour qu'il ferait à Vienne, de parvenir à avoir une copie littérale dudit testament. En effet, après deux ans de séjour, il parvint à en avoir une copie, dans laquelle il inséra les phrases nécessaires pour donner un droit positif à la maison de Bavière. C'est sur cette pièce, dont il ignore la fausseté, que l'Électeur fonde ses espérances et son ambition, et qu'il a toujours marqué au Roy qu'il avait des droits très fondés sur la succession autrichienne, sans avoir jamais communiqué à Sa Majesté cette pièce, parce que l'escroc qui la lui a fournie, lui a recommandé de la tenir très secrète, jusqu'au moment où il serait nécessaire de la mani-
378 UN DIPLOMATE AU U I X-li U 1 T I KM E SIECLE
fester, attendu qu'on pourrait découvrir le canal par lequel elle lui serait parvenue, ce qui coûterait la vie à plusieurs chancellistes, qu'il avait {jajjnrs pour la lui communiquer.
Il est à examiner si les troupes bavaroises actuelles montent à 3 000 liommes, car l'Electeur a fourni à l'Empereur, pour la guerre de Hongrie qui vient de finir, 10 000 hommes, dont il n'en est revenu (jue 1 500 en Bavière. Le maréchal Tôrring, qui est grand maitre de l'artillerie, a fait fondre nombre de canons aux armes de l'Electeur et aux siennes, mais il est certain qu'il n'y a ni affûts ni ustensiles pour cette artillerie. L'arsenal parait assez bien garni en ipparence, mais toutes les armes sont vieilles, de différens calibres, et peu en état de servir, et la réparation coûtera presque autant que si on en achetait de neuves.
Ainsi, il faut compter que tous les frais de l'élection seront aux dépens du Roy, et que le .soutien et l'agrandissement de ce prince coûteront infiniment à la France.
Ces notions doivent être examinées et approfondies scrupuleusement, pour ne pas faire de fausses démarches et faire des entreprises au-dessus des forces, car, s'il va de la réalité dans les rapports ci-dessus, il serait ruineux pour la France de porter et de soutenir pour la courojine impériale l'Electeur de Bavière et l'Electeur de Saxe; et, nuil;;ré tous les avantages pour la France détaillés dans le premier mémoire. Sa Majesté trouvera peut-être préférable de concourir à l'élection du Grand-duc, pour lequel on peut convenir avec la reine de Hongrie d'arrangemens convenables et satisfaisans, soit pour la Saxe, soit pour la Bavière, et même pour la couronne de France; parce qu'autrement il en résultera nécessairement une guerre, dans lacjuelle il faudra que le Roy prenne part, avec des frais immenses et le reproche universel de toute l'Europe, qu'il a manqué aux engagemens qu'il a pris, par le traité solennel de Vienne, avec la maison d'Autriclie, ce qui ne peut manquer de discréditer une grande puissance.
N» 13 Marche de la cavalcade électorale (1).
1" L'Electeur en personne et les Premiers ambassadeurs des Electeurs absents se rendront au Rômer dans un carrosse à six chevaux, précédés de toute leur suite, et en retourneront de même dans leurs quartiers. Les Deuxièmes et Troisièmes ambassadeurs se rendront en droiture dans un carrosse à six chevaux dans l'église destinée pour l'élection, assez à temps pour devancer la cavalcade qui sort du Romer.
2° Les Electeurs et Ambassadeurs qui se rendront au Romer y seront receus par le Maréchal héréditaire de l'Empire, selon l'usage, au bas et au milieu de l'escalier, et conduis jusque dans la salle de conférence. De là les Electeurs se rendront dans la chambre à retraite qui leur est assignée pour se mettre en habit électoral.
3° La marche à l'église se fera dans l'ordre suivant :
1» Le fourrier de l'Empire;
2" Le fourrier de l'ambassade électorale de Brunswick, avec les laquais, coureurs, heiduques de l'ambassade;
3" Le fourrier de la cour Palatine avec les laquais de cette ambassade;
4» Celui de Brandebourg;
5° Celui de Saxe;
6° Celui de Bavière ;
7" Celui de Trêves;
8" Celui de Cologne;
9» Celui de Mayence;
La livrée en approchant de l'église tourne à la gauche de
(1) Extrait du protocole arrêté le 19 janvier 1741. (Voy. Aff. élr., Allemagne, U433, fol. 328 et suiv.)
380 UN rUPLOMATE AU DIX-HUITIEME SIECLE
son enclos, et il lui (!st dùfendu de s'arrêter du côté de l'église, où elle ne pourra se rendre qu'après la première salve de canons.
10" I^es pa{fes des ambassades dans l'ordre susdit de leurs cours;
11" Les deux notaires;
12» Les Maréchaux de la cour des Électeurs présents avec leurs officiers;
13° Tous les ministres et (jentilsliommes de toutes les cours et ambassades rangés pêle-mêle;
14» Les deux Maréchaux héréditaires électoraux montés à cheval, en manteau, ayant leur épée dans le fourreau, les portant sur l'épaule droite, la pointe tournée en haut;
15" Les Electeurs et les Premiers ambassadeurs des absents, à cheval et en manteau (l'Électeur de Mayence n'étant pas en état de monter à cheval se fit porter en chaise) ;
16» Chaque Électeur présent aura à son côté douze de ses trabans avec leurs hallebardes, six de chaque côté, tête nue;
17» Les autres gardes des Électeurs de Mayence et de Cologne.
On entrera dans l'église par la porte du cloître par laquelle on est entré en 1711, et, après qu'on aura pris place dans le chœur, les Maréchaux héréditaires se mettent l'épée sur l'épaule droite, conjointement avec les Grands Maréchaux, auprès des Électeurs présents, devant et près de leurs fauteuils.
On retourne de l'église dans le même ordre qu'on y est allé.
CÉRÉMONIAL DE CE QUI A ÉTÉ OBSERVÉ DANS l'église (1)
Le doyen et le chapitre de Saint-Barthélémy ont reçu les Électeurs à l'entrée de l'église en leur présentant l'eau bénite.
(1) Voy. Aff. Hr., Alleiiiague, t. 433, fol. 331 et suiv., el t. 434, fol. 3 et »uiv.
PIECES JOSTIFICATIVES 381
Les Électeurs ontôté leurs bonnets électoraux et se rendirent à leur place marquée par des écriteaux : l'Électeur de Mavence du côté de l'Évangile, l'Électeur de Trêves au milieu, l'Électeur de Golofjne du côté de l'Épitre. Les deuxième et troisième n'avaient point d'écriteaux.
Après la messe, lévèque suffragant de Mayence, qui a officié, mit sa mitre sur sa tête, et après être descendu de l'autel, on y mit le livre de l'Évangile, et les Électeurs et les Premiers ambassadeurs des Électeurs absents ont été à l'autel dans le même ordre qu'ils ont été dans le chœur.
L'Électeur de Mayence a fait la proposition à peu près dans les termes suivans :
« Révérendissime, sérénissime prince, cher monsieur frère et amy, et MM. les Ambassadeurs des Électeurs absents, il plaira à Votre Dilection et à vous, messieurs, de vous souvenir qu'étant résolu de passer présentement, après l'invocation du Saint-Esprit, à l'important acte d'élection d'un roy des Romains, futur Empereur, il faut avant toutes choses prêter sur cela le serment accoutumé, prescrit par la Bulle d'or, et comme il convient que j'en sois chargé le premier, je m'y offre et suis prest de recevoir de Votre Dilection, l'Électeur de Cologne, la formule du serment, espérant que Votre Dilection, et vous, messieurs, suivrez mon exemple et prêterez également le dit serment dont je vous remettrai la formule. »
La prestation de serment ainsi faite, l'Électeur de Mayence a requis en son nom et en celui des Électeurs et Ambassadeurs les deux notaires à peu près en ces termes :
<i Vous, deux notaires, avez présentement veu et entendu de quelle manière tant moy que mes autres Goélecteurs et les Ambassadeurs des Électeurs absents avons prêté le serment requis pour la présente élection d'un roy des Romains, et afin qu'on ait dans l'avenir un témoignage que dans cette affaire on n'a rien négligé de ce que la Bulle d'or prescrit et exige, je vous demande et vous requiers de bien insérer le présent acte dans le protocole, d'en expédier un ou plusieurs instrumens
lorsque vous en serez requis, et de les délivrer au Collège électoral. Vous savez aussi qu'on témoignage de ce, il faut requérir des personnes présentes à cet acte, n
Sur quoy le premier notaire a requis, en son nom et en celuy de son collègue, l'assemblée pour en être témoin.
Ensuite les Électeurs et les Premiers ambassadeurs des Électeurs absents sont retournés de l'autel à leurs places, et on a clianté l'antienne Veni sancte spiriius avec la collecte, et les Électeurs et Ambassadeurs se sont rendus au conclave, dans leur ordre, savoir, les Électeurs de Mayence et de Cologne les premiers, et les autres sur la même ligne, la porte étant trop étroite pour y pouvoir entrer d'une autre manière.
La chapelle d'élection du conclave a été fermée ensuite par le maréchal de l'Empire, comte de Pappenheim, qui en a gardé la clé.
Les Électeurs et Ambassadeurs ont pris leurs places, après quoy l'Électeur de Mayence a prononcé la harangue suivante :
<i Ghers messieurs frères et amys et messieurs les Ambassadeurs des Électeurs absents, comme après la prestation du serment nous devons, en conformité de la Bulle d'or, passer à la libre élection d'un roy des Romains, Vos Dilections et vous, messieurs, aurez, avant toutes choses, à vous déclarer pour prévenir toute contradiction à l'avenir, si vous vous souvenez de quelque chose (|ui puisse empêcher la continuation de l'acte d'élection. »
Les Électeurs et Ambassadeurs ayant répondu que non, l'Électeur de Mayence continua :
(i Comme on est d'accord de commencer à présent l'élection, au nom de Dieu le Tout-l*uissant, Vos Dilections et vous, messieurs les Ambassadeurs, vous souviendrez de l'observance qu'au cas que les suffrages ne fussent pas unanimes mais partagés (ce que je n'espère pas et dont Dieu veuille nous préserver), alors la pluralité des voix aura lieu et celuy sur lequel elle tombera sera censé et proclamé roy des Romains de la même manière que s'il était élu unanimement. »
Les Electeurs et les Ambassadeurs l'ayant ainsi promis en donnant la main à l'Electeur de Mayence (comme il a été pratiqué en 1711), celui-ci a requis derechef les notaires de mettre cette promesse dans le protocole en prenant pour témoin l'assemblée. Le premier notaire s'y est offert volontiers, tant en son nom qu'en celui de son collèfjue. L'Electeur de Mayence avertit ensuite les Deuxièmes et Troisièmes ambassadeurs des Électeurs absents, les Conseillers privés et les notaires de sortir du conclave. Les Electeurs et les Premiers Ambassadeurs y sont restés et ont consommé l'élection.
L'Électeur de Mayence, pour recueillir les voix, a fait appeler : 1» l'Électeur de Trêves; 2' l'Électeur de Cologne; 3» l'Électeur de Bavière; 4° l'Électeur de Saxe; 5° l'Électeur de Brandebourg; 6» l'Électeur Palatin; 1" TÉlecteur de Briinswick; et luy l'Électeur de Mayence est appelé par celui de Saxe, qui le fait tant en son nom qu'en celui des autres Électeurs et Ambassadeurs.
L'élection consommée, les Deuxièmes et Troisièmes ambassadeurs, les conseillers privés et les deux notaires sont rentrés dans le conclave, et l'Électeur de Mayence a tenu le discours suivant :
(1 Nous, Électeurs du Saint- Empire Romain et Ambassadeurs des Électeurs absents, nous étant assemblés ce jourd'huy icy dans l'église, et tout ce que la Bulle d'or prescrit pour l'élection d'un roy des Romains futur Empereur ayant été dûment exécuté, nous avons commencé cette élection au nom de Dieu le Tout-Puissant, et avons, après qu'un chacun a voté, donné nos suffrages unaniuies au Sérénissime et Très-puissant prince Électeur de Bavière, que nous avons reconnu capable pour cette dignité, et qui sera aussi utile à l'Empire suivant les preuves qu'il en a données, lesfjuels suffrages nous avons donnés et donnons derechef en la meilleure forme que cela se puisse faire à luy, Roy et Électeur de Bavière. »
Après quoi, l'Électeur de Mayence a demandé aux autres Électeurs et aux Ambassadeurs si tout ce que dessus n'était pas leur intention, volonté et sentiment.
Ayant déclaré leur intention par un ouy, l'Électeur de Mayence a requis derechef les notaires d'insérer cette déclaration au protocole, en prenant pour témoin l'assemblée.
Les notaires s'y sont offerts volontiers.
Comme l' électeur de Bavière n'était pas à l'élection, son ambcissade présente avait, à tout événement, son instruction, et était munie de pleins pouvoirs pour jurer la capitulation et auti'es.
Malheureusement le comte de Kœnigsfeld, ambassadeur de Bavière, avait oublié chez luy les pleins pouvoirs, croyant qu'il lui avait suffi d'en avoir fait lecture la veille au Collège électoral. Il a fallu donc les envoyer chercher, ce qui a fait perdre une heure de temps. Et quand ils ont été arrivés, Saxe, Prusse et Briinsvvick les ont trouvés défectueux, en ce qu'étant datés du mois de septembre, ils traitaient leur maitre de iJilection, au lieu de Majesté, mais le comte de Kœnigsfeld ayant promis de rectifier cette omission, ils ont été acceptés ainsi sans relire de nouveau la capitulation.
Le chancelier de Mayence a remis ensuite aux Ambassadeurs la formule du serment, que ceux-ci ont prêté la main sur l'Evangile.
Après quoi, l'Electeur de Mayence a proclamé le nouvel élu dans le conclave, et a requis les notaires d'insérer cette proclamation dans leur protocole.
Les Electeurs et Ambassadeurs se sont ensuite rendus sur une tribune devant le chœur, où le Grand doyen du chapitre de Mayence a fait à haute voix au peuple la proclamation du nouvel élu.
On a chanté l'hymne de Saint-Ambroise au son des cloches et au bruit du canon.
Cela fini, les Électeurs et Ambassadeurs sont retournés au Romer.
L'Electeur de Mayence a remis les clés de la ville au comte de Pappenheim, qui les a rendues au magistrat, qui a fait ouvrir les portes vers les quatre lieures. Tous les ambassadeurs et
ministres étrangers sont rentrés dans la ville et sont allés faire leur compliment à l'Électeur de Cologne et aux ambassadeurs de Bavière. Chez le premier, il y a eu illumination et souper, puis bal à l'Hôtel de Ville. Il y a eu aussi des illuminations magnifiques et d'un grand goût aux hôtels de France et d'Espagne.