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CHAPITRE VII

En dehors de divers événements auxquels il fut directement mêlé, Blondel s'étend assez longuement, dans son manuscrit, sur la révolution moscovite de 1741, dont il eut connaissance pendant son séjour à Francfort. Ses correspondants de Saint-Pétersbourg, qui la lui apprirent, lui inspiraient toute confiance, et il en raconte certains détails, en les faisant précéder d'une sorte d'abrégé de l'histoire de Russie, dont nous ne croyons pas devoir nous occuper. Nous ne pouvons cependant pas passer son récit entièrement sous silence.

Le coup d'état militaire qui renversa le jeune Jvan VI, âgé de quatorze mois (I), fut accompli, comme on sait, par la fille de Pierre le Grand, devenue par suite Impératrice sous le nom d'Elisabeth. L'ambassadeur du roi Louis XV à la cour de Russie, le

(1) Anna Ivaoovua, par son lesla-nent, avait designé cet enfant pour son successeur, el avait en même temps instiliié comme Ré.jent, pendant la minorité du j''une Tsar, le comle de Biren, son favori. Celui-ci fut lui-même renversé, peu de II mps après, par Anna Lcopoldovna, la mère d'Ivan VI, qa prit le titrp de Régent», Elle avait épousé en 1739 Antoine Ulrich, duc de Brunswick- Wolfenbuitci.

marquis de La Cliétardie (1), en avait été l'un des principaux inspirateurs.

Lorsque Elisabeth fut résolue à accomplir l'acte qui allait lui donner le pouvoir, elle fit preuve d'une énergie peu commune. Dans la nuit du 5 au 6 décembre (1741), elle se rendit seule, en traîneau, aux différenles casernes de la capitale, et, haranguant les soldats du régiment de Préobrajensky : « Vous êtes mes enfants, leur dit-elle; êtes-vous disposés à mourir pour moi, s'il le faut? " Puis, prenant une croix et se mettant à genoux : « Je jure sur cette croix, ajoutât-elle, de mourir pour vous. La nation gémit sous le joug des Allemands; il faut la délivrer. » Ils jurèrent tous de la suivre. On creva les tambours pour empêcher de donner l'alarme; toutes les issues du palais furent gardées, et on arrêta le jeune Tsar, ainsi que la princesse, sa sœur, la Régente elle-même et son époux, le prince de Brunswick; on les conduisit tous à la forteresse (2) .

Pour assurer le succès de cette révolution, Elisabeth avait jugé prudent de dégarnir la capitale des régiments dont la fidélité n'était pas à toute épreuve. Aussi convint-elle avec La Ghétardie que, pour justifier le départ de ces troupes, la France pousserait la Suède à déclarer la guerre à la Russie, et que le Roi

(1) Jarqiics-Jiiachiin Trotii, marquis »le La CJit'tardie, iia(|uit le 3 octobre 1705, et iiioiiriil à ll^naa, le 1"^ lauvier 1758.

(2) Lettre du mar |uis de La Chétardie, du iii novembre 7 décembre 1741 {AJf. rt,., lUissie, t. 38, fol. 330 et suiv.)

fournirait à la future Impératrice la somme nécessaire pour s'assurer le concours des gardes Préobrajensky.

La Suède, à laquelle on avait promis la restitution, à la paix, d'une partie de la Finlande, engajfea en effet les hostilités, et la révolution éclata. Dès que le succès en fut certain, La Chétardie fit aussitôt savoir au commandant en chef de l'armée suédoise que la paix allait se conclure et que, partant, il n'y avait pas lieu de poursuivre les opérations mihtaires. Malheureusement, la nouvelle Impératrice n'eut pas connaissance de cette démarche de La Chétardie, et, alors que celui-ci arrêtait brusquement l'armée suédoise, les troupes russes, ne recevant pas de contre-ordre, continuèrent à aller de l'avant. Attaqués ainsi à l'improviste, les Suédois essuyèrent une défaite des plus sanglantes, qui souleva une telle indignation dans leur pays, que leur Roi réclama et obtint du roi de France le rappel de La Chétardie, tenu pour responsable de ce désastre.

Blondel insiste et s'étend sur le rôle, d'ailleurs bien connu, que ce ministre joua à ce moment. Il semblait, en effet, que c'était lui qui avait donné une Impératrice à la Russie. »< La czarine, écrit-il, le combla de ■ bontés et, si l'on peut dire, de familiarités. » Il avait accès chez elle à toute heure, et reçut la croix de Saint-André, garnie de diamants de la plus grande valeur, ainsi que d'autres présents de prix.

Lorsqu'il lui annonça son départ, Elisabeth eut

peine à dominer son émotion ; elle essaya vainement de le retenir, et, n'ayant pu y parvenir, elle dépêcha sur-le-champ un courrier au roi de France, pour le supplier de lui rendre le ministre qu'elle aimait et qui avait toute sa confiance.

liOuis XV céda à ces pressantes solhcitations, et ce fut Blondel qu'on chargea de prévenir La Chétardie, qu'il eût à reprendre le chemin de Saint- Pétersbourg; il lui fit remettre en même temps de nouvelles lettres de créance. L'ambassadeur reçut son contre-ordre à Dresde, en cours de route; mais, comme il tenait essentiellement à passer quelques jours en France, pour y faire sa cour au Roi, il n'en continua pas moins son voyage, et se borna à écrire à la Tsarine pour lui témoigner la joie que lui causait la perspective de la revoir bientôt. Il eut même la témérité d'ajouter qu'il espérait bien ne plus retrouver à sa cour le comte Bestouscheff, son premier ministre, dont il l'avait déjà maintes fois priée de se séparer.

Son attitude d'ailleurs, soit à Dresde, où il se rencontra avec le comte de Briihl, ami de Bestouscheff, soit à la cour de Versailles, était si hautaine et arrogante, il affichait si ouvertement ses sentiments d'hostilité à l'égard de Bestouscheff, et donnait si bien à entendre qu'il avait lui-même obtenu les faveurs de l'Impératrice, que ses propos, répétés à Saint- Pétersbourg, parvinrent aux oreilles du premier ministre, qui résolut de se venger. Voici comment :

Il paraît que, pendant son court séjour en France, La Chétardie avait débauché une fille dont il était amoureux. " Il l'envoya à Mayence, dit Blondel, accompafynée d'un de ses secrétaires, me marquant que c'était une dame de considération, qui avait de très grandes prétentions à Saint- Pétersbourjj^, et à laquelle il ne pourrait rendre des services que lorsqu'il y serait arrivé lui-même. Oblifjé de revenir par la Suède, il me la recommandait instamment. Je logeai chez moy ces deux personnages, pour lesquels j'eus toutes sortes d'égards. Enfin, au bout de deux mois, en partant de Stockholm, il leur envoya l'ordre et l'argent pour se rendre à Dresde, d'où ils continueraient leur route en Russie. »

Ayant appris par les gazettes le retour de son amant à Saint-Pétersbourg, « cette fille lui écrivit qu'elle était à Dresde depuis longtemps, et n'y avait trouvé ni lettre ni argent. La Chétardie lui répondit de prendre patience, mais qu'il ne pouvait la faire venir avant d'avoir fait chasser le comte de Bestouscheff, et qu'il en avait un moyen certain... Impatientée, elle lui écrivit qu'elle était bien malheureuse d'avoir ajouté foi à ses promesses, qu'elle voyait clairement qu'il avait recommencé son commerce avec la czarine... Il lui répondit qu'il était bien éloigné d'avoir aucun commerce avec cette princesse, que c'était une louve, une Messaline, dont le lempérament épuiserait tous les Russes, qu'elle avait alors

pour amant le comte de Razoumovsky, qu'au surplus il aimait trop sa santé pour risquer la v. . . »

Bestouscheff, qui épiait lous les mouvements de La Chétardie, intercepta cette lettre si injurieuse pour l'Impératrice et la lui communiqua. Elisabeth entra alors dans une telle fureur, qu'elle voulut, séance tenante, faire arrêter l'ambassadeur et l'envoyer en Sibérie. Mais, réfléchissant sans doute aux conséquences que pouvait entraîner l'arrestation du représentant du Roi, elle se contenta de le chasser. Le général Ouschakoff et son adjudant reçurent l'ordre de se rendre à l'hotcl de La Chétardie et de lui signifier qu'il eût dans les deux heures à quitter sa résidence. On sait le reste. La Chétardie fut reconduit à la frontière, on lui enleva ses décorations, les portraits et toutes les pierreries qui lui avaient été donnés, et on les lui jeta aux pieds en signe de mépris (1).

Notre manuscrit ne contient pas de plus amples renseignements sur la Russie.

Bien qu'on connaisse peu de chose en ce qui touche la personne privée de Blondel, il semble toutefois qu'à

(1) Blonilol déclare teoir tous ces détails du conile de Brack, qu'il avait counu à Vicuae. et (|iii éiait alnrs fuvoyé de Suède eu Itussie. I>aus son remarquable oinrage sur Louis XV et Klisab'ili, M. Vandal ii"explii|ue pas exactemeut de la même maulère les ia<'i(leiils qui amenèrent le dipurt de La Chétardie 11 n'y est aucunemeul question de la tille dont parle noire mauu-ifni, ui de sa letire. Hestousrlifff seiail, d'après lui, parvenu <i s'emparer du chitFre diplomatique de ramba>8adeur, dout cerlaiues leitres adressées à N'ersailles à propos de rim|iératrico auraient été saisies et mise» sous les yeux d'Élisabeih.

l'aide de ses écrits, on puisse, dans une certaine mesure, reconstituer le caractère et apprécier la valeur de l'homme.

Le ton de ses anecdotes, l'étude de sa correspondance politique donnent l'impression d'un esprit vif et plutôt caustique, d'une humeur et d'un caractère enjoués. Sa conversation devait être intéressante, amusante et variée. Nous ne croyons pas qu'il ait été jamais choqué des gauloiseries ni même des plaisanteries les plus risquées, car il ne détestait pas les propos gaillards.

Cette légèreté d'allures, néanmoins, ne l'empêchait pas, dans les délicates affaires qu'il eut à traiter au cours de sa carrière, de se montrer à la hauteur des importantes missions qui lui furent confiées. Son intelligence, son dévouement absolu au Roi, son activité sans cesse en éveil, son esprit d'initiative, lui acquirent la considération, l'estime, et souvent même l'amitié des souverains qu'il approcha. Tous ses écrits en témoignent. Cependant, si l'on ajoute foi à certaines annotations de la main de d'Argenson (I), que nous avons nous-mêmes vues en marge de plusieuis de ses lettres (2), il semble qu'on ait eu parfois à lui reprocher quelques excès de zèle et peut-être même de ces intempérances de langage qui étaient

(1) René-Louis Le Voyer de Pauliny, indrcjuis d'Argcusoa, né en 16't6, diri{;ea, après Ameliit, les Affaires étrangères, du 28 novembre 1744 au 3 janvier 1747, et mourut <'ii 1757.

{;i)Aff. étr., Mayence, notam'neiii t. 4.'), fol, 243, 292, 293, 381, etc.

assez dans son caractère. A la vérité, on peut se demander si la sévérité souvent excessive de ces observations ne laisserait pas soupçonner chez leur auteur une sorte de parti pris.

Dans tous les cas, ce qui est positif, c'est que Blondel a laissé un nom dans la diplomatie; il y a joué un rôle toujours important et souvent considérable; ses mémoires politiques et sa correspondance dénotent une grande hauteur de vues, il a rendu les plus grands services à son pays et, à ces différents titres, il est tout à fait digne de figurer parmi les hommes les plus distingués de son temps.

N» 1 Description du manuscrit de Blondet.

Ce manuscrit est en deux volumes in-4'' et porte à la Bibliothèque nationale (département des manuscrits) les numéros 349 et 350 (F. fr., Nouv. acq.)- ^ ^ conservé son ancienne reliure en veau plein et ses tranches autrefois rouges. Les gardes sont en gros papier marbré, de l'époque. Le dos de chaque volume comprend trois parties en lettres dorées : la première, Anecdotes de Blondel; la seconde, le numéro du tome, et la troisième, les titres des différentes parties de l'ouvrage, savoir : pour le premier volume, Espayne, Hannover et Thurin, et pour le second volume, Mayence, Manheim et Diète d'élec. de l'emp. Charles VI.

Le premier volume comprend 698 pages, et le second 601, sans compter les tables qui figurent en tête de chacun de ces volumes.

Sur la garde intérieure du premier volume est écrit au crayon : Acquis du sieur Wasmonth, rue Saint- Patrice, le 16 décembre 1845. Plusieurs feuillets précédant le texte contiennent quehjues renseijjnements sur Blondel et sa famille. Sur l'un d'eux se trouve la mention suivante : Ce livre appartient à mon frère, demeurant rue Miromesn l, faubourg Saint- Honoré, n" 12. Un autre feuillet contient, sans qu'on puisse

s'expliquer pourquoi, une ffénôalofjie de la descendance de Louis XIII et d'Anne d'Autriche.

On y trouve éjfalement une circulaire imprimée de l'Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, adressée à M. Barabé, membre de cette académie, à la date du 13 février 1860. puis enfin une note manuscrite de Blondel, dans laquelle il fait allusion à son fils, ainsi qu'une découpure d'un article du journal Le Nouvelliste, si{>né Vergnaud, du 25 janvier 18(30, relatif à l'annexion de la Savoie.

Fonction de la barrette, q7/i eut lieu en 1729 à Turin, à t occasion de l'éléuation de Mgr Ferrero, archevêque d'Alexandrie^ à la diynité de cardinal.

Lorsque le cardinal Ferrero, dont il est question dans cette fonction, eut reçu par le courrier du Pape la calotte, il s'abstint de la mettre jusqu'au jour de la fonction de la barrette.

Il est aussi à remarquer qu'il n'a point reçu la calotte de la main du Roy, comme il se pratique en France.

Lorsqu'on eut avis que le Gamérier d'honneur du Pape, portant la bairette, était arrivé dans les Etats du roy de Sardaigne, le Cardinal nommé lui envoya à deux lieues de la ville de Turin un carrosse à six chevaux, avec son écuyer, et l'invita à venir loger chez luy, ce que le Gamérier accepta, ayant demeuré, durant tout son séjour à Turin, chez le dit Gardinal.

Au jour fixé par Sa Majesté, le Sous-introducteur s'étant rendu chez 1 Introducteur des auïbassadeurs, ils montèrent ensemble dans un carrosse à six de Sa Majesté, suivis de quatre valets-de-pied qui accompagnaient aux portières, le Sous-introducteur sur le devant, et se rendirent à la maison du Gardinal.

Ils furent reçus, à la descente du carrosse, par les gentilshommes du Cardinal, et le Cainérier d'honneur se trouva au haut de Tescalier d'honneur, en habit de cérémonie : après les compliments réciproques, l'Introducteur prit la main dessus le Camérier, pour passer dans l'appartement du Cardinal, qui vint au devant d eux dans la première salle, et qui les reçut ensuite dans sa chambre d'audience, sous le dais, snvoir :

Le Cardinal seul, à la place d'honneur, y ayant vis-à-vis deux chaises égales à celles du Cardinal; l'Introducteur prit la première, et le Camérier la seconde, n'y ayant personne d'autre dans la dite chambre.

Le Cardinal était avec ses habits épiscopaux, et le Camérier d'honneur avec ceux où il devait paraître à l'audience du Roy; l'Introducteur et le Sous-introducteur dans leurs habits ordinaires.

Après les compliments ordinaires, l'Introducteur invita à descendre pour aller à la fonction. Le Cardinal prit la première place dans le carrosse du Roy, le Camérier d'honneur la seconde; l'Introducteur lui faisant les honneurs du carrosse prit la troisième, vis-à-vis le Cardinal. Les autres places du dit carrosse furent occupées par les personnes les plus distinguées de la suite du Cardinal. Ils partirent de l'hôtel du Cardinal; le carrosse de l'Introducteur précédait celuy du Roy.

Trois carrosses à six du Cardinal suivaient : dans le premier, à la première place était le Sous-introducteur, et les autres étaient occupées par les personnes du cortège et de la famille noble du Cardinal.

Vingt valets de pied du Cardinal précédaient le carrosse du Roy deux à deux, le decan (I) des dits valets de pied du Cardinal marchait aux roues de devant du carrosse du Roy et des valets de pied du Roy étaient aux portières.

Dans cet ordre, ils se rendirent au palais du Roy. La garde, ainsi que la garde de la porte ne prirent point les armes, parce

(1) Doyen ou chef des valets de pied (Voy. Dicl. de Trcvoux.)

318 UN DIPLOMATE AU U I X- Il UIÏ lEME SIECLE

que c'est un Cardinal sujet. Le Cardinal fut conduit d'abord dans la salle destinée aux ambassadeurs, où il fut servi de toutes sortes de rafraicliissements, ainsi que son cortè{{e.

Pendant ce temps, l'Introducteur et le Sous-introducteur montèrent à l'appartement du Roy pour demandera Sa Majesté si elle voulait donner audience au Camérier d honneur. Ayant reçu l'ordre du Uoy, le Sous-introducteur alla seul prendre le Camérier d'honneur, qui était avec le Cardinal et le conduisit à rap[)artement du Hoy.

L'introducteur reprit le dit Camérier à la porte de la salle d'audience, et, lui donnant la main, ils entrèrent dans le cabinet de Sa Majesté, à laquelle le dit Camérier fit son compliment, et lui présenta le bref du Pape.

L'audience du Roy finie, on monta à l'appartement de M. le prince de Piémont qui donna de même audience au dit Camérier, qui présenta aussi à Son Altesse Royale un autre bref; après quoy l'Introducteur accompagna le Camérier d'honneur jusqu'à l'endroit où il l'avait reçu; et le Sous-introducteur conduisit le dit Camérier à la chapelle du Roy, où il devait préparer les choses nécessaires pour la cérémonie de la barrette.

Pendant ce temps-là, l'Introducteur retourna joindre le Cardinal, lequel, vers la fin de la messe de Sa Majesté, s'achemina avec son cortège vers la chapelle, dans l'ordre suivant :

La livrée de l'Introducteur et du Sous-introducteur précédait celle du Cardinal et marchait deux à deux. Ensuite le Sous-introducteur, qui était suivi de tous ceux qui faisaient cortège au Cardinal, qui suivait après, ayant à sa gauche l'Introducteur, sur la même ligne. La queue du Cardinal était portée par son caudataire, et le Cardinal tenait en mains sa barrette noire, n'ayant pas encore sur la tête sa calotte rouge, qu'il ne mit qu'après la fonction de la dite barrette.

Quand on commença à chanter le Domine satinim fac reyem, qu'on a coutume de dire à la fin de la messe du Roy, le cortè{fe de Son Eminence commença à entrer par la {jrande porte de la chapelle et se mit à côté. Le caudataire laissa aller

la queue du Cardinal, et, dans l'intérieur de la porte de la chapelle, Son Éminence fut reçue par le Grand-maitre des cérémonies qui marcha devant elle; l'Introducteur des ambassadeurs conservant toujours la gauche du Cardinal.

Lorsque le Cardinal entra, le Roy était debout sur Vestrada de son prie-Dieu. Le Cardinal passa à la gauche de la dite estrada, faisant une révérence à l'autel et une autre à Sa Majesté. Après quoy il se mit à genoux sur un coussin qu'on plaça à la gauche et en dehors de Vestrada. Un moment après, il se releva, ayant toujours l'Introducteur à sa gauche.

Dans cet instant, le Camérier d'honneur, avec son habit de fonction, qui est rouge avec un capuchon, alla prendre le bref du Pape, qui était sur une table qu'on avait dressée exprès, et après avoir fait les révérences d'usage, il le présenta à Sa Majesté dans un bassin de vermeil du côté droit. Sa Majesté le prit et le présenta à l'Introducteur qui le remit au secrétaire du Cardinal, lequel en fit la lecture tout haut, en présence du Roy et de toute la cour.

Après la lecture du bref, le Camérier, accompagné du Sousintroducteur, alla prendre la barrette et la présenta à Sa Majesté, pareillement dans un bassin de vermeil.

Le Roy. ayant pris la barrette, se couvrit ainsi que M. le prince de Piémont, et le Cardinal étant venu s'incliner profondément aux pieds de Sa Majesté, le Roy lui mit la barrette sur la tête. Le Cardinal, l'ayant reçue, se découvrit, et le Roy pareillement, ainsi que M. le prince de Piémont.

Après cette cérémonie, le Roy et M. le prince de Piémont se rendirent dans leur appartement, et le Cardinal à la sacristie pour y prendre les marques de Cardinal, lesquelles n'ont consisté, à son égard, que dans la calotte rouge, parce qu'il est d'usage en Italie que les moines ne quittent jamais l'habit de leur Ordre.

Il est à remarquer qu'en passant à la sacristie, il y fut accompagné par l'Introducteur, le Sous-introducteur et le Grand-maitre des cérémonies. Ce dernier seul le quitta à la

porte de la sacristie, et les autres restèrent toujours avec luy.

Après que le Cardinal eut mis sa calotte roujye, il s'achemina avec tout son cortèjje pour se rendre à l'appartement du Roy, afin d'y remercier Sa Majesté. Il est à remarquer qu'étant Cardinal sujet, les Cent-Suisses et les {jardes du corps ne se sont point mis en liaye et ne lui ont rendu d'autre honneur que de le saluer du chapeau en passant, sans rendre les armes.

En allant à Tappartenient du Roy, il y avait à sa {^^auche l'Introducteur, et il fut reçu par le Grand-maître des cérémonies à la porte de la salle des valets de pied du Roy, qui communique à celle des {>ardes du corps.

Dans cette première audience seulement, les laquais du Cardinal entrèrent et restèrent dans la salle des valets de pied du Roy, comme font ceux des ambassadeurs, parce que, dans toutes les autres occasions, ils doivent rester dans la salle des Suisses.

Le cortège noble du Cardinal, sçavoir ses chapelains et ses camériers, restèrent dans l'antichambre des payes du Roy, et les auties, comme le Maître de chambre, le Copier (I), l'Ecuyer, l'Auditeur et autres {>entilsliommes restèrent dans la chambre de parade où se tient toute la noblesse, et le Cardinal, précédé du Grand-maître des cérémonies, de l'Introducteur et du Camérier d'honneur, entra dans la chambre du Roy.

Le Roy était debout, découvert, près d'une table, et tous ceux qui ont les {grandes entrées y étaient.

Le Cardinal entra dans la chambre, en faisant les trois révérences d'usaj^e, et ensuite fit son compliment de remerciement à Sa Majesté sur l'honneur quelle lui avait procuré, auquel le Roy répondit fort gracieusement. Après quoy, le Cardinal sortit et alla à l'audience de M. le prince de Piémont, qui fut pareille à celle du Roy.

Si le Roy et iM. le prince de Piémont s'étaient assis ou cou-

(1) Ea italien copj'ieve, officier porlc-barrette. (Voy. Dicl. de Trévoux, .lu mol Copier)!.')

verts, alors le Cardinal se serait couvert et assis, mais seulement sur un sièffe pliant, ne suivant point en cela l'étiquette d'Espa[fne, qui donne aux cardinaux un siège égal à celui des infants.

Le Cardinal fut reconduit par les appartements du Roy comme il avait été reçu et fut ramené chez luy dans le même ordre qu'il était venu à l'audience. Ces cérémonies à l'égard de l'Introducteur et du Sous-introducteur furent les mêmes que cy-dessus.

Le même soir de la cérémonie, l'Introducteur et le Sousintroducteur se rendirent à l'hôtel du Cardinal, comme le matin, c'est-à-dire dans un carrosse du Roy et furent reçus avec les mêmes cérémonies; après quoy, ils partirent pour aller à l'audience de Mme la princesse de Piémont, le tout dans le même ordre que le matin.

Arrivés au palais, ils entrèrent dans la chambre des ambassadeurs, où on servit au Cardinal et à sa suite toutes sortes de rafraîchissements. Pendant ce temps, l'Introducteur monta à l'appartement de Son Altesse Royale pour sçavoir si elle voulait donner audience au Camérier d'honneur du Pape, qui y alla comme il avait été le matin à l'audience du Roy, et présenta à cette Princesse un bref du Pape. L'audience finie, l'Introducteur donna la main au Camérier et le reconduisit jusqu'à la porte de la chambre de parade, et le Sous-introducteur le prit et le conduisit jusqu'à la chambre où était le Cardinal.

Un moment après, l'Introducteur descendit et. dans le même ordre que le matin, il conduisit le Cardinal à l'audience de Mme la Princesse.

A la porte de la salle des valets de pied, qui communi(jue à la salle des gardes du corps. Son Eminence fut reçue par le Grand-maitre des cérémonies, et hors de la porte de Mme la Princesse, Elle fut reçue par la dame d'honneur qui 1 introduisit dans le cercle. Mme la Princesse reçut son Eminence d'abord debout, et le Cardinal, après les révérences ordinaires, luy fit

son compliment de remerciement. La Princesse luy fit si{jne de se couvrir, mais par respect il n'en fit rien.

Après (jue Son Altesse Royale eut répondu au compliment, Elle s'assit, et un valet de pied apporta un pliant sur lequel le Cardinal s'assit vis-à-vis Mme la Princesse, au centre du cercle.

Après le cercle, il fut reconduit de la manière qu'il avait été reçu et ramené chez luy comme cy-dessus.

Si la reine de Sardaijjne eût été en vie, l'audience eût été de même que celle de Mme la Princesse.

Il est à remarquer que les cardinaux ne saluent point icy les princesses.

Le jour suivant, le Cardinal alla à l'audience de M. le duc d'Aoste et des Princesses ses soeurs, dans le même ordre et avec les mêmes formalités.

Après plusieurs jours, le Camérier d'honneur prit congé du Hoy, qui le gratifia d'une pension de 500 écus romains sur les bénéfices de ses États.

Le Camérier, qui, pendant son séjour à Turin, a été défrayé aux dépens de Son Excellence, a reçu outre cela beaucoup de présents de la famille.

Le Cardinal n'a reçu de visites et n'en a rendu en forme qu'aux chevaliers de l'Annonciade et aux ministres du roy de Sardaigne.

Les chevaliers de l'Ordre ont envoyé concerter l'heure, et s'étant rendus chez Son Excellence dans un seul carrosse à deux chevaux, ils ont été reçus à la portière par les gentilshommes du Cardinal, qui leur ont fait cortège jusqu'au haut de l'escalier. Son Excellence est venue au devant, deux ou trois pas hors de la porte de la salle qui conduit à l'escalier, ne leur a point donné la main ny le pas, et, étant entré dans la salle d'audience, il les a reçus sous le dais, sur des fauteuils égaux placés diag'onalement, le Cardinal ayant le dessus. Après la visite, les chevaliers ont été reconduits comme ils avaient été reçus.

Les ministres n'ont point envoyé concerter l'heure, mais

ils ont fait seulement avertir par un de leurs domestiques qu'ils s'acheminaient pour rendre visite à Son Excellence. Ils ont été reçus par les gentilshommes du Cardinal seulement à l'escalier, et Son Excellence n'est point sortie de sa salle qui va à l'escalier. Ils ont été reçus sous le dais, dans des fauteuils égaux, mais vis-à-vis l'un de l'autre et non diagonalement.

Après la visite, ils ont été reconduits de la même manière.

Le Cardinal leur a rendu la visite aux uns et aux autres, après avoir concerté l'heure également, tant aux chevaliers qu'aux ministres. Il a été seulement avec deux carrosses à deux chevaux.

Son Excellence a été reçue par les chevaliers et par les ministres à la portière du carrosse, et Elle a été reconduite de même jusqu'aux carrosses que ces messieurs ont vu partir.

Son Excellence a rendu de même visite aux évêques qui se sont trouvés à Turin. Il est à remarquer cependant qu'Ella n'a point reçu en forme la visite desdits évêques.

Comme il n'y a point de prince du sang à Turin, on ne peut rien dire du cérémonial qui aurait été pratiqué.

Toute la noblesse a été faire compliment au Cardinal. Elle a été reçue au haut de l'escalier par quelques gentilshommes. Le Cardinal est venu au devant, jusqu'au milieu de la seconde antichambre. Il n'a point reçu la noblesse sous le dais; mais il luy a donné des fauteuils égaux au sien. La reconduite a été la même. Il rendit ensuite les visites à la noblesse indistinctement avec un seul carrosse, et chacun vint le recevoir à la portière.

Relation du baptême de Mesdames de Savoye, tenues sur les fonts, te 3 tnay 1730, par M. le prince Eugène (/e Suvoye- Soissons et Madame la princesse de Hesse-liliinfcls- liottemboury, sœur de Madame la princesse de Piémont, savoir tai-

née au nom du lioy et de la Heine, et ta cadette à celui du prince et de la princesse des Asturies.

La chapelle royale de Turin est la même que celle du Saint- Suaire; elle est à plain-pied de l'appartement du roy de Sardaigne auquel elle communique par une grande {galerie, qui fut, à cette occasion, ornée d'une tapisserie à fond d'or, à rama{;e cramoisi. Aux deux bouts de cette {jalerie, il y avait les timbales et les trompettes du roy de Sardaigne et celles des gardes du corps.

La chapelle royale était magnifiquement ornée, tant par les lustres que par l'argenterie.

Au pied des marches qui montent à l'autel, on avait élevé une estrade de deux gradins, qui s'unissaient aux marches de l'autel, qui était couvert d'un magnifique tapis de la Savonnerie.

Au milieu de l'estrade, on avait posé les fonts du baptême.

Aux deux côtés de l'estrade, on avait élevé deux buffets couverts de velours cramoisi galonné d'or, et garnis de beaucoup de vases et bassins de vermeil, sur le premier desquels on devait poser les honneurs du parrain et de la marraine, sçavoir : l'aiguière, le bassin et la serviette; et sur l'autre les honneurs des enfants, sçavoir le chrémeau, la salière et deux flambeaux.

Toute la chapelle royale était entourée de gardes du corps.

Les députés des Cours supérieures, sçavoir du Conseil de Sardaigne, du Sénat de Piémont, de la Chambre des comptes, du Corps de ville, et ceux de l'Université, tons en robes de cérémonie, eurent ordre de se rendre à la cliapelle royale à quatre heures et demie, et attendirent du côté de ri'Lpitre.

Généralement toute la noblesse fut avertie de se trouver à quatre heures aprés-niidy à l'appartement du roy de Sardai{;ne, qui est conli(ju à l'appartement de la Ueine, où se trouvaient les l*iincesses qu'on devait baptiser.

A (juatre heures et demie, M. le prince Eugène, qui loge au

palais, se rendit à l'appartement du roy de Sardaigne, accompa^jné de huit gentilshommes de la première qualité du pais, qui avaient été choisis pour lui faire cortège en cette occasion.

Il traversa la salle des Cent-Suisses, la salle des gardes du corps, l'antichambre des pages, qui formaient, dans toutes les dites salles ou antichambres, des bayes des deux côtés.

Mme la princesse de Hesse, qui fait son séjour ordinaire dans un couvent à Turin, en était sortie la veille, et se trouva dans l'appartement des Princesses; on lui nomma deux gentilshommes pour lui servir d'écuyers, et deux dames, dont la première, lui servant de dame d'honneur, lui porta la queue de sa robe pendant toute la fonction, à cause qu'elle représentait la reine de France, et la seconde pour l'accompagner.

Vers les cinq heures, le Maitre des cérémonies sortit de l'appartement des Princesses et appela les six maîtres-d'hôtel avertis pour la fonction. Étant rentrés tous ensemble dans l'appartement des Princesses où il y avait deux tables, sur l'une desquelles étaient les honneurs des parrains et marraines, et sur l'autre ceux des enfans, la gouvernante des enfans de Savoye reçut des mains du contrôleur de l'argenterie les honneurs du parrain et de la marraine, qu'elle remit au plus ancien des maitres-d'hôtel, et ceux des enfans, qu'elle remit aux autres maîtres-d'hôtel, après quoy on marcha dans l'ordre suivant :

Sçavoir, tous les valets de pied, tous les pages, toute la noblesse en hommes, qui était d'une magnificence extraordinaire; ensuite le cortège de M. le prince Eugène; ensuite les six maîtres-d'liôtel, un à un. Après, suivaient les chevaliers de l'Ordre de l'Annonciade, deux à deux; ensuite, sur une même ligne, les deux Princesses à baptiser, portées par les sous-gouvernantes; à droite, était M. le prince Eugène, et à gauche, Mme la princesse de Hesse, et, derrière les dites Princesses, la gouvernante des enfans de Savoye; un pas en arrière, à droite et à gauche, étaient deux maréchaux-des-logis des gardes du corps, commis à la garde des deux Princesses.

Ensuite suivaient {jc'nrralement toutes les dames en habit de cour, plus majfnifiques les unes que les autres en pierreries, dentelles et habits.

On traversa toutes les antichambres et les salles. Dans celle des Cent-Suisses, on battit aux champs, ainsi que dans la galerie qui communi(|ue à la chapelle royale, qui était aussi bordée des deux côtés par des bayes de Cent-Suisses. Dans cette galerie restèrent les valets de pied et les pages, suivant l'usage de cette cour.

On entra dans cet ordre dans la chapelle royale, au bruit de la symphonie et de la musique du roy de Sardaigne, qui était placée dans les tribunes. Les hommes prirent le côté de l'Evangile et il n'y eut de places marquées que pour les chevaliers de l'Ordre <le l'Annonciade, qui étaient plus près que les autres de l'autel. Les dames occupèrent le côté de l'Épitre.

Les six maîtres-d'hôtel posèrent sur les deux buffets cydessus mentionnés les honneurs du parrain et de la marraine et ceux des enfans, et restèrent auprès des buffets, sans fonction.

M. l'archevêque de Turin, Grand aumônier, était vêtu pontificalement, et assis sur le marche-pied de l'autel. Dès qu'il aperçut les Princesses, il descendit sur l'estrade et se plaça contre les fonts, où il fit la cérémonie, servi par les chapelains de la chapelle royale.

Il y avait aussi deux aumôniers du roy de Sardaigne, en rochet et manteau par-dessus, qui tenaient des flambeaux, pour présenter, lorsqu'il en serait tems, à M. le prince Eugène et à Mme la princesse de liesse, parce que l'un et l'autre représentaient des personnes royales.

On ne doit pas oublier que le roy de Sardaigne, M. et Mme la princesse de Piémont se joignirent à la fin de la marche, comme incognito, et vinrent se placer dans la chapelle royale, dans le sancta sanctoriim, qui est un endroit élevé, d'où ils virent toute la fonction.

La Princesse, tenue au nom du lloy et de la Reine, fut nom-

mée Marie-Lonise-Gabrielle, et celle à celui de M. et Mme la princesse des Asturies, Marie- Félicité.

La cérémonie finie, le Grand aumônier entonna le Te Deum, qui fut exécuté par la musique du Roy. Ensuite on retourna à l'appartement du roy de Sardaijjne, dans le même ordre de marche que l'on était venu à la chapelle royale.

Mémoire remis par Blondel an cardinal de Fleury et au Garde des sceaux, le 14 septembre 1731.

Tout homme d'État et zélé pour le bien public et du royaume reconnaîtra que la France est dans la situation politique la plus heureuse, délivrée d'un enchaînement d'engajfemens qui ne pouvaient que lui attirer des embarras et des dépenses qui ne lui auraient fait ni honneur ni profit; elle n'avait rien à gagner qu'un fantôme de médiation partagé honteusement pour nous avec l'Angleterre, qui sous plusieurs ministres n'a fait que trop apercevoir dans l'Europe combien elle influait dans les conseils du Roy, s'arrogeant toujours le mérite du gracieux et du bien, et chargeant la France de tout le mal. Que l'Angleterre n'a-t-elle pas dit en Espagne lors de la guerre de Sicile? Que n'a-t-elle pas répété dans cette conjoncture-ci sur la lentt'ur de l'exécution du traité de Séville? Enfin, par sa perfidie, nous avons secoué le joug, et nous sommes en état d'ouvrir les yeux sur les risques que nous avons courus et sur les moyens de rétablir nos affaires au dedans et au dehors.

Combien d'hommes et de millions il aurait coûté pour tenter d'établir don Carlos dans la succession de Parme et de Toscane contre le gré de l'Empereur? Les apparences étaientelles pour le succès, vu le nombre des troupes impériales qui sont en Italie? Combien nous auraient coûté les alliances ou les diversions contre l'Empereur? L'idée seule de la force

aurait révolté tellement la cour do Vienne, qui aurait supposé qu'on voulait la dôpouiller de toute l'Italie, qu'elle aurait jeté toutes ses forces dans cette partie de l'Curope, avec d'autant plus d'abondance, que la révolution de la Porte lui présaj^eait la tranciuillité de ce côté-là, que la jalousie des Hollandais pour la liarrière était une forte {garantie que. la diversion serait médiocre dans les Pays-lias, et que dans une (juerre sur le Rhin, elle pouvait mettre dans son parti l'Empire, où elle remarquait fort bien les alliances que nous y avons. On ne peut guère réfléchir sur ces idées, que l'on ne soit forcé de convenir que rintérêl essentiel pour l'Etat était d'éviter la guerre; nous avons gagné le fond, mais la forme semble obscurtir la gloire du Roy et du gouvernement; il s'agit aujourd'hui d'en tirer l'utile, et de ménager les moyens de faire connaître un jour à l'Europe qu'on ne doit point juger sur des ap[)arences qui cachent des résolutions que la prudence a dictées: il faut que ces moyens soient solides pour rendre un jour au Roy la considération qu'il doit avoir; il faut prévoir de loin et, en s'assurant l'état actuel tranquille, se ménager de devenir un jour l'arbitre de l'Europe; il faut les maximes d'un grand État, et ne point s'amuser à des palliatifs journaliers.

Le traité d'Utrecht doit être aujourd'hui notre système politique envers toute l'Europe; en le remplissant suivant sa teneur, aucune puissance ne peut trouver de prétexte de nous attaquer; tous les autres traités sont annulés par les dernières négociations tramées par la perfidie des Anglais, qui a entraîné les Hollandais et nous a fait perdre une partie de la confiance de nos alliés. Les Anglais ont toujours eu uioins d'intention de faire la guerre que nous; la preuve en est la retraite qu'ils ont faite lorsqu'on leur a proposé la guerre générale; ils ont connu à quelles dépenses ils seraient obligés, quels embarras ils occasionneraient. Le refuser, c'était ruiner leur crédit et leur commerce; ils auraient trop laissé entrevoir leur crainte et peutêtre leur faiblesse; ils auraient perdu l'amitié de lEspafjne, la nôtre, sans se faire un grand mérite auprès de l'Empereur.

Dans cette extrémité, ils se sont retournés avec un succès qui fait connaître que la politique agit plus sur eux que la reconnaissance, et que, quand il y va de leur intérêt, ils ne sont point esclaves des traités; cet exemple sera d'une grande considération auprès des puissances de l'Europe, peu instruites de la sincérité avec laquelle nous étions dans l'intention de remplir les engagemens, de la bonne foi avec laquelle nous nous concertions avec l'Angleterre; si elles ne s'en tiennent qu'aux apparences, sans approfondir la réalité, elles voient (jue l'Angleterre a su faire croire qu'elle seule avait eu l'intention de remplir les engagemens du traité de Séville, qu'elle n'a été retenue sur l'exécution que par la France, qui n'était point en force pour l'opération, faute de précaution pour les finances et de volonté ; elle a traité de fanfaronnades les opérations vives proposées par notre ministère; elle sentait cependant fort bien que nous étions au moins en état pour une année de remplir nos enjfageinens, mais de peur d'y être entraînée par une dépense qu'elle ne pourrait soutenir, dépense qui ruinerait son commerce, qui augmenterait les ennemis et les brigues dans le gouvernement, sans que l'utilité de la nation s'y trouvât, elle a passé par-dessus la reconnaissance qu'elle nous devait et n'a point hésité d'accorder à l'Empereur des (garanties qui ne feront jamais loi, quand l'occasion se présentera; elle a jugé que la France, vu le procédé qu'on avait à son égard, ne consoliderait jamais le traité de Vienne par son accession; il lui suffisait donc de faire cette réflexion pour être assurée qu'il resterait toujours, dans l'Europe, contre la Pragmatique, un fort parti, dont elle pourrait même profiter dans la suite; parce qu'elle suppose qu'on sera empressé de la ravoir, quand on voudra effectuer un partage, en supposant même que la France se prêterait aux stipulations du traité de Vienne; elle avait encore la gloire de se vanter dans l'Europe, et de se faire un mérite auprès de l'Empereur, en publiant que c'était elle qui avait montré le chemin ; d'ailleurs, je laisse à la prudence du lecteur à discerner si l'intérêt de l'Angleterre ne se porte

pas plutôt à favoriser l'Empereur de préférence à la France; inilôpendaniment des États du roi d'Atijyleterre en Allema{jne, qui sont une raison de nu''na{;ement, l'Empereur ne peut que médiocrement inquiéter ces insulaires, tant par terre que par mer; ainsi l'aj^randissement de l'Empereur n'y est que très peu préjudiciable, tant qu'il ne sera point à portée d'avoir une marine. Qu'on considère, d'un autre côté, sa proximité, ses forces et sa marine, les ressources de la France qui sont pour elle des objets ou de jalousie ou d'inquiétude, en cas que la prospérité s'y joignit : sa politique la portera donc toujours, ou à nous tenir étroitement liés, comme elle a fait depuis nombre d'années, ou en tâchant de nous désunir de nos alliances avec l'Espafjne et avec celles que nous pourrions prendre avec l'Empeieur; on reconnaît ses maximes de politique dans tout ce qui s'est fait depuis quinze ans, où nous avons malheureusement pris l'ombre pour le corps.

L'exemple récent prouve :

!• Son ministère s'est affermi.

2° Elle a acquis un grand crédit.

3° Elle nous a désuni de l'Espa^jne.

4" Elle s'est concilié l'Empereur.

5» Elle a évité la guerre, et elle employé ses défenses à faire briller dans l'Europe les quatre points ci-dessus.

6" Nous avons le démérite de l'inaction et le soupçon de faiblesse.

7° Elle s'est assuré son commerce.

8» Elle nous laisse dans une conjoncture où elle connaît trop notre manière de penser pour en craindre le ressentiment; enfin, pour la situation journalière, elle a profité de tous les avantages réels, et on ne peut politiquement blâmer son plan. Cependant, le bien de la France y est encore plus réel, puisque c'aurait été elle qui aurait fourni aux plus grandes dépenses, qui aurait commencé une guerre dont les succès sont souvent incertains, surtout quand on est lié avec des puissances qui ne balancent point entre l'intérêt personnel et le général, et dont

la perfidie nous aurait porté de grands coups, si elle se fût manifestée; les opérations commencées, l'Angleterre a pour barrière la mer; l'Empereur n'a point de marine; la France a des places, des fleuves, des montagnes; l'Empereur a des troupes, de l'artillerie; ainsi, les risques ou les succès pouvaient être égaux entre la France et l'Empereur, surtout quand on considère qu'il faut que l'offenseur soit supérieur au défenseur. Pour profiter de cette circonstance, il parait qu'il s'agit présentement d'en retirer l'utilité actuelle et l'honneur pour l'avenii'; l'utilité, en réduisant les dépenses superflues, en faisant fleurir le commerce, en disciplinant ses troupes, en tenant ses magasins fournis; s'ils ne servent pas les premières années, au moins maintiendront- ils l'abondance dans le royaume, dans le cas de quelque disette, et ils seront toujours prêts dans l'événement; en témoignant plus de vigueur au dedans et au dehors, ce qui nous fera respecter, car les variations intérieures discréditent chez l'étranger; il faut tâcher et s'étudier à prendre un bon parti, mais, une fois pris, il faut le soutenir et n'y admettre que très peu de tempérament.

A l'égard de l'honneur pour l'avenir, en formant un plan fixe sur l'événement qui fait l'objet de toute l'Europe, ce n'est point trop présumer que de donner pour certain le concours de l'Espagne, du roy de Sardaigne, celui de plusieurs princes d'Allemagne, la disposition des peuples de l'Italie. Les apparences sont aussi que l'Angleterre et la Hollande ne verront point avec indifférence un arrangement général, et qu'ils chercheront, quand l'occasion se présentera, d'y partager l'honneur et même l'utilité, puisqu'il y en a pour ces puissances, qu'il faut ménager sans leur laisser apercevoir notre ressentiment qu'il faut étouffer, puisque nous n'avons pu le faire éclater sur-le-champ avec vigueur; ainsi, par une démonstration extérieure, il est convenable de leur faire connaître, que nous ne conservons ni rancune ni passion : il est donc utile d'y tenir des ambassadeurs, de même qu'à Vienne et chez tous les princes d'Allemagne, et dans le nord, où il

332 UN DIPI.OMATE Al) DIX-rUTITIEMR SIECLE

faut rottancher des subsides, si les enf>agemens sont finis, cn{;a{;emens qui ont rtô pris pins par complaisance pour l'Anyleterre que pour une utilité constante à la Krance. I^es ministres du Roy rendront compte de tout ce qu'ils apercevront, s'attacheront à une plus {grande représentation, parce que cela influe sur rétranp,er, (jue cela concilie les esprits, que la grande représentation les met à portée de jujjer sainement des dispositions du pays et du gouvernement; ils écouteront tout, dont ils rendront compte, répondront par des généralités capables à faire naître aux puissances le désir de nos alliances; ce qu'ils peuvent en faisant remarquer notre situation actuelle, qui nous met à portée de songer sérieusement au rétablissement de nos affaires, et de prendre des précautions contre tous les événemens. Ce n'est plus le temps de Louis XIV, où toute l'Europe croyait que la France visait à la monarchie universelle; ainsi, il est inutile que les ministres, dans les cours étrangères, s'efforcent à persuader que nous ne voulons point la guerre; on n'en est que trop convaincu; au contraire, il faut (ju'ils parlent haut, en disant que le Roy effectivement contribuera toujours à la pacification, mais qu'il s'opposera toujours vigoureusement à la moindre atteinte qu'on donnera à la balance en général et à ses intérêts en particulier; il ne faudra, pour le persuader, que laisser entretenir nos forces, qui doivent moins consister en ostentation qu'en réalité, puisque la véritable grandeur du Prince sont des troupes disciplinées et une formidable marine, qui ne doit point rester oisive pendant la paix et que l'on doit augmenter à l'augmentation du commeice. Ce plan ne peut produire que de bons effets.

1" La Suède et le Danomarck soupçonneront <jue nous continuons à jouer un rôle dans l'Europe, en voyant que nous tenons des ministres dans ces principales cours, dont ils croyent présentement que nous avons lieu de nous plaindre; les princes d'Allemagne penseront de même et chacun cherchera à nous ménager, puisqu'il se persuadera aisément c|ue les yrandes affaires ne peuvent se conclure sans le concours du Roy.

2" Nos ministres seront é(>alement recherchés et caressés à Vienne, à Londres et à la Haye; ce sera autant de motifs de jalousie respectivement à chaque cour, qui soupçonnera qu'il y a quelque négociation qui se trame, dont son allié ne Tinforme point. Ce n'est cependant pas là qu'il faut lier la partie principale. Les cours de Suède, de Danemarck, d'Angleterre, la Hollande et les princes d'Allemagne viendront partie nécessaire avec le temps, plus par intérêt particulier que par inclination.

La négociation secrète doit être à Madrid et à Turin, où l'on peut tenir des ambassadeurs pour la représentation, mais aussi des ministres de second, ordre, qui travaillent avec zèle, et qui ayent seuls le secret.

La reine d Espagne n'a pas trouvé dans ses alliés de Séville la force et peut-être la disposition à remplir ses désirs; on lui offre sans dépense et sans frais l'établissement de son fils et l'introduction des troupes espagnoles; elle ne sacrifie qu'une garantie qu'elle a déjà faite et qui est éloignée; elle peut jouir d'un avantage actuel; on ne peut la blâmer d'en profiter, tant pour la possession réelle qui fait son objet principal depuis quinze ans, que parce que l'intérêt et l'honneur de l'Espagne y est conforme, et que, par là, elle est délivrée du reproche qu'on lui a toujours fait de sacrifier l'Espagne à ses vues particulières. Par cette démarche elle parvient à ses fins; elle et l'Espagne ne sont plus la dupe de tous les traités depuis 1717, ce qui mettait une tache sur cette monarchie, qui était hors d'état par son épuisement de se venger; elle a un pied en Italie, avantageux pour son fils, pour elle et pour l'I-ispag^ne, qui n'a jamais perdu de vue de recouvrer cette partie méridionale; elle en est plus à portée, puisi|ue, par ce petit peloton, qui sera dans les garnisons, une révolution est plus facile, d'autant que les peuples apercevront un commencement de secours qui peut dans les suites être puissamment soutenu. Si les raisons de la reine d'Espagne, du royaume d Espagne, de l'Angleterre et de la Hollande sont connues, l'Europe est encore à percevoir

celles de la cour de Vienne, à consentir à l'introduction de don Carlos et des troupes espajfnoles, et comment elle s'est désistée de ses maximes, puisqu'elle avait toujours sa{feinent réfléchi qu'un prince d'Espajjiie en Italie étail sa ruine et sa perte, et qu'il fallait toujours en éloi^jner l'introduction par des chicanes sur le moindre accident, étant à craindre que la Pra{;niatique qui fait l'objet de ses désirs n'eût jamais lieu, surtout quand la France n'y concourrait pas.

Ainsi l'Espafyne a politiquement bien fait. Il aurait été à souhaiter que le conseil en fût venu de France, ce qui aurait été le premier fondement de la néjjociation qui est à faire; l'Espagne s'y serait portée avec plus de facilité; mais le mal n'est pas sans remède, quoique les difficultés soient grandes, puisqu'une fois l'introduction faite, don Carlos et la reine d'Espagne ne peuvent avoir d'autres objets que de s'y maintenir, l'Espagne celui de recouvrer les royaumes de Naples et de Sicile; le .tout est au détriment de la succession de l'Empereur. L'Angleterre et la Hollande ont garanti la Pragmatique; ainsi elles ne doivent pas être les premières à lever le masque, quoique foncièrement elles soient résolues à ne s'assujettir aux engagemens que suivant les circonstances, mais leurs secours ne peuvent être que par des flottes ruineuses, ce qui leur fera faire des réflexions, et qui d'ailleurs seront aussi plus longtemps à venir dans la Méditerranée, que les troupes impériales à descendre du Tyrol; la seule puissance donc en force par mer et par terre, en liberté et à portée de seconder les vues de l'Espagne, pour son maintien et son agrandissement est la France; il faut y joindre le roy de Sardaigne, qui, qioiqne d'une médiocre considération dans l'Europe, est d'un grand poids en Italie, pour sa situation, ses passages, ses forces, et parce qu'il est le seul en état d'agàr dans cette partie méridionale; ses vues, ses droits sont assez connus; il n'a aucun engagement. Comme de ramener les hommes dont le ressentiment est à craindre fait partie de l'art de ré»;iier, il faut dans cette situation rejjagner secrètement l'amitié de l'Espagne, la

laisser aj<>ir suivant ses intérêts, la seconder sous main, lui faire connaître notre situation, qui n"a qu'amélioré, puisque nous ne nous sommes point consumés en frais inutiles, quoique nos objets et les vues soient remplis; la convaincre que nous n'avons d'enjfayement qu'avec elle, pour son ajjrandissement; concerter avec elle les avantajfes qui seront à présenter au roi de Sardai^ne, capables de le déterminer et de satisfaire son ambition; pour regajjner la confiance de l'Espafjne, il faut lui avouer qu'effectivement nous avons toujours désiré la paix, que nous avons longtemps espéré des né^jociations, que cependant nous ne les avons point voulu accepter au prix des An,o^lais, ce qui nous aurait été facile, mais que nous avions garde de nous prêter à des conditions préjudiciables aux intérêts futurs de l'Espagne, et que nous avons mieux aimé laisser aux An};lais le prétendu bonneur du présent, que de nous attirer des reprocbes pour l'avenir, tant parce que nous leur aurions manqué aujourd bui, si nous eussions eu le même procédé, que parce qu'à la mort de l'Empereur nous aurions encore témoigné une seconde mauvaise foi, qui nous aurait aliéné toute lEurope et ne nous aurait jamais permis de faire des alliances. Nous pouvons dire que nous avons cru imposer à l'Empereur par la forte alliance de Séville; que c'est la raison pour la(juelle nous avons négocié; que nous nous sommes trompés; (jue, dans cet intervalle, l'Italie a été inondée de troupes allemandes; que, vu la situation du royaume, nous avons craint dans le commencement d'augmenter nos dépenses, de n'être pas en état de les soutenir, que cependant, plutôt que de mancjuer à l'Espagne, quoique le succès fût douteux, nous étions résolus de basarder tout; que nous l'avons proposé au mois de février; que c'est ce qui a précipité la négociation des Anglais à Vienne; toutes ces cboses sont trop connues pour ne les pas avouer avec confiance; c'est le moyen de nous ravoir celle de TEspagne, que de lui parler avec une certaine fran cbise, qui ne lui déguise pas même que le traité de Séville a été formé pour la tirer d entre les bras de l'Empereur, et que

malheureusement nous n'avions pas assez concerte'" à approfondir les moyens de l'effectuer, ne songeant alors quau remède du mal plus ur{jent. Dans cette néjjociation, il ne faut rien précipiter, il faut sonder le temps propre à faire de pareilles ouveriures; indirectement elles peuvent mieux réussir et on ne court pas tant de risques, puis(jue, si TEspa^jne en veut faire le sacrifice à l'Empereur, ce qui n'est pas à présumer, elle ne pourra jamais au moins prouver que le ministre représentant lui eût parlé dans co sens; il est de {grande conséquence aussi d'entamer si bien la négociation que l'Espagne ne vienne pas à soupçonner que ce sont autant de pièges (|u'on lui tend pour la désunir de lEmpereur; ce n'est pas que la réflexion la ramènera aisément, il faut permettre encore à l'Espagne de nous témoijfncr sa froideur pendant quelques mois : ses plaintes ne cacheront que mieux la négociation. D'ailleurs, jusqu'à ce qu'elle ait établi don Carlos et introduit ses troupes, il lui convient de paraître livrée entièrement aux cours de Vienne et de Londres; enfin donc tout se réduit à démembrer le colosse de la succession impériale. Comme l'Espagne se persuaderait difficilement (jue nous formassions un tel projet uniquement pour ses intérêts et sans autre utilité que d'établir l'équilibre en Europe, il faut lui laisser envisager qu'en agrandissant le rov de Sardaigne par le Milanais, nous comptons avoir le duché de Savoie et le comté de Nice qui nous serviront de barrières; pour cette session, nous garantirons au roy de Sardaigne la possession du Milanais, sous la condition même de lui restituer cette cession, au cas que les armes ne prospérassent pas, et même de le dédommager des frais extraordinaires qu'il pourrait faire dans une guerre; on pourrait disposer des Pays- Bas suivant les désirs des Anglais et des Hollandais; peut-être même que le successeur de l'Empereur, à qui ces puissances donneraient leur concours poui- l'élection et la paisible possession de la succession, sera le premier à donner les mains au partage, surtout s'il a plusieurs concurrens et (|u'il ait besoin de troupes et de subsides, il ne faut pas cependant perdre de

vue les princes d'Allemagne, qu'il faut sonder et disposer à nous seconder. On ne peut trop s'attacher à nous concilier l'Espagne, qu'on trouvera très difficile, si elle a le moindre souvenir de la manière dont nous l'avons traitée depuis seize ans; il n'y a que la bonne foi, la franchise et l'espérance solide des avantages qui nous la ramène; il faut se prêter et même lui offrir tous les avantages qu'elle pourra désirer; il ne faut en faire aux autres puissances que de concert avec elle, et qu'elles soient toutes relatives au présent projet. Par un tel plan, l'Europe connaîtra un jour quels sont les ressorts de la politique, et il sera glorieux au Roy et au gouvernement d'avoir su, dans le moment actuel, éviter la guerre, qui pouvait abîmer le royaume, sans une apparence morale de succès, d'avoir su profiter de la perfidie de l'Angleterre en rétablissant l'intérieur du royaume, d'avoir formé un projet aussi grand, qui ouvrira une carrière glorieuse au Roy, qu'il sera en état de suivre si les finances sont bien dirigées; projet qui pour le présent formera une espèce de ligue défensive, qui nous assure que nous ne serons point attaqués jusqu'à l'événement de la mort de l'Empereur; projet qui vise à l'équilibre solide de l'Europe, et dont l'exécution nous assure l'alliance perpétuelle de l'Espagne, du roy de Sardaigne, de celui à qui l'on donnera les Pays-Bas, et peut-être même de celui qui succédera à 1 Empereur, puisque toutes ces puissances auront besoin de notre concours pour s'établir, et de nos forces pour se soutenir dans leurs possessions.

Le projet une fois formé, il faut le suivre exactement, et que toujours le même esprit de gouvernement et de conduite règne : expérience de pays étranger, que l'on peut demander à tous les ministres qui ont été employés au dehors.

C'est sur ce principe qu'on ose dire que la France ne trouvera jamais crédit en pays étranger, qu'on ne remarque chez elle un ministère stable, et qui soit si bien assuré qu'on prévoye que, tels événements qui puissent arriver, l'esprit du gouvernement subsistera et suivra les vues formées aujourd'hui;

338 UN DIPLOMATE AU 1) I X-ll UI T I KM K SIECLE

l'étranger craint les variations, et (|iie les clian{;ements des premiers ininisties n'occasionnent celui des projets, parce (|u'il n'est que trop ordinaire dans les hommes la différente manière de penser et les affections particulières; le ministre qui commence un plan, le suit, et sait trouver ses ressources; un autre les ignore, et rarement adopte les sentiments de son prédécesseur, soit par vanité, par amour-propre, ou par ignorance. Ce projet, uniquement formé pour le bien du royaume, la gloire du Roy, l'écjuilibre en Europe, doit être, si on le commenc(>, suivi aussi religieusenient que secrètement.

Voilà ce qui se présente de plus utile dans la conjoncture présente que les personnes éclairées du gouvernement peuvent diriger suivant leurs lumières et leurs connaissances particulières.

Mémoire remis à M. le cardinal de Fleur y et à M. le Garde des sceaux le 7 septembre 1731.

Le rov de Sardaigne a jusqu'ici fait connaître qu'il ne voulait prendre que des engagemens solides. Ainsi, il est à présumer que les démarches (|u'on fera aujourd'hui auprès de lui seront inutiles, et qu'il ne se décidera point qu'il ne voye quelle sera l'exécution des traités qui ont été faits cette armée, ce qui formera un système politique tout différent du passé, quels projets formera la France, quelle union subsistera entre elle et l'Espagne, quels événemens enfin suivront l'accomplissement des traités, puiscju'ils en pourraient occasionner où il serait très fâché de ne pas avoir sa liberté.

Il faut s'attendre (ju'il soufflera autant qu'il pourra la mésintelligence entre l'Empereur et TEspagne, de peur que ces puissances trop unies ne l'accablent. Il est probable qu'il flattera l'une et l'autre de son alliance, mais tju'il n'en cnoclnra aucune, qu'il n'aperçoive un avantage considérable ou un

danjfer imminent. Je prévois que toutes les puissances vont le rechercher; il en exige même l'extL rieur, en pressant toutes les cours de lui envoyer des ministres publics, afin d'exciter les jalousies et les méfiances; il ne rappellera le marquis de Brei de Vienne, le comte Maffei de France, le marquis d'Arvillars d'Espagne, que pour exciter ces cours à lui envoyer des ministres, et que ce renouvellement lui donne une considération. Le chevalier Ossorio serait déjà rappelé d'Angleterre, si le roy de la Grande-Bretagne n'eût nommé milordd'Essiz pour son envoyé à Turin ; il ne paraît pas cependant que ce dernier songe à son départ, puisqu'il n'a pris aucune précaution pour des meubles et une maison. Au contraire, comme le roy de Sardaigne ne permet à aucun de ses sujets de fréquenter les ministres de premier ordre, il ne tolérera la communication de quelques-uns que pour exciter les jalousies, ou pour faire lâcher des discours à même fin, ou pour sonder les dispositions de ce même ministre, en autorisant ses propres sujets à décrier son gouvernement, ou à se plaindre de lui, afin qu'on prenne plus de confiance en eux.

Je connais parfaitement sa situation; il la soutient par ses forces, ayant 17 à 18000 hommes de bonnes troupes et 10000 hommes de milices bien disciplinés; ses magasins fournis de munitions de guerre et de bouche, et ayant dans ses arsenaux en fusils, bayonnettes, épées, sabres, pistolets, de quoi armer encore 30000 hommes au moins; ayant depuis quatre ans fait faire une fonte considérable de canons, soit de campagne, soit de places, avec leurs affûts neufs; enfin ayant devant lui assez d'argent comptant pour n'être pas obligé, les deux premières années, à chercher des expédiens forcés pour subvenir aux dépenses extraordinaires.

Ses frontières sont presque ouvertes du côté du Milanais; ainsi il sera très circonspect à exécuter ponctuellement ses traités avec l'Empereur, et à ne point prendre d'engagement qu il ne voie sa partie bien liée, et en état de se soustraire au ressentiment de l'Empereur.

Si l'Empereur veut l'inquiéter, il a de quoi se défendre au moins une année, ce qui donnera le temps à la France de le secourir, tant pour remplir les garanties qu'elle lui doit, que parce qu'il n'est pas de l'intérêt du Roy et d'aucune puissance que ce Prince soit opprimé et réduit au même esclava^je que tout le reste de l'Italie.

L'Empereur en l'attaquant court plus de risques que lui, puisqu'il commencerait une guerre dont les conséquences seraient grandes; il ne connaît que trop avec quelle douleur les Italiens souffrent sa domination; il craindra encore plus aujourd'hui d'exciter la guerre, qu'il sentira au milieu de ses possessions un prince espagnol, qui, étant en état de former la première tête d'une révolution, pourrait la fomenter et déterminer la disposition des peuples. Quand l'Empereur voudra déclarer la guerre au roy de Sardaigne dans une telle situation, il ne pourra dégarnir les places où il faut pour la seule garde 50 000 hommes. Il ne pourrait donc l'attaquer qu'avec 20 ou 25000 hommes. Le roy de Sardaigne étant sur la défensive, et son pays coupé de rivières, serait supérieur en ne lui opposant que ses troupes actuelles; quelle supériorité ne gagnerait-il pas, si la France le secourait! il serait en état d'agir offensivement et de donner de grands embarras à l'Empereur.

S'il est de l'intérêt de l'Empereur de tâcher de diminuer la puissance du roy de Sardaigne, il en a un bien plus essentiel, c'est d'éviter aucun trouble dans une conjoncture, où les affaires de l'Europe ne sont pas encore assez solidement assises^ et où il peut reconnaître que les traités qu'on a faits avec lui, n'ont été conclus que par une nécessité forcée, comme il a été prouvé par l'autre mémoire; où il voit que la France n'a pris aucun parti fixe, réservant ses projets et ses forces pour une circonstance plus heureuse; enfin il doit craindre que les puissances non seulement restent armées, mais même qu'il ait la moindre guerre, puisque^ pendant son cours, s'il venait à mourir, sa Pragmatique pourrait bien n'avoir pas lieu, chacun ayant ses forces prêtes : depuis cinq ans, le roy de Sardaigne

s'est précautionné et s'est tenu armé, moins pour sa défense que pour être en état de profiter de l'occasion, en cas que les événemens lui ouvrissent un chemin à l'ambition qui le dévore avec d'autant plus de raison qu'il est presque persuadé que le Milanais, où il a des droits, ne lui peut échapper à la mort de l'Empereur. Par tous ces détails que le roy de Sardaigne connaît mieux que qui que ce soit, on peut juger quels manèges il fera pour exciter le trouble et la division, puisqu'il ne peut s'agrandir que dans cette circonstance; il ménagera cependant l'Empereur pour n'en être point inquiété ; il ne prendra aucun engagement formel avec lui, peut-être même le favorisera-t-il, moins par inclination que pour dissiper ses soupçons, et l'engager à ne pas tenir un si grand nombre de troupes sur les frontières; par cette conduite, ou les garanties qu'il a de la France et de l'Angleterre, son traité avec l'Empereur, le peu de part qu'il a pris d'ailleurs dans les négociations depuis huit ans, il a lieu de présumer que l'Empereur n'est ni en force ni en volonté de l'attaquer. Mais, en supposant le contraire, il se donnera bien de garde de faire un traité de précaution, dont le secret, pouvant n'être pas bien gardé, serait un motif à l'Empereur de lui faire éprouver son ressentiment; d'ailleurs, il ne prendra jamais confiance dans ceux qui le rechercheront, que quand il verra des projets solides, soutenus par de fortes alliances, formées par un intérêt réciproque; il ne se persuadera jamais que la France le recherche uniquement pour contribuer à ses avantages, n'ayant par devers lui aucun mérite qui l'y engage; il soupçonnera que nous sommes en crainte et que nous ne cherchons qu'une assurance ou de neutralité du côté de lltalie, ou les moyens d'y faire une diversion qui ne nous coûte pas beaucoup, et qui le laisserait en proie à la vengeance de la cour de Vienne. Mais, dira-t-on, l'Empereur pourrait bien, une fois les derniers traités exécutés, l'Italie pacifiée, avant de retirer ce qu'il a de trop de troupes dans le Milanais, les faire agir pour diminuer la puissance du roy de Sardaigne, et essayer de le dépouiller du Montferrat, de l'Alexandrin et de la Lumelline,

3V2 HN DIPLOMATE AU l) 1 X-ll [H TI EME SIECLE

afin do le contenir dans des bornes où il ne puisse rinijuiéter, et surcette réflexion le roy deSardai^jne devrait faire une alliance défensive pour ses intérêts et sa sûreté : on doit être persuadé <[ue ce Prince ne cliercliera jamais cette précaution, indépendamment qu'elle pourrait transpirer à l'Empereur; le roy de Sardai};nc est en état, comme on dit, de parer le premier choc, et nous ne devons pas, en supposant cet événement, nous lier avec lui, puisque, si le cas arrive, il ne peut nous échapper et nous l'aurons à meilleur marclié ; toute avance que nous ferons, dans le motuent présent, au roy de Sardaif^ne, ne peut que nous être nuisible; indépendamment qu'il peut en faire un mauvais usa^je auprès de l'Empereur, c'est <[ue, si l'Empereur s'aperçoit d'une intelligence trop marquée, il se résoudra moins facilement à retirer ses troupes de l'Italie, ce qui aujjmentera toujours l'irrésolution du roy de Sardaigne. D'ailleurs, il paraît que, pour recouvrer entièrement la confiance de l'Espajjne, il convient de réyler d'aboid le plan général avec elle; si elle s'aperçoit que nous avons déjà des engagemens, elle supposera que nous voulons une seconde fois lui donner la loi. Joignons à cela l'embarras où se trouverait la Erance, si, le traité fait avec le roy de Sardaigne, l'Espagne ne voulait pas lui accorder toutes les conditions qui auraient été stipulées en sa faveur; on s'attirerait un ennemi irréconciliable, et on au(jmenterait des négociations inutiles, puisqu'il n'en demanderait pas. C'est aux grandes puissances à former le projet; les petits princes y entrent ou par crainte ou par espérance, et on ne doit leur en faire la proposition directe, que quand on est presque sûr de leurs dispositions et de leur concours. Pour avoir le roy de Sardaigne, il ne faut pt)int le presser, les occasions nous le fourniront; il craint (jue nous ne garantissions la Pra{îmati(|ue, il craint la trop grande union de l'Espagne avec l'Empereur, il espère la division, il sent (|u'on ne peut partager la succession de l'Empereur sans son concours, il veut nous voir des alliances, il se joindrait encore [)lus facilement avec nous, quand il y aura moins de troupes en Italie; eiifin la nécessité peut l'obligera nous reclier-

cher pour sa sûreté; il faut tenir auprès de lui des personnes actives, qui profitent des momens favorables, ou il laissera entrevoir des craintes, ou des espérances ou des projets; pour faire une constante réconciliation avec l'Espa^jne, il faut la laisser maîtresse du plan; elle doit craindre (jue nous ne {garantissions la Pra{jmatique, elle a besoin de nous si elle veut recouvrer une partie de l'Italie, pour soutenir don Carlos et contenir les Anglais; ainsi, après quelque interruption, elle sera la première, si elle consulte ses intérêts, à faire les avances et à éviter que nous fassions aussi notre traité avec TEmpereur, lequel, si une fois il est bors d'espérance d avoir des enfans, pourrait bien nous faire des propositions pour assurer sa succession; et en ce cas, les intérêts du roy de Sardaifjne et nos alliances avec lui nous seraient fort à cbarye.

J'ose encore ajouter que le ruv de Sardaigne a une telle idée de la France, et si peu de confiance dans le gouvernement, qu'on doit être persuadé que, dans une nécessité forcée entre 1 Em pereur et la France, il donnerait sa préférence à lEmpereur.

J'en juge sur les propres discours des deux ministres, qui, en s'étonnant que le roy de Sardaigne n'ait pas pesé plus longtemps la proposition d'une alliance défensive, n'ont cessé de me répéter : « Donnez- nous la foi, faites-nous naître la confiance, et nous nous faisons forts de vous aplanir tout ce que vous trouvez dans votre chemin. »

Le premier mémoire touche cet article, mais on le connaîtra encore mieux en parcourant toutes les dépêches qui ont été écrites depuis quatre ans.

Mémoire chiffré envoyé par Blnndelà M. le Garde des sceaux^ avec la lettre du 20 octobre 1731.

Pour satisfaire à mon devoir et à la vérité, il faut que je vous découvre le rideau d'une scène aussi monstrueuse que

344 UN DIPLOMATE AD I» IX-Il UITI KM K SIECLE

scandaleuse, qui n'a point été l'effet d'un dan^jer imminent, ni d'une nécessité urjfcnte, mais de la veujjeance des ministres qui avaient été menacés, (jui se croyaient perdus et qui ont abusé de la bonté, de la timidité et de l'amour- propre de leur maître, pour lui faire faire une démarche si éclatante qu'il ne pût en revenir, qui leur concilierait la confiance la plus intime, en même tems qu'elle les soustrairait aux cliàtimenis peutêtre trop mérités, et dont ils étaient menacés, et enfin qui les affermit pour toujours dans leur crédit et dans leur autorité. Le roy 'V^ictor n'est pas fol, il a témoigné le contraire à l'occasion de son arrêt, où il a parlé en héros, tant aux officiers qu'aux grenadiers. Il n'a eu de faiblesse que lorsqu'on l'a arraché indignement des bras de sa femme qu'il tenait étroitement embrassée. Son retour en Piémont n'est point qu'il eût dessein de remonter sur le trône ; il prétendait seulement obliger par sa présence son fils à suivre ses projets et ses conseils, dans les affaires principalement de la péréquation, qu'il croyait un chef-d'œuvre, et pour laquelle il avait tant travaillé et dépensé sept millions; il supposait avoir toujours conservé sur son fils l'autorité de père et de souverain, il se fondait sur le même caractère de tendresse de ce fils, sur son respect, sur sa reconnaissance; il était persuadé que par sa présence il contiendrait les ministres qui étaient ses propres créatures, etqu il les intimiderait par ses menaces, et qu'il les porterait à suivre ses volontés; après quelque séjour à Rlontcalier, connaissant qu'on n'avait nul égard à ses conseils, et comme il est d'un tempérament violent que la résistance enflamme, il a commencé à fulminer contre ces ministres, qu'il a traités avec la dernière hauteur, avec mépris, et menacés de potence, savoir le marquis del Borgo et le marquis d'Orméa, ayant dit à ce dernier : « Je t'ai tiré du néant, malheureux, mais je t'y replongerai, tu es de race de pendus, puisque ton grand-père l'a été, et dans peu tu n'éviteras pas le même sort, qui sera la récompense de tes crimes et de tes trahisons; je te ferai voir que je suis encore le maître; mais je ne le serai que pour faire dresser quatre

potences; tu auras la tienne, et les trois autres sont pour les indijjnes conseillers de mon fils. » (On croit que les trois autres sont le marquis del Borgo, le marquis d'Aix et le Premier président.) On dit aussi le marquis d'Entraives, gendre du maréchal de Kliébinder. A tous ceux-ci les discours et les menaces ont été aussi fortes, et ils ne se sont disculpés auprès de lui, qu'en lui insinuant qu ils ne faisaient qu'obéir aux volontés de leur maître, à qui ils avaient prêté serment; sur quoi il leur répondit : « Ne me l'avez- vous pas prêté aussi"? vous en ai-je dispensé? » Il n'en fallut pas davantage pour former le complot de se soustraire aux fureurs du roy Victor : deux jours après, ils ont trouvé le moment favorable, que le roy Charles avait été dîner avec son père à Rivoli, où il avait essuyé les menaces les plus vives. C'est en quoi le roy Victor a eu une imprudence qui n'est pas pardonnable, puisqu'à la vérité il parlait à son fils, mais à son Roy; il alla jusqu'à lui dire dans la conversation, qu'il se laissait conduire par le nez, qu'il n'était qu'un coyon, et que, s'il ne gouvernait mieux, il reprendrait le gouvernement, et qu'en cas de résistance, il lui ferait sauter la cervelle; quoique le roy de Sardaigne ait été accoutumé autrefois à de pareils discours, cependant, étant devenu depuis Roy, il fut pénétré et mortifié de la réprimande et de la menace; il s'ouvrit de son chagrin à ses ministres, qui lui mirent dans la tête que le retour du roy Victor n'avait pour but que de reprendre la couronne, qu'il s'en était expliqué avec eux, que cela se rapportait à ce qu'il avait essuyé, que sa réputation au dedans et au dehors était intéressée à se maintenir, puisque, s'il y consentait, il laisserait le soupçon général de sa faiblesse et de son incapacité, et qu'il serait la risée de toute 1 Europe; qu'on ne prendrait point de confiance en lui; que, s'il hésitait à prendre une résolution vive, il répondrait devant Dieu du trouble des guerres civiles que son père ne manquerait pas de lui susciter; qu'il était à présumer qu'il ne parlerait pas si haut, qu'il n'eût déjà des alliances avec quelque puissance étrangère; que les bontés dont il honorait le marquis

3'*6 niN MPI.OMATR AU H I X- FI U IT lEM K SIÈCLE

de F()u.S(|uieri étaient un indice suffisant pour croire que le commandant de la citadelle de lurin était déjà corrompu; (ju'il fallait l'arrêter, et (|u'infaillil)lement on découvrirait quelque conspiration qu'il y avait lieu de présumer vu le caractère du roy Victor; qu'il avait peut-être déjà formé le dessein de l'empoisonner; que, pour plus grande précaution, il fallait arrêter les médecins de Cour qui avaient été à Montcalier; enfin toutes les horreurs de soupçons et de crainte ont été mises devant les yeux du roy de Sardaijjne, (|ui a été combattu, comme vous pouvez 1 imajfiner, par les sentiments naturels et par ceux de l'éducation, au point qu il a été prêt même à se démettre de la couronne, sur la seule rétlexion de l'esclandie (ju'il allait faire dans l'Europe et des reproches qu'on pourrait lui faire d'avoir manqué à tout sentiment humain. Dans cette agitation, les ministres ne l'ont pas (juitté un moment, l'ont empêché pendant quinze |Ours d aller voir son père qui le demandait journellement. Cette demande était interprétée comme un indice sûr qu'il voulait l'empoisonner; ils ont fait agir les confesseurs, ils se sont joints à eux pour lever tout scrupule devant Dieu et devant les hommes, et par motifs de religion et de politique, ils lui ont conseillé de le faire arrêter de la manière la plus indécente, manquant aux plus essentielles formalités, prévenant le rov de Sardaigne que, s'il ne suivait pas leurs conseils, ils demandaient la permission d'envoyer chercher le soir même des chevaux de poste, pour sortir des États et n'être pas la victime du raccommodement du père et du fils, qui par sa faiblesse les laisserait à la discrétion d'un fol et d'un emporté; qu'ils ne rej^retteraient à leur départ que de voir leur maître livré aux plus grands dangers, dont il aurait pu se garantir par leurs conseils. Ce dernier choc décida le roy de Sardaigne et a produit l'événement du 29 septembre, dont vous savez déjà en partie le détail; ce que je vous mande ici est positif et presque public dans Turin; je le tiens de personnes qui ont été entraînées malgré elles dans ce malheureux conseil, et il n'y a pas un homme de bon sens, qui ne plaigne

son Roy, qui ne reconnaisse qui a porté le coup, et qui ne le regarde comme innocent devant Dieu et devant les hommes, puisqu'il ne s'est décidé que par les représentations les plus saintes et les plus politiques. On lui a conseillé de rester a la Vénerie, mais le motif est que les ministres n'y tiennent que leurs créatures qui lui assurent le premier pas qu'il a fait, et qu'ils craignent que quelqu'un, se sacrifiant pour l'honneur de sa patrie et de son Koy, ne lui ouvre les yeux; car, par rapport au roy Victor, on ne lui a trouvé dans ses papiers aucun projet, aucune intelligence avec les puissances étrangères, point d argent; on n'a découvert nulle conspiration soit dans la noblesse, soit parmi les troupes, soit dans les provinces; il n'avait pas d ailleurs le cœur des sujets, puisqu'il les a toujours tyrannisés, et qu'actuellement il pressait son fils de l'imiter; ainsi tout son crime est une grande imprudence envers son fils et ses ministres, causée par son humeur violente, et qu'il n'aurait pas laissé échapper, s'il eût formé le moindre des projets dont on le soupçonne.

N« 7 Lettre de Chaiivelm à Blondel, en date du 30 octobre 1731.

Tout ce que vous me mandez rend l'événement encore plus singulier et plus malheureux. Le roy Charles est, on peut le dire, autant à plaindre que le roy Victor. Il est impossible que le fond de 1 affaire ne se démêle entièrement et ce sera un peu plus tôt ou un peu plus tard. Mais l'impossibilité de punir les personnes que l'on a d'abord proscrites comme coupables, les adoucissemens qu'ils éprouvent déjà feront bientôt découvrir le véritable principe du parti qui a été pris; vous ne sauriez trop observer, dans de pareilles circonstances, de sagesse et de discrétion, et mai'quer dans toutes les occasions au rov Charles la peine où est le Roy de le savoir dans une si fâcheuse situation. Vous avez sans doute été instruit do tons

les faux bruits quo les ennemis de la France ont cherché à répandre sur cola, en soutenant que nous avions part tantôt au projet puni, tantôt à l'événeinent arrivé. Ce sont tous bruits plutôt à laisser tomber qu'à relever; mais il est certain que la conduite qu'on a tenue à cet égard avec le royde France, petitfils du Koy arrêté, a beaucoup donné lieu à tous les mauvais et indécens propos. Il est à souliaiter que, de quelque manière que l'affaire tourne, ou pour la sévérité ou pour la clémence, le roy Charles et les ministres ayent plus d'attention à en informer dès les premiers momens, et par des courriers, afin qu'aux yeux de l'Europe ce qui l'a surprise sur la manière dont on en a usé avec le Roy, se trouve réparé comme il convient à deux princes si proches, et que tant de raisons doivent unir. Il y a toute apparence que l'Empereur voudra profiter de ce moment de commotion dans les états du roy de Sardaigne, pour s'en faire craindre et l'amener par là à ce qu'il souhaite pour sa Pragmatique; et sur la facilité qu'il trouvera dans le roy de Sardaigne, je suis fort de votre avis, de même que sur la résolution intérieure de secouer dans l'occasion le joug qu'il se sera imposé. Mais les momens et les occasions sont précieux, et ce que l'on peut apporter d'obstacles dans un premier moment, où toutes les choses ne sont pas consolidées, ne se trouve pas souvent, quand les affaires ont acquis une certaine consistance. Nous devons juger le parti pris de garantir la Pragmatique. Le marquis d'Orméa ne se croira en sûreté que par la protection qu'il jugera plus aisément trouver auprès de l'Empereur, et qui a su pour ses intérêts conseiller ce qui vient d'arriver prendra bientôt une résolution conforme moins aux vues véritables de son maître qu'aux siennes propres. Nous avions tout lieu de croire ce ministre attaché à la cour de Vienne, et ceci Ty liera encore davantage. Nous ne voyons, dans de pareilles circonstances, rien de mieux à faire que d'attendre que le roy de Sardaigne vous remette sur la même conversation par rapport à la garantie, et vous pourrez pour lors dire que l'affaire est en effet des plus importantes qu'il

puisse y avoir; qu'il faut convenir qu'elle regarde bien directement et bien essentiellement les princes d'Italie et d'Allemagne; qu'il faut avouer qu'elle est tout étrangère par rapport à la France, qui cependant ne regardera jamais d'un œil indifférent un pareil événement; qu'elle sera toujours prête à donner aux princes de l'Empire les secours qu'ils doivent attendre d'un aussi grand garant des traités de Westplialie; que tous princes d'Italie ou d'Allemagne, jaloux de leur liberté qu'ils peuvent reconnaître opprimée, trouveront dans Sa Majesté des ressources aussi fortes que solides, et que si lui, en particulier, sentait toutes les raisons et les avantages d'un refus sur les propositions qui pourraient lui être faites, vous pouvez assurer que, dans les dispositions où vous avez vu Sa Majesté, elle entrerait dans toutes les vues qui pourraient soutenir sa résistance avec toute la rigueur et les mesures les plus convenables et les plus assurées : le peu d'attention qu'a eu M. d Orméa à vous cherclier depuis votre arrivée et à vous entretenir, malgré tout ce qu'il avait dit avant votre départ de Turin, doit encore plus confirmer l'opinion où nous sommes du parti qu'il prendra de se jeter et d'attirer son maître entre les bras de l'Empereur. Ne montrez aucune défiance à ce ministre; tout au contraire paraissez le flatter et vouloir compter sur lui, et qu'il puisse croire qu'en cela vous exécutez les ordres que vous avez eus pendant votre séjour en France. Mais ne vous ouvrez sur aucune confidence, et tenez-vous-en à des propos généraux, qui seront suffisans pour lui donner lieu de parler, s'il lui venait quelqu'envie de s'ouvrir à vous. Je suis monsieur, etc.

N« 8 Lettre de Chauvelin à Blondet, en date du 6 novembre 1731.

J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez écrite le 20 de ce mois. M. le cardinal de Fleury et moi sommes parfaite-

;i50 UN lUPLOMATE Al) 1» I X 11 11 I T I E M K SIECLE

ment contents des détails (jue vous avez donnés de l'événement du 29 septembre, i;omme aussi de tout oc que vous avez dit dans l'audience ([ue le roy de Sardaip,ne vous a accordée, lorsque vous avez paru pour la première fois à la Vénerie; quand nous n'aurions pas lieu de vous croire aussi bien informé que vous l'êtes, tout ce que vous nous mandez ne laisserait pas de nous paraître vrai, d'autant plus qu'on ne fait rien parvenir au Roy, qui éclaircisse et justifie davantajje les causes et les motifs d'un événement aussi sinj^julier. Appliquez-vous à approfondir de plus en plus jusqu'aux moindres circonstances, et quand vous aurez occasion de parler au roy de Sardai{;ne, faites lui sentir, en vous exprimant avec tout le respect et tout le ménaj^jement que vous lui devez personnellement, qu'en admettant môme comme réels les malentendus et les contretems attribués soit à la nature de l'affaire, soit au secrétaire d'État, soit à l'ambassadeur, et qui ont été cause que le Roy n'a pas été informé aussi promptenient qu il devait l'être. Sa Majesté ne voit rien qui puisse empêcher que l'on ne l'instruise désormais pleinement et véritablement de ce qui a produit une résolution si extrême. Observez au reste que ce sont de ces choses qu'il faut faire sentir et non pas dire expressément.

Je suis, Monsieur, etc.

Réponse de Blondcl an Gaule des sceaux, en date du 17 novembre 1731.

Monseigneur,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur d(> m'écrire le 6 de ce mois. Le roy de Sardaijyne est de retour à la Vénerie depuis le 10. J'eus audience le 12, et je dis à ce

prince que, ayant eu lieu de reconnaître, dans les deux premières fois que j'eus l'honneur d'être à ses pieds depuis mon retour, qu'il était extrêmement peiné de l'inattention qu'avaient eue ses ministres d'expédier un courrier au Roy, à l'occasion d(; l'événement du 29 septembre, j'en avais rendu exactement compte, en exposant à Sa Majesté ses rejjrets en même temps que la situation cruelle ou il s'était trouvé, que je croyais qu'il serait bien aise d'être instruit que, par les réponses que j'avais reçues, j'avais lieu de présumer que Sa Majesté avait senti l'embarras où il s'était trouvé, et qu'EUe avait passé par-dessus la formalité qui lui était due, d'autant qu'Elle m'ordonnait de lui témoigner la peine où Elle était de le savoir dans une aussi fâcheuse situation ; il me laissa apercevoir dans ses réponses toute la joie et la satisfaction de cette assurance, qu'il regardait déjà comme le commencement de sa justification en Europe, mais je la modérai infiniment, lorsque, par manière de réflexion, et non comme un discours que j'eusse ordre de lui dire expressément, je lui ajoutai que, s'il voulait agréer les effets de mon zèle et de mon profond respect, je ne lui cacherais point l'attente où était Sa Majesté, qui au discours ci-dessus ajoutait qu'elle jugerait encore mieux de l'embarras qu'il avait eu et de la fâcheuse situation où il avait été, quand Elle aurait les éclaircissemens des motifs de l'événement, qu'Elle igiiorait jusqu'à ce moment, quoiqu'il s'agît de son grand-père; que je ne lui en parlais que par surabondance de mon très respectueux attachement à sa gloire, et que sur ce qu'il se pouvait faire que ses ministres, qui avaient manqué dans le commencement, n'en fissent de même à la fin et n'y songeassent pas; il me parut troul)lé, et il me répliqua que le comte Maffeï avait dû les donner; je lui répondis qu apparemment cet ambassadeur n'avait pas exécuté ses ordres, puisqu'on m'écrivait dans ce sens. « Mais, m'ajouta-t-il, je vous les ai dits » ; je lui répondis (jue j'avais lendu compte exactement de ce qu il m'avait fait l'honneur de me dire, savoir (jue la résolution avait été prise pour éviter le trouble dans ses Etats, y

maintenir le repos et la tranquillité, et que d'ailleurs il s'agissait de son honneur et de sa réputation; que Sa Majesté avait regardé ces discours comme dos généralités, cjuillui avait convenu de me dire dans ces premiers momens, mais que Sa Majesté supposait qu'ils seraient suivis de preuves et de plus grands éclaircissemens qui ne seraient que pour Elle; il me répondit qu'il n'en pouvait donner d'autres, parce qu'il ne lui convenait pas de divulguer bien des choses qui le rejjardaient personnellement; il lesta quelques momens interdict, me laissant apercevoir autant d'embarras que de remords; après quoi, il trancha la conversation en me demandant des nouvelles du Roy et de ses amusemens.

En sortant de l'audience, je passai chez M. le marquis del liorgo; quoique ce ministre ne m'ait jamais parlé de l'événement, parce qu'il a été au complot, je nai pas laissé de lui répéter en partie ce que je venais de dire au rov de Sardaigne. Mes discours l'ont troublé plus qu'ils n'ont fait à son maître; aussi m'a-t-il battu la campagne, de manière à le croire devenu fol, cherchant toujours des digressions hors de propos; nonobstant, je lui ai fait sentir que le moyen de réparer l'inattention qu'on avait eue à l'égard de Sa Majesté était à l'avenir de l'informer dès les premiers momens, et par des courriers, de la manière dont cette affaire finirait, soit pour la sévérité ou pour la clémence. Dans cette occasion, j'eus aussi occasion de lui parler de la Pra{;matique de l'Empereur; ainsi j'ai exécuté auprès de lui les ordres que vous me prescriviez et auquel le roy de Sardaigne ne m'a pas encore donné lieu.

Le marquis d'Orméa est si surchargé de travail et d'intrigues, qu'il ne me donne pas d'occasion de me conduire avec lui comme vous me l'ordornioz; lorsque je me présente chez lui, je le trouve toujours en conférence, et il me fait faire des excuses les plus polies; nonobstant je ferai eu sorte d'avoir de lui un jour, pour lui parler de l'interdiction de nos draps, de la convention pour les postes, de l'arrêt des faux-monnayeurs et

voleurs de grand chemin, et d'un nombre considérable d'affaires de particuliers français, qui sont de son département; et alors je lui dirai tout ce que je ne pense pas sur ce qui le regarde personnellement; peut-être même me recherchera- t-il, parce qu'il sait que M. le cardinal Gorsini et M. le cardinal de Polignac m'ont recommandé M. Valenti de Gonzague, qui va nonce à Bruxelles, que ce prélat est chargé de quelques négociations pour les affaires de Rome, que je voulais le loger, que je ne m'en suis désisté que parce que j'ai su que le roy de Sardaigne avait ordonné au gouverneur de Turin de lui donner chez lui un appartement, et que je me bornai à son passage à lui donner à diner. Le sieur Jourdan, apothicaire du roy Victor, qui a été arrêté lors de l'événement du 29 septembre et misa la citadelle de Turin, fut élargi jeudi dernier, avec restitution entière de tous ses effets; il partit pour Cône, sa patrie, où il séjournera jusqu'à nouvel ordre; il ne reste plus en prison que les médecins, qui, selon les apparences, sortiront la semaine prochaine.

Il n'y a encore aucun adoucissement au sort du roy Victor et de Mme la marquise de Spigno; au contraire, l'un et l'autre sont gardés plus étroitement; je ne serais point étonné si on les rejoignait dans peu, car le public commence à crier et à parler haut; le roy de Sardaigne et ses ministres ne sont retenus sur cette démarche que parce qu'ils craignent que cette marquise ne rende compte au roy Victor de l'indignité avec laquelle elle a été traitée depuis son arrêt, ayant été emprisonnée dans le château de Gève, où ordinairement on n'enferme que les femmes de mauvaise vie, au lieu que le roy Victor la suppose dans un couvent.

Soyez persuadé que cette cour ne peut donner aucune preuve et aucun motif de son procédé extrême, et que, plus on approfondit cet événement, plus on reconnaît combien le roy de Sardaigne a été trompé par l'idée qu'on lui a fait concevoir, et dont il n'est pas revenu, qu'il s'agissait de son honneur et de sa réputation. De lui-même il ne se portera jamais à se

354 UN DIPLOMATE AU niX-HDITIEME SIECLE

désabuser par le peu de jour (ju'il verra à se tirer d'affaire, à justifier son procédé, à réparer l'affront et l'attentat, et il aimera mieux être la victime de ses ministres et sous leur dépendance que de faire connaître à toute l'Europe qu'il s'est laissé {gouverner sur un événement aussi sin{;ulier, qu'il devait examiner avec toute l'attention et la prudence, s'ajjissant de son père. Je crois cependant qu'il ne serait pas encore impossible de trouver des expédiens. N'en serait-ce pas un, s'il lui rendait la marquise de Spifjno, s'il lui donnait le clioix de Nice ou de Gbambéry pour son séjour, avec restitution du modique revenu qu'il s'est réservé, et liberté de sortir et de se promener comme ci-devant, sous la garde bonorable d'une compagnie de gardes-du-corps, dont les officiers lui répondraient sur leur tête, et l'avertissant des moindres discours de conséquence, en lui donnant quelques (;entilsbommes pour compagnie? Si le tort et l'affront fait au roy Victor n'était pas réparé, au moins ce prince aurait-il tout ce qu'il s'est proposé dans sa retraite, savoir sa femme, de songer à son salut et de ne se mêler d'aucune affaire. D'un autre côté, le roy de Sardaigne, sous prétexte d'une marque d'honneur due au caractère du Roy sacré, serait sûr de sa personne par la garde affidée et les officiers qu'il y tiendrait, parce qu'il ne lui conviendra jamais de mettre son père en entière liberté; il pourrait alors expédier des courriers dans toutes les cours, pour informer les puissances (|ue des raisons d État et une mcessité urgente ont occasionné l'événement du 29 septembre et forcé les sentimens naturels; qu'il s'est appliqué à assurer le repos et la tranquillité de ses États, en coupant racine à tout projet qui visait au trouble, et qu'au premier moment qu'il se trouve affermi, il ne diffère point de faire connaître à toute l'Europe, qu'il n'a fait que suspendre ces mêmes sentimens naturels, et qu'il ne s'est jamais éloigné du respect, de la tendresse et de la reconnaissance qu'il lui devait; qu'il a même poussé ses égards, s'agissant de son pore, jusqu'à ne voub)ir pas seulement connaître du délit des personnes qui pouvaient avoir

adhéré à ses projets, et qu'il lui a rendu sa liberté, sa femme et même des honneurs qu'il ne s'était pas réservés. On pourrait encore amplifier et dirijjer cet expédient; mais je m'aperçois que je m'écarte, et qu'au lieu de vous exposer mes faibles idées, il s'agit de vous rendre compte.

Je n'ai point ignoré tous les faux bruits que les ennemis de la France ont répandus à l'occasion de cet événement; aussi me suis-je appliqué à envoyer des relations exactes à tous les ministres du Koy employés au dehors, afin qu'ils fussent en état de faire connaître la vérité, et je n'ai gardé le silence qu'ici, où chacun aperçoit les véritables motifs; nonobstant, je dois vous informer que ces mêmes bruits se répandent plus que jamais, parce qu'il semble que notre silence et inaction actuelle les confirme et leur donne apparence de vérité. Chacun écrit et même dit ici : il s'agit d'un Roy sacré et d'un Roy grand-père, c'est cause commune et domestique, arrêté indignement, sans sujet, sans preuve, ne s'étant trouvé aucune conspiration, aucune intelligence au dedans et au dehors, sans argent, sans troupes, sans provinces, et qui d'ailleurs n'avait pas le cœur des sujets de son fils, traité avec barbarie, par un effet de la vengeance des ministres criminels et acharnés qui environnent leur maître et ne lui laissent pas apercevoir la vérité. Chacun demande si le Roy sera insensible à cet affront; cela renouvelle les discours sur la perfidie des Anglais, et on présume que Sa Majesté pourrait offrir sa médiation, faire sortir de prison son grand-père, sous la garantie de toutes ses actions. Vous m'avez ordonné et prescrit de ne vous laisser jamais ignorer les bons et les mauvais discours. L'obéissance est ma règle; soyez seulement persuadé que je réponds à ces propos, de bouche et par écrit, tout ce que je crois le plus utile au service et à la gloire du Roy, que je présuppose toujours n'être pas encore pleinement informé du fait et des circonstances, qui est dans l'attente des éclaircissemens particuliers que lui donnera sans doute le roy de Sardaigne, et d'autres propos généraux sur le secret des résolutions et des projets des

princes, dont les particuliers ne doivent ju(;er qu'après un temps de maturité et par les effets.

Si la médiation et la {garantie du Koy était acceptée pour l'événement du !29 septembre, ce serait un commencement d'union qui retiendrait le roy de Sardaiyne sur les instances que pourra lui faire l'Empereur, et l'Empereur ne profiterait pas si aisément de Tlionneur et de l'avantage de cette circonstance.

N» 10 Quittance donnée à Blondel par l Electeur palatin.

Charles-Philippe, par la yrâce de Dieu, etc.

... Les deux états remis au sieur Blondel le 12 décembre de l'année dernière, contenant les pertes que nos domaines et nos sujets ont souffertes pendant la campagne 1735, avec le mémoire annexé, n'ayant eu d'autre but que de faire connaître à Sa Majesté Très Chrétienne combien le traité du 28 avril de la deuxième année avait été avantageux à ses finances, par les différentes espèces de denrées que nous nous étions obligé de fournir gratis à ses armées, nous nous réduisons aujourd'hui aux seuls articles susceptibles de dédommagement en vertu dudit traité, et nous nous tenons pour content et satisfait pour nous et nos sujets de un million de livres tournois que Sa Majesté Très Chrétienne a bien voulu nous accorder et ({ue nous avions leçu comptant, au moyen desquelles [sommes] nous nous chargeons de dédommager nos sujets sur toutes les espèces de pertes qu'ils ont souffertes pendant ladite campagne 1735 jus- (ju'à ce jour, comprenant toutes fournitures faites par le Pala. tinat, tous les chariots et corvées, tous les fourragemens faits par les troupes du Roy soit sur nos domaines propres soit sur nos sujets, tous les désordres, tous dégâts généralement quelconques et pillages qui ont pu être commis par les maraudeurs et autres. Enfin nous tenons quitte Sa Majesté Très Chrétienne

de toutes prétentions que nous aurions pu former soit à ces égards soit à celui des quartiers d hyver; en outre dudit million pour les choses cy-dessus spécifiées, nous reconnaissons aussi avoir reçu comptant la somme de 400 000 livres tournois, restans à payer par le traité du 28 avril 1735 des dédommafïemens de 1734 dont les t^'rmes ne devaient échoir qu'au 1" septembre et dernier décembre de cette année, lesquelles 400 000 livres Sa Majesté a bien voulu nous avancer pour subvenir à nos pressans besoins.

Au moyen des dites sommes formant ensemble 1 400000 livres, nous tenons quitte Sa Majesté Très Chrétienne de toutes prétentions généralement quelconques et de tout ce que nous aurions à répéter jusqu'à ce jour à l'occasion de la guerre, et donnons cette quittance pour générale. Ne comprenons pas cependant dans la dite somme de 1 400 000 livres la rescription donnée à notre trésorier Baud par l'intendant d'Alsace sur le trésorier de Strasbourg, pour les quarante et un mille rations de fourrages secs fournis par nos sujets au mois de may 1735 pour les troupes de Sa Majesté, laquelle sera acquittée, si elle ne l'est, indépendamment des 1 400 000 livres. Ne comprenons point non plus les fourrages livrés pour le quartier d hyver 173G, dont on fera défalcation sur ce qui en aura été rendu à nos sujets lors de l'évacuation du Hundsriick et qui sera arrêtée par le commissaire des guerres et visée par l'intendant de Metz, jusqu'au prorata de la livraison ou de la restitution, compte soit arrêté et payé soit par Sa Majesté Très Chrétienne ou par nous.

Fait à Mannheim, le...

Mémoire général sur les intérêts apparents des puissances de l'Europe an mois de novembre 1740.

Intérêts du Roy. — En même temps qu'on juge que le Roy ne peut se dispenser de remplir les engagemens du traité de

Vienne, sans s'exposer à une (juerre {jénérale, on estime que Sa Majesté doit faire tous ses efforts pour empêcher le Grand duc de Toscane de devenir Empereur. Si Sa Majesté a cet avantage, il est plus considérable que les succès heureux d'une guerre de trente années. Elle continuera par là d'être la puissance la plus considérable qu'il y ait en Europe. Son royaume ne sera plus exposé à être attaqué par une puissance également formidable par le titre et l'autorité d'un l'empereur, disposant des forces de tant de royaumes et États. Les possesseurs de la succession d'Autriche n'auront plus la même facilité de porter leurs forces, soit en Italie, soit sur le Rhin, soit dans les Pays-Bas, pour traverser la tranquillité ou les projets de Sa Majesté. Ils auront besoin de son amitié pour conserver leurs possessions, et même toute leur force dépendra, en grande partie, de la garantie du Roy. Assez occupés à conserver leur tranquillité du côté de l'Orient, où, suivant les apparences, ils n'ont plus pour longtemps de secours à espérer de la Russie, ils formeront plus difficilement des alliances offensives, soit avec les puissances maritimes, soit avec les puissances de l'Empire, puisqu'ils courraient grand risque de perdre leurs états éloignés, qu'ils ne maintiendront que par la garantie du Roy, qui cessera au moment d'une hostilité faite en conséquence d'un engagement postérieur au traité de Vienne de 1738. D'ailleurs le Roy verra toujours venir de loin l'orage qu'il pourra détourner par les négociations, puisque les princes de l'Empire ne seront plus obligés de se soumettre au réquisitoire pour le passage des troupes et les étapes, depuis les États héréditaires d'Allemagne, jusqu'aux Pays-Bas, en Italie et jusqu'au Rhin, et dont ils n'ont presque jamais reçu de payemens.

Si une guerre générale d'Empire se déclare, il n'est pas à présumer que les possesseurs de la succession d'Autriche s'y piêtent de toutes leurs forces, pour se porter au secours d'un Empereur qui ne seroit point de la famille, et qui leur a enlevé la couronne impériale.

Si l'on réussit à élire un Empereur autre que le Grand duc

de Toscane, il se trouvera dans l'Empire trois puissances en forces également jalouses les unes des autres, et lesquelles difficilement se réuniront pour contrebalancer la puissance du Roy : l'Empereur qui sera élu, d'un côté, le roy de Prusse de l'autre, et les possesseurs de la succession d'Autriche, qui ne peuvent faire un accord bien parfait, ayant des intérêts et une religion si différents.

Il faut surtout éviter la guerre, parce qu'une guerre, dans la circonstance présente, serait très préjudiciable au royaume; puisqu'indépendamment des effets d'une très mauvaise récolte, nous ne pourrions en prévoir la fin, à cause de la multiplicité des divers intérêts qui se trouvent compliqués, surtout y ayant déjà un commencement de mésintelligence entre le Roy et l'Angleterre.

Si l'on estime que la dépense de la guerre la plus courte puisse occasionner vingt millions de dépenses extraordinaires, il paraît que le Roy ne doit pas hésiter d'en sacrifier cinquante, pour faire en sorte que le Grand duc de Toscane ne soit point élu Empereur. Le bien du royaume sera actuel, mais celuy pour l'avenir sera impayable, non seulement par les considérations [ci-dessus], mais par bien d'autres qu'on supprime, pour éviter de faire ce mémoire trop long.

Intérêts du Pape. — Le Pape doit être un père commun aux catholiques, et, pourvu que la couronne impériale reste dans la catholicité, il ne doit témoigner aucune partialité; et, si son nonce à la Diète électorale se mêlait d'intrigues contraires aux viies du Roy, il seroit aisé de lui susciter des embarras, d'autant que ce ne feut être qu'avec le secours du Roy et du roy d'Espagne qu'il peut se conserver une certaine considération. D'ailleurs la cour de Rome est principalement occupée de ses prérogatives de cérémonial, et, comme l'ambassadeur du Roy exigera le sien au plus fort, et que Sa Majesté accorde la préséance au Pape, le nonce en profitera, malgré les oppositions que les luthériens et les calvinistes pourront luy faire.

Intcréts de CEmpire. — L'intérêt général de l'Kmpire est d'avoir un Empereur puissant : 1" pour maintenir l'ordre, donner force aux lois, et exécution contre les contre-venants, empêcher les vexations et les usurpations; 2" pour le garantir des entreprises de la France; 3" de l'invasion des Turcs.

Il esta remarquer que le Grand-duc de Toscane n'a nulle possession suffisante pour remplir pareils objets. Sou mariage avec l'Arciiiducliesse ne lui donne aucun État, autrement ce serait admettre une divisibilité, et par conséquent renverser la Pragmatique sanction, dont le Roy ne serait plus tenu pour la garantie, que Sa Majesté n'a donnée que dans le seul objet qu'on luy a présenté, sans admettre ny supposer aucun accessoire. L'exemple de l'empereur Ferdinand, qui fut couronné roy de Hongrie du chef de sa femme, n'est point admissible dans cette occasion : la Pragmatique sanction décide le cas d'elle-même : on doit donc tenir en garde l'Empire contre le préjugé qu'il pourroit prendre de la puissance et de la force du Grand duc de Toscane qui n'a rien par luy-même, qui ne peut être admis à aucune compossession, dont l'épouse peut luy refuser des secours, laquelle peut venir à mourir, en laissant des enfans auxquels toute la succession d'Autriche sera dévolue, ou laquelle, mourant sans enfans, sa succession passe de plein droit, par garantie du Roy, des puissances et de tout l'Empire, à la seconde Archiduchesse.

Intérêts du Collège électoral. — Le Collège électoral, en général, doit désirer de conserver ses droits et prérogatives, de ne pas voir la couronne impériale héréditaire dans une seule maison, et de partager, au moins par espérance, la gloire et le lustre du trône impérial, et de n'être point gêné dans la liberté de l'élection, d'autant que, malgré la Bulle d'or et la loi contre la corruption, chaque Électeur ne perd point de viie ses intérêts particuliers et tire des élections des avantages considérables, ce qui n'est que trop prouvé, puiscjue c'est par ce moyen que les Empereurs se trouvent dépouillés des patrimoines qui leur étaient assurés par la Rulle d'or et par les

lois, et que l'Empereur, excepté son influence dans l'Empire, n'a de revenus de l'Empire que trois ou quatre millions qu'il tire de la noblesse et des villles impériales; et, dans les cas urgents, il faut qu'il sollicite humblement les diètes de l'Empire, pour être secouru par des mois romains; et les princes particuliers, de lui fournir des contingents, et même des troupes tout armées et habillées; comme il luy est arrivé, dans la guerre de 1733, contre la France, pour les contingents, et, dans la guerre de 1737, pour des troupes et des mois romains contre les Turcs.

Intérêts des Electeurs de Mayence et de Trêves. — Les Electorats ecclésiastiques sont regardés par leurs possesseurs à peu près comme des bénéfices passagers, dont ils tirent tout l'avantage qu'ils peuvent pour eux et pour leur famille, comme honneurs, dignités, bénéfices, concessions, privilèges de la part d'un Empereur; ainsi ce sera au plus offrant des concurrens à l'Empire à leur présenter des objets capables de se les attacher. Il en sera de même des sommes que leur offriront les puissances qui voudront se concilier leurs ,voix pour le candidat (|u'elles auront choisi de préférence.

On dit que l'Électeur de Mayence s'est engagé, à son élection, de donner sa voix à celuy qui épouserait l'Archiduchesse aînée, mais si le torrent va d'un autre côté, ou qu'il trouve à faire mieux son avantage, il écoutera peu ses engagemens.

La démarche que vient de faire l'Electeur de Mayence^ en refusant de reconnaître l'Électeur Palatin pour vicaire de l'Empire et n'admettant que l'Électeur de Bavière, peut être regardée comme un manque de formalité au traité d'accommodement entre la maison Palatine et celle de Bavière, parce qu'il n'a point passé à la Diète de Ratisbonne; mais s'il est à supposer qu'il a consulté quelque inclination, il ne paraîtrait pas qu'il fût pour le Grand-duc de Toscane, lequel, dans la nécessité du vicariat, aurait admis de préférence l'Électeur Palatin au lieu de l'Électeur de Bavière, qu'il doit regarder comme son ennemi et son antagoniste. Il se peut aussi que

l'Electeur de Mayence se soit conduit par les impulsions du roy de Prusse qui aura craint de voir le vicariat entre les mains de la maison Palatine, à cause de Berg et de Juliers.

Il est à remarquer que l'Electeur de Mayence a eu du feu Empereur, à l'occasion de la dernière {][uerre, de l'argent comptant, et pour sa laniille le titre de comte, et, une année après, des terres en Hongrie ou en Silésie, du revenu de sept à huit mille florins, pour former la dite comté effective; d'un autre côté, le roy de l*russe a donné au neveu de l'Electeur de Trêves un bénéfice, c|ui était à sa nomination dans le duché de Clèvcs ou dans le comté de la Marck, qui vaut quarante mille livres de rente.

On peut conclure sur ces deux Électeurs, qu'il y a moyen de les gagner, en employant d'un côté les bienfaits, et leur faisant comprendre, d'un autre, que, pour le bien de leur Électorat, limitrophe de la France, il est de leur intérêt d'avoir des égards pour Sa Majesté de préférence aux puissances maritimes, dont ils n'ont également rien à craindre ny à espérer.

Intérêts (les Électeurs Palatin^ <le Bavière et de Cologne. — Les voix de ces trois Électeurs paroissent réunies, bien que l'Électeur de Bavière ait éprouvé dans plusieurs occasions que le chancelier Palatin et les ministres de Cologne sont « Autrichiens » et qu'ils ont reçu des grâces et des titres du défunt Empereur. Sur la remontrance qu'il en fit à son frère, il y a trois ans, il se brouilla avec luy, mais l'union parait rétablie, puisque l'Électeur de Cologne vient de se rendre à Munich et qu'il y restera jusqu'au :23 du mois prochain.

A l'égard du chancelier Palatin, l'Électeur de Bavière le fait observer de près par le comte de Leinsheim, qu'il vient de renvoyer à Mannheim; car tout le reste du ministère l^alatin est « bavarois », et c'est moy qui ay fait le raccommodement du baron de Kagueneck avec la cour de Bavière. Ce même baron est nommé, de la part de l'Electeur Palatin, ambassadeur pour le représenter à la Uiète d'élection.

La politique des Empereurs de la maison d'Autriclie a été de ne réunir à l'Empire aucun des fiefs vacants, de peur qu'une réunion successive d'États ne fournisse suffisamment des revenus pour soutenir le lustre de la dignité et de la couronne impériale et afin d'obliger l'Empire de ne choisir que dans leur maison un Empereur.

Intérêts de Bacière. — Cette ruse et le peu d'Etats que possède l'Électeur de Bavière, au cas qu'il serait élu Empereur, ne lui donnera guère moyen de soutenir avec splendeur la dignité impériale jusqu'à ce qu'il ait réuni quelques vacances à ses possessions ou à celles de sa famille. Il aura besoin d'être aidé de secours extraordinaires de l'Empire et des puissances étrangères qui le favoriseront; c'est un calcul à faire avec luy, sur lequel il faudra qu'il s'explique.

Peut-être pourra-t-il se concilier le roy de Prusse par un accommodement sur Berg et Juliers.

A ce sujet, je dois observer que si la couronne impériale sort de la maison d'Autriche ou de ses représentans, on pourra voir le cas des jugements de cette affaire que demanderont les maisons de Saxe et Palatine ; jugemens que la maison d'Autriche n'aurait jamais fait, car elle s'était chargée, au moyen de certaines sommes qu'elle avait reçu du duc de Juliers, de dédommager la maison de Saxe, et que l'accumulation des intérêts aurait au moins coûté la Silésie à rtmpereur.

Intérêts de Bohême. — Comme, par la Bulle d'or, les constitutions de l'Empire, par le résultat des Diètes, ny par les décrets de l'Empereur antérieurs, il n'est point admis que les Électorats tombent en quenouille et ayent voix aux Diètes, et aux élections, avant que celuy à qui il échoit, du chef de sa femme ou de sa mère, soit investi ou confirmé par l'Empereur, on ignore le titre sur lequel l'Électorat de Bohême enverra des ambassadeurs à la Diète d'élection. Il serait surprenant qu'on eût pour objet de les admettre au collège électoral, comme représentans l'Électeur de Bohême qui n'existe point, car, si Ton prétendoit le faire exister dans la personne du Grand-duc

de Toscane, ce serait admettre une divisibilité dans la maison d'Autriche, dont alors le lloy ne seroit plus garant.

On pourroit penser différemment si, avant la Diète d'élection, l'Archiduchesse accouchoit d'un prince, car, devenant héritier nécessaire, il trouveroit des partisans. Ce sera aux antafjonistes de la maison d'Autriche dans l'Empire de former des difficultés sur ce sujet, qui doit paroître étranger au Roy, bien qu'il ne le soit pas, et il y a lieu d'espérer qu'on trouvera suffisamment des expédiens pour éloigner la décision de cette contestation, jusqu'après l'élection de l'Empereur.

Intérêts de Saxe. — Toutes les apparences sont que l'Electeur de Saxe donnera sa voix au Grand-duc de Toscane; son caractère peu ambitieux et indolent secondera la reconnaissance qu'il croit devoir à la maison d'Autriche et à ses représentans. Cependant, si le Roy ne peut parvenir à réunir les voix en faveur de l'Électeur de Bavière, il faut favoriser ce prince de préférence au Grand-duc de Toscane, et il sera assez aisé de lui faire entendre qu'il a assez sacrifié à la reconnaissance, en renonçant aux projets de feu son père et aux droits qu'il avoit sur la succession d'Autriche, sans devoir renoncer à la couronne impériale qui peut luy être offerte; mais il est à craindre que le roy de Prusse craigne son agrandissement de considération ou d'États. D'ailleurs, la raison de la timidité de la Saxe est que ce pays est ouvert de tous côtés.

Mais la plus forte raison sera celle du comte de Briihl, auquel son maître laisse toute la représentation royale, et qui profite de toute la paresse et de toute la négligence de l'Électeur. Il dispose de toutes les charges et emplois militaires, civils et des finances; et pour conserver toutes ses prérogatives, il ne laisse approcher qui que ce soit de l'Électeur de Saxe, lequel n'est informé que sur ses rapports et auquel il fait signer tout ce qu'il veut, [ndépendamment que ce ministre dispose de toutes les finances, pour satisfaire à un luxe que l'Électeur autorise, et qu'il emploie à faire les honneurs à tous les étrangers de passage, il a encore la charge de Directeur général du corps

évangélique, qui lui vaut 7 à 8 000 livres de rente. Comme il est luthérien, il prévoit que, son maître devenant Empereur, il perdrait infailliblement toutes ses prérogatives, car il faudrait nécessairement que ce prince admit à ses conférences et à son conseil nombre de ministres catholiques, qui nécessairement lui ouvriraient les yeux et le tireraient de la léthargie où il est sur toutes les affaires d'administration, et luy feraient connaître l'abus que le comte de Briilil fait de son autorité; ce qui fait juger qu'il sera presque impossible de déterminer l'Electeur de Saxe à faire aucune démarche et sollicitations pour la couronne impériale.

Intérêts de Prusse. — Indépendamment de l'intérêt commun que le roy de Prusse a avec tous les Electeurs, comme il a été dit cy-dessus, il y a lieu de présumer qu'il ne peut être recommandable dans l'Empire qu'autant que la grandeur de la puissance y sera partagée. Si le Grand-duc de Toscane est élu, soutenu de toutes les forces et secours autrichiens, le roy de Prusse n'aura pas la même considération, soit dans l'Europe, soit dans l'Empire, comme chef du protestantisme; au lieu que, en supposant l'Electeur de Bavière ou l'Électeur de Saxe, cela fournira trois puissances dont vraisemblablement le roy de Prusse sera la plus considérable et recherchée également par les deux autres; d'ailleurs, peut-être envisagera-t il que le moyen de parvenir au projet que sa maison a passé pour avoir formé, d'avoir l'alternative des deux religions pour la couronne impériale, il y parviendra plus aisément en la faisant sortir des mains d'Autriche; puisque luy, Electeur de Brandebourg devenant plus puissant, il sera plus en état de se faire des créatures et de faire une brigue. Idée dont le Roy peut le laisser se flatter, avec la même solidité et apparence de succès, que l'Empereur flattoit par écrit les protestants, quand il vouloit les engager à une guerre d'Empire, qu'il ne la termineroit point sans l'abolition du quatrième article du traité de Ryswick.

Intérêts (fHannourr. — Il est certain qu'il donnera, s'il peut,

366 UN DIPLOMATE AU DIX-U U IT lEME SIECLE

sa voix au Grand-duc de Toscane, parce que la maison d'Autriche est seule en état de le protéger contre les invasions du roy de Prusse.

D'ailleurs, lorsque le duc d'ilannover a obtenu de l'empereur Léopold l'érection de son duché en électorat, il s'est engagé et sa maison adonner toujours sa voix à un prince de la maison d'Autriche pour l'élection d'un Empereur.

Le duc de Lorraine — Indépendamment des motifs cy-dessus énoncés, le Grand-duc de Toscane ne s'est pas assez acquis l'estime de l'Empire, soit dans le militaire, soit dans le civil, pour que l'unanimité de voix soit en sa faveur. La France d'ailleurs a encore deux motifs plus forts pour traverser son élection; l'un est l'inimitié que ce prince lui porte et dont elle a des preuves récentes, quoique secrètes ; à l'occasion de la guerre avec l'Angleterre, il n'aurait pas dépendu de luy, si l'Empereur eût vécu, que la cour de Vienne se fût déclarée hautement contre la maison de Bourbon. L'autre est qu'il est certain que, s'il parvient à la couronne impériale, il fera tous ses efforts pour récupérer la Lorraine, et qu'il y sera principalement incité par les puissances maritimes, qui le flatteront de tous secours pécuniaires et de diversions. Ainsi le fruit de tant de peines, de tant de travaux et de tant de dépenses, courra grand risque, d'autant que ce prince sera animé à récupérer les Etats de son premier patrimoine; et la France auroit au milieu de ses entrailles son ennemi un Empereur, ce qui peut extrêmement influer sur l'Alsace et sur les Trois-Évêchés, et même, dans un cas de malheur, sur la Franche-Comté.

Inti'rêts des puissances maritimes. — Ces puissances feront les derniers efforts et n'épargneront ny arjjent ny caresses pour porter le Grand-duc de Toscane sur le trône impérial. Elles connoissent ses inimitiés, elles sont sûres de ses inclinations, elles sentiront tout I usa{;e (ju'elles en peuvent faire, surtout si elles peuvent employer par son canal toutes les forces autrichiennes, secondées par celles d'Empire, ci l'abaissement de la France. I*]lles craindront que le partage des puissances dans

l'Empire ne les mette hors d'état d'en imposer au Roy; ainsi elles s'efforceront de joindre la couronne impériale à la succession d'Autriche, ayant besoin d'une aussi forte puissance pour entretenir, suivant leur idée, la balance et l'équilibre de l'Europe.

V Espaync. — L'Espajjne concourra également contre la maison d'Autriche, en faveur de TElecteur de Saxe ou de l'Électeur de Bavière, mais il est à craindre ses entreprises sur la succession d'Autriche. On joint ici, à ce sujet, un mémoire en forme de Réflexions sur le Pacte de Prague qu'elle paroît vouloir faire valoir.

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