FETE POUR LA NOBLESSE
Il y eut un grand dîner, où il n'y eut de dames que la marquise de Gontery et la comtesse de Beuil, fille et belle-fille de M. le comte Maffey, qui devaient faire les honneurs de la fête. Elles amenèrent avec elles trente des principaux seigneurs de la Cour.
A six heures du soir, heure de l'invite, l'archevêque de Turin, les ministres et les chevahers de l'Ordre de l'Annonciade et généralement toute la noblesse des deux sexes arrivèrent. La fête commença par un concert des meilleurs musiciens de la ville, pendant lequel on servit toutes sortes de rafraîchissements; on vit ensuite tirer l'artifice, après lequel on passa dans le salon du bal, où il y avait cinq rangs de gradins. Les deux premiers furent remplis par la plus belle bourgeoisie, qui entra par billets; la noblesse
occupa les trois autres, et quoique ce salon et quatre autres auxquels il avait commuuication fussent extraordinairement vastes, l'affluence était telle qu'à peine pouvail-on se tourner. Ce fut un chevalier de l'Ordre qui commença le bal, avec Mme la comtesse de Beuil. On ne cessa pendant tout le temps de servir abondamment des rafraîchissements à toute l'assemblée. On peut juger quelle fut l'illumination intérieure des appartements, quand on sçaura qu'il y avait vingt-huit lustres de cristal à dix-huit branches et quatre-vingts bras dorés à double branche qui, ayant un miroir derrière, réfléchissaient beaucoup de lumière.
La noblesse des deux sexes parut à cette fête, d'une magnificence extraordinaire, soit en pierreries, soit en habits.
Vers les onze heures du soir, on ouvrit un vaste salon qui communique avec une très longue galerie; dans cette dernière, il y avait une table de toute la longueur, qui lut servie convenablement à une si noble assemblée : de deux cent cinquante dames qui avaient été invitées, il n'en resta au souper que quatre- vin};ts.
Elles tinrent toutes à cette table. Jamais il n'y a eu un si beau coup d'oeil que de voir un si magnifique assembhijje de quatre-vingts dames parées et généralement toute la noblesse en hommes occupés à les servir et à souper eux-mêmes. Il y avait quatre-vingts valets de chambre pour les servir. L'extrême gaîté y
régna pendant tout le repas. On y but à la santé du Roy et de la Reine, du roy de Sardaigne, de Mgr le Dauphin et de M. et Mme la princesse de Piémont; à chaque santé, on fit une décharge de trente-six boètes qui étaient dans le jardin.
Dans toutes les salles des appartements, il y avait des petites tables autant qu'il était nécessaire pour toute la noblesse, qui ne pouvait être dans la galerie. Le tout fut servi en vaisselle d'argent et en vin de Champagne ou de Bourgogne. Pendant le souper, on renouvela les bougies des appartements et de la salle du bal, dont le nombre était de plus de huit cents. Après le souper, la noblesse y repassa et recommença le bal jusqu'à huit heures du matin; on ne cessa d'apporter des rafraichissements de toute espèce. Quand la noblesse fut sortie de la galerie, on fit un nouveau service ; la bourgeoisie y entra et soupa en aussi grand nombre presque que la noblesse.
Le comte de Provana et moy, nous mîmes à cette table; après quoy on détacha des violons dans toutes les salles, afin que tout le monde dansât, parce que, dans ce pays-cy, la bourgeoisie n'aurait pas osé danser dans la salle de la noblesse. Parmi plus de mille personnes qui soupèrent dans la maison ce jour-là, il n'v eut pas une fourchette d'égarée. Le roy de Sardaigne avait bien voulu faire prêter de sa vaisselle, et tous les premiers seigneurs en avaient fait de même ; il y en avait pour plus de trois cents mille livres.
110 ON DIPLOMATK AU 1) I X-H niTI E M E SIECLE
L'ordre y fut maintenu jusqu'à la fin par quatre-vingts valets de chambre dont il n'y en avait pas un à moy et par trente-cinq grenadiers qui occupaient différents postes.
Toute la noblesse généralement fut invitée par des valets de chambre, excepté les chevaUers de l'Ordre de l'AnnoDciade, les ministres du roy de Sardaigne, les ministres étrangers et les généraux, que j'allai inviter moi-même.
11 ne me convient guère de dire, Monseigneur, qu'il a paru à cette fête tout le faste et la magnificence extérieure qui convenaient à la dignité du Roy, mais je puis vous assurer en même temps que j'ai usé, à l'intérieur, de toute l'économie possible, soit dans l'arrangement, soit dans les marchés.
Monseigneur,
Voilà la manière dont j'ai cru satisfaire aux grâces du Roy, à vos ordres, à mon devoir, à mon zèle et au public. Il m'aurait été difficile de faire davantage en ce pays-cy, mais je ne pouvais faire moins pour un si grand événement, ayant l'honneur d'être chargé des affaires du Roy à la cour du Roy grand-père. Je serai bien récompensé si vous m'honorez de votre approbation. »
Un des amis de Blondel, le comte de Pro ana, ancien ambassadeur en France, qui avait un maître
BLOINDEL A LA CODR DE SAVOIE IM
d'hôtel très entendu, lui fut d'un grand secours dans l'organisation de ces réjouissances. Grâce à lui, la dépense ne s'éleva guère à plus de 25 000 livres, soit à la moitié du chiffre qu'elle eût certainement atteint à Paris. Il faut dire, ajoute Blondel, qu'à cette époque, les denrées étaient à très bas prix : « La paire de poulets gras et les dindons ne coûtaient que 12 sols, les perdrix 6 sols, les lièvres 10 sols, les cailles 3 sols... Il fut bu 800 bouteilles de Champagne et 600 de vin de Bourgogne... Il n'y eut que 6 carafons de cassés; quatre orphèvres pesaient la vaisselle des seigneurs qui donnaient leur billet. On fut huit jours à la laver et à la rendre. Il y avait quarante cuisiniers, qui travaillaient le soupe dans les souterrains où sont les cuisines. Il y eut seulement quelques douzaines de serviettes perdues. "
Ce n'était pas seulement pour l'organisation des fêtes qu'on avait recours au savoir-faire de Blondel. Il avait d'autres occasions de montrer son zèle.
Deux ans auparavant, en 1727, il avait été question de marier le duc de Bourbon. On songea, un moment, à la princesse Philippine de Hesse-Rheinsfeld-Rottembourg, sœur de la princesse de Piémont, et Blondel fut chargé de prendre des informations sur la figure, la taille, l'esprit et le caractère de cette princesse, qui était encore au couvent. Il parvint non sans peine à la voir, un jour qu'elle traversait avec sa sœur la galerie qui conduisait de l'appartement de la princesse de
Piémont à la chapelle. Il trouva qu' « elle marchait fort mal, n'avait aucune grâce, était petite, avait le teint fort beau, ainsi que la gorfje, les dents mal rangées, et les deux yeux si près l'un de l'autre qu'il y avait peu d'espace >'. Il eut en outre, à un dîner du Roi, l'occasion de juger de son mauvais caractère. Mais, comme Victor-Amédée désirait vivement cette alliance, et que, pour savoir si elle avait des chances de succès, il demandait à Blondel quelle était son opinion, celui-ci lui montra, pour le rassurer, une lettre que le comte de Gambis adressait à ce sujet au duc de Bourbon : « La princesse — y était-il dit — est assez grande pour son âge, elle a la taille belle, la peau extrêmement blanche, les cheveux bien plantés et d'un beau blond cendré... Elle parle au roi de Sardaigne avec vivacité et esprit. . . Elle a un maintien et une démarche nobles, qu'on peut encore augmenter par un maître de danse, qu'elle n'a jamais eu et qui pourrait lui donner encore plus de grâce (1). »
Le Roi parut très satisfait de ce portrait, et, pour le confirmer dans son impression favorable, Blondel cacheta la lettre en sa présence, mais il eut le soin d'y ghsser adroitement un petit billet, qui en affaiblissait sensiblement le sens, à savoir, que « toutes princesses à marier, on les disait d'humeur fort douce, d'un caractère excellent, et avoir de l'esprit » .
(l) Lettre du I" novembre 1721 (Aff. étr., Turin, t. 145, fol 165.)
Était-ce seulement une habileté de diplomate?
Le duc de Bourbon comprit aisément que la princesse ne ferait pas son bonheur, et ce fut la sœur de Phihppine de Hesse (1) qu'il épousa plus tard et dont il eut le prince de Condé. Quant à la princesse Philippine, elle se maria avec le prince Palatin de Sulzbach, qui dut s'en séparer dans la suite.
L'année même de son mariage, cette princesse avait été choisie pour représenter la reine de France au baptême de Mesdames de Savoie (2).
La situation politique de la maison de Savoie avait subi de grands changements, depuis que Victor- iVmédée avait succédé à son père en qualité de duc. Il avait dû d'abord se soumettre aux vues de la France, à laquelle il était pour ainsi dire inféodé. Mais il s'était insensiblement rapproché de l'Autriche, qui lui avait fait entrevoir, avec le titre de roi, un agrandissement de territoire. Ce rapprochement était également dû à la rancune du duc contre Louis XIV, qui l'avait tenu dans une situation effacée, et contre Philippe V d'Espagne, à qui il avait donné sa fille, et qui néanmoins le traitait avec une hauteur excessive.
Victor-Amédée s'était alors, sans le moindre scrupule, retourné contre la France; et l'état de guerre ayant été déclaré, il était parvenu, grâce à l'épée du
(1) charlotte de Hesse-Rheiusfeld. Son mariage avec le duc de Bourbon eut lieu le 13 juin 1728. Elle mourut le 1-4 juin 1740, à l'âge de vingt-sept ans. (Voy. Art de vérif. les dates, t. IH, p. .379.)
(2) Voy. aux Pièces justificatives, u° .3, la relation de ce baptême.
prince Eugène (1), à faire lever le siège de Turin (2). Enfin, par le traité d'Utreclit, il avait acquis le royaume de vSicile. Ainsi, de défection en défection, « il avait trouvé moyen de recevoir de toutes mains » .
Toutefois, ce royaume n'était pas demeuré longtemps sous sa domination. En effet, le traité de Londres, de 1718, le lui avait enlevé pour lui donner la Sardaigne en échange.
Au moment qui nous occupe, le cardinal de Fleury voulait à tout prix conserver la paix, à la condition toutefois de maintenir intacts les traités conclus avec l'Angleterre et l'Espagne. L'ambassadeur de France avait pour mission de négocier dans ce sens, en s'efforçant d'aboutir à un nouveau rapprochement avec la Sardaigne. Il lui était recommandé, bien entendu, de ménager la susceptibilité de Victor-Amédée, en évitant de trop s'appesantir sur les traités que ce prince avait dû subir. Mais Victor-Amédée ne répondait pas aux ouvertures de la France, et le comte de Cambis ne parvenait ni à pénétrer ses projets, ni à obtenir autre chose que des paroles évasives; l'ambassadeur n'ignorait pas non plus que ce prince faisait négocier à Vienne son raccommodement avec l'Espagne et
(1) Eugène île Savoie-Soissons, né en 1663, mort en 17-16.
(2) C'est à rorcasion de ce siège, on s'en souvient, que le duc de Savoie avait faille vœu, s'il était vainqueur, d'élever un niOD'imeut sur le rocher désert et j)rcsque inaccessible de la Superj;a, vœu réalise dans la suite, puisque c'est là que, depuis cette époque, sont enterrés les rois de Sarduigae.
« cherchait en même temps à établir une bonne intellif^rence avec l'Empereur (1) ". A la vérité, les prétentions soulevées par l'Espagne n'étaient pas de nature à faciliter ces accords. Elisabeth Farnèse avait en effet poussé Philippe V à réclamer énergiquement l'introduction de garnisons espagnoles dans les places de Toscane et de Parme, en vue d'assurer la succession de ces duchés à l'infant don Carlos (2) . Mais l'Empereur considérait ces exigences comme contraires aux traités de la Quadruple alliance et semblait résolu à ne pas s'y prêter. Dans ces conjonctures, la France, l'Angleterre et la Hollande signèrent avec l'Espagne le traité de Séville, qui appuyait ses prétentions, en l'éloignant ainsi de toute idée de rapprochement avec l'Empereur. Quant à Victor-Amédée, que les deux partis cherchaient à attirer à eux, il ne s'était pas encore prononcé. Pendant que l'envoyé de la cour de Vienne, le général comte de Philippi (3), cherchait « à épier ce qui se passait à Turin », le prince Masseran (4), au service de l'Espagne, arrivait dans cette ville, pour observer l'inclination du roi Victor et s'entendre avec Blondel, qui avait suc-
(1) Lettre du comte de Cambis au Roi, 1^'' décembre 1"23. {Aff. étr., Turin, t. M-î, fol. 190.)
(2) Fils aîné de Philippe V, du second lit, né le 20 janvier 1716; il mourut le 14 décembre 1788.
(3) Général de cavalerie au service de l'Autriche en Italie, Piémontais d'origine.
(4) Viclor-Aniédée-François-Louis Ferrero, prince de Masserau, gentilhomme de la Chambre, capitaine général de l'armée du roi Philippe V, et grand d'Espagne.
llf) UN DIPLOMATE AU DI X-H Ulï lÉME SIÈCLE
cédé au comte de Cambis (I), et dont les conversations suivies avec le prince demeuraient sans résultat.
" Le 22 avril (1729), étant dans le cabinet du Roy, écrit Blondel, et politiquant à la fenêtre qui donne sur le Milanais, je lui fis admirer la plaine; il me dit : " Je t'entends », et eliangea de propos; mais, en sortant de son cabinet, il mit sa main sur mon épaule comme lui servant de bâton de vieillesse, et me tint de la même façon, depuis son appartement jusqu'à la chapelle, où il allait entendre la messe; à la porte de la dite chapelle, il me donna deux coups sur l'épaule et me dit : " On me croit bien ambitieux " et désirant le trouble pour m'agrandir; c'est en « face du Saint-Suaire que je te jure qu'avant peu, « on verra que je ne cherche que le repos et la « retraite. "
En effet, Victor- Amédée se sentait malade et croyait sa fin prochaine. « iVussi, ne doutant plus de la situation politique de l'Europe, ayant mis toutes ses affaires domestiques dans le plus grand ordre, ses troupes sur un bon pied et bien disciplinées, ses magasins remplis, toutes ses fortifications en bon état, et de l'argent dans son trésor royal, il se détermina à l'abdication. " Il affectait d'ailleurs, depuis plus de vingt ans, une sorte de mépris pour la couronne. Si, dans ce sacrifice, il y eut, de la part du Roi, un certain désin-
(1) Blondel remplaça défiiiitiveineut le comlp de Cambis, en qualité de ministre de France à Turin, à la fin du mois d'avril 1728.
téressement et comme un semblant d'héroïsme, l'amom' y joua aussi un rôle. C'est que, dans sa jeunesse, Victor-Amédée avait été fort épris d'une demoiselle d'honneur de Madame Royale, sa mère (1) . Cette jeune fille (2), alors âgée de seize ans, appartenait à l'une des plus illustres maisons de la Sardaigne : le comte deCumiane, son père, avait été grand maître de la maison du Roi. Madame Royale l'avait mariée à son premier écuyer, le comte de Saint-Sébastien, et, à cette occasion, le Roi lui avait fait don du comté de Spigno, qui avait appartenu à son frère naturel le comte de Sales (3), qu'il avait racheté à cette intention, et dont elle prit le nom par la suite. Mme de Saint-Sébastien avait pour amie la femme de son cousin germain, la comtesse de Passeran (4), que son mari avait laissée sans fortune après l'avoir abandonnée. Se trouvant ainsi dénuée de ressources, celleci vint à Turin implorer la générosité du Roi. Blondel, à qui elle avait été recommandée, ne se doutait aucunement des rapports de Victor-Amédée avec la comtesse de Saint-Sébastien. Il conseilla cependant à la comtesse de Passeran de s'adresser à celle-ci, qui agit en effet secrètement sur le Roi. Lui-même, de son
(1) Marie-Jeanne de Savoie, morte en 1124. (Voy. Art de vérifier les dates,. t. III, p. 628 )
(2) Anne-Thérèse Canalis de Cumiane.
(3) Il était fils du duc Cliarles-Einniauiiel U et de Gabrielle de Mesmes de Mérolles, et mourut à Bologne eu 1742.
(4) La comtesse de Passeran était tille de sieur de La Villardière, commaadant pour la France à Mont-Dauphin.
côté, présenta la requête de sa protéjjée à Victor- Amédée, qui, faisant mine de tout ignorer, lui dit, après l'avoir lue : >< 11 faut donc que je nourrisse les Françaises? »• Mais Blondel lui ayant répondu que, par son mariajfc, la comtesse de Passeran était devenue Piémontaise, le Roi lui accorda une pension viaj^ère de deux mille livres.
Cette comtesse de Passeran devint alors la confidente intime de la comtesse de Saint-Sébastien, qui lui apprit un jourque le Pioi avait le dessein de l'épouser. Par reconnaissance envers Blondel, Mme de Passeran le mit au courant de ce projet, et celui-ci s'empressa, comme c'était son devoir, de communiquer aussitôt la nouvelle au cardinal de Fleury . Le bruit de ce mariage se répandit vite à Versailles, et le comte de Maffei, ambassadeur de Victor-Amédée en France, en prévint aussitôt son maitre, qui jugea bon de le démentir. Un jour, en effet, au sortir de la messe, avant d'entrer dans son cabinet, se retournant vers la chambre du dais : " Messieurs, dit-il devant tout le service et les courtisans, je n'ignore pas les biniits singuliers qu'on fait courir à mon sujet; si on ne respecte pas ma vieillesse, on devrait au moins respecter mon caractère, qui me donne pouvoir d'en punir les auteurs. Je veux bien, pour celte fois, ne les point rechercher, mais je leur conseille de ne point se livrer à leurs imaginations et de garder le silence. »
A ces mots, Blondel craignit d'avoir envoyé au car-
dinal une nouvelle fausse, et il reprocha vivement à Mme de Passeran de l'avoir mal renseigné. Mais celle-ci lui confirma la nouvelle, en attribuant au caractère dissimulé du Roi les paroles qu'il avait prononcées. Elle ajouta même, comme un témoignage de sa sincérité, que c'était elle qui était chargée de toutes les emplettes en vue du mariage, et lui montra les lettres de change qui lui avaient été remises à cet effet. Ainsi tout avait été secrètement préparé. On avait même chargé le marquis d'Orméa, qui se trouvait encore à Rome et ignorait comme tout le monde les intentions du Roi, d'obtenir du Pape une dispense en blanc, pour un chevalier commandeur, veuf, de l'Ordre de Saint-Maurice. Cette dispense lui permettait, contrairement aux statuts de cet Ordre, d'épouser une veuve. La signature de cette autorisation fut la dernière que donna Renoît XIII. Il mourut en effet à la fin du moins de février 1730, et eut pour successeur le cardinal Corsini (1). A peine celui-ci fut-il élevé à la dignité pontificale que le roi Victor fixa au 12 août 1730 la date de la célébration secrète de son mariage. Ce même jour, le prince de Piémont se trouvait au Valentin, maison de campagne du Roi, située près de Turin, mais, comme la princesse sa femme était demeurée dans cette ville, " le roy Victor lui envoya dire, à neuf heures du matin, qu'il lui permet-
I) Né en 1652, inoit cq 1740; il prit le nom de Clément XH.
120 UN DIPLOMATE AU I) I X-H Ul TI KM E SIECLE
tait d'aller dîner avec son mari. De sou côté, sa dame d'honneur, la comtesse de Saint-Sébastien, fit prier la princesse de l'excuser si elle ne se trouvait pas à sa toilette, à cause qu'elle avait une si forte migraine qu'elle n'y voyait pas clair. Charmée d'être débarrassée de cette surv cillante, la princesse lui fit répondre qu'elle lui conseillait de se mettre au lit et de se bien ménager, et Mme de Saint-Sébastien profita sur-lechamp de cette permission " .
« Le roy Victor dîna donc seul à midy et demi, et, en sortant de la table, qui ne fut pas longue, il ordonna son carrosse à deux chevaux et le service pour trois heures; faisant semblant d'avoir à travailler seul, il se rendit dans son cabinet au rez-de-chaussée, où son aumônier, son secrétaire, son valet de chambre-barbier se trouvèrent. La comtesse de Saint-Sébastien descendit, et le mariage se fit en présence des deux témoins cy-dessus, après lequel chacun étant monté par le petit escalier, le roy Victor ouvrit lui-même les deux battants de la porte, afin que chacun pût voir qu'il y avait été seul, et monta dans son carrosse avec le marquis Dogliani, sou premier gentilhomme de la chambre, n'ayant qu'un seul valet de pied derrière, et sans garde, suivant son usage ordinaire. Jamais il n'a été si gay et de plus belle humeur.
a II me trouva sur l'escalier, ajoute Blondel, avec trois Anglais «pie je lui avais présentes le matin, et me dit : « Il faut donc que je te trouve partout! » Je
lui répondis que j'étais venu pour présenter ces messieurs à Son Altesse Royale. Il me répliqua : a J'es- « père que tu me permettras d'avoir la première « audience »; à quoi je répondis par une profonde révérence. Étant entré dans l'appartement, après avoir embrassé la princesse de Piémont, il appela Carlin dans le cabinet, et lui confia qu'il venait de se marier; à quoi le prince de Piémont répondit qu'il était charmé de tout ce qui pouvait contribuer à son bonheur et à sa satisfaction; sur quoi, le Pioy lui donna à deviner qui il avait pris pour femme. Le prince, après quelques moments de silence, lui avoua qu'il n'en savait rien. « C'est, répliqua le Roy, la comtesse de Saint-Sébas- " tien. » Le prince fit un mouvement imperceptible en arrière. Le Roy lui dit : « Carlin, vous ne me paraissez « pas approuver ce mariage? » Le prince lui dit qu'il était bien éloigné de cette pensée, puisque c'était une comtesse de premier mérite. " Vous avez raison, « répliqua le Roy, elle fera votre bonheur, et vous « vous en apercevrez bientôt (1). "
«... Après la cérémonie du mariage, la comtesse de Saint-Sébastien avait congédié le valet de cour qui la servait comme d'atours, et commandé pour huit heures un poulet pour son souper. Elle ordonna à Fanchon, sa femme de chambre, de refuser la porte à tous ceux qui sonneraient, excepté à la comtesse de Passeran, »
(1) Dlondel tenait ces détails du roi Charles lui-même, ffiii les lui racoata quelque temps après sou avèuemeot.
Celle-ci avait eu le soin de faire porter auparavant dans la chambre de la comtesse quatre grands coffres soi-disant destinés à l'une de ses nièces.
i< Mme de Saint-Sébastien dit ensuite à Fanchon d'ouvrir un des coffres, qui contenait des draps de lit entoile d'Hollande et des taies d'oreiller, garnies de grosses touff( s de rubans couleur de rose. Après avoir fait semblant de les examiner, elle dit à Fanchon que, sa nièce étant de même taille qu'elle, et son Ut de même grandeur, elle voulait essayer sur son lit, qui n'était que de serge verte bordée d'un ruban jaune, si les draps avaient assez d'ampleur; et, conjointement avec Fanchon, elle mit des draps au lit et le para des oreillers, comme si la mariée devait y coucher. Ensuite, elle Ht ouvrir le coffre des chemises, celuy des corsets, qui étaient garnis des plus belles dentelles, et les mit. Elle tira d'un autre coffre desbattant-l'œil (1), également g irnis de dentelles et de rubans couleur de rose, et s'( ii coeffa, sous prétexte d'essayer toujours pour sa nièce. A sept heures, la comtesse de Passeran sonna, et Fanchon, après lui avoir ouvert la porte, la tirant par l;i manche, lui dit : « Vous allez bien rire, " je crois c|iie ma maîtresse est devenue folle : elle se « croit la mariée et elle a mis tous les ajustements de « sa nièce. . . » Après quoi, la comtesse de Saint-Sébas-
(1) Coiffure négligée des femmes, dont les colé» avançaient sur le visa(;e, surtout vers les tempes ei les yeux, que la moindre ajitatiuu de l'air lui fait battre.
tien se coucha, parce que le Roy devait venir à dix heures.
« Après qu'elle se fut mise au lit, elle appela Fanchon et lui dit qu elle avait un secret de la dernière importance à lui communiquer, qui contribuerait à sa fortune, mais qui lui coûterait la vie ou la liberté, si elle en parlait à qui que ce soit ; qu'elle la prévenait que le roy Victor l'avait épousée et qu'il viendrait à dix heures coucher avec elle.
« La femme de chambre crut d'abord que sa maîtresse se moquait d'elle ; mais, quand elle lui eut répondu qu'elle parlait sérieusement, Fanchon se répandit en larmes et en gémissements, dans la crainte que, si ce mariage était découvert, ce serait sur elle qu'on ferait retomber l'indiscrétion. Au milieu de cette scène, le roy Victor sonna. . .
« Je dois prévenir, écrit Blondel, que ce prince avait pour robe de chambre un taffetas vert doublé d'ours blanc, que l'hiver l'ours était en dedans, mais que l'été il était en dehors. Fanchon, au coup de sonnette, allume deux bougies et, fondant en larmes, va ouvrir la porte. Elle n'aperçoit que cet ours blanc, coeffé d'un bonnet en pain de sucre, rattaché par un ruban à bouffettes couleur de feu. Elle est tellement saisie de frayeur qu'elle jette par terre ses deux flambeaux et s'enfuit dans la garde-robe où elle couchait, faisant des cris horribles. Le Roy, très surpris de cette réception, et sans lumière, n'était accompagné que de
124 UN DIPLOMATE AU DI X-Il U ITl EME SIECLE
son valet de chambre-barbier, lequel, ayant une lanterne sourde, ralluma les flambeaux, les remit entre les mains du Roy, qui lui ordonna de revenir à deux heures du matin, et ferma la porte lui-même. Son premier propos fut de demander à Mme la comtesse de Saint-Sébastien ce qui occasionnait tant de tapage. Elle lui rendit compte de ce qui s'était passé entre sa femme de chambre et elle, et le premier soin du Roy fut d'aller apaiser Fanchon, qui fut si troublée qu'elle fut lon.fjtemps à comprendre les bontés du Roy pour elle. Il lui donna parole que, quand même son mariage viendrait à se divulguer, il ne s'en prendrait jamais à elle, mais que même il lui donnait, dès ce moment, une pension de six cents livres. Ce ne fut donc qu'après avoir calmé Fanchon que le prince se mit dans le lit de Mme la comtesse de Saint-Sébaslien. »
Malgré ses quarante-cinq ans, la nouvelle épouse de Victor-Amédée était belle encore, « de cette beauté dangereuse pour l'adolescence et pour la vieillesse (1) " • A une grande douceur elle joignait un caractère gai et enjoué. Depuis son intimité de jeunesse avec le Roi, sa conduite avait été irréprochable, et les sympathies que lui avait values son esprit fin et cultivé étaient de celles qu'elle pouvait avouer. Le vieux maréchal de Schulembourg, qui pendant quinze ans était venu,
(1) Carui'ti, Sioria tiel regno ili Vittorio-Aincili'o II (iu-8'', Toriuo, 1856^.
chaque jour, lui rendre visite, avait juré sur son lit de mort que son attachement pour elle n'avait rien eu que de respectueux. Toutefois, lorsqu'elle avait vu sur le tard le vieux Roi lui revenir, elle avait assez d'expérience pour lui opposer une résistance calculée. Un jour même qu'il se montrait un peu trop entreprenant à son égard, elle s'était fièrement redressée en jouant l'indignation. C'est alors que Victor- Amédée lui avait pour la première fois déclaré sa résolution de l'épouser, « en lui citant l'exemple de Louis XIV et de Mme de Maintenon » . Si ce projet de mariage mettait le comble à son ambition, elle ne se doutait aucunement encore de l'intention qu'avait le Roi d'abdiquer. Si elle l'eût connue, peut-être aurait-elle mis moins d'empressement à se contenter du titre d'épouse. On raconte même, comme témoignage de ses visées ambitieuses, qu'il existait au château de Cumianeun portrait d'elle, où elle était représentée en pied auprès d'une table, sur laquelle se trouvait un diadème de reine vers lequel elle étendait le bras.
Le lendemain de ses noces, le Roi partit seul pour la Vénerie, afin de déjouer la curiosité de son entourage, et la comtesse de Saint-Sébastien, demeurée à Turin, reprit ses fonctions de dame d'atours.
Son mariage conclu, Victor-Amédée ne songea plus qu'à réaliser son projet d'abdication. Aidé de son
(1) Cabutti, ouvr. dvjà cité, p. ■'M'i, note.
12() UN DIPLOMATE AU D IX-ll U I T 1 KM E SIECLE
secrétaire (I), il commença par mettre en ordre toutes les nombreuses affaires de son gouvernement, rassembla les divers mémoires de l'administration, et mit par écrit, pour son fils, les conseils qu'il jugeait devoir lui être utiles dans la plupart des conjonctures où il pourrait se trouver à l'avenir. Il dressa les minutes des ordres à transmettre aux gouverneurs des provinces, ainsi qu'au clergé et aux magistrats, comme conséquence de l'acte qu'il préparait. Il rédigea enfin luimême son acte d'abdication, ainsi que les lettres de notification qui devraient être adressées aux puissances étrangères; il nomma le généralissime de ses troupes, et recommanda par écrit à son fils de s'éclairer en toute confiance des conseils du marquis de Saint- Tbomas. Le marquis d'Orméa lui était également désigné comme un bomme " cbez lequel il avait reconnu beaucoup d'esprit et d'intelligence, qui était actif, vigilant, intrigant et savait se retourner dans l'occasion " .
Une fois ces arrangements pris, le samedi 2 septembre 1730, le Roi fit avertir tous les princes, les cbeviiliers de l'Annonciade, les ministres, les secrétaires d'État, lesarcbevêques, le grand chancelier, tous les dignitaires du royaume enfin, de se trouver le lendemain, à trois heures après midi, à sa maison de Rivoli ; il y tint conseil à l'heure marquée et déclara " qu il
(I) Il s'a|ipt'lail Liiduvico Laufraiiclii.
faisait une abdication générale de son royaume et de ses États en faveur de son fils, le prince de Piémont " . Il fit ensuite entrer tout le monde ; le marquis del Borgo lut à haute voix l'acte d'abdication; « après quoi, le prince fît un discours énergique et tendre, mais court, dans lequel il expliqua les motifs de sa résolution, fondée sur son âge et ses infirmités, témoignant que sa consolation était grande, en ce qu'il avait reconnu à son fils toute la capacité requise pour bien gouverner »... " Ensuite, il parla à chacun avec une fermeté, un courage héroïque, une tendresse qui arracha des larmes à toute l'assemblée. Il ne put retenir les siennes, mais il s'efforça de consoler tout le monde, en recommandant chaque membre de l'assemblée au prince de Piémont et en rappelant les services de chacun en particulier. Après quoi, il invita tout le monde à un Te Deum pour remercier Dieu de l'avoir éclairé pour vaquer avec plus de liberté à la grande affaire de son salut, et pour avoir en même temps la consolation de voir régner son fils glorieusement vis-àvis toute l'Europe et tendrement envers ses sujets. »
Le Roi fit ensuite appeler Blondel, et le tint dans son cabinet depuis six heures jusqu'à neuf heures et demie.
« Il me répéta les mêmes choses qu'il venait de dire à l'Assemblée, écrit au garde des sceaux le représentant de la France (1). — " Tu me parais étonné
(1) Lettre datée du -4 septembre 1730, à cimi heures du matia. [Aff. rtr., Turin, t. 154, fol. 414 et suiv.)
" comme les autres? » me dit-il. Je lui répliquai qu'effectivement une action aussi héroïque que la sienne me surprenait. « Tu as tort, me dit-il, car tu es le seul " à qui j'aie dit mon secret; t'en souviens-tu?...
«... C'est une idée que j'ai eue toute ma vie, résolu « de ne l'effectuer cependant qu'après avoir mis mes « États tranquilles, et que j'aurais reconnu dans mon « fils les talents nécessaires pour bien gouverner. J'ai « commencé à dix-huit ans; j'avais le malheur d'être « en guerre avec la F'rance. Nonobstant, je suis par- « venu. Que mon fils n'a-t-il pas à espérer, dans la " situation où il se trouve, tant en forces à l'intérieur « que par l'alliance et la bonne intelligence avec le « Roy? Tu ne peux trop assurer Sa Majesté qu'elle '< trouvera dans mon fils les mêmes sentiments qu'elle « a dû supposer en moy. »
Dans la dépêche qu'il envoya à Chauvelin à la suite de cette audience, Blondelne reproduisit qu'une partie de la conversation qu'il avait eue, n'osant pas, dans un document officiel, répéter tout ce que lui avait dit Victor-Amédée. Il se servit alors de l'intermédiaire de son cousin, M. du Theil, pour instruire le garde des sceaux de ce qu'il avait dû retrancher de sa première dépêche.
Victor-Amédée, écrivait-il, ne croyait pas à la guerre. H pensait que, selon son expression, « tout s'arrangerait par la négociation » ; mais il blâmait le Roi, son pctit-fils, de ne pas se montrer plus ferme, et
BLONDEL A LA COUR DE SAVOIE i29
ne craignait pas de critiquer vivement sa conduite. « Si j'étais à Versailles, déclara-t-il, au risque qu'on me prît pour un fol et qu'on me fit enfermer, je dirais au Roy, mon petit-fils, que sa politique sent le gouvernement mou et faible, qu'il faut se faire respecter en Europe, surtout dans le commencement d'un règne. . . , et ne pas laisser couver sous la cendre le feu qui peut causer un grand embrasement. . .
" J'ai mauvaise opinion, ajoutait-il, d'un prince qui, à vingt ans, paraît indifférent sur les passions inséparables de l'bumanité.. . Les souverains sont nés pour une vie active, et non pour une vie oisive et contemplative... Je crains que mon petit-fils ne soit un fainéant, excusez le terme. Comme Roy, j'aurai toujours pour lui le plus profond respect; comme mon petit-fils, les entrailles parlent, et je ne vous dis que ce que je lui dirais tête à tète. . . Je ne lui dissimulerai pas qu'il est étonnant, pour ne pas dire honteux, qu'il n'ait pas été cette année visiter aucun des camps qu'il a fait faire... Mais, me direz-vous, de pareils voyages du Roy occasionneraient de fortes dépenses. A quoi je vous répondrai : Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours quinze mille personnes qui suivent?... La représentation est convenable à la dignité du Roy, mais il serait bien plus grand, si, dans les visites qu'il pourrait faire de ses places et de ses troupes, il n'avait qu'un porte-manteau. . .
« Mon petit-fils doit réfléchir que nous naissons
130 UN DIPLOMATE AU DIX-ll U ITl KME SIECLE
Roys, niais avec toutes sortes d'imperfections, heureux quand nous avons le bon sens de les sentir, la docilité de les rectifier, et le discernement de connaître la bonne ou la mauvaise vie de celui qui nous guide. Qui, dans la puissance, n'écoute que sa volonté, son humeur et sa rancune contre ceux qui représentent et remontrent, court risque de n'y jamais faire que des sottises. "
Après ce noble langage, Victor-Amédée s'éleva contre les brigues de cour, « plus générales en France, prétendait-il, que dans tout autre pays », et il en énuméra tous les dangers.
Blondel fut assez embarrassé pour répondre, il crut préférable de ne pas protester contre la vivacité des paroles royales et ne répliqua rien, mais il se dédommagea dans la lettre qu'il écrivit à duTheil : « Il ne me convient pas, dit-il, de relever des discours aussi forts de moutarde. Je les rends comme ils m'ont été tenus, en supprimant seulement plusieurs termes grenadiers... Tout autre qui m'aurait tenu de pareils discours aurait éprouvé que je ne suis pas flegmatique ni patient sur cet article; mais j'ai respecté le Roy grand-père, non sans le contredire cependant sur les principaux points... Plus je réfléchis sur cette conversation, plus je connais l'imprudence du roy Victor à me la tenir. Qu'a-t-il à faire de s'ingérer de nous donner des conseils?.. . Je regarde donc cette déboutonnade comme l'effet d'une tète échauffée par l'action
qu'il venait de faire... Au reste, soyez persuadé que l'héroïsme de l'abdication et de la retraite n'est que l'effet de l'amour violent qu'il avait pour sa Dulcinée, et qu'il ne voulait pas satisfaire à la vne de toute la cour. >' Dans la même audience, Victor-Amédée avertit Blondel qu'il avait déjà prévenu le cardinal de Fleury de son abdication (1), et il ajouta : " Je pars demain matin, à sept heures, pour Ghambéry, où je me retire sans aucune marque de royauté, puisque je ne suis plus qu'un particulier. Je n'ai, à ma suite, ni gentilshommes ni gardes; je ne conserve qu'un attelage, quatre valets de pied, un valet de chambre, deux cui-
(1) De soQ coté, le nouveau Roi annonçait à Louis W son avènement au tronc par la lettre suivante :
1. Très haut, très excellent et très puissant l'riuce, notre très cher et très aime Ijou frère et neveu,
« La jirande résolution que le Roy, mon seigneur et père, vient de prendre, de renoncer au (jonveruenient de ses Etats et de se retirer dans le château de Chanibérv, pour donner entièrement à Dieu et à son repos les années qu'il lui plaira encore de lui accorder, ne permet pas que nous différions de douncrpar à Votre Majesté de cet événement qui nous comble également de sensibilité et <l'admirdtiou. Nous nous flattons qu' Elle voudra bien entrer dans nos justes sentiments à cet égard. Nous succédons, avec toute la vivacité possible, à ceux de cordialité et de tendresse que le Hoy, mon père, a toujours marqués à Votre Majesté, et ordonnons au comte Maffei de continuer auprès d'Elle en qualité de notre ambassadeur extraordinaire,
■• Nous nous faisons un empressement de commencer notre rè;jne par l'assurer de notre désir véritable de la convaincre, dans toutes les occasions, de l'intérêt sincère que Nous prenons aux prospérités du sien, et de notre parfaite amitié; . et sur ce nous prions Dieu, <pi il vous ait, très haut, très excellent et très puissant Prince, notre très cher et très aimé bon frère et neveu, en sa sainte et digne garde.
■■ Ecrit en notre châleau de Rivoles, ce 3 septembre 1"30.
» Votre bon frère et oncle,
« C. Emanuel.
« Contresigné : Del Borgo. >• (Aff. étr., Turin, t. Ijl, fol. '<n.i
siniers et cent cinquante mille livres de revenus; c'est assez pour un gentilhomme de province. . . ''
>< Ensuite, dit Blondel, il me congédia, en me faisant l'honneur de me haiser sur les yeux, et me faisant promettre, en présence de son fils, que, chaque fois que je passerais à Chamhéry, en allant en France ou en retournant en Piémont, je le viendrais voir.
« Au sortir de l'appartement, je trouvai un courrier qui m'apportait la nouvelle de la naissance de Mgr le duc d'Anjou. Après avoir lu mes dépêches, je remontai à l'appartement; je grattai longtemps à la porte de l'antichambre, mais inutilement, parce que le service avait été envoyé à l'appartement du roy Charles. Je me déterminai alors à frapper fort. Le roy Charles vint lui-même, et me demanda : « Oui est là? " Je lui répondis que c'était moy qui venais de recevoir un courrier, avec la nouvelle de la naissance de Mgr le due d'Anjou. Il me répondit d'attendre et qu'il allait prendre les ordres du Roy, son père. Il retourna et il m'ouvrit la porte... Il m'introduisit dans la chambre du Pioy, qui était sur sa chaise percée, lequel me dit : " Mon cher Blondel, bouche ton nez et brûle du « papier, car je n'ai pas voulu tarder un moment la K joye que j'ai d'une pareille nouvelle. . . »
Dès qu'il eut appris le changement survenu en Savoie, le roi Louis XV écrivit à son grand-père (1) :
(I) Aff. étr., Turin, t. 154, fol. 401.
" Monsieur mon Frère et Grand-Père,
Il Je m'intéresse trop tendrement à ce qui vous regarde, pour ne pas être vivement touché du parti que Votre Majesté a pris de faire l'abdication de ses Etats et de se retirer; je suis persuadé que vous avez eu de fortes raisons pour le faire, et je ne puis que souhaiter que vous trouviez dans votre retraite le repos que Vous croyez avoir besoin, et qu'il serve à conserver votre santé, qui me sera toujours très chère.
" Je vous demande la continuation de votre amitié, et suis, monsieur mon frère et grand-père,
« De Votre Majesté
" Bon frère et petit-fils « Louis. »
Le même courrier apportait à Victor-Amédée une dépêche (1) beaucoup plus longue du cardinal de Fleury :
li Versailles, 10 septembre 1730.
« Sire,
X Le premier mouvement que produisit sur moy la nouvelle de l'abdication de Votre Majesté fut d'abord celui de la plus vive douleur et du plus grand étonne-
(1) AJf. ctr., Turin, t. 155, fol. 53 et suiv.
ment. J'avoue que, dans la crise où se trouve l'Italie,, je n'aurais jamais soupçonné que Votre Majesté pût se résoudre à renoncer au gouvernement de ses Etats, dans le temps que son seul nom et sa seule réputation pouvaient si efficacement contribuer à leur sûreté et même à leur agrandissement.
« Quand je fus instruit ensuite des motifs qui avaient porté Votre Majesté à une pareille résolution, je ne fus pas moins affligé de savoir que le dépérissement de sa santé était un des principaux, et ma surprise se changea en une véritable admiration. Votre Majesté avait donné, pendant le cours de sa vie, des preuves de sa sagesse et du plus grand courage. Elle en donne aujourd'hui un exemple dans un genre qui est encore plus héroïque, puisqu'il a pour principe la rehgion.
« Il ne m'appartient pas de pousser plus loin mes réflexions, et il ne me reste qu'à souhaiter que sa retraite puisse servir à prolonger ses jours et à achever sa sanctification. Je ne puis, du reste, que porter envie au parti qu'a pris Votre Majesté, et qui conviendrait beaucoup plus à mon âge et à ma profession. Peut-être n'ai-je pas le courage de le suivre; peutêtre aussi les prétextes dont mes amis se servent pour m'en empêcher ne sont-ils pas aussi réels qu'ils veulent me le persuader. Quoi qu'il en soit, si l'exemple que me donne Votre Majesté est un grand reproche pour moy, il ne fera au moins c[u'augmenter dans mon cœur mon admiration pour ses grandes qualités
BLONDEL A LA COUll DE SAVOIE 135
et mon respectueux attachement à sa personne.
^t Je dois la justice au Roy, votre petit-fils, que, quand je lui appris l'abdication de Votre Majesté, il en fut véritablement saisi, et qu'il n'a cessé de m'en parler depuis. Il avait compté sur vos secours et sur vos conseils dans les conjonctures présentes, et il sentit la perte qu'il faisait d'en être privé. Oserai-je prendre la liberté de représenter à Votre Majesté, qu'Elle ne devrait pas porter son détachement jusqu'à renoncer à toutes sortes d'affaires, et qu'un pareil parti pourrait même être préjudiciable au Roy son fils? L'opinion qu'on a de votre prudence et de votre expérience ne peut que contribuer infiniment à lui attirer du crédit et de la considération dans l'Europe.
« En conséquence de ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me communiquer, j'ay le projet d'écrire au nouveau Roy, et vos avis seront toujours des ordres, mais si Votre Majesté me permettait de m'adresser toujours à Elle, au moins pendant quelque temps, ce serait pour moy une grande consolation; je crois même que le bien des deux couronnes le demanderait. . .
" .le n'entrerai point aujourd'hui en matière sur les affaires, et j'attendrai de plus grands éclaircissements. Je me contenterai donc d'assurer Votre Majesté que, quelque douleur que me cause sa retraite, elle ne changera rien dans mes sentiments, et que je serai, tant que je vivrai, avec le plus profond respect et la plus haute vénération, etc. . . »
Le même jour, 10 septembre 1730, le cardinal de Fleury adressait é(jalement de Versailles ses félicitations an nouveau Roi, Charles-Emmanuel (1).
Indépendamment du récit des événements qui venaient de s'accomplir, Blondel exposa, dans un mémoire confidentiel, au cardinal et à Chauvelin les conséquences politiques qui en résultaient à ses yeux. La retraite du Roi, à une distance aussi peu éloignée de Turin, lui paraissait une preuve que la cour de Sardaigne n'était pas portée à se rapprocher de l' Autriche; car, s il en devait être autrement, le vieux Roi aurait-il choisi une résidence où il aurait été facile de s'emparer de sa personne, dès que la France aurait soupçonné le nouveau Roi d'avoir conclu un arrangement avec la cour de Vienne (2) ?
Ces réflexions de Blondel étaient suivies d'un portrait de Charles-Emmanuel : « Le roy de Sardaigne est doux, paisible, bon, prudent, franc, incapable de feindre ce qui n'est pas, en même temps très secret pour ce qui lui est confié, laborieux et appliqué... Jusqu'ici, il n'a point laissé entrevoir qu'il eût les talents et les capacités d'esprit du Roy son père; il n'a jamais laissé échapper aucune marque d'humeur; cependant on lui a remarqué de la sensibilité et de la rancune intérieure. . . Malgré la gêne où le tenait le Roy
(1) Aff. itr., Turin, l. 155, fol. 56.
(2) Voir lettre de Bloudel à Chauvelin, ilu 0 septembre 1130 {IbH., t. l.'.i. fol. 424 el suiv.)
son père, on lui a toujours remarqué beaucoup de go fit pour les plaisirs. Il aime la chasse, les spectacles, la table, les femmes... Il aime la ma^juificence et n'est point ennemi de la fine louange... Il a beaucoup de tendresse pour la Reine, qui ne se mêlera jamais de rien, et dont on ne doit parler que pour sa piété, sa vertu et son attachement à son époux (I). »
Le lendemain même de son abdication, le roi Victor, accompagné d'une suite peu nombreuse, partit pour Chambéry, où il arriva dans la soirée du 7 septembre. Il y reçut le Sénat, les magistrats et la noblesse, leur adressa quelques paroles bienveillantes, en leur déclarant qu'il désirait mener une vie simple et privée. Il alla ensuite faire sa prière dans l'église qui dépend du château. Le lendemain, la marquise de Spigno venait le rejoindre : elle n'était accompagnée que de son frère, le comte de Cumiane (2), et d'une suite également peu nombreuse. Après l'avoir tendrement embrassée, le Roi « ordonna tout haut que l'on tendît pour elle un lit dans sa chambre " .
Ce n'était certainement pas dans cette ville que la marquise avait rêvé d'établir sa résidence après son royal mariage. Déçue dans ses espérances, ayant désormais associé sa vie à un roi qui ne l'était plus, elle n'acceptait qu'à son corps défendant, et moins
(1) Voir le Mémoire sur la cour de Turin, qui accompagnait la lettre de Blondel du 28 septembre 1730. Aff. étr., 'l'uiiu, t. I5i, fol. US-i^yi.)
(2) Louis Caaak-, comte de Cumiaue.
138 UN DIPLOMATE AU DIX-lILUTIEME SIECLE
aisément que son époux, la nouvelle existence qui allait commencer pour eux.
Peu (le temps après ces événements, le marquis d'Orméa quitta Rome pour retourner à Turin. Il se rendit aussitôt à Chambéry, pour rendre compte au roi Victor de ce qui s'était passé au conclave réuni pour l'élection du nouveau Pape, et le remercia de toutes les bontés dont il l'avait comblé ; puis, rentré à Turin, il ne dissimula pas sa manière de penser sur le maria^ore qu'avait fait Victor-Amédée et sur son abdication. Comme, en raison de sa longue absence, il était fort peu au courant de l'état des affaires présentes, il se rapprocha de Blondel, pour s'en entretenir avec lui.
Ouant au nouveau Roi, il fit succéder le faste et la magnificence à la simplicité en usage à la cour de son père. Le 9 du mois d'octobre, une grande foire devait se tenir à Alexandrie. Le Roi décida de s'y transporter. Il désigna, pour accompagner la Reine, six des plus jolies femmes de la cour et, pour se conformer à la mode italienne, leur choisit à chacune un sigisbée.
La belle comtesse de Frossasque (1), âgée de dixhuit ans, était tombée en partage à Blondel. " Cette partie de peine et de plaisir, dit-il, est très fatigante. Le jour du départ, il fallut donner la main à ma Dame
(1) Innoceute-Cliristiiic Costa de la Triiiin-, femme de Josiph-Marie-('asimir IVovaiia, comte de Fr(>ssasf|iic.
Dour monter en carrosse, et la suivre dans le mien juscfu'à moitié chemin, où j'avais fait préparer un grand diner, auquel elle avait invité toutes les personnes de ses amies qui se rendaient à Alexandrie. Après le dîner, et lui avoir donné la main pour monter en carrosse, je pris les devants, pour faire arranger, dans la maison qui lui était destinée, les commodités nécessaires, et ordonner le souper. Le lendemain, il fallut être à la cour dès huit heures, pour savoir les plaisirs du jour, en venir rendre compte à ma Dame, retourner à la cour à dix heures, pour accompagner le Roy à la messe... Après l'avoir reconduite, il fallait prendre ma Dame et la conduire à la foire. La première fois, on était obhgé de lui donner un éventail de dix à douze louis, et, en échange, elle me donna un nœud d'épée. A une heure et demie, je l'accompagnai dans l'endroit où elle était invitée, et, après lui avoir présenté à laver et la serviette, je me mettais à côté d'elle, parce que le sigisbée est toujours censé prié avec la Dame. . . Vers les cinq heures, je la conduisais à l'opéra ; j'étais obligé de rester dans sa loge aussi longtemps qu'elle y était seule, mais, dès que quelque cavalier arrivait, j'étais obligé de sortir . de la loge et de rester au parterre jusques au moment où le cavaher s'en allait, et alors je devais remonter; au sortir du spectacle, je lui remettais ses gants, son éventail et son mantelet, et je la conduisais à l'appartement du Roy, où elle soupait à sa table. . . Je la con-
UO UN DIPLOMATE AU DIX-ll UlTl EME SIECLE
duisais ensuite au théâtre, où les mêmes machines qui sont ici à l'opéra forment une salle de bal, telle que celle qu'on voit k Paris. Toutes les fois que ma Dame voulait danser, il fallait que je dansasse, quand elle n'était point invitée par quelqu'un. Le bal ne finissait jamais avant cinq heures. Il me fallait ensuite reconduire ma Dame chez elle, et, pour toute récompense de mes peines, elle me donnait sa main à baiser. . . Cette corvée dura huit jours, et je fus très content quand elle fut finie, et que ma Dame m'eut donné mon bien servi...
« Les seigneurs d'Alexandrie, qui sont en assez (jrand nombre, poursuit Blondel, ont conservé la plupart des mœurs et des coutumes des Espagnols. Ce qui me frappa le plus dans leur repas, c'est qu'à leur table de quarante couverts, il n'y avait que quatre plats de rôts en pyramide, aux quatre coins, d'une grandeur si énorme qu'à peine deux domestiques pouvaient porter chacun ; le premier rang était de cochons de lait, le deuxième de dindonneaux, le troisième de faisandeaux, le quatrième de poulets, le cinquième de perdreaux, le sixième de cailleteaux, le septième de grives, couronnées par sept à huit brochettes d'argent remplies d'ortolans. . . »
La foire finie, le roi Charles rentra à Turin. Il n'en continua pas moins sa vie de plaisir. " H allait fréquemment dans les maisons sans aucun accompagnement que d'un valet de pied, surtout chez Mme la
BLOINDEL A LA COLiR DE SAVOIE 141
marquise Dogliani (l), qui avait beaucoup d'esprit et qui était fort laide, mais qui avait l'attention d'attirer chez elle les dames pour lesquelles le Roi avait de l'inclination, savoir la comtesse de Constansaiie (2), la marquise de Beuil et la marquise de Saint-Germain (3), pour lesquelles il a toujours eu des velléités d'amour, mais avec lesquelles il s'est toujours tenu à la théorie et au sentiment. "
Dans les premiers temps de son règne, ce roi Charles ne cessa pas de suivre les recommandations de son père, et ne prit aucune décision importante sans le consulter; mais le marquis d'Orméa ne l'entendait pas ainsi, il n'aspirait qu'à dominer le jeune Roi, pour devenir, lui-même en fait, le véritable souverain .
Il commença, pour se conformer aux goûts de son maître, qui aimait la représentation, par monter sa maison « au plus magnifique » et par tenir table ouverte. Puis il ne songea plus qu'à détruire l'influence du marquis de Saint-Thomas et des autres ministres. Il laissait avec intention languir les affaires, pour pouvoir dire à ceux qui souffraient de ces retards, qu'ils devaient attendre la décision de Chambéry, glissant à l'oreille de chacun : « Nous avons à
(1) Marie-Thérèse-Delphine de Simiane, qui avait épousé Charles-Jérôme Solar, marquis de D(i/;liain.
(2) Anne de Cliabod de Saint-Maurice, femme de Joseph-André Turi nette, comte de Conslansaue.
(3) (^hristiue-Marie-Thérésc Ferrero-Fieschi de Masseran, femme de Josepli- François-Gaetan, marquis de Saint-Germaiu.
Turin la représentation, mais l'or^jane qui fait jouer les marionnettes est en Savoye. » Le crédit du Roi s'en trouvait diminué, et on pouvait croire en Europe que son père ne lui avait transmis qu'un lantôme de puissance.
D'autre part, les affaires de Rome soulevaient encore des difficultés. Peu de temps après son exaltation, le nouveau Pape chercha à obtenir de la cour de Turin des modifications au concordat que son prédécesseur avait fini par signer, grâce, on s'en souvient, aux manœuvres de toute sorte employées par le marquis d'Orméa; mais celui-ci avait ses raisons pour ne pas entrer en négociations, et, à son instigation, le roi de Sardaigne fit savoir à Rome qu'il était résolu à une rupture ouverte " plutôt que de consentir à abandonner un article quelconque du Concordat que le Roi son père avait obtenu du feu Pape ». L'affaire en resta là.
La cour reprit sa vie de plaisirs et de fêtes. Le lendemain de l'une d'elles qui avait été particuhèrement brillante (6 février 1731), arriva de Ghambéry la nouvelle que, dans la nuit du 3 au 4, le roi Victor avait eu une attaque d'apoplexie. Sa bouche était restée de travers et < il avait des convulsions dans les yeux et de la fièvre " . Le Roi commanda sur-le-champ ses équipages; mais ayant reçu, deux jours plus tard, des nouvelles plus rassurantes de son père, qui le priait en grâce et très tendiement de ne pas faire ce
voyage dans la mauvaise saison, le roi Charles lui répondit, avec une égale tendresse, qu'il se soumettait à regret à ses ordres et l'engageait à retourner en Piémont, le climat de la Savoie ne semblant pas convenir à sa santé. Il pourrait choisir pour sa résidence telle ville qu'il voudrait, et ce serait une douce consolation pour le roi Charles de se trouver plus à portée, afin de le mieux entourer de respect et d'affection.
La saison s'étant adoucie, le jeune Roi accompUt le voyage à Chambéry qu'il avait projeté, et il resta près de son père une quinzaine de jours, pendant lesquels ils échangèrent tous deux les témoignages du plus vif attachement.
Cependant, la santé de l'ancien Roi laissait toujours à désirer. Il s'en rendait bien compte lui-même. Ainsi, recevant, un jour, un Français, le chevalier de Marcieu, inspecteur général d'infanterie, venu par hasard à Chambéry, il lui dit (1) : « Je suis un vieil ermite, cher Monsieur, qui ne me mêle plus de rien, accablé de corps et d'esprit, et qui ne pense plus qu'à finir mes jours et à faire mon salut... J'ai bien des chagrins, des inquiétudes, dont Dieu a fait le mélange de ma vie ; je viens d'avoir un accident qui doit me préparer à une fin prochaine. Je suis sujet à des attaques et des douleurs si violentes, qu'elles me donnent des vertiges qui me rendent incapable de tout. Ainsi, je
(1) Lettre du 19 mars 1731. [Aff. élr., Turin, t. 155, fol. 170.)
me suis retiré des affaires, et j'ai pris une femme douce pour compagne. Je ne suis plus qu'un vieux lièvre, avec un reste de routine que j'emploierai à l'occasion avec plaisir pour le Roi, mon petit-fils. »
Le séjour du nouveau Roi auprès de son père ne fut pas perdu pour le marquis d'Orméa. Il lui servit de prétexte pour supprimer à Victor-Amédée le bulletin hebdomadaire qui lui était adressé jusqu'alors et qui le tenait au courant des affaires. A son retour, le Roi Charles se laissa circonvenir par le marquis et eut la faiblesse d'accepter trop aisément les explications qu'il lui donna pour motiver une mesure qui devint définitive. Le roi Victor, de son côté, ne jugea pas de sa dignité de réclamer ce bulletin, mais il ne fut pas moins blessé d'être ainsi mis à l'écart.
Sur ces entrefaites, on décida que le Roi et la Reine iraient au mois d'août en Savoie, pour y prendre les eaux d'Évian, et qu'ils passeraient par Ghambéry, où ChauveUn désirait que Blondel se trouvât en même temps qu'eux. La mort du duc de Parme, récemment survenue, rendait sa présence nécessaire. Ce prince, en effet, n'ayant pas laissé d'héritier, sa succession naturelle allait s'ouvrir au profit de l'Espagne. Toutefois, pour complaire à la cour de Vienne, la duchesse Dorothée (1), sa veuve, s'était déclarée en état de
(1) Dorothée-Sophie de Neubourg avait épousé eu premières noces le priuce Farncse, ei, en seeoucles noces, le frère de celui-ci, François, duc de Panne. Elle mourut en 17 '18.
grossesse. On ignorait si c'était ou non une feinte. Si la grossesse était réelle, c'était " un événement préjudiciable aux intérêts de l'Espagne et aux engagements de la France ». Aussi toute l'Europe était-elle attentive, et la présence de Blondel à la cour semblait justifiée. Cependant, lorsqu'il demanda au roi Charles la faveur de l'accompagner en Savoie, celui-ci l'en dissuada, en se fondant sur ce que son absence serait de très courte durée et sur la difficulté que le représentant de la France aurait à se loger. Mais, comme, d'autre part, le roi Victor tenait essentiellement à voir Blondel, il s'était secrètement entendu avec Chauvelin pour lui faire donner l'ordre de rentrer en France, afin de l'obliger à passer par Ghambéiy.
Blondel obéit et s'arrêta effectivement dans cette ville, et à peine y était-il arrivé que le roi Victor le manda auprès de lui.
( Il était huit heures du matin, écrit Blondel, lorsque je me rendis au palais. Le Roy, en me voyant, s'avança à quatre pas et, m'embrassant à son ordinaire sur les deux yeux : " Ah ! mon cher ami, me dit- « il, je te revois encore. Il y a six mois que j'en avais « presque désespéré. Tu en vois les marques ", en me montrant les accidents de ses yeux et de sa bouche. . . Après m'avoir fait asseoir dans un fauteuil égal au sien, il me dit qu'il était comme un gentilhomme de province, fort curieux de savoir ce qui se passait dans une belle terre qu'il a cédée, et si on suit ses plans
146 UN DIPLOMATE AU DIX-HUITIKME SIKCLE
d'embellissement et d'économie, cfueje pourrais satisfaire, puisque j'en venais. . . Son fils et ses ministres ne lui avaient donné aucune information depuis six mois. . . Il me parla des affaires de Rome; je l'informai de la fermeté avec laquelle le roy Charles soutenait le concordat... lime questionna aussi sur la taille proportionnelle, me témoignant beaucoup de satisfaction de toutes les nouvelles que je lui donnais, ce que je regardais cependant comme une feinte de sa part, car j'ignorais totalement alors les commencements de la mésintelligence entre lui et le Roy son fils. . . i< Te sou- « viens-tu, ajouta-t-il, de ce que je te dis le jour de '( mon abdication, concernant le personnel de mon " petit-fils?. . . Dis-moi la vérité, en as-tu fait le rapport " à M. le Cardinal? » Je lui répondis que je m'en serais bien donné de garde, puisqu'il me l'avait expressément défendu. " Tu es bien heureux, me dit-il, de « n'être pas mon sujet, car tu serais actuellement à la « Bastille. Un ministre employé et fidèle doit rendre " compte à son maître de tout ce qu'on lui dit, en bien « ou en mal, de son personnel, sans rien retrancher ni « adoucir, sauf au souverain à en profiter ou non... » ,Ie lui répliquai que, si j'étais son sujet, je n'irais pas à la Bastille. « Comment cela? » me dit-il. — « C'est " que j'ai rempli vos intentions. Sire. » J'envoyai alors chercher mon portefeuille, et je lui lus ma relation, sur quoi il m'embrassa... Kt, tirant sa montre qui marquait onze heures et demie, il me congédia en disant :
^< J'ai chargé le marquis de Sales (1) de te donner à « dîner. Tu seras peut-être moins sensible à la *< bonne chère qu'à la bonne et belle compagnie qu'il " m'a dit avoir rassemblée. . . >'
A peine Blondel, qui s'était rendu chez le marquis, avait-il pris place à sa table, que le Roi l'envoya cher- <îher de nouveau. Leur conversation dura encore plus de quatre heures et ne roula que sur la politique, " sur la défection des Anglais, sur l'alliance de Séville, et sur les moyens que les Anglais se proposaient d'employer pour transporter Don Carlos en Italie et introduire des garnisons espagnoles dans les États de Parme et de Plaisance » .
Après cette dernière entrevue, Blondel retourna chez le marquis de Sales, où avait été préparé un souper somptueux, suivi d'un bal très brillant. De là, il partit, dans sa chaise, directement pour la France.
Dès son arrivée, il rendit compte au cardinal et à M. Chauvelin des deux audiences qu'il avait eues du roi à Chambéry, et fut chargé par eux de leur présenter deux mémoires, l'un sur la situation présente de la France, l'autre sur celle de la cour de Turin, afin qu'ils pussent jnger de ce qu'on pouvait eu attendre (2) .
(1) François II, marquis de Sales, lié en 1681, d'abord {jentilhomme de ta chambre de Viclor-Amédcc et grand maître de la yarde-robe, puis général de cavalerie, mort en 1769.
(2) Voir les deux mémoires de Blondel, en date d"S i- et 7 septembre 1731, aux Pièces justificatives, n"' i et 5.
Pendant son séjour en Sardaigne, Blondel ne soupçonna même pas qu'il y efit un désaccord sérieux entre les deux Rois. Ce fut seulement à son arrivée à Versailles, qu'après avoir rendu compte au cardinal et à Gliauvelin des entretiens qu'il avait eus, à Cliambéry, avec le roi Victor, il apprit, par une lettre de son secrétaire, que le séjour dujeune Roi dans cette ville avait été écourté, et qu'il en était parti brusquement un soir, sans même avoir pris congé de son père. Peu de jours après, la Reine l'avait suivi, et le roi Victor luimême avait ensuite quitté Ghambéry, pour retourner en Piémont.
De graves événements se préparaient. A peine le roi Charles fut-il de retour à Turin, qu'il fit des changements importants dans le personnel civil et militaire ; la garnison de la capitale fut renforcée; l'opinion publique commençait à s'émouvoir. En apprenant ces nouvelles, Blondel ne put s'expliquer les causes d'une semblable agitation. 11 finit toutefois par se rappeler que, lors de son passage à Chambéry, au bal donné en son honneur, une dame avec laquelle il dansait avait fait une allusion aux mauvais rapports des deux Rois. Il n'y avait d'abord attaché aucune importance. « Serait-il possible, disait-il au cardinal de Fleury, que le nouveau Roi allât jusqu'à faire emprisonner son père? » '< A cette seule supposition, ajoute Blondel, le cardinal se récria violemment contre une idée aussi monstrueuse, qu'il m'attribuait, me reprochant d'ima-
giner qu'un fils pût se porter à une telle extrémité contre un père qui lui avait tout sacrifié. — Si j'en rendais compte au Roy, avait-il dit, Sa Majesté ne me souffrirait pas un quart d'heure à son service. » Là-dessus, et sans prolonger davantage l'entretien, le cardinal congédia Blondel, en l'invitant, en raison de la gravité de la situation, à repartir pour Turin sans le moindre retard.
Notre diplomate se mit donc aussitôt en route, et, lorsqu'il arriva à Lyon, le prévôt des marchands lui remit un volumineux paquet que lui envoyait son secrétaire. Il lui annonçait en effet l'arrestation du vieux Roi, en lui faisant observer que, si la cour de Versailles n'en avait pas encore été informée, " c'est qu'on s'imaginait à Turin que, lors de son passage à Chambéry, Blondel avait signé avec le roi Victor un traité par lequel la France s'engageait à fournir au prince des troupes suffisantes pour reprendre sa couronne >' . Ce faux bruit avait été répandu par le marquis d'Orméa lui-même, qui cherchait ainsi à justifier aux yeux de l'Europe la résolution inattendue du roi Charles. 11 faut reconnaître, toutefois, que ce prince s'était résigné à une pareille mesure, non seulement parce que le marquis d'Orméa l'y avait entraîné, en abusant de sa crédulité et de sa faiblesse, et « en aiguillonnant son amour-propre " , mais aussi parce qu'il était encore sous le coup des scènes violentes qui venaient d'avoir lieu entre son père et lui. Victor-Amédée lui avait
exprimé très durement « le mécontentement qu'il avait (le sa conduite, qui le faisait repentir de l'avoir mis sur le trône, puisqu'il se laissait mener aveuglément par ses ministres, sans é^jard à ses conseils et à la reconnaissance qu'il lui devait ». « Il voyait bien, avait-il dit, qu'il n'était qu'un imbécile. » En même temps qu'il traitait d'indi(^ne le marquis d'Orméa, " qui corrompait le caractère du jeune Roy pour satisfaire sa propre ambition ", il l'avait menacé de le faire " rentrer dans le néant d'où il était sorti », ajoutant qu' « il n'y aurait pas d'arbre assez haut pour le faire pendre « .
On fit ainsi croire à Charles-Emmanuel, qu'à la suite de ces scènes orageuses, sa vie se trouvait menacée : il quitta alors précipitamment Chambéry. Si son père le suivit en Piémont, ce fut, d une part, dans l'espoir de « le ramener à l'obéissance aveugle qu'il avait toujours eue à ses volontés, et de regagner la confiance que ses njinistres lui avaient enlevée, et, d'autre part, de contenir ceux-ci par sa présence, et même de les faire punir » .
Dès son arrivée au Mont-Cenis, le vieux Roi annonça 8on retour à son fds, en lui donnant comme motif l'état de sa santé, à laquelle le climat de Chambéry, comme il le lui avait dit lui-même, était contraire, et en le priant de lui indiquer la ville où il désirait qu'il fixât sa résidence. Le roi Charles lui répondit qu'il pouvait choisir celle qui lui conviendrait le mieux.
Victor- Amédée s'arrêta à Rivoles, et son fils vint même à sa rencontre, pour lui témoigner son respect, mais il le reçut si mal, ne cessant d'invectiver ses ministres et de les menacer de la potence, que Charles- Emmanuel ne sut que répondre. Il alla jusqu'à lui dire " qu'il se laissait conduire par le nez, qu'il n'était qu'un c.yon, que, s'il ne se gouvernait mieux, il reprendrait le gouvernement, et que, en cas de résistance, il lui ferait sauter la cervelle " . Le jeune Roi eut peine à maîtriser son émotion ; il parvint cependant à se contenir, bien qu'il se sentît blessé dans ses sentiments de fils et de Roi.
Ces scènes de violence n'eurent d'autre résultat que de fournir de nouveaux prétextes aux ministres, qui se servaient d'ailleurs des incidents les plus insignifiants pour exciter Charles-Emmanuel contre son père. Ils affirmaient, par exemple, que Victor-Amédée prétendait que son abdication était nulle, qu'il prenait plaisir à appeler la Reine : la princesse de Piémont^ alors qu'elle ne l'était plus, qu' " un jour, celle-ci étant allée dîner avec lui, on avait mis à table une chaise pour lui, une autre pour la Reine, et un tabouret pour la marquise de Spigno, et que le roi Victor avait poussé du pied le tabouret, et fait mettre une chaise égale pour la marquise, à droite, comme si elle eût été effectivement la Reine (1) ». Sentant que, pour se
(1) Lettre de BloaJel au garde des sceaux, du 'l'i octobre \~'i\. {Aff. étr., Turia, t. 156, fol. 3JT.)
sauver eux-mêmes, il fallait à tout prix séparer les deux Rois, ils accumulèrent ainsi toutes les raisons qui devaient pousser Charles-Emmanuel à commettre l'acte de violence qu'ils espéraient de lui, et auquel il finit par se rési^jncr, mal^jré sa timidité, son respect filial, ses scrupules et ses craintes.
Cet acte n'était autre que l'arrestation du roi Victor, qui, de Rivoles, s'était rendu au château de Moncalieri.
Le 28 septembre, en effet, il fut tenu un Conseil au palais sous la présidence du roi Charles. Le marquis d'Orméa, poursuivant son but, fit de la situation un tableau des plus sombres et des plus dramatiques. 11 prétendit avoir les preuves du complot ourdi par le roi Victor, qui, d'après lui, n'était rentré en Piémont que pour revenir sur son abdication et reprendre sa couronne. Il soutint que le marquis de Foschieri (1), alors gouverneur de Turin, était de connivence avec lui, pour lui livrer la citadelle; qu'on avait été jusqu'à soudoyer des médecins pour empoisonner le roi Charles en cas d'insuccès; que, si celui-ci tardait à se défendre, il ne courrait pas seulement les plus grands dangers, mais deviendrait la risée de l'Europe.
Devant toutes ces révélations, le Roi se résigna. L'arrestation de Victor- Amédée fut ordonnée, en
(1) Charles Foschieri de La MiraiiJ'ile.
même temps que celle du gouverneur de Turin et des médecins dont les noms avaient été prononcés. Le maréchal de Rhébinder (J), lui-même, cet ami dévoué, si attaché et reconnaissant au vieux Roi, ne crut pas, en présence de tant d'affirmations, que son devoir lui commandât de le défendre plus longtemps, et il ne s'opposa plus aux mesures qui venaient d'être décidées.
Il s'agissait désormais de les mettre à exécution. On commença par faire griller toutes les fenêtres du château de Rivoles, où le Roi allait être transporté, et l'on fit creuser des fossés devant l'entrée de ce château, afin qu'on n'y pût pénétrer que par des ponts-levis.
Le lendemain, 29 septembre, à sept heures du soir, toutes les portes de Turin furent fermées. A minuit, le château de Moncalieri était investi par les troupes, et, en même temps, arrivait le marquis d'Orméa, pour s'emparer, disait-il, des papiers du conspirateur et de ses cassettes. On s'aperçut plus tard que ces fameuses cassettes contenaient simplement du chocolat.
A une heure précise, le comte de La Pérouse- Picon (2j, qui avait été chargé de l'arrestation, se présenta à la porte de la chambre du Roi, accompagné de quatre colonels et des officiers d'une compagnie de grenadiers. On enfonça la porte.
D'après le récit de Blondel, le roi Victor ne s'étant
(1) Bernard Othon, baron de Rhébinder, maréchal de Savoie, mort en 1743
(2) Louis Picou, comte de La Pérouse.
point éveillé au premier hniit, " Mme la marquise de Spigno se jeta à bas du lit, nue et en chemise, et, arrivée à la porte, apercevant des grenadiers, la bayonnette au bout du fusil, et d'autres portant seulement des flambeaux, elle recourut à son lit, en criant : « Ah! mon Roy, nous sommes perdus! » Le Roy s'étant mis sur son séant, demanda : « Qu'est-ce donc i; que cette entreprise, à une heure aussi indue? »
« Le comte Picon, après s'être saisi de l'épée du Roy, tjui traînait sur une table, lui fit un discours fort respectueux sur sa commission donnée par le roy Charles. Le roy Victor, entrant en fureur, lui répliqua ([u'il n'était point soumis à son fils, qu'il n'avait point dispensé ses sujets du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté; le comte Picon lui répondit qu'il n'y avait qu'un Dieu et un maître, et que, lui-même lui ayant fait reconnaître le roy Charles, il était obhgé de lui obéir, avec la même soumission et fidélité qu'il avait éprouvée de sa part lorsqu'il régnait. Le roy Victor répliqua : « Je suis personne sacrée, puisque je l'ay été en Sicile. " Qui de vous autres, messieurs, osera mettre la main « sur moi? » Le comte Picon lui répondit que qui que ce soit ne prendrait cette hberté, dans l'espérance ([u'il avait qu'il se prêterait de lui-même à l'exécution de l'ordre qui lui était prescrit. Sur quoy, le roy Victor s'enfonça dans son lit, embrassa Mme la comtesse de Spigno étroitement des bras, des jambes et des cuisses, et resta près d'un quart d heure sans remuer,
pendant lequel M. de La Pérouse respecta ce qu'il croyait être un adieu; mais à la fin il pria le Roy de se prêter à l'exécution de ses ordres. Il n'en eut aucune réponse. Il récidiva une seconde fois la même demande, à laquelle le Roy ne parut faire aucune attention. Enfin, à la troisième fois, il lui déclara que ses ordres étaient précis, et les quarts d'heure marqués. N'en ayant encore reçu aucune réponse, il dit au chevalier de Birague (1), major du régiment chargé d'arrêter Mme de Spigno et de la conduire à sa destination, de faire son devoir pendant c[u'il allait faire le sien. Ils mirent tous leurs efforts avec les quatre colonels pour détacher ce prince de Mme de Spigno, tellement ils étaient entrelacés 1 un à l'autre par les bras et les jambes; les couvertures et les draps furent jetés de côté et d'autre. Les grenadiers faisaient le cercle autour de la chambre et du lit, savoir : un avec la bayonnette au bout du fusil, l'autre avec un flambeau à la main; les officiers étaient au milieu du cercle, l'épée à la main. La marquise de Spigno fut arrachée du lit, avec sa chemise toute déchirée, et traînée sur le parquet sur son derrière depuis le lit jusqu'à un cabinet où on devait la faire habiller; et, comme elle se débattait, elle n'eut rien de caché pour les grenadiers et spectateurs. Alors le roy Victor, se mettant sur son
(I) Ce doit élre une erreur de nom : tous les écrits coulemporaïus parlent d'uu chevalier Solar, lieuteuant-colouel du ré{;iment des gardes, et uiillemeut d'un chevalier de Uirague.
séant, harangua les grenadiers, leur disant : " Et vous, « braves grenadiers, qui m'avez servi si fidèlement, il qui m'avez vu cent fois à votre tête, prêt à mêler " mon sang avec le vôtre, souffrirez- vous qu'on traite " ainsy votre Roy, et que je sois votre prisonnier « après avoir été votre maître? »
u Sur cette harangue, les officiers présents crurent que ce moment était le dernier de leur vie; mais ils étaient résolus, au moindre ébranlement des grenadiers, à leur passer leur épée au travers du corps. Cependant les grenadiers furent contenus par la réplique du comte de La Pérouse, disant au roy Victor que ces mêmes grenadiers étaient aussi fidèles au roy Charles qu'il leur avait fait reconnaître pour leur sourain, qu'ils l'avaient été quand il les avait commandés. Et le comte pressant le Roy de s'habiller, celui-ci refusa, déclarant qu'il voulait souffrir l'ignominie jus- ([u'au bout, protestant toujours que ce ne pouvait être une entreprise de son fils, mais de ses indignes et criminels ministres. Il ne se prêta à cette violence que pour descendre l'escalier, au bas duquel, apercevant les gardes de la porte qu'on lui avait donnés à titre d'honneur dès le commencement de son séjour, il leur dit d'un ton ironique : « Vous êtes de braves gens qui « m'avez laissé enlever; je veux croire que vous avez « été surpris et qu'il n'y a pas de votre faute. » Et tirant sa bourse, où il y avait dix louis, il la leur jeta en leur disant : ^< Buvez à ma santé ! » Lorsqu'il fut ques-
tion de monter en carrosse, un colonel de fortune ayant l'ordre d'y monter, le Roy le repoussa d'un coup de poing en lui disant : « Malheureux, apprends le res- " pect qui m'est dû, et que des gens de ta trempe t' ne doivent jamais monter dans le carrosse de leur « Roy. " Sur quoy, l'officier ayant insisté, en montrant son ordre écrit, le Roy le déchira et lui dit qu'il eût à apprendre aux indignes ministres de son fils le respect qui hii était dû. Et apercevant qu'il avait pour escorte les dragons de son fils, il dit : " Les mesures ont été « mûrement prises. » D'où l'on juge que, si c'eût été les dragons du Roy, qui étaient les siens quand il régnait et qu'il affectionnait, il eût essayé de les soulcAcr. Vers les trois heures après minuit, on prit la route de Moncalieri à Rivoles. Un détachement de dragons faisait lavant-garde, pour ne souffrir qui que ce soit sur le grand chemin, et pour faire fermer les portes et les fenêtres de tous les villages où on devait passer, avec menace de brûler la cervelle à tous ceux qui, par curiosité, enfreindraient cet ordre. Un autre détachement de dragons entourait le carrosse du Roy, et un autre, à quelque distance, fermait la marche. Arrivé à Rivoles, le roy Victor était si altéré de fureur et de fatigue que sa langue pendait hors de sa bouche de plus de deux pouces, remplie d'écume; et ses yeux étincelaient de fureur, surtout lorsqu'il aperçut les serruriers qui grillaient les fenêtres de l'appartement qui lui était destiné. Après une heure de repos seul,
il reparut devant les officiers destinés à sa fjarde, avec un air frais et calme, répétant de temps à autre : « Ce « n'est point rentroprisc de mon fils, mais de ces «< coquins et malheureux ministres. » Il y avait un officier qui couchait dans la chamhre du Roy en travers (le la porte, et un autre couchait également sur un matelas en dehors de la porte de ladite chambre. On ne lui donnait pas seulement la consolation de Tinformer comment se portait la Reine et ses petits enfants; tout ce qu'il avait pu obtenir était d'avoir avec lui le docteur Grossi, qui était le médecin qui! avait amené de Chambéry. A l'éj^ard de la comtesse de Spigno, après l'avoir fait habiller, on l'avait mise dans une calèche seule avec le chevalier de Birague, et sa femme de chambre dans une autre voiture avec un simple soldat, et on l'avait conduite, escortée de cinquante dragons, au fort de Géva où l'on enferme ordinairement les femmes de mauvaise vie, et qui est à cinquante milles de Turin, du côté du Milanais »
L'histoire a jugé avec sévérité ces événements. « Quelle catastrophe, sans mourir! " en a dit d'Ar- ^enson (1), et Voltaire a trouvé (2) qu'il était « triste pour les princes chrétiens que Mahomet II ait rendu la couronne au sultan Amurat, son père, qui avait abdiqué, et qu'un duc de Savoie ait laissé mourir son
(1) Journal et mémoires du marquis d'Artfnson, i-Jil. Ralliery, t. 1, p. 8f>.
(2) Voir Prrcis du rè'ine de Louis XV [OEui'res do Voltaire, cdit. Ganiiir, l. \V, cliap. III. p. 180).
père dans un cachot, au lieu de lui rendre la couronne » .
On se souvient que Blondel était en France pendant que s'accomplissaient ces actes de violence. Il n'en était reparti que le 4 octobre, et c'est seulement en route qu'il les avait appris. Le 15 du même mois, il était de retour à Turin. Il se rendit aussitôt à l;i Vénerie, où se trouvait le Roi, dont l'attitude, à sa vue, fut des plus embarrassées et pleine de remords. Il commença par se plaindre de la triste situation à laquelle il s'était trouvé réduit, parlant de son respect et de sa reconnaissance envers son père, et exposant à Blondel les divers motifs qui l'avaient contraint à un acte qui avait tant coûté à ses sentiments, mais que le bien public avait exigé. Il était convaincu que, pour s'être livré aux fureurs et aux menaces qu'il avait déployées contre lui, le Roi, et contre ses ministres, son père était devenu réellement fou, que c'était son excuse, et qu'il espérait que le roi de France comprendrait les raisons qui avaient dicté sa conduite. Blondel répondit au roi Charles qu'en effet son caractère était assez connu pour qu'on puisse présumer qu'il ait fallu des motifs bien puissants pour le résoudre à une pareille extrémité. Il ajouta qu'il était très fâcheux, que l'état de prétendue folie de Victor-Amédée eût été divulgué, et très regrettable aussi qu'on n'eût pas envoyé sans tarder un courrier spécial au roi de France, pour lui annoncer des événements d'une telle
160 UN DIPLOMATE A Li DIX-HUITIEME SIECLE
importance. Charles-Emmanuel s'en excusa, en mettant sur le compte du trouble où il avait été, la divul- ^;ation de l'élat mental de son père, ainsi que l'oubli que lui-même avait commis (I).
Dans un mémoire chiffré (2), qui accompagnait le compte rendu de cette audience, Blondel écrit au garde des sceaux que " le roy Victor n'a jamais été fou, qu'il a parlé en héros aux officiers chargés de l'arrêter, et n'a eu de faiblesse que lorsqu'on l'a arraché indignement des bras de sa femme qu'il tenait étroitement embrassée ». 11 n'a jamais eu, affirme Blondel, le dessein de remonter sur le trône. ^< On n'a trouvé dans ses papiers aucun projet, aucune intelligence avec les puissances étrangères, point d'argent, et on n'a découvert nulle conspiration, soit dans la noblesse, soit parmi les troupes, soit dans les provinces . »
Au surplus, le marquis de Fosebieri, gouverneur de Turin, ainsi que le marquis de Rivarol (3), gentilhomme de la chambre du Roi, qui avaient été incriminés et arrêtés en même temps que lui, furent immédiatement remis en liberté, faute de preuves. Il en fut de même des deux médecins et de l'apothicaire du Roi,
(1) Le cardiiinl tle Fleiiry protesta vivement contre une pareille omission. Voy. deux lettres de Fleiiry à Charles- Emmanuel, adressées, l'une de Marly, X octobre 1731, l'autre de Versailles, 1- octobre de la même année. {Aff. étr , Turin, t. L">."), fol. 2l() et 218.)
(2) Kii date du 20 octobre IISL
(3) Charles-Amédéc-Haptiste Saint-Martin d'Allié, niarcpiis de Rivarol, mon eu 174}), à l'âge de (]uatre-viiigt-(|uatre ans.
accusés d'avoir voulu empoisonner Charles- Emmanuel.
Les ennemis de la France n'ayant pas manqué de répandre les bruits les plus faux sur son attitude, à l'occasion de ces incidents, Blondel s'efforça de les détruire, mais le silence et l'inaction de la cour de Versailles semblaient leur donner quelque fondement. Il pensa que le roi de France pourrait offrir sa médiation pour faire sortir son grand- père de prison « sous la garantie de toutes ses actions " . Cette médiation et cette garantie pourraient amener plus tard un commencement d'union, qui empêcherait peut-être le roi de Sardaigne de céder aux instances de l'Empereur. Tel était également l'avis du marquis de Saint-Thomas, dont Blondel avait conservé l'amitié; mais Chauvelin, à qui il avait communiqué ces projets (1), ne crut pas qu'ils réussiraient, et n'y donna pas suite. Il lui paraissait essentiel de ménagerie marquis d'Orméa, quelque opinion qu'on pût avoir de son rôle et de sa conduite, afin de ne pas le jeter forcément dans les bras de l'Empereur.
De son côté, le roi d'Espagne, Philippe V, sans se laisser arrêter, comme le cardinal Fleury, par des considérations politiques, ne songeait qu'aux sentiments d'horreur et de surprise que lui avait causés la nouvelle de la détention du Roi. Il trouvait l'action de son
(1) Voir, aui Pièces juslificaiives, ii»' (J, ", 8 et 9.
162 UN DIPLOMATE AU DIX-HdlTIÈME SIÈCLE
fils très cruelle, inhumaine et infiniment blâmable. « La Reine, écrit le comte de Rothenbourg, dans une lettre datée de Séville, 4 octobre 1731, s'est fort récriée sur l'in^jratitudc des enfants, sur ce que l'on en devait attendre, et que communément on élevait un aspic dans son sein. . . Elle s'est tellement emparée de l'esprit du Roy à ce sujet que vous ne pouvez imaginer à quel point ce prince est animé. Il m'a dit avec fureur que toute l'Europe devait s'armer contre un tel monstre, que le rè^jne de la cour de Néron ne fournissait rien de plus inhumain. »
Cette indignation demeura néanmoins sans effet. D'ailleurs, le marquis d'Orméa finit par comprendre lui-même qu'il était monstrueux de séparer plus longtemps le Roi de la marquise de Spigno, son unique consolation. Il lui parut également que son séjour à Rivole n'était pas non plus supportable, que les étrangers de marque, et notamment les cardinaux français, y passaient fréquemment, et que « ce devait être un point de vue bien douloureux pour le roy Charles de ne pouvoir ouvrir ses fenêtres sans apercevoir la prison de son père, et de ne pouvoir aller à la chasse au cerf sans passer sous ses fenêtres » .
Les confesseurs du Roi s'entremirent aussi dans ce sens, et, le 12 avril 1732, on finit par ramener Victor- Amédée à Moncalieri, ainsi que la marquise de Spigno, qui lui avait été rendue dès le 10 décembre précédent. La marquise avait été prévenue c(u"il y
allait de sa tête, si elle avouait jamais au roi Victor qu'elle avait été enfermée au fort deCéva.
A la suite de son incarcération, la santé duRoi, déjà ébranlée, ne tarda pas à s'altérer davantage. Il était devenu « tout voûté » ; on l'entendait à peine parler, tant sa voix était faible ; sa vue avait baissé, et sa maigreur était extrême. De son côté, la marquise était atteinte d'hydropisie.
Le jeune Roi, disait-on, était très affecté de l'état de son père; sa tristesse cependant ne l'empêchait pas de se divertir.
Quant à Victor- Amédée, il ne cessait de demander aie voir. « S'il redoute quoi que ce soit de ma part, disait-il, qu'il me fasse attacher et lier les pieds et les mains (1). " Il ne voulait que le voir, lui confier un secret d'importance, l'embrasser et lui donner sa bénédiction.
Charles -Emmanuel fut un moment sur le point d'aller se jeter aux pieds de son père. Mais il en fut empêché par les personnes de son entourage qui avaient intérêt à s'y opposer. Un Conseil fut même assemblé à ce sujet. Tous ceux qui le composaient partagèrent le même avis, et le Roi fut obhgé de s'y soumettre (2). Le marquis d'Orméa, notamment, lui
(1) Voir les lettres écrites à M. de Foutanieu, iateadaut du Dauphiné, par son «orrespoudant du Piémont, les 26 mai et 2 juin 1732. [Âff. étr., Turin, t. 160, fol. 24 et 26.)
(2) Voir la leilre du comte de Vaulgreaant à Chauveliu, l<" novembre 1732. {Aff. étr., Tnriu, t. 159, fol. 215.)
fit croire que sa visite était de nature à produire une telle commotion sur son père, qu'elle pourrait lui causer une nouvelle attaque, qui donnerait lieu en Europe à de fâcheuses interprétations. Le malheureux Roi avait, dit-on, malgré son état de faiblesse, essayé, un jour, de s'enfuir. Il avait imaginé, dans ce but, de vouloir faire sa confession générale, et demandé pour confesseur un carme déchaussé, qui lui fut accordé. La confession dura longtemps. Le prince proposa alors au carme, avec lequel il était resté seul, de se reposer et de prendre un verre de liqueur. Il y mit une si forte dose d'opium, que le religieux, dès qu'il eut bu, tomba dans une sorte de léthargie. Le prince en profita pour le déshabiller, se revêtit de ses habits et sortit du château. Déjà, il était parvenu à traverser deux cours et à passer devant deux sentinelles, quand , à la troisième, il fut reconnu, arrêté et ramené à sa prison (!)• A la suite de tant d'émotions, l'état de santé de Victor-Amédée avait encore empiré.
Il eut un violent accès de fièvre qui dura cpiarantehuit heures, et mourut le 31 octobre 1731, après une agonie de vingt-quatre heures. Parlant de sa situation, il dit avant de mourir qu'elle était « sans exemple pour un Roy, bien cruelle pour un père, mais encore trop douce pour im pécheur tel que lui » . " Je pardonne à mon fils et à ses ministres, déclara-t-il, et je leur par-
(\) Journal (le Barbier, I. I, |>. 383.
BLOÎSDEL A LA COUll DE SAVOIE 165
donne d'autant plus volontiers, que je n'ay que trop senti qu'il ne fallait pas moins que le traitement qu'ils m'ont fait subir pour abaisser mon orgueil et pour me faire penser sérieusement à mon salut (1). "
Le témoignage peu suspect du marquis d'Orméa, sa créature et l'auteur de son arrestation, est venu confirmer l'humilité et la grandeur des derniers moments de son ancien souverain. ^ Quoique Sa Majesté, écrit-il (2), eût depuis longtemps accoutumé d'approcher régulièment tous les huit jours les saints sacrements, dont rien n'a pu la détourner, Elle a cependant voulu, quelques jours avant sa mort, se préparera une confession d'autant plus exacte, qu'Elle disait la regarder comme la dernière de sa vie. Elle fut en effet si pleine de componction, d'humilité et de résignation, que son confesseur sortit de la chambre fondant en larmes. Sa Majesté a ensuite employé et rempli le peu de jours qui lui sont restés dans un exercice presque continuel des actes d'une piété chrétienne et d'une vertu héroïque, dans lesquels Elle a rendu l'âme. "
Après la mort du Roi, la marquise de Spigno fut conduite à Carignan, au couvent des religieuses de Saint- Joseph. On lui retira son fief, et on lui donna un autre nom, avec une pension de six mille livres.
A la suite de tous ces événements, auxquels il avait
(1) Voir la lettre d(jà citée du comte de Vaulgrenant à Chauveliu du I" no- -vembre 1732. {Aff. étr., Turin, t. 159, fol. 215 et 238.)
(2) Lettre du mai'(|uis d'Orméa au coiiUe de Vaulgreuant, 28 octobre 1732 (Ibid,t. 158, fol. 187.)
été mêlé de si près, Blondel fut le premier à sentir que sa place n'était plus en Piémont. Non seulement il y allait de l'intérêt de la France, mais ses rapports avec le marquis d'Orméa étaient devenus trop difficiles, et le Roi lui-même ne désirait pas qu'il demeurât plus longtemps chargé des affaires (I). Dans le3 derniers jours de juin 1732, il quitta en effet Turin, après avoir remis sa succession au comte de Vaulgrenant (2), à qui ses instructions (3) recommandaient de se régler en tout sur les idées et les notions de son prédécessem".
Le départ de Blondel fut l'occasion d'un petit incident qu'il nous raconte. Comme il était d'usage, à la cour de Sardaigne, de remettre aux secrétaires de légation, lorsqu'ils quittaient cette cour, un cadeau de cent pistoles (4), le marquis d'Angrogne vint offrir à Blondel le présent habituel. Notre diplomate ne voulut pas l'accepter, en premier lieu, parce qu'il était chargé d'affaires et non plus secrétaire, et, d'autre part, parce qu'il ne lai plaisait pas de recevoir de l'argent. Cependant, sur l'insistance du marquis, il avait con-
(1) Voir la lettre de Charles-Emmanuel au cardinal de Fleiiry, 26 avril 1"3'2. {Ajf étr., Turin, t. 158, fol. 173.)
(2) François-Marie de Villers-La Faye, appelé le cmnte de Vaulj;renant, ué ei> 1699, ambassadeur eu Espagne en n34, en Russie en 1138, et île nouveau en Espagne eu i"4S.
(3) Voy. le mémoire j)()ur servir d'inslruction au comte de Vaulgrenant [Afj. rtr., Turin, t. 158, fol. 60 et suiv ) et la lettre de créance du comte, datée du n mars 1132. {Ibid., fol. 88.)
(4) La pistole, mounaie sarde de Viclor-Amédée et de Charles-Emmanuel, valait 28 fr. i6.
senti à prendre, à titre de souvenir, deux pistoles à l'effigie de chacun des deux Rois auprès desquels il avait été accrédité. Mais Charles-Emmanuel ne l'entendit pas ainsi, et, considérant son refus comme une offense, lui dépécha de nouveau le marquis d' Angrogne, qui le décida à accepter les cent pistoles. Toutefois, ne voulant rien emporter en France de cette somme, Blondel l'employa à l'achat de deux portraits du Roi, qu'il paya très largement, et en générosités de tout genre au profit des gardes et autres serviteurs de la cour. Le Roi, en ayant eu connaissance, regretta de ne lui avoir pas envoyé, au lieu d'une somme d'argent, un présent plus digne d'un ambassadeur.
La mission de Blondel en Piémont se trouva ainsi terminée. Elle avait duré près de sept années, pendant lesquelles le représentant de la France avait dû traverser de sérieuses difficultés. Sans perdre un seul instant de vue les intérêts qui lai étaient confiés, il avait su cependant acquérir l'estime et l'amitié d'un souverain qui se connaissait en hommes. L'ayant soutenu dans la mauvaise fortune, il l'avait plus tard conseillé de son mieux, afin de lui épargner de plus grands malheurs. Sa clairvoyance, son dévouement, sa parfaite honorabilité lui avaient fait à Turin une situation spéciale. La notoriété qu'il avait acquise allait lui ménager ailleurs de nouveaux succès.