CHAPITRE IV
Au mois d'avril 1732, l'archevêque de Mayeiicc François de Neubourg (1) venait de mourir, et, pour lui succéder en qualité de Grand Électeur, le chapitre avait choisi, malgré son grand âge, son conseiller intime, le chanoine comte d'Eltz-Kempenick (2) . Ce choix avait la plus grande importance pour la France, qui avait combattu la maison prétendante de Schœnborn, considérée à Versailles comme « prostituée et vendue à la cour de Vienne (3) » . Celle-ci, de son côté, faisait tous ses efforts pour obtenir la reconnaissance de la Pragmatique sanction et l'élévation future du duc de Lorraine au trône du Saint-Empire; germanique. Pour y réussir, elle avait eu recours à tous les moyens de corruption; aussi, devant l'importance du but à atteindre, le cardinal de Fleury, avait-
(1) François-Louis de Neubourp, né eu 1664 de Philippe-Guillaimie de Neubourg, Electeur palatin, et d'Elisabeth-Anitlie de Hessc-Darnistadt.
(2) Philippe-Charles d'Eltz-Kenipcuick, né le 24 octobre 1065, de Jacques d'Eltz et d'Arine-Marie de Schmidberg, tirait sou nom du château d'Ellz situé dans l'électorat de Trêves. U nioiirul le 21 mars l"43.
(3) Lettre de Chameliu au comte de l!elle-lsle, datée de Compiègue, 6 mai 1734. (Aff. éfr.,Mayence, t. :59, fol. 3:.6 )
il d(\ se résigner à employer des procédés analogues, quoiqu'il eût « un scrupule invincible à donner de l'argent pour favoriser une élection ecclésiastique (1) >' . Mais le comte de Belle-Isle l'avait prévenu qu' « on ne ferait rien sans argent » . " Vous n'ignorez pas, Monseigneur, avait-il écrit à Chauvelin (2), que les Allemands sont extrêmement intéressés, et surtout la plupart de ceux qui composent les chapitres d'Allemagne, qui mettent au rang de leurs principaux émoluments l'argent qu'ils retirent à l'occasion des différentes élections, »
C'était une situation très élevée que celle des Grands Électeurs. C'est à eux qu'il appartenait d'élire l'Empereur, et, de plus, l'Électeur de Mayence, en particulier, était archi-cliancelierde l'Empire pour l'Allemagne, garde des sceaux, des archives et de la matricule du même Empire, et doyen du collège électoral, qu'il avait seul le droit de convoquer. Il avait en outre le pouvoir de reviser les sentences de la Chambre impériale et celui de diriger les assemblées générales et particulières de l'Empire.
Le comte d'Eltz, le nouvel élu, appartenait à une famille pauvre, mais l'une des plus anciennes du nhin, et passait pour être moins inféodé que son prédécesseur à la maison d'Autriche. Aussi, le cardinal
(1) Lettre de Cliaiiveliu au comte de I5elle-Isle, datée de Compiègne, 24 mai n32. {Aff. élr., Mayence, t. 30, fol. 362.)
(2) Lettre du comte de Belle-Isle à Chauvelin, datée de Metz, 16 mai 1732. (Ibid, t. 39, fol. 357.)
de Fleiiry espérait-il, en agissant promptement, le trouver libre d'engagement envers cette cour. Il jugea donc opportun de lui envoyer sans retard un représentant du Roi, et son choix se porta sur Blondel, qui venait, comme nous l'avons vu, de quitter le poste de Turin.
Chauvelin avait eu le soin, auparavant, de « faire reconnaitre le terrain » par M. de Ghavigny, ministre de France à Hanovre, afin de se rendre compte, lui écrivait-il (I), de " ce qu'on pourrait attendre d'un homme qui n'est pas riche et à qui on peut faire du bien, s'il le veut mériter par sa conduite dans les grandes affaires du jour ».
A peine Blondel fut-il arrivé à Mayence, que la mort du roi de Pologne Auguste II (2) vint compliquer la situation, l'Empereur ayant déclaré, de concert avec la tsarine, qu'il s'opposerait de toutes ses forces à l'élévation du roi Stanislas, candidat de la France.
Le Grand Électeur semblait, à ce moment, partager les désirs de la cour de Versailles. La nouvelle de cette mort parvint en effet au prélat, au milieu d'un grand dîner qu'il présidait, et auquel assistait Hlondel, ainsi que les vingt-quatre chanoines capitulaires du grand chapitre. Le comte d'Eltz demanda aussitôt son vidrecome, puis en envoya le
(1) Lettre de Chauvelin à Chavigny, datée de Compiègne, "20 juin 1732. (Aff'. étr., Mayenne, l 80, fol. 378.)
(2) Auguste II, Electeur de Saxe, né à Dresde eu 1670, élu roi de Pologne après la mort de Sobieski en lOO", niorl en 1733.
couvercle à Blondel, ce qui voulait dire qu'il allait lui porter une santé, et que, conformément à l'usage, celui-ci ferait ensuite passer le couvercle de mains en mains, afin que tous les convives bussent à la même santé. Levant alors son verre, et s'adressant à Blondel, le Grand Électeur s'exprima ainsi : i< J'apprends que le roy Auguste est mort, et je vous porte la santé du roy Stanislas, car on ne peut en choisir d'autre pour le trône de Pologne. C'est mon vœu le plus cher et celui de tout mon chapitre. Nous espérons tous que le roy de France aidera son beau-père à recouvrer sa couronne. »
Il était impossible de s'exprimer plus clairement. Aussi, dès qu'elle eut connaissance des paroles de l'archevêque, la cour de Vienne lui adressa-t-elle des représentations, ce qui n'empêcha pas Blondel de recueillir le bénéfice de cet incident, qui le mit tout de suite en évidence. Mais avant d'agir, il voulut, suivant sa coutume, se rendre compte de l'esprit du pays, et se faire une idée plus complète du nouvel Electeur et de son entourage.
On l'avait prévenu de Versailles que le comte d'Eltz
était " Allemand ", qu'il était « payé pour cela ",
, mais qu'il n'était " pas brutalement Allemand " . i< Il
aime à rire, lui disait-on (1), n'est point ennemi
des bons mots, et en rend volontiers. Son neveu, le
I) Note envoyée à Blondel le S mars 1733. {Aff. éir., Mayence, t. 40, fol. 23
chanoine de Mayence (I), a tout son crédit et toute sa confiance; mais l'âme damnée de la cour de Vienne, c'est le vieux Stadion. L'Electeur ne décide rien sans l'avoir oui par le canal de son neveu. La femme du vieux Stadion, tante du chanoine, a de l'esprit, est habile, et peut beaucoup sur son mari. Ainsi, le chemin à suivre, pour atteindre l'Élecleiir, est du neveu à la tante, de la tante au vieux, du vieux au maître, par le même canal de M. d'Eltz, le neveu. » L'Electeur avait également un frère, maréchal héréditaire du pays de Trêves, qui passait pour « un bon gentilhomme, aimant miçux compter les grains de son chapelet que se mêler des affaires du temps » .
Devenu plus circonspect depuis son élection, le comte d'Eltz « n'était cependant pas, au dire de Blondel (2), un assez grand génie pour se conduire par ses propres lumières ". » Il faudra donc, ajoutait-il, le persuader indirectement et payer les organes. Les esprits, à Mayence, sont dans une prévention extrême contre la France, d'une hauteur et d'une fierté, comme si chaque membre du chapitre était Électeur. "
Aussi lilondcl ne s'était-il pas borné à distribuer des sommes importantes aux Capitulaires. " L'Électeur, écrit-il (3), a bien voulu accepter du tabac; d'autres, des liqueurs d'Italie, du chocolat, du vin de Bourgogne
(1) Hugn-François-r.arl, comte d'Ellz.
(2) Lctirc (le Bloiidil à Chaiiveliii, 31 mars 1733. (A(f. ttr., Mayence. t 40, fol. 52' et 53 )
(3) Même lettre. [Ibid , fol. Ti.").)
et de Champagne... Je ne connais que ce moyen de me faire des amis. " Il avait eu également le soin de gagner la confiance du comte de Stadion, dont le père avait été successivement ministre des trois prédécesseurs de l'Électeur. Autant le père était livré à la cour de Vienne, autant le fils y était opposé et se déchaînait contre le despotisme de l'Empereur. D'ailleurs, comme il était très au courant des affaires publiques par la situation qu'il occupait, ses informations avaient un grand prix.
Sur ces entrefaites, l'envoyé de l'Autriche était arrivé à Mayence au mois d'août 1733. C'était le comte de Kuffstein, diplomate habile, rusé et déterminé à tous les sacrifices pour entraîner le Grand Électeur dans la politique de l'Empire. Sa mission avait un double but : engager d'abord l'Électeur à convoquer les Cercles; le porter ensuite à proposera la Diète que, au cas où les Français passeraient le Rhin, la guerre qui en résulterait entre la France et l'Empereur fût déclarée guerre d'Empire.
« Depuis son arrivée, écrit Blondel à Chauve- Un (1), le comte de Kuffstein est ici fort sérieux, contre son ordinaire. Quoique chacun se jette à sa tête, il montre beaucoup de méfiance et sonde le pays, comme s'il y était nouveau; il reproche à tout le monde de s'être laissé surprendre par mes préjugés,
(1) Le 1« septembre 1733. {Aff. étr.. Mayence, t. 40, fol. 203 )
flatte et instruit les uns, menace les autres, et il y a apparence que, bientôt, il en imposera à tous... Dimanche, il me trouva clans le cabinet de l'Electeur, avec toutes les dames de la ville. Il me fit une révérence que je lui rendis. A table, il but à ma santé; je bus à la sienne. L'Électeur m'ayant porté la continuation de la bonne paix, je la reportai au comte de Kuffstein, ce dont Son Altesse Électorale sourit beaucoup, chacun étant très attentif à notre maintien. Nous en sommes restés là. »
Ce fut surtout par l'intermédiaire du neveu de l'Électeur que le comte de Kuffstein essaya d'agir. Il lui promit de l'argent, des terres, des bénéfices de toute sorte, s'il réussissait à faire entrer son oncle, sur lequel il avait une si grande influence, dans les vues de la cour de Vienne. Le neveu se laissa séduire, et, dès lors, le représentant de la France dut renoncer à l'espoir de se l'attacher.
L'armée française ayant, en effet, attaqué le fort de Kehl, afin de s'assurer un passage sur le Rhin, le comte de Kuffstein en profita pour chercher à persuader aux Cercles réunis à Francfort que le but de la France était de s'agrandir à leurs dépens. Mais, tenu au courant de ces agissements par le comte de Stadion, Blondel comprit qu'il était temps d'agir, et, le 14 octobre 1733, il remit à l'Électeur une note précise et solennelle, adressée à tous les Electeurs et princes de l'Empire, par laquelle il déclarait que le roi de France voulait
conserver la paix avec le Corps germanique; que, s'il avait, il est vrai, attaqué le fort de Kehl, comme on le lui reprochait, c'était uniquement en vue de s'assurer des passages sur le Rhin, mais sans aucune intention hostile contre le Saint-Empire ; qu'il ne nourrissait aucun projet de conquête, et « voulait seulement poursuivre son juste ressentiment des sujets de mécontentement que l'Empereur lui avait donnés à la face de toute l'Europe » .
Cette déclaration obtint d'abord un plein succès : les Cercles réunis à Francfort votèrent, malgré les menaces du comte de Kuffstein, un concliisum purement défensif. S'étant procuré le texte de ce concliisum^ qui était écrit en langue allemande, Blondel le confia à un notaire pour le faire traduire; mais, sous prétexte que ce document était trop long pour être traduit à l'auberge, le traducteur l'emporta chez lui et prévint aussitôt le comte de Kuffstein, qui le fit saisir. Les protestations de Blondel auprès du bourgmestre de Francfort contre cette saisie ne servirent à rien (1) .
Quoi qu'il en soit, les négociations engagées par Blondel n'aboutissaient guère, et le séjour de Mayence devenait assez monotone. L'Électeur l'en avait d'ailleurs prévenu le jour même de son audience de réception (2). " Il est difficile, lui avait-il dit, que ce soit
(1) Lettre de Blondel a ChauTelin. {Ibid., fol. 323 et suiv.)
(2) 8 février 1733.
autrement clnns une coin* ecclésiastique, mais, vous verre/, nous sommes de bonnes g^cns. »
Le voisinajje de: la ville de Francfort offrait heureusement au ministre de l'rance certains agréments. Le prince de La Tour et Taxis (l) qui avait les postes sous sa direction, et la princesse sa femme tenaient dans cette ville un ^rand état de maison ; Blondel accepta d'autant plus volontiers leur invitation, que ses lettres lui arrivaient mal et le plus souvent décachetées; il saisit cette occasion pour s'en plaindre au prince. Il voulait aussi en profiter pour faire connaissance avec tous les princes allemands qui avaient coutume de se rendre à la foire de Francfort. Le prince de La Tour et Taxis déployait un grand faste, il avait une sorte de cour, avec un maréchal, un conseil de gentilshommes, des pages et un nombreux domestique. H reçut lilondcl en grande cérémonie. Sa fille, la duchesse de Wiirtemberg (2), et sa nièce, la princesse de Hesse- Cassel (3), se trouvaient alors près de lui. La première était fort jolie et si libre en paroles que Blondel la prit d'abord pour la maîtresse du prince. " Elle aimait, dit-il, beaucoup à veiller et à courir, la nuit, les rues de Francfort avec de la musique, ce qu'on
(1) Anselme-François, prince de La Tour et Taxis, né en Hild, mort eu 1"39, avait épousé Louise-Auue-Françoise, princesse de Lobkowiiz, née eu 1683.
(i) Marie-Aiguste de La Tour et Taxis, née en 1706, épousa en l'^T Oharles- Alpxanilre, prince de Wurt(;mber{j, et mourut en ITSB.
(3) Diiroiliée-Williflniiut; de Saxe-Zeitz, née en 1690, fille de Mauricc-Guillaimir, duc de Saxi'-'/eitz, et de Marie-Amélie de Urandcbour(;, avaii c|)ou«é en \T M le prince Guillaume, ilevenu landjjrave de Hessc-Cassel
appelle courir le bouc^ au grand regret des bourgeois, qui en étaient réveillés. » Elle lui proposa un jour, en sortant de table, de le conduire à une maison de campagne située dans les environs, aux bords du Mein, et lui tint, pendant cette promenade, les propos les plus légers : " Nous avons la plus grande obligation aux princesses de France, lui dit-elle, car, autrefois, on disait : " catins comme les princesses d'Allemagne ", et Ton dit maintenant : « catins comme les princesses de France. " Et là-dessus, elle lui raconta par le menu les aventures de Mlle de Clermont, de Mlle de Charolais, de Mlle de Sens, de Mlle de La Roche-sur-Yon, de Mme la princesse de Conti. Ne sachant trop que lui répondre, Blondel s'en tira en disant qu'il était depuis trop longtemps absent de France pour être autant qu'elle au courant des choses. " Quant au prince de La Tour et Taxis, écrit-il, c'était un bonhomme âgé de soixante ans, extrêmement bête, ayant peu de crédit dans sa maison, et gouverné par sa femme et ses enfants... Sa table était toujours remplie par vingt-cinq personnes, celle de son maréchal également, pendant lesquelles il y avait musique. Il avait une comédie à ses gages dans son hôtel, et tout ce train le suivait partout. On ne le voyait guère le matin, sous prétexte qu'il tenait conseil, où par paresse il se rendait rarement. Chaque jour, après son dmer, il fumait deux pipes ; après quoi, il montait en carrosse et s'allait promener le long du
Mein, sans que jamais personne ne se présentât pour lui tenir oompajjnie, excepté moi, dit Biondei, ce qui me concilia toute sa confiance. »
Celui-ci finit môme par entrer si avant dans ses bonnes (grâces, que c'est à lui que la princesse et ses enfanls s'adressaient, lorsqu'ils désiraient obtenir quelque chose du prince. Ainsi, pendant la foire de Francfort, il trouva moyen de lui faire offrir à sa femme une parure de rubis de toute beauté, qu'elle trouva sur son assiette à un grand dîner ; et le prince reçut, à ce propos, tant d'éloges sur sa galanterie qu'il parut encore plus content d'avoir payé que la princesse d'avoir reçu. Chacun se leva pour l'embrasser, on but à sa santé, et le gouverneur de ses petitsenfants composa quelques vers en son honneur, que chanta l'assistance tout entière.
Blondel raconte encore un autre incident assez comique, qui survint à son sujet chez le prince, à la fin d'un souper.
u II était deux heures après minuit; nous étions encore à table; l'heiduque (1) qui était derrière moi pour me servir, dormant debout, l'assiette d'argent qu'il tenait sous son bras lui échappa; au bruit, il se réveilla, et, croyant la retenir, il prit quelques cheveux de ma perruque, avec lesquels il me l'enleva, et, tout endormi, il alla donner contre la muraille, qui
(1) C'était un domestique vêtu à la hongroise.
était à trois pas, et, aperçant qu'il avait ma perruque, il la mit entre ses jambes. Tous les convives, au nombre de trente, éclatèrent de rire, et moy tout le premier. Le prince, s'imaginant d'abord que c'était une espièglerie de sa fille et de sa nièce, leur fit une réprimande très vive et des plus sévères. Les éclats de rire étaient si forts et si continuels qu'on fut longtemps à lui faire entendre la vérité de cette aventure. Alors, entrant en fureur, il ordonna qu'on mit sur-le-champ l'heiduque dans sa prison, pour avoir le lendemain cent coups de bâton, qu'il fût mis à la porte, et ses gages aux pauvres, ne prétendant point que le ministre de France fût insulté chez lui. » Le lendemain, Blondel alla trouver le prince, et finit par obtenir que tout serait oublié. « Je baptisai, dit-il, cet beiduque du nom de mon perruquier . Gomme, à ce souper, il y avait cinq ou six princes, cette aventure courut tout le long du Mein,et chacun, en me voyant, me demandait des nouvelles de mon perruquier.
Lors d'un de ses séjours à Francfort, Blondel apprit par hasard le mode particulier usité dans cette ville pour avertir les habitants en cas d'incendie. Ayant été réveillé une nuit par les aboiements d'un chien, il se leva très énervé, et tira au hasaid un coup de pistolet, pour faire taire l'animal. A ce bruit, les voisins affolés se précipitèrent hors de leurs demeures ; car, depuis l'incendie qui avait consumé quinze cents maisons à Francfort, deux trompettes et un drapeau se
tenaient en permanence sur la {grande tour de la ville, afin de donner l'alarme, en cas de danger. Le drapeau était tourné du côté où avait éclaté le feu, de manière à indiquer la direction dans laquelle devaient se porter les secours. On avait pris, en outre, la précaution de placer dans les rues de {grands tonneaux remplis d'eau, que les voituriers de la ville étaient tenus, à la première alerte, de transporter sur le lieu de l'incendie. Le premier arrivé touchait une récompense de cinquante écus, que lui payait le dernier. Or, quand le feu éclatait pendant la nuit, l'habitant le plus voisin avait l'ordre de tirer un coup de fusil. A ce signal, tous les bourgeois de la ville faisaient de même, et de la sorte tout le monde était bientôt sur pied. Le coup de pistolet de Blondel provoqua ainsi un rassemblement nocturne, qui faillit lui coûter une très forte amende.
Sur ces entrefaites, celui-ci fut obligé de rejoindre son poste à Mayence; car, à la suite de la mort du roi Auguste de Saxe, la succession au trône de Pologne s'était ouverte, comme nous l'avons dit plus haut, et il importait au succès de la candidature du beau-père de Louis XV, que ce prétendant parvînt à Varsovie sans éveiller les soupçons de l'Europe et de l'Empereur en particulier. Dans cette vue, on eut recours à un stratagème qui réussit pleinement. Pendant qu'un courrier de Chauvelin avisait Blondel, par une lettre en clair, de l'embarquement prochain du roi Stanislas
à Brest, une autre dépêche, chiffrée celle-là, lui marquait que le comte de Thianges (1), qui était à peu près de la taille du Roi, s'embarquerait à sa place, en grande cérémonie, tandis que le véritable Roi traverserait l'Allemagne sous le déguisement d'un marchand. Le jeune comte d'x\ndlau (2) l'accompagnerait, en se faisant passer pour son fils, et le comte Orlick (3), pour son garçon de boutique. Tous trois devant traverser le Rhin à Mayence, on envoyait à Blondel les instructions nécessaires pour dissimuler ce passage. Il s'y conforma scrupuleusement, et prit toutes les précautions pour détourner la curiosité publique, précautions inutiles d'ailleurs, puisque, comme on le sait, le Roi passa le Rhin à Bingen et parvint sans encombre, par cette voie, au terme de son voyage (4).
Ce fut seulement huit jours après le passage du Roi, que le ministre de France apprit l'itinéraire suivi par le prince. " Le landgrave deDarmstadt, raconte Blondel, vint à moy un matin incognito me demander à diner; son début fut de m'embrasser et de me féliciter sur ce passage que j'ignorais, et je lui affirmai qu'il
(1) Appelé aussi le chevalier de Thianges et le conimaiule ir, en tant qu'ancien chevalier de Malte. Stanislas, devenu duc de Lorraine, le uomnia en 173" son grand veneur. (Voy. P. Boyé, Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne, in-S», Paris, 1898, p. 139.)
(•2) Beau-fils du maréchal du Bourg, gouverneur de l'Alsace. Stanislas l'appelait « mon chevalier » .
(3) Philippe Orlick, Litliuauicu d'origine.
(4) Voy. la lettre de Chauvelin au maréchal du Bourg du 22 août 1733 (Bibl. de l'Arsenal, ins. tjt>'22) et la lettre de cardinal de Fleury au roi de Sardaijjne, du 24 août 1733. (Aff. étr., Turin, t. 168, fol. 140-144.)
n'y avait pas un mot de vrai à la nouvelle qu'il me donnait, ce que je voulus lui prouver par les lettres ostensibles de M. le cardinal de Fleury et de M. Chauvelin. Il me répliqua qu'il avait des nouvelles plus sûres que moy, que le roy Stanislas avait passé le Rhin dans le bac de Bingen, dans lequel s'était trouvé un gentilhomme à luy, qui le connaissait parfaitement bien, ayant servi sous luy, dans les troupes suédoises en Saxe, que, le reconnaissant et ayant voulu luy rendre ses respects, le Roy avait mis ses doigts sur sa bouche, l'avait tiré à part dans le bac et lui avait recommandé le plus grand secret, excepté pour luy landgrave, auquel il faisait mille compliments comme son plus tendre amy et son compagnon militaire. Je témoignai au landgrave ma surprise, luy protestant qu'on m'avait trompé comme le public. »
Ce premier succès du roi Stanislas ne suffisait pas. Il importait au plus haut point qu'il demeurât en communication constante avec ceux qui soutenaient ses prétentions. Aussi Blondel avait-il imaginé la ruse suivante, pour établir avec lui des rapports réguliers, en dépistant la curiosité de ceux qui auraient eu intérêt à les connaître. L'usage était, dans toutes les villes fortifiées de l'Allemagne, d'arrêter aux portes presque tous les pauvres. Après avoir traversé la ville sous la conduite d'un grenadier, ils poursuivaient ensuite librement leur chemin. Le roi Stanislas vit là un moyen sur pour faire parvenir ses dépêches à Blun-
del. Arrivés à la dernière poste, ses courriers y laissaient leurs bottes et leurs selles, puis, se déguisant en mendiants et couverts de haillons, ils lui apportaient leurs lettres en cachette, en déclarant, à l'entrée de la ville, qu'ils venaient implorer sa charité. Ces prétendus pauvres étaient alors amenés chez lui; il faisait semblant de vouloir s'intéresser à leur sort, et, une fois entrés dans son cabinet, ils lui remettaient les dépêches, qu'il expédiait ensuite à Versailles. Les réponses à ces dépêches étaient envoyées de la même façon au Roi ; on eut longtemps recours à ce moyen de correspondance, et ce fut encore, pour Blondel, l'occasion d'une aventure assez singulière.
Afin d'éviter des pertes de temps, il avait ordonné à ses gens de le prévenir immédiatement, qu'il fût ou non couché, quelle que fût la personne qui vînt le demander, et à quelque heure que ce fût.
Or, un matin, son valet de chambre vint le réveillera six heures, pour lui annoncer un certain baron de Steinflicht (1), dont il n'avait jamais entendu parler. « Ce baron, dit Blondel, débuta par me parler allemand. Je lui répondis dans le même idiome que je ne l'entendais pas. .. Il me demanda alors si je savais le latin. Je lui répondis que oui, pourvu qu'il parlât lentement et distinctement, parce que, depuis le collège, je n'avais pas eu l'occasion d'en faire usage. Sur quoy^
(1) Général suédois au service du roi Stanislas.
il uie répliqua qu'il comprenait le fiançais et qu'ainsi nous nous entendrions bien. Mais quelle fut ma surprise, ajoute l'auteur du manuscrit, de le voir se lover et aller fermer la porte de ma chambre au verrouil! Je me mis alors sur mon séant et, comme j'avais des pistolets de poche sur ma table de nuit, je me préparai à tout ce qui pouvait m'arriver. Mes soupçons pouvaient t^tre fondés, attendu qu'il avait un mauvais habit de drap gris, les coudes usés, ses bas et sa culotte percés, un mauvais chapeau, du linge fort sale, des cheveux plats, une épée de fer et un simple bâton pour canne, ce qui me fit donner toute mon attention à ses mains et à ses gestes. 8'étant rassis, il me dit qu'il était le baron de Steinflicht, général, et très attaché au roy Stanislas; que, de concert avec ce prince et M. le cardinal de Fleury, il avait été envoyé il y a cinq mois à Coblentz, où il était décidé alors que le roy Stanislas passerait le Rhin, et le prendrait en passant pour l'accompagner dans sa traversée de l'Allemagne; mais que l'Électeur de Trêves l'avait dénoncé à la cour de V^ienne comme un espion français, qu'en conséquence l'ordre de lEmpereur était venu de l'arrêter et de le conduire sous bonne escorte dans les prisons de Francfort; qu'on l'avait relâché seulement de la veille, et qu'on ne lui avait restitué que six ducats sur les deux cents qu'il possédait lors de son arrestation, mettant sur son compte les frais de son arrêt, de sa conduite à Francfort, de l'escorte
et de sa nourriture dans la prison... Il me demanda avec grand empressement des nouvelles du roy Stanislas, me déclara qu'il était de toute nécessité qu'il allât le rejoindre, et me pria de lui donner de quoy se rendre à Hambourg, où il trouverait de l'argent.. . Il reprendrait ses papiers à Coblentz. >'
Blondel lui ouvrit sa bourse : " Vous avez sans doute, lui demanda-t-il, laissé vos papiers en dépôt à quelqu'un? — Je me serais bien gardé, lui répliquat-il, de me confier à personne. Je les retrouverai sur le ciel du lit de la chambre que j'occupais à l'auberge. Ces sortes de lits ne sont pas sujets à être changés, et c'est la cache la plus sûre. . . »
Ce qu'il y a de piquant dans cette aventure, c'est que, quatre ans plus tard, Blondel rencontra Steinflicht tout chamarré d'or dans les galeries de Versailles. Il ne le reconnut pas, mais le général vint à lui, pour lui témoigner sa gratitude, en lui rappelant la visite matinale qu'il lui avait faite, à sa sortie des prisons de Francfort.
Cependant, la situation de Blondel à Mayence devenait de plus en plus délicate, par suite des progrès que faisait de jour en jour l'envoyé d'Autriche dans l'esprit de l'Électeur. « Personne, écrit-il le 8 décembre 1733 (1), n'ose venir chez moy ny me fréquenter; on borne la bienséance à m'inviter tous les
(1) Aff. étr., Mayence, t. 40, fol. 360.
jours aux assemblées, mais on se donne bien de garde de causer avec moy en particulier, ou de me parler en public de ce qui est même dans la gazette... L'Electeur est le premier à éviter de me parler de nouvelles. 11 n'y a aucun ministre estranger avec qui je puisse communiquer... Si, au lieu de l'Électeur de Mayence, qui ne mérite plus guère les attentions du Roy, j'étais accrédité auprès de l'Électeur palatin, je pourrais toujours exécuter les commissions que vous pourriez me donner pour Mayence, et je serais plus à portée des nouvelles. »
On peut encore juger des difficultés de sa position par la lettre qu'il écrivait, quelques jours après, à Pecquet, premier commis aux Affaires étrangères (I) :
« Au milieu de mes angoisses, monsieur, recevez les assurances des vœux que je fais, au renouvellement de l'année, pour votre santé et prospérité. Partagez mes soubaits avec Mme Pecquet, et que Dieu vous préserve l'un et l'autre d'être dans la nécessité de vivre à Mayence, surtout dans la conjoncture où je suis! Depuis dix mois, je fais un cruel purgatoire à toutes sortes d'égards; si je ne craignais de vous ennuyer, je vous en ferais le détail fastidieux, mais vous ne le raterez pas à mon retour, soit au jardin, soit à la terre, où je vous ferai, dans quelque allée,
(1) Elle est datée du 15 ilécembre 1733. {Ajf. étr., Mayeuce, t 40, fol. 368 et «niv.)
le récit de mon douloureux martyre. Quelles gensf Quelle conduite! Quels sentiments! Ce n'est pas des raisons qu'il faut ici, ni de la sagesse qu'on m'a recommandé : il faut des suppositions, de la hauteur^ des menaces et des espérances, comme fait la cour de Vienne, puisque ce sont les moyens dont elle s'est servie pour réussir. »
Le Grand Électeur, en effet, s'il avait jamais réellement hésité entre les deux adversaires, n'hésitait plus. Les agissements du comte de Kuffstein avaient produit leurs fruits. " Les résolutions de la Diète de Ratisbonne approchent, écrivait-on de Marly à Blondel, le 24 février 1734 (1). Si le « conclusum » est de regarder la guerre présente comme une guerre de l Empire, il n'y aura pas à différer de votre part à faire connaître à l'Électeur de Mayence que, votie séjour auprès de sa personne devenant alors inutile au sei'vice du Roy, vous vous disposez pour votre retour en France. "
L'Électeur de Mayence fit en effet cause commune avec l'Empereur, et malgré la protestation des Électeurs de Bavière, de Cologne et du Palatin, la Diète dressa son conclusum. Le ministre directorial le remit au prince de Fiirstenberg, principal commissaire de l'Empereur, qui l'envoya aussitôt à Vienne (2) . Ainsi fut déclarée la guerre contre la France.
(1) Aff, étr., Mayence, supplémeut, t. 1, fol. 360.
(2) Ibtd., fol. 36.3.
Blondel reriit, eu conséquence, l'ordre de faire ostensiblement ses préparatifs de départ. On lui mandait, cependant, d'imaginer différents prétextes, pour le retarder, s'il était possible, jusqu'au mois d'avril (1734), de manière à être en état et à portée d'instruire les ministres et les généraux des mouvements de troupes, et aussi afin d'avoir le temps de se ménager et de s'assurer quelques correspondances pour plus tard. Il se conforma en effet à ces instructions et, pendant le temps qu'il demeura encore à Mayence, fit surveiller les marches des troupes impériales, celles des Cercles, ainsi que des contingents des princes de l'Empire. Use rendit ensuite à Spire, au quartier général du maréchal de Berwick, pour lui communiquer tous les renseignements qu'il avait recueillis. Lorsqu'il arriva dans cette ville, le maréchal, qui était à sa fenêtre, apercevant un fusil dans la chaise de Blondel, lui demanda s'il venait au quartier pour faire campagne. Or, c'était un fusil à vent que lui avait donné l'Électeur; cette arme était inconnue en France. Blondel en fit l'essai avec succès sous les yeux étonnés du maréchal. La balle traversa, à quatre-vingts pas de distance, une pièce de bois de deux pouces et demi d'épaisseur, sans qu'on apercTit bien entendu ni flamme, ni fumée.
Jusqu'au jour de son départ de Mayence, le comte d'Eltz n'avait cessé d'accabler de politesses notre ministre. " On ne peut pousser plus loin, écrit
A LA COUR ELECTORALE DE MAYEiNCE 189
celui-ci (1), la bassesse avec laquelle cette cour me comble de bontés et d'attentions pour m'engager à adoucir par le rapport verbal les délations que je vous ai faites et qu'on n'ignore pas. C'est par crainte du ressentiment du Roy. » Ainsi Blondel n'ayant pu assister aux chasses d'automne, l'Électeur lui fit les honneurs d'une chasse de printemps, dont le manuscrit donne une description détaillée.
« Pour cet effet, il fut commandé quinze cents paysans (corvées ordinaires en Allemagne), lesquels eurent ordre de se rendre, au jour indiqué, avec leurs besaces pour se nourrir et chacun un bâton à la main, dans une plaine d'environ une lieue et demie. Ils avaient l'ordre de rabattre le gibier vers le champ de bataille, et d'y être tous rendus à neuf heures du matin, rangés le long des limites marquées, ce qui formait une espèce de croissant. Le grand veneur était au milieu de la plaine avec un étendard. Nous nous y rendîmes à dix heures, au nombre de douze chasseurs, dans les carrosses de l'Électeui-. A notre arrivée, on nous présenta un sac où il y avait douze boules d'ivoire numérotées, qui nous indiquaient l'endroit où il fallait nous mettre. C'était le long d'un petit fossé, où nous étions tous à cinquante pas l'un de l'autre. A chaque place, nous trouvâmes une chaise, six fusils, la munition nécessaire et deux gardes pour charger
1) Aff. étr., Mayeiicc, supplémeui, t. I, foL 363.
les fusils. Le cominencement de la chasse fut indiqué par trois boètes qui furent tirées aux extrémités de notre fossé, et une au milieu pour avertir les paysans, afin qu'ils eussent l'œil sur le grand veneur, lequel avec son étendard faisait avancer tantôt le centre, tantôt l'aile droite, tantôt l'aile gauche, de manière que tout le gibier qui était ramassé dans cette plaine n'avait d'aulre fuite que du côté des chasseurs qu'il n'apercevait pas. La chasse finit à près d'une heure après midi. A trente pas de là, il y avait trois grandes tentes où les couverts étaient mis. Elles étaient entourées d'un nombre considérable de chariots et de caissons qui avaient apporté les provisions de bouche Les tables furent servies au moment de notre arrivée. Pendant notre repas, nous efimes une musique militaire <jui n'était interrompue que par les santés qui furent bues, de l'Empereur, du roy de France, de l'Électeur, des alliés, amis et ennemis, pendant lesquelles on tirait des boètes. Le repas ne finit qu'à cinq heures et demie. Après le café, nous trouvâmes rangé par terre devant et hors la tente de l'Électeur tout le gibier qui avait été assassiné, montant à huit cent cinquante lièvres et neuf renards, car nous avions été exhortés à ne pas tirer sur les perdrix à cause de l'appareillade. »
Cette chasse fut suivie d'un bal qui eut lieu à Mayence au retour, et qui se termina par un souper splendide comprenant quatre tables de trente couverts chacune.
La veille de son départ, le 9 avril, Blondel prit son audience de congé. « Elle fut assez vive de ma part, dit-il, suivant les ordres que j'en avais de la cour. Je reprochai à l'Électeur son aveuglement pour son neveu, séduit par le comte de Kuffstein, ajoutant qu'on l'avait déterminé à se conduire contre son inclination, son honneur, sa conscience et la religion, puisqu'il attirait sur le Rhin les Hanovriens, les Saxons, les Prussiens, toutes troupes luthériennes et calvinistes, et même les Russes... Je le laissai tout confus. Il me donna cependant le présent ordinaire. "
Rentré à Paris, Blondel y demeura jusqu'au mois de décembre 1734, époque à laquelle il fut chargé de représenter le Roi auprès de l'Électeur palatin.
Ce fut pendant son séjour à Mayence qu'il fit la connaissance du comte de Saint-Germain, qui devint plus tard ministre de la guerre, et il nous raconte longuement, et non sans une certaine complaisance, comment il fut amené à le protéger au début de sa carrière, et quels avantages le comte en retira.
Au mois de mars 1734, quelques semaines avant de rentrer en France, Blondel vit un jour arriver chez lui le jeune prince Eugène (I), qu'il avait connu naguère à Turin, où son oncle, le prince Eugène de Savoie, l'avait fait élever. Ce jeune officier commandait alors un régiment de dragons dans l'armée
(1) Eugène-Jean-François de Savoie, comte de Soissons, né le 23 septembre 1714. mort le 24 novembre 1734. [Art de vérif. les dates, t. II, p. 736.)
impériale. Désireux de lui faire Ivte, Bloiulel pria le comte de Burrislieim (I), l'un des chanoines capitulaires, devenu dans la suite Électeur, « d'inviter une ((uinzaine des plus jolies demoiselles de condition de la ville, le moins de mères qu'il pourrait, et des jeunes gens à proportion, ainsi que de retenir des violons pour un bal » . Il ordonnait en même temps à son maitre d'hôtel de préparer un souper. On se mit à table à neuf heures, et le prince Eugène, trouvant le vin de Champagne à son goût, pria Blondel de lui en céder deux cents bouteilles pour la prochaine campagne. Celui-ci y consentit, mais à condition que le prince prendrait comme aide de camp le jeune officier qui lui avait été recommandé par le maréchal du Bourg (2), et qui avait dû quitter l'armée à la suite d'une affaire d'honneur dans laquelle il avait eu le malheur de tuer son adversaire. Ce jeune officier n'était autre que le comte de Saint-Germain. Le prince Kugène l'agréa, de telle sorte que ce souper fut pour le futur ministre le commencement de sa fortune.
Après avoir rejoint son nouveau prolecteur à Mayence, il reçut de lui une lieutenance, et, à la mort du prince, survenue l'année suivante, il fut choisi pour porter son cœur à la princesse de Lichtens-
(1) Enieric-.ltiseph de Brcidbach de lîurrisheim, né ea 1"07, Elerteur de Mayence eu l"6o, mort eu \Tii. (Art de vérif. les dutfs, t. lU, p. 25G )
(2) Léonor-Marie du Maine, comte du lîour(;, baron de Lespiuasse, né le 1 4 septembre 1655, il mourut à Strasbourg, doyen clés maréchaux de France, le 15 janvier 1"3!V ( l'. Amsf.l.mk, Histoire des ijtauds officiers de la couronne, t. VII, p. (>97 et siiiv.)
tein, sa mère, qui habitait Vienne. Cette princesse, qui n'aimait pas son fils, bien que, au dire de Biondel, il eût la plus belle figure du monde et le caractère le plus aimable, ne voulut même pas recevoir le comte de Saint-Germain.
Biondel retrouva à M annheim son protégé, qui s'était épris de la fille du baron d'Ostein, grand maître de la garde-robe de l'Électeur. Celui-ci, ayant remarqué les assiduités du comte de Saint-Germain auprès de la jeune fille, en parla un jour à Biondel : « Croyez-vous, lui dit-il, en les voyant tous deux causer ensemble avec animation, que ce soit de nos affaires que parlent ces jeunes gens? — Il ne tient qu'à vous. Monseigneur, de les rendre heureux, lui répliqua Biondel. — Mais comment le puis-je? — C'est en donnant un trousseau à la demoiselle. — Combien cela coûterat-il? — Cela pourrait aller à douze ou quinze mille Hvres. — Eh bien! chargez-vous-en, et je paierai. " Peu de temps après, le mariage eut lieu.
Biondel eut, à diverses reprises, encore l'occasion d'intervenir pour faciliter la carrière du comte. Il le fit entrer plus tard au service de l'empereur Charles VII, qui lui donna un régiment, avec le grade de lieutenant général. Il intercéda également dans la suite auprès du maréchal de Belle-Isle pour procurer au comte de Saint-Germain du service en France. Étant alors tombé en disgrâce, le maréchal exprima à Biondel ses regrets de ne pouvoir rien faire personnellement
pour son protégé, mais lui dit qu'il serait charmé, s'il voulait venir le voir à Bizy : « il lui ferait bonne chère, et ils joueraient ensemble à la boule et aux quilles ». Sur le conseil de Belle-lsle, le comte de Saint-Germain s'adressa plus tard au maréchal de Saxe, qui le fit rentrer en France en quaUté de maréchal de camp. Depuis cette époque, lilomlel n'eut plus lieu de rendre service à M. de Saint-Germain. Le comte poursuivit sa carrière et devint, comme on l'a dit, ministre de la guerre.