LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et G'% IMPRIMEURS -É DIïEURS
8, RUE GAUANCIÈRE — 6"
CfcAs t. 2.
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DU
(suite)
Mardi, 1" octobre. — A mon frère.
Encore un jour de gala, et nous ne sommes pas au bout. Nous avons été à la Cour, à cause de l'anniversaire de la naissance du grand-duc. On attend une promotion qui n'arrive point, et il y a plusieurs grandes charges de l'État vacantes. Le petit prince Galitzin espère être fait gentilhomme de la chambre.
J'ai été dîner chez le comte Chérémétief ; il y avoit beaucoup de monde. Puységur y est venu. Je t'ai dit, je crois, mon ami, qu'il étoit arrivé de la surveille, fort content de sa course en Danemark et en Suède, et en assez bonne santé. Mme Nélédinski l'a trouvé cependant maigri et même le lui a dit, ce qui ne lui a point fait plaisir, à ce qu'elle m'a rapporté. Je crois qu'il restera ici l'hiver; il s'ennuie néanmoins, et il a dit à Combes qu'il pourroit bien aller à Paris par le premier traînage. Il a de nouveaux projets
au surplus, c'est d'entrer dans les négociations. Cette idée ne m'étonne pas, mon ami; je m'en doute depuis longtemps, et je crois qu'il n'a pas d'autre parti à prendre, s'il a l'étoffe suffisante, ce dont je doute. Pu} ségur est un honnête garçon, mais il a peu d'esprit, point de ton, peu d'usage du monde, et ses connoissances sont presque nulles. Il a fait des mauvaises études; je ne veux pas dire pour cela qu'il sache peu ou point même le latin, ce qui est en effet, mais ce que je ne regarde pas comme une chose importante. Ce qui l'est davantage, c'est de savoir écrire correctement sa langue et la parler, de s'énoncer avec facilité et en bons termes, et cela lui manque. Ce qui lui manque encore et ce qui me paroît un point principal dans ce métier-cy, c'est un caractère soutenu, décidé, ferme ; c'est de la finesse de tact pour juger les hommes et ne pas se laisser séduire, surprendre et deviner par eux.
L'après-midi il y a eu bal paré; j'ai dansé une contredanse avec le grand-duc, qui m'a parlé. C'est la première fois depuis la mort de la grande-duchesse.
Mercredi j 2. — Au même.
Nous avons enfin joué aujourd'hui notre comédie du Glorieux. Mon début dans Lisimon a eu tout le succès que je pouvois désirer. Mme Spiritof a fort joliment joué, les autres médiocrement; la plupart ont un accent gascon dans la prononciation qui ne fait pas un bon effet.
Vendredi, 4. — Au même.
Ne crois pas, cher frère, que je me borne ici aux connoissances simples de la société ou à celles du pays ; on
ANNEE 1776. — VENDREDI, a OCTOBRE. 3
veut m'en communiquer d'autres plus essentielles. 11 s'agit de faire de l'or, et je vais être au premier jour initié aux mystères qui nous conduisent à ces connoissances précieuses. Je tai parlé de la loge du général Mélissino et des sept grades qui la composent; le septième et le dernier, qu'on appelle le Chapitre, vous instruit et de la matière première et des différens procédés qu'on lui fait subir pour achever l'œuvre. Il est vrai que personne du Chapitre n'est venu à bout de trouver ce qu'il cherche; mais ils ont, disent-ils, la conviction, et si cela est, il me semble que c'est beaucoup. Je serai fort aise d'être admis à ce Chapitre comme on me le promet, et je verrai à découvert l'opinion qu'on a sur cette belle chimère.
Nous avons eu spectacle françois à la Cour, avec un ballet en cinq actes du sieur Angolini : Thésée et Ariane. Je ne suis pas grand connoisseur de danse, mon ami, mais ce ballet ne m'a point plu. J'en ai vu un à Cassel, il y a deux ans, qui étoit bien autre chose. Cétoit Iphigénie, en cinq actes, par No verre (1). Vous l'avez maintenant à Paris; et je pense que l'opéra françois avec lui et Gluck (2) doit prendre une tournure bien différente de celle qu'il avoit jadis.
Samedi, 5. — Au même.
Le comte Nesselrode est venu me voir avec Bruhl, qui m'a laissé au bout de quelque temps avec l'Autrichien.
(1) Jean-Georges Noverre (1727-1810), d'abord maître de ballet à l'Opéra- Comique de Paris, puis à l'Opéra de Londres et de Lyon, à la cour du duc de Wurtemberg, au théâtre de Vienne et de Milan, chargé, de 1776 à 1780, de la direction de la danse à l'Académie royale de musique de Paris.
(2) Nous rappelons seulement que Gluck (1714-1787) vint à Paris faire représenter son Iphigénie eu Aulide (19 avril 1774), Orphée [2 août 1774), Cytiière assiégée (1775), Alcesle (23 avril 1776), Annide (23 septembre 1777), Iphigénie en Tauride (18 mai 1779j et Écho et ^'arcisse (septembre 1779).
Celui-cy m'a fait ses contes ordinaires, m'a demandé des nouvelles de la nomination à la place de Cologne que j'ignore. Nous avons passé en revue quelques-uns de nos ministres étrangers, et dans le nombre m'ayant parlé de O'Dunne (1), qui est à Manheim, il m'a appris que dans le temps des négociations pour la paix de 1763 (2), à l'occasion de la cession de la Floride, ne pouvant avoir une réponse de l'Espagne par l'ambassadeur de cette puissance, le duc de Choiseul envoya l'Irlandois à Madrid, qui ne fut que douze jours dans sa course, et rapporta la réponse signée du Roy Catholique, qui fut présentée au conseil devant l'ambassadeur espagnol.
J'ai été dîner chez Mme Nélédinski ; elle étoit souffrante. Cette femme est charmante, mon ami ; mais si tu rassembles tout ce que je t'en dis dans mes lettres, tu la trouveras peut-être différente d'elle-même. C'est aussi ce que je trouve. Son caractère devient plus solide enl'examinant avec attention. Elle est d'ailleurs plus susceptible de tendresse soutenue que je ne l'avois imaginé. André lui tient toujours au cœur, et je vois avec plaisir, quoique mon amour-propre en souffre, que mon amitié pour ce jeune homme ait fait naître la sienne pour moi. Au surplus, je peux me regarder comme son ami, et elle m'en a assuré tantôt que je lui parlois de Galitzin et de l'amitié qu'il me témoigne : « Il n'en a pas sûrement autant que j'en ai pour vous », m'a-t-elle dit. La petite Yourasof, qui est chez elle, embellit; je t'en ai parlé ainsi que de la Dougni. Ces deux jeunes personnes sont aimables, elles prennent
(1) Ministre plénipotentiaire de France près l'Electeur palatin.
(-*) Traité do Paris de 1763, pur lequel la Franco abandonna à l'Angleterre le Canada, les îles du j^olfc Saint-Laurent, l'Acadie franraise et une partie de la Louisiane. Elle céda en même temps à l'Espagne la Nouvelle- Orléans et le reste de la Louisiane, en dédommagement de la Floride donnée à l'Angleterre.
ANNEE 1776. — DIMANCHE, fi OCTOBRE. ri
de la confiance en moi, et tout de cette maison me paroît intéressant.
En rentrant, j'ai monté chez le marquis de Juigné; il pense plus que jamais que le maréchal Czernichef ne sera point chef de la guerre et qu'il s'en retournera bientôt. On dit toujours néanmoins que le prince Rcpnin a conclu le marché de notre maison (1), et qu'en attendant les six mois écoulés pour que nous en sortions, il va prendre un appartement chez le comte Panin (2).
Dimanche, 6. — Au même.
Il y a eu dîner à l'ordinaire chez M. de Juigné^ et nous sommes sortis après, le comte de Bruhl et moi, pour aller voir le grand-échanson et le vice-amiral Greig, que nous n'avons pas trouvés. Nous avons fait ensuite une visite chez la comtesse Ivan Czernichef; les Tiéplof y ont fait de la musique sur un clavecin organisé, qui m'a paru très bon. Nous avons été après chez la Nélédinski, où étoit la Matouchkin. Cette dernière est toujours triste en comparaison de son ancienne manière d'être; mais cela ne lui va point mal. J'ai fait cinquante folies entre elles deux et j'ai remarqué, mon ami, que ma gaîté n'est pas diminuée. Mon âme, je crois, est plus susceptible que jamais d'impressions vives et subites. J'ai mis en voiture la Nélédinski et la Matouchkin, promettant à la première d'aller souper avec elle chez ses parens, et à l'autre de passer chez sa tante, ne pouvant y souper. Elles vouloient même me faire monter dans leur voiture, mais je voulois aller voir les Behmer et je nai pas accepté. En entrant chez
(1) On disait en effet que le maréchal Czernichef avait vendu au prince Repnine la maison où était logé le ministre plénipotentiaire de France.
(2) Son oncle.
les Behmer, Charlotte me voit do la poudre sur le nez et m'en fait des plaisanteries. Ne voilà-t-il pas ma funeste facilité de rougir qui mo surprend? On le remarque, on rit, et je redouble. Charlotte me propose de rester, je dis que je suis eng-ag^é chez les Golovin : on répond que j'y vais bien souvent. Jai pris le parti de rester et d'abandonner le souper des Golovin. En rentrant chez moi, j'ai trouvé Combes, qui prétend qu'on me gâte à Pétersbourg et que je m'y perdrai. Qu'en dis-tu?
A propos des fêtes qui commencent demain, je vais joindre ici la liste, ou du moins l'extrait de celles qui doivent avoir Hou.
Mardi, à dix heures, on s'assemblera le matin dans les appartemens de Leurs Altesses Impériales, qui y recevront les félicitations. Le soir, il y aura bal dans la galerie, et souper dans la grande salle pour les quatre premières classes de l'État et pour MM. les ministres étrangers. On se placera à table suivant l'ordre des billets tirés.
Mercredi, jour de repos.
Jeudi, on s'assemblera dans les appartemens de Leurs Altesses Impériales vers les onze heures, et le soir, il y aura Cour dans la galerie. Avant le dîner, on donnera une cocagne au peuple devant le palais.
Vendredi, jour de repos.
Samedi, jour de repos.
Dimanche, opéra italien.
Lundi, jour de repos.
Mardi, bal masqué pour la noblesse.
Mercredi, comédie françoise.
Jeudi, jour de repos.
Vendredi, comédie russe et bal masqué pour la noblesse et les négocians.