ANNÉE 17TG. - LUNDI. 7 OCTOBRK
Samedi, jour de repos.
Dimanche, Cour le soir.
Lundi, jour de repos.
Mardi, comédie francoise.
Mercredi, bal paré et souper.
Pour la conclusion des fêtes on donnera un feu d'artifice; mais comme l'exécution dépend du beau temps, le jour en sera fixé alors et annoncé à midi par un sig-nal de cinq coups de canon.
Voilà, mon bon ami, la liste de nos fêtes qui n'auront rien, je crois, d'extraordinaire. Dans les jours de repos, les Cadets et M. Betzky feront les frais à eux seuls des réjouissances; mais, en tout, cela ne sera pas merveilleux.
Lundi. 7. — Au même.
Le signal des cinq coups de canon commençoit. lorsque nous arrivions à la Cour, le marquis de Juigné et moi; nous étions des premiers. Successivement les femmes arrivèrent, parées comme des châsses et couvertes de diamans. Il faut venir à Pétersbourg-, mon ami, pour y voir cette profusion de richesses. Au bout d'une heure, l'Impératrice arrive, suivie de Leurs Altesses Impériales; nous nous écoulons rapidement devant elles pour nous placer à la chapelle le moins mal possible. Le clergé a été au-devant pour les recevoir, et quand ils ont été vers le sanctuaire, l'Impératrice a pris la main du grand-duc et celle de la grande-duchesse, pour les conduire à l'autel. Là j'ai fini de voir, à cause du baron d'Uben qui, en colosse véritable, a couvert toute mon existence: et comme il faisoit chaud et pressé, je suis parti. Mais je vais te dire en quoi consiste la cérémonie, tel que m'a dit le peintre
Roslin, qui a vu le tout. Les deux époux se sont approchés de l'autel, où l'on a fait des prières. Le prince Orlof a tenu au-dessus de la tête du grand-duc la couronne, et M. Betzky au-dessus de la tète de la grande-duchesse. Les deux époux ont fait trois fois le tour de l'autel dans cette position et suivis d'Orlof et de Betzky, que cette cérémonie devoit beaucoup fatiguer. Le prince changeoit souvent de main; le vieux Betzky a tenu toujours la même, mais elle étoit tremblante comme la feuille. Le reste a été peu de chose. Tu me demanderas pourquoi on a choisi M. Betzky pour faire le pendant de cette cérémonie avec le prince Orlof. C'est, mon ami, que les bâtards sont heureux; car tu n'ignores pas, sans doute, que Betzkv ou Betzkoï est bâtard de Troubetzkoï. Ce n'est pas ici un déshonneur, et l'on donne à son bâtard ordinairement une partie de son nom; comme Betzkoï pour Troubetzkoï, Litzin pour Galitzin, etc. Quant à la cérémonie des deux couronnes suspendues, qui ressemble à celle que nous appelions tenir le poêle, il faut que ce soient deux garçons et non des hommes mariés.
Nous avons été dîner chez le prince Lobkowitz; j'ai été faire deux visites à la comtesse Soltikof et à la comtesse Pierre Czernichef, et je me suis rendu à la Cour, où il y avoit bal paré; j'ai dansé trois polonoises. La Cour a fini à sept heures ; tout le monde étoit fatigué et avoit besoin du repos.
J'oubliois de te dire qu'il y a eu un grand dîner dans la galerie. L'Impératrice, le grand-duc et la grande-duchesse étoient sous le dais. l'Impératrice en face et les deux époux aux deux bouts. Derrière Sa Majesté étoient le grand-échanson et le grand-écuyer, deux Narychkin. Il y avoit un couvert vis-à-vis celui de l'Impératrice pour celui qui coupe Sa Majesté a bu la santé des ministres
étrangers, et alors nous nous sommes retirés tous; car le corps diplomatique étoit vis-à-vis de cette table et séparé de la foule des autres curieux. Dans le reste de la galerie, il y avoit quatre tables pour les quatre premières classes de TKtat, hommes et femmes. La galerie d'en haut étoit garnie de monde et occupée par la musique, qu'on n'entendoit pas. Le fameux Nolly a joué bien en pure perte, au milieu de ce brouhaha et des trompettes qui suivoient les santés de Sa Majesté Impériale. Les tables étoient étroites et servies en filet; on les avoit placées dessous des orangers, qui sortoient leurs tètes arrondies au-dessus des convives et faisoient un fort bel effet.
Il n'y a point eu de promotion. On s'attendoit à la nomination de quatre dames à portrait; mais on n'a nommé que ceux qui doivent porter la nouvelle du mariage dans les différentes cours : le jeune comte Romanzof pour Vienne; le prince Kourakin, gentilhomme delà chambre, à Stockholm ; M. Domachenef, gentilhomme de la chambre et directeur de l'Académie des sciences, à Berlin; et M. Rokmanof à Stuttgard.
J'ai été faire une visite chez les Behmer; j'ai cru voir de la gêne, du froid, et je suis parti pour aller chez Mme Nélédinski, qui m'a engagé à venir souper chez son père. Je suis sorti avec Nélédinski pour voir les illuminations dans la ville. La plus belle étoit celle du prince Lobkowitz, la plus jolie celle de la comtesse de Bruce. La dernière représentoit un fronton d'architecture composé de quatre colonnes, une corniche et des vases audessus qui tournaient sur leurs pivots. Les lampes ou lampions étoient rouges, verts et bleus, comme des fioles transparentes de liqueur. C'est la manière turque, à ce que m'a dit Nélédinski, qui a été à Constantinople avec le
iO JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.
prince Rcpnin. Le monde étoit prodigieux, et un peuple immense et des voitures à l'infini; peu d'ordre et point de facilité pour circuler. Le quai de la Neva faisoit un fort bel effet; la forteresse, qui est de l'autre côté de la rivière, étoit dessinée en lampions et faisoit de loin un coup (l'œil assez singulier. C'est à mon avis ce qu'il y avoit de plus noble.
J'ai soupe chez les Golovin; la Nélédinski m'a parlé de la Troubetzkoï, qu'elle n'aime pas à cause de sa fausseté ; c'est dommage que cette jeune personne se gâte. Elle m'a parlé aussi de la comtesse Soltikof-Czernichef ; elle est, dit-elle , méchante comme le diable et femme au superlatif. Sa vertu conjugale ne lui donne pas un grand mérite, parce qu'elle est laide. M. de Juigné en pense tout le bien possible; je ne sais s'il a raison, d'après ce qu'on m'a dit. Par quelle fatalité faudroit-il que ce nom de Czernichef fût dans plusieurs occasions une source d'erreur pour sa bonne foi?
Mardi, 8. — Au même.
On a été ce matin à la Cour, pour féliciter Leurs Altesses Impériales: l'on assure que le grand-duc s'est mis dans le cas d'un triple compliment, en donnant à sa femme des preuves de tendresse impériale. Je ne me portois pas bien, je n'ai pas été à la Cour et j'en suis fâché, parce qu'il y avoit beaucoup de monde et qu'on a baisé la main de la grande-duchesse. Le soir, il y a eu bal paré, où je n'ai pas voulu danser, quoique j'y fusse, ne m'étant pas montré le malin. Nous avons eu une longue conversation, Métélef et moi, sur le Chapitre où l'on veut m'agréer; car j'ai même pour moi M. de Perfilief, 1 un des plus rigides du Chapitre.
ANNKE 1776. — MARDI. 8 OCTOBRE. 11
Vers la fin du l)al. tout le monde a été voir les appartemens du grand-duc et delà grande-duchesse; ils m'ont paru beaux, riches et meublés avec goût. Il y a eu souper à la Cour pour les quatre premières classes et les ministres étrangers. On a tiré des billets pour les places. Nous comptions souper, Galitzin et moi, chez la comtesse Matouchkin avec son père, mais elle a été nommée, ainsi que sa mère, au souper de la Cour.
Il n'y a point de promotion; on croit que ce sera pour le jour de naissance de la grande-duchesse, qui tombe dans deux semaines. Il y a des gens qui croient que le prince Kourakin, qui va à Stockholm, y restera comme ministre. D'autres disent cependant que Simolin y retourne.
J'ai eu une conversation avec Roslin chez le prince Lobkowitz sur le Danemark. Cette aurore brillante pour les arts et les lettres, que ce royaume a entrevues, est due tout à fait au feu roy (1) et non au ministère de Struensée (2) et de Brandt (3). Le mérite de ces deux personnages étoit renfermé dans leur vigueur physique, et les connoissances du dernier n'alloient guères au delà de celles de la médecine qu'il a professée.
Le comte de Solms ne paroît pas très content du choix de M. Domachenef pour aller à Berlin; c'est, dit-on, quoique chambellan, le fils dun cocher.
Le prince Potemkin a reçu hier une humiliation du prince Orlof, qui la pris par le bras et l'a dérangé pour
{[) Frédéric V (1722-1766), roi de Danemark et de Norvège depuis le 6 août 1746. Il eut pour successeur son fils Cliristiau VII (1749-1808).
(2) Jean-Frédéric, comte de Struensée (1737-1772), médecin particulier de Christian VII, successeur du comte de Bernstorf comme ministre des affaires étrangères, puis premier ministre. En janvier 1772, une révolution le jeta à Las du pouvoir et lui coûta la vie. (Voir ci-dessus, t. I, p. 300, note 2.)
(3) Enevold ou Ewald, comte de Brandt (1737-1772), chambellan et grand maître de la garde-robe de Christian VII, ami de Struensée, dont il partagea la fortune.
se faire place et rejoindre l'Impératrice, lorsqu'elle est sortie de la galerie après le feu. Le nouveau prince n'a rien dit, mais il s'est mordu les ongles avec dépit.
Un des goûts de l'Impératrice, mon ami, c'est d'avoir beaucoup de chiens. Elle en a une douzaine, plus jolis les uns que les autres. Lorsqu'elle va dîner, il y en a toujours un qui la suit. Dans cette pièce il y a un fauteuil destiné pour l'Impératrice, mais où elle ne s'assied pas : c'est le chien qui l'occupe. Le page de la chambre étend un mouchoir sur la bête chérie, à cause des mouches, ou sur le fauteuil, et cela lui donne un exercice subordonné aux difi'érentes fantaisies du toutou, qui va et vient autant qu'il veut. Hier, Tune de ces bêtes privilégiées a été perdue, et l'on a cherché toute la nuit dans la ville. Le domestique de Cachélof a été le plus adroit, et l'on a payé ses soins de cent roubles.
J'ai fini ma journée par les Cherbatof, où j'ai soupe. Nos projets de comédie continuent; on veut jouer Chariot, pièce en trois actes de M. Voltaire, et le Dépositaire, du même auteur. Vous venez d'avoir à Paris deux culbutes, à ce qu'on m'a dit : Coriolan, tragédie, et Fleur d'épine, opéra-comique. Noverre fait aussi des siennes. Est-il vrai qu'il ait un peu malmené les chœurs profanes de l'Opéra? Il y a eu des démissions, une révolte! cela doit être assez divertissant, ce me semble.
Mercredi, 9. — Au même.
Je suis sorti en me levant, pour voir le général Mélissino et le comte de Bruhl. Le premier n'y étoit pas, mais j'ai vu le second. Nous avons jasé ensemble de sa position, des espérances qu'on lui donne ici sur ses affaires et de la protection que lui accorde le grand-duc. Ce jeune