‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 29 sur 57 · T. II. IG · texte numérisé non relu

T. II. IG

à cause de l'Empereur (le comte de Falkenstein) , qui étoit dans la voiture de Sa Majesté et qui m'accusera sans doute de lier M. de Vérac avec le comte de Goertz. [C'est une gaucherie de ce dernier. Je l'aurois bien prévenu d'attendre]; mais le comte de (loertz, homme de sens, de mérite, manque de cet esprit fin et de ce tact sûr (jui sont si nécessaires dans notre métier.

Samedi, 8. — Au même.

Avant de partir de ma campagne, j'ai eu une conversation avec Huttel, qui m'a dit qu'on trouvoit le marquis [de Vérac froid et son regard bête]. Les Russes ont là-dessus un tic diabolique ; ils examinent les étrangers de pied en cap, et leur extérieur est jugé avec une rigidité peu commune. On a déjà toisé Gaillard, et sa figure plaît encore moins. Le jeune comte de Vérac plaît davantage à cause de sa jolie tournure, et le marquis de la Goste, qui est régulièrement mieux, aura plus de peine à réussir à cause de son air froid et timide.

Nous avons eu à dîner chez le marquis Pernon (1) et Normandez. J'ai prévenu M. de Vérac en faveur du premier : c'est un excellent sujet.

Le marquis m'a lu les discours qu'il a faits pour l'Impératrice et Leurs Altesses Impériales. Ils sont fort bien, mais il craint de balbutier en les prononçant, et j'enserois fâché, parce que la première impression fait tout dans le pays des enfans.

Nous avons eu après le dîner la visite de Ribas, qui veut s'introduire chez le marquis et qui lui a présenté un général de Martinengo, voyageur et homme de qualité de

(1) Négociant fraci(,'ais établi à Pétersbourg.

ANNKK 1780. — DIMANCHE, 9 JUILLET. 343

Turin, qui m'a été recommandé par le chevalier do Sainte- Croix (1), de Stockholm. J'ai prévenu le marquis sur ce Rihas, mais je crains qu'il ne s'y livre. Il l'a rencontré le soir chez M. de Cobenzl et l'a prié de venir chez lui. C'est un des espions de Cobenzl. A propos de lui, il faut que je te raconte une réponse que Gaillard a faite au ministre de Vienne, qui est à brûle-pourpoint. Le comte de Cobenzl montroit son divan à M. de Vérac et à Caillard, et leur disoit qu'il placeroit dans un endroit le portrait de Franklin. « C'est apparemment pour recevoir M. Harris », dit Caillard. Cobenzl changea de couleur, et le marquis rompit la conversation. Cela est un peu vif de la part de Caillard, mais quelque bonne que soit la réponse, elle étoit déplacée et d'une politique maladroite.

Dimanche, 9. — Au même.

Nous avons eu aujourd'hui les grandes marionnettes, mon ami. La présentation du marquis s'est faite à Péterhof, et nous y avons été dans deux voitures. La première nous conduisoit, le marquis et moi; la deuxième étoit occupée parle comte de Vérac, le marquis de la Coste et Caillard. Le marquis pendant la route m'a répété son discours à l'Impératrice : son débit étoit bon, comme sa mémoire fort sûre ; mais il avoit une peur diabolique de rester court, [comme cela lui est arrivé, à ce qu'il m'a dit, devant le roy de Danemark]. Pendant le trajet, je l'ai entretenu de plusieurs circonstances relatives à la politique. [Il

(1) Le chevalier Louis-Claude Bigot de Sainte-Croix (1744-1803). Secrétaire d'ambassade et chargé d'affaires à Turin (1769-1773), il avait i'Aé ensuite secrétaire de l'ambassade de Stockholm et resta dans cette ville en qualité de chargé d'affaires (1781-1782). En 1787, il eut encore le même titre à Pétersbourg, pendant un congé du comte de Ségur. Après être passé par la Cour de l'électeur de Trêves, il fut nommé, en 1792, ministre des affaires étrangères.

m'écoute sans maintien et m'interrompt toujours, quand je lui parle d'affaires, avec cette distraction et cette indifférence qui dénotent moins de politique de sa part vis-à-vis de moi que d'insouciance de sa besogne. Je n'y conçois, en vérité, rien.] Une chose qui m'étonne, c'est qu'il coule rapidement sur ce qui me regarde et qu'il n'a pas l'air de savoir (|ue j'ai eu des vues sur la place de la Russie et même des chances probables de l'obtenir. Je pense quelquefois qu'il est instruit de mes projets de mariage (1) et qu'il les sait par toi. Je veux le mener dans la maison desBehmer ; jela lui ai montrée sur le chemin de la campagne, en lui disant que c'étoit là où je me mariois. Il s'est mis à rire et ne m'a rien dit.

La présentation s'est bien passée ; le marquis a fait la partie de l'Impératrice, chose à laquelle j'ai eu de la peine à le décider, parce que le jeu l'effraie par sa cherté et que M. de Cobenzl l'a voulu détourner de celte partie, par la raison qu'il ne la fait pas ; mais je l'ai emporté, et il jouera toujours. Le comte de Falkenstein lui a beaucoup parlé, et il met beaucoup de coquetterie vis-à-vis de lux. Il m'est arrivé une chose assez singulière vis-à-vis le comte de Falkenstein ; je l'ai salué comme l'on salue un souverain incognito, c'est-à-dire lestement et avec réserve. Il m'a demandé si je n'étois pas arrivé avec le marquis; je lui ai répondu oui, ne doutant pas qu'il me parlât de la course de Péterhof, puisqu'il m'a déjà vu avant l'arrivée du marquis et qu'il m'avoit parlé très particulièrement il y a dix jours. Mais il m'a ensuite demandé mon nom, à ce que j'ai crti entendre, et s'est retourné d'un autre côté. Probablement il ne m'aura pas reconnu, mais cela m'a chiffonné; je crains quelque clabauderie de Cobenzl, et,

(1) Avec Mlle Charlotte de Behmer.

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