‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 30 sur 57 · ANNEE 1780. — LUNDI, 10 JUILLET · texte numérisé non relu

ANNEE 1780. — LUNDI, 10 JUILLET

d'ailleurs, je sais que je suis noté à Vienne depuis la paix deTeschen.

Après la Cour, nous sommes repartis, le marquis et moi, [et il m'a avoué en secret qu'il avoit manqué son discours net et que, ne se souvenant plus où il en étoit,] il avoit tiré ses lettres de créance. Tu t'imagines bien, mon ami, combien [ce petit accident l'occupe]. Il m'a demandé si cela [lui Ceroit du tort: je l'ai rassuré, et en effet il n'y a pas grand mal à cela]. Ce qui me fâche de la part du [marquis, c'est de le voir appuyer sur de petites choses et négliger les grandes.] Il a été frappé de la magnificence de la Cour, et cet étonnement m'a surpris comme François. Peut-être mes yeux sont-ils accoutumés à ce luxe depuis trop longtemps, pour que je partage l'enthousiasme des gens qui n'y sont pas faits.

En revenant, comme nous causions de mille choses, le marquis m'a reparlé le premier du cordon de Sainte-Anne que je dois tâcher d'avoir; il m'a dit aussi que je devois diriger mes vues sur la place de Berlin, et, a-t-il ajouté avec une sorte de mystère, « je vais vous dire mon secret. Si vous pouvez vous faire demander par insinuation du roy de Prusse, vous réussirez ». Je ne sais pas ce qu'il veut dire.

Lundi, 10. — Au même.

J'ailaissé hier le marquis à dix verstes de Pétersbourg, et je suis revenu dans une voiture à ma campagne, où j'ai couché. Le matin, nous avons causé, Huttel et moi, et il ne m'a pas paru merveilleusement prévenu pour le nouveau ministre ; il lui trouve l'air béte, et il se trompe. J'ai fait usage des notions que m'a données M. de Vérac sur la place de Berlin, et Huttel m'a promis de sonder là-

dessus le comte de Goertz. Nous sommes partis ensemble pour aller dîner chez Goertz à la campagne, où doivent se rendre M. de Vérac, son fils, sou g^endre et Gaillard, pour aller ensuite à Péterhof à un bal masqué pour le jour de la Saint-Pierre. On devoit baiser la main à la grandeduchesse, à cause de la fête du grand-duc, mais cela a été contremandé. J'ai oublié de te dire que le grand-duc m'a parlé hier comme aux ministres, et lorsque je lui ai présenté les deux jeunes gens et Gaillard, il m'a fait une plaisanterie sur ce que M. de la Goste étoit un mari in partibus, sa femme; qui a treize ans, n'habitant pas avec lui. Ce ton de familiarité et de gaîté est d'autant plus flatteur qu'il est hors d'usage vis-à-vis les chargés d'affaires, et que j'ai encore ce cachet fâcheux.

Le comte de Falkenstein a repris aujourd'hui vis-à-vis de moi le ton qu'il avoit eu d'abord, et m'a dédommagé du malentendu d'hier. J'en ai parlé au comte de Gobenzl, qui m'a dit qu'il ne m'avoit pas reconnu.

Je ne te parle pas d'une illumination superbe qu'il y a eu dans les jardins de Péterhof et d'un temple à l'Amitié en transparent, sans doute à la gloire de l'Empereur; je ne suis pas resté jusqu'au moment où l'on a allumé. J'ai tant vu le soleil! Le marquis a été enchanté, surpris; mais il paroît froid à tout le monde. Je ne trouve cependant pas ce reproche aussi mérité de sa part, et quant à moi je ne puis le lui faire ; mais les Russes, mon ami, sont difficiles, exigeans, et leur jugement tient toujours à mille préventions qui le rendent souvent suspect.

Mardi, H. — Au même.

Comme ma vie est changée, mon bon ami, et que ma liberté est restreinte depuis l'arrivée du ministre ! Je ne

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