‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 48 sur 57 · ANNEE 1780. — SAMEDI, 14 OCTOBRE · texte numérisé non relu

ANNEE 1780. — SAMEDI, 14 OCTOBRE

surtout depuis qu'on sait les propos indécens que sa femme tint sur la Reine, à l'occasion de ses couches.] Le comte Panin même s'est expliqué à Visin [sur Vérac d'une manière peu flatteuse. Je crois, mon ami, qu'on lui a joué un mauvais tour en lui donnant cette mission-cy, où il se perdra; il ne connoît pas le pays et n'a pas voulu le connoître par moi. Les épigrammes abondent sur lui et sur Gaillard. Ainsi le marquis se mettant à chantonner chez Panin, celui-ci lui dit en riant : « Vous tenez de la frivolité, monsieur le marquis, vous aimez les petites chansons. » Tu sais que c'est pour un couplet que Maurepas a été exilé (1).]

J'ai soupe chez mes amies, et j'ai trouvé Visin, qui y étoit venu, de la part du comte Panin, leur faire compliment sur nos arrangemens et les prévenir qu'il ne les oublieroit pas dans la lettre qu'il devoit me donner pour M. de Vergennes.

Samedi, 14. — Au même.

Je suis bien aise et fâché tout à la fois d'être arrêté, mon bon ami, par le comte Panin ; il m'a dit hier de revenir mardi prochain : c'est mon présent qui n'est pas encore prêt.

J'ai fait quelques visites d'adieu; j'ai été chez Potemkin, que j'ai trouvé couché à sa manière sur son divan; il m'a reçu fort gracieusement, mais nous avons peu causé et je suis parti au bout d'une demi-heure.

J'ai été dîner chez Goertz, qui m'a dit avoir parlé au prince de Prusse de mon mariage; il l'a appris avec plai-

(1) Le comte de Maurepas, secrétaire d'État chargé du département de la marine, fut disgracié et exilé de la Cour de Louis XV, pour avoir écrit uneépigrammeoùMme de Pompadour était assez maltraitée (:^4 avril 1740).

sir et répondu qu'il m'en parleroit à Potsdam; il a demandé si c'étoit avec la jolie, qui est précisément Charlotte (1).

Il paroît, mon ami, que le prince de Prusse a très bien réussi; le grand-duc et la grande-duchesse ont beaucoup pleuré en lui disant adieu, et l'Impératrice a répandu elle-même beaucoup de larmes. On assure qu'elle lui a témoigné en particulier la plus grande confiance, lui disant qu'elle étoit fâchée de n'avoir pu lui donner pubhquement plus de marques de l'estime qu'il lui inspiroit, ainsi que cela auroit été nécessaire (2).

(1) Il y a lieu de rapprocher encore ce passage de la lettre ci-jointe du prince de Prusse, qui avait reçu à Berlin, avec des attentions flatteuses, le chevalier de Corberon retournant de Russie en France : « Potsdam, ce 20 novembre 1780. Monsieur, je suis fort sensible aux clioses lionnêles et polies que vous me dîtes dans votre lettre. Soyés persuadé que j'ai fait votre connoissance avec beaucoup de plaisir et que je désire sincèrement d'en jouir à l'avenir avec moins d'interruption. Croyés pareillement que je prendrai toujours part à vos plus chers intérêts : c'est vous dire que je désire vous voir uni à l'objet de vos vœux. Etant au reste, Monsicur.votre très affectionné ami. Frédéric-Guillaume, prince de Prusse. » (Archives du ministère des affaires étrangères, AE, Russie, vol. 105, fol. 470.)

(2) Le Journal, interrompu ici brusquement par suite du peu de loisir du chevalier avant son départ de Russie, n'a plus été continué jusqu'au 9 mars 1781, date à laquelle il a été repris à Paris. Cette lacune peut être en partie comblée par les lettres adresseesparM.de Corberon à sa fiancée, Mlle Charlotte de Behmer, depuis le 21 octobre 1780, jour de son départ de Pétersbourg, jusqu'au 11 octobre 1781. Mais cette correspondance ne contient rien qui intéresse ici. A peine le Journal de l'année suivante contient-il quelques renseignements sur la Russie et les Russes; ils ont été utiUsés en grande partie dans l'introduction au tome 1" de cet ouvrage et dans les différentes notes.

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