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Un divorce

Voilà un livre, mon ami, qui n'aurait que faire de mon .m de bibliophile; je pourrais l'attribuer naturellement quelque commentateur rebelle du Code Napoléon , à lelque époux juge et partie dans l'éternel débat du dirce , à quelque bâtisseur de paradoxes énormes , à lelque avocat d'office pour une cause de circonstance ; us savez qu'il en est autrement : je ne me rappelle pas oir achevé mon droit, apprentissage de chicanes, de phismes et d'instituts latins à l'usage du barreau franis; je ne pense pas user jamais du bénéfice de la loi ; divorce ; je nomme vérité ce qui est paradoxe aux ux myopes de notre civilisation \ habitué que je suis chercher mes inspirations fossiles dans les fouilles liisriques du passé, je ne compose pas mes ouvrages comme

on fait un gouvernement; j'écris moins vite que l'Occasionne passe; l'Occasion , celte déesse de la mytholofjie allégorique , sortie tout armée de la tète du Hasard; Protée sourd aux menaces ainsi qu'aux prières, ([ui s'échappe ou disparaît si, pour l'arrêter, on ne parvient à la saisir aux cheveux. Cette fois pourtant elle est venue d'ellemême au devant de moi.

Oui, pour la première et la dernière fois sans doute , mon livre obtient les chances de l'à-propos; il profite du laissez-passer de l'opinion; il se montre au reflet d'une proposition législative; il a l'air d'un écho de la tribune des députés : telle n'était. pas mon intention en abordant le premier un sujet qu'une loi prochaine va remettre en circulation publique; je voulais me reposer du moyen âge parmi mes rêves de perfectionnement moderne; je voulais dérouiller ma plume et rajeunir mes idées.

Certains lecteurs de mes chroniques ont jugé l'auteur par ses personnages; vaudrait autant peindre un roi à l'image de ses ministres. J'ai été renvoyé inexorablement aux temps que j'aime à représenter; on a classé mes idées, mon caractère, le nom du Bibliophile Jacob sous une date quelconque du moyen âge ; on m'a enfermé corps et ame dans les rayons de ma bibliothèque; on a placé à la fin du seizième siècle mon nec plus uUrù. Voyez : je suis un serf de châlcllenie ou bien un haut baron suzerain ; j'habite le donjon d'une tour en ruines peuplée de hiboux ; j'ai cent vassaux en armes sous mon pennon : vive la peste et le mal des ardens! fondons des obils, des maladreries , des monastères! une échelle a la porte de mon manoir; deux paysans pendus aux fourches patibulaires de ma justice féodale; mort à qui touche à ma chasse , à ma pêche , à mes antiques privilèges de vieille noblesse! honneur aux lils ô.q^ ])reux ! amour aux dames! largesse aux vilains! Oli ! le bon tcmj)s que lo

PB E F agi:. /

temps jadis! reprenez vos libertés, et rendez-nous nos franchises !

Oui , je me plais à vivre par la pensée à ces époques de chevalerie ou de barbarie moins uniformes et plus poétiques cent fois que la nôtre. Il faut des couleurs au peintre, des contrastes à l'artiste. Eh bien ! les couleurs sont éclatantes et toutes broyées; les contrastes frappans et inattendus. Le moyen âge seul a créé le genre romantique, admirable genre de sentiment qu'on a depuis dénaturé en l'éloignant de sa source. Est-ce à dire qu'il faut rétrograder dans la vie matérielle, abjurer notre condition sociale et politique? Est-ce une croisade prèchée en faveur de l'ignorance et du statu quo intellectuel? Telles sont pourtant les imputations que l'on entasse contre les partisans de notre littérature nationale, tels sont les dégoûts dont on paie le travail consciencieux du romancier historien. On nous fait honte du peu que nous savons, on nous demande d'être constitutionnels sous Louis XII ou Charles IX!

. Vous qui avez étudié les antiquités si neuves et si pitr toresqucs de votre ville natale, cette république d'Arles que vous nous reconstruirez dans une chronique locale, vous appréciez ce qu'il en coûte de peines, de veilles à pâlir un bénédictin , pour évoquer les hommes d'autrefois avec leurs mœurs, leurs arts, leurs costumes, leur langage, et tpus les restes épars de leur individualité. Vous connaissez combien on feuilleté de livres et de manuscrits avant de trouver un juron caractéristique comme un écu armorié , la forme et l'étoffe d'un chaperon suivant les lois sompfuaires, l'exacte description d'un habillement , d'un meuble ou d'un édifice ; vous devinez ce qu'un mot peut contenir de recherches ingrates et fastidieuses. C'est un champ inculte, étouffé de ronces et couvert de sable , qu'on défriche long-temps avant d'ob-

tenir une chétive moisson. On sème tôt pour recueiUir tard : Waller Scott était antiquaire avant de devenir romancier.

Oh! !e moyen â^^e ! le moyen ùge ! Les véritables barbares sont ceux qui déclarent la jjuerre à ces magnifiques épisodes de poésie et d'art, ceux qui retranchent de notre histoire les plus merveilleuses pages , ceux qui ne comprennent pas la seule phrase originale de l'ère vul- gaire. Malheur à quiconque n'éprouve pas un enthousiasme religieux en présence d'une cathédrale gothique aux tours massives, aux aiguilles légères, aux découpures magiques, aux ogives croisées, aux vitraux flarabloyans , aux mille statues de saints ! Une cathédrale gothique est comme un résumé du moyen âge hardi , profond , mystérieux , riche, orné , coloré comme elle. Malheur à quiconque n'aime pas à voyager dans l'ancienne France avec nos amis Taylor et Charles Nodier, qui ont fondé le romantique au milieu de la littérature morte-née de l'empire ! prodigieux ouvrage dont la conception était du génie, et qui conservait intacts nos monumens , nos ruines sous le marteau de la bande noire. Avons-nous encore une bande noire morale à combattre? Faites; pour avoir une architecture, une peinture, une poésie selon la charte, déracinez de notre sol châteaux , églises, forêts et souvenirs; brûlez nos bibliothèques, anéantissez le passé. Une persécution au moyen âge ! Nous vouerons un culte aux débris , comme ces fidèles chrétiens qui ne désespéraient pas de leur foi en ramassant les os de leurs martyrs.

Ce n'est pas comme modèle politique et social qu'on doit considérer le moyen âge, l)ien que certaines institutions communales fussent plus larges que les nôtres ; c'est l'art qu'on doit aimer dans le moyen âge ; c'est l'art sous toutes ses formes et avec ses diffcrens caractères;

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c'est à la fois le descriptif et le dramatique de ce vaste sujet ; tout m'en semble plus grandiose et plus minutieux à la fois , parce que les détails ne sont pas sacrilics à l'ensemble. La représej.îa'Llon d'un mystère met en émoi une ville entière, occupe deux cents acteurs et dure plusicflrs journées ; les livres sont enluminés avec une délicate perfection qui exige des années do travail. On dirait que la vie des hommes de ce temps est plus longue et mieux employée. Dix générations concourent à l'achèvement d'une basili(jue vieille à sa base et neuve à son fronton ; les horloges mêmes résistent à des siècles ; tout est massif, indestructible, la mine entamerait à peine les forts démantelés : le temps seul a fait brèche à ces antiques murailles; les lits ont douze pieds de large; un missel, tout cuirassé de bois et de cuivre , pèse autant qu'une mass ' (l'armes. Nos bons aïeux cependant étaient de notre taille CL de notre encolure.

Entrez avec moi, mon ami, dans une de ces cités si chères à l'artiste, comme il en reste quehjues-unes non encore renouvelées de fond en comble sur les bords du Rhin , et dans notre Normandie, reconnaissante au crayon de Taylor, qui est allé en Orient visiter le berceau du moyen âge. Entrons à Cologne ou à Vitié en observateurs. Des remparts qui ont soutenu de terribles assauts , une double enceinte de créneaux et de fossés profonds qui révèlent la tactique d'un Yauban inconnu; mais nous ne venons pas dresser un siège. Sous la porte embastionnée et décorée des armoiries du suzerain , un bateleur paie son droit d'entrée en monnaie de singe, par des chansons, des gambades et des montres d'animaux savans. Troubadours, jongleurs et ménétriers sont tenus de donner aux gardiens des polernes un échantillon de leur savoirfaire. Les grandes rues, qui divisent ordinairement la ville en croix , pavées de dalles plates ou de cailloux ai-

gus , sont à peine assez larges pour le passage des charrois et des chevaux. Les maisons à triple étage regardent la rue d'une seule fenêtre ogive sous leur étroit pignon cintré , ou bien leur façade qui surplombe est percée comme au hasard de vingt ouvertures inégales. Mais admirez la charpente en saillie, sculptée et ciselée, un auvent de boutique noir et vermoulu est souvent un chef-d'œuvre. Au dessus des toits pointus de toiles enfumées, qui se pressent, se penchent et se confondent , une foret de flèches de pierre , de pyramides ardoisées , clochers et tours se profilent dans le ciel gris et brumeux , tout retentissant de sons de cloches en carillon , en glas , en volées ; hôtelde-ville , églises, chapelles, couvens , hôtels, chacun avec son architecture spéciale, toujours riche de dessin , de hardiesse et d'ornemens , avec sa date écrite sur les faisceaux de colonnes , sur les arêtes de l'ogive et sur les clefs des voûtes. Dans les carrefours , des crucifix de fer votifs ou expiatoires. A l'angle des rues, aux portes des maisons, une Vierge, l'enfant Jésus dans ses bras; une lampe qui brûle devant une niche de saint; les enseignes de marchands sont prises dans la légende. Le culte déborde l'ame, la religion accapare la voie publique : les processions se croisent , les bannières se heurtent et l'honneur de deux paroisses , de deux ordres monastiques est intéressé dans une lutte souvent sanglante ; partout les moines pullulent : bizarre variété de frocs, d'uniforme et de règles. Aux faubourgs, où la population pauvre est clairsemée, l'herbe pousse dans les rues , le bétail y broute au bord des saussaies et des vignes , les pourceaux y creusent des marécages nourriciers. Cependant les boucheries sont établies hors des murs , tandis que sur les places on brûle un hérétique, on pend un vilain, on écartèle un parricide, on ])ilorie un usurier, on fait bouillir un faux monnoyeur. Entendez-vous la cliquette? c'est le ladre qui

fait sonner deux os entre ses doigts pour avertir de son approche contagieuse. Entendez-vous la viole? c'est le pèlerin qui raconte les merveilles de la Terre-Sainte et vend des reliques. Entendez-vous la trompe? c'est le crieur qui annonce une ordonnance de la prévôté, un impôt de ga- Lelle, une expédition de guerre, l'approche des Anglais, ou un jeu de la basoche. Entendez-vous les tambours et les clairons? c'est le seigneur qui revient du sacre do Reims ou de la cour de Saint-Paul; il revient enseignes déployées, avec ses gendarmes, ses écuyers, ses domestiques, son équipage de chasse et de bataille; il revient toucher les redevances en argent et en nature. Les étrangers et les raanans se distinguent entre eux par leur costume et leur physionomie ; chaque classe qui se concentre en elle-même entrelient dans son foyer l'esprit de corporation. On reconnaît le juif et le chrétien; le médecin et l'avocat portent les insignes de leur état; les gens de métier sont vêtus d'après leur condition : car les édits ont fixé la qualité, la couleur et le prix des habillemens, jusqu'au nombre et au service des repas. Puis , à vivre chez ces bons compères craignant Dieu, observant jeûnes et vénérant les ancêtres , nous apprendrions cent usages singuliers j cent traditions ingénieuses, cent particularités inouïes ; nous rassemblerions un à un tous les traits capables de former un tableau original.

j>laintenant , mon ami , vous me demanderez pourquoi je me suis relâché de mon amour du moyen âge au point d'écrire une chronique contemporaine; pourquoi je sors un moment de mon genre habituel pour y rentrer aussitôt. En effet, je ne suis rien moins que jurisconsulte, et j'ai sans doute mieux approfondi les anciens temps que celui d'hier et d'aujourd'hui ; mais dès ma première jeunesse je m'occupai du droit naturel et de la philosophie morale; je nie convainquis dès lors que les lois fictives.

c'est-à-dire les préjugés, qui régissent la société, sont la plupart mauvaises , erronées et contraires au bonheur. J'ai cru pouvoir hasarder quelques critiques générales sur ce faux et ridicule échafaudage qu'on nomme le grand, le beau monde. Le monde!... je l'ai vu de près, j'ai soulevé les oripeaux qui cachent le cadavre, j'en ai eu horreur : je l'ai fui.

Au milieu de mes livres, squelettes de tant de sociétés mortes, j'ai étudié le cœur humain par comparaison j car dire que le cœur est le même à toutes les époques et dans tous les pays, c'est faire acte d'ignorance routinière : certes , le principe est identique, mais il procède différemment. Ainsi , l'amour est un besoin commun à tous les peuples; mais l'amour a d'autres allures en Russie qu'en Italie. Au moyen âge, par exemple , cet amour ardent , passionné, (jui possède un langage de feu, qui tient de la frénésie, cet amour-là n'existait pas à une époque où la dame de Fayel et la dame de Carouge ne l'exprimaient qu'en madrigaux fades ou naïfs; peut-être la puissance de la langue n'était-elle point à la hauteur des scntimcns et des faits? Je m'applaudis d'avoir épluché tout au microscope.

C'est à une préoccupation de perfectionnement organisateur dans nos mœurs que je dois l'idée de ce livre , qui n'est ni pour ni contre le divorce , qui démolit et ne reconstruit pas. « Aous avons des jvges à Berlin , » disait le meunier de Sans-Souci. La société actuelle est travaillée par un désir de réédification universelle, en rapport avec ses décombres. La révolution des peuj)ies amène celle des lois. Laissez faire : voilà la devise du progrès.

Quant au divorce, cet indispensable correctif du mariage , celte première déclaration de l'égalité sexuelle , il me semble que les époux heureux de leur union volontaire sont Ils plus portés à en approuver l'effet ; le

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l3onheur individuel nous rend charitables au malheur d'autrui. On ne sent jamais mieux la pesanteur d'un lien odieux qu'en étant libre soi-même. Je soutiens que les plus chauds partisans du divorce sont ceux-là qui voudraient le moins y avoir recours. L'indulgence sied bien à qui peut s'en passer. Le chaste Jésus défendait la femme adultère.

Ce livre effarouchera certaines susceptibilités de commande , blessera certaines vues basses, choquera certaines idées reçues. Je m'inquiète peu de ce monde si sec, si froid , si guindé , si étiqueté : vous, mon ami , qui comme moi n'avez rien à envier entre les délices de la vie conjugale , vous qui en cherchant la plus digne d'être aimée ,avez trouvé la plus belle , vous qui avez confié tout l'avenir de votre bonhenr aux mains d'une seule, vous enfin qui ne voyez aucune espérance au-delà de cette douce et intime félicité qu'on partage a deux , je ne crains pas de vous avouer ma conviction : le mariage sans divorce est absurde et immoral.

P. - L. Jacob.

A vous deux souvenez-vous un peu de moi. Amldéb Pichot. Lettre à Ch- ISodicr.

Enfin, ma bonne amie, je te reviens en meilleure santé. Les eaux, cette année, ont fait merveille , comme le prévoyait Jenneval 3 et moi qui voulais mourir à Paris plutôt que de me séparer de toi toute une saison! Sais-tu, mon ange aux yeux bleus, que l'an dernier ma longue absence me fut un mauvais remède? Je t'avais bien empêchée de m'accompagner, puisque ton commencement de grossesse réclamait du repos et du calme j eh bien! je ne pardonnais pas à Jenneval de nous avoir éloignés l'un de l'autre par ordonnance du médecin. Ce n'était plus le foie que j'avais ma-

lade, mais la tête, mais le cœur. Je comptais les jours, les heures, les minutes pour m'assurer si clans ce maudit pays les mois n'étaient pas des siècles. Mon sang s'échauffait , bouillonnait : mon teint devenait livide, mes yeux s'éteignaient; c'est alors que je t'écrivais ces lettres d'ennui et de désespoir qui te chagrinaient tant, que tu attribuais âmes souffrances physiques. Alors tu te décidais à partir,, à me rejoindre: ta place était retenue à la diligence pour le lendemain , pour le jour même. Ce cher Jenneval, ton guide et ton mentor, se trouvait là par bonheur; c'est par malheur que je veux dire; et s'il ne te dissuadait pas, du moins il te forçait à rester, à attendre dans les larmes, à sécher d'inquiétude. Je lui eu ai reconnaissance pourtant, car les fatigues de la route eussent A^raisemblablement été au dessus de tes forces à cette ép? jue, et maintenant je ne serais pas encore père. Certes, j'avais tort d'accuser ce premier voyage, dont le retour fut signalé par ton heureux accouchement. Quoique j'allasse prendre les eaux de Barèges pour toute autre chose, j'en suis revcjiu plus amoureux : Platon et son école faisaient du foie le siège de l'amour; ainsi je me défends d'être guéri.

J'ai continué mon séjour ici avec le même régime de récréations que je te détaillais. Le temps que je ne passe pas aux bains est employé en excursions dans les montagnes, mais seul, coiffé d'un chapeau de paille en parasol pour me pré-

server du soleil , armé d'un fusil pour tenir en respect les loups et les brig^ands , toujours muni de mes crayons et de mes pinceaux. En cet équipa g-e demi-sauvage, je m'enfonce dans les gorges des Pyrénées, je rampe ou je gravis à la manière d'un chasseur de chraaois , je me suspends au bord des précipices , je franchis des torrens et des cascades, je saute déroche en roche avec une intrépidité qui me surprend moi-même; c'est à faire envie aux chèvres et aux aigles. Tu verras, Adeline , l'itinéraire que j'ai parcouru en artiste; je n'ai pas omis une lointaine perspective de sommets et de nuages entassés, une chute d'eau qui tombe en écume, un ravin déchiré par une ancienne commotion du globe, un sentier qui se déroule en ruban autour d'un pic de granit, une auréole de neige couronnant des coteaux de verdure, des abîmes noirs de lave, un pin formant un pont naturel à quelque deux cents pieds de hauteur, une caverne basaltique; en un mot, mon album contient tout ce que j'ai vu de pittoresque , toutes mes impressions des yeux et de l'ame. Je te raconterai, l'hiver au coin du feu, pendant que tu berceras notre marmot sur tes genoux , les épisodes de ces promenades solitaires où tu ne me quittes pas un instant. Là j'esquissais ce que je n'ose appeler ton portrait sur une pierre blanche ou calcinée ; là , perdu dans le brouillard à la pointe aiguë d'un roc , j'ai gravé ton nom dans l'écorce d'un arbre, avec cette pensée que

nul être vivant ne parviendrait après moi jusque là; ici je t'ai représentée au milieu d'un paysage où tu étais réellement, puisque partout je te trouve dans mon souvenir ; puis , de la prose jetée au hasard, sans ordre ni lien, telle que sur une palette des couleurs éparses et non broyées ; des vers boiteux implorant une rime, des croquis inachevés et nébuleux; c'est toi que je me plais à multiplier selon le caprice du dessin, belle et souriante, un livre à la main, allaitant notre petit Jules qui oublie le sein pour répondre à tes agaceries de mère idolâtre; ou bien , inspirée du regard , couvrant la toile d'une peinture vivante. . . Oh! la mémoire et l'imagination sont les déesses de l'amant et de l'artiste en dépit des temps et des lieux. Je suis tenté de m'enquérir si tu n'es pas lasse de notre voyage.

Je laisserai peu de regrets dans la société des baigneurs , que j'ai obstinément négligée; des femmes coquettes, la plupart dans un âge presquerespectable, plâtrées et fardées d'esprit comme de visage, sans cesse rajeunies en toilette, avides et blasées de plaisirs; des hommes amphibies , caquetant en paroles vides, courageusement occupés de l'ordonnance de leurs cheveux et de leurs cravates; la vanité de la sottise, l'impertinence du bon ton, la naïveté du style précieux, l'oisiveté affairée; tout ce monde à contrastes, à caricatures , à masque et à jargon , me soulève de dégoût el de mépris; je me sens étranger parmi celte

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corruption civilisée j j'habiterais volontiers les forets et les déserts au lieu de ces salons de marionnettes et de figures de cire. Ah! ma bonne Adeline, combien tu me semblés parfaite auprès de ces imperfections sociales! Oui , dusses-tu de nouveau faire la guerre à ma misanthropie , à mes boutades philosophiques, je n'aime pas, je déteste le monde , cahos de faces menteuses et de caractères faussés ; je puise dans cette haine raisonnée des hommes , ma tendresse pour toi , mon amitié pour Jenneval. Souvent je vais jusqu'à te reprocher tout bas de m'avoir tiré de ma retraite , d'avoir rompu la barrière qui m'isolait de ce monde méchant, d'avoir consenti à vivre pour d'autres que toi et Jenneval. .. Ne prends pas cet air fâché, rassure-moi cojitre des présages qui assombrissent ma radieuse existence... Je t'entends, tu me traites d'hypocondriaque : je gronde , j'ai l'humeur farouche et maussade; c'est le spleen !... Non , madame 3 le monde nous ôtera ce bonheur que la solitude nous avait fait; ce sera votre faute à vous, qui avez sacrifié au préjugé après l'avoir

affronté Dlîiis que je suis insensé^ égoïste , de

ressusciter cette vieille querelle, à présent qu'il est impossible de refaire le passé! Depuis plus d'un an et demi, tu es ma femme légitime, comme on dit; tu l'étais auparavant^ depuis deux années, non moins légitimement : l'amour vaut bien un officier municipal d'arrondissement; je ne l'ai pas refusé un baptême pour ton fils, après t'avoir ac-

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cordé un mariage civil, devant l'écharpe d'un maire et quatre témoins. Je te jure que mes sermens tacites étaient plus solides et ne craignaient de divorce que par consentement mutuel !

Pardonne , chère femme : ma maladie n'est pas si bien dissipée qu'il n'en demeure de la mélancolie et de l'injustice; c'est que je t'aime de sympathie et t'aime seule ici-bas, avec Jenneval, mon ami d'enfance, mon compagnon d'étude, mon second moi. Ecoute : tu es trop jolie, trop gracieuse; ton son de voix ravit, ton sourire enivre; cela, tout m'appartient; je suis jaloux du rayon de ta prunelle, des contours harmonieux de ta taille, des apparitions de ton pied mignon débordant ta robe. Tu comprends ma jalousie, qui n'est qu'un mode d'amour e; d amitié; mon bien-être se concentre dans ta personne, l'échange de nos idées et de nos sentimens m'enlève de tout commerce mondain; mais n'ai-je pas volontairement dérobé deux grands mois à notre félicité , à toi , à mon Jules, à Jenneval ? Je me demande si j'ai vécu pendant cet exil qui me parut mortel. Je pars, et souhaiterais déjà être arrivé, si l'on pouvait courir la poste en ballon! Le télégraphe, qui porte un bulletin de la grande armée, une victoire de l'empereur, fait beaucoup de chemin en une matinée. Il faut pourtant se résigner ; je t'embrasserai dans dix jours.

J'avais, en commençant cette lettre, résolu de taire mes griefs contre ton silence, quejen'in-

terprète pas en oubli; je réservais la brouille pour amener le raccommodement dans un tète-à-tète; mais l'heure du courrier ne m'a pas expliqué cette énigme , et le manque absolu de nouvelles me jette dans une cruelle anxiété. Pourquoi Jcnneval ne m'écrit-il pas , si toi-même n'es pas en état de le faire ? 3Ion fils peut-être n'est pas bien? la santé , la vie d'un enfant à cet âge est si frêle ! Voilà d'horribles idées ! Je vais avancer encore mon départ; j'arriverai en même temps que ma lettre. Il fallait m'avertir, me rappeler; mais me laisser supposer les plus grands malheurs!... Pauvre petit !

Ma cousine seule m'a écrit pour me prier de t'autoriser à lui prêter cette somme que la mauvaise conduite de son mari la force d'emprunter; je connais ton Don cœur^ ta générosité; tu as devancé sans doute ma réponse. Ceiie pauvre Mcla-' nie est mal tombée en ménage! Ses chagrins me font oublier la ridicule bégueulerie et l'injuste froideur qu'elle a témoignée à ton égard dans les commtncemens de notre liaison; ce n'était pas méchanceté, mais préjugé d'éducation; etroitesse de sentimens ; on eût dit qu'elle se vengeait de notre bonheur. Notre mariage déclaré l'a rendue depuis plus traitable ; elle voudrait cependant nous marier aussi à l'église.

Adieu, ma chère Adeline. Je t'embrasse d'amour, et surtout d'amitié, parce que je ne sais rien au-delà. J'embrasse par toi mon Jules et Jen-

neval. Envoie Mariette chercher mes effets au roulage, c'est-à-dire mes collections d'histoire naturelle, mes antiquités, mes tableaux et mes cadeaux de joyeux avènement. Je t'embrasse encore et toujours.

FÉLIX Revel.

Barèges, 8 octobre 1812.

îï.

Je suis mère, cl je sais comme on aime

Le tendre nourrisson qu'on allaite soi-même. Jules Lacroix. Macbeth.

N'est-ce pas un merveilleux spectacle qu'une jenne mère au berceau de son premier-né? L'enfant ne connaît encore dans cette vie que la lumière qui attire ses prunelles sans reg:ard; il ne clisting'ue pas même le sein qu'il tient embrassé par un instinct de nature. Il tord ses petites mains qu'il porte à sa bouché; il s'agite comme pour se dégager de ses langes; il pleure ; il crie, il pâme. La mère qui le couvre de baisers^ qui le supplie de s'apaiser, qui l'interroge sur la cause de tant de douleurs ; redevient enfant avec lui; à son

tour elle yerse des larmes, elle se désespère, elle est malheureuse. Mais il se calme, il tette ou il s'endort: la bonne mère est aussi vite consolée; elle sourit à cet être naissant qui ne sait pas lui répondre, elle suit de l'œil les molles inspirations de son haleine, elle admire ses traits informes qu'elle applique déjà en espoir à une jolie fille ou bien à un mâle jeune homme. Elle se penche tendrement vers sa progéniture, ainsi qu'un amant au front de sa maitresse; elle jouit à la fois du présent et de l'avenir: elle mariera sa fille, elle verra jouer ses petits-enfans autour de son fauteuil de grand-mère : elle chérira la femme de son fils. Que lui importent désormais, à elle, jeunesse, beauté, et ce triomphe de toilette qu'on prépare devant un miroir, et ce murmure enivrant qu'on soulève en paraissant dans un salon étincelant et embaumé de femmes! qu'elle soit vieille, laide et impotente, loin des émotions saisissantes du monde, de ce monde d'opéra et d'illusion ! elle ne veut rien de plus , elle est mère !

Madame Kevel était ainsi en contemplation devant le lit de son enfant qui, de lassitude avait quitté la mamelle; celui-ci, que n'emprisonnaient pas ces linges entassés qui font encore à l'enfance trop d'infirmités irrémédiables , reposait librement sous ses draps blancs où brillait sa carnation rose et lactée. Madame Revel demeurait immobile à le considérer et retenant son souflle de peur d'interrompre ce bienfaisant sommeil. Accoudée au dos-

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sier de son siège, ses doigts errant parmi les boucles ondoyantes de ses cheveux , elle rêvait. Une mère doit avoir deux âmes, si nous en avons une.

La femme , c'est le résumé du beau 5 c'est la preuve vivante de la création. Madame Revel a toute l'harmonie enchanteresse, la douce suavité, l'idéal angélique d'une blonde, sans en avoirla fadeur glaçante et uniforme- un géomètre ne découvrirait pas une ligne droite ou aiguë dans sa personne accomplie, où la vue ne caresse que des formes rondes, élégantes et gracieuses. Depuis cette abondante chevelure qui se joue en reflets dorés jusqu'à ses pieds qui n'ont pas besoin de souffrir pour être mignons, tout et chaque chose mérite un regard, un éloge, un transport d'enthousiasme. Est-ce un peintre , est-ce un poète qui exprimera sur la toile oU dans des vers ce qu'il y a de séductions et de chefs-d'œuvre dans cet ensemble parfait? Ces yeux bleus et onctueux à travers leur bordure de cils chatoyans lancent un rayon céleste ; cette bouche aux lèvres roses ne s'entr'ouvre que pour sourire, et une fraiche respiration s'échappe d'entre ces dents d'émail ; et ces joues solides où les teintes légèrement carminées se fondent avec le duvet de la pèche veloutée, ce front large et pur, ce nez grec , fin et délicat, ce menton ovale et poli, ces fossettes creusées dans chaque joue pour le caprice , ces

oreilles à peine saillantes Oh ! le moyen d'éle-

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ver la description au niveau delà réalité! On aimerait à s'arrêter tout un siècle devant ce cou de cygne; cette gorge qu'on devine, dont les mouvemens sont une langue mystérieuse ; ces mains effilées qu'on ne voudrait pas voir à d'autres bras ; cette taille souple et mobile a laquelle s'attache l'imagination créatrice. On est forcé de s'écrier, après cette énumération d'attraits, comme don Gomez de Silva racontant les faits et gestes de ses aïeux : J' en passe , et des meilleurs. Le genre descriptif ne tarirait pas en un sujet si varié et si pittoresque.

Madame Revel pensait à son mari absent en regardant son fils avec cette indéfinissable expression d'amour maternel qui s'alimente de sa propre flamme : elle comparait en idée une ressemblance vague dont le modèle était gravé dans son cœur, et la copie esquissée sur un chevalet de peinture; son fils servait de terme de comnaraison entre le tableau et le souvenir. Cependant elle avait quitté ses pinceaux chargés de couleur et sa palette toute fraîche apprêtée ; elle oubliait l'art quil'environnait en vain de tout le désordre coquet de l'atelier et du boudoir.

Le piano silencieux attendait sous sa robe de serge verte les brillantes fantaisies de la sonate et le pâle accompagnement de la romance; la harpe, semblable à une ame que le malheur a rendue insensible, n'envoyait d'autre son que celui d'une corde (jui se brise par intervalics. Ici, le sopha

TNE MERE.

témoignait, à ses coussins tendus et ballonnés, qu'une belle nonchalante ne s'y était pas plongée mollement ] et la guitare désaccordée gisait dans un coin; et les cahiers de musique épars , les gravures, les dessins, les albums, pèle-mèle sur les meubles, sur le plancher, ne trouvaient plus une ménagère soigneuse à les ranger; et les bustes de plâtre, les médailîiers , les mannequins enveloppés de poussière n'étaient plus les dieux du temple qui recevait une nouvelle destination. Partout les attributs de la mère, de la nourrice; de petits draps mouillés séchaient étendus à la lumière chaude d'une haute fenêtre. Le gladiateur romain était affublé d'un lange en guise de pallium, et portait au poing un bourrelet en manière de gantelet; des serviettes et des linges de service faisaient un rideau à des paysages inachevés; il y avait des nudités couvertes comme à dessein par quelque Araminte. Mais cette fois encore la nature l'emportait sur l'art; cette mère n'était plus peintre , ou plutôt les deux sujets de son talent posaient devant elle : son fils au berceau, son mari dans sa mémoire. Elle n'a que faire d'un atelier ou d'un boudoir : tous les momens de son existence ont une occupation toute faite, celle d'adorer chez l'un l'image de l'autre.

On sonne , on ouvre ; le chien favori n'a pas

* jappé à l'arrivée d'un étran ger ; le chien fut donné

sans regret, lorsqu'un enfant vint luiôter sa part

d'affection; on parle à demi-haut : madame Revel

28 rw DIVORCE.

écoule impatiemment , non pour entendre ce qui se dit dans le salon, mais pour savoir si l'on s'éloigne avant que son fils ne s'éveille au bruitj elle s'inquiète, elle s'irrite du murmure des voix. Elle va congédier elle-même l'indisciet. Mariette entre, Mariette, sa femme de chambre, la confidente de ses joies et de ses chagrins , s'il en est pour elle depuis son union avec Félix Revel, Mariette, jeune et jolie, qu'elle a vue tout enfant, qu'elle a élevée , dont elle a fait presque son amie.

— Madame , dit Mariette u'un air composé , voici M. Jenneval qui demande à vous voir; le recevrez-vous ce matin? 11 est venu tous les jours sans vous rencontrer.

— Mon Dieu! Mariette, vous étiez instruite de mes intentions, de mes ordres,,. Pourquoi n'avoir pas répondu que j'étais sortie, que je m'habillais...?

— C'est ce que j'ai fait, madame; mais il n'a rien voulu croire; il s'obstinait à répéter en jurant comme un dragon : « Il faut que je parle à madame Revel avant mon départ. »

— 11 part donc?... enfin!

— Oui, madame; il est horriblement changé , cepauAre M. Jimneval! La figure maigre et allongée, les yeux, éteints, la démarche chancelante! Cela fait peine; il parait bien r'K.]ado.

— Eh bien! je le verrai, je lui parlerai puisqu'il se résigne à partir ! A ois-tu, Mariette, je prends

rxE 31 EUE. 29

en horreur le monde , je veux être seule avec mon Jules. Depuis deux mois, pas de lettres, pas de nouvelles de mon mari! C'est un supplice intolérable.

— Vous devez être moins tourmentée, car il écrit quelquefois à M. Jenneval.

— Il ne m'écrit pas à moi! il ne s'informe pas delà santé de notre fils, il me laisse ignorer l'état de la sienne! La poste n'a rien apporté aujourd'hui?

— Non, madame^ je suppose que monsieur, n'ayant pas reçu vos lettres...

— Comment? Mariette j mes lettres! une peut s'égarer, mais deux, mais dix! Je n'ose avouer ce que je crains, et je me reproche de n'avoir pas suivi mon mari aux eaux.

— - M. Jenneval vous a empêchée de commettre une semblable imprudence j l'an dernier, vous étiez si faible que la voiture vous eût tuée : depuis , vous êtes accouchée avant terme; cette année, un si long voyage aurait troublé votre nourriture...

— Ah! ma bonne Mariette, tu ne te doutes pa^ de mes appréheisions; Félix m'aime, j'en suis' certaine, et d'ailleurs il rne l'a prouvé; mais s'il en aimait une autre !

— Nous oublions M. le Docteur qui a tout l'air d'être pressé : je vais l'introduire ici? N'est-ce pas , madame? Vous croyez donc qu'il aime... quelqu'un ?

— Mariette se détourna brusquement pour cacher une vive rougeur qui lui était montée au visage; madame Revel ne prit pas garde à cette sortie précipitée qu'elle eût sans doute mal interprétée, par suite de l'aveuglement ordinaire aux personnes trompées ; elle était trop pleine d'intérêts personnels pour se laisser distraire en frivoles réflexions : seulement pour mieux s'affermir contre un danger qu'elle ne redoutait pas, elle déposa un baiser au front candide de l'enfant endormi. M. Jenneval, arrêté sur le seuil, épiait tristement ces mystères de la tendresse maternelle.

J'ai toujours plus estimé les hommes pour ce qu'ils ne font pas dans certaines occasions que pour tout ce qu'ils pourraient faire.

Henri Martin. La vieille Frondc.

Madame Revel, en relevant la tête, aperçut le médecin attentif à une scène touchante qu'il craignait d'abréger; elle se troubla, pâlit et baissa les yeux . Mais elle fut bientôt remise de cette émotion involontaire, et, gardant une physionomie froide, qu'elle avait prise à regret, elle invita du geste M. Jenneval à s'asseoir. Celui-ci, peu accoutumé à cette réception cérémonieuse chez un ami d'enfance ; semblait pourtant plus embarrassé en pré-

32 IJN DIVORCE.

sence de la jeunefemmedans l'intimité de laquelle il avait vécu plusieurs années. Oji eût dit que l'un et l'autre se voyaient pour la première fois, comme des g^ens qui ont répugnance à se trouver ensemble. Ils s'observèrent réciproquement, d'abord en silence, lui ne sachant par où commencer, elle attendant qu'il commençât.

Jenneval approchait de la quarantaine; c'est l'âge des dernières passions qui perdent en durée ce qu'elles gagnent en violence. Une lampe ne brille jamais d'une plus vive clarté qu'au moment de s'éteindre; mais souvent l'homme est parvenu à la moitié de la vie sans qu'aucune étincelle ait enflammé son ame enveloppée de systèmes glacés; alors l'explosion est plus terrible pour avoir été plus tardive; elle détruit d'un coup une existence toute faite, elle ruine des projets, des sentimens, elle change la face du présent, et même de l'avenir. Telle était la destinée de Jenneval, qui donnait un démenti à tous ses antécédens , faute de ne pouvoir résister à une passion aussi forte qu'inattendue.

Il y avait sur son visage la noblesse et la franchise d'un soldat; car, à cette époque, chaque soldat avait la conscience de la gloire militaire de son pays : cette exaltation héroïque qui poussait les citoyens aux frontières menacées pendant la république, se perpétua sous l'empire; et beaucoup, en comb: liant pour l'ambition d'un seul homme, croyaieivt encore combattre pour la li-

berté. Jenneval avait servi comme chirurgien dans l'armée de Damourier; une blessure reçue dans la campagne d'Italie le rendit incapable de continuer une carrière active, que son patriotisme lui faisait un devoir de remplir avec zèle. Il revint à Paris, et y exerça la profession de médecin-chirurgien, de manière à fonder sa renommée sur des cures et des opérations dont le monde fut le témoin et le théâtre. Il acquit une lucrative clientelle et la reconnaissance de ses malades, malgré la rudesse extérieure de son caractère et les dehors incultes de sa personne. Il respirait touj(mrs l'air du camp au milieu de la ville; il fumait et jurait volontiers.

C'était cependant un excellent cœur , sans préjugés, sans défauts, un républicain de la vieille roche; il avait fait ses premières armes à la prise de la Bastille; sa figure ne mentait pas, ce front chauve, ces yeux perçans, ce nez aquilin , cette bouche pincée donnaient à sa gravité quelque chose de rébarbatif qui ne sied pas à un médecin de dames; mais, à le mieux examiner, il y avait de la fierté sur son front, de la bonté dans ses yeux, de la finesse dans sa bouche. Puis, il fallait l'entendre interroger, analyser les moindres souffrances des femmes, lui qui avait été élevé parmi les champs de bataille et les affreuses mutilations de la guerre. Tout lui paraissait digne de soins et de sollicitude chez un sexe faible qu'il aimait à soulager. Il avait amputé des jambes et des bras

sans sourciller, il s'appitoyait à des spasmes ;, il s'inquiétait d'une migraine.

— Est-il vrai, monsieur, lui dit enfin Adeline après avoir vainement attendu qu'il lui adressât la parole, que vous soyez décidé à quitter Paris?

— Ce soir même, mon amie... reprit Jenneval comme éveillé en sursaut dans un état de somnambulisme qui résultait d'un abattement moral; pardonnez, madame, au désordre de mes idées; je pars , je fuis , peut-être sans retour ; je voudrais me fuir moi-même !

— Ce n'est pas moi qui cbercherai à vous retenir; néanmoins mon mari, Félix, vous blâmerait d'abandonner ainsi, sans motif indispensable, une honorable position, une fortune indépendante, des amis... Je me permets de vous parler ainsi au nom de M. Revel, votre camarade de collège, je crois.

— Sacredié ! madame, une balle de calibre dans un pistolet est un remède à bien des maux !

— Oh! monsieur, voilà d'horribles discours devant une femme! 11 n'est qu'un mal sans remède : la perte de l'honneur,

— Dieu merci ! madame, je n'en suis pas réduit à cette extrémité ! Mais combien d'hommes heureux et irréprochables meurent tous les jours, qui devraient vivre plus que moi!

— Depuis une semaine entière vous n'avez pas vumonfilsVIl est encore embelli : remarquezdono

TTH AMI. 35

la grosseur de ses bras et l'éclat de son teint. Comme il ressemble à Félix !

— Si c'était une fille , je souhaiterais qu'elle ressemblât à sa mère! Cet enfant est admirable ; évitez par prudence toute fatigue, toute émotion qui pourraient altérer \otre lait, aigrir les humeurs ou allumer le sang.

-—Hélas! docteur, comment obéir à yotre ordonnance ! Je suis femme, et par conséquent facile aux impressions...

— -Que dites-vous? mais non, je m'abuse

Achevez, madame; c'est au médecin que vous parlez.

— Vous me commandez le repos du corps et de l'esprit; j'y ferai mon possible, mais je n'ai point assez d'empire sur moi-même pour rester insensible aux tourmens de l'absence, de l'inquiétude, du soupçon... Il faut que Félix revienne ou bien que j'aille le rejoindre.

— Il revient, madame! il revient en pleine convalescence.

— N'est-ce pas encore une ruse pour me retenir ici ; mais je vous le déclare , je souffre trop loin de mon mari; ce manque total de nouvelles est inexplicable...

— - En vérité, madame, je n'y comprends rien ; Revel, qui m'écrit de longues lettres , quoique je ne l'importune pas des miennes , doit vous écrire plus souvent; et à moins que les lettres à votre adresse soient volées ou arrêtées à la poste...

— Avez-vous reçu une lettre de lui?

— Aujourd'hui même... Je répondrai des États- Unis d'Amérique!

— Me permettez-vous de la lire? Oui , c'est bien son écriture : me voilà rassurée!

Madame Revel, qui avait presque arraché des mains de Jenneval la lettre déployée qu'elle porta de ses lèvres à son cœur, promena ses yeux voilés de larmes sur les caractères qu'elle ne distinguait plus à travers un nuage; elle recommença trois fois sa lecture tout lias , sans pouvoir lier ses idées entre elles; Jenneval la regardait tacitement et oubliait déjà son prochain départ. Eiie lutenfiu à demi- voix, pour éveiller son attention au murmure des mots, et plusieurs fois la surprise sans dépit se manifesta par un tressaillement nerveux, par une pose, par un soupir :

(( Mon ami, les imaginations ardentes se consument elles-mêmes et renaissent toujours de leurs cendres ; je pensais avoir atteint un âge de maturité, de froideur, mais ce n'était qu'un intervalle d'assoupissement ; le feu couvait sous la glace. Je me retrouve aujourd'hui plus exalté, plus fou qu'à vingt ans. Que sont devenus mes théories philosophiques , mes problèmes d'amélioration sociale , mes vues hardies , et surtout ma feinte indiflérence aux préjugés ! Tu es le seul à qui j'ose faire de telles coiifidences , sans m'exposcr à perdre la bonne opinion que je persiste à consor\ cr de ma force d'ame. En un mot, je pour-

rais me dire mélancolique, inquiet, malade, mais la vérité est que je me soupçonne jaloux , oui , jaloux sans transport , sans fureur, et pourtant profondément jaloux. Voilà de nos philosophes !

» Cette jalousie, celte tristesse n'a rien de fixe, de raisonné; au contraire, dès que je réfléchis à tout ce qui doit me dissuader d'une préoccupa^ tion aussi folle, la tranquillité revient dans mon esprit agité ; alors je m'accuse d'injustice , de démence, de spleen j je demande pardon à mon Adeline, à mon fils , à toi surtout, mon ami, que j'ai laissé pour protéger ce qui m'est le plus cher au monde. Bien que je sois guéri de mes douleurs de foie, j'éprouve des variations d'humeurs que je regarde comme les adieux du mal physique. Souvent mon bourreau moral me trouve moins hostilement disposé à le recevoir ; je l'accueille même avec le sourire de l'égoïsme, je l'examine d'un œil stoïque, je le pèse dans les balances des abstractions , je finis par nier le mal qui n'a pas d'effet médiat ou immédiat j la philosophie triomphe.

)) Je vais ici te soumettre brièvement cette logique : une femme, quoique mariée, ne peut, sans un non- sens, faire abnégation de son moi; autrement, admettez les vœux perpétuels des ordres monastiques ; mais il est prouvé que demain contredira peut-être hier; l'essence de l'homme, la loi du monde, c'est la variabilité. Ainsi, rien n'est plus énorme que l'alliance indissoluble de

deux êtres difFérens d'éducation, de goûts, de mœurs, de nature; vaudrait autant refaire le cahos , et mêler le chaud au froid , le sec à l'humide. Certainement il y a tendance à se rapprocher chez les deux sexes; ce rapprochement intime est nécessaire à la reproduction de l'espèce, à la société; mais pourquoi avoir forgé des chaînes à la liberté la plus sacrée de l'homme et de la femme? On dirait que les codes humains sont faits à l'usage des dieux. Il est donc matériellement impossible de tracer des bornes à un appétit, de dire à cette mer caju'icieuse des passions : Vous n'irez pas plus loin. Qu'est-il arrivé malgré les religions, les législateurs, les eunuques? ce qui arrivera tant que le mariage ne sera pas un marché à terme entre deux individus; marché formé par l'accord des parties, et résiliable selon le bon plaisir des contractans.

» J'oublie que cent fois et davantage^ je t'ai entretenu de mes plans de réforme, ou plutôt de mes problèmes impraticables dans le siècle actuel; tu ne partages pas toutes mes utopies, et je suis un peu de ton avis lorsque je reporte mes jugemens sur moi, lorsque j'interroge mon amour réel pour ma femme, lorsque je me rappelle mon titre de père. Eh bien ! je me contenterai de corriger les dispositions du code civil , relatives au mariage et au divorce. Remarque, Jenneval, que je me mets hors de cause.

» Je suis véritablement heureux, moi; j'ai trois

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personnes que je réunis dans mes affections ;, et je ne te les nomme pas. Si je me sentais sur le point (le mourir, je te prierais d'épouser ma veuve et d'adopter mon fils orphelin. Mais grâce à toi , grâce à ton art, je vivrai pour te payer en amitié^ pour te voir à ton tour époux et pèrej je te l'ai prédit, tu renonceras quelque jour à ce célibat plus ridicule encore que le mariage de la municipalité; tuas les vertus patriarcales du républicain, il te faut une compagne et des enfans autour de ton foyer domestique.

)) Conçois -tu , mon ami , qu'Adeline me pri' e de ses nouvelles, de celles de mon fils? tu n'as pas manqué, certainement, de lui communiquer mes reproches dont je tempérais alors l'amertume j je ne reçois rien d'elle, rien absolument. Tu me marquais dans ta dernière lettre qu'elle m'a écrit: mon étonnement redouble; quefait-elle? Comment passe- 1- elle ses longues journées ? Tu lui tiens compagnie , tu l'empêches d'être toujours seule ; je présume que son état de nourrice et ta prudence de médecin la retiennent habituellement dans son intérieur; elle a, d'ailleurs, trop de sagesse pour se livrer à des plaisirs qui pourraient influer sur la santé de notre» Jules. Ainsi elle voit peu le monde, quelques amis seulement, ma cousine Mélanie Bourbier, les d'Orvilliers? Je te recommande encore de veiller aux nouvelles connaissances. Ma foi! je m'y perds; c'est négligence, c'est mauvaise volonté ; ne pas écrire ! Je devrais

aussi te gronder un peu pour le même motif ; mais un médecin ne s'appartient pas. Elle n'a donc pas un moment à me donner? elle n'est pas indisposée? Non, tu m'aurais averti. Je suis bien décidé à partir, si je n'ai pas de lettre ce soir. Je partirai dans tous les cas : il mo tarde d'être de retour. Adieu , mon cher Jenneval , embrasse pour moi la silencieuse Adeline , et mon enfant qui m'invite à excuser sa lîière.

Ton ami, pour la vie,

FÉLIX Revel.

Barèges, 8 octobre 1812.

— D'après la date de cette lettre, dit Jenneval qui pendant la lecture s'était caché la tète dans ses mains pour mieux renfermer ses émotions, Félixdoit être ici demain, aujourd'hui peut-être?., je ne l'attendrai pas.

— Quoi! nos lettres sont interceptées , détournées à la poste! Je ne le pouvais croire! quelle machination infernale!

— Je ne sais quelle sorte d'intérêt un étranger attacherait à des lettres privées qui ne contiennent ni valeurs ni argent* il est plus probable que Félix , par quelque acte de légèreté , s'étant rendu suspect à la police , on observe ses démarches et les vôtres...

— 0 mon Dieu! Jenneval, vous n'êtes pas là

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pour modérer la fougue de son caractère et imposer silence à ses opinions !

— Vous me remplacerez , madame, auprès de lui , et des conseils sortis d'une si chère bouche auront meilleur marché de son obstination. Quant à moi, à telle distance que je sois poussé loin de mes amis , je resterai près d'eux par le souvenir.

— Vous nous quittez pour toujours?

— Je le crains; d'abord j'avais songé à reprendre du serviceaux armées, mais je rougirais d'être l'instrument du despotisme militaire;j'aimemieux vivre dans un pays libre ; je a ais m'établir à New- York pour regretter moins ma patrie et ce que j'y laisse !

— Félix sera inconsolable de cette séparation éternelle; pour lui je vous supplierais de rester^ pour moi je vous conjure de partir.

— En m'éloignant de ce que j'adore, madame, je suis sûr d'emporter votre estime et la mienne!

— Oui, Jenneval, votre conduite est celle d'un honnête homme, et je préfère tenir de l'indiscrétion d'un autre la confidence inattendue —

— Que voulez-vous dire, Adeline? Quelle confidence? De qui la tenez-vous ? Il est des secrets qu'on ose à peine confier à soi-même!

— Puisque l'amitié qui vous lie à Félix est assez puissante pour vous déterminer à un exil volontaire, je puis, une première et dernière fois,

m'entrelenir avec tous sur un sujet bien délicat... Apprenez que je sais tout !

— Vous savez!... Cet aveu, madame, était pourtant scellé dans mon cœur !

— Je vous donne une preuve de haute confiance en abordant ce pénible éclaircissement. Une femme a par instinct le talent de deviner la situation de l'ame d'un homme si dissimulé qu'il soit, à plus forte raison lorsque cet homme ne lui en fait pas mystère...

— Madame, épargnez-moi : je ne me suis jamais écarté du respect que je vous dois, et même depuis long-temps j'ai eu peur de l'amitié qui m'entraînait au-delà...

— Non , l'œil d'une femme est difficile à tromper j il démêle la plus grande cause sous les plus petits effets : ainsi voilà un an que j'ai dû m'apercevoir de la lutte qui commençait entre votre honneur et un sentiment auquel il ne m'était pas permis de répondre. Yos regards, vos prévenances, et plus que tout, votre air distrait, rêveur, souffrant, m'auraient fait soupçonner ce que d'abord je refusai de croire.

— Ah ! grâce , madame ! je suis digne de tout votre courroux 5 accablez-moi de vos mépris! comme vous devez me haïr!

— Vous plaindre, oui; mais vous haïr! C'est un soir, au retour d'un concert où nous avions assisté tous deux chez madame d'Orvilliers , c'est ce soir-là que je résolus de vous mettre en garde

contre les occasions qui pourraient vous causer des remords et à moi des chagrins...

— Madame, ne vous offensez pas de l'innocente joie d'un souvenir : j'étais assis à tos cotés dans la voiture qui nous ramenait ; j'aurais sacrifié ma vie pour prolonger la route et mon ivresse : je respirais votre haleine, je touchais votre robe, je frissonnais de plaisir...

— Je rentrai chez. moi singulièrement affligée, et depuis vous ne m'avez plus accompagnée. Mariette , ma femme de chambre , est venue confirmer, par des rapports trop précis pour être inventés, les doutes que j'élevais encore dans l'espoir de vous disculper...

— Votre femme de chambre! Quoi! madame, mon amour est donc si transparent qu'il frappe les yeux les moins intéressés à le découvrir! Je suis doublement coupable.

— Non , Jenneval , je n'ai jamais eu la pensée que vous me compromissiez au point d'employer une domestique !..

— Vous ne ferez pas cette injure à celui qui s'honore d'être l'ami de votre époux. Sacredié ! sous la bouche d'un canon, j'aurais gardé mon secret, qui mourra avec moi.

— J'eusse supposé tout plutôt que de vous accuser. Mariette semblait préparée à encourager une tolérance plus qu'imprudente de ma part : les gens de sa condition ne se piquent pas d'une grande délicatesse de sentimens.

— Avant de vous déclarer un amour que je combaltais sans cesse, madame , je me serais brûlé la cervelle î sacredié !

— Dieu seul connaîtra votre secret, je vous le jure j Dieu qu'il faut invoquer là où l'homme est sans pouvoir. Yous avez droit à ma g-ralitude comme à mon estime j je vous devrai le bonheur que je continuerai à goûter dans mon ménage.

— Vous me congédiez' à coups de poignard... Oui, chère Adeline, ce bonheur, vous le méritez; Félix mérite une femme aussi vertueuse que vousj et moi je suis un malheureux , un criminel !

— Pauvre Jenneval ! nous vivions tous les trois dans une si douce intimité !

— C'est ce qui m'a perdu, ma bonne Adeline : car si j'avais eu moins d'occasions de vous voir, de vous entendre, de vous admirer, je ne serais pas contraint de vous fuir , de mettre l'Océan entre vous et moi. Félix est l'auteur de mon déplorable sort : c'est lui qui m'a engagé d'abord à vivre sous le môme toit , c'est lui qui l'an dernier vous a placée sous la garde de mon amitié, c'est lui qui, cette année enfin, lorsque je voulais ne tomber plus dans un péril inévitable , me força de m'y abandonner. Je vous le répète en gémissant, madame, l'inconséquence aveugle de notre ami a fait mon malheur! Étais-je de fer et de marbre, pour m'enchaîner sous le feu de vos yeux ? Avais-je l'âge reposé et les cheveux blancs d'un mentor ? sacredié !

— Jennevalî monsieur! si l'on nous écoutait!...

• — Je lui pardonne mes angoisses, mes remords, mes larmes, comme il me pardonnerait assurément ce dont n'a pu me défendre l'honneur d'une Tie sans tache. Je vais bien souffrir encore , madame j je succomberai sans doute au découragement...

— L'absence et le temps ferment des blessures plus mortelles. Quelle femme, mon ami, ne sera fière du choix de \otre cœur , heureuse du don de votre main ! Je fais des yœux pour vous revoir marié ! . . .

Jenneval, par un mouvement machinal, s'était emparé d'une main de madame Revel , qu'il serrait dans les siennes; il y avait des sanglots dans sa poitrine, des soupirs sur ses lèvres ; il avait arrêté ses yeux humides sur Adeline qui lui rendait un regard de tendre compassion; le siîenee était plus éloquent que la parole .

— Pas possible! dit aigrement Mélanie Bourbier qui entra sans être annoncée, et fit une moue de satisfaction maligne pour exprimer qu'elle était de trop dans ce tète-à-tète; la chère cousine est toujours visible pour moi : comprend-on que cette pécore de Mariette me veuille éconduire comme un créancier ou un solliciteur?

Adeline se souvint de la méchanceté de sa cousine, en s'apercevant trop tard de la situation équivoque où elle venait d'être surprise; elle se leva plus rouge de colère que d'embarras, et alla

embrasser Mélanie qui clignait de l'œil à Jenneval. Celui-ci;, foudroyé dq cette brusque interruption , hésita un moment, demanda grâce du regard à madame Revel, et salua en disant d'une Toix pénétrée :

— Adieu , madame ! Pensez, quelquefois à votre plus fidèle ami.

Il revint sur ses pas, etcontempla le portrait de Félix Revel , qui lui rappela un remords à lame et des pleurs aux paupières j il demeurait immobile comme en prière.

— Adieu, adieu pour toujours ! s'écria-l-il en se faisant violence pour sortir.

— Pas possible ! il s'en va? dit en riant Mélanie; est-ce mon arrivée qui chasse le docteur ? Vous étiez: , il me semble, en consultation, cousine? Il vous tâtait le pouls?

— 11 me faisait ici ses adieux , reprit madame Revel d'un ton d'indiflPérence; il part.

— Le pauvre homme n'est pas plus poli avec les dames qu'à son régiment; il est devenu pourpre comme attaqué d'une apoplexie. Il part, ditesvous ?...

— Pour l'xVmérique.

— Pas possible ! Tenez, cousine, il a oublié sou chapeau.

ÏT.

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