‹ Un divorceChapitre 23 sur 25 · NE PAGE D HISTOIRE. Z · texte numérisé non relu

NE PAGE D HISTOIRE. Z

depuis l'effroyable passng^e de la Rcrésina, ni les efforts sublimes du grand eapitaine, ni l'héroïsme {glorieux de ses armées ne purent arrêter le torrent de désastres qui débordait de toutes parts, avec les perfidies, les ingratitudes, les défections accrues par eux. La guerre fut maintenue avec avantage au cœur de l'Allemagne; des prodiges de stratégie, de valeur et de témérité résistèrent une année à des masses compactes dont le seul poids emportait toutes les digues du génie militaire; des millions d'hommes furent décimés avant que la ligue des rois s'aventurât à franchir le Rhin, cette barrière naturelle de la France. Les Prussiens avaient déjà engraissé de leur sang les fertiles vignobles de la Champagne; mais la république n'était plus là pour crier à ses enfans de mourir pour elle, la république pauvre et fière, qui frappait la terre pour en faire sortir d'intrépides défenseurs. Napoléon, aigri par les revers du dehors, avait pesé au dedans sur les libertés publiques, le peu de libertés qui avaient trouvé grâce devant son froncement de sourcil : les familles étaient dans le deuil; la jeune génération anéantie, l'enthousiasme découragé; partout des conscrits et des blessés qui ])artent et reviennent ; la haine de l'étranger enfante encore des soldats. Dans les villages, l'ennemi pille, viole, égx)rge; dans les villes, l'ennemi lève des contributions forcées; au nord, Cosaques, Russes, Suédois, Danois, Prussiens, Autrichiens, Bava-

rois, Saxons, Wurtembergeois, Allemands j au midi, Angolais, Espagnols, Portujyais , Sardes, Siciliens, Napolitains : le vainqueur de l'Europe seul contre tous. Un ennemi plus terrible , une hydre aux cent têtes le menace, l'accable : la trahison.

Champ -Aubert , Montmirail, Yaux-Champs , Nangis, Montereau , ces brillans faits d'armes, ces derniers soupirs de la gloire française , où la force numérique a dû céder à la force morale qu'inspire la présence de l'empereur, ont vainement repoussé quatre armées dans l'espace de neuf jours ; l'empereur semble rajeunir d'activité et de courage; il passe les nuits sur ses caries, il passe les jours en marches, en contre-marches, en combats, tandis que la conférence de Chàtillon traîne en longueur la conclusion d'un traité fédéral entre les puissances. Après les mémorables journées de Craone, de Reims et d'Arcis, rem])ereur, dans son expédition de Saint-Dizier , commence un plan audacieux qui pouvait envelopper les alliés dans une ruine totale; mais ses généraux , qu'il a gorgés de richesses et d'honneurs , le secondent mollement ou le vendent; c'est un sauve-qui-peut parmi les princes de fondation impériale. Mortier et Marmont , battus à La Fère, se sont repliés sous Paris comme pour attirer à la trace les meutes innombrables de la Sainte-Alliance; Paris où la régence de l'impératrice n'a rien prévu , n'a rien préparc , où la faction des Bourbons s'agite sourdement , où la Bourse seule a peur, où les spcc-

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tacles, les plaisirs, les modes suivent leur cours ordinaire; Paris ig"nore ou semble ignorer que deux cent mille hommes sont à ses portes ; le Moniteur , ce journal courtisan-yalet , à la solde du pouvoir qui paie, tour à tour républicain, terroriste, impérialiste et bourbonien , était passé à l'ennemi avec armes etbagag^es; il imprimait, au lieu des bulletins de l'armée nationale, d'immenses articles de littérature classique : la régence, complice imprudente de la fortune , allait lâchement évacuer Paris; /e y^/owzVewr, dans son numéro du 30 mars , publiait un voyage en vers et en prose dans l'Italie, extrait du Mercure étranger!

Ce fut une nuit de terreur et d'angoisses que celle du 29 au 30 mars, quand Paris, qui depuis une semaine n'avait pour nouvelles que des bruits vagues et de faux rapports, s'éveilla en sursaut aux sons de la générale et du tocsin. On apprit alors que tout était perdu: les deux armées alliées, sous les ordres de Bliicher et de Schwartzemberg, s'approchent; l'avant-garde de la dernière a commencé l'attaque dans les bois de Romainville. Il est cinq heures du matin : le tambour bat dans toutes les rues; on frappe de porte en porte pour réunir la garde nationale à peine organisée, à peine équipée ; on écoute avec anxiété les détonations correspondantes de l'artillerie et de la mousqueterie. Le peuple, toujours intréjiide, tonjours dévoué à mourir, court aux barrières, de-

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mande des armes qu'on lui refuse , des munitions qu'on ne délivre qu'en petite quantité; ce peuple bouillonnant se répand avec des cris de rage sur les places et dans les marchés; les femmes se montrent aux fenêtres et sur le seuil des portes, promènent leur curiosité elFrayée de quartier en quartier , sèment de nouvelles inquiétudes, grossissent les dangers et se lamentent. Dans l'intérieur des maisons, on cache l'or, l'ai'genterie, les ohjets ])récieux ; la route d'Orléans et toutes les routes du sud sont couvertes de fuyards de tous rangs, de tous âges , hommes , femmes et enfans qu'autorise la fuite des membres du gouvernement. Le duc de Feltre^ ministre de la guerre, paralyse tout de son incapacité volontaire; pourtant la capitale eût soutenu un siège de quelques jours, et la France était sauvée! C'est en vain que les hauteurs de Montmartre sont défendues par des tranchées et des redoutes imprenables , que les barrières sont hérissées de canons e\ de ehe- Aaux de frise , que les rues sont dépavées dans l'alternative d'un bombardement; c'est en vain que les divisions éclaircics de Marmont et Moitier soutiennent la première irruption de deux armées pendant que la garde nationale, les élèves d'Alfort et de l'école polytechnique et quelques milliers de recrues se rallient hors des murs.

Félix Revel , qu'une fièvre ardente consumait depuis plusieurs jours, était légèrement assoupi lorsque les rumeurs de la ville interrompirent

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son sorameil agité j il se dresse sur son séant, il distingue le bourdon de Noire-Dame, l'appel lugubre des tambours, le roulement lointain du canon , les cris Aux armes ! le piétinement des chevaux, le passage retentissant des caissons. Le faubourg Saint-Germain lui parait encore tranquille, mais la fusillade est engagée sur la rive opposée ; l'écho rapproche les distances , et le vent apporte le fracas de la bataille. Ce sont les alliés ! Félix a repris à cette conviction son énergie physique; il frémit de colère^ il pleure d'indignation. Il n'a pas choisi entre deux partis contraires : il s'est habillé à la hâte, il a chargé ses poches de poudre et de balles, il jette sur l'épaule sou fusil de chasse et sort. Son dernier regard a rencontré le portrait d'Adeîine.

— -Dieu de Dieu! s'écrie Jacqueline qui pérorait chez la portière ; v'ià monsieur qui va se faire tuer ! Ce pauvre clier homme est si faible qu'il faudrait une chiquenaude pour le renverser. Il veut donc être mis en chair à pâté par les Cosaques? J'ai connu , nia fine! une Auvergnate qui fut vi- A'andière en Russie, et qui se souciait des Cosaques comme de ça... Parlez-y donc, la mère!

— Ah ! monsieur, dit la mère Cùme en ôtant ses besicles; c'est- i' vrai que vous allez à la boucherie? Ils sont cent contre un, avec des barbes de sapeur , des lances dont on ne voit pas la fin , quoi ! Ce n'est pas prudent du tout quand on est malade ! IVest-ce pas, Jacqueline, qu'ils font déjà

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les cent coups dans la rue des Martyrs? Los demoiselles de l'herboriste d'à cote sont montées au grenier ; leur père est à la cave.

Félix, haletant d'exaltation , a remis la clef de son appartement dans la main de la portière qui discute les chances d'un siège avec les commères ses Yoisines, et, sans daigner répondre aux interpellations de condoléance qu'on lui adresse, il suit la foule furieuse et désarmée qui se pousse vers le lieu du péril. Le jour blafard qui lui à l'horizon éclaire sur les murs la trame officielle en proclamations mercenaires. On déchire les affiches à la baïonnette, on s'anime mutuellement j, on jure de ne jamais se rendre. Félix se sent arrêté par la basque de son habit; il se retourne, il reconnait M. Bourbier et le président d'Orvilliers, tous deux réunis par un même projet, spectateurs plutôt qu'acteurs et neutres de yisage autant que d'action; il se laisse entraîner par eux dans une rue déserte.

— Mes amis, dit-il avec feu, les alliés sont à Pantin : il faut faire une horrible résistance; il est impossible que l'empereur ne vienne pas secourir Paris. Venons ensemble; vous n'êtes pas armés ?

— Si fait , reprit effrontément M. Bourbier montrant une cocarde blanche ; voilà notre salut : les augustes victimes de 89 vont rentrer en possession de la couronne de Louis XYI^ fils de saint Louis et de Henri IV.

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— Vous ne parlez pas sérieusement, M. Bourbier , répliqua Félix reculant de surprise ; je ne sais de quelles A'iclimes tous parlez? 11 en est d'immortelles qui meurent à présent pour vous défendre. Venez , messieurs.

— Ce serait avec plaisir, dit le président avec une grimace; mais je craindrais d'être hors d'état de paraître ce soir au Vaudeville, où l'on joue le Mari en vacances , Elle et lui...

— Moi, je vais tenter fortune à la hausse, ajouta M. Bourbier en fredonnant l'air de Charmante Gabrielle ; voulez-vous être de moitié, Félix? avancez les fonds , et vous verrez demain la bascule après la chute de l'usurpateur. La duchesse d'Angouléme a conquis Bordeaux, et demain on criera : Firent les Bourbons !

Félix , stupéfait de ces discours hardis qui dénotaient une conspiration légitimiste, repoussa les mains qu'on lui tendait en signe de pacte, et, les quittant avec mépris, continua de courir jusqu'aux barrières.

Quelques inslans après qu'il fut parti de son domicile sans annoncer où il allait , un homme et une femme en habits de voyage vinrent le demander. 11 faisait assez grand jour pour quela portière pût examiner les nouveaux venus à loisir, avant de donner une réponse subordonnée à cet examen inquisitorial : la femme, émue et sanglotante , tenait son mouchoir sur sa figure , l'homme ,

impatient et refrog-né, portait un ceinturon avec une épécj et frappait conti'c terre la crosse sonnante de son fusil de munition.

— Seigneur Jésus! s'écria la mère Côiue en l'envisageant à plusieurs reprises^; est-ce bien vous , monsieur? vous à Paris en ce vilain moment? Oui, c'est bien M. Jenneval, médecin-chirurgien, qui demeurait l'an passé au numéro 7 bis , dans la maison du lampiste.

— C'est moi; la mère : j'arrive exprès, dit Jenneval bondissant à chaque canonnade. Félix ? M. Revel?...

— Il y est allé, monsieur^ comme les autres, comme le boucher, le boulanger; mais lui, ce n'est pas pour voir, c'est pour se battre. Ce bon Monsieur, s'il était péri, j'en aurais t'i du chag^rin!

— Bon, sacredié! ces enragés de Prussiens la danseront belle et paieront les Agiotons. Il fait chaud à Saint-Cbaumont! tant mieux. Tenez, la mère Côme, conduisez Madame dans le logement de M. Revel. Je reviendrai bientôt^ mon amie, je te promets de revenir : mais sois raisonnable et ne te désole pas. Adieu : c'est assez de caresses. Sacredié! tous les boulets ne font pas de mal ; si par malheur... Adieu! adieu.

Jenncval se débarrasse de l'étreinte désespérée qu'on op})osait à son devoir, et impitoyable aux prières, aux pleurs, aux g;émissemens, abandonne sa compagne aux soins intéressés de la mère Côme, ([ui la fatigue de questions oiseuses et indiscrètes.

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sans obtenir d'autre réponse que des signes éclatans "d'affliction. Le costume, l'accent de cette inconnue sont étrangers; Jacqueline en fait une prisonnière de guerre, au moyen d'une réminiscence analogue. L'infoilunée est noyée dans les larmes , pendant que l'aréopage de la loge discute et conjecture au l'onflement du canon russe-prussien.

— Félix! M. ilevel! dit à demi-voix Adeline , qui se présente nu-tète, en simple jupon ^ eu pantoufles^ la respiration sifflante, les yeux égarés; madame, mon mari! permettez-moi de le voir! 0 mon Dieu!

— Comment! c'est vous, ma bonne dame! répond flegmaliquement la portière. Seigneur Jésus! c'est-il horrible ce qui se passe! Y'ià long-temps que je ne vous ai vue, une année, quoi! depuis votre affaire... C'est tout de même dommage que ça finisse par là... Ecoutez donc, madame Revel ? Non, madame, il n'y est pas. Voyez si elle entendra? Tant pis, elle en sera quitte pour redescendre.

— Ouais' dit Jacqueline d'un air sentencieux ; ils sont divorcés pourtant : m'est avis que la particulière a peur d'être violée. Eh bien ! mesdames, j'ai connu une Champenoise qui disait qu'on a tort de se faire ainsi des monstres de rien ! Les Prussiens, qu'elle disait, sont des gaillards qui n'y vont pas de main morte.

Adeline monta les trois étages avec impétuosité, sans entendre la mère Cùme qui la rappelait d'en

has à grands cris. Elle s'appuya tout essoufflée contre le panneau et empoigna la sonnette; mais en même temps elle remarqua que la porte était entr'ouverte , et un remords l'empêcha d'entrer. Elle réflécliit à la réception probable qu'elle courait chercher; elle se repentit presque de sa démarche spontanée, elle eut honte d'avoir oublié sa position respective : mais au moment où elle se relirait plus lentement et plus silencieusement , elle crut distinguer des plaintes étouffées qui s'exhalaient de l'intérieur de l'appartement. L'idée que Félix se plaignait ainsi, qu'il fût malade ou seulement affligé, l'emporta sur toute autre considération; elle s'élance en rejetant la porte qui se ferma avec éclat , et pénètre dans le salon où glisse une lueur indécise à travers les volets et les rideaux. Quelqu'un vole à sa rencontre; un double cri d'étonnemcnt part à la fois; elle voit devant elle une femme jeune et belle qui lui ressemble, qui la considère avec stupeur, qui se tait. A cette apparition imprévue qu'elle frémit d'expliquer , elle éprouve un saisissement, une torture, un désespoir qu'elle a peine à contenir; la jalousie brille dans son regard , dans sa rougeur, dans son silence; elle salue, elle va quitter la place à sa rivale, elle balbutie une excuse; mais la douleur est plus forte, rompt tout obstacle de pudeui-, se répand eu abondantes laimes, en soupirs sulFoquans; elle s'assied, elle tombe sur un fauteuil; l'étrangère s'est assise cl sanglote à ses cùlés.

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— Mademoisielle, lui dit jVdeline, touchée dr ce qu'elle attribue à la compassion, je suis Lien à plaindre! Où est-il? ne mêle cachez point; que je le voie pour m'assurer s'il existe ! Ne le laissez point s'éloig^ner, on le tuerait !

— Hélas! madame, reprend l'inconnue qui lui serre les mains et l'embrasse: j'ai pressé, j'ai sup- })lié, j^ai invoqué sa tendresse; rien n'a fait : comme s'il ne m'aimait plus, il est parti!

— Parti! ù mon Dieu ! Que ne me suis-je trouvée là, sur son passag^e! il m'aurait foulée aux pieds, il m'aurait meurtrie en se débattant, mais je l'eusse retenu : ou bien je l'aurais suivi! Oui, madame, moi, je me serais précipitée à sa suite , parmi la mêlée la plus meurtrière; couverte de san^, je ne l'aurais pas quitté, moi, ou bien il m'eût achevée! Vous ne l'aimez donc pas, vous!

— Oh! je l'aime, je l'ai préféré à tout, à ma patrie même, qu'il m'a fait abandonner; il est si bon, si noble d'arae! Mais vous, madame^ il voit avec quel dévouement vous pratiquez l'amitié^ il s'émeut toujours à votre nom !

— Eh quoi! madame, c'est de tous que j'obtiens ce précieux aveu; il m'aime encore, vous en êtes sûre? malgré notre séparation, il m'aimerait, il m'estimerait, il me pardonnerait!

— En doutez-vous? il m'a si souvent parlé de vous, de votre beauté, de vos vertus, que je vous ai reconnue d'abord; il prétend que je vous res-

semble un peu; c'est peut-être l'origine de notre mariage.

— Votre mariage! c'est impossible... Vous n'êtes donc pas?... Ab ! madame, que je .suis beureuse!... Je croyais... Mais vous, je n'ose demander qui vous êtes?

— Madame Jenneval. /

— Jenneval ! N'abusez pas de ma crédulité : Jenneval est marié! Tous êtes étrangère, Anglaise... Et lui, est-il revenu des Etats-Unis? il a revu M. Revel? Quoi! tous deux! o mon Dieu! mon Dieu!

— Jenneval vous avait annoncé notre union ? 11 a voulu retourner en France lorsque les nouvelles d'Angleterre lui eurent appris le projet des ])uissances contre son pays ; tous mes efforts n'ont pas réussi à le dissuader d'un voyage si difficile pendant la guerre continentale; il a fallu traverser la Hotte anglaise, et débarquer en cachette... Enfin nous sommes arrivés par miracle ce malin, et aussitôt il m'a remise à une vieille femme qui m'a conduite dans cette chambre... Mais vous êtes bien Adeline, madame Revel?

— Je suis... Adeline. 0 mon Dieu! nos époux sont-ils vivans à cette heure! Les reverrons-nousj jamais ! Ce bruit me rendia folle ; depuis cinq heures on se bat! Ah ! madajue Jenneval ! pleurons, prions ensemble !

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Et ces deux femmes, amies à la première vue , confondaient leurs espérances , leurs embrasscmens, leurs larmes et leurs prières. Le canon g^rondait toujours.

XXIY.

Vous n'êtes pas généreux , monsieur j vous savez que le temps, le lieu et ma position ne me permettent pas de répondre à votre Injure.

EifoiNE Sue, Atar-GulL

La bataille durait avec acharnement depuis le point du jour; il était midi, et les alliés trouvaient une résistance héroïque clans cette poignée de braves qui n'espéraient plus de renforts; le prince de Sch\Yarlzcmbcrg: , qui avait présagé des malheurs à la capitale par l'incendie de son bal néfaste lors du mariage de l'impératrice , revenait lui-même réaliser ce présage dont l'empereur fut vivement attristé; ce général autrichien dirigea son plan d'attaque sur Pantin et Romainville,

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OÙ son avant-g^arde eut trop d'occupation pour suffire à prendre et garder ces importantes positions : les réserves eurent ordre de marcher, et la perte de dix mille hommes modéra un peu l'ardeur que leur inspirait le panorama de Paris déployé à leurs pieds , étincelant au soleil de mars , avec ses dômes, ses tours , ses palais et ses myriades de maisons , de toits , de cheminées et de fenêtres; Paris, la capitale du monde. Il y avait là de quoi venger à la fois Rome, Madrid, Berlin , Vienne et Moscou. Ah! sans la trahison , sans l'impéritie , sans la fatalité, le colosse européen serait tombé sous les murs de Paris , ou bien une paix glorieuse eût été signée par la victoire qui nous eût donné des rois pour otages !

Cependant vingt-huit mille hommes faisaient tête à cent mille; les généraux Mortier et Marmont pouvaient tenir encore jusqu'au lendemain, et ils n'ignoraient pas que Napoléon accourait de l'autre côté de la Seine ; les soldats combattaient comme des lions et ne s'étonnaient pas du nombre renaissant le leurs adversaires. Ah! s'ils sont trop! s'écriait un grenadier expirant, et ce beau désespoir doublait les chances du combat ; la garde nationale rivalisait de zèle et d'audace avec ces vieux guerriers , débris cicatrisés de tant de campagnes inouïes, de tant de faits d'armes merveilleux. La garde nationale mourait pour ses foyers, ses femmes et ses enfans. L'école polytechnique où l'empereur recrutait ses généraux

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j)armi des enfans imberbes ; cette école féconde qui seule n'a jamais dc^jcnéré , servait les batteries delabutle Cliaumont et foudroyait les Autrichiens dans la plaine; ces artilleurs de quinze ans avaient tout le sang-froid de la maturité militaire; ils n'a- • bandonnèrcnt pas une de leurs pièces. Outre ces troupes rangées et disciplinées, chaque angle de muraille, chaque embrasure, chaque tranchée, chaque arbre j)rotégeait un tirailleur au coup d'œil sûr, au fusil inévitable. L'ennemi ne comptait pas ses morts. Mais les munitions manquent ; on distribue des cartouches pleines de son ou de charbon pilé; les traitres ont les clefs des portes : Rends-toi , Paris !

Pendant qu'à l'intérierr.- Tailcyrand et ses complices trafiquaient de 1 honneur nalional, hors des murs on veillait aux intérêts des alliés ; il leur importait, pour la réussite de leur coup de main, que Paris tombât en leur pouvoir avant la nuit ; autrement. Napoléon les aurait mis entre deux feux par une apparition formidable qui leur eût coupé la retraite. Le prince de Schwartzemberg trouvait plus d'obstacles qu'on ne lui en avait promis , et Blûcher n'arrivait pas avec la seconde armée combinée ; les volontaires parisiens envoyaient de minute en minute réclamer des munitions qu'on ne leur accordait point , quoique les arsenaux regorgeassent approvisionnés pour un siège de six semaines; des chefs militaires en- " tamèrent des pour-parlers pendant lesquels l'en-

lierai nous enleva par ruse nos plus imprenables positions ; des courriers officieux allaient à chaque instant colporter dans la ville des nouvelles mensongères où les forces ennemies et nos désastres étaient exagérés, de manière à faire croître la terreur d'une lutte inégale; le frère et lieutenant de l'empereur y fut trompé de môme que la partie paisible de la population ; et pour arrêter l'efFusion inutile du sang, pour sauver la capitale des horreurs d'un assaut qu'on lui représentait comme insoutenable , il laissa Raguse raaitre de traiter, s'il le jugeait né«3essaire: le traité était signé d'avance! Ce ne fut pas sans peine qu'on força nos défenseurs à lâcher prise, à se retirer, à perdre le terrain et les avantages ; ces braves pleuraient, plusieurs se suicidèrent pour ne pas survivre à l'humiliation française ; l'École polytechnique emporta ses morts et ses craions , la garde nationale se débanda en (niant à la trahison : Panliu , Romainville, La Yillette étaient livrés, Montmartre abandonné avec ses fortifications; nos troupes, mornes et désolées , avaient dû se replier sur les barrières Clichy et Saint -Denis; on attendait M. Blûcher !

Le champ de bataille couvert de cadavres et de blessés que les maraudeurs avaient dépouillés offrait le témoignage de notre accueil aux étrangers ; ceux-ci se hâtaient de couvrir de terre une victoire payée si cher en hommes , comme elle l'était aussi en argent et en promesses ; mais

(Jans Paris il y avait déjà des mouchoirs blancs aux croisées, des marchands qui calculaient une bonne vente, des fonctionnaires qui inlri(^uaicnt, des femmes à leur miroir : les femmes surtout ont la légèreté de l'ég'oïsme, la constance de la coquetterie et le besoin du plaisir. Combien de femmes , oubliant leur patrie opprimée , leurs frères immolés et même leurs enfans, ont prostitué leur amour aux oppresseurs, aux meurtriers î Quelques-unes, sans pudeur, osèrent afficher une joie criminelle au milieu de Paris consterné , et se promenèrent en toilette de fête sur les boulevards extérieurs pour s'enivrer de la musique triomphale des alliés! Les hauteurs de 3Ionlmar- Ire se couronnaient de bivouacs allumés et de pièces de siège tournées contre les faubourgs ; la campagne fourmillait de bataillons qui se succédaient incessamment; les Cosaques, montés sur leurs chevaux nains, Tenaient s'abattre au milieu de nos avant-postes; des coups de feu isolés ])artaient de toute la ligne, on dansait au fifre sur la butte, on formait des rondes ! Aux armes ! M. lîliicher est exact au rendez-vous; -sive l'empereur! répète la vieille garde, et l'affaire recommence à Clichy , malgré les généraux , les conférences , l'armislice et la capitulation pendanle. Assez , nos braves; réservez un peu de votre sang pour Waterloo.

Devant la barrière des Amandiers , autour d'un feu qui s'éteint et que personne n'a songé à ra-

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nimer, des gardes nationaux , des volontaires des vétérans, des étudians sont assis, couchés debout, sombres, silencieux, écoutant siffler lee boulets et les balles. Une conversation brève, entrecoupée, acre, circule dans les groupes; on entend des plaintes de blessés, des qui-vive de sentinelles, des crosses de fusils tombant à terre, et par dessus tout , le bruit continuel de la bataille.

— On se bat encore, dit l'un avec des yeux humides ; c'est à Clichy et à la barrière du Trône; si l'empereur était averti à temps !... si seulement les Parisiens faisaient une levée en masse, on ne prendrait jamais Paris !

— Mes amis, cria M. Bourbier qui accourait d'un air empressé, le maréchal de Raguse a reçu la réponse la plus favorable des généraux alliés; on capitule, tout est fini , on chante dans les rues : vive Henri IV; on crie : à bas l'empereur!

— Qu'est-ce que c'est que ce chouan-là! ripostèrent plusieurs voix; un espion! un traitre! il faut le fusiller ; va-t'en sans demander ta paie ! Voulez-vous que je le descende? Non, ne tire pas' ta poudre aux moineaux; c'est un agent de Raguse, voyez, il s'enfuit comme un cosaque, il recevra en route quelque dragée. Mais resteronsnous là en plan, lorsque les autres se battent comme des diables?

— C'est vrai, reprirent les moins abattus en chargeant leurs fusils de leurs dernières carton-

ohes; à Clichy ! il ne sera pas dit qu'on s'est battu sans nous; ces satanés Prussiens sont Lien heureux d'être trente contre un.

— Ne quittons pas notre poste, répliquèrent les plus sages; on assure que l'ennemi file tout doucement derrière les murs du cimetière; il s'est emparé de La Yilette, à l'heure qu'il est; on peut tenir encore à cette barrière, d'ailleurs, les caissons ont été \idés ce matin, et nous n'avons pas deux coups à tirer chacun. Oh! quand l'empereur saura que 1 Ecole polytechnique a bourrelés pièces avec des cailloux au lieu de mitraille!

— Tenez, dit l'un en déchirant une cartouche, faut-il après cela s'étonner que la moitié des coups ne porte pas? c'est de la cendre! Crécoquin! voyez plutôt la poudre du gouvernement? L'empereur reviendra demain ou ce soir; les traîtres la danseront; ce n'est pas du son ni du charbon, ni du plâtre qu'on leur mettra dans la tète! Dire que des Français nous ont amené les Russes, les Prussiens et les Anglais!

— Sacredié! murmura un nouveau-venu en soupiiant, sous la république on ji'avait pas de pain , ni d'habits , ni de souliers , mais on avait de la bonne poudre et des balles à discrétion ! sacredié!

A celte boutade républicaine prononcée d'un accent lugubre , un jeune homme qui, appuyé sur son fusil, baissait la tète en silence, pousse un cri de surprise, de joie et de rage; il franchit

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d'un bond la colonne de fumée qui le scparail de l'interlocuteur : Félix et Jenneval étaient en présence; celui-ci répondit de même à ce cri qu'il interprétait par l'émotion d^une rencontre inespérée , et se jeta avec effusion dans les bras de son ami muet^ immobile , qui repoussait ses embarassemens et lui serrait violemment le poignet , non pas en signe d'amitié. Jenneval, cependant, était si troublé, si enivré de revoir Félix, qu'il attribua cette froideur, cette rudesse- à l'impression des circonstances présentes.

— Félix! mon ami! disait-il en l'environnant de caresses , pleurant et riant à la fois : c'est bien moi; tu mereconnais; lu ne m'a vais pas oublié? Je suis revenu exprès pour cette funeste journée, je t'ai cberclié dans les rangs de nos patriotes; je

craignais que tu fusses blessé, mort je t'aurais

vengé! ô mon Félix ! erobrasse-moi donc ; comme tu as l'air malade, défait! on l'aura mal soigné; et Adeline? ton fils? ta femme?

— .Ma femme! repartit M. Revel lui secouant le bras d'une faç(jn plus significative ; lu veux savoir des nouvelles de ma femme? viens, oh! vipns ; lu me dois une explication !

Jenneval, étonné de ces paroles sèches, étranges^ et plus encore du regard enflammé qui les accompagnait, se laissa pourtant conduire vers le cimetière du Père Lachaise, sans difficulté ni soupçon^ il crut d'abord que son ami ne s'é{»anchait pas en liberté à la merci de tant de témoins,

et cherchait un endroit écarte pour leurs réciproques confidences, leurs transports mutuels et leurs intimes révélations, lis entrèrent 'ensemble dans l'enceinte du champ de repos qui semblait devoir être respecté par les vivans; le concierge avait laissé aux morts le soin de se garder euxmêmes.

— Où diantre! vont-ils de ce côté ? disaient les Parisiens entre eux avec cette frivolité de caractère qu'on retrouve même au milieu de nos plus sanglantes catastrophes; on croirait qu'ils vont se faire enterrer de compagnie. Un moment, camarades! on n'ouvrira qu'une fosse pour tous. Conçoit-on cet amour des trépassés? Ils auront peut-être la précaution de commander nos épitaphes. Les habitans du Père Lachaise sont moins à plaindre que nous; ils ne veriont pas les Cosaques à Paris! Mille dieux! ces péquins-là se rendent au quartier des Autrichiens ; nous voilà bien tombés! si ce sont des espions ou des transfuges.

— Crécoquin ! s'écria un vieux grognard dont le front était enveloppé d'un linge sanglant; faut avoir du nanan dans la gueule de son fusil pour accuser ces bons enfans devant moi, Jean Pierre, qui les défendrai jusqu'au congé définitif. Le jeune m'a donné de quoi détacher six perroquets de Russie; le plus vieux a pansé celte éclaboussure d'obus mieux qu'un médecin de régiment.

— Certainement! reprit-on avec des éloges unanimes; ça doit être deux bous bougres qui n'ont

pas leurs mains dans leurs poches , et qui chassent la grosse béte à l'afFùt ; ils avaient la mine d'être bien aises de se rencontrer sous les armes; néanmoins, le petit paraissait de méchante humeur. Mille tonnerres! s'ils nous attirent un jjros de sacripans sur les bras , nous n'avons qu'à nous tenir. Bah! ils brûleront seulement quelques amorces pour s'échauffer !

Ls cimetière, qui s'étendait autour de la maison de plaisance du Père Lachaise, confesseur jésuite de Louis XIY , et n'avait pas encore l'étendue envahissante que lui ont donnée vingt-huit années d'existence, présentait un contraste pacifique et fortuné avec les bruyans malheurs de la guerre ; le fracas du canon et de la fusillade ne pouvaient rien contre le sommeil des tombes. Là , on ne redoutait ni le pillage, ni le vol, ni la douloureuse agonie d'une ville prise. Dans cette réunion confuse de noms, d'âges, de rangs et de sexes, peu d'inscriptions annonçaient qu'un jeune homme avait expiré dans son lit; Napoléon s'était approprié toute la génération pour l'éparpiller sur ses champs de bataille. Cependant le printemps a commencé dans le cimetière, la verdure est précoce, les fleurs sont plus balsamiques; chaque mausolée, circonscrit dans ses limites métriques; porte une croix de bois ou une pierre taillée qui, dans le cours des révolutions humaines, sera, plus durable que les trophées de bronze et les arcs de triomphe. Partout, la vie mêlée avec la mort, des

roses, des papillons, des oiseaux. Le cimetière, pour la première fois depuis son ouverture, n'a pas reçu ce jour-là un seul nouveau cercueil ; ce jour-là, pourtant, on lui fait bien des morts.

Jenneval n'adresse pas la parole à Félix, qui évitait de le regarder en face, et se contente de lui parler un langage tacite par des serremens de main pleins d'éloquence amicale : l'autre, tout à une idée fixe qui gronde en râle dans sa poitrine, marche le premier à travers les compartimens des tombes alignées, foule des tertres fraichement remués, se déchire le visage aux branches des églantiers, accroche ses vètemens aux haies d'aubépine; alors il se retourne avec colère, comme si un être invisible essayait de lé retenir. Jenneval s'étonne de cette promenade vagabonde, qu'il ne comprend pas, et tressaille au roulement ferré des équipages, au résonnement alternatif des pas, aux commandemens des chefs qu'il écoute; Félix, qui n'entend rien et ne lui permet point de s'arrêter, s'arrête enfin lui-même au bas d'une éminencc sablonneuse sur laquelle Jacques Delille repose aujourd'hui dans son lourd monument : une fosse aux dimensions légales était là , qui restait ouverte plus long-temps que de coutume; la terre jaune rabattue des deux côtés , était prête à retomber sur une bière.

— C'est ici ! dit Félix armant son fusil et mesurant une distance. Jenneval, tu as tardé plus d'une année : si j'avais pu te rejoindre aupara-

vant, nos comptes seraient réo^lés. L'un de nous a sa place marquée dans ce trou, peut-être tous Jes deux ensemble.

— Sacredié! Félix, reprit JenncYal , la plaisanterie est hors de saison , et je te sais mauAais gré d'altérer ainsi le plaisir que j'éprouve à te revoir après une absence si pénible pour l'un et l'autre. Sortons de ce cimetière, mon ami ; on y respire mal quand on s'aime. Il est possible que nous soyons frappés tous deux en combattant , mais ne songeons qu'au bonheur d'être encore une fois réunis...

— Oui , je profite de ce bonheur , interrompit Félix en reculant de quelques pas. Jenneval, égargne-moi ces nouvelles faussetés : ceci est un duel à mort, un duel de vengeance; entends-tu ?

— Un duel! Félix, es-tu donc en démence? Avec moi un duel! C'est un horrible jeu! Revenons soutenir un duel contre les ennemis de notre patrie. Embrasse-moi ; que je meure content , si je meurs, sacredié !

— Jenneval , était-ce un jeu quand tu trompais ma trop confiante amitié, quand tu abusais d'un dépôt que tu devais me remettre intact, quand tu séduisais lâchement l'épouse de ton ami ?

— Sacredié! qu'as-tu osé dire? Tu ne le penses pas , tu ne l'as jamais pensé? Moi un infâme, un lâche! Qu'un autre me jette à la face cette mortelle insulte , un autre que toi , Félix : je lui don-

280 TJN DIVORCi:.

nerai un démenti, un soufflet; il choisira les armes , et alors ce sera un duel à mort.. . Mais non , cher Félix ; tu as été mon ami d'enfance , tu me connais incapable d'un crime! Sacredié! nommemoi le calomniatcuç, nomme !

— Moi ; et, si ce n'est assez pour te convaincre, misérable! l'opinion du monde. Ah! les preuves ne m'ont pas manqué , elles se multipliaient pour m'ôter jusqu'à la consolation du doute! Mais des preuves , c'est à moi qu'il les faut j je les ai; défends-toi. Ton fusil est chargé : en joue à dix pas -y je vais ordonner le feu.

— Insensé! que veux- tu faire? Je te jure , par l'honneur d'un soldat , d'un républicain , que j'ai été odieusement calomnié : ta femme , je l'ai toujours estimée, respectée; j'en appelle à son témoignante...

— Son témoignage, comme le tien, je le récuse. Elle, je la hais autant que son complice. Je me suis vengé d'elle , je me venge de toi; elle n'est plus ma femme, je te tuerai !

— Sacredié! Félix, un divorce! Adeline indignement traitée malgré son innocence, malgré son amour, malgré tous ses droits à la tendresse d'un mari ! Qu'as-tu fait , malheureux ! Et ton fils ?

— Mon fils ne rougira pas de la honte de sa mère. Le divorce est prononcé; ainsi, dans trois ans tu peux épouser ta maîtresse. Mais il faut me tuer d'abord; commence donc par là.

— Non . tu me tueras toi-même. Appuie le canon du fusil sur ma poitrine : tu seras certain de ne pas manquer ton coup. Crois-moi , Félix : si j'avais été dominé par une passion coupable, plutôt que d'y céder , plutôt que de la déclarer , je me fusse exilé au bout du monde... Sacredié ! les faits sont là... Pauvre Adeline! belle , si bonne , si douce! C'est moi qui suis cause de tout!

— Jenneval , Jeune val! cesse; ma vue s'obscurcit, ma main s'égare : prends garde, je puis lâcher la détente!... Oh! tu ne veux pas que je t'assassine; consens à me disputer ta vie! par pitié, du moins, sauve-moi d'un meurtre. Pas de larmes , mais du sang; le mien, n'importe !

Jenneval , découragé par cette persévérance dont il n'espérait plus triompher par la raison ni ia prière, navré d'apprendre l'infortune qu'il avait laissée pour adieu dans le ménage de ses amis, bourrelé de remords, de soucis, d'inquiétudes ; Jenneval se pencha contre un socle de tombeau et pleura, sans accorder plus d'égard aux menaçantes interpellations de M. Revel qui tordait son fusil dans ses mains frémissantes. Le ressort, pressé par mégarde , fit partir le coup dont la balle rebondit en ricochet sur les pierres sépulcrales. A cette détonation, Jenneval ne bougea pas , semblable à une statue de tombeau ; mais des houras sauvages retentirent au fond du cimetière, tandis que les cris, Aux armes! se répandaient le long des murailles de Paris.

— Félix, ue g^râcc! s'écria Jeniieval s'élanrant vers son ami qui restait frappé de son imprudence; nous sommes entourés; on nous fera prisonniers, on nous massacrera. Tiens ! je t'en supplie : ils

approchent Si tu veux un duel, tu l'auras ,

mais ailleurs... Aujourd'hui nous appartenons à la patrie, et notre sang est à elle seule. Sacredié! tu nous feras tuer ici!

— Pardon, Jenneval! disait M. Revel en proie à un effrayant désordre; je ne voulais pas tirer; c'est ta faute, si j'ai agi en assassin : mais àton tour! Je recommencerai après toi; je ne sortirai d'ici que cette fosse remplie. Pas de retard , pas une minute! Ah! si nous avions des épées!.... Je te forcerai bien de défendre tes jours : je t'appellerai lâche, je te soufflèterai, je te cracherai au visage.

— Sacredié! Félix, je suis encore ton ami : je

t'excuse, je te pardonne Mais sortons de ce

mauvais pas; tout à l'heure il ne sera plus temps , Sacredié! pour ta femme , pour la mienne, viens!

Il joignait l'action aux paroles; il emportait Félix entre ses bras robustes, Félix qui l'injuriait, qui le mordait, qui le meurtrissait avec son fusil. Tout à coup des tètes fauves et barbues, des figures hideuses et camardes apparurent au dessus des tombes parmi les arbustes; des éclats de rire pareils à des hurlemens d'animaux féroces furent le signal d'une explosion partie de tous les points. Jenneval tomba sans mouvement, et

TN DURL. 283

Félix , entraîné dans cette cliute, se souleva sanglant à Tabri d'une haute et \aniteuse épitaphe qui honorait un défunt bon époux, bon père , bon ami , en lettres dorées : il n'était pas blessé; Jenneval semblait l'être grièvement. Autour d'eux la fusillade continuait, et les rires aussi. Félix considéra un moment son ami gisant à ses pieds, reprit des forces à la vue de trois blessures qu'il eût souhaité avoir faites lui-même, et, à son tour, enleva le corps inanimé sur son épaule débile : mais il se sentit plein d'une énergie surnaturelle ; il franchit, avec son fardeau , les étroits sentiers, les tombes, les grillages, rampant, se traînant, se relevant, retombant, tandis qu'unegréle meurtrière pleuvait contre lui, sifflait à ses oreilles et brisait le marbre en éclats. Il se montrait et disparaissait de loin en loin au milieu de la surface blanche et verte du cimetière, où chaque inégalité de terrain, chaque obstacle de bois, de pierre ou de fer, lui était favorable, arrêtait, détournait le vol du plomb et des flèches. On eût dit la mort plus indulgente dans son séjour : elle ne frappait que des tombes closes. Cependant les rires des Cosaques alternaient avec les balles et les traits; Félix fuyait toujours sans abandonner Jenneval qui ne l'avait pas abandonné.

Il parvint à gagner la barrière des Amandiers, harassé de fatigue, blême de désespoir, ensanglanté du sang de Jenneval. Il déposa ce corps, qu'on eût pris pour un cadavre, sur une civière

284 UN UIVORCE.

des ambulances , attendit l'arrêt du chirurgien qui tâtait le pouls indécis du moribond , et supplia les assis tans de prodiguer les soins les plus actifs à son ami : tout bas il se promettait d'accomplir sa vengeance de sa propre main.

— Monsieur, dit-il au chii'urgien qui hochait la tête; deux cents louis si tous me le sauvez! ma reconnaissance éternelle! En tous cas, j'ai son testament à exécuter; car ce n'est pas moi qui l'ai blessé de la sorte , monsieur. Notre duel est remis. Biais , en attendant, il me reste vingt cartouches Adieu, Jenneval! Vingt Russes, estce assez?

La justice du ciel est bien lente à venir , mais elle arrive enfin.

G. DE PiXERÉcouRT , la Fcmmc à deux maris.

Les hostilités , interrompues et reprises , avaient continué toute la journée du 30 mars sans que les alliés, forts de leur nombre, eussent remporté un avantage décisif. Ils n'avaient pas fait un seul prisonnier, pas enlevé un seul canon ; leur perte était quintuple de la nôtre : mais les réserves, les munitions, l'artillerie de siège leur arrivaient incessamment. Nos gardes nationaux, réduits à leur baïonnette, se tenaient dans les lignes l'arme au bras ; les volontaires se glissaient jusqu'à l'entrée des bivouacs russes pour entretenir au moins quel-

2^C) UN DIVORCK.

rpies escarmouclies, A Clicliy, la {jarde, coulumière du fait, mourait et ne se rendait pas. Vers cinq heures du soir, on décida une suspension d'armes, durant laquelle des officiers choisis d'avance se réunirent pour rédiger une capitulation; elle fut sig^née à deux heures du matin, pendaiit que Napoléon, averti par les courriers de son fidèle Lavallette, était accouru en poste à cinq lieues de Paris pour voir sur la rive opposée de la Seine les lueurs roug-eàtres des feux ennemis. Demain 31 mars, les alliés entreront dans la capitale; bien, Raguse!

Cette nuit fut plus affreuse que la dernière , ceux même qui ont perdu des parens et des amis chers font trêve à leurs douleurs privées pour participer à la grande douleur nationale. Seulement, les a gens du comte d'Artois recrutent des soutiens parmi ces hommes poîiliques marqués au fer chaud de l'opinion , inamovibles sectateurs du pouvoir mobile, arlequinés de couleurs, plâtrés de dévouement, race de diplomates. On fabrique déjà des cocardes blanches, des drapeaux blancs, toute cette fausse monnaie de la publicité. Les alliés entreront au jour ! On loue des fenêtres pour les applaudir. En effet, dès le matin commence l'interminable procession des régimens et des escadrons, des états-majors et des convois, aux salves de l'artillerie, aux fanfares du triomphe, aux acclamations des riches Parisiens. Le peuple est sombre et muet ; s'il cherche le passage des étrangers ,

c'est pour leur lancer des rejjards de superbe défi. L'empereur Alexandre est assailli de solliciteurs et de placets, auxquels il répond par un sourire protecteur; à Saint-Pétersbourg- il répondrait par le knout et l'exil en Sibérie. Nos boulevards, nos jardins publics, nos places et nos rues disparaissent sous d'ignobles baraques, où de plus ignobles babitans épouvantent notre civilisation de leur repoussante barbarie; les chevaux dépouillent les arbres de leurécorce; les hommes, après eux , coupent les arbres; des femmes vont danser avec cette soldatesque ivre, hurlante, infecte : encore des bals de victimes! Le sénat conservateur, le corps législatif, les cours judiciaires, préparent leur soumission ; le baron Pasquier est préfet de police, le comte de Sacken commandant de la place. Les uniformes de toutes nations sont étalés aux caprices des belles dames , que les poitrines convexes, les plumes de coq et le jargon tudesque font pâmer d'aise : l'année sera bonne pour la population. Plus tard, on dévalisera nos musées^ on mutilera nos monumens ; Napoléon est précipité du haut de sa colonne : Attila et les Huns sont à Paris; sainte Geneviève ne renouvelle plus ses miracles. L'œuvre de la trahison n'est point encore consommé : l'empereur règne à Fontainebleau dans le sein de sa vieille garde. MM. les maréchaux de France, Alexandre I" Ya donner audience aux Tuileries !

Félix Revel n'était pas retourné chez lui après

la capitulation. Selon son vœu, il avait employé les vingt cartouches qui lui restaient : il gémit de n'en posséder pas davantage j car, dans ce fourré d'hommes, chaque coup portait. Mais les émotions violentes brisent le corps plus aisément que la faligue physique : l'exaltation qui le soutenait depuis douze heures ne lui prétait qu'une force factice; il la sentit faiblir par degrés. Il essaya d'atteindre unebarrière. Il se dirigea du côté de l'ambulance, où l'appelait le sort de Jennev.il à connaître; mais la fièvre ébranlait ses tempes et poussait le sang au cœur : il chancela, cessa de voir et d'entendre, crut mourir et s'évanouit. Un plâtrier le transporta dans une carrière où s'étaient réfugiés une foule d'ouvriers de Montmartre avec leurs familles et leurs outils ; Félix fut soigné par ces braves gens, dont l'humanité augmentait en raison de leur pauvreté : on le coucha sur un matelas, on lui fit avaler du vin; les femmes, surtout, s'empressaient autour de lui, «{u'elles jugeaient honorablement à ses cheveux brûlés , à ses mains , à sa figure , à son fusil noirs de poudre. Il reprit bientôt ses sens, mais non la faculté de se lever, de marcher, de ))arvenir à l'endroit oii il avait laissé Jenneval agonisant : d'ailleurs, l'ennemi cernait l'entrée des carrières. Un délire furieux s'empara de son esprit; il s'accusait tout haut d'assassinat , il demandait grâce à Jenneval , il jurait de sacrifier Adeline à ses vengeances, il voulait se suicider eu expiation. Cette

VUE RENCOiNTllC. 289

crise, que les profondes galeries envoyaient aux échos souterrains de la montagne , ne s'apaisa que le lendemain; et comme la lumière ne pénétrait pas dans ce ténébreux repaire, Félix s'imagina que la nuit durait encore. Il insistait pour sortir de la carrière , et dès qu'on put le faire sans danger, son sauveur le ramena frissonnant et chancelant jusqu'à la barrière des Amandiers : Félix ne permit pas à ce guide de l'accompagner plus loin, et lui donna sa bourse avec une délicate générosité, qui força un premier refus. 11 visita les ambulances, interrogea les infirmiers, les chirurgiens, les blessés; mais personne ne reconnut le signalement qu'il traçait : Jenneval était absent. « Voyez à l'Hôtel-Bieu! lui dit-on; cherchez dans les morts! » Félix s'en allait, la douleur dans l'âme, s'appuyant sur son fusil en guise de béquille, s^arrètant à chaque pas, se détournant chaque fois qu'il apercevait un uniforme. Kêvant à ses malheurs personnels, aigri par l'insolente victoire des traitres, il était poursuivi par le fantôme de Jenneval couvert de sang; il ne remarquait pas les regards curieux qu'attiraient sur lui sa démarche souffrante, son visage bouleversé, ses habits déchirés et sanglans, sa carabine!

En traversant le Palais-Royal, il fut enveloppé par un rassemblement tumultueux aux abords du célèbre n" 113, entrepôt toujours fréquenté de jeu, de prostituli(^n et d'infamie; des cris de mort circulaient dans ce gros d indiilcrens badauds,

qui ont, comme la Renommée mythologique, cent yeux , cent oreilles et cent bouches ; d'autres cris aigus sortaient de l'allée du vice. La plus grande partie cle l'auditoiren'était pas initiée dans l€ mystère de la rumeur croissante. Au fond de l'autre on distinguait un groupe de femmes en toilette de bal, coiffures déplumes , robes de velours, diamans faux. Le bruit courut qu'un Cosaque avait tué une fille publique, et les récits varièrent à l'infini, suivant le bon plaisir du narrateur. La version la plus vraisemblable était qu'un Cosaque, voulant prendre de vive force ce qui s'achète à l'amiable, avait trouvé une résistance inattendue de bec et ongles ; qu'il avait alors tiré le sabre et frappé la princesse rebelle. L'indignation parisienne éclata contre le brutal de l'Ukraine, qui ne savait pas à quel prix on aime au Palais-Royal; on ne parlait de rien moins que de le couper en quartiers, avec des cannes sans doute, puisque pas un des assistans n'était armé. Le Cosaque, adossé à la rampe de l'escalier, gardait la défensive, et présentait sa lame rouge aux criailleries des femmes. Le commissaire de police, qui ne se souciait pas de déplaire à M. le baron Pasquier, avait refusé net de déployer son écharpe tricolore contre un sujet de Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies.

Un officier russe de la taille la plus exiguë, corsé comme une guêpe , empanaché comme un cheval de parade, vint à passer , effilant ses mous-

taclies et sonnant des éperons. Il s'informa de la cause du luniulte, et promitdefaire justice. A son aspciît froid et sévère, le Cosaque , énorme colosse aux proportions gigantesques^ à la physionomie kalmouke , à la barbe raide de suif, trembla de tous ses membres ainsi qu'un enfant surpris en flagrant délit par un pédagogue, rengaina son sabre, minauda un sourire hébété, et rapetissa son farouche individu au niveau du juge qui l'interrogeait dans leur langue et, par une autorité toute morale, lui arrachait l'aveu de son crime. L'officier avisa dans un coin la victime qui perdait son sang à flots et défaillait dans les bras de ses compagnes. Ce tableau ne changea rien à la dignité de son air ni à la nature du châtiment. Il ordonna tranquillement au Cosaque de se mettre à genoux , ce que fit le géant sans se permettre aucune observation verbale, aucun signe de désobéissance, si ce n'est un regard suppliant et les mains jointes. L'officier lui commanda de saluer les demoiselles et la mourante : il salua en tournant les yeux de manière à n'en montrer que le blanc. L'officier lui demanda si ses pistolets étaient chargés : il baissa la tète affirmativement. L'officier en choisit un, l'arma, le posa contre le front du malheureux, qui se résignait : feu! La cervelle rejaillit sur le mur, la lourde masse tomba en avant. L'officier russe , après cette exécution à la mode de son pays , prit pour de l'admiration l'horrieur stupide des spectateurs, releva

loi LX DÏVORCI-.

sa ino'jslache, cligna de l'œil aux habilantes da lieu , et , lier du murmure équivoque dont la foule l'accueillait, il continua sa promenade sous les galeries de pierre en flâneur consommé, étudiant les boutiques éblouissantes dans leurs moindres détails, s'intrigant de tout, touchant à tout, riant à tout.

Félix Revel, indigné de ce double assassinat, attendit qu'un médecin se présentât dans cet antre ensanglanté; mais de celte cohue qui se pressait aux environs il ne sortait pas de secours. Il avait quelques notions anatomiques inhérentes à l'art du peintre : c'est pourquoi , bravant la réprobation universelle qui semblait interdire le seuil de cette allée, il franchit le cercle épais des curieux, et s'approcha du Cosaque étendu la face contre les dalles du pavé : la balle avait fait sauter le crâne et dispersé la cervelle en débris. Il s'avança ensuite vers l'infortunée qui avait le ventre ouvert et les intestins pendans; elle râlait faiblement et paraissait avoir fermé les paupières pour toujours... Félix restait immobile à la considérer; des larmes égoutlaient le long de ses joues; il n'osait faire un mouvement, de peur de l'éveiller; il retenait son souffle ; il méditait une retraite évasive : c'était elle! Mariette deviiui la présence fortuite qu'elle avait tant de fois souhaitée en vain ; elle entr'ouvrit ses yeux , que la mort obscurcissait déjà, poussa un soupir de joie, allongea son bras raidi, et d'une voix presque inintelligible

INE KENCONTRE. 293

annonça qu'elle voulait parler à M. Revel, qu'elle désignait du fjeste. Les filles respectèrent ses dernières Tolontés, et lui facilitèrent un tète-à-téle que Félix ac»corda par compassion. Aussitôt qu'elle se vit seule avec soîi ancien maitrc , ses prunelles rebrillèrent, ses dents se desserrèrent, sa voix se raffermit : mais la vie s'était toute réfugiée dans le cœur.

— Mariette, lui dit-il en se penchant a ers elle, il eût mieux valu te laisser périr dans la cabane incendiée de ta mère! tu ne serais pas morte déshonorée! Je te pardonne néanmoins tes erreurs si tu en as le repentir... Pauvre enfant! il n'y a que la religion qui puisse te consoler à présent!

— Oh! monsieur, reprit-elle lentement, je me suis fait plus de reproches que vous ne pourrez faire; la honte m'a retenue de réparer mes torts, il n'est plus temps aujourd'hui. J'ai su que votre divorce était prononcé...

— Mon divorce ! Ne suis-je point" assez puni par toi de mes bienfaits? me réserves-tu quelque nouveau coup dont il faille mourir ? Que t'importe ou non ce divorce, à toi, misérable fille publique?

— Grâce pour un instant! vous me maudirez après, quand je ne serai plus là pour vous entendre, car de votre bouche une injure m'est bien rude. Oui , monsieur , je suis une malheureuse indigne de pitié! et depuis cette nuit d'orgie où mon amour profita de votre ivresse aveugle, où je m'appropriai par ruse un bonheur que je rêvais

sans cesse, je m'abhorre davantage, je vous aime davantage! 0 Félix ! monsieur!

— Adieu, Mariette! Je vous ai 'pardonné, j'ai rétracté la malédiction que j'appelais sur vous. Recommandez-vous à Dieu, si vous croyez à une autre vie, si vous croyez à Dieu. Comment! pas un médecin !

— C'est vous qui êtes le médecin , Félix ! Je me sens bien à vous revoir, à vous entendre! Vous ne m'aimez pas 5 que serait-ce donc si vous saviez mes complots, mes artifices, mes calomnies? Oui, la jalousie a tout fait : j'étais jalouse de Madame; elle vous aimait comme moi, et vous l'aimiez! Malgré ce divorce, malgré les fautes que vous lui imputez, vous l'aimez encore? Ne dites pas que vous l'aimez !

— Quel sens faut-il découvrir dans tes paroles? Toi jalouse! jalouse de ma femme! Ah! ne te joue pas de ma crédulité, de mon désespoir! Oui, je l'aimais !... je l'aime encore, malgré tout, malgré loi!

— Moi, je l'avoue, j'ai tenté de vous brouiller, de la chasser, pour prendre sa place auprès de toi ; j'aspirais à devenir aussi ton épouse. Avoir fait tout cela pour rien , pour mourir ici !

— Tarie, je l'écoute avec transport, avec reconnaissance; est- il vrai ? bien vrai? Ne m'abuse pas? Ce mensonge serait plus coupable, plus cruel que l'autre; dis-moi qu'Adeline est innocente ?

— Je le le jure ! C'est moi qui dérobais ses let-

UNE RENCONTRi;. 295

très et les tiennes ^ c'est moi qui favorisais l'amour de M. Jenneval pour y faire succomber Madame; c'est moi qui répandis tous. les bruits qui noircirent la réputation de ma rivale et achevèrent de rompre votre union ; c'est moi qui trompais ta bonne foi par l'entremise de Bourbier, mon amant , et de sa méchante femme ; c'est moi seule qui vous ai séparés enfin, par attachement pour toi , jalousie contre elle et plaisir pour moi. Oh \ je t'ai aimé de passion !... Si j'avais été seulement ta maitresse! Je l'ai été une fois, une heure! je suis ta maitresse !

— Répète encore, répète que mon Adeline , que Jenneval méritent tout mon amour, toute mon amitié, toute ma confiance ! A ce prix, j'oublierai les pièges affreux que tu me tendais ! Mariette, avais-tu le courage de ra'accabler ainsi? Que t'avais-je donc fait! Et ma femme, accusée si injustement condamnée! combien elle a dû souffrir! Que de larmes que ne rachèterait pas tout mon sang? Et Jenneval! qu'est-il résulté de ma fureur! 0 ciel! je l'aurais donc tué! Si Jenneval n'a point survécu à ses blessures, tu es cause de sa mort, tu seras cause de la mienne ! Si jeune et si scélérate ! Ne me cèle rien , poursuis tes aveux ; restitue-moi ce que m'a enlevé ta haine , ta perfidie : le bonheur. Tu l'enviais, ce bonheur conjugal que j'ai possédé quatre ans ; je le posséderais encore sans toi, sans ma funeste bienfaisance! Réponds ;. je l'en conjure, réponds! je

pi'is te procurer une existence honnête, du travail, les moyens d'expier le passé: mais il faut déclarer la vérité , attester devant tous que tu calomniais Adeline et Jenneval !

Félix Revel, dont les yeux saillaient de leur orbite, dont la voix vibrait en accens sonores, oubliait que le public ameuté saisissait des lambeaux de paroles pour les commenter, les amplifier et les appliquer à la pantomime de la scène; il s'aperçut entin qu'il tenait une main glacée et qu'il parlait à un cadavre. On l'obsédait confusément d'une inquisition de regards et de questions que l'ombi-e lui permit d'éviter; il eut plus de peine à se défendre des importunités locales qu'on lui adressait en oraison funèbre de la défunte. Le garçon des jeux descendit allumer le fanal qui montre dans la nuit 113, écrit en lettres de feu comme la sentence de Balthazar; le commissaire de police vint présider à l'enlèvement des morts. Félix alors s'enfuit par la rue de Valois, inquiet d'avoir été reconnu et d'être suivi; on le nommait tout haut l'amant de la Lionne! Ce nom l'avait fait frémir de dégoût et de remords; cependant une joie indicible pénétrait doucement par tous ses pores , rafraîchissait son sang, dilatait son cœur, tirait des pleurs paisibles de ses yeux brûlés, remplissait sa pensée d'amour et d'amitié : Adeline! Jenneval!

Il erra dans les rues noires qui font un dédale des alentours du Vaudeville; il retourna vingt fois

sur ses pas sans savoir où il allait, sans se rappeler d'où il venait; déjà calme et radieux, il elFaeait une longue année de sa mémoire; il rattachait son bonheur passé à son Lonheur présent; il jouissait d'avance de pouvoir embrasser sa femme et son ami. Deux hommes passèrent à côté de lui en causant avec gaité.

— Demain, les théâtres s'exécutent, disait l'un en ruminant une ritournelle; nous jouerons Télémaque à l'Opéra, la lievanche et Gaston et Bayard aux Yrixncais , la Bataille d'Irry à l'Opéra-comique et ainsi du reste; les excellens comédiens sont royalistes de fondation; nos amis crieront : Vivent les Bourbons ! Rien ne dispose mieux les spectateurs que les allusions; j'ai déjà composé un nouveau chant français...

— A propos, reprit l'autre en changeant de conversation à cause du voisinage de M. Revel qu'il ne reconnut pas; qu'y a-t-il au Palais-Royal? Les galeries sont encombrées de monde; on parle d'un Cosaque et d'une fille tués ?

— Oh! le temps est bon pour ces dames, sauf les inconvéniens du métier. Vous ne soupçonnez pas laquelle ce malotru de Cosaque a embrochée comme une perdrix?... notre Mariette, la lionne !

— C'est une perte pour les amateurs; la chère enfant devait arborer la cocarde blanche. Voilà un Cosaque assez peu galant. Je m'en lave les mains; nous ne jugeons pas ces messieurs.

— 11 est tout jugé : un lieutenant russe lui a

brûlé la cervelle. Vivent la justice expéditive! Mariette pourtant n'en reviendra pas ; c'est dommage. Entonnons, en De profundis , l'oreraus de la Vestale :

Eli! vile, qu'on l'enterre!

Dit d'une voix de tonnerre Le révérend du monastère.

Celle-là, du moins, n'aurait pas laissé éteindre le feu sacré! Soyez donc vestale! Avivent Momus! Comus , Vénus , Bacclius et les Bourbons !

XXTI*

UNE RlécONCILIATION.

Deux cœurs faits pour s'aimer ne peuvent pas se haïr long-temps.

Alphonse Buchère , Pensées,

Jenneval n'ayait aucune blessure mortelle : sa chute et la contusion qu'il s'était donnée contre une pierre lui firent perdre connaissance; quand il revint à lui, Félix l'avait quitté. Il redemanda son ami, il voulut le rejoindre parmi de nouveaux périls : mais le chirurgien, que la promesse de deux cents louis n'avait pas trouvé sourd, exagéra les précautions à prendre, et offrit tout bas à son malade de le reconduire chez lui pour le traiter plus spécialement. Jenneval, qu'une balle dans la cuisse empêchait de se mouvoir, consentit bien à regret à s'éloigner du champ de bataille où son ami combattait encore. Le désir de rassurer sa jeune femme qu'il avait abandonnée dans la dou-

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leur, se joignit aux pressantes sollicitations du docteur qui ne croyait pas soigner un confrère. Cet officieux intéressé pansa les plaies de Jenneval qui en appréciait mieux lui-même le caractère peu grave, et l'accompagna en fiacre jusqu'à la demeure de M. Ilevel. La route fut longue à cause des détours qu'exigeait le dépavement des principales rues , fatigante à cause des allures empressées du chirurgien qui avait à cœur ses deux cents louis, au point de le consigner dans l'entretien. En arrivant , le cocher taxa la course à dix francs. — Voilà le patriotisme de tant de gens! penvsa le répuhlicain. Sa femme le revit avec un enthousiasme expansif : Adeline le revit seul avec une désolation concentrée. On le coucha dans le lit de Félix , qu'on attendait toujours plus impatiemment de niinute en minute. Cette première journée avait été noyée dans les pleurs , éternisée dans les angoisses; mais la nuit, mais le jour suivant qui reparut sans Félix, furent plus lents à s'écouler, plus remplis de tortures, de lamentations et de désespoir : Adeline accusait Jenneval d'avoir perdu Félix en ne l'arrachant pas aux dangers qu'ils avaient affrontés ensemble ; elle s'accusait elle-même de n'avoir pas devancé le départ de son mari : c'est un titre qu'elle lui conservait par habitude, par consolation. Elle se livrait alors à un égarement terrible, auquel succédait un anéantissement moral et physique. Elle écoutait des heures entières , bondissant au j)lus léger bruit; elle

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entrait dans une fureur exprimée à grands cris, lorsque la musique militaire des alliés sonnait des airs de \ictoire. Elle envoyait incessamment à la recherche de ce cher absent, qu'on ne retrouvait point au nombre des morts ni des blessés. Elle préférait souvent une irrémédiable certitude; elle s'y préparait par de plus abondantes larmes, par des éclats plus déchirans. Jenneval et son épouse lui tenaient compagnie de deuil et d'anxiété; Jenneval songe à ce duel inachevé et tremble !

Le lendemain, à la nuit close, Jenneval, dont les blessures s'irritaient à ces émotions répercutées , s'agitait sur sa couche de souffrances; à son chevet, sa femme pleure en lui baisant les mains; le chirurgien a réclamé le repos le plus absolu avec instance, avec menace : Adeline silencieuse mord le mouchoir dont elle bâillonne ses sanglots. Une obscurité douteuse déguise les formes et les couleurs : il semble que Taffliction est plus à l'aise lorsqu'on l'entend sans la voir, lorsqu'elle peut correspondre en échos sans attirer les yeux indiscrets. Dans l'obscurité on n'a que faire de mesurer les larmes , d'apprèler les soupirs et de conserver quelque modération extérieure de désespoir; d'ailleurs on ne s'aperçoit pas que le jour s'en va , que la nuit est venue. Adeline refusait de croire à la nuit, la nuit qui semble éteindre avec le jour toute lueur d'espérance.

— Sacredié! s'écrie Jenneval qui plus d'une fois a tenté de se lever; j'irais inoi-mèmeàla pistepour

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le chercher , pour le trouver, pour le ramener. Gageons que je le ramène? Il est homme à préférer une retraite honorable à une honteuse capitulation ; il s'est retiré avec la régence à Blois, ou bien il a joint l'empereur à Fontainebleau. Je l'eusse accompagné sans ces maudites égratignures. Sacredié !

— Ah ! si j'étais sûre qu'il eût pris ce parti, répliqua Adeline en gémissant, je le suivrais à la trace plus loin encore! Mais il peut revenir à chaque instant , et pour peu que je m'éloigne , j'éloigne aussi la joie de le savoir de retour. Pensezvous, Jenneval , qu'il revienne jamais ?

— Plus tôt que moi de l'Amérique, sacredié ! Je ne repars point sans le voirj et cette fois , ma bonne Adeline, ne comptez pliis sur moi avant la république. J'aime la patrie, mais j'aime mieux la liberté ! —

— Mon ami , murmura madame Jenneval , calme-toi un peu, je t'en conjure; n'irrite pas ainsi tes blessures qui se cicatriseront mal avec un pareil régime d'émotions. Allons, monsieur ! je vous ordonne le silence.

Le marteau de la porte cochère a rententi deux fois : Adeline se précipite à la porte ; un pas pressé monte l'escalier ; Adeline jette un grand cri : elle est dans les bras de Félix ! leurs étreintes se répondent , leurs baisers s'entrechoquent , leurs larmes se mêlent dans un silence d'extase et de surprise réciproque. Adeline se souvient

de leur séparation, de leur divorce comme d'un songe; mais la réalité s infiltre parmi cette félicité fugitive, refroidit ses transports et la menace d'un amer réveil. Cependant Félix, anéanti de bonheur , étouffé de sensations indicibles , jouit en silence, oublie, les expressions manquent à ce qu'il éprouve. 11 entraine sa femme dans la chambre où Jeniieval est sauté hors du lit pour l'embrasser plus tôt. Félix passe de l'un à l'autre dans ses caresses , envelo])pé lui-même des leurs , non moins actives , non moins tendres. Enfin Jenneval se rappelle son état indu que les ténèbres voilent encore, et sa femme le contraint de se recoucher, tandis que son ami lui tend la main dans le vide, et reporte son enivrement sur un seul objet, son Adeline qui lui pardonne, qui laimait ingrat, qui l'aimera désormais repentant, digne d'elle. Combien ils ont échangé de sentimens avant de proférer une parole! Les faits sont si éloquens!

— C'est bien toi , Adeline! dit Félix qui recouvre sa voix parmi les sanglots : grâce, Adeline! C'était bien toi, Jenneval; grâce, mon ami! Je

TOUS accusais , je vous condamnais! J'ai tant,

souffert! je n'y pouvais survivre. Oh! je vivrai pour vous, mes amis, pour expi^* mon injustice, pour redoubler d'amitié et d'amour. La misérable ! avait-elle assez mortellement torturé nos cœurs !

— Félix, as-tu toute ta raison ! reprends Adeline heureuse de pouvoir douter. 0 mon Dieu !

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est-ce que j'existe ? Ce divorce, l'ai-je révéV mais non! Et pourtant, ces baisers sont à moi; il a parlé d'amour! Encore, Félix !

— Oui, mon amie! ceci, c'est le vrai; tout le reste est faux , mensonger, illusoire. N'ajoute pas foi à notre infortune d'hier; tu es ma femme, je suis ton époux ; les hommes n'ont pas le pouvoir de nous désunir. En dépit d'eux et de nous-mêmes , un lien invincible résiste aux eflPorts de la volonté et de la loi : Entends-tu ? j'ai honte de mes soupçons, j'ai horreur de ma tyrannie; j'ai besoin de ton indulgence, de ta bonté, de ta tendresse!... Ma pauvre Adeline, comme je t'ai faite malheureuse! Mais, à présent, je te chérirai avec tant de dévouement et d'abandon que 3Iariette elle-même, si elle revivait, respecterait ma conhance en vous, mes véritables, mes seuls amis —

— Que parles-tu de Mariette ? interrompit Adeline avec un mouvement d'inquiétude; a-telle encore inventé de nouvelles calomnies! Elle nous a fait tant de mal que la Providence lui (îbit un châtiment !

— Elle l'a subi, elle est morte dans l'avilissement le plus abject. Mais tout autre sentiment disparait devant la pitié qu'elle inspire ; ses derniers soupirs furent une confession de ses crimes , une réparation bien tardive, hélas! de ses perfidies. Elle avait combiné cent machinations infernales , cent pièges ténébreux pour nous pion-

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^er ensemLle dans cet abîme de maux; elle a toutaroué, elle a tout démenti. Elle m'a rendu Adeline , Jenneval , qu'elle m'avait enlevés : ne maudissons pas sa mémoire... 0 ma femme! tu ne te cacheras plus pour serrer notre fils contre ton sein ! '

— Tu le savais! Cher enfant! c'est lui qui t'a conservé ton Adeline... 0 mon Dieu! on meurt de joie comme de chagrin... Et Jenneval, qui est de retour avec sa femme, si belle et si bonne!

— Tu es marié, Jenneval? toi aussi! Où donc est-elle, que je lui offre une part démon amitié!... On sent à cet embrassement crue nous étions amis sans nous connaitre, madame; vous avez un bon mari que j'ai formé à notre exemple; il fallait qu'il allât en Amérique pour découvrir la seconde moitié de lui-même ; je vous expliquerai là dessus mon système de sympathie.

— Jenneval me l'enseigne, répondit affectueusement la jeune étrangère qui avait reçu une éducation à la française; M. Félix, regardezîuoi comme une de vos prosélites les plus fidèles.

— Sacredié î dit Jenneval se fâchant d'être prisonnier dans ses draps, tu es prophète, Félix : la saison d'aimer n'était point passée pour moi. Nous déchirerons quelques pages de l'album d' Adeline? moi dont tu raillais la froideur, dont tu gourmandais îe célibat... Eh bien! mon ami, que t'en semble? Sacredié! je t'imiterai jusqu'au bout, je

donnerai un frère à ton Jnles comme j'ai donné une sœur à ton Adeline! Excuse-moi de ne t'avoir pas invité à mes noces , les Anglais ont sans doute intercepté ma lettre de faire part.

— Mes amis , le meilleur moyen de n'avoir jamais de lettres interceptées , dit Félix faisant asseoir doucement sur ses genoux l'heureuse Adeline, c'est de ne pas se quitter d'un jour, d'un instant. Ainsi, tu n'as plus à chercher une femme par delà l'Océan; tu restes , Jenneval; tes blessures, ah! je les guérirai ! Elles ne sont pas graves, dis-moi? Le bonheur m'ôtait la mémoire: je pouvais être ton assassin ! ton bourreau !

— Sacredié ! tu prends la chose au tragique , interrompit Jenneval qui, averti par un double cri de surprise , détourna une imprudente révélation : sans doute que les balles russes grêlaient fort à l'endroit où tu me conduisis ; mais tout n'est pas rose à la guerre : et tu m'as sauvé à gros risques en me portant évanoui jusqu'à nos avantpostes ; j'ai conté à ces dames notre expédition qui ne se renouvellera pas , sacredié ! Les alliés ont tué ma république pour vingt ans; mais le phénix renaîtra de ses cendres.

— Je te prie , mon Félix, de ne pas contrarier les projets de Jenneval, dit Adeline d'un ton mélancolique et ferme pourtant ; la famille de son épouse est à New-York ; des relations d'affaires le rappellent dans ce pays où, comme ici, on eslime , on aime son caractère noble, ses qualités

(l'iionnéte homme; malgré tout le plaisir que nous aurions à le garder près de nous , il ne faut pas nuire à ses intérêts personnels et gêner le plan de sa nouvelle vie. Ce sera une perte que son éloignement, une perte pour chacun et pour tous; mais un jour, dans beaucoup d'années, nous nous rapprocherons pour marier nos enfans. Jenneval, vous promettez votre fille future à notre Jules ? N'est-ce pas, mon ami, que vous étiez, que vous êtes déterminé à partir?

— Je partirai , puisqu'il est des obstacles que je ne puis, que je ne veux pas vaincre, répliquat-il en baissant la voix ! vous me faites souvenir, Adeline, que je suis... républicain!

11 y eut un intervalle de silence que M. Revel mit à profit pour réitérer ses témoignages de tendresse en longs embrassemens. Jenneval soupirait ; tout à coup la porte de l'appartement, laissée ouverte, se referma, et une voix aigre devança l'ay)parition d'une lumière inutile et même importune! madame Bourbier , qui la tenait, recula de trois pas en arrière et poussa une exclamation adrairative lorsqu'elle ne douta plus d'une réconciliation confirmée par ses yeux.

— Pas possible! répéta-t-elle tristement à la vue des époux amoureusement enlacés ; je ne m'étonne plus si vous étiez dans l'obscurité! II est des choses qu'on veut se cacher à soi - même. L.i moralité , cousin ?

— Je suis content, madame, du hasard qui

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VOUS amène, dit Félix qu'un regard d'Adeliiie empêcha d'éclater ; vous fûtes témoin de la brouille, soyez-le du raccommodement. Des médians que je méprise et que je plains osèrent noircir la plus candide, la plus pure réputation de femme!... J'ai eu le malheur d'écouter des conseils empoisonnés, de croire d'invraisemblahles calomnies ; je me reprocherai toute ma vie cette lâche condescendance. J'ai sacrifié mon bonheur à la chimère d'un faux honneur, j'ai obéi à de sots préjugés; j'ai abandonné indignement celle que je n'ai pas cessé d'aimer avec rage, avec douleur: aujourd'hui je reconnais mon erreur, je la déplore. Apprenez mon repentir, et obligez-moi de le dire tout haut à qui bon vous semblera -, je me glorifierai de vos médisances.

— Pas possible , mon cousin ! J'en reviens toujours là : comment! on vous avait abusé! en êtesvous bien sûr? Je le veux bien; mais en tous cas, il est trop tard. Ma cousine trouvera des consolations dans la vie pieuse qu'elle a adoptée; vous, Félix , on aura vingt partis pour un à vous offrir; . . car après un divorce, il n'y a plus de remède, et vous ne voudriez pas finir comme vous avez commencé. Vous ne braverez pas le monde...

— Je le braverai, madame. Le monde m'avait ravi mon repos; le monde me faisait mourir jeune, solitaire, désenchanté : c'est un ennemi que je ne peux vaincre , mais que je dois fuir. A vous le monde, madame; à moi ce qu'il m'envie, ce qu'il

ne comprend pas, une sainte union de deux êtres sympathiques. La loi nous permit de nous séparer et nous défend de nous réunir? Que m'importent les non-sens de la loi? Votre maria jjc, Totre divorce ne sont pas le bonheur.

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