UNE PAGE D HISTOIRE
M. Revel, après avoir désiré si ardemment le divorce , s'étonna de regretter quelque chose en l'obtenant ; il entendit presque tristement l'arrêt du président qui, en audience publique, rendait compte de l'examen des pièces vérifiées par le procureur impérial , et renvoyait les parties devant l'officier civil pour faire prononcer le divorce dans le délai de vingt jours. Pendant ces vingt jours, après lesquels l'arrêt ne serait plus valable , ce qu'on a dans le cœur de modération , d'indulgence et de sentimens généreux, fermente et s'épanche quelquefois. Ce délai est au divorce ce que le sursis est à la peine de mort; on espère plus ou moins. Félix hésita; il eût hésité long-temps sans le fatal terme qu'il ne lui était pas donné de reculer d'une heure. Quatre années d'union intime et irréprochable parlaient haut en faveur d'un rapprochement ; chaque souvenir d'amour et d'amitié reparaissait comme un témoin à décharge : mais , par échos intermittens, résonnait le nom de Jenneval à ses oreilles; ce nom, autrefois si cher et maintenant si détesté , précipitait le cours de son sang , crispait les viscères de son cœur et imprimait une commotion douloureuse à tous ses organes. Il eût suffi peut-être de mettre en présence le père et la mère auprès du berceau de leur enfant, qui reconnaissait déjà l'un et l'autre , pour amener une réconciliation , un ^oubli du passé , un nouveau bail pour l'avenir; mais éloigné d'elle, il persévéra dans sa résolution irréparable par honte de se
rétracter ^ par envie d'éprouver une position moins pénible, par crainte de ne retrouver plus le même bonheur : car la défiance doit survivre à des préliminaires de divorce , et l'amitié ne se rejoint jamais assez solidement que la soudure ne puisse de nouveau se briser au moindre choc. D'ailleurs Adeline a cessé de supplier; elle parait décidée, et son consentement n'est plus arraché d'assaut ; quant à ses pleurs rares et muets, ce sont les tributs de son sexe , les témoignages du dépit et de l'amour -propre. Telles étaient les idées, aussi graves pour lui que légères aux yeux des indifférens , qui le préoccupaient, qui le tourmentaient misérablement en face des révolutions politiques dont la France allait être le théâtre : l'intérêt personnel a sa place marquée dans l'âme la plus noblement désintéressée y souvent la plus mesquine combinaison individuelle tient en échec la plus vaste entreprise générale. Enfin un divorce vient d'être enregistré dans une mairie après un an de lenteurs judiciaires; huit cent mille étrangers envahissent la France ; dans quelques jours de victoires et de funérailles, Paris sera livré, Napoléon détrôné , un roi élu.
Depuis la scène bizarre où l'erreur d'une orgie avait fait Félix infidèle malgré lui, le chagrin qu'il ressentit d'un scandale publié à l'envi par le couple Bourbier acheva de détruire sa santé ébranlée de tant de secousses successives; sa maladie de foie reparut plus violente et plus tenace, avec elle
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reparurent ses accès de niclancolie et de désespoir; alors il se renferma tout entier dans son for intérieur, sans autre compagnie que sa pensée, sans autre consolation que ses livres , ses pinceaux, et ses inslrumens de musique. Il se préserva du contact de ce monde corrupteur; il écarta les importunités des visiteurs, des oisifs et des égoïstes; il vécut ou végéta dans un complet isolement jusqu'au prononcé de son divorce : il sortait seulement de sa retraite monotone pour se présenter au tribunal; et, lorsque pâle, maigre, hagard, et inculte il passait dans les rues comme un spectre qui se liâte de rentrer au tombeau, ses amis n'osaient pas l'aborder et le suivaient de loin avec des larmes aux yeux. On croyait à sa mort lente, à sa désorganisation graduelle; les médecins avouaient l'insuffisance de leur art; son aspect livide et cadaA éreux épouvanta même les recruteurs qui cherchaient des hommes par corvées et n'étaient pas difficiles sur la qualité de la chair à canon. Cepenpant Félix eût voulu s'enrôler sous les drapeaux comme citoyen et non plus comme soldat. Son patriotisme se soulevait contre l'invasion européenne; ce n'était plus l'insatiabilité d'un conquérant qu'il fallait assouvir, mais le sol du pays qu'il fallait défendre pied à pied sans être avare de son sang. Lui, philosophe sceptique et positif, haïssait la guerre, ce jeu scélérat et inhumain des rois absolus; il rêvait l'amélioration sociale dans la paix universelle, il prenait le parti des peuples contre
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les tyrannies héréditaires. Il n'était pas ébloui à l'éclat du despotisme impérial j mais la France, cette belle et {>lorieuse France , trahie, assassinée, était la proie des barbares et des esclaves. Ah! s'il avait pu supporter les fatigues d'une campagne, s'il pouvait soutenir le poiTls d'un fusil! d'ailleurs il ne s'appartenait pas encore entièrement; son instance en divorce devait lui permettre la libre disposition de sa personne. Et sans cesse au milieu des événemens fantasmagoriques d'une lutte de géans, au fiacas des multitudes armées du Nord qui s'abalteiit sur nos proviuces déchirées, il est dominé, poursuivi, vaincu par un senliment individuel, un reste d'amour, un reste de jalousie qui s'agitent et se i*ejoignent comme les tronçons d'un serpent. Puis après le divorce, une consternation muetie, une insensibilité subite, une paralysie de l'esprit et du cœur; il ne tient plus désormais à la vie que par son fils qui lui sourit toujours, l'appelle et lui tend les bras. C'est un éclair rapide dans une nuit épaisse et continuelle. Pendant ce temps-là, l'ennemi coalisé va s'emparer de lame de l'empire, Paris, dont la trahison lui fera bon marché. Napoléon est tombé à ce point d'adversité et de fatalité, que ses victoires même ne servent plus qu'à hâter sa défaite. La décadence de sa fortune a commencé à cette prodigieuse bataille delà Moscowa où quatre-vingt mille hommes morts furent à nos aigles un douloureux triomphe : depuis l'incendie de la capitale de Russie,