‹ Un don récent au Musée du LouvreChapitre 1 sur 4 · JUL · texte numérisé non relu

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n'est plus au temps où chaque amair pouvait se vanter de faire parfois une belle trouvaille, de dénicher à chaque saison un oiseau rare d'une inestimable valeur. Peu à peu tous les objets d'art ou de curiosité, ou à peu près tous, ont quitté les greniers où les avait relégués TindîfFérence de nos ancêtres, où ils ent sous la poussière au milieu des vêtements démodés et des meubles ver-" moulus. Désormais le goût pourra changer et amener des fluctuations dans le cours de certaines catégories d^objets : aujourd'hui on prisera le Moyen-Age ou la Renaissance; demain, le Louis XIV, le Louis XV, le Louis XVI feront prime; on recueillera même avec soin les meubles bâtards que vit naître l'époque impériale, mais il n'y a plus rien à trouver : la série d'objets d'art, que dis-je, l'objet d'art qui n'a pas encore rencontré son dévot n'existe pour ainsi dire plus. Aussi, quand, par un heureux hasard, on voit tout à coup sortir de l'oubli une .œuvre jusqu'ici méconnue ou injustement dédaignée, est-ce un événement dans le monde de la curiosité. Le plus souvent, dès l'abord, les opinions sont partagées : les uns, en petit nombre, admirent franchement; les autres, plus prudents, même sans avoir vu, nient la trouvaille, ou après l'avoir vue hochent la tête

d'une façon significative et gardent un silence plus éloquent qu'un long discours. L'objet est jugé; s'il n'est pas de premier ordre, il ne survit pas à cette première épreuve et retombe dans le chaos. Si, au contraire, il a des mérites exceptionnels de beauté ou de rareté, une lutte s'engage immédiatement entre ses tenants et ses adversaires. L'issue lui est généralement favorable et le combat se termine par un chant d'adoration dans lequel les néophytes élèvent très haut la voix. N'est-ce pas ce qui s'est passé, il n'y a pas de bien longues années, à propos de certaine coupe qui fait maintenant le plus bel ornement d'un des plus grands Musées. de Londres? La harpe en ivoire qu'au mois de juin dernier M™* la marquise Arconati-Visconti offrait généreusement au Musée du Louvre à subi le même sort. Dédaignée d'abord, discutée ensuite et considérée comme l'œuvre assez peu adroite d'un faussaire de la première moitié du siècle, chacun lui vient faire ses dévotions aujourd'hui et l'admirer comme le plus bel instrument de musique que nous ait légué le Moyen-Age. Vendue à l'Hôtel Drouot pour une somme dérisoire au mois de juillet 1891, très attaquée par des musiciens même qui cependant auraient dû faire preuve de plus de clairvoyance, elle a eu la chance de passer presque aussitôt aux mains de quelqu'un qui en a apprécié tout de suite le rare mérite artistique. Sans cette circonstance, elle risquait de tomber dans quelque, boutique louche, peut-être à jamais perdue. Lorsque; je la vis, je souhaitais vivement qu'elle vînt prendre place au Louvre; mais c'était là un ardent désir que je n'espérais pas voir se réaliser jamais. Grande fut ma joie et, pourquoi ne le dirais-je pas? grande fut mon émotion quand celle qui joue le rôle d'une bonne fée pour le

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Louvre et le Musée de Gluny me pria de l'accepter. Elle me pardonnera certainement de rappeler en passant une donation qui emprunte encore plus de prix aux circonstances dans lesquelles elle a été faite et au tact exquis qui y a présidé : Bis dat qui tempestipe donat, dit une devise de la Renaissance. Et jamais ce proverbe n'a pu i recevoir une plus juste application. ^

Réorganisée depuis deux ans environ, la Salle des Ivoires du Moyen-Age, de la Renaissance et des Temps modernes, au Musée du Louvre, peut montrer une série fort précieuse de monuments, depuis le vi" siècle environ jusqu'au xviii* siècle. Me sera-t-il permis à ce propos d'exprimer un vœu, qui, par quelques-uns, sera certainement taxé de révolutionnaire? Eh bien, mon excellent confrère, M. Antoine Héron de Villefosse, conservateur de la sculpture grecque et romaine, me le pardonnera sans doute en faveur de l'intention ; mon avis est que les quelques ivoires qui dépendent de son département devraient être rapprochés - de ceux que possède le département du Moyen-Age et de la Renaissance; on les mettrait, si Ton veut, dans une vitrine à part; mais, enfin, ces ivoires, quelle que soit l'importance de deux ou trois pièces, ne sont pas suffisants pour constituer une série de monuments antiques ; aussi bien quelques-uns sont-ils de basse époque et viendraient à point pour former le premier chapitre d'une histoire de la sculpture en ivoire, qui serait ainsi complètement exposée dans les vitrines du . Louvre. - Il serait grand temps d'en finir avec une division arbitraire des monuments, qui est on ne peut plus préjudiciable à nos Musées; ils renferment tous des objets de premier

ordre, mais pas un ne nous montre de séries complètes. Une plus juste répartition des monuments, un classement plus méthodique; des échanges autorisés et, au besoin, pro* Yôqués et imposés entre les différents Musées et collections de rÉtat, présenteraient, pour le public et les savants et aussi pour les conservateurs, des avantages si sérieux qu'à moins d'être singulièrement aveuglé on ne pourrait les nier. Il serait de même absolument urgent que les ivoires, pour ne parler que de cette série de monuments, — égarés, on ne sait pourquoi, au Cabinet des Médailles, à la Bibliothèque Nationale, fissent retour au Louvre. Les diptyques de Saint-Junien, d'Autun, de Compiègne, la couverture d'évangéliaîre de Besançon, offrant les portraits de Romain IV et d'Eudoxie, un beau triptyque byzantin, des pièces de jeux d'échecs et un certain nombre d'autres nîonuments également précieux, ont leur place marquée, non pas au dépôt de la rue Richelieu, mais dans notre grand Musée national. Je ne verrais, pour ma part, aucun inconvénient à ce que certaines séries d'objets fussent, à leur tour, distraites du Louvre pour entrer dans un autre Musée de l'État, dit moment qu'il serait démontré que les . intérêts de la science réclament ce transport. Mais, pour le moment, je ne veux citer que le Cabinet des Médailles, parce que c'est, parmi tous les établissements de ce genre existant en France, celui dont la composition paraît la plus bizarre et la plus incohérente. Les bronzes antiques et de la Renaissance y coudoient les vases et les terres cuites grecques, l'orfèvrerie du Moyen-Age et les émaux du xvi* siècle; tous ces monuments, pour être scientifiquement classés, réclameraient, de la part des conservateurs, des connaissances trop étendues pour qu'elles fussent bien pro-

fondes. En fait, le personnel de cet établissement se consacre, et avec toute raison, à Tétude de la numismatique, étude bien suffisante pour absorber tous ses instants, et n'a pas le temps de se préoccuper des objets d'art; ce n'est pas son métier. 11 en résulte qu'on ne met pas suffisamment en lumière, rue Richelieu, des monuments de première importance. ^ Loin de moi de méconnaître les efforts qui, dans ces derniers temps, ont été faits pour remédier à cet état de choses, mais il serait injuste, dans line période de spécialisation à outrance, de demander à des numismatistes des connaissances aussi variées. Je ne suis pas le premier à considérer comme nécessaire Tenlèvement du Cabinet de France de tout ce qui n'est pas monnaies ou médailles. Depuis de longues années déjà ces réclamations ont été formulées à différentes reprises, et l'on demande, toujours sans résultat, un plus juste et plus scientifique classement de nos richesses nationales. Est-ce à dire que . les raisons que Ton donne pour n'en rien faire soient très bonnes? Assurément, elles sont très médiocres; l'une des . plus spécieuses est la présence à la Bibliothèque Nationale de la collection de Luynes, qui a été donnée au Cabinet de France. Transporter cette collection ailleurs, ce serait, dit-on, aller formellement contre les intentions du donateur. Cela est fort discutable ; l'État s'est-il engagé à maintenir éternellement le Cabinet de France à la Bibliothèque Nationale, où, par parenthèse, il n'a pas toujours été? Cette supposition serait absurde, car, étant donné l'accroissement continuel et régulier du département des Imprimés, il viendra un moment où le susdit Cabinet devra chercher un abri ailleurs. Personne, du reste, ne songe à disperser la collection' de Luynes, puisque la réunion per-

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pétuelle — comme s'il existait des choses perpétuelles — des monuments qui la composent a été une des conditions de la donation à l'État; mais cette objection subsisterait-elle pour ce point particulier, qu'on ne saurait la faire valoir pour les autres monuments, qui sont la propriété entière de l'État et que l'État peut loger où bon lui semble. En réalité, on est en droit de se demander si des rivalités, mesquines d'établissement à établissement, des questions plus mesquines encore de traitements, plus élevés pour les conservateurs du Cabinet de France que pour ceux du Louvre, n'ont pas été les véritables obstacles à une nouvelle répartition des monuments, que tous les savants réclament depuis de -longues années. Ce sera l'honneur d'un ministre de l'Instruction publique de vaincre toutes ces résistances et de mettre fin à une situation dont tous les étrangers s'étonnent à bon droit. Cette mesure, contre laquelle on s'élève comme s'il s'agissait d'une sorte de profanation, n'a-t-elle pas été prise à Berlin lors du classement scientifique et rationnel des collections de l'État ? On fut unanime à applaudir à une mesure qui mettait fin à toutes ces chinoiseries.

Quoi qu'il en soit, et en attendant l'heureux jour où les ivoires, les bronzes de la Renaissance, les émaux, etc., etc., du Cabinet des médailles, prendront place dans les vitrines du Louvre, notre collection, en ce qui touche le sujet qui me préoccupe spécialement aujourd'hui, peut lutter avec toutes celles de l'étranger. Des monuments français admirables, tels que le Couronnement de la Vierf^e ou la Vierge de la collection SoltykofF, des spécimens achevés de l'art italien tels que le grand retable donné à l'église de Poissy par le duc de Berry ou le triptyque de l'an-

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cienne collection Timbal, le triptyque Harbaville, la perle des ivoires byzantins, suffiraient à assigner l'un des premiers rangs au Louvre. Ce sont là des monuments ayant tous un caractère religieux; les objets civils, en ivoire, sont beaucoup plus rares et là seulement nos séries présentent certaines lacunes regrettables qu'un avenir prochain fera sans doute disparaître. La harpe qui vient d'y prendre place comble une de ces lacunes et d'une manière particulièrement heureuse, car c'est là une pièce unique, d'une élégance et d'un style parfaits, un de ces meubles somptueux qui évoquent les magnificences de la cour des princes français du xiv*^ et du xv® siècle.

On pourrait, à propos de la harpe du Louvre, refaire rhistoire complète d'un genre d'instrument que le Moyen- Age affectionna. Je n'ai point pareille ambition ; je ne suis pas musicien et je laisse aux spécialistes le soin de l'étudier à ce point de vue. Je me contenterai de décrire le monument et de lui assigner, autant que faire se peut, une date et une origine.

La harpe du Louvre se compose de deux morceaux d'ivoire : Tun est un montant vertical recourbé; l'autre" vient se fixer horizontalement sur le premier et forme traverse. Dessinée suivant des courbes et des contrecourbes, cette traverse est percée de vingt-cinq trous dans lesquels s'inséraient les chevilles destinées à attacher les cordes dont les extrémités étaient fixées à des boutons ou crochets disposés sur le corps sonore de la harpe; celui-ci n'est pas ancien dans la harpe du Louvre : il remonte à la fin du xvin* siècle ou au commencement du nôtre. 11 est vraisemblablement plus volumineux que le corps sonore original

et n'a d'autre intérêt que de fournir un argument supplémentaire contre ceux qui ont prétendu que le monument était de fabrication moderne. Mais il y a tant d'autres arguments à i'encontre de cette opinion que celui-là même est négligeable.

La base du montant, décorée de pampres disposés en rinceaux sur un fond guilloché et de feuilles de trèfle, est rectangulaire. C'est contre cette base que venait buter le corps sonore. Au-dessus de cette base est sculptée une couronne ouverte fleurdelisée, puis brusquement le montant change de forme : il est creusé de quatre gorges semicirculaires dans lesquelles sont sculptées en fort relief des fleurs de lis naturelles dressées sur une tige ondulée,alternant avec une devise composée des lettres A Y, en écriture gothique. Cette gracieuse ornementation, plusieurs fois répétée et taillée par un ciseau habile et nerveux, se poursuit jusqu'au haut du montant, jusqu'à une seconde couronne fleurdelisée, plus grande que la première, aux profils d'une suprême élégance. La même décoration s'étale sur la traverse dont Tune des arêtes méplate a été percée de trous nécessaires aux chevilles maintenant les cordes. A la naissance de la traverse sont sculptés en bas-relief deux sujets, dont le premier est divisé en deux compartiments : sur la tranche, on voit la Nativité. La Vierge, couchée ou assise en arrière de la crèche près de laquelle se tiennent le bœuf et Tâne traditionnels, porte dans ses bras l'Enfant Jésus entouré de langes; au second plan, on aperçoit saint Joseph. Sur la partie gauche de la harpe, on voit les rois mages adorant le Sauveur : c'est la scène que nous retracent presque sans variante tant d'œuvres du Moyen-Age : un roi à genoux portant en mains sa

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couronne et le vase d'orfèvrerie qu'il offre à Jésus; un autre roi debout et couronné portant également un vase et regardant le troisième roi qui, de la main droite, montre dans le ciel l'étoile miraculeuse qui les a guidés dans leur voyage. Le bas-relief de droite nous fait assister au massacre des Innocents : Hérode assis sur son trône, la couronne en tête, donne des ordres à un soldat qui, l'épée levée, va pourfendre un jeune enfant qu'il a saisi par un bras. Le costume de ce personnage, le seul dans lequel l'artiste ait pu, suivant les règles iconographiques du Moyen- Age, en prendre à son aise avec la tradition, est l'accoutrement de la fin du xiv* ou du commencement du xv"* siècle. Chacun des bas-reliefs se détache sur un fond guilloché, composé de losanges renfermant des quatrefeuilles, assez commun dans les ivoires français ou franco-flamands de Tépoque de Charles VL Enfin, au-dessus du bas-relief représentant la Nativité on lit une inscriptiotl flamande, tracée en lettres gothiques, en relief, disposée sur deux lignes : les mots EN BETHLEAN -^ En Bethléem — donnent suffisamment l'explication du sujet. Au-dessus de cette inscription la traverse est incomplète : il manque quelque chose, sans doute un fleuron rapporté et destiné à donner à cette extrémité de l'instrument un galbe plus élégant. Remarquons en outre qu'au-dessus de la partie coudée de la traverse, l'ivoire a été brisé : tout porte à croire qu'à cet endroit il était découpé de façon à constituer une sorte d'anse dans laquelle s'engageait une courroie de suspension. N'oublions pas non plus de signaler la forme hexagonale de l'extrémité de la traverse. Nous avons peut-être là une indication précieuse pour déterminer la coupe exacte du corps sonore^ qui, rectangulaire à sa

base, devait être hexagone à son sommet. On ne relève aucune forme de ce genre dans les harpes reproduites sur les monuments du Moyen-Age; mais, à vrai dire, ces harpes affectent une telle variété d'aspect que toutes les hypothèses sont acceptables.

Dans les Annales archéologiques^^ E. de Coussemaker a étudié jadis les instruments à cordes pincées et en particulier la harpe; on trouvera aussi d'intéressants renseignements dans V Histoire générale de la Musique de F. G. Fétîs^, sur le genre d'instrument qui nous occupe. De ces études il résulte que la harpe, peut-être connue dans l'Inde, fut un des instruments préférés de l'antique Egypte et les hypogées de Thèbes nous en montrent de grandes dont la forme rappelle beaucoup la harpe du Moyen-Age. On ne trouve pas cet instrument sur les monuments grecs ou romains et il n'apparaît en Occident qu'à l'époque des Invasions. Au vi* siècle, Fortunat mentionne la harpe comme l'instrument favori des Barbares :

Romanusque lyra, plaudat tibi barbarus harpa.

C'est le premier exemple que l'on puisse citer du mot harpa, et pendant tout le haut Moyen-Age, l'instrument dont l'iconographie devait faire l'un des attributs du roi David a été en usage surtout chez les peuples du Nord. Isidore de Séville en donne la description sous le nom de <:ythara et au xi* siècle encore on la désignait parfois -ainsi : cythara anglica; telle est l'inscription qui accompagne la figure d'une harpe à douze cordes dessinée dans

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