I. Annales archéologiques, tome III, page
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poésie de Guillaume de Machaut, qui, en qualité de musicien et de poète, a une certaine autorité en la matière, la harpe la plus usitée à. cette époque était munie de vingt-cinq cordes. Guillaume en son Dit de la harpe * n'en donne point Taccord, mais son texte n'en est pas moins forniel,
« Je puis trop bien ma dame comparer
A la harpe et son gent corps parer
De XXV cordes que la harpe ha
Dont rois David par maintes fois harpa. »
Dans cette poésie, qiii n'est pas une des meilleures de Guillaume de Machaut, Tauteur compare la harpe à son amie, la belle Agnès de Navarre, la femme du comte de Foix, Gaston Phébus, dont, à l'aide d'une de ces énigmes si fréquentes dans les poésies du Moyen-Age, il donne le noni à la fin de son Dit. Pour notre amoureux, aucun instrument ne surpasse la harpe,
a Quand blanche main de belle et bonne y touche ».
Chaque corde représente une vertu de la belle, et, en additionnant toutes ces vertus, on n'a pas de peine à se persuader qu'Agnès de Foix était, en effet, parfaite : bonté, loyauté, débonnaireté, humilité, honnêteté, vérité, charité, pitié, jeunesse, noblesse, franchise, gentillesse, richesse, simplesse, doubtance de meffaire, honte, amour, connaissance, grâce, maintien, honneur, sens, raison, mesure, telles sont les principales qualités de la dame; ajoutez-y encore une autre vertu : la largesse, dont le poète dit
« Qu'au monde n*a nulle si douce chose Comme donner qui donner puet et ose »,
I. Bibliothèque Nationale, manuscrit français n* 843, folio 164.
offérl« au Mus^e du Louvre par M" la Marquise Arconati-Viscontii
et vous aurez le portrait allégorique de la belle Agnès, tracé par un amoureux morfondu.
t Si puis moult bien fère comparison De la belle qui m'a en sa prison A la harpe qui tous instrumens passe Qui sagement bien en joue et compassé. »
A Dieu ne plaise que je trouve cette comparaison déplacée. C'est sur une harpe comme celle du Louvre que Guillaume de Machaut aurait dû chanter son Dit, où, sous une forme peut-être un peu gauche, percent des sentiments très touchants, et la preuve qu'il n'avait pas pu, même après le mariage de son amie avec Gaston Phébus, renoncer à son beau rêve : « Espérance m'a fait riche d'amour », dit-il en terminant. Et, de fait, Agnès, en femme sage et avisée, ne Ta jamais complètement privé d'espérances.
A quelle époque doit-on faire remonter le monument récemment entré au Louvre? Est-il possible d'expliquer la devise qui y est sculptée? Voilà deux questions auxquelles je vais essayer de répondre.
L'ivoire appartient évidemment par son style à la fin du xiv* ou au commencement du xv* siècle, au règne de Charles VL C'est bien le faire un peu maigre, un peu sec, des sculptures décoratives de cette époque. La fleur de lis, particulièrement, a bien cet aspect étriqué, cette silhouette décharnée qu'elle prend dans les sceaux et les miniatures de ce moment. Il est plus difficile d'appuyer son jugement sur les figures; une seule, celle du soldat qui va tuer un Innocent, porte un costume pouvant fournir un élément de date, et c'est peu de chose assurément pour fixer
ao UN DON RÉCENT AU MUSÉE DU LOUVRE
répoque du monument; on ne peut toutefois négliger ce point, si minime qu'il soit, et c'est bien le costume des soudards du commencement du xv* siècle. Les fonds guillochés et losanges sur lesquels se détachent les personnages se rencontrent aussi dans certains ivoires du dernier tiers du xiv* siècle, notamment dans un charmant petit diptyque — d'origine franco-flamande — qui fait partie de la Collection Spitzer. Or ce diptyque, grâce à certaines particularités du costume d'un des personnages qui y sont sculptés^ une donatrice agenouillée devant la Vierge et l'Enfant Jésus, peut être considéré comme exécuté de iSyo à iSgo environ. Tout concorde donc bien pour faire reconnaître dans la harpe du Musée du Louvre une œuvre flamande ou franco-flamande de l'époque de Charles VL Ajoutons enfin qu'un pareil meuble devait, à l'origine, être peint et doré, ainsi que la plupart des ivoires du Moyen-Age. En rétablissant par la pensée cette décoration polychrome on aura une idée de l'aspect somptueux de ce bibelot, dont les teintes s'harmonisaient avec les couleurs du costume de celui qui en jouait.
Reste à expliquer la présence sur cet instrument, d'abord des fleurs de lis, puis de la devise A Y. C'est une diflîcile question à résoudre^ et jusqu'au moment où un archéologue aura la chance de trouver la mention de la harpe dans quelque registre de comptes princiers, on ne pourra qu'émettre des hypothèses plus ou moins vraisemblables.
Par son caractère de préciosité exquise, cet objet montre suffisamment qu'il n'a été exécuté que pour un grand personnage, soit pour lui-même, soit pour être ofi^ert en cadeau. Un simple musicien ne se donnait pas un instrument aussi somptueux, fragile et coûteux. Si le
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corps de la harpe ne portait que des fleurs de lis, il serait difficile d'y voir une allusion directe au possesseur. On sait combien la décoration fleurdelisée est devenue banale au Moyen-Age et à la Renaissance, de même que la devise de certains princes que peintres, imagiers ou enlumineurs ont appliquée sur des monuments sans qu'il en résulte qu'ils aient été exécutés pour celui qui avait adopté ces emblèmes. Mais ici le cas n'est pas le même : nous voyons le lis héraldique et' le lis naturel revenir avec insistance, se mêler ensemble et se joindre à un autre motif d'ornement qui n'a rien de banal, une devise composée de deux lettres ou des initiales de deux noms. Raisonnablement il serait téméraire de négliger la signification de ces emblèmes et l'on songe aussitôt à un roi de France ou à un prince de la maison de France. Or, les devises de Charles VI sont connues et maintes fois répétées sur les objets qui ont été à son usage. On n'y voit nulle part la devise A Y. L'origine flamande de l'objet a fait diriger les recherches d'un autre, côté, et tout naturellement on a songé aux ducs de Bour* gogne dont le faste égalait pour le moins celui de la cour de France. Une fois lancé sur cette piste, on s'est arrêté à une devise célèbre portée par le duc Philippe le Bon (1419-1467) : Aultre n'aray. Cette devise, qu'il prit lors de son mariage avec sa troisième femme Isabelle de Portugal (1430), signifiait, dit-on, qu'il ne prendrait plus d'autre femme, serment bien téméraire chez un prince aussi bien doué : on lui connaît quelque chose comme deux douzaines de maîtresses et seize bâtards. Mais la question de savoir s'il tint son serment nous inquiète fort peu : c'était affaire à Isabelle. Ce que l'on peut constater, c'est, que la devise qui le rappelait se trouve peinte,
sculptée ou gravée sur une foule de monuments. Quelquesuns, ont été amenés à penser que cette devise aurait pu être abrégée par la première et la dernière lettre : A Y. La chose ne serait pas sans exemple et beaucoup de devises du xiv* et du xv* siècle, que l'on relève sur des manuscrits notamment, sont explicables de la sorte. Néanmoins, pour la devise du duc Philippe le Bon, je ne sache pas que Ton puisse citer un exemple concluant de cette abréviation outrée. Ajoutons que si on adoptait cette explication, la harpe aurait été sculptée postérieurement à 1430 et que cette date ne concorderait plus très bien avec le style de la sculpture.
Un érudit distingué, M. Paul Durrieu, dans Tune des séances de la Société Nationale des Antiquaires de France de cette année, a proposé de cette inscription énigmatique une autre explication qui me parait beaucoup plus satisfaisante. D'après lui, les lettres A Y seraient les initiales de deux personnages, le mari et la femme, appartenant tous deux à la maison de Bourgogne et aussi par conséquent, à la maison de France, ce qui légitimerait parfaitement le mélange des lis et des initiales. Les deux personnages seraient Antoine de Bourgogne, duc de Brabant, de Luxembourg et de Limbourg, comte de Réthel, second fils de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, frère de Jean sans Peur, né en 1384, marié d'abord à Jeanne de Luxembourg (f 1407) puis en 1409 à Isabelle de Luxembourg, fille de Jean de Luxembourg, duc de Gorlitz, marquis de Brandebourg et de Moravie. Antoine de Bourgogne fut tué à Azincourt en 1415. Les lettres A Y seraient donc les initiales d'Antoine et d'Ysabelle (par un Y suivant l'orthographe généralement adoptée au
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XV* siècle), et notre harpe aurait probablement été sculptée entre les années 1409 et 1415.
Je ne puis, pour ma part, que souscrire à une interprétation qui répond à toutes les données du problème : l'objet est flamand ; Antoine était duc de Brabant ; il porte les fleurs de lis de France : Antoine les portait comme prince de la maison de Bourgogne. Je crois que pour le moment il ne faut pas chercher plus loin ; il y a même de grandes probabilités pour que cette explication soït la bonne et que des docuinsnts viennent plus tard la confirmer.
Il ne me reste maintenant qu'à prendre congé du lecteur et à remercier une fois de plus M™* ta marquise Arconati-Visconti d'un acte de générosité qui a doté le Musée du Louvre d'un objet réunissant deux qualités qui s'excluent bien souvent ; l'intérêt historique joint à un mérite artistique de premier ordre.
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