‹ Un dossier--La fiammina contre OdetteChapitre 12 sur 19 · ODETTE · texte numérisé non relu

ODETTE

Le COMTE.— Ah! comme j'aurais dû vous tuerl

Odette.— L'épouse, peutêtre, mais la mère?...

Vous n'en aviez pas le droit. C'est vous (JUi m'avez défendu d'être mère I.; Qui donc m'a, la nuit> dérobé cette enfant?

Le comte. — Fallait-il aussi la confier aux soins de votre amant?... Vous ai-je défendu de la voir?...

Odette. — Ah I Dui> chez une autre, en visite... Et pour la confier aux soins d'une bonne... et lui apprendre à tne rtléplrlser, à me haïr?

Lb coMTEé -^ Noii> elle vous croit morte.

Lk FiAMMiNA. — Quels que scient mes torts envers vous, je veux voir mon fils, je le veux I

Odette. — Je ne demande plus, j'exige I — Je vous somme de me laisser voir ma fille I

Quels que soient les éclats de colère, le cynisme de la femme et la longue discussion des faits de ménage, dans la scène d'Odette, la scène d'Odette reproduit le thème exact de la Fiammina. C'est identiquement le même fonds, ce sont les mêmes sentiments, les mêmes passions, les mêmes intérêts qui sont en jeu, et qui voi^t aboutir à la même conversion.

Le dénouement, dans Odette^ est amené par des scènes et par des effets de théâtre déjà suffisamment détaillés dans ma première lettre, et qui se trouvent pages 81, 82, 106, 107, 108, 114 et 118 de la Fiammina.

Tels sont les faits prouvés, patents, indéniables.

Les défenseurs déclarés de Sardou, se cantonnant dans leur haute appréciation, toute philosophique, des droits de la Propriété littéraire, sont accablants à ce point de vue du plagiat.

Voici ce qu'ils écrivent :

« Quel est celui de nous qui, le soir de la première représentation, ne s'est écrié : « Tiens : c'est la donnée de la Fiammina » (Sarcey.)

(Le Temps^ 8 décembre.)

« — M. Sardou m'a pillé ma Fiammina » s*écrie M. Mario Uchard. — Je viens de relire la Fiammina,.. Savez-vous que M. Mario Uchard a raisoQ ! (Weiss.)

{Le Figaro 16 décembre.)

— Hé! certes {la Fiammina et Odette), c'est bien le même sujet!.. 11 y a, de plus, des développements tout à &it analogues, comme il arrive quand on part d'un point de départ commun, et même des rencontres de mots... Si j'avais à juger ce procès, je dirais qu'incontestablement M. Sardou a refait la Fiammina. (Fouquier.)

{Le XIX^ Siècle, 18 décembre.)

Abstraction faite des réserves contenues dans ces trois articles, sur les libres franchises du plagiat, est-ce assez clair, assez net, assez précis?

Abor^pns maintenant la discussion de ces principes, ou de ces théories littéraires qu'il n'est plus permis d'éluder, et dont il importe de préciser la valeur en face de la loi.

— « Il y avait cinquante mille francs à gagner avec les débris de la Fiammina, a écrit Sarcey.

Sur ce mot qui résume si bien le cas de Sardou, Alphonse Daudet (à qui j'adresse ici mes vifs compliments, sans le connaître) a fait l'article suivant en un de ses remarquables feuilletons du lundi.

Il n'en faut point passer un mot, ne fût-ce que pour admirer la langue qu'il y parle.

70 Ur» DOSSIER

« J'attribuais l'autre jour la détresse intellectuelle de nos théâtres à Tincapacité des directeurs, à leurs préoccupations exclusivement marchandes ; mais la critique est encore plus coupable. Je n'en veux pour preuve que le dernier feuilleton de Sarcey sur Odette et l'admirable sang-froid de sa réponse aux accusations portées contre la pièce de Sardou. a On le chicane dit-il, sur les emprunts qu'il a faits ; on rappelle que telle scène vient de Misi MultoUy telle situation de la Piammina... Eh! boa Dieu, qu'est-ce que cela fait ? Que m'importe, à moi, public, que la pièce qui m'amène vienne de Chaillot ou de Pontoise?... Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est déjà pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le faisons... »

, L'écrivain qui a signé ces lignes tient le premier rang parmi nos critiques dramatiques. Il le doit à un labeur acharné, consciencieux, à la solidité et à la droiture de son esprit, surtout à la joie singulière que lui apporte encore aujourd'hui ce métier de chroniqueur théâtral, depuis si longtemps qu'il l'exerce. Sarcey aime le théâtre comme il l'aimait à dix-huit ans; il s'y amuse en normalien, en potache, même il i*etourne voir les pièces. Aussi s'entend-il à les raconter, à débrouiller les complications de leurs malices les mieux enchevêtrées, à nous montrer l'envers d'un canevas plein de nœuds, de fils rompus, de ficelles en pa-

quet. Par tout cela, par l'assiduité de ses leçons, sa connaissance de la technique et du personnel des théâtres, il s'impose au public, aux comédiens, aux directeurs, à ses confrères. Bon nombre de critiques, gens à courte vue, privés de diagnostic et d'idées personnelles, se font une opinion avec sa lippe ou son sourire des soirs de première, le suivent dans les couloirs, Tentourent, prennent son mot d'ordre : Eh! bien, cette fois, il est joli le mot d'ordre!. « Comment, il y avait une pièce à faire avec les. débris de Miss Multon et la Fiammina, une pièce qui pouvait avoir cent représentations et rapporter cent mille francs, et vous ne l'auriez pas faite: vous êtes des idiots, mes amis! »

ce Sardouest un emprunteur soit!... mais puisque sa pièce fait de l'argent, qu'importe qu'elle vienne de Chaillot ou de Pon toise. »

C'est la théorie des gens de théâtre, étrangers pour la plupart à toute préoccupation littéraire, mais étrangers à un point qu'on ne saurait croire, quand on ne les a pas approchés. Je me rappellerai toujours ma stupéfaction à un dîner d'auteurs dramatiques — et des fameux — où je fus invité, il y a deux ou trois ans. Jamais je ne me suis senti aussi gêné. On ne parlait que de recettes, tantièmes, droits d'auteur, droits de billets, lecture de rapport, séances, commissions... Pas une de ces l;)onnes- causeries de métier comme nous en avons entre gens de lettres, pas un de ces regards sur le comique des hommes et la tristesse de la vie, pas

un de ces mots qui bousculent une table, font danser le vin dans les carafes et monter la flamme des bougies. Rien... des chiffres. Je n'en revenais pas. Il me semblait que je dînais avec le Conseil d'administration de quelque grande Compagnie ; des Parisiens corrects, éduqués et sans lecture, la face grave, l'œil farceur, et des rides de gens de Bourse. Le fait est qu'à peu d'exceptions près, tout ce monde du théâtre c'est le monde des affaires. On n'y travaille pas, on opère, on spécule, on négocie au comptant. II y a une cote des valeurs chez Péragallo ; des hausses, des baisses, un mouvement de marché où la littérature n'est pas admise.

Jusqu'à ce jour cependant, à défaut de conscience artistique, la peur des journaux et de la critique tenait tout ce trafic en bride. Mais, du moment que la critique renonce et que les gendarmes entrent dans le rond, attendez-vous à en voir de belles.

On ne se donnera plus la peine de démarquer ; on imitait, on traduira... Ceux qui empruntaient voleront !.. Et le public sera le dernier^à s'en plairfdre.

En effet, qu'est-ce que je demande, moi, public? Avant tout à ne pas me fatiguer. Le matin encore, je suis frais, dispos; mais le soir, quand j'arrive au théâtre, j'ai le poids de toute ma journée sur le dos, la tête vide, sans mémoire, incapable d'attention, j'aime les redites, le déjà vu, les choses sur lesquelles j'ai mon idée faite et qui ne me mettent pas l'esprit en perplexité. — De Chaillot ou de Poûtoise, peu m'importe ! Quoique, au fond, je préfère

Chaillot, parce que c'est plus connu . Et quelle fierté de pouvoir se dire : « M. Sarcey est de mon avis ! . . . Eh ! bien, soit l Sarcey fait loi, acceptons son Code. Mais qu'il reste convenu, une fois pour toutes, que. le théâtre et la littérature sont choses absolument distinctes. Gens de lettres et gens de théâtre. Et plus rien de commun entrenos deux professions... D'un côté le métier facile, de causerie plutôt que d'écriture, une sorte de littérature debout, improvisant à Tavant-scène, sans invention, sans effort ni scrupule, d'un idéal juste aussi large que les feuilles d'émargement de l'agence Péragallo ; toutes les veuleries de la collaboration, toutes les complaisances du reportage, et les soupers, et la- godaille, le désheurement frénétique d'une existence de joueur.

De l'autre côté, le travail acharné, réfléchi, solitaire; l'effort stérile ou glorieux, mais d'ambition toujours plus hardie et plus haute.

Au théâtre, la convention de tout, du style, du sentiment, fausses mœurs, fausses audaces, la même pièce qui revient 'du clichagey fatiguée^ sans empreinte, et qui fait, chaque fois, plus déplaisir; pour le livre, au contraire, l'étude de la vie, les recherches incessantes et fécondes, de mots, d'idées, le besoin d'être vrai et de rester artiste ; d'habiller la phrase sans Tendimancher, sans que la peur de se salir l'empêche de jouer, de se rouler, de se garder naturelle et souple, et c'est à cela surtout que le sang de nos veines s'épuise.

Je sais bien> parbleu ! que nous avons aussi nos

emprunteurs et nos pillards en littérature ; mais

ceux-là sont connus, montrés au doigt, et nous

n'en sommes pas encore à dire : c Eh ! bon Dieu,

qu'est-ce que ça fait ? »

ALPHONSE Daudet.

A son tour, M. Jacques Lozère a écrit les lignes suivantes :

« Odette est bien la fille de la Fiammina et, adaptée par le plus parisien des Quarante, elle a beau paraître attifée de costumes à la mode, étriqués et pimpants, ce n'est plus seulement de profil qu'elle ressemble à sa mère.

» Si l'on excuse les singulières libertés d'en haut, on a raison, en effet, de dédaigner les brigandages d'en bas. S'il est permis de gagner cinquante mille francs avec des idées, des mots, des situations spirituellement dérobées : pourquoi refuser cinq ou dix louis aux escrocs qui volent des pages entières ?

» En notre temps de classifications littéraires. ' M. Sardou, lui aussi, est devenu chef d'école. Il peut renier ses disciples et vouloir couper cette queue, le troupeau suit le maître, et, dans la presse imprudemment prise pour juge, il y a des gueux et des humbles qui ne se découvrent pas devant le roi des arrangeurs. »

Jacques Lozère.

Comme partageant cette opinion et cette appréciation du plagiat, il faut surtout citer Auguste

Vitu, dont la très grande autorité est depuis longtemps reconnue. Peu d'érudits de pareille trempe sur les choses de théâtre et de presse ont creusé, comme lui, les questions de propriété littéraire. Plusieurs fois président de la Société des Gens de lettres, mêlé aux débats de la loi de 1866, sa profonde compétence est presque sans égale.

Selon Vitu, aut7^e ami de Sardou, les principes émis par les partisans des libres franchises de l'emprunt ne sont point soutenables. Pour lui les droits d'un auteur sur son œuvre ne sauraient être discutés !

Enfin, depuis lors, au point de vue contraire et philosophique des imitations, M. Brunetière, mon collègue à la Revus des Deux-Mondes, délaissant en artiste le côté industriel que Sardou appelle, chez les Anglais, la « Piraterie littéraire » et prenant le ton de très haut a, d'autre part aussi, revendiqué les franchises dans la Revue, en appuyant d'illustres exemples « les droits du poète sur toute œuvre, d'où qu'elle vienne et quel qu'en soit le .premier inventeur. » De cette plume habile aux critiques littéraires, M. Brunetière a énuméré les chefsd'œuvre tirés de quelque ébauche naïve,îd*un conte ou d'une nouvelle, naissant sous la main 4u génie et prenant à travers les âges la forme

d'un drame immortel... Il a cité Gœthe, s*emparant de la légende populaire du docteur Faust; et Molière « qui lut amsi^ dit-il, un grand et habile picoreur, ou qui, du moins, en eut, en son temps, la réputation », Molière empruntant sans façons : FAvarCy VAmphytrioriy V École des femmes... puis Shakespeare, prenant Troilus et Cressida, de Chaucer, qui le tenait de Boccacc ; et Roméo et Juliette^ d'une Novella de Bandello. . .

Pourtant, en s'élevant aux nobles et pures régions de l'esthétique, en son essor de philosophe et de critique, M. Brunetière n'a-t-il pas un peu dédaigné ce côté créateur qui serait, après tout, peut-être bien aussi pour quelque chose dans l'invention d'une grande œuvre? — N'a-t-il pas oublié, par-dessus tout, la question de temps, dans ce superbe plaidoyer pour les franchises de la pensée humaine ?

Autres temps, autres mœurs littéraires ! pourraiton lui dire.

Certes il est tout acquis que, contre Molière : ni Térence, ni Plaute n'ont jamais réclamé.

Mais, si Shakespeare faisait Roméo et Juliette « de notre temps », et que son confrère Sardou, jaloux de lui donner quelque regain de gloire, lui empruntât son drame pour « y ajouter des ailes » (comme dit élégamment Montégut), M. Brunetière est-il bien

certain que Shakespeare ne réclamerait point un peu contre ces droits du génie de Sardou de lui remplumer son œuvre?

Et si, par surcroît, Bandello, édité chez Lévy, survenait dans le débat, comme les héritiers de Ch. de Bernard à propos des Pommes du Voisin^ pour réclamer contre ce trop libre vol de sa Novella, M. Brunetière ne pense-t-il pas « qu'un juste petit procès contre Shakespeare et Sardou résumerait, à nouveau, cette question de sublime remplumage, sous un tout autre point de vue que le sien? »

N'est-il pas évident enfin que, si Shakespeare, contemporain, eût remplacé M. Mortimer pour ajouter des ailes à la Papillonney notre éminent confrère Sardou eût traité son confrère Shakespeare de même façon très verte, dans le Figaro du 20 juin 1881 ?

Certes oui, rien n'est plus beau, rien n'est plus grand que ce merveilleux don du talent qui, comme' l'enchanteur, sait faire naître des fleurs sous ses pas, et changer en semis de perles les cailloux du chemin ! Certes, comme le remarque Sarcey, il faut savoir gré à Sardou, dans le seul cours d'une année, d'ajouter des ailes à Brutus lâche César et à la Ptammina...

Une faut, pour preuve du profit apporté au fonds commun de l'intelligence humaine, que ce simple entrefilet du Figaro, envoyé de Monaco par dépèche :

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