V. Sardou
Je répondis dans le numéro du IS ;
Mon cher Monsieur Magnard,
"Les débats sont clos. Dans une réplique trop courte , Tami Sardou, les résumant à sa manière, dit que je n'ai levé ce lièvre que dans Tespoir de faire vendre quelques exemplaires de ma Fiammina, . .
Mais voilà que, dans cette riposte, qui voudrait bien mordre, il se trouve qu'il s'est cassé une dent... car il fait encore ici une déplorable confusion sur la propriété d'autrui.
Je n'ai rien à connaître de la vente de ma brochure, dont toutes les éditions... Odette lui en procurât-elle raille, appartiennent à Calmann Lévy. — Tout comme appartient aussi, à notre même Calmann Lévy, le tiers des droits d'auteur des Pommes du voisin, autre charmante pièce que l'ami Victorien avait tirée d'une Nouvelle de Charles de Bernard.
Quoi qu'il en soit, la haute question littéraire se trouvant ainsi réduite à une question de boutique, par notre ami Sardou, je tiens trop à lui complaire en tout, pour ne point le suivre aussi sur un nouveau terrain absolument commercial, qui semble plus particulièrement lui agréer qu'une discussion esthétique des origines d'Odette.
En conséquence, notre différend étant désormais sans objet pour une commission d'hommes de lettres, je vais retirer la demande d'arbitrage que j'avais déjà lancéç ; car, dans notre nouveau cas tout spécial, ces sortes d'affaires se portent devant les tribunaux civils et compétents.
Là-dessus, j'envoie une dernière poignée de main à l'ami Victorien.
Dites-lui que je connais un excellent dentiste.
Avons et merci.
Mario Ucuard.
Sic vos non vobis mellificatis, apes.
Sic vos non vobis vellera fertis, oves.
W^Sardou.)
Le différend est donc clairement exposé; d'une part, dans mes lettres courtoises envers le confrère; d'autre part dans la très spirituelle réponse de mon ami Sardou, trop courte (mais toute entière de lui) et qui ne porte pas du tout la question dans les nuages,., en attendant que le Tribunal civil, devant lequel j'ai évoqué l'affaire, tranche enfin le fait précis de propriété littéraire d'un si haut intérêt pour tous. Si, dans le cliquetis de nos deux plumes, quelques malices ont montré leurs pointes, la discussion est restée et resteraj je le déclare d'avance, dans le ton académique d'une passe d'armes littéraire, entre deux confrères qui s'estiment ce qu'ils valent. Cela soit dit pour répondre à un tas de lettres que j'ai reçues, sur des faits qui ne sauraient entrer dans ce débat.
Ce qai frappe tout d'abord dans ce simple début
de polémique, c'est Texplosion à laquelle il a donné lieu. Dans le public, dans la presse française et même étrangère, ça été comme une traînée de poudre ; et Ton a rarement vu pareil bruit, à propos d'une concordance de sujets. On dirait d'un édifice trop chargé qui s'écroule à la fin sous le poids d'un fétu.
U n'est point un journal qui n'ait parlé de l'affaire; il n'en est guère qui n'ait pris parti pour moi* Avec un auteur du talent de Sardou, il y aurait certes là de quoi s'étonner, si chacun ne citait en même temps, à propos de presque toutes ses pièces, de pareils faits de rencontre qui, par leur succession, deviennent au moins bizarres. Il semble, à vrai dire, qu'un mauvais guignon le poursuive... Et Ton en est d'autant plus surpris, que pareille disgrâce n'est jamais arrivée ni à Augier, ni à Feuillet, ni à Dumas, ni à tant d'autres, qui, plus jaloux peut-être de fleurir leur renom que de moissonner des droits d'auteur, et préférant sans doute s'exercer sur des sujets tout neufs, ne signent point deux traités par an, pour la fourniture de deux théâtres à la fois.
« Le temps n'épargne pas ce que Ton fait sans lui. »
(V. Sardou.)
D'une trop grande avidité de gloire, servie par une activité dévorante, est-il résulté, " pour Téminent académicien, cette suite d'inadvertances dans le choix un peu hâtif des matières premières qu'il emploie pour assurer ses succès ?.. Tant il y a que l'heureux et fécond auteur d'un si grand nombre d'œuvres applaudies a toujours cette malchance singulière: que Ton rappelle quelque pièce d'un de ses confrères, à chacun de ses produits! *
Explique qui voudra cette déveine.
Les faits énoncés, entrons dans ce subtil débat, auquel les polémiques ont donné une portée si sérieuse et si inattendue, et qu'il faut examiner sous tous les points de vue suivants :
1® La Question philosophique et esthétique ; 2® La Propriété littéraire ; 3® La Question industrielle ; 4® Nos Traités internationaux ;
Dans un de ses remarquables articles du lundi, la question philosophique a été fort nettement posée, par Sarcey, sous le point de vue très formel des libres franchises de la pensée.
« Il en est des idées une fois lancées dans la » circulation,' comme de la lumière du soleil, ;) écrit-il ; elles appartiennent à tous ; tou9 ont le
» même droit'Xie s'en servir. Le tout est de leur » donner une forme particulière. »
( Le Temps, 5 décembre. )
A coup sûr, Topinion de Sarcey est une opinion considérable, et, depuis Voltaire, jamais diseur de vérités n'a plus élargi' le terrain de la pensée. Hérissé dans son bon sens gaulois, chaque matin, il se rue comme un sanglier farouche à travers les broussailles des abus, des préjugés et de la sottise, et il fait sa trouée, s^ns souci de la meute des impuissants, de^ imbéciles ou des hypocrites qu'il laisse décousus dans les halliers. Pour lui, les produits de la pensée sont « Vair et la lumière des intelligences ». Henri Fouquier et Weiss (à qui je demande la permission de ne pas écrire: monsieur) sont très carrément de son avis...
Selon leur doctrine d'esprits à grandes vues: « Toute œuvre, accroissant le patrimoine de l'iiuraanité, devient de fait un fonds commun... &
Quant à moi, loin de contester uqe «proposition aussi évidente, je suis tout prêt à dire avec eux comme Pascal : — « Un auteur' qui a fait un ouvrage et qui dit mon livre, commet une sottise : il doit dire notre livre!* i . » ^
Mais où je me sépare de Sarcey, 'de Weiss!" de
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Fouquier, c'est dans les conséquences qu'ils tifent de leurs indiscutables prémices. Il y a l'œuvre, il y a l'auteur.; il y a surtout la question du temps et des réglementations résultant d'un état nouveau dans les productions de l'esprit. Qu'un savant, chimiste ou physicien, découvre une loi naturelle, il ne saurait certes prétendre qu'elle est à lui ; mais qu'un Jamin, un Edison en fasse une application quelconque, il n'en sera plus comme autrefois; une loi est survenue, nécessitée par le progrès. /Un bon et sûr j>revet lui garantit le fruit de son invention, ou sa part de travail dans l'œuvre commune, et nul n'a le droit de Teii dépouiller.
Est-ce à dire que cette loi soit en désaccord avec les grandes théories sur la solidarité humaine, et que rien soit sousti'ait du rayon de Prométhée?...
Ne pourrait-on même trouver bizarre que ce soit juste à l'heure où l'Univers s'est peuplé de savants, où la science enfin court les rues, que l'on ait songé à restreindre la liberté de chacun, d'user des décou* vertes de tous ?... Il est bien évident qu'il y a là, au contraire, un intérêt supérieur à tous les principes, de si haut qu'ils viennent, et qui veut que tout effort de travail dont profite l'humanité ait son juste loyer, e^ constitue, au profit de V individu, des droits et une propriété déterminés.
Corbleu ! les fruits de mon verger sont à moi, bien que le soleil qui les a fait mûrir soit à tous 1
Pour les fleurs de la littérature, il en est tout autrement. Nul brevet. On a bien essayé de préciser les droits du jardinier par une loi de 1793 ; mais, disons-le, la matière est si subtile qu'il était fort malaisé de définir les procédés de culture, dans ce domaine, d'ailleurs un peu étroit, dont les produits étaient à peine rétribués, sinon par de la gloire. Un directeur de théâtre achetait jadis une bonne pièce deux ou trois cents écus... Sortis d'un régime où un Corneille mourait de faim s'il n'était pensionné, les auteurs ne publiaient alors aucun livre sans un privilège du roi ; la profession d'homme de lettres n'était point même un métier: c'était un malheur.. • Cependant Lakanal, rapporteur de ce fameux projet de. loi de juillet 1793, sur la Propriété littéraire, s'étonnait qu'une loi positive fût nécessaire à ce sujet. Combattant pied à pied les magnifiques déclamations des philosophes, il obtenait finalement à grand'peine de faire déclarer ; qu'un auteur avait des droits viagers sur son œuvre... Une autre loi de 1810 étendait les droits viagers à Ja veuve, ainsi qu'aux enfants, ou héritiers directs, pour vingt ans. La question, reprise en 182S et 1826,
sans plus de succès, puis hardiment défendue de nouveau en 1841 par Lamartine, soulevée encore en 18S4, a abouti à la loi de 1866 qui nous régit: et qui déclare que Tœuvre de Victor Hugo est sa propriété sa vie durant, et celle de ses enfants, pendant cinquante ans après lui... Merci, mon Dieu!
Si hautes que paraissent les théories de Sarcey, de Fouquier, de Weiss, les principaux avocats de mon éminent confrère, la question légale ne serait donc point discutable, en ce qui touche du moins mon droit de propriété temporaire.. — Si Edgar Poë, Diderot, Dumas, Rougemont, Hippolyte Romand, Rozier, Mery, Ch. de Bernard, Andersen, Ancelot... et tant d'autres sont morts, je suis vivant, Sardou peut l'attester. . . Il l'atteste, de par sa lettre au Figaro, trop courte... En dénonçant que j'ai évoqué cette affaire a dans Vespoir de faire vendre quelques exemplaires de ma brochure, » il reconnaît péremptoirement, par cela même, que j'ai vaguement des droits sur mon œuvre. Il ne s'agit donc ' plus, entre nous, que d'un point de feit. '
Oui ou non, a-t-il porté une main téméraire sur mon pommier à moi ?. . .
Sur ce point de fait, on a lu plus haut l'opinion ée Sarcey. Dans son article déjà cité, voilà ce qu'il ajoute : {Le Temps, S décembre.)
LA F;AMMINA contre ODETTE 33
« On chicane encore Sardou §ur les emprunts qu'il a faits ; on rappelle que telle scène vient de Miss MuUon, telle situation de la Fiammîna...
»Eh ! bon Dieu ! qu'est-ce que cela fait ? Que m'importe à moi, public, que la pièce qui m'amuse vienne deChaillotou.de Pontoise? Elle m'amuse-; c'est le point pour moi,
j» Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est pas déjà si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le faisons^
» Conunent ! il y avait une pièce à faire avec les ' débris de Icu Fiammina^ une pièce qui pouvait avoir cent représentations, et rapporter cinquante mille francs ; vous le saviez^ et vous ne lavez pas faite !
» Vous êtes de§ idiots, mes amis,
» Je volt? jiire-que, moî^ si je m'en étais do^té, je n'aurais pas été' aussi scrupuleux ou aussi bête,
» C'est que le tout n'est pas de ramasser les bouts de cigare de l'esprit des autres ; il faut encore posséder l'art d'en faire un nouVeau cigare qui vous soit personnel,
» Cela n'est pas facile, quoi que vous en pensiez. »
A iPieû ne plaise que je m'exprime d'une façon aussi délibérée sur un académicien... Sarcey a sa 'place marquée parmi les Quarante. — On ne sait jamais ce qu'on 'deviendra... Il peut en prendre à son aise ayec les palmes^ wrtes, en qualifiant un de ses futurs collègues d'un titre industriel relevant de la Régie.
Sarcey dit encore, à propos de Divorçons, et de ' ce cri : « C'est la Fiammina I » arraché au public aussi bien qu'à lui-même :
» Il nous faut de temps à autre des amuseurs au théâtre. Sachons gré aux Sardou quand ils consentent à se faire nos amuseurs ; ne chicanons point notre plaisir; ne boudons point contre notre ventre. »
Voilà cette fois, je pense, notre question déjà réduite à une plus simple expression philosophique.
<( Il y avait cinquante mille francs à gagner avec lés débris de la Fiammina. »
« Il suffisait^ d'un emprunteur de talent qui ne fût ni béte ni scrupuleux. »
C'est le franc régime de la liberté de l'esprit humain, le communisme dans les lettres, appuyé sur la liberté du commerce et de l'industrie.
— Eh 1 sans doute I Sardou a pris votre Fiammina ; mais, puisqu'il vous donne un regain de gloire, de quoi vous plaignez-vous ?
— Eh ! sans doute, il a emprunté Brutus lâche César pour en faire Divorçons! Mais il l'a emprunté avec tant d'esprit!.. Rozier est ressuscité dans cette charmante œuvre avec tant d'art, que Brutus lâche César a été tout de suite repris au Gymnase.
— Quoi ! Sardou consentant à se faire amuseur! — Divorçons, joué plus de trois cents fois, et rapportant plus de cent mille francs de droits d'auteur en France, et peut-être autant à l'étranger!...
Je l'avoue, devant des considérations d'un
ordre, je me trouvai tout d'abord si désarmé que, avec cette étourderie prime-sautière que mon émînent ami Sardou me reproche, et presque converti à un aussi profitable système, j'entrevis tout aussitôt, pour moi-même, la plus merveilleuse idée de fortune... Chauvin avec ardeur, je l'ai déjà dit autre part, je me représentai tout à coup le bon^ heur de la France, et le mien, dans ce métier de ramasseur de bouts de cigares de l'esprit des au^ très... Je m'élevais d'un seul bond à la gloire la plus sûre... Trônant sous la coupole de l'Institut et de l'Académie des sciences morales et politiques, et des Inscriptions ^t Belles-lettres... Dieu! la belle invention 1 m'écriai-je...
Et, de fait, elle l'était. — Qu'on en juge.
— Si jamais idée lancée dans la circulation ap^ partient à tout le monde, me dis-je^ c'est à coup sûr celle qui surgit, chaque matin, de la polémique sur la question du jour en travail ou en discussion !... Bon!... Au lieu de chercher à vendre quelques exemplaires de la Fiammina (qui, du reste, appartient à Lévy), je songe qu'About a écrit le Progrès, un chef-d'œuvre de bon sens et de logique, même à côté de VHomme aux quarante écus, et qui devrait faire le fonds de toute bibliothèque populaire... De là à rassembler tous les articles de
Sarcey pour faire suite au ProgrèSy en trois ou quatre volumes, il n'y a qu'un pas. . . Je médite une préface, une introduction toute entière de moi, que je fais suivre d'une centaine d'articles de « Çàetlà,,. » au moyen desquels je réveille mille jolies choses ensommeillées dans l'oubli, des grâces de style incomparables, mêlées à des pensées viriles, à des éclats de vérité terrifiants comme des coups de tonnerre... Je procure à leur auteur un regain de gloire, que je perpétue, et qui va rester gravé « œre perennius,.. »
Je parle à Sarcey de ce projet admirable...
— Oh l halte-là! dit-il, il y a dans tout cela ma forme, mon esprit, mon style, mon travail de plume. Libre à vous de reprendre les mêmes thèses ; mais donnez-vous la peine de les rédiger autrement!...
J'étais parti dans un superbe rêve, le coup me fut sensible. Tout surpris d'être collé au mur du premier mot, j'en demeurai fort interloqué. — Sardou d'un côté, Sarcey de l'autre. — Comment me tirer d'un aussi mauvais pas?... Sarcey, trop soigneux de ses bouts de cigares, et refusant ce regain de gloire dont il me félicite d'être gratifié...
Mais, par bonheur, une autre idéo de grand vol, et non moins admirable, me vint.
La voici daas toute son iagénuité.
La brutale réponse de Sarcey a effectivement quelque apparence de raison, pensai-je : en ce qui regarde son style et son travail de plume. Mais il y a tout lieu de supposer que, cette loyale restriction formulée, nous sommes d'accord sur le surplus. A savoir que, son style réservé, les idées jetées dans la circulation par lui sont devenues notre patrimoine commun. Or, j'estime que nous manquons d'un ou\Tage de grande autorité sur le théâtre contemporain, et qu'il serait d'un intérêt supérieur d'ériger en corps de doctrines ses enseignements, épars dans des feuilletons impossibles à retrouver par nos neveux. Je vais donc exhumer tous ceux qu'il a écrits depuis vingt ans, et, armé de quelques secr/étaires habiles, qui les transcriront dans une langue à leur usage (laquelle n'aura certes rien de la langue de Sarcey), je doterai mon pays d'un bel ouvrage didactique complet...
Mais ici, nouvelle déconvenue.
— Eh ! bien, et mon esprit, reprend Sarcey, et
mon érudition, et mon jugement, et mon goût,
formés par quarante ans d'études et de travail ?•• .
— Et ces aperçus critiques de lettré fin et délicat,
que je suis le seul à avoir jamais formulés, et que je
ne dois qu'à des aptitudes spéciales, à tout un la-
beur acharné de lectures, de compilations d'auteurs, de livres et de textes?... Sans compter que je compte publier tout cela moi-même un jour...
— Mais Sarcey, Fouquier et Weiss m'ont affreusement égaré, m'écriai-je, destitué de toutes mes illusions.,. Ou plutôt, propriétaires sans le savoir ^ le vrai point d'esthétique qu'ils établissent entre nous : c'est qu'ils n'accordent pas aux œuvres d'imagination pure, qui résultent d'un travail d'invention, le même privilège qu'aux travaux d'érudition.
Ce point acquis, la question avait déjà fait un grand pas, et il ne me restait plus qu'à discuter moa c^a philosophique particuUer. J'y viens.
Certes, au point de vue industriel, et au grand plaisir de la gaieté française, ainsi que l'écrit Sarcey, il faut savoir gré à mon éminent confrère Sardou d'occupé à la fois deux théâtres... ou plutôt trois, puisque Divorçons nous a valu aussi « Brutus lâche César » au Gymnase. . . Je pourrais presque ajouter : qu'il en eût même occupé quatre!., si, moins soucieux des droits d'auteur que de l'exécution de mon oeuvre, j'avais consenti à accepter les offre» d'un directeur, pour une re-^ prise immédiate de ma Fiammina, que je préfère garder au Théâtre Français. CertevS, on ne peut que remweier l'illustre académicien se faisant amtk-'
seuTy et Ton ne sait vraiment ce qu'il faut le plus louer, ou la souplesse de c© talent, ou cette fécondité surprenante... Seulement, c'est précisément devant cette fécondité, si remarquablement ingénieuse, que se dresse, à chacune de ses pièces, cette diable de question, toujours la même, de la propriété iitté* raire si diversement interjMrétée aujourd'hui.
Mais, après avoir cité le sentiment de Sarcey, de Fouquier etde Weiss, je crois qu'il serait injuste de passer outre, sans faire appel aux lumières de notre éminent ami Sardou lui-même, pour éclairer cette partie toute philosophique du débat. Vice-président de la commission des Auteurs dramatiques, au sein de laquelle, à très juste titre, sa réputation d'homme d'affaires consommé, et ses profondes connaissances en fait d'adaptation sont reconnues ; mêlé enfin, je l'ai déjà dit, à cette importante discussion des traités que personne n'entend mieux que lui^ c'est surtout lui qu'il faut citer, sous peine de manquer aux égards et à la gratitude qui lui sont dus»
Sur cette fameuse question de propriété littéraire, Sardou a-t-il une opinion?
On peut répondre tout de suite qu'il en a deux :
— Une pour ses confrères ;
— Une pour l'étranger.
La^ première, toute . esthétique > mais ches lui
non platonique» est déduite tout au long dans sa préface des Pommes du Voisin, en réponse à l'aocnsation de plagiat qui lui était alors intentée par la Commission de la Société des gens de lettres.
Se fondant sur l'exemple de Molière « qui avait emprunté F Avare de Plaute », et s'appuyant déjà sur le libéralisme des idées; il s'exprimait ainsi :
ce II ne me serait pas difficile, écrit-il, d'établir que le di*oit de l'auteur dramatique à s'inspirer des sujets traités avant lui sous une autre forme littéraire, est consacré par Vusage de tous les temps. ^
« Je répéterais, une fois encore, ajoute-t-il, ce que j'ai déjà dit : que les plus grands maîtres de tous les temps n*ont pas eu de procédé plm fréquent que celui de V emprunt... »
L'emprunt ici, c'était un roman.
Cette première opinion, également très considérable de l'auteur de Divorçons et d'Odette est restée son opinion pour la France.
L'autre a trait à l'exportation, et, ainsi qu'on va le voir, elle n'est pas moins absolue.
Dès qu'une œuvre est sortie de sa plume, bien et duement revêtue de sa marque d'estampille : toute adaptation de son sujet devient alors un délit pendable... Et voici comme il instrumente.
Dans le cas que nous citons : M. Mortimer, au-
tcur anglais de mérite, et Directeur du London Figaro^ a fait une pièce tirée de la Papillonne... Deux lettres adressées par Sardou (qui tenait à considérer ladite pièce comme traduite) 2m Figaro de Paris, et publiées dans le n<* du 20 juin dernier, dénoncent ainsi le méfait.
« Marly, ce 16 juin 4881.
» Mon cher Magnard,
Un sieur Mortimer, profitant de ce que la Pa'piU lonne est imprimée, Ta traduite et fait jouer au Crlterion Theater de Londres, sous le titre de Butterfly Fever, sans mon agrément, bien entendu. Le plus joli, c'est que Taffiche ne porte même pas mon nom. J'ai écrit à M.Wyndham, directeur de ce théâtre, pour protester et réclamer mes droits. M. Wyndham, qui était ici, Tannée dernière, déblatérant contre la « piraterie anglaise » et nous proposant Tachât de nos pièces dans les prix doux, n'a pas daigné me répondre. J'ai adressé alors au Daily News une lettre qui dénonçait le fait à la Presse anglaise. M. Mortimer a essayé de répondre, mais il Ta fait si piteusement que le Daily Neivs n'a pas jugé à propos de publier sa réplique.
J'écris de nouveau au journal anglais, et je prie le Figaro de vouloir bien insérer cette seconde lettre, car il ne s'agit pas de mon intérêt particulier, mais de notre intérêt à tous, et, la Presse anglaise ayant pris maintes fois la défense de nos droits outrageusement anéconnus en Angleterre, il est bon que le? jour-
nalistes de Londres se sentent appuyés dans cette campagne par leurs confrères de Paris.
Merci d'avance au Figaro, et à vous bonne poignée de main.