ARGUMENTUM
De la Fiammina ou d*Odette (ccd libitum).
Le comte de Clermont . . . ^ x. y,
ou Daniel Lambert ^^^ ^^^^^^ ^^ ®^ lemme. il a
gardé un enfant qu'il a élevé, en lui disant que sa
mère est morte. — Quinze ans se sont passés depuis
la séparation, lorsque les anciens époux se rencontrent à
Paris ^^^^^ *" moment où £)an^i espère un inariâge
^ „ sa fille «„^^ le fils ,^ ,^„ „^. M"^ de Mérvan P^^^ son fils .^^^^ la fille ^^ ^^^ ^'"^ Duchâteau. Seulement, il va falloir révéler toute la vérité sur la situation, et la conduite de la mère devient un obstacle. — « Si votre femme était restée en Italie ne por-
tant point votre nom, ^'^"^«Duchâïar" ^'«'^««^ ^'^
très ^^Jr^ux ^'"°^^ °^^ ^^"^ familles ; mais elle est
Nic6 revenue à p^j..g dans une position très irrégulière, et
qui rend ce mariage impossible ». — Tout est rompu. — Désespoir des amants... Quand, par un effet de la grâce, la mère coupable, en retrouvant son enfant, ressent tout à coup un élan de Tamour maternel mal éteint dans son cœur... Apprenant qu'elle est un
sa, iill6 obstacle au bonheur de ^^^ ^^^ elle se dévoue, et,
pour expier sa faute, elle disparaît en quittant le théâtre, le monde, ou bien se jette à Peau .
Très évidemmenl, mon cher Sardou, notre commune catastrophe diffère au dernier mot ; et Vitu, le premier, Ta fort judicieusement noté. . .
Cet argumentum posé, en ce qui touche l'exécution de rœuvre, nous savons trop bien tous deux les choses du théâtre pour ne Tavoir point traitée, chacun de notre côté, avec notre tempérament tout particulier.
Votre manière à vous consiste généralement à faire trois actes d'exposition très brillante de tableaux de mœurs et de types, avant d'aborder votre action, Ici< c'est Nice avec son monde mêlé, ses racontars, son carnaval et les scandales de ses tripots. Abstraction faite de vos deui^prcmiers actes, qui pourraient s'adapter à n'importe quel sujel. . . (« Et que l'on pourrait fort bien retrancher, comme l'a écrit Weiss, sans que votre troisième ni votre quatrième en souffrissent aucun dommage...»), ce qui constitue chez vous l'action se compose uniquement destroi scènes finales d'Ode/^e, sans lesquelles, disons-le, vos quatre actes n'eussent contenu absolument aucune idée de pièce.
Les bagatelles de la porte écartées, c'est donc sur ces trois scènes que se porte notre examen; besogne facile, car, à partir de là, et une fois Faction engagée, nous nous rencontrons si bien, ma foi, que nous ne nous quittons plus :
Notre premier point de contact, c'est l'entrée du comte et de votre Bérengère, donnant lieu, chez vous comme chez moi, aux expansions tendres et filiales de Tenfant abandonné.
Je n'ai point votre texte ; mais voici le mien qui se trouve merveilleusement servir pour nous deux. {La Fiammina, page 3S et passim,)
a Henri, à son père, — Qui m'a raconté ces longues et douces histoires du temps ou j'étais petit enfant?... Toil... Qui m'a tendu la main à mes premiers pas?... Toi!... Toujours toi!... (J'abrège)... N'as-tu pas été ma mère?... Ya, je n'cnconnais pas d'autre que toi! »
Il est bien évident encore, moucher Sardou, que votre Bérengère, en sa qualité de fille, dit un peu autrement les mêmes jolies choses sur ce thème identique. Elle parle de ses toilettes. . . Chez moi, enfin, la scène se termine par ce mot, tout à fait charmant, adressé à un père : — Allons, manière, viens déjeuner !.. .
Chez vous, Bérengère dit : — Merci, maman 1... En quoi encore nous diff'érons.
UN DOSSIEfe
Nous arrivons à nos scènes capitales.
Dans la Fiammina j*ai mis à nu les regrets du passé, les remords de la mère; au moyen d'une scène avec son amie, la comtesse de Barni. La femme coupable rappelle avec amertume sa vie bruyante, ses succès Tétourdissant sur son existence gâchée... Elle songe à son mari, à son enfant... (Fiam, pages 78, 76, 78.) Dans votre pièce, cette confession d'Odette a lieu avec son ami Philippe, La scène diffère par le sexe de nos confidents.
Vient alors votre scène de la femme et du mari.
— Mêmes reproches. — Naturellement, c'est le mari qui a tous les torts !... Le thème de nos deux héroïnes se trouve dans la Fiammina : page 106.
— Même fond, même point de débat, mêmes excuses typiques.
LfL Fiammina. — L'épouse ne peut vous reprocher votre sévérité, mais la mère?... La mère avait au moins le droit de voir son enfant.
Le Mari. — Ce droit, madame, vous Taviez perdu. Vous ne pouviez plus mêler mon fils (ou ma fille) à votre vie!...
— Ah I vous m'accablez... Ouï, j'ai été folle, mauvaise mèrel... Mais, quels que soient mes torts, vous n'avez pas le droit de me séparer de mon fils (ou de ma fille)... Je veux le (ou la) voir... Je le veuxI
— Je ne vous en empêche pas, madame, adressezvous à lui, il est libre de ses affections.
— Oui, mais nVt-il pas appris à me maudire?
— Non, car j'ai voulu qu'il gardât pur le souvenir de sa mère... Il la croyait morte, puisqu'il ne l'avait jamais vue. (Fiam. pages 100, 107 et 108.)
Sauf le cynisme de langage de votre Odette, mon cher SardoQ, il n'est point un mot de ma scène qui ne soit dans la vôtre.
Arrive enfin votre grande scène capitale du 4« acte, dans laquelle vous frappez à la fois deux coups; car elle résume deux effets séparés dans ma pièce. Â savoir : la scène de la mère et du fils dans mon 3«àcte (pages 81, 82), et celle aussi de mon 4® acte entre le père, la mère et le fils (page 114).
« La Fiammina (ou Odette) accablée, mais attendrie, enivrée du bonheur de parler à son fils (ou à sa fille), dévorée du désir de toucher sa main, deTembrasser... mais, hélas! n'osant pas... Cherchant à réveiller sa mémoire et l'interrogeant :
— Et vous n'avez gardé aucun souvenir de votre mère, disent-elles. — Vous avez dû souvent penser à elle, n'est-ce pas?... la regretter? {Fiam. pages 81, 82.)
Sur ces mots, dans nos deux pièces, pluie de larmes. Nos héroïnes sont vaincues, « résolues enfin à être mères par le sacrifice. »
— Ahl tu seras heureux, mon enfant! s'écrie la mienne (page 115). Je suis dans le monde un obstacle
10 Ufï DOSSIER
à ton bonheur: je rentre dans la solitude. Je serai morte pour tous.
— Ah! vous serez heureuse, mon enfant, s'écrie la vôtre. Cet obstacle à votre mariage, il faut qu'il disparaisse... Il disparaîtra, je vous le jure !
Là-dessus Odette se lève et s'en va. Cinq minutes après, grand bruit à la cantonade... Une femme s'est jetée à la mer... On apporte son cadavre, et Ton reconnaît... la Fiammina... C'est-à-dire...
Ma foi, mon cher Sardou, je nà'y embrouille, et je crois que nous n'en sortirons qu'en en causant tous deux. La pièce est-elle de vous? Est-elle de moi?.. Ou sommes-nous simplement deux collaborateurs ? Je crois qu'il f^ut, en tovt cas^ régler enfin cette fameuse question de fait et de droit : « Où commencé la propriété d'une idée ou d'une œuvre, où finit-elle ? » Il ne faut pas, si jamais la chose arrivait, qu'il soit permis à quelque auteur de l'avenir, d'exercer une sorte de Pachalick à travers nos romans ou nos pièces, prenant carrément, ici ou là, ce qui serait à sa convenance, en le déclarant tout uniment de bonne prise. Nous avons trop bien, tous deux, nos coudées franches pour avoir rien à perdre à un tel débat.
A vous cordialement,
Mario Uchard.
A cette ouverture, Sardou a répondu. Les raisons
LA FIAMMINA CONTRE ODETTE . Il
qu'il me donne apparaissent clairement d'après les points que ma seconde lettre discute.
1" décembre.
Mon cher Sardou, encore un coup, il ne s'agit ici que d'un fait de rencontre trop caractéristique, qu'il est très nécessaire pour nous tous de faire régler une bonne fois, pour déterminer nettement le droit commun.
Vous êtes entêté comme une mule: moi, je le suis comme quatre. Vous me dites que je suis fou de chercher une ressemblance entre nos pièces. Vous recourez à des distinctions futiles* a Votre héroïne a quitté le nom de son mari, m'écrivezvous, et la mienne l'a gardé.,. » Moi, je vous réponds que^ à votre première représentation, ce n'était qu'un cri: « C'est la Fiamminal »
Oui» la situation des gens séparés appartient à tout le monde!.. Elle est de droit commun!..
Mais ^'ensuit-il implicitement que, choisissant ce sujet, votre argumentum devait fatalement suivre le mien pas à pas... produire les mêmes scènes et avoir les mêmes clous, comme si toute sépara^ tion avait implacablement le même champ de luttes et les mêmes péripéties convenues?..
Mais, depuis Ménélas, le doyen des gens séparés, il y a toujours eu deâ milliers de ces situations diverses.
Ou sinon, s1l n'y en avait qu'une, nous aurions, Yuà comme l'autre, immanquablement refait le siège de Troie... Ce qui eût été gravé!
Je ris, mon cher Sardou, parce que, vous le savez bien, je me mets au-<lessus des vaines chicanes ou des criailleries de vos envieux. Et vous allez bien le voir.
Cette affaire à* Odette est bête, bête, bête,., à l'état de plainte de moi contre vous. Pour vous prouver mon intention de la traiter en amf; voici ce que je vous propose : Je suis enrhumé comme un loup et consigné chez moi... Venez me voir, et entendons-nous tout tranquillement pour présenter la chose, tous les deux, de concert, à la Commission, comme un cas litigieux découvert entre nous, et que nous désirons, en confrères, faire élucider par nos pairs, et. cela d'un commun accord.
Cette solution est peut-être originale. Il s'agît de savoir si, en fait d'originalité, vous resterez en arrière de moi.
Je me lève à sept heures du matin, et je me couche à huit heures du soir. N'apportez pas vos armes. .. J'en ai!
Mon Dieu, coquin, que vous écrivez mal ! C'est le diable pour vous lire.
Mario Ughard.
A cette seconde missive, Sardou répondit qu'il était pris sans avoir un moment à lui, et, me rappelant qu'il partait dans quinze jours, il m'avertissait « qu'il serait le lendemain à la Commission des Aiiteurs, dont il est vice-président, et ({tie je n'avais qu'à me hâter d'y présenter ûotre affaire, attendu que ce serait sa dernière séance ». Sur cela, voici ce que je lui écrivis :
Comme je voua l'avais dit, mon cher amî, je suis forcé de garder la chambre. Il m'a donc été impossible, hier; de m'en aller dare dare, pour comparaître devant^ vous à la Commission, ainsi que vous vouliez bien m'y convier, pour expliquer ma petite affaire/' et me la faire juger pendant que vous étiez en train . Si je bats la campagne^ comme vous me le répétez encore, permettez-moi d'insinuer que vous vous exagérez peut-être mon état, eu m'objectanf que, comme tfest votre dernière séance avant votre départ pour Nice, «vous n'avez que cette minute à donner" à la chose, sous peine d'en rester là pour cinq mois, ni plus ni moins que si nous jouiions « Un jeune homme pressé » . Laissez-moi vous objecter, à mon tour, que : faute d'un moine, l'abbaye "ne chôme pas. . . Qu'il n'est pas d'ailleurs absolument nécessaire que vous présidiez les arbitres qui nous jugeront, et qu'il vous sera enfin tout à fait loisible d'envoyer, de Nice, tous les documents ' explicatifs et justificatifs qu'il vous plaira d'opposer
14 UN DÔSSIEK
à mes dires.. 4 Ils vous seront au besoin communiqués par moi.
Votre dernier mot d'hier m'assure que mon cas tourne à une monomanie et « qu'il faut soigner ça ! » — Hum ! dites donc, compère, je crois que vous avez également un grain dont vous avez éprouvé déjà pas mal d'attaques; et que, si je suis enfantin^ vous avez peut-être aussi des candeurs d'étonnement un peu bien tenaces, à l'idée que Ton puisse vous suspecter de trop de mémoire et cela, juste au moment où l'on vous joue « Brutus lâche César ; » juste au moment, enfin, où le premier article de Vitu, votre amî, sur Odette, établit d'emblée un parallèle atec ma Fiàmmina,.. M'assurer que je suis trop crédule aux propos des méchants, c'est peut-être me traiter un peu trop en naïf. J'accepte avec plaisir que vous concluiez que je suis un enfant. Cela me llatte!... Mais ma modestie m'empêche de croire ce compliment tout à fait mérité.
Dans votre même dernière lettre; je remarque ces mots :
a J'ajoute, m'écrivez-vous, que toutes les fois » que j'ai trouvé dans les œuvres de mes confrères » quelque chose qui ressemblait plus ou moinâ à » une de mes idées, je me suis toujours dit qu'il
LA FIAM»fINA CONTRE ODETTE 15
» n'y avait pas de raison pour que cette idée ne » leur fût pas venue aussi bien qu'à moi. »
Toute notre affaire est là, merveilleusement résumée. C'est précisément ce cas de .conscience d'une philosophie qui vous est, à vous, très facile, que j'entends discuter à mon point de vue particulier. Que vous n'ayez jamais réclamé, cela se comprend, et Ton ne peut que vous en louer ; mais c'est précisément de cette théorie « sur ces idées qui se trouvent se ressembler » que je prétends saisir la Commission, pour en déterminer le bien ou le mal fondé à mon endroit. Si Ton me donne tort, voilà tout ce qu'il en sera. On gagne toujours à s'instruire, et j'en deviendrai meilleur.
Là-dessus, vous me rendrez cette justice, mon cher ami, que j'ai tout fait pour régler cette affaire entre nous. Vous avez rejeté toute discussion, toute entente, sans même vouloir admettre que la question fût posée. 11 va donc sans dire que je reprends l'entière liberté de mes moyens d'action ; tout comme si nous n'avions jamais rien dit, et mille amitiés tout de même.
Mario Uchard.
Comme conclusion de ces lettres, mon article du Figaro se terminait ainsi :
« Nous en sommes là. »
On le voit, cela se passe entre amis d*un avis différent, voilà tout. Nos pièces sont-elles sœurs?... tout est dans ce mot. Ni plus ni moins que si je sortais, comme un diable, du fond d'une tabatière, Sardou m'affirme que je suis le seul original à qui ait pu venir une aussi extravagante idée. Je lui oppose le dernier article de Sarcey, ébruitant carrément tous les propos qui courent, et j'en extrais ces quelques lignes ;
« Je recevais Tautre jour la visite de Mario Uchard qui m'apportait ses derniers romans. La conversation ne tarda pas à tomber sur le théâtre, et de là sur Odette, Mario Uchard m'énuméra les emprunts qui avaient été faits à sa Fiammina,
» — Eh ! mais, lui disais-je, n'est-ce pas là votre récompense, à vous inventeur, que la pièce de Sardou ail tout de suite rappelé à nos esprits le souvenir de votre œuvre?.. Quel est celui de nous qui, le §oîr de la première représentation, ne s'est écrié : — Tiens ! c'est la donnée de la Fiammina î Qui, en entendant W^^ Legault dire tendrement à Dupuis : maman, ne se soit aussitôt souvenu que ce mot charmant est dit, dans la Fiammina, au vieux peintre, par son fils. Comptez-vous donc pour rien ce regain de gloire ? »
La question est donc ouverte, on pourrait presque le dire : malgré Sardou, malgré moi ; et sans qu'il soit possible, cette fèis, de lu laisser pendante. Mis en cause, et désigné comme le principal intéressé dans cette discussion, sous peine de paraître
approuver les choses, ou d'être taxé d'une inexplicable faiblesse, je ne puis pas plus me soustraire à ce débat, que Sardou, vice-président de la Société des Auteurs dramatiques, ne peut Féluder.
Forcé de donner mon avis, je prétends, moi, dégager la question des faux-fuyants et des tromperœil. Les vingt personnages qui vont, viennent, dans Odette, comme dans toutes les comédies de Sardou, et dont il joue au bout d'un fil avec cet esprit supérieur qui n'appartient qu'à lui, n'ont absolument aucun rapport avec la pièce. Il eût pu y ajouter par surcroît, un champ de courses, l'enlèvement en ballon d'une jeune Américaine, et même une revue de pompiers, qu'il n'en ressortirait pas moins que, à l'heure dite, quand il faut enfin aborder une action, toute sa troupe d'originaux, de gens interlopes et de grecs de tripots, raccrochée au vestiaire pour démasquer ses vrais rôles, ce qui reste à nu: ce sont trois personnages tout pareils à ceux de ma Fiammina, dans une situation absolument la même dans les deux pièces, et qui jouent identiquement les mêmes scènes, avec le même courant passionnel^ tenant le même langage, sur le même fond de débat, ave^ les mêmes effets, les mêmes conclusions logiques, déterminant le même dénouement.
Sardou soutient que tout cela ne peut constituer qu'une simple rencontre, mais alors, pour un moins scrupuleux que lui, il ne resterait plus, à ce prix là, qu'à refaire le théâtre d'Augier, notre maître à tous : Le Mariage d'Olympe, les Lionnes pauvres et te Fils de Giboyer, dont on ferait une fille. Trois actes de hors-d'œuvre nouveaux, puis l'action ramassée siur elle-même pour la fin, et tout serait dit.
Eh ! bien, et la propriété littéraire, que devientelle dans tout cela ?
Car enfin, ou ce mot ne veut rien dire, ou il signifie (du moins pour la Société des Auteurs) que nul parmi nous n*a le droit de cueillir les pommes du voisin. Ou, sinon, définissons à nouveau notre fameuse loi de 1793...
Et c'est ce qui va devenir uniquement Tobjet de cette aflaire.
Sardou, qui a une mémoire prodigieuse, est très malin, me dit Sarcey, il vous apportera un tas de bouquins et vous prouvera que rien de ce que vous avez jamais fait n*est à vous.
— Eh l sans doute! et j'y aiderai même Sardou au besoin ; mais, quand nous aurons fait le tour de toutes les littératures, française ou étrangères, pour nous démontrer qu'il est impossible de trouver un
caractère ou un événement humain qui soit nouveau sous le soleil, je le ramènerai à nos moutons et je lui demanderai de me montrer mon argumentum et mes scènes capitales traitées de la même façon.
Quoi l je me suis creusé Tesprit à inventer un roman ou un drame, à combiner des scènes sur une situation maîtresse que j'ai su créer, préparer, compliquer et dénouer : ce fruit de mon travail ne serait plus à moi?..
Mais une idée de pièce, c'est la trouvaille, c'est l'oiseau rare! •. Et, lorsque cette idée s'est condensée dans une action pathétique ou bouffonne, au moyen de scènes d'où jaillit tout à coup un de ces effets puissants et certains qu'on appelle le cloUy il y a certes là main d'ouvrier! C'est, par exemple, dans Tartufe, la scène de Tartufe et d'Elmire, avec le mari caché sous la table. Ce piège tendu, c'est la trouvaille, c'est le clou.
Prendre cette seule scène, c'est prendre toute la pièce. L'emprunteur aura beau dire: que l'idée de cacher un mari sous une table appartient à tout le monde ; le public, tout d'une voix, lui criera : — C'est Tartufe l C'est lartufel...
Je sais bien que, là-dessus, Sarcey est d'avis qu'une fois une idée jetée dans la circulation, le premier venu a le droit de la prendre. Cette opinion
vieut de haut; mais sa théorie libérale ne serait point du tout à discuter dans l'espèce, car les convictions de Sardou lui-même, sur la propriété littéraire, lui sont- absolument opposées, et il n'entendrait pas du tout laisser établir Taifaire sur ce terrain. (Voir ses lettres à M. Mortimer, dans le Figaro du 20 au 28 juin dernier, à propos de sa Papillonne.) Il n'estime pas, et je l'approuve, qu'une adaptation, non plus qu'une traduction anglaise, soit un loyer suffisamment flatteur pour sa gloire. Sardou est un des plus ardents et des plus habiles défenseurs de nos droits à l'étranger ; il vient même de vendre son Odette à M. Mayer, à beaux deniers comptants, pour s'assurer contre tout ingénieux adaptateur de Londres ou de New-York, je l'en approuve toujours... Et lorsque j'aurai ajouté que, vice-président de la Société des Auteurs dramatiques, il élabore tout justement, à cette heure, des traités internationaux, j'aurai tout dit sur l'entière conformité de ses appréciations et des miennes à ce sujet.
Mais c'est précisément à propos de ces traités que j'en arrive à cette grande et très brûlante question que j'ai déjà posée dans mes lettres. A savoir : « Où commence et où s'arrête le droit de reve,ndication d'un auteur sur un sujet déjà traité par lui? »
Plus la question est délicate, plus il est, pour tous.
d'intérêt absolu qu'elle soit décidée par nos pairs, s'ils veulent assurer l'intégrité de leurs traités. Sardou lui-même va se trouver là devant un terrible écueil. Et celaest si vrai, que je défie quiconque de prédire comment la Commission des auteurs va pouvoir s'en tirer, loi'sque, avec tout le respect que je lui dois, je vais comparaître devant elle,'en lui disant : — Madame^ veuillez considérer, je vous en conjure, que, de l'arrêt que vous allez rendre, va dépendre, à tout jamais, Tavenir de toute votre célèbre littérature, cette fleur ailée de notre imagination gauloise, qui alimente tous les- théâtres d'EuropC; et dont l'étranger se grise comme du bouquet de nos vins.
— Jusqu'à ce jour, nous nous consolions par un joli refrain : « Ils n'en ont pas, en Angleterre ! » chantions-nous, orgueilleux. Demain , peut-être nos chants auront cessé, de par la décision qu'il vous faut prendre...
Là-dessus, sans nul doute, la Commission se récriera ; mais du ton persuasif et doux de tout honnête prophète: — Ne vous emportez pas, ma mie, ajouterai-je et, je vous en prie, veuillez examiner ce cas. — Le sieur ^ortimer, le célèbre ami de Sardou, et qui le guette, va, sur l'heure, et il fera encorç preuve de bon goût, se mettre à tra-
duire Odette^ en y adaptant deux 014 trois ta*» bleaux de gigues anglaises, au besoin dansées par des nègres, pour égayer trois actes; après quoi, il abordera les trois scènes de drame de la fin, et il aura un immense succès de gloirç et d'argent. Immédiatement, interviendra M. Mayer, rheureux possesseur d'Odette^ et vous interviendrez vous-même, traités en main : — By Jove l s'écriera M. Mortimer, chère Madame, d'où sortez-vous?... Et, s'emparant mot à mot du langage deSardou, admis peut-être déjà par vous ; — Mais, reprendra-t-il, j'ai exposé tout uniment une bonne et brave séparation britannique... Même point de départ, même action, même dénouement, c'est vraîl.. Mais ce n'est là qu'une conséquence forcée du sujet. Ce ne sont ni les mêmes lieux, ni les mêmes personnages, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes danses... — Il y a bien ces trois scènes, terminant l'action, qui, à elles seules, constituent toute la pièce... Mais vous avez déjà décidé cette question en faveur de votre vice-président luimême, contre M. Mario Uchard. . . Donc, si vous le voulez bien, n'en parlons plus, car je suis fort occupé de trois autres actes que je prépare, pour encadrer la nouvelle œuvre que doit faire M. Sardou, mon ami, à la saison prochaine I
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Il s'agit de savoir ce que la Commissioii des Auteurs répondra à cet auteur fort avisé. Car, enfin, quoi?... Il n'y aura là lion plus qu'une rencontre.
Mario Ughard.
Dans le Figaro du lendemain 14 décembre, mon éminent confrère fit insérer la très spirituelle lettre ci-jointe:
la décembre 1881.
Mon cher Magnard,
Vous avez publié hier une longue letjtre de Mario Uchard. Ma réponse sera plus courte. — Je Tai invité, depuis trois semaines, à produire sa réclamation devant la Commission des Auteurs et Compositeurs dramatiques : Il aime mieux s'adresser à la Presse et faire appel à l'opinion publique. -^ Soit ! — Puisque le public est pris pour arbitre^ qu'il tranche seul )a question. On joue Odette, la Fiammina est imprimée. Il est donc permis à tout le monde de les comparer et de constate^ que, par les* caractères, les milieux, Faction, les situatioQS, et spécialement les trois scènes principales que vise M. Uchard, les deux pièces difièr rent du tout au tout. — Cela fera vendre quelques exemplaires de la Fiammina et, entre nous, je croîs
bien que c'est tout ce que souhaite mon ami Mario.
Cordialités, ^