V.ïl
Me trouvant, il y a quelque temps, dans un salon parisien, feus Voccasion d'y rencontrer une femme dont le nom fut retentissant, aux Tuileries, vers la fin du règne de Napoléon III, et dont la personnalité, légèrement esquissée dans mes ouvrages sur le Second Empire, avait toujours éveillé enmoi une très réelle curiosité.
Je m'informai, à son sujet, et j'appris qu après avoir été emportée par la tourmente, en 1810, qu'après avoir fui à V étranger, elle était revenue en France, au lendemain de
la guerre, et avait fixé sa résidence à Paris.
Je savais que cette femme avait joué, naguère, un rôle auprès de Napoléon III, était entrée dans son intimité, et je m'attachai, Vayant vue et lui ayant été j^résenté, à recueillir, sur son individualité, des renseignements précis et favorables à la narration de Vaventure qui Vavait mise en évidence.
Cest cette aventure que je vais conter., dans les pages qui vont suivre. Elle nest point banale et renferme tout Vintérêt du plus dramatique des romans. La femnne dont je parle a bien voulu m'aider, dans sa reconstitution, et me faire bénéficier de souvenirs sans lesquels il m'eût été impossible d'écrire ce livre.
Cette femme que je désignerai par ce nom — lady Stuart — de même âge, à peu près, que l'impératrice Eugénie dont elle
fut laynvale, ayant comme elle, aujourd'hui, des cheveux blancs, eut jadis tous les privilèges d'une beauté et d'une situation enviéesy mais souffrit cruellement.
C'est le cri de sa peine — faite d'orgueil^ d'amour et de maternité — qui va retentir ici,
P. DE r.
Aux Tuileries.
En 1866, après Sadowa, lorsque l'empereur Napoléon III constata son impuissance à imposer une contrainte aux ambitions de la P^'usse, l'impassibilité qui le caractérisait et qui immobilisait ordinairement son visage, parut l'abandonner, et il ne put cachera tous l'anxiété qui le tourmentait. »
La Cour, depuis de longs jours, appartenait
aux brouillons et aux frivoles qui composaient le cortège habituel de Pimpératrice Eugénie, et les hommes ainsi que les femmes qui prenaient conseil de la souveraine, feignirent de ne point s'apercevoir de l'attitude de l'Empereur, dans la crainte d'être obligés d'interrompre Tordre accoutumé de leurs plaisirs.
Cependant, en dépit de la joie systématique organisée à la Cour, l'amertume qui emplissait Tâme de Napoléon III était trop visible, pour être niée ou pour ne pas être respectée, et il y eut, parmi les courtisans peu sensibles aux intérêts du pays, peu animés du désir de s'occuper des orages politiques qui montaient, là-bas, vers les frontières, comme de la stupeur, comme une sorte de mauvaise humeur mêlée d'appréhension.
Dans rincertitude des moments difficiles qui se présentaient, d'aucuns se firent circonspects, prudents, et attendirent, en une réserve de bon ton, que le souverain permît qu*on fût de nouveau tout à la joie, ou que
les circonstances leur fournissent un prétexte hg-bile à se composer une attitude. Mais d'autres, moins hypocrites ou plus absolus dans la satisfaction de leurs instincts, déplorèrent hautement la désolation qui entrait au château, crièrent très fort qu'on avait tort d'écouter les porteurs de funèbres présages, et dans une brutalité non exempte, même, de pittoresque égoïsme, n'hésitèrent pas à déclarer que le « patron, » décidément, devenait « embêtant » avec ses idées noires.
Ces hommes et ces femmes qui devaient se retrouver, coalisés, en 1870, dans une même volonté de guerre contre la Prusse, préludaient alors, inconscients, à la ruine du pays comme à la leur propre. Le « patron » les em- <( bêtait, » en ce temps, comme il devait les em - « bêter, » plus tard, lorsqu'il essaya de s'opposer à la funeste campagne qu'on préparait.
Ils furent les plus forts, les plus impérieux, en 1866, comme ils furent les plus impérieux et les pli^s forts, en 1870, et ils réussirent à
persuader à l'entourage aimable des souverains, que les périls entrevus étaient imaginaires, que le recueillement, que la tristesse de TEmpereur n'avaient rien de sérieux, qu'il était politique même, devant la gravité soudaine de l'Europe, de se montrer insouciant et amusé.
On pratiqua, donc, l'insouciance, on se montra fermement amusé, aux Tuileries, après Sadov^a, et le train coutumier des fêtes y reprit toute son action.
On marchait, d'ailleurs, alors, vers l'Exposition universelle qui devait avoir lieu en 1867, et l'on voulait que cette Exposition eût un éclat particulier, fût comme l'apothéose de la Cour impériale.
Dès lors, toute entrave au plaisir étant écartée, les hommes se firent à nouveau galants ou spirituels^ selon leurs moyens, beaux danseurs et superbes amoureux ; les femmes remirent au vent les convoitises qu'elles avaient, un instant, dissimulées^ et se pressé-
rent davantage sur les pas du souverain ou sur ceux de ses familiers les plus importants.
On s'étonna bien un peu, dans certains groupes qualifiés austères et raillés comme tels, que M"'® de Metternich, ambassadrice d'Autriche, continuât de se réjouir et parût porter, avec quelque désinvolture cynique, le deuil de sa patrie vaincue. Mais des esprits indulgents mirent au compte de ses nerfs et de son affection pour l'Impératrice, son apparente indifférence ; et, comme Tlmpératrice eût renoncé malaisément à ses plaisirs, comme le jeu du Chat et de la Souris semblait mieux lui agréer que les récriminations, on excusa l'ambassadrice de se soumettre aux fantaisies de son impériale amie. Les larmes de M. de Metternich suffisaient, d'ailleurs, et sans doute amplement, alors, à la défaite de TAutriche, et Celle qu'il aimait d'un amour malheureux, en feignant de les ignorer, commandait à tous de ne les point voir.
En ce temps, c'est-à-dire vers la fin de Tannée 1866, des fêtes eurent lieu aux Tuileries, et ce fut en Tune d'elles que lady Stuart — c'est le nom par lequel je désignerai Ja personne dont il va être conté l'aventure en ces pages — parut, pour la première fois, à la Cour.
Lady Stuart, que l'on baptisa vite, au château, de cette appellation plus familière et plus gracieuse — la comtesse Ellen — lady Stuart avait quitté, déjà, son pays, PAngleterre, lorsqu'elle vint s'établir à Paris.
Elle n'avait point, alors, à proprement parler, d'histoire ; cependant, à côté de la notoriété que lui avaient valu sa beauté et son faste, à Londres — notoriété que possède toute grande mondaine — une sorte de mystère était en sa vie, et ce mystère, imparfaitement deviné, mal interprété même, la faisait attrayante davantage aux yeux des habitués des Tuileries, ainsi qu'à ceux de la société aristocratique de cette époque.
Des médisants ou des calomniateurs avaient essayé de faire naître une légende, autour d'elle, en la montrant comme une femme déclassée fuyant un monde réfractaire à ses charmes, comme aussi une aventurière de haute marque soudainement jetée sur la terre parisienne et dans les salons impériaux, pour le plus grand profit du gouvernement britannique. Mais on n'élevait que timidement ces propos. Lady Stuart, en effet, était trop bien apparentée pour qu'on osât prêter un audacieux crédit aux racontars dont elle était l'objet ; elle était trop bien vue, en outre, à l'ambassade d'Angleterre, pour que Ton développât, sans réserve, le rôle politique qu'on la soupçonnait d'avoir accepté.
Il n'y a jamais de fumée sans feu, dit un proverbe. Ce proverbe aurait pu s'appliquer à lady Stuart, pourtant, et si les amateurs de cancans ou d'intrigues n'étaient point entièrement dans la vérité des faits en parlant d'elle, ils possédaient comme des
indices susceptibles de mener à cette vérité.
Grande, élancée, très brune et fort belle, remarquable surtout par la splendeur de ses épaules et de ses bras qui, selon l'expression d'un admirateur, d'un amoureux peut-être, avaient dû lui être donnés par le diable, elle était entrée aux Tuileries ainsi qu'une merveilleuse apparition dans une féerie, et avait provoqué, dès sa venue, un enthousiasme sincère parmi les courtisans.
Parlant le français avec une réelle pureté de diction, presque sans accent particulier, elle s'était aussitôt élevée au-dessus de la cohue féminine exotique qui encombrait les salons de Tlmpératrice, et elle avait pris rang à côté des femmes de la Cour le plus en vedette.
En s'installant à Paris, presque modestement, elle ne sembla pas trop regretter les magnificences de son existence londonienne et porta, très dignement, ce que Ton appelait tout bas sa ruine, ce que Ton n'osa jamais nommer sa déchéance.
Son passé, imparfaitement su, était simple.
Mariée, ayant uni sa beauté et sa naissance — elle descendait presque directement des derniers rois d'Irlande — à l'une des plus considérables personnalités aristocratiques de l'Angleterre, à lord Stuart, elle n'avait . pas été heureuse en ménage.
Très autoritaire, elle s'était heurtée à l'autoritarisme absolu de son mari et, après quelques années de vie commune, sans la consolation suprême et souvent rédemptrice d'un enfant, elle s'en était éloignée, ne se retrouvant auprès de lui que pour obéir aux convenances sociales, si impérieuses chez les Anglais.
L'existence ingrate qui lui était ainsi faite semblait ne point devoir changer sensiblement, lorsqu'un accident la métamorphosa complètement.
Lord Stuart, un matin, fut trouvé mort dans son lit. Comme, la veille, il s'était couché •en très excellente santé, comme jamais il
n'avait éprouvé de troubles cardiaques ou cérébraux, comme, principalement, les médecins appelés, en cette circonstance, ne savaient à quelle cause attribuer sa mort, on s'étonna, on murmura ; et si Ton évita le scandale de suspicions trop bruyantes autour de la jeune femme qui paraissait n'être aucunement chagrinée par la perte de son mari, on créa contre elle un mystère qui ne devait plus la quitter — ce mystère qui, à Paris, devait exciter toutes les malignités.
Lady Stuart ne s'était pas inquiétée, d'ailleurs, de l'attitude de la société à son égard, après la mort de son mari.
Elle avait exigé qu'on fît l'autopsie du défunt et, comme les recherches hostiles de la science étaient demeurées vaines, elle avait fait tête^ résolument, aux menaces qui l'enveloppaient.
Si on l'en croit, lord Stuart avait eu une fin très explicable et se rattachant à un ordre de choses fort intimes. Violemment épris de
sa femme — de sa beauté physique, à l'exclusion de toute affinité morale — chaque fois qu'il se rencontrait avec elle, il redevenait son mari. Dans l'espérance d'une maternité qui lui était sans cesse refusée, lady Stuart se soumettait aux volontés de son époux, acceptait ses caresses docilement. Or, dans la soirée qui avait précédé sa mort, il s'était montré avec elle plus galant peut-être que ne le permettait son âge — cinquante-cinq ans environ ; — comme s'il eût eu le pressentiment qu'il ne la posséderait jamais plus, qu'il Taimait pour la dernière fois, il s'était épuisé à la chérir et, lorsqu'elle Tavait abandonné, il était défaillant.
Etait-il mort d'amour, ou bien, dans ce têteà-tête suprême entre la femme et Fépoux, un crime s'était-il accompli — Tun de ces crimes sans nom, sans étiquette — quelque anonyme assassinat avait-il eu lieu ?
Il serait téméraire d'émettre une opinion à ce propos, et il est sage, il est juste même
peut-être d'accueillir, sans arrière-pensée, la version de la jeune femme.
Libre, désormais, lady Stuart ne fut pas longue à organiser la nouvelle existence que lui procuraient son veuvage et son ardente indépendance.
Elle liquida sa situation, réalisa la fortune qui lui appartenait et voyagea.
Quand elle revint à Londres, les soupçons qui l'avaient atteinte, s'étaient calmés. Elle se fit audacieuse; elle se présenta dans quelquesunes des maisons qui, naguère, s'ouvraient toutes grandes devant sa puissance et sa beauté, et, comme après une rapide surprise, on la reçut ainsi qu'autrefois, ce fut autour d'elle, et pour elle, l'histoire modernisée des moutons de Panurge. On parut oublier le mystère indéchiffrable de la mort de lord Stuart et on lui rendit hommage.
Elle eût pu, alors, profiter de la posture qu'elle avait su prendre ou que le hasard des choses lui avait faite, pour remonter, à Lon-
dres, sa maison, et pour y revivre sa vie d'anlan. Mais tel n'était pas son dessein. Ayant obtenu de la société anglaise — de la société qui était sienne — comme une justification, comme une réhabilitation, elle ne s'attarda point en son pays et annonça, bientôt, qu'elle avait résolu de fixer sa résidence en France, à Paris.
Ce fut vers le mois de septembre de Tannée 1866 — de cette année si féconde en événements dramatiques, en lugubres présages — que lady Stuart vint habiter un délicieux hôtel, aux Champs-Elysées.
La plupart de ceux qui, alors, furent témoins de son établissement, ne virent, en sa venue, que la venue d'une femme élégante et libre auprès de laquelle il serait agréable de sourire ; ne virent, en elle, qu'une coquette éprise du mouvement parisien. Les propos, même, qui la présentèrent comme un agent politique, ne rencontrèrent que de rares écouteurs, et l'on haussa les épaules devant
l'attitude inquiétante qui lui était ainsi prêtée.
Nul ne pouvait, en vérité, connaître la raison à laquelle obéissait lady Stuart en prenant place dans le monde parisien, et ni ceux qui affectaient, dans leur ignorance, de la considérer comme une femme simplement désireuse de plaisirs, ni ceux qui lui supposaient un rôle de traîtresse, n'étaient bien renseignés.
Le premier soin de la jeune femme, après être entrée en sa nouvelle demeure, fut de s'adresser à l'ambassadeur d'Angleterre pour qu'il lui préparât son admission aux Tuileries — non une admission banale et facile à obtenir, dont on était prodigue pour les réceptions solennelles, deux ou trois fois Tan, mais une admission personnelle, spécialisée, et marquée d'un inoubliable souvenir.
En agissant ainsi, lady Stuart avait un but, suivait la ligne d'un plan qu'elle s'était tracé.
Très ambitieuse, très altière, avide de do-
mination, d'hommages indiscutés, lorsqu'elle avait épousé lord Stuart, elle avait espéré qu'à la faveur de la haute situation que lui procurait son mariage, elle brillerait au premier rang des femmes de Taristocratie anglaise. Cette espérance avait été réahsée en partie ; mais ce qu'elle aimait, par-dessus tout, ce qu'elle souhaitait passionnément : commander aux autres autant dans la puissance de sa beauté, que dans la souveraineté d'une autorité sociale réelle — lui avait été refusé. Elle eût voulu que son mari occupât l'une des grandes charges de l'Etat, elle eût voulu être la compagne redoutée et jalousée d'un homme politique. Or, le noble lord s'était obstiné, malgré ses prières, malgré ses reproches, à se tenir éloigné de toute fonction officielle, de toute influence publique, dans les affaires de son pays, et elle avait conçu, dans cette désorientation de ses projets, une cruelle déception. En venant à Paris, elle avait décidé de re-
faire sa vie et de la refaire sur les bases que, jadis, elle avait, dans le secret de son âme, posées.
On ne peut dire qu'un dessein nettement arrêté la guidait ; on ne peut affirmer qu'un choix particulier déterminait sa conduite. Mais elle était belle, mais elle était riche, mais elle était intelligente et, dans le courant de mer qui portait, en cette époque, tant d'hommes illustres, craints et enviés, vers des destinées inconnues, elle pensait qu'il se trouverait bien un flot qui jetterait, à ses pieds, celui qu'elle séduirait et qui la satisferait dans l'édification superbe de ses désirs, de ses convoitises — dans ce qui, jusqu'alors, n'avait été que sa chimère.
Elle dédaignait de n'être qu'une femme élégante dont on parlerait un jour, une semaine, et qui s'efî'acerait bien vite dans cette brume parisienne en laquelle tant de jolies femmes, tant de silhouettes charmantes d'amoureuses ou d'impassibles — brunes ou
blondes — s'enfoncent, comme un défilé éternel et monotone d'ombres éphémères, sur un transparent.
Elle n'avait pas la pensée d'être une femme politique au service de son pays, l'une de ces personnalités équivoques dont on ne s'approche qu'avec prudence, dont on redoute le baiser même comme un mal honteux.
Elle voulait être elle — elle, simplement, mais absolument. Elle voulait être l'amie — épouse ou maîtresse, elle n'aurait su dire — d'un homme qui aurait assez de force morale et de gloire pour la poser, devant le monde — dans la régularité ou dans l'irrégularité des choses — ainsi qu'une femme jalousée dont on craint la haine, dont on recherche la sympathie.
Et, dans la conception de son rêve, elle ne se demandait pas si les affections, si les passions les mieux édifiées, sont durables et n'entraînent pas, en leur affaiblissement tôt venu, les promesses radieuses des heures qui les
ont VU naître — ne sont pas suivies, fatalement, de la déroute des plus profonds et des plus vraisemblables espoirs. Elle avait un but, ne voyait que ce but et souriait à sa beauté, immuablement, toute enfiévrée de confiance, dans l'attente de l'occasion favorable qui mettrait le renouveau dans sa vie, qui animerait sa pensée, paralysée une fois déjà, là-bas, sous le morne ciel londonien.
Lady Stuart, évidemment, se présentait dans tout l'aspect physique et moral d'une aventurière. Mais, chez elle, ce caractère d'aventurière n'avait rien de choquant, n'était pas exempt même de quelque grandeur.
Quoiqu'égoïste, comme toutes les natures d'élite, elle ne songeait point au mal, cependant ; la jouissance d'orgueil même qu'elle souhaitait, n'avait rien d'illicite et comme elle la reportait toute à elle, sans la préoccupation d'autrui, il serait d'une doctrine un peu trop puritaine de l'incriminer dans ses desseins.
L'époque en laquelle apparaissait lady Stuart — nouvelle et scintillante étoile dans le firmament des séductions parisiennes et impériales — était propice à son rêve.
Il semblait, alors, en effet, qu'une femme intelligente, jeune, jolie, n'eût qu'à vouloir être aimée pour être aussitôt devinée et obéie, n'eût qu'à désigner un homme, parmi tous les hommes qui s'agitaient, en un vertige de joie et d'inconscience, aux pieds du trône, pour que cet homme se traînât à ses genoux.
Paris et la Cour, pour celles qui ne demandaient que des baisers et qui n'avaient que des baisers à offrir, étaient pleins de jeunes fous, charmants et charmeurs, qui passaient dans la vie élégante et amoureuse, comme une belle en son cabinet de toilette, avec le seul souci de la parade quotidienne.
Tandis que, dans Paris, c'était une orgie suprême d'assouvissements sensuels, c'était, à la Cour, comme le rite païen du Plaisir
déifié, comme l'excitation raffinée et audacieuse de subtils et impérieux désirs.
L'Impératrice, tout en demeurant insensible, muette dans sa chair et dans son âme, devant cette manifestation ininterrompue et troublante des appétits masculins, tout en encourageant et en désespérant, à la fois, ceux qui avaient l'infortune de Taimer, dominait ce tumulte des corps et des âmes, et comme Tidôle antique, impassible devant Tamas des victimes offertes à son culte, couvrait, de toute la paix inquiétante de son sourire, la misère intime de ceux qui manquaient de souffle, en cette chasse d'amour, la vanité hautaine de ceux qui, superbes, triomphaient.
Toute femme, presque, mise en contact avec cette cohue, était marquée d'avance pour la chute, était perdue, ne s'appartenait plus. Un air ambiant spécial existait, alors, aux Tuileries. Des observateurs pathologiques rapportent qu'un être sain de corps et d'esprit, placé dans un milieu particulier, en re-
gard de spectacles inaccoutumés et obsédants, peut — et souvent doit infailliblement — subir l'influence du milieu en lequel il se trouve — des spectacles qui lui sont présentés. Ces observateurs affirment, par exem.ple, qu'un homme parfaitement raisonnable peut et doit même devenir fou si on l'oblige à vivre dans la compagnie de fous. Ce phénomène physiologique et psychologique se produisait aux Tuileries, en ce qui concerne les femmes qui s'y rendaient habituellement. Sous les désirs, à peine dissimulés, des hommes, dans l'atmosphère de fièvre sensuelle qui emplissait le château, qui les enveloppait, qui les grisait dans leurs pauvres petites âmes frivoles comme dans l'intimité violentée, presque, de leur chair, elles n'avaient plus de résistance, elles n''avaient plus de force pour une défense sérieuse ; l'instinct de pudeur qui est si puissant chez la femme, même déchue irrémédiablement, cependant, les abandonnait et, dans rinconscience immédiate, parfois, de l'acte
qu'elles s'engageaient à accomplir, dans l'inconscience d'un aveu , dans Finconscience surtout du regret qui succéderait peut-être à leur soumission — elles se livraient.
Il y eut, certainement, aux Tuileries — je veux le répéter encore — des femmes qui demeurèrent irréprochables, qui ne s'émurent pas devant les convoitises de ceux qui sollicitaient leurs faveurs, comme il y a, malgré les assertions des savants, des êtres qui, vivant avec les fous, restent sensés ; juais ces femmes pourraient se compter et ne furent pas, en réalité, de celles que Ton nomma justement, « les Femmes des Tuileries. »
Lady Stuart — la comtesse EUen — en paraissant à la Cour, se trouva naturellement aux prises avec les beaux don Juan qui y tenaient l'emploi d'infatigables amoureux. Mais elle était d'une essence différente de celle qui caractérisait les femmes qu'elle allait connaître, et elle sut être sourde à tout appel, elle sut se garantir de tout contact suspect.
Le destin devait porter son intrigue plus haut que toutes les banales intrigues qui naissaient et qui mouraient chaque jour, au château, et lui être plus cruel aussi qu'à celles qui n'eurent à pleurer que sur le peu de durée d'un baiser.
En se faisant ouvrir la porte des Tuileries, elle était résolue à négliger l'élément exclusivement mondain, du côté des hommes, élément fort en honneur dans l'entourage de rimpératrice.
Elle savait qu'auprès des hommes déplaisirs et d'élégances, il existait d'autres hommes non moins séduisants, mais que particularisait mieux et plus noblement, la préoccupation intellectuelle d'un avenir à assurer, d'un pouvoir à atteindre, d'une autorité à* exercer. Elle savait que ces hommes se tenaient dans l'ombre de l'Empereur et c'est vers eux qu'elle décida de diriger son regard.
Le monde ministériel et le monde diplomatique offraient, alors, un assemblage de per-