Z^ UN DRAME AUX TUILERIES
sonnalités de choix, presque toutes en vedette, presque toutes se profilant dans un relief important et saisissant.
Il importait peu à lady Stuart que celui qui lui rendrait intact, son rêve, son beau rêve d'antan, qui la ferait ce qu'elle souhaitait d'être — une victorieuse — fût français ou étranger.
Comme, jadis, l'Impératrice — cette Impératrice dont chaque désir était, aujourd'hui, satisfait — elle voulait laisser loin, derrière elle, dans ijne rancune contre le sort maladroit, jusqu'à présent, les vulgarités, même luxueuses, de l'existence, pour se hausser audessus des autres femmes, pour les dominer de toute la puissance de son charme et de son esprit.
Comme Tlmpératrice, encore, elle s'apprêtait à la lutte, dans un sourire, attendant tout des circonstances et ne s'inquiétant pas de savoir si le sorcier qui la tirerait de son obscurité relative, serait jeune ou vieux, se-
rait ambassadeur ou ministre, prince ou roi — pourvu que ce sorcier se montrât et lui fît boire le breuvage enchanté qui la transfigurerait.
La morale de lady Stuart n'était pas, certainement, conforme à celle qui dirige ou semble diriger l'humble et naïve humanité. Mais, dans sa brutale expression de franchise, mais se développant au milieu d'une Cour peu inspirée par les principes d'austérité que Ton impose à la foule — à l'honnête foule qui écoute sans entendre, qui regarde sans voir, toujours étonnée devant les choses dramatiques ou compliquées de la vie — cette morale n'était point sans excuse et ne demeure pas sans logique.
Ce fut, donc, en une fête de l'hiver de Tannée 1866, que lady Stuart, au bras de l'ambassadeur d'Angleterre, franchit le seuil des Tuileries.
Elle y apparut merveilleusement belle et
elle y fit sensation. Grâce à elle, les familiers du palais purent se croire revenus aux temps émouvants où M"'^ la comtesse de Castiglione posait sa sculpturale beauté devant celle, non moins pure, de l'Impératrice, et passait au travers des courtisans troublés, dans une attitude de hautain et décisif triomphe.
La plupart des femmes — un flatteur dirait toutes les femmes — qui firent partie de l'entourage habituel de l'Impératrice, étaient jolies, mais deux d'entre elles, surtout, la comtesse de Castiglione et lady Stuart, obtinrent la consécration officielle de leur splendeur physique.
On sait que pour voir M™^ la comtesse de Castiglione, lorsqu'elle traversait les salons, on oubliait toute étiquette, on se pressait, on se bousculait, on montait sur les bancs drapés de velours rouge rehaussé d'or qui étaient rangés le long des murailles, on formait la haie, devant elle, comme devant une reine.
Le même enthousiasme, la même curiosité, le même murmure d'admiration accueillirent lady Stuart — vite dénommée si gentiment la comtesse Ellen — lorsqu'elle se montra à la Cour, dans le prestige décoratif de celui qui la présentait.
Il y eut une telle poussée vers elle quand elle s'avança, appuyée sur son guide, vers le salon où se tenaient l'Empereur et Flmpératrice, que l'ambassadeur dut s'arrêter et attendre qu'on lui permît de continuer sa marche.
En face de cet engouement subit, de la sensationnelle apparition de la jeune femme, il eut un sourire et se penchant vers elle, il lui dit, en anglais :
— On est, ici, habitué à la beauté, et pourtant, madame, vous le voyez, on s'étonne devant la beauté.
Les hommes, devant cette femme nouvelle qui était offerte à leurs désirs, ressentirent comme un grand frisson de volupté, en leur
âme et en leur chair. Les plus renommés pour leur galanterie, pour Taisance de leurs bonnes fortunes, se mirent en arrêt sur elle, comme le chien sur le gibier.
Quant aux femmes, une inquiétude les saisit, à la vue de la jolie Anglaise, et aussi un instinct de préservation les dressa contre elle, dès la première heure de sa venue. Elles devinèrent que cette nouvelle compagne était de la race des conquérantes et qu'elle voudrait sa part — sa large part de joie dans la joie qui leur était quotidiennement prodiguée. Jalouses, elles dissimulèrent à peine, sous des dehors de correction mondaine, leur jalousie, et elles la reçurent dans la froideur de rivales prêtes au combat.
Cependant, la présentation de lady Stuart, à rEmpereur et à l'Impératrice, s'était accomplie avec trop de bonheur, avait été accompagnée de trop de grâces, pour que l'on boudât ouvertement la jeune femme, et comme ^|me 1^ duchesse de Bassano, dame d'honneur
de la souveraine, à laquelle succéda M""^ la comtesse Walewska, quelque temps plus tard, lui adressa des paroles aimables dont elle était avare, on comprit que le mieux peutêtre était d'accepter franchement, en apparence, l'étoile neuve qui naissait au ciel des Tuileries, que le mieux aussi était de ne pas lui marchander une place à l'ombre du trône, place qu'elle paraissait, d'ailleurs, très capable de conquérir malgré toutes les mauvaises humeurs, malgré toutes les hostilités. Lady Stuart n'avait pas, en cette circonstance, la virginité des sentiments d'envie qui animaient les femmes de la Cour. Chaque fois qu'une personne, de mine agréable, tentait de forcer le cercle ordinaire de leurs intimités ou de leurs mondanités, elles la traitaient en ennemie, organisant contre elle de petites cabales de salon, des quarantaines vexatoires, créant des obstacles à ses débuts de familière. Si, alors, la femme ainsi accueillie était une timide ou une naïve, elle s'effarait, se dé-
courageait et renonçant à porter les tracas d'une notoriété trop illusoire ou trop difficile, elle se retirait, laissant le champ libre à ses adversaires. Mais, si celle qui se trouvait face à face avec toutes les petites vilenies qui se peuvent inventer, dans une réunion féminine préoccupée du souci farouche d'intérêts divers, était une audacieuse, une obstinée, une militante, elle ne tardait pas à imposer silence aux méchantes langues, à détruire les effets des coalitions et d'autant plus redoutée, alors, qu'elle s'était montrée brave devant l'attaque, elle prenait rang parmi celles qu'on ne discutait plus.
Il en devait être ainsi de lady Stuart et, à vrai dire, elle ne rencontra, au château, que peu de difficultés, dans l'établissement définitif de sa situation, car les femmes qui s'agitaient autour de l'Impératrice avaient compris vite qu'elle n'était pas de celles qu'on rebute, qu'on brise comme un fragile bibelot.
Les femmes, à quelque milieu qu'elles ap-
partiennent, sont pareilles à des collégiens rétifs à qui l'on donne un nouveau maître ou un nouveau camarade. Les collégiens tâtent — pour employer une expression consacrée — ce maître ou ce camarade, essaient sur lui et contre lui, quelques cruautés, quelques déplaisants procédés, faiblement dissimulés. Si la victime demeure passive, résignée, soumise, c'en est fait de sa sécurité. L'avenir lui réservera des tortures qui lui arracheront des cris et des larmes. Mais si le patient, ainsi mis à la question, se révolte et se révèle hardi lutteur, il mènera « par le bout du nez » la bande qui hurlait à ses talons.
Telles sont les femmes, dans leurs relations avec les hommes ou dans leur contact avec leurs sœurs. Elles craignent ou aiment qui les défie, qui les humilie, perdant même, dans leur amabilité forcée, le souvenir des heures féroces où elles se liguaient contre celui ou contre celle qui, désormais, les tient en tutelle.
C'était, aux Tuileries, le soir de la présentation de lady Sluart, l'une de ces fêtes délicieuses où tous les invités, choisis, mis à l'abri des promiscuités douteuses des grandes réceptions officielles, se connaissaient et se rapprochaient dans le charme ainsi que dans la communauté de goûts et de sentiments partagés.
^mes ^Q Metternich, de Pourtalès, de Galliffet, Drouyn de Lhuys, de Chasseloup- Laubat, Péreira, Bartholoni, de Persigny, et tant d'autres, formaient à l'Impératrice, radieuse et admirée, comme un cadre de fleurs vivantes, dans leurs toilettes légères et polychromes, dans la constellation des pierreries qui caressaient leurs chairs ou se jouaient en leurs cheveux.
Toute une pléiade d'hommes — mondains et politiques — papillonnaient près d'elles ou, diversement groupés, parcouraient les salons, en causant.
L'Empereur, dans la démarche balancée et
lourde qui lui était ordinaire, rêveur, la paupière tombante, mais au ras de laquelle filtrait, par intervalle, comme une lueur énigmatique, s'étirant la moustache, allait et venait au travers de la foule, s'arrêtant parfois près d'un groupe, jetant une parole à un familier, souriant à quelque femme soudainement confuse de se trouver devant lui, toute frémissante encore, parfois, au souvenir non lointain d'une intimité longtemps souhaitée, vite écoulée, sans lendemain.
Les hommes, dans leurs habits noirs à la française, serrant sous le bras le chapeau bicorne de feutre, à longs poils, largement galonné de soie noire, Tépée de cour au côté, en culottes courtes, les pieds chaussés de souliers à boucles d'argent — les hommes dans le costume porté également par Napoléon III qui ne revêtait l'uniforme de général de division que pour les grandes réceptions où le commerce, l'industrie, la finance étaient admis à la Cour — mettaient, dans les salons,
la note sombre et monotone d'une banale élégance. Mais cette note était corrigée par l'éclat, par la splendeur fantasmagorique des tenues militaires et de celles des officiers ainsi que des chambellans des Tuileries.
Le costume des chambellans était, en vérité superbe. Il se composait de l'habit rouge à la française, brodé d'or, du gilet et de la culotte de satin blanc, des bas de soie également blancs, du chapeau bicorne à plumes blanches, de l'épée, pour la Maison de l'Empereur. Il différait seulement en l'habit, qui était bleu clair, pour la Maison de l'Impératrice.
Lady Stuart qui avait vu, pourtant, les magnificences de la Cour d'Angleterre, où dans les solennités, c'est la résurrection obligée de l'étiquette et des modes qui étaient en faveur au temps de Henri VIII, lady Stuart, soudainement placée en regard de la foule multicolore qui emplissait les Tuileries, de toute cette magie de parade, eut comme un éblouissement.
Ayant été invitée par l'Impératrice à prendre place dans son « cercle, » elle s'assit et se mêla à la conversation de la souveraine ainsi qu'à celle des femmes qui l'accompagnaient.
Cette conversation, selon la comtesse EUen, qui confirme ici, ce que j'ai déjà rapporté des causeries féminines des Tuileries, fut, ce soir-là, ce qu'elle était toujours — banale, ou animée, comme dans une montée subite de gaîté, par quelques anecdotes ou remarques légères — les anecdotes se rattachant toutes à des racontars de ville ou de boudoirs, les remarques concernant la partie masculine de l'assistance.
Lady Stuart occupait, depuis quelques instants, la place que l'Impératrice lui avait désignée, lorsque l'Empereur s'avança vers ce qu'on nommait « le coin des femmes, '» — plus irrévérencieusement « le sérail » ou « Talcôve » — et ayant adressé la parole à quelques-unes d'entre elles, se tourna vers la
nouvelle arrivée. Puis, du ton traînard et bas qu'on lui connaissait, il lui dit:
— Vous serait-il agréable, madame, de faire avec moi, le tour des salons ?
Et, dans un sourire, atténuant ce que cette locution mondaine et consacrée pouvait avoir d'un peu trivial dans sa bouche, il ajouta :
— C'est ainsi que Ton appelle, en France, la promenade d'un maître de maison, chez soi, ayant au bras une jolie femme. Il y a, chez nous, le tour des salons, le tour de valse le tour du lac —beaucoup de tours, en vérité.
Devant cette joie un peu vulgaire de TEmpereur, devant cet essai de médiocres calembours, les femmes qui écoutaient, eurent un. gentil rire approbatif.
Mais l'Impératrice qui observait son mari et qui semblait énervée, interrompit ce rire.
— Il y a, aussi, les méchants tours, sire^ fît-elle. L'Empereur les oublie.
Napoléon III regarda sa compagne, très calme, et répliqua : .
— Je ne les oublie pas. Mais je les passe, car ils ne sont point pour nous.
Et, gracieux, parlant aux femmes attentives, il ajouta :
— N'est-ce pas, mesdames ?
Ces phrases furent prononcées aimablement; mais celles qui n'ignoraient pas l'intimité difficile du ménage impérial, virent en elles comme les symptômes d'une querelle prochaine.
L'Impératrice, en effet, ne pouvait s'habituer à ce que son mari fût galant avec les familières des Tuileries, avec les nouvelles venues à la Cour, surtout, et des scènes terribles éclataient entre elle et l'Empereur, souvent, ayant pour cause une parole jetée par le souverain en quelque coquette oreille, au cours d'une soirée.
Lady Stuart, pourtant, s'était levée, sans paraître avoir compris le trouble qui tourmentait l'Impératrice, et ayant posé son bras sur celui de l'Empereur, elle s'avança, ra-
dieusement embellie par l'honneur qui lui était fait, par la surprise, par l'émotion qu'elle éprouvait de cet honneur, vers les invités qui, également étonnés de cet hommage peu commun rendu par Napoléon III à une femme, s'inclinaient sur son passage, devinant déjà une favorite dont ils pourraient utiliser la chance.
L'ambassadeur d'Angleterre et le duc de Persigny qui s'entretenaient, en ce moment, virent le couple glisser, majestueux, auprès d'eux.
M. de Persigny coupa net, alors, la phrase qui allait être prononcée et, le sourcil froncé, regardant bien en face son interlocuteur, il lui dit en désignant sa protégée :
— Mes compliments, mylord, vous avez ou plutôt on vous procure tous les succès, ce soir.
Le diplomate qui connaissait la brusquerie de M. de Persigny, sourit simplement et, sans relever l'accentuation particulière qu'avait mise le duc sur le pronom orij répliqua :
— Je vous assure, monsieur le duc, que je ne les ai pas cherchés. Vous êtes trop méfiant et vous devriez songer, quelquefois, que notre vieille devise a du bon : — « Honni soit qui mal y pense. »
Tandis que ce dialogue avait lieu entre M. de Persigny et le noble lord, MM. de Metternich et Nigra qui ne se quittaient plus, qui redoublaient de prévenances l'un pour l'autre, depuis Sadowa, devisaient en suivant de l'œil les silhouettes de TEmpereur et de lady Stuart.
Tout à coup, M. de Metternich eut un murmure :
— Cette femme est étrange, fît-il, à mivoix.
— Non, observa M. Nigra, elle est simplement femme et fait son métier de femme. Elle le fait bien, voilà tout.
— Comment, vous croyez... ?
— Je ne crois rien. Mais voulez-vous que je vous conte un apologue ?
— Dites.
— Vous n'ignorez pas qu'une superstition populaire veut que Ton fasse un vœu lorsque passe, dans la nuit, rapide et vite disparue, une étoile filante ? Eh bien, devant cette femme qui glisse devant nous , quel vœu feriez-vous ?
— Vous m'embarrassez.
— Je répondrai pour vous. Je ferais, moi, le vœu de ne Paimer jamais.
— C'est pour l'Empereur que vous dites cela?
— Oui et non. L'Empereur n'aime-t-il pas toutes les femmes ?
M. de Metternich eut un geste railleur.
— Ce n'est point à vous, Nigra, de lui faire ce reproche.
Dans les yeux de M. Nigra, alors, jaillit un éclair.
— Pardon, déclara-t-il, un peu nerveux, je ne les aime pas toutes, iiioi.
M. de Metternich qui, dans sa passion sté-
rile pour l'impératrice Eugénie, savait l'amour de la jeune souveraine pour son collègue et l'indifférence habile que celui-ci avait toujours opposée à cet amour, se mordit les lèvres et porta l'entretien sur un sujet moins scabreux.
Pendant que ces mots s'échangeaient, lady Stuart à qui, plus tard, l'ambassadeur d'Autriche fit connaître la conversation qu'il avait eue avec M. Nigra, continuait sa promenade, conduite par l'Empereur.
Napoléon III, peu causeur avec les hommes, s'animait au contact d'une jolie femme. Il fut, ce soir-là, très gracieux avec lady Stuart.
Marchant à pas très lents, il conversait avec elle et la laissait parler, heureux d'oublier les préoccupations que lui imposait son pouvoir, jouissant simplement de l'heure aimable qui lui était donnée.
L'Empereur aimant toutes les femmes, selon l'affirmation un peu sarcastique de M. Nigra, n'était pas difficile, assurément, à
séduire, et toute personne pourvue de quelque attrait, pouvait s'offrir la joie ou Torgueil — même éphémère — de le connaître intimement.
Lady Stuart, fort belle, avait la tâche aisée avec lui et si elle eût souhaité uniquement cette joie ou cet orgueil qui contentait tant d'autres femmes, son désir n'aurait pas tardé à devenir une réalité.
Mais l'Empereur éprouvait, en sa compagnie, un trouble, un charme qui n'avaient pas seulement les sens pour cause.
Napoléon III recherchait, habituellement, beaucoup plus le plaisir physique dans les tête-à-tête amoureux qu'on lui procurait, que la satisfaction de l'esprit. Cependant, il eut des liaisons durables qui ne reposèrent pas absolument sur une brutalité passionnelle. Il aima des femmes — en petit nombre, il est vrai — qui lui apportèrent d'autres séductions que celles de leur corps. M™* de Castiglione, M""*^ de Mercy-Argenteau, une ou deux
encore que je ne veux pas nommer, furent de celles-là. Intelligentes, elles firent, avec l'Empereur, non seulement commerce de baisers, mais d'intellectualité, et Ton peut dire que s'il s'attacha autant à elles, ce fut grâce à la somme très considérable d'esprit qu'elles surent mettre dans leurs rapports avec lui.
Il serait naturel de s'étonner que Napoléon III comptât si peu de femmes vraiment remarquables, cérébralement , parmi celles qu'il posséda et qu'il favorisa. Il lui était loisible, en effet, d'amener à lui quelque femme qui, intellectuellement, l'aurait compris.
Il semble que l'Empereur, loin de rechercher cette jouissance infinie. Fait écartée presque systématiquement de sa vie. Et la raison de cette abstraction est aisée à expliquer.
L'impératrice Eugénie, en lassant son mari par une intimité exempte de passion vraie, d'affection même, pleine de maussaderies ou
de colères, avait fait de lui, le féministe par excellence, un méfiant, un réfractaire en amour, un ennemi de tout épanchement, de toute communion directe de sa pensée avec celle d'une femme.
Déçu, dans son espérance conjugale, il avait été de la brune à la blonde, selon le caprice des heures, désireux de trouver, dans cette sorte d'anonymat de l'amour, l'apaisement de ses sens qui étaient impérieux, en même temps que l'oubli des blessures que lui avait faites et que ne cessait de lui faire sa compagne.
Il ne demandait, à la femme, que la douceur, que l'émoi de son sexe et ne voulait d'elle, rien de plus.
Pourtant, l'intellectuel qui était en lui, s'était laissé séduire, en trois ou quatre circonstances. De ces circonstances, étaient nées ses liaisons avec M"'^ de Castiglione, avec M"^' de Mercy-Argenteau — cette dernière presqu'à la veille de l'agonie de sa puissance — pour ne citer que ces exemples, et lady Stuart
devait, également, être l'une de celles qu'il redoutait tout en n'ayant pas la force de les repousser, lorsque dans l'imprévu de la vie, elles se présentaient à lui.
Sa conversation avec la comtesse Ellen, durant cette soirée, ne pouvait être que banale, que superficielle et elle fut ainsi.
Cependant, il l'avait interrogée, il avait su d'elle ce qu'il lui était agréable de savoir et comme elle l'avait intéressé, comme elle s'était montrée merveilleuse causeuse autant que délicieusement prenante, autant que savamment femme, ajouterais-je si je ne craignais d'être impertinent, lorsqu'il l'avait reconduite à sa place, il était conquis.
Sa dernière phrase, en la quittant, avait été insidieuse, avait été l'une de ces phrases pour laquelle tant de femmes se seraient damnées, s'il les leur avait adressées.
— Les Tuileries vous plaisent-elles, madame ? avait demandé l'Empereur à sa compagne.
— Beaucoup, sire, avait répondu la comtesse Ellen.
Et elle avait repris :
— L'Empereur ayant daigné m'y honorer de sa bienveillance, comment ne me plairaient-elles pas ?
Un pâle et énigmatique sourire — cet énigmatique et pâle sourire qui errait si souvent sur les lèvres du souverain — avait alars glissé sur la bouche de Napoléon III, et dans un geste amical, et dans un murmure, il avait conclu :
— En ce cas, madame, je compte vous y revoir.
Puis, dans sa marche tranquille et balancée, il s'était mêlé à quelques groupes disséminés dans les salons.
Si lady Stuart fut heureuse, alors, devant le succès qui Taccueillait, on n'aurait su le dire, car s'étant perdue dans le « cercle » des femmes qui entouraient l'Impératrice, elle demeura impénétrable.
Elle feignit même de ne pas remarquer les chuchotements, les regards qui semblaient la concerner et s'étant faite aimable pour tous et pour toutes, elle parut considérer comme une chose toute naturelle et sans conséquence, l'importance que le souverain avait prêtée à sa personnalité.
L'Impératrice même, si soupçonneuse, pourtant, devant son calme indifférent se rassura, lui rendit ses bonnes grâces et lorsque, la soirée étant terminée, l'ambassadeur d'Angleterre vint lui offrir son bras pour la reconduire, son triomphe était complet.
Comme elle s'éloignait, un familier résuma d'une phrase — marquée de la particulière philosophie que Ton professait à la Cour — la venue de la jeune femme, aux Tuileries, et la faveur dont elle avait été l'objet.
CHgnant significativement des yeux et se penchant vers l'oreille d'un ami, il dit, à mivoix, dans la liberté un peu cynique de langage qui était usitée au château :
— Une de plus, pour le «patron, «aujourd'hui; une de plus, pour nous autres, demain. C'est le moment de faire son jeu.
Celui à qui s'adressaient ces mots, eut un haussement d'épaules.
— Je crois que vous vous trompez, fit-il. J'ai observé cette femme. Elle sera pour le « patron, » sûrement, mais elle ne sera pour nul autre. Avec elle, le jeu me paraît tout fait. Déjà, mon cher, rien ne va plus.
Dans la cour des Tuileries, devant la façade donnant sur les jardins, les voitures des principaux personnages invités étaient alignées, et des cochers, ainsi que des valets de pied, étaient groupés autour d'énormes braseros qui flambaient et jetaient une lueur rougeâtre d'incendie, dans la nuit.
Lorsque lady Stuart parut et se dirigea vers la voiture de l'ambassadeur, toute sa beauté rayonnante en fut éclairée.
L'ambassadeur lui dit:
— Avez-vous été amusée, ce soir, madame?
La jeune femme eut un geste vague.
— Amusée.... non, mylord, répliqua-t-elle, mais intéressée.
Et elle se glissa en Tombre du coupé qui partit, dans le fracas de l'attelage impatient.
Une Favorite.
Lady Stuart, en répondant à l'ambassadeur d'Angleterre, qu'elle avait été simplement intéressée par ce qu'elle avait vu et entendu, aux Tuileries, avait été habile, car elle avait ainsi indiqué la volonté de ne point révéler l'état exact de sa pensée. Elle ne croyait pas utile, en effet, de faire étalage, alors, des sentiments qui la pouvaient animer, comme de sembler connaître ceux qu'elle avait inspirés.
Elle avait été plus qu'intéressée, en vérité, durant la soirée qu'elle avait passée au château, et si elle y était entrée incertaine et comme
livrée au courant brutal des choses, à la spontanéité d'un hasard, comme interrogative devant les circonstances qui allaient, plus ou moins rapidement, décider de sa fortune, elle en était sortie joyeuse, enfiévrée par toute l'espérance folle d'un rêve qui eût paru, à tant de femmes, irréalisable.
Dans le succès qui Tavait portée, presque vertigineusement, en avant de toutes les femmes qui, ce soir-là, étaient réunies autour des souverains, elle avait eu la conscience très nette de sa situation, et, de tous les hommes qui lui avaient souri, qui s'étaient inclinés devant elle, elle n'avait vu, elle n'avait voulu voir qu'un homme — TEmpereur. D'un bond prodigieux, son désir, son ambition, son orgueil s'étaient trouvés élevés sur un sommet d'où elle exigeait qu'ils ne descendissent pas.
L'Empereur lui était apparu tel qu'il était toujours, bon, gracieux, galant, quoiqu'un peu ténébreux. Il avait, pour elle, donné quelque
importance à son amabilité, et elle avait assez l'habitude d'une Cour pour ne pas ignorer qu'elle pouvait tout attendre, désormais, de cette marque spéciale de bienveillance.
L'Empereur ne lui avait pas déplu. Il savait être un charmeur, en certaines heures, et il avait tenté de la séduire. Cependant, l'impression qu'il lui avait fait éprouver ne la retenait que médiocrement; et dans le souvenir du tête-à-tête qu'elle avait eu avec lui, elle ne sentait, elle ne voulait sentir qu'une chose : c'est que Napoléon III l'aimerait, si elle l'autorisait, dans l'avenir, à l'aimer.
Là, pour elle, était la question importante : céderait-elle aux prières de l'Empereur et se ferait-elle, comme tant d'autres qui l'avaient précédée, sa maîtresse? '^■
Elle savait l'énorme facilité qui caractérisait les intrigues amoureuses, aux Tuileries. Elle savait que la plupart des femmes qui se donnaient au souverain, qui répondaient à son appel, étaient aussitôt délaissées que prises.
Elle s'indignait à la pensée d'être traitée ainsi qu'elles et, tout en s'affermissant dans la résolution de s'emparer de l'attention de Napoléon III, elle s'ingéniait à trouver le moyen de n'être pas seulement, pour lui, un dérivatif sensuel — une amusette sans lendemain.
Lady Stuart était fort intelligente, mais toute son intelligence semblait paralysée devant l'inconnu qui se dressait, soudain, en face d'elle, masquant l'au-delà de son espoir comme de son bonheur.
L'hésitation qui la troublait n'avait amené, d'ailleurs, aucun changement dans sa conduite apparente, dans la régularité de sa mondanité, et elle s'était remontrée aux Tuileries, depuis sa présentation, soit dans le cercle des femmes qui fréquentaient ordinairement le château, soit aux Lundis de l'Impératrice.
Napoléon III lui avait continué ses bons offices, et rien, dans la réserve étudiée qu'il témoignait en sa présence, ne paraissait
devoir mettre un terme à son impatience intime, lorsqu'une après-midi, étant chez elle et rêveuse, ennuyée peut-être, on vint l'avertir qu'un personnage qui avait refusé de dire son nom, demandait à lui parler.
Lady Stuart eut, un moment, l'idée de congédier celui qui venait ainsi l'importuner dans ses réflexions, dans son repos ; mais elle était morose, mais elle était nerveuse; elle ne vit, dans le visiteur, qu'un remède offert par le hasard au tourment de sa pensée, et elle commanda qu'on le fît entrer.
L'homme qui se présenta à elle, alors, avait l'aspect vague d'un magistrat. Assez vulgaire d'allures, quoique de tenue irréprochable, la boutonnière de sa redingote parée du ruban rouge, l'œil souriant et inquisiteur, comme mobilisé par une machinale ou instinctive habitude, il s'avança vers la jeune femme et, la saluant profondément, il se nomma. C'était M. Hyrvoix.
En entendant prononcer le nom très redouté
du chef de la police particulière de l'Empereur, lady Stuart eut un tressaillement involontaire qui n'échappa point au rusé fonctionnaire et dont il s'égaya même, car un sourire malicieux courut sur sa lèvre. L'inquiétude de la comtesse Ellen s'expliquait. Ayant fait sensation à la Cour, elle pouvait tout craindre, désormais, comme tout espérer. Elle pouvait craindre que sa beauté eût porté ombrage à rimpératrice, que son triomphe eût déplu à quelque puissant, que sa qualité d'étrangère même — d'étrangère un peu mystérieuse, affectant presque l'attitude d'une aventurière — eût été suspectée, et que J'une de ces raisons, que toutes ces raisons même, ne lui valussent la visite de M. Hyrvoix chargé de la prier, courtoisement, de quitter Paris.
Le policier devina cette appréhension et la dissipa vite. ^
— Rassurez-vous, madame, dit-il, en dépit de mon nom et de mes fonctions, je suis, aujourd'hui, un messager de paix et je ne
I viens porter aucun trouble en votre demeure.
— Soyez le bienvenu, alors, monsieur, répondit la jeune femme, en mettant une sorte de franchise brutale dans ses paroles, et veuillez me faire connaître le motif de votre
. présence chez moi.
r Avant de s'expliquer et de s'asseoir,
M. Hyrvoix fit rapidement, des yeux, le tour I de la pièce où 'il se trouvait. C'était un petit
salon que drapaient, sur toutes ses faces, des
tentures.
— Je vous demande pardon, madame, de retarder notre entretien, reprit-il; mais comme ce que j'ai à vous communiquer est fort délicat, doit être tenu secret, je désirerais être assuré que nulle oreille indiscrète ne peut être en mesure de m'écouter au travers de ces murs.
Lady Stuart, très intriguée, se leva, sortit et rentra, presque aussitôt, en fermant à clef les portes du salon.
— J'ai ordonné, fit-elle, qu'on ne me dérangeât sous aucun prétexte, et nous n'avons pas de surprises à craindre, puisque nous voilà enfermés comme deux amoureux.
M. Hyrvoix eut un geste qui marquait comiquement et respectueusement, à la fois, sa neutralité sentimentale, et se rapprochant de la jeune femme, pour ne pas être obligé d'élever la voix, il lui exposa la mission qui lui avait été confiée.
— C'est Sa Majesté l'Empereur qui m^'envoie vers vous, madame, commença-t-il.
Lady Stuart eut, comme malgré elle, un sursaut, et un éclair brilla en son regard.
— Sa Majesté?
— Oui, madame, affirma le policier qui remarqua encore la nervosité de son interlocutrice. Sa Majesté a bien voulu m'ordonner de vous faire savoir qu'Elle s'intéresse beaucoup à vous et qu'elle souhaiterait d'avoir, avec vous, une entrevue.
Et très adroit^ feignant de ne pas se douter
des intentions qui animaient l'Empereur, il ajouta :
— Vous appartenez, madame, à la haute société anglaise. Vous avez connu, au temps où vous habitiez Londres, un grand nombre de personnages politiques. Je crois que Sa Majesté serait heureuse d'obtenir, de vous, quelques indications confidentielles qui lui seraient utiles personnellement, et dont la divulgation n'entraînerait aucun préjudice pour votre pays.
Lady Stuart ne fut pas la dupe de cette feinte, de cette correction parfaite du langage atténuant la délicatesse extrême du message qui lui était apporté. Mais, à l'exemple de M. Hyrvoix, elle se fit comédienne.
— Je suis aux ordres de l'Empereur, monsieur, déclara-t-elle, et j'attendrai qu'il daigne m'interroger.
Le policier continua :
— Sa Majesté désirerait que l'entretien que vous voulez bien lui accorder, madame, eût
Tieu en dehors des Tuileries. Vous plairait-il que TEmpereur se rendît chez vous, demain, dans la soirée, dans l'incognito le plus absolu ? Les faits se précipitaient et lady Stuart, devant leur soudaineté, était un peu pâle.
— Je vous répète, monsieur, que je suis aux ordres de l'Empereur. Demain, je congédierai mes serviteurs et je serai seule : il pourra venir sans redouter d'indiscrétions.
En prononçant ces paroles, elle s'était inclinée. Mais, tout à coup, elle se redressa et parut avoir comme un effroi.
— Savez-vous bien, monsieur, que cette.. J visite de l'Empereur ne me laisse pas sans inquiétude. Si, malgré toutes les précautions, il allait être reconnu en entrant chez moi ou en en sortant? Si un malheur, un accident, que sais-je, allaient le menacer?... J'ai peur, je l'avoue, des responsabilités qui me frapperaient, alors. Ne pensez-vous pas que Sa Majesté sera imprudente en accomplissant cette démarche ?
M. Hyrvoix fit, de la main, un geste d'indifférence.
— Soyez sans crainte, madame, pour la sûreté de l'Empereur. Je serai avec Sa Majesté et je sais la garder.
Lady Stuart eut un gentil sourire.
— Vous êtes un dévoué, vous, fit-elle.
M. Hyrvoix, qui s'était levé et qui s'apprêtait à se retirer, mit alors une impertinence aimable et moqueuse dans sa réplique — comme le mot cynique qui fait paraître moins
^; équivoque, souvent, une action, en indiquant, chez celui qui la formule, ayant accompli la besogne exigée, la conscience de son action :
— Vous le voyez, madame, murmura-t-il.
Et il quitta la jeune femme.
Quand, ce jour-là, un domestique vint avertir lady Stuart — l'heure du dîner étant sonnée — qu'elle était servie, il la trouva étendue sur des coussins, dans le môme petit salon Quelle avait reçu M, Hyrvoix, et ce fut comme dans un mouvement d'automate qu'elle obéit à
rappel familier du valet et qu'elle se dirigea, le regard perdu, la pensée loin d'elle-même, vers la salle à manger de son hôtel. Elle était seule. Elle ne toucha à aucun des mets qui lui furent offerts ; elle se fit apporter du Champagne, en hut quelques verres et, abandonnant brusquement la table, courut s'enfermer dans sa chambre où, dans une détente de tous ses nerfs, elle se jeta sur son lit et sanglota. Les joies et les douleurs, dans la vie, ont cette commune bizarrerie qu'on entre en elles, souvent, en versant des larmes. Etait-ce une joie, était-ce une douleur au-devant desquelles marchait, alors, lady Stuart? Elle n'aurait pu répondre à cette question ; mais elle payait son tribut à l'avenir mystérieux, en pleurant.
Lorsque l'Empereur se présenta, le lendemain, àl'heure convenue, chez lajeune femme, elle était plus calme ; elle avait le sens très net des faits qui, de cette rencontre si vive-
ment souhaitée, pouvaient naître. Prête à la chute, elle avait résolu, cependant, de mettre en valeur l'abandon de sa personne, et ce fut dans tout le calcul précis d'une liaison durable et non dans la frivolité ou dans le banal orgueil d'une curiosité, qu'elle attendit son impérial visiteur.
Elle avait à redouter, pourtant, dans l'exécution du plan qu'elle s'était tracé, pour Tefûcacité de ses desseins, que TEmpereur ne se fît, avec elle, ce qu'il était avec presque toutes les femmes — pressant, et oublieux étant satisfait ; ne mît, dans un rapide baiser, le désir en même temps que Tindifférence.
Dès qu'il fut auprès d'elle, en effet. Napoléon III se montra tendre, passionné, et lui fit connaître, sans trop de détours, sans trop de précautions oratoires, l'impression qu'il ressentait à sa vue .
Commencé ainsi, l'entretien ne pouvait avoir qu'un résultat : l'immédiat échange d'une caresse aussitôt effacée que partagée.
Lady Stuart comprit que si elle s'attardait avec le souverain, avec celui qu'elle voulait séduire et s'attacher, en ce marivaudage périlleux, c'en était fait de ses projets ; qu'il en serait, de son espérance, de sa personne, comme des espérances, comme des personnes de toutes celles que la pensée d'une heure vécue dans l'intimité de l'Empereur, avait affolées et déçues.
Dans une réserve aimable, dans une coquetterie étudiée et qui se garde, elle laissa l'Empeur lui parler ; elle l'écouta dans l'aveu de son amour ainsi que dans l'expression de son violent désir ; mais lorsqu'il tenta d'être audacieux, elle se défendit et, habilement, avec une phrase, redevint maîtresse de la situation.
Moitié rieuse, moitié sévère, elle arrêta l'élan de son visiteur.
— Etes-vous bien sincère, sire, lui dit-elle, en ce moment, et ne me trompez-vous pas en vous trompant vous-même, sur l'importance,
sur la nature réelle des sentiments que vous exprimez ?
L'Empereur, un peu interloqué, balbutia :
— Je vous assure, madame...
— Oui, oui, reprit lady Stuart, je sais, je devine tout ce que vous allez me dire... tout ce que vous avez dit, sans doute, déjà, à tant d'autres femmes. Eh bien, c'est cela qu'il ne faut pas que j'entende. On ne me parle pas, sire, comme à toutes les femmes, ou plutôt, je ne réponds pas de la même manière qu'elles aux tendres discours que Ton veut bien m'adresser.
Napoléon III, de plus en plus surpris, gêné même par l'attitude de la jeune femme — attitude à laquelle il était peu préparé — essaya encore de parler. Mais elle ne lui permit pas de se ressaisir.,
— Je m'explique, continua-t-elle. Certes, je n'ignore pas le prix de votre affection, sire. Mais je n'ignore pas davantage que si elle apporte une grande joie passagère, à quelques-
unes, elle procure aussi, à quelques autres moins nombreuses, mais plus sensitives, plus soucieuses d'elles-mêmes, des chagrins, des regrets qui ne sont pas éphémères. — Vous m'aimez, dites-vous. Je ne mettrai pas de diplomatie, dans ma pensée, et il me sera aisé, il me sera agréable de répondre à votre aveu par un aveu identique. Je me sens toute disposée à vous aimer. Mais dans cette communion d'idées, de sentiments, qui nous rapproche, se trouve justement le danger qui nous menace, le danger que je veux éviter. — Vous êtes inconstant, sire ; vous n'avez pas le droit, même, d'être fidèle à une femme. Vous seriez inconstant avec moi, si je cédais à vos prières, comme vous l'avez été avec d'autres. Il vous serait ordonné, peut-être, de m'oublier plus vite que toutes les autres femmes, étant donnée ma personnalité, plus vite, oui, que vous n'avez oublié celles que vous avez charmées. Et si la minute qui aurait été nôtre devenait, alors, légère à votre souvenir,
elle serait lourde à mon cœur, à mon orgueil. Ne vaut-il pas mieux que, dans Pinégalité de sentiments et de situation qui existe entre nous, je reste, simplement, pour vous, au point de vue intime, une inconnue ?
L'Empereur n'était pas habitué à tant d'éloquence, dans la résistance, de la part des femmes qu'il remarquait à la Cour. Il sentit qu'il avait, devant lui, une individualité peu vulgaire, et au lieu d'éprouver un ennui à Técouter, au lieu d'être rejeté loin d'elle, sensuellement, par le demi refus qu'elle lui opposait, il s'en éprit davantage.
Lady Stuart semblait l'inviter à une explication décisive, à une promesse à laquelle il lui serait défendu de se dérober. Il ne tenta point de fuir cette explication et, dans les paroles qu'il prononça alors, et qui sont fort curieuses, il mit comme cette promesse qu'elle sollicitait sans oser la formuler.
S'étant levé et marchant, de long en large, dans le salon, les mains derrière le dos, il se
prit à lancer des mots, des phrases, d'abord heurtés, puis plus accentués, plus soutenus ; et bientôt le timbre de sa voix, d'abord sourd, s'éleva fort, comme rhythmé.
— Vous avez raison, madame ; vous n'êtes pas de celles qu'on délaisse et qui servent à la satisfaction d'un banal caprice. Vous êtes intelligente autant que vous êtes belle et vous méritez qu'on vous aime, vraiment, dans toute la joie^ dans toute la quiétude des affections durables. C'est ainsi que je veux vous aimer et vous avez tort de dresser, contre moi, l'inconstance que j'ai témoignée, je ne saurais le nier, en diverses occasions. — Ah, cette inconstance que Ton me reproche, si vous en connaissiez les causes, si celles mêmes qui en ont souffert avaient pu en deviner les motifs, elle ne vous apparaîtrait plus, elle ne leur apparaîtrait plus sous une apparence coupable. — Un homme peut dire beaucoup de choses à une femme, madame, à une femme qu'il désire, surtout ; et je vais, si vous me le permettez.
VOUS faire une confession. — Je suis inconstant, je recherche la société et les caresses de la femme; mais pourquoi suis-je ainsi, pourquoi, en moi, cette ardeur au plaisir, sans cesse assouvie, sans cesse renaissante? L'aveu est pénible à exprimer; mais vous le recevrez, car vous êtes la seule femme qui m'ait parlé comme vous venez de le faire. J'ai aimé, madame, profondément, follement, et j'ai été déçu. J'ai joué ma fortune politique, mon nom, le prestige de mon trône, le dévoûment de ^ mes partisans, contre le cœur d'une femme, et, en échange de tant de choses sacrifiées, je n'ai obtenu que de Tindifférence. Voilà le secret de mon inconstance, de ce que l'on appelle mes nombreuses bonnes fortunes.
Lady Stuart, qui écoutait l'Empereur avec intérêt, avec effroi presque, eut un brusque mouvement, et un cri involontaire jaillit de ses lèvres :
— Eh quoi, sire, l'Impératrice...
Napoléon III se tournant vers elle et s'arrê-
tant, dans sa marche, répliqua avec une sorte de rudesse :
— L'Impératrice ne m'aime pas, madame, l'Impératrice ne m'a jamais aimé. Mon cas est commun et je ne suis pas le seul homme, je le sais, que le destin frappe ainsi. Mes pareils, ordinairement, se consolent en donnant un dérivatif à leur douleur, à leur amertume : ils boivent ou ils jouent. Un souverain ne peut jouer et ne peut boire, mais il lui reste les femmes. Je suis allé à elles, comme l'amant ou l'époux malheureux va à l'absinthe, va aux cartes. Vous le voyez, mon inconstance n'est pas compliquée, n'a rien qu'une femme sincèrement aimée, comme je sens que je vous aime, puisse redouter et doive, surtout, me reprocher.
L'Empereur se tut. Puis, il reprit sa promenade au travers du salon, attendant, sans doute, que lady Stuart le rappelât auprès d'elle. Mais la jeune femme, accoudée sur un divan, le visage un peu assombri, songeait, et
ses yeux, à demi clos, semblaient comme fixés sur la troublante ébauche d'une vision.
Le silence était profond. Napoléon III le rompit :
— Vous ne me répondez rien, madame ?
Lady Stuart, alors, dirigea vers lui son regard alangui.
— Que vous dirais-je, sire ? murmura-t-elle. La confiance que vous venez de me témoigner m'inquiète et me réjouit, en même temps...
Et comme l'Empereur s'avançait vers elle, s'inclinait, elle ajouta, en le maintenant éloigné, de son bras allongé et caressant :
— Je vous plains et je vous aime.
Napoléon III tenta de s'emparer de la main
qui le frôlait. Mais lady Stuart le repoussa doucement et, dans une supplication, elle lui dit :
— Oui, je vous aime, sire, mais cet aveu ne signifie pas que je doive être à vous. Je serais heureuse, je serais fière, certes, de vous offrir
un peu de joie, de panser les blessures faites à votre âme. Mais c'est là une satisfaction trop haute pour moi et je n'ose pas l'espérer. Je vous en prie, retirez-vous, laissez-moi ; j'ai besoin de réfléchir, de m'interroger, de connaître si, en me donnant à vous, en devenant votre maîtresse — pourquoi taire le mot ? — je saurais vous procurer la tendresse que vous méritez ; car le seul souci de votre bonheur s'impose à moi, désormais.
Et elle répéta :
— Je vous en prie, il faut que je sois seule, laissez-moi.
L'Empereur, dans le contentement qu'il éprouvait en pensant que cette femme lui appartiendrait, lui appartenait même déjà, moralement, et dans le renoncement à toute immédiate possession qui lui était imposé, demeurait interdit, sans paroles. La scène que lady Stuart avait amenée, le faisait timide, et ce fut dans le balbutiement d'un adolescent amoureux qu'il l'implora.
— Comment vous revoir, madame? Comment apprendre votre décision ?
La jeune femme apaisa son inquiétude.
— La prochaine fois que je paraîtrai aux Tuileries, je vous donnerai ma réponse, sire. Si je ne porte aucun bijou, vous pourrez me considérer comme votre plus fidèle amie.
L'Empereur eût souhaité d'obtenir une promesse plus formelle. Mais il comprit que lady Stuart ne lui donnerait rien de plus, en cette première entrevue intime, qu'une assurance éni^matique ; et lorsqu'il la quitta, dans la demi certitude qu'il venait d'acquérir, il constata qu'en lui s'était accrue la passion que lui avait inspirée la comtesse EUen.
De son côté, la jeune femme le vit s'éloigner contente d'elle-même, contente de l'habileté avec laquelle elle avait su se faire désirer, de l'assurance, aussi, qu'elle avait versée dans la nature comme dans les conséquences de sa future liaison.
Lady Stuart ne s'était pas trompée, en vé-
rite, sur les sentiments et sur les impressions qu*elle avait fait naître chez celui qui régnait aux Tuileries. Il attendit sa venue au château avec une impatience fiévreuse ; et quand elle s'y montra, quelques jours après la conversation qui vient d'être rapportée, sans la moindre parure, il eut un frisson délicieux.
L'année 1866 s'était achevée dans l'attente de la grande féerie que l'Empire voulait offrir à l'Europe — au monde — et les jours magiques de l'Exposition de 1867 étant nés, ce fut, à la Cour, un redoublement de fêtes et de folies.
Les empereurs et les rois passaient au travers des Tuileries, alors, éblouis, mais aussi comme effarés. Ces hommes et ces femmes qui se présentaient à eux, dans tout le charme incontestable de frivolités élégantes, les surprenaient ; et, tout en goûtant la séduction de leurs âmes aimables, ils ne pouvaient s'empêcher de songer qu'ils s'étaient fait, de l'entourage de Napoléon III,
une idée plus haute, qu'ils avaient eu, de cet entourage, à distance, une impression plus profonde. La Cour leur apparaissait, étrangement, comme une réunion de mâles et de femelles créés pour la joie, réfractaires à toute pensée sérieuse et marchant dans le plaisir, vertigineusement, comme des bêtes emballées dans la surexcitation de leurs nerfs.
Les hommes, quelle que soit leur condition sociale — rois aux citoyens — ne sont puritains, ne se font les défenseurs obstinés de la vertu, qu'en leur milieu, que sous leur toit, ayant des raisons spéciales et personnelles, alors, pour paraître sévères.
Les chefs d'Etats que Napoléon III avait appelés auprès de lui, en 1867, firent rapidement bon marché de Tétonnement que leur avait causé l'attitude des familiers des Tuileries, et comme, après tout, ils n'étaient pas venus à Paris pour s'ennuyer, ils acceptèrent avec quelque empressement les spectacles qui leur étaient donnés et, ne dédaignant pas
de s'y mêler, en qualité d'acteurs même, ils s'amusèrent.
Lady Stuart était depuis quelque temps la maîtresse de l'Empereur, lorsque l'Exposition fut inaugurée.
Elle succédait, dans le cœur du souverain, à une femme à l'influence de laquelle il s'était longtemps soumis. Cette femme — qu'il est inutile de nommer ici — avait elle-même remplacé auprès de l'Empereur la fameuse comtesse de Castiglione, et plus qu'elle, avait été sa conseillère en politique. D'une beauté très piquante, elle était surtout remarquable par son intelligence, et elle avait su, en dépit de quelques incidents, s'imposer à Napoléon III tout en se faisant l'une des inséparables de l'Impératrice. Le souverain avait besoin d'elle, d'ailleurs, plus intellectuellement que sensuellement, et il n'avait pas hésité à la protéger ouvertement, de son autorité, contre toute attaque.
Lady Stuart n'eût pas, certainement, été en
mesure de lutter contre elle, sur le terrain de la politique. Elle ne tenta point l'aventure et, habilement, se contenta de Toffrande de ses caresses en permettant à l'Empereur de continuer, avec sa rivale, des relations mondaines ou d'affaires qu'il eût été presque impossible de rompre.
Cependant, l'Exposition en accaparant la vie de Napoléon III, en mettant une réserve forcée dans sa liaison avec lady Stuart, en créant des intermittences dans son intimité avec elle, avait fait de la jeune femme comme une maîtresse qui sent, qui devine toute la puissance de sa chair sur celui qui l'aime, mais qui n'a point encore pu affirmer définitivement cette puissance.
Ce ne fut, en effet, qu'après la fin des fêtes impériales que la force de ses baisers se révéla.
L'empereur Napoléon III eut, certes, de jolies heures avec les femmes, avec M^^® de Castiglione, avec la personne dont je par-
lais incidemment plus haut, et, vers les derniers jours de son règne, avec M°^^ la comtesse de Mercy-Argenteau dont les avis, dont rintelligence, aussi, lui furent précieux. Mais on peut affirmer, sans la crainte d'être démenti, qu'il ne goûta avec aucune d'elles autant de volupté qu'avec lady Stuart.
Non seulement celte volupté avait sa source dans la splendeur physique de cette femme, mais elle naissait, principalement, de la façon dont cette beauté charnelle venait à lui. Avec toutes les autres femmes, avec celles simplement que je viens de désigner — car je ne compte pas les éphémères amoureuses qu'un caprice passager jeta dans les bras du souverain — la nature passionnée de l'Empereur était dominée, sans cesse, par la préoccupation d'un habituel échange d'opinions, sur les questions politiques à Tordre du jour, et il résultait de cet état particulier qui caractérisait ces liaisons, une sorte de contrainte, de froideur qui, fatalement, atténuait en lui les ardeurs.
Une femme, quelque belle qu'elle puisse être, ne possédera jamais complètement les sens d'un amant, si elle impose à cet amant, parallèlement à sa séduction physique, une influence morale. L'homme pourra aimer une telle femme, pourra lier sa vie à la sienne, pourra être malheureux d'en être séparé, mais sa jouissance ou sa peine prendra plutôt naissance, alors, dans son esprit que dans sa chair — car, seul son esprit aura communié avec l'esprit de cette femme, car jamais sa chair n'aura eu de contact absolu avec la sienne, n'aura tressailli avec elle du même spasme. L'homme pourra aimer une telle femme, je le répète, mais il n'aura jamais, devant elle, l'émoi corporel que provoque la femme désirée simplement, dans toute absence de cérébralité — cet émoi que provoque la . bête humaine, si Ton veut, qui n'a ni parole, ni pensée, mais qui, magnétiquement, attire le mâle par le seul appel de sa superbe animalité — comme la fleur épanouie et pleine de
subtils parfums, attire l'insecte avide de son suc et de sa rosée.
Les grands voluptueux ne demandent pas à la femme d'être intelligente. Us exigent d'elle, uniquement, qu'elle donne l'envie d'aimer.
L'Empereur était un grand voluptueux, et comme lady Stuart ne troublait les relations qu'il avait avec elle par aucune préoccupation étrangère à la passion qu'elle lui inspirait, il trouva auprès d'elle, plus qu'auprès de celles qui l'avaient précédée en son cœur, la douceur ainsi que la fièvre qui font complète une affection.
Une seule femme — Marguerite Bellengé — avait eu la faculté déjà de s'emparer, au même degré que lady Stuart, des sens de Napoléon IIL Marguerite Bellengé n'avait compté que sur ses caresses pour s'attacher l'Empereur, et dans la simplicité intellectuelle de sa liaison avec lui, avait été toute sa force.
Lorsque le grand tapage qu'avait produit,
aux Tuileries, le fantastique spectacle de TExposition fut apaisé, l'Empereur éprouva comme une détente matérielle et morale, se tourna davantage vers les choses de son intimité et donna toute sa pensée afTectueuse, en même temps que toute l'ardeur de ses désirs, à sa maîtresse.
Il eut, avec elle, des rencontres fréquentes et des minutes charmantes.
Il y avait une année environ, alors, que lady Stuart avait été présentée à la Cour et l'on peut dire que, dans sa rapide fortune, elle marchait triomphante.
Sa puissance de femme, l'influence qu'elle avait su exercer sur Napoléon III étaient telles, qu'elle se gênait à peine pour les dissimuler, et qu'elle mettait même comme une maligne joie à les laisser deviner quand elle paraissait au château où elle était régulièrement invitée.
La situation qu'elle occupait au palais, dans le cœur du souverain, ne pouvait, dans ces
conditions, continuer d'être ignorée, et bientôt, en effet, sa liaison avec l'Empereur fit les frais de tous les commérages, alimenta, par mille détails, vrais ou faux, les conversations des familiers.
L'Impératrice qui se tenait sans cesse au courant des nouvelles, des « potins, » ne tarda point à être initiée à l'intrigue de la comtesse Ellen et une violente irritation la saisit, avec la pensée de mettre un terme au scandale dont sa demeure était le théâtre.
L'Impératrice connut toutes les maîtresses que posséda Napoléon III. Dans les premiers jours qui suivaient l'annonce d'une liaison de l'Empereur, elle se montrait boudeuse, nerveuse, brutale. Mais^ elle semblait bientôt s'accoutumer à la fantaisie de son mari, et elle supportait, en apparence, assez débonnairement, la présence de celle qui devenait ainsi sa rivale. Elle se vengeait simplement, des infidélités de l'Empereur, en l'accablant de réclamations, de colères.
Il en eût peut-être, sans doute même, été ainsi au sujet de lady Stuart, si une circonstance n'était venue, soudain, aggraver la situation qui lui était faite devant la souveraine.
La comtesse Ellen cessa, tout à coup, de paraître aux Tuileries, quitta brusquement Paris, et nul ne put dire, tout d'abord, où elle était allée.
Mais cette fuite imprévue excita les curiosités, détermina des commentaires. L'Impératrice elle-même s'étonna d'une absence que rien ne semblait justifier, et les chercheurs de mystères, partis en campagne, mirent le comble à l'intérêt que présentait l'aventure, en déclarant, un beau soir, que lady Stuart, devenue enceinte de TEmpereur, s'était réfugiée dans une localité voisine de Paris, pour y attendre ses couches.
Le fait était exact.
Lady Stuart, consternée et heureuse en même temps, avait, une après-midi, appris
à son impérial amant qu'elle allait être mère.
L'Empereur savait toute l'appréhension de l'Impératrice au sujet de ses amours et de leurs conséquences possibles. Il savait que sa compagne n'eût pas admis l'existence avérée d'un enfant né de lui et placé en face du fils qu'elle en avait eu. Il savait que, dans son exaltation, elle eût été capable des pires résolutions et envisageant, avec effroi presque, les résultats qu'une telle révélation était susceptible d'avoir, il exigea l'éloignement immédiat de sa maîtresse.
La scène dans laquelle lady Stuart avait informé Napoléon III de sa maternité future, n'avait pas été exempte de charme simple et de tristesse émue.
Comme l'Empereur, surpris, était resté quelques minutes sans répondre à la jeune femme, celle-ci s'était inquiétée.
— Ah, sire, lui avait-elle dit, aimez-moi bien aujourd'hui encore, car demain, sans
doute, nous serons plus inconnus l'un a l'autre que si nous ne nous étions jamais vus.
Napoléon III Pavait alors regardée fixement.
— Pourquoi parlez-vous ainsi? avait-il demandé.
— Parce que, en vous avouant que je vais être mère, sire, j'ai mis, je le sens, le mot <( fin » sur la dernière page de notre roman.
— Vous vous trompez. Je vous aime assez, madame, pour ne point vous oublier, pour ne point renoncer à vous, même si un accident, fâcheux, je le reconnais, vient interrompre nos baisers. Vous allez être mère et je ne vous cache pas que j'eusse préféré que vous ne la fussiez pas. Mais ce n'est point cette constatation qui me tourmente. Je songe à cet enfant qui va naître, à cet enfant qui est le mien autant que le vôtre et que je ne pourrai pas aimer.
Lady Stuart tressaillit.
— Eh quoi, sire, vous n'aimerez pas mon
enfant, notre enfant ? interrogea -t- elle, anxieuse.
— Hélas, madame, il est, dans la vie, des situations difficiles. Comprenez-moi. Un simple particulier, un bourgeois, un gentilhomme, ne feignent-ils pas d'ignorer, souvent, pour obéir aux lois, aux conventions sociales, le fils ou la fille qu'ils ont eue d'une maîtresse chérie ? Ces lois, ces conventions qui s'imposent aux citoyens, pèsent davantage sur les rois, sur les hommes publics. Vous me voyez triste parce que, je le répète, je ne pourrai pas aimer votre enfant comme j'aurais voulu l'aimer, parce que je pense à tous ceux qui se trouvent dans son cas et qui, moins heureux — car votre enfant sera heureux — errent lamentablement, au travers de l'humanité. L'amour a ses cruautés et la paternité inavouable est l'une d'elles.
L'Empereur était, on le sait, sans cesse sous l'influence de son rêve humanitaire et, dans l'obsession qu'il lui faisait éprouver, il
lui reportait toutes les phases de son existence de souverain. Il était né avec des instincts de bonté et de paternité. Il aimait profondément son fils légitime, le Prince Impérial ; il eût souhaité de pouvoir aimer, au même degré et dans la même lumière, peut-être, Tenfant clandestin dont le sort le chargeait.
Lady Stuart fut touchée de la bonhomie de ses paroles, de la philosophie tendrement mélancolique qui s'en échappait, et elle ne lui opposa aucune objection quand il lui eût déi montré qu'il était nécessaire qu'elle s'éloignât, momentanément, de Paris.
Après avoir pris ses dispositions pour une longue absence, elle se rendit à Versailles, sous un nom d'emprunt, et y attendit sa délivrance.
Un ennui sincère s'était emparé de l'Empereur lorsqu'il avait vu que ses familiers, lorsqu'il s'était aperçu que l'Impératrice avaient ^ découvert la cause de la retraite de sa maîta^esse, lorsqu'il avait été obligé, surtout, d'en-
tendre les propos que provoquait la disparition de la jeune femme. Il eût désiré interdire ces cancans qui n'étaient plus des cancans, il faut le reconnaître, mais il lui était malaisé, sans compromettre sa dignité, de mêler sa voix à celle des courtisans, soit pour démentir leurs affirmations, soit pour blâmer leur inconvenance. L'eût-on écouté, l'eût-on obéi, même, dans son intervention? On peut douter de Tefficacité de cette intervention, si l'on songe que l'Impératrice fut, en tout temps, omnipotente aux Tuileries, inspira, en tout temps, les habitués du palais, et qu'en cette circonstance, les hommes ainsi que les femmes de l'entourage impérial, eussent fait bon marché du mécontentement de Napoléon III, pour plaire mieux à celle dont ils acceptaient l'écrasante et tracassière autorité.
Cependant, un soir, à l'un des Lundis delà souveraine, l'Empereur perdit patience et donna une leçon aux médisants.
Comme dissimulé par quelques groupes, il
passait non loin de femmes que lutinaient de jeunes hommes, il entendit que Ton prononçait le nom de lady Stuart et que des chuchotements semblaient mettre un mystère autour de ce nom.
Il savait trop de quelle nature pouvait être cette conversation et, se montrant brusquement, il marcha droit aux causeurs.
A son approche tous se turent et s'inclinèrent, inquiets, dans Tespérance qu'il s'éloignerait. Mais l'Empereur s'arrêta et, lentement, effilant sa moustache, il laissa tomber ces mots :
— Je vous engage, mesdames et vous aussi, messieurs, à assister au prochain sermon qui aura lieu dans la chapelle du château. Qn y prêchera sur la médisance et sur le respect que l'on doit à autrui.
Et il ajouta, en tournant le dos à ses familiers :
— Je compte, n'est-ce pas, sur votre présence.
Les courtisans, interdits, se dispersèrent. L'incident fit quelque bruit dans les salons et, à partir de cette heure, en dépit de leur soumission à Tlmpératrice, les familiers se firent plus prudents en leurs commérages.
Mais le scandale que l'autorité de l'Empereur avait conjuré, momentanément, éclata à la Cour, sans restriction, lorsqu'on apprit que lady Stuart, dont la nouvelle résidence avait été découverte, venait de donner le jour à un fils.
La jeune femme croyait avoir tout arrangé, autour d'elle, pour que son secret ne fût pas révélé, pour que son accouchement même demeurât ignoré. Mais elle avait compté sans les mille traîtrises qui menacent les plus humbles et qui la guettaient d'autant mieux qu'elle était influente et qu'elle était jalousée.
' Aussitôt après sa naissance, l'enfant avait été confié à une femme, sorte de paysanne embourgeoisée, d'apparence aisée, choisie
tout particulièrement, qui habitait une petite localité, près de Rambouillet, et qui avait emporté son nourrisson avant même que la mère ne fût remise de sa secousse.
Une grande tristesse avait envahie lady Stuart, après le départ de son fils. Cette venue tardive et quoique irrégulière d'un enfant, se rattachait trop au souvenir des années où, mariée, elle avait espéré une maternité qui lui avait sans cesse été refusée, pour qu'elle ne ressentît pas, alors, dans ce brutal éloignement du petit être qu'elle avait créé, une douloureuse émotion. Il lui eût été doux de pouvoir le garder auprès d'elle, de Taimer, de lui parler, de recevoir ses inconscientes caresses et, dans l'amertume, dans le regret cruel que sa disparition forcée lui inspirait, elle se prenait à haïr les mondanités qui accaparaient sa vie, toutes les choses qu'elle avait souhaitées et qu'elle aurait échangées, sincèrement, contre une heure de réelle indépendance.
Mais elle savait que cette indépendance
constituait, pour elle, un rêve presqu'irréalisable, dans le genre d'existence qu'elle s'était faite; et comme l'Empereur l'aimait, comme il l'appelait avec impatience, elle se résigna et résolut de quitter Versailles dès que sa santé serait rétablie.
Lorsqu'elle put sortir, sa première pensée, cependant, ne fut pas pour son amant, mais alla tout entière à son fils.
Elle se rendit à La Verrière, où l'on avait emmené l'enfant, et elle resta tout un jour avec lui, heureuse de le regarder, de l'embrasser, saisie par cette folie spéciale et charmante — triste aussi — des mères qui, privées de leurs petits, semblent vouloir les fondre en elles, quand il leur est offert de les visiter.
On était, alors, au mois d'août 1868. La maison où se trouvait placé le petit garçon, était bâtie au milieu d'un assez vaste jardin et lady Stuart, radieuse de jouer à la maman, s'était retirée avec son fils sous quelque ombrage.
Tout à coup, en le faisant sauter sur ses genoux, en essayant d'attirer le rire sur ses lèvres — ce premier rire si cher à toutes les mères — elle remarqua que son fils portait une sorte de cicatrice derrière l'oreille droite. Elle allait s'alarmer, lorsqu'elle reconnut, à un examen attentif, que ce qu'elle avait pris pour une blessure n'était autre chose qu'un « signe, » qu'une marque de naissance. L'enfant avait, en effet, presqu'au ras de Toreille, un point rose qui se détachait, sur sa peau blanche, en rehef, ainsi qu'un gros pois. I Rassurée, elle posa sa bouche sur le a grain ' de beauté » du bambin et l'ayant rendu à sa nourrice, elle s'en alla.
Quelque temps après cette visite à son fils, elle faisait sa rentrée officielle dans le monde, et cette rentrée fut retentissante.
La Cour étant en villégiature d'été, elle n'y parut pas, sur un avis de l'Empereur qui jugeait opportun de retarder sa présence au milieu de ses familiers ; mais il recommença,
avec elle, l'intimité interrompue et elle s'en vint, plus d'une fois, vers lui, à Pinsu de tous ceux qui avaient cru que l'aventure de sa maternité amènerait, entre elle et le souverain, une rupture.
Cependant, lady Stuart n'ignorait pas les propos dont elle avait été l'objet durant sa longue absence, les médisances, les calomnies, même, qu'avaient produites contre elle, les habitués du château, et elle avait hâte, dans un esprit de bravade et de représailles, de se montrer à ceux et à celles qui l'avaient ainsi, impitoyablement, poursuivie de leurs sarcasmes, plus belle encore peut-être, plus influente, plus enviée qu'avant l'événement qui l'avait exilée de Paris.
Ce fut encore une fête donnée aux Tuileries, dans la saison d'hiver de 1868, qui lui servit de prétexte pour revenir à la Cour.
L'Empereur, qui redoutait un scandale, avait tenté de la dissuader de cette folle démarche, en lui conseillant d'entourer de moins
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d'éclat son retour aux Tuileries. Mais elle ne l'avait pas écouté, mais elle s'était révoltée contre l'ostracisme qui la frappait, et dans une caresse, elle avait obtenu du souverain qu'il ne s'opposerait pas à son projet.
Les craintes de l'Empereur n'étaient pas vaines, pourtant, et toute l'audace de lady Stuart devait, en cette circonstance, échouer devant la colère, devant l'attitude suprêmement dédaigneuse de l'Impératrice.
A l'entrée de la comtesse Ellen, dans les tsalons, au bras de M. le comte d'A..., l'un |des chambellans, réquisitionné spécialement ^ar Napoléon III pour accompagner la jeune femme, une manifestation qui ne laissait [aucun doute sur les sentiments, sur les impressions que sa présence provoquait, se pro- [duisit.
Il y eut, autour d'elle, comme un sourd
[murmure, et tandis que les uns la regar-
laient avec une curiosité anxieuse, avec une
lorte de stupéfaction, les autres feignaient de
ne la point voir, peu désireux de se compromettre auprès de Tlmpératrice, s'ils la saluaient, ou de mécontenter l'Empereur en mesurant, trop ostensiblement, leur hommage.
Lady Stuart, sans paraître remarquer ces défections et ces hypocrisies, était, cependant, arrivée jusqu'au salon où se tenait la souveraine et s'avançant vers elle, elle s'apprêta à la révérence habituelle.
Ce fut, alors, comme un coup de théâtre. Un drame était dans l'air — selon une expression consacrée — et chacun en attendait, fiévreux, les péripéties ainsi que le dénoûment.
L'Impératrice, en apercevant lady Stuart, s'était levée comme mue par un ressort, et se silhouettait droite, pâle, la face hautaine, sévère, la main frémissante.
Ses familières étaient silencieuses, comme sous Fagitation intime d'une panique.
Sans être déconcertée par l'accueil de la
souveraine, lady Stuart avait encore fait quelques pas et, comme si rien d'anormal ne se fût passé autour d'elle, elle s'était inclinée et avait souri.
Mais l'Impératrice était demeurée immobile, n'avait répondu ni à son salut, ni à son sourire; et quand la comtesse Ellen s'était redressée, elle l'avait trouvée dans la même posture hostile, courroucée et outrageante.
Alors, elle avait compris que sa présence aux Tuileries étant impossible, désormais, il lui fallait au moins sortir de ce palais, où elle avait triomphé, en victorieuse.
Toute droite, à son tour, le visage contracté, l'œil effroyablement dur, elle avajt opposé, à l'attitude de l'Impératrice, commeun défi.
Un moment — quelques secondes à peine — les deux femmes étaient î"estées ainsi, menaçantes, en face Tune de l'autre, se demandant peut-être si, oubliant leur qualité, le lieu où elles étaient, elles n'allaient pas se déchi-
rer comme de simples femmes du peuple, comme de simples bêtes qui se rencontrent, dans le besoin d'un même instinct à assouvir, dans le désir d'une même offense à venger.
On ne sait, en vérité, comment cette scène se serait terminée, si l'Empereur qui n'en avait perdu aucun détail, n'avait mis fin à la situation qu'elle créait. Il avait envoyé M. le comte d'A... vers lady Stuart, et le chambellan offrant de nouveau son bras à la favorite révoltée, l'avait entraînée en voilant son autoritaire intervention par le mensonge d'une galante causerie.
La comtesse Ellen que le sang-froid abandonnait difficilement et qui avait vite deviné qu'une querelle avec l'Impératrice l'eût perdue à tout jamais, dans son intimité avec son amant, même, n'avait nullement résisté à M. d'A... et l'avait suivi, aimable en apparence.
Mais comme elle ne voulait pas avouer sa
défaite, elle lui avait dit, en appuyant sur les mots :
— Est-ce pour me reconduire jusqu'à ma voiture, monsieur, que vous vous montrez si empressé?
M. d'A..., un peu embarrassé de la mission qui lui était échue, ce soir-là, avait répliqué :
— Je n'ai reçu aucun ordre à ce sujet, madame. Je suis simplement chargé, par l'Empereur, de vous prier d'éviter le salon de l'Impératrice et j'ose vous conseiller, respectueusement, de vous conformer à ce désir.
Puis, il avait quitté la jeune femme.
Le prince Napoléon qui avait observé toutes les phases du petit drame qui venait de se jouer, se trouva, en ce moment, comme par hasard, devant lady Stuart.
Il s'approcha d'elle, lui parla longuement et cet entretien, d'abord très commenté, puis rapporté à l'Impératrice, ne contribua pas peu à accroître la haine que la souveraine nourrissait contre son cousin.
L'Impératrice eut tort, cependant, dans cette occasion, de s'irriter. Le Prince n'arrêta, ce soir-là, la comtesse Ellen que pour la complimenter sur sa beauté et comme c'était un charmeur et un galant, il réussit à l'intéresser.
Néanmoins, la causerie que le Prince offrait à lady Stuart, s'offrant comme une compensation à l'accueil de la souveraine, la jeune femme mit quelque affectation à la considérer ainsi, et elle se retira sans avoir adressé la parole à nul autre des invités.
La réserve de l'Empereur qui s'était, à dessein, tenu éloigné d'elle, durant le peu d'instants qu'elle avait paru au château, lui avait été pénible et l'avait inquiétée. Quoique cette réserve eût sa raison d'être et fût aisément explicable, la comtesse Ellen résolut de ne la point accepter et de connaître si elle ne cachait point un péril pour elle-même, pour sa liaison.
Dès le lendemain de cette soirée mouve-
mentée, elle écrivit à l'Empereur pour solliciter de lui une entrevue.
Napoléon III vint la voir et comme, en dehors des reproches affectueux qu'il lui adressa, relativement à son équipée et aux suites lamentables qu'elle aurait pu avoir, il lui prodigua les mêmes tendresses qu'avant Tincident, elle s'apaisa. Et sa rancune contre l'Impératrice prit même, alors, une forme platonique qui n'était pas sans esprit. Les Tuileries lui étaient interdites, dorénavant, mais en dépit de l'affront qui lui était fait et contre lequel elle était impuissante , ne restait-elle pas la plus forte, puisqu'elle possédait le cœur ainsi que les sens de l'homme qui les emplissait de son nom ?
L'Enfant.
On s'amusa ferme, en cette saison d'hiver de Tannée 1868, aux Tuileries, ainsi que dans les ministères, et dans le tourbillon de leurs joies, les familiers impériaux oublièrent vite l'apparition comme l'absence de lady Stuart, à la Cour.
L'Impératrice, toute à ses plaisirs, également, semblait ne point garder le souvenir de sa rivale et de la scène presque dramatique qui l'avait éloignée du château. Comme elle n'en parlait pas, comme elle feignait d'ignorer qu''un soir, en son palais, une femme avait
osé la braver, nul ne se souciait de lui rappeler et cette femme et l'attitude qu'elle avait eue.
Cependant, Toubli, la quiétude de la souveraine étaient tout de surface et, dans sa nature ardente, impressionnable, elle n'avait pu ainsi, tout d'un coup, perdre la mémoire d'un visage, d'un fait qui l'avaient cruellement frappée, qui avaient mis, un moment, comme une sorte de déroute, non en ses sentiments affectueux d'épouse — elle n'aimait point l'Empereur — mais en son orgueil de reine habituée à être crainte, à être servilement obéie, à voir le moindre ainsi que le plus extravagant de ses caprices, satisfait.
En effet, l'Impératrice pensait à lady Stuart, pensait surtout à l'enfant, au fils que la jeune femme avait eu de ses relations avec l'Empereur, et l'existence de ce fils, plus que l'amoureuse passion que la comtesse Ellen avait inspirée à Napoléon III, Tirritait.
En certaines heures et dans l'obsédante
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évocation d'une réalité qui l'encolérait, Timage de cet enfant se présentait à elle comme une vivante ironie opposée à sa propre maternité, comme une menace susceptible de surgir, dans un temps indéterminé, devant l'avenir déjà chancelant de son fils, devant cet avenir de la dynastie impériale que contribuaient à rendre problématique, en cette époque, les haines politiques violemment excitées, les clameurs sans cesse croissantes d'une opposition farouche, résolue dans ses attaques.
L'Impératrice n'aima jamais son mari. Elle n'aima point davantage son fils. En épousant l'Empereur, elle n'eut qu'un but — dominer, être la maîtresse absolue d'un homme comme d'un peuple, échanger sa vie aventureuse et son nom exotique, contre le nom retentissant d'un Bonaparte possesseur d'un trône, contre l'existence hautaine et toute de félicités mondaines, d'une reine. L'Impératrice avait l'âme et les sens neutres d'une courtisane de grande volée. Une vanité immense, un désir profond
de plaisirs et de richesses, la guidèrent dans l'intrigue habilement, merveilleusement conduite de son mariage, et la firent inimitable dans l'art de séduire. En cherchant à protéger son fils contre toute parenté équivoque, irrégulière, en poursuivant férocement de son implacable hostihté toute paternité bâtarde, chez l'Empereur, la même vanité, le même désir de contentement personnel, et non la sollicitude sincère, l'attachement ému que les mères prodiguent à leurs enfants, l'animaient. Elle se garait autant elle-même des périls entrevus, en en préservant son fils et si elle eût été assurée qu'un frère clandestin du Prince Impérial, n'eût été pour elle d'aucune gêne, dans l'avenir, politiquement ou familialement, elle n'aurait pas hésité, dans le souci de sa quiétude présente, à rejeter de ses heures les préoccupations que Tincertitude l'obligeait à accepter.
L'Impératrice sut assez bien garder secrète l'anxiété que faisait naître en elle l'existence
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du fils de lady Stuart, durant le mois qui succéda à rincident qui avait marqué la dernière venue de la jeune femme aux Tuileries. Mais cette anxiété, bientôt, sous l'influence de la pensée qui la tourmentait, se dessina et ce fut comme malgré elle qu'elle la laissa deviner. Une après-midi, comme elle s'entretenait avec quelques-unes de ses familières, parmi lesquelles se trouvait la princesse Pauline de Metternich, elle rompit brusquement la conversation et prononça cette phrase effarante :
— Personne, ici, ne parle plus de cette Anglaise qui tenta de révolutionner les Tuileries, de lady Stuart. Qui de vous, mesdames, pourrait dire ce que cette femme est devenue ?
Il y eut un silence — un long silence.
Mais comme l'Impératrice témoignait de l'impatience pour obtenir une réponse à sa question, Tune des personnes présentes, M""^ P..., osa parler.
— L'Impératrice est vraiment trop bonne
de se souvenir de cette aventurière. Lady Stuart, m'a-t-on affirmé, vit fort retirée, dans le regret cruel, sans doute, d'avoir déplu à Votre Majesté.
La souveraine, peu satisfaite par cette explication vague, reprit:
— Elle a un enfant, un fils dont on ignore le père, n'est-ce pas, et qu'elle voudrait mettre au compte de l'Empereur. Plus qu'elle, cet enfant m'intéresse. Qu'en a-t-elle fait? Où est-il?
Ce fut la comtesse de M... qui, cette fois, répliqua :
— Elle s'en est débarrassée, paraît-il. Le petit est en nourrice loin de Paris, et les propos que lady Stuart essaie d'accréditer, à son sujet, sont trop ridicules pour qu'on les recueille même.
La souveraine se tourna vers M™" de M...
— Je ne suis pas de votre avis, fît-elle, sévère, et sa voix ordinairement rude, prit un accent plus rude encore. Des propos de ce
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genre, tout sots quMls soient, trouvent toujours plus de sots qu'il n'en faut pour les écouter et pour y ajouter foi.
La princesse de Melternich qui, jusqu'alors, était demeurée étrangère à la causerie, s'avança.
— Dans mon pays, déclara-t-elle, de pareilles histoires ne troubleraient pas tant le cœur et l'esprit de ceux qu'elles chercheraient à atteindre. On supprimerait, simplement et sans tapage, la cause qui la ferait naître et tout serait dit.
Cette femme — M™® la princesse de Metternich — cette rousse autrichienne, conseillait froidement de commettre un crime, comme elle eût conseillé de se rendre à une partie de campagne. Quoique la frivolité, quoique l'inconscience fussent grandes chez celles qui l'entendaient, elles compfrirent sa pensée et dans l'instinctive pitié féminine qui les agitait, elles frémirent, attendant, angoissées, la réponse de l'Impératrice.
La souveraine, devant les paroles abominables de M""^ de Metternich, n'avait eu aucun tressaillement.
Un glacial sourire courut sur ses lèvres et elle murmura, répétant le mot qu'elle avait déjà prononcé, lorsque l'on avait prêté une impériale maternité à Marguerite Bellengé :
— Je ne permettrai jamais qu'on élève, en face du Prince Impérial, un bâtard vrai ou supposé. Partons les moyens en mon pouvoir^ vous pouvez être convaincues que je saurais en débarrasser mon fils.
En s'exprimant ainsi, l'Impératrice venait de formuler un arrêt, évidemment, contre l'innocent petit être dont il était question et comme on la savait capable des pires résolutions, lorsque dans l'obstination de son cerveau, elle s'arrêtait sur une idée fixe, les femmes qui Tentouraient furent effrayées de la dureté de ses paroles. Une même appréhension les saisit : l'Impératrice venait de condamner à disparaître, le fils de lady Stuart*
Quelles seraient les conséquences, la nature réelles de cette condamnation?
En continuant cet entretien, la souveraine eût peut-être été amenée à satisfaire l'anxieuse et intime interrogation de ses familières. Mais elle abandonna le sujet qui semblait l'intéresser et, se faisant rieuse avec autant d'aisance qu'elle s'était faite grave, elle mit fin, en apparence, à ses préoccupations.
Un fait, brutal, vint encore, quelques semaines après cet échange de phrases menaçantes, augmenter l'irritation de l'Impératrice.
Après la scène qui avait eu lieu, aux Tuileries, entre elle et lady Stuart, la souveraine avait pu croire, s'était même imaginé que l'Empereur, dans un sentiment de prudence personnelle ainsi que dans le souci de la dignité de son ménage, cesserait toute relation avec sa maîtresse.
Comme, à ce propos, nul ne l'avait informée, elle s'était renseignée, elle avait chargé
Tune de ses familières d'établir une enquête autour de l'Empereur et elle n'avait pas tardé à apprendre que non seulement Napoléon HI n'avait point rompu son intimité avec la comtesse Ellen, mais qu'il la voyait plus souvent et plus librement qu'au temps où elle se montrait à la Cour.
Une violente colère s'était emparée d'elle, alors, et rapprochant la ténacité que mettait l'Empereur, dans sa passion, de l'existence de l'enfant — de cette existence qui l'affolait — elle décida de creuser un abîme entre lady Stuart et son amant, de la séparer, irrémédiablement, de celui qui paraissait s'attarder dans son affection plus que dans les caresses de toutes les femmes qui l'avaient précédée.
Comme les reproches qu'elle avait déjà adressés à l'Empereur relativement à sa liaison, n'avaient été d'aucun effet, elle ne pouvait songer à les renouveler et si elle souhaitait de réussir en son entreprise, il lui fallait désormais employer des moyens plus pratiques.
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Ces moyens s'offraient d'eux-mêmes. Afin d'amener une rupture entre Napoléon III et lady Stuart, il devenait nécessaire, non plus de soumettre le souverain à l'ennui de tracasseries plus ou moins efficaces, plus ou moins habiles, en efiet, mais de frapper, sans pitié, la femme qui Taccaparait.
Cette femme, par elle-même, par sa nationalité, par la situation qu'elle occupait, mondainement, était en dehors de toute attaque, de toute querelle directes, et elle échappait à un acte arbitraire qui n'eût pas été sanctionné par l'autorité de l'Empereur.
Les paroles insinuantes, perfides, de M"°® de Metternich étaient dans les oreilles de l'Impératrice et plus elle se les rappelait, plus elle se persuadait qu'elles renfermaient l'indication utile et unique qui la conduirait à la réalisation de son désir.
L'enfant de l'Anglaise, sinon supprimé, du moins disparu, une crise surgirait entre les deux amants et emporterait, dans une déroute