H4 UN DRAME AUX TUILERIES
de leur tranquille affection, de leurs sentiments soudainement bouleversés, l'intimité qui les unissait." Le même effort, le même coup d'audace, rendrait à l'Empereur son indépendance morale et délivrerait le Prince Impérial d'un futur et probable péril.
L'Impératrice mit de l'arrangement dans ses réflexions et lorsque sa résolution fat bien établie, en son esprit, elle en provoqua l'exécution.
Pendant que la souveraine se faisait ainsi tourmenteuse et tracassière, lady Stuart demeurait ignorante des dangers qui la menaçaient et vivait dans la joie de la passion que ne cessait de lui témoigner l'Empereur, dans l'orgueil, surtout, du pouvoir occulte qu'elle exerçait sur les mondanités des Tuileries, à la faveur de cette passion.
Sa quiétude devait être tragiquement interrompue.
La jeune femme se rendait, tous les mois,
à peu près, à La Verrière, pour y voir son fils. On était, alors, au commencement de Tannée 1869 et l'enfant, âgé d'environ six mois, avait des grâces maladroites et charmantes de jeune chat qui réjouissaient et amusaient sa mère.
' Vers la fin de janvier, une après-midi, lady Stuart en se présentant au domicile des braves gens qui avaient la garde du petit garçon, fut très surprise de trouver la maison fermée, presque abandonnée.
La crainte instinctive d'un malheur la saisit, Idevant cette solitude ; mais comme le soleil ^d'hiver brillait, ce jour-là, elle se rassura, se lit que l'absence des nourriciers était expli- |cable, qu'ils avaient, sans doute, voulu bénéficier du beau temps, dans une promenade, et qu'ils ne tarderaient pas à reparaître.
Afin de les attendre, sans trop d'ennui, elle 'Sortit du village et s'engagea dans les bois iqui entourent le pays.
Lorsqu'elle revint à son point de départ, la
maison n'était plus vide, en effet, et elle y entra.
En apercevant lady Stuart l'homme et la femme qui la recevaient habituellement, avec empressement, se levèrent et une sorte d'étonnemenl passa dans leurs regards.
La comtesse Ellen, sans prendre garde à cet accueil, sans le remarquer même, les salua gentiment, familièrement et comme elle en avait coutume, chaque fois qu'elle venait là, fit suivre son salut de cette question :
— Eh bien, nourrice, comment va Jack?
Apportez-le-moi vite.
A ces mots, toujours, succédaitl'apparition de l'enfant dont la jeune femme s'emparait et qu'elle caressait longuement, presque fiévreusement.
Mais en les entendant, cette après-midi-là, les nourriciers eurent un sursaut, éprouvèrent de la stupeur.
Comme ils restaient immobiles, muets, lady Stuart qui rangeait son manteau sur un
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siège et qui s'apprêtait à offrir quelques menus cadeaux, se retourna. L'embarras de leur attitude, Thébêtement qui les paralysait, la frappèrent soudain. Elle eut un pressentiment affreux, elle bondit vers eux.
— Ne m'avez-vous pas entendue?... Allez me chercher mon fils.
La femme se décida enfin à parler.
— Nous vous avons bien entendue, madame...
La comtesse Ellen pâlissait.
— Eh bien?
Au lieu de répondre, les nourriciers eurent un geste indéfinissable.
— Eh bien, reprit la jeune femme, faites ce que je dis.
Un murmure monta dans la chambre :
— C'est que...
Alors lady Stuart éclata :
— Que se passe-t-il ici?... Jack, mon fils, qu'en avez-vous fait?... Je veux le voir... je veux...
Des mots se perdirent sur ses lèvres, et comme on se taisait devant son impérieux commandement, devant son anxieuse interrogation, elle comprit que quelque chose de terrible avait eu lieu, dans cette demeure, depuis sa dernière visite, et allait lui être révélé.
— Jack... Jack... cria-t-elle, mon enfant... mon pauvre petit...
Puis se tournant vers les nourriciers effarés et mettant, dans une phrase, toute la pensée d'épouvante qui la troublait :
— Ah, malheureux, malheureux, gémitelle, parlez, mais parlez donc... Qu'avez-vous fait de mon enfant ?
La femme, devant cette douleur, s'était affaissée et sanglotait éperdument.
L'homme, plus calme, mais livide, s'avança alors vers lady Siuart et lui dit :
— Nous ne comprenons rien, madame, à votre visite, aujourd'hui, à votre surprise, à votre chagrin. Il y a quinze jours, environ^ une dame s'est présentée chez nous, de
votre part, et nous a retiré votre enfant. Cette séparation nous a même causé une grande peine, car nous aimions le petit comme s'il avait été à nous. Pour nous indemniser de cette brusque séparation, la dame en question nous a remis, toujours de votre part, une grosse somme d'argent. Nous voulions tout d'abord refuser ce don, car il ne pouvait apaiser notre peine, mais nous ne sommes pas riches et nous Pavons accepté. Nous nous sommes bien demandé pourquoi, sans motifs, tout à coup, vous nous priviez de l'enfant et pourquoi vous chargiez une personne que nous n'avions jamais vue de le venir chercher, au lieu de vous rendre, ici, vous-même. Mais nous avons pensé qu'il ne nous appartenait pas d'interroger votre envoyée, puisqu'elle ne nous donnait aucune explication de cette résolution ; et comme vous êtes une belle dame, vous, madame, très occupée sans doute, dans le monde, nous n'avons pas trouvé autrement 1 -étrange que n'ayant pas le temps de venir,
VOUS fissiez faire, par une autre, ce que vous ne pouviez faire vous-même. Cette dame a emporté le petit. Depuis son départ nous n'en avons eu aucune nouvelle et nous ne saurions vous renseigner à son sujet, 'ï L'homme s'exprimait simplement, clairement. Lady Stuart comprit qu'il était sincère. Elle eut une plainte.
— Mon Dieu... mon Dieu... on a volé mon enfant. . .
Puis, s'adressant aux nourriciers :
— On vous a trompés... on vous a menti... Jamais, jamais je n'ai envoyé chez vous une dame pour vous reprendre mon petit Jack.
Comme la femme continuait de se lamenter, ce fut encore son mari qui répliqua :
— Le coup a été bien monté, en ce cas. Mais il vous sera facile, madame, de savoir qui a volé le petit. Ceux qui ont machiné cette affaire vous en veulent, sans doute, et vous ne devez pas les ignorer. C'est de leur côté qu'il faut chercher.
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Ce raisonnement était logique. Lady Stuart en sentit toute la force et, dans sa pensée éteinte, il y eut, alors, comme une lueur.
Accablée, mais ayant recouvré quelque sang-froid, elle murmura :
— Oui, certaines gens me haïssent et ce sont eux qui ont commis ce crime.
Et elle ajouta, dans un geste décourao:é, comme répondant à une affirmation intérieure :
— Mais pourrai-je jamais les atteindre, pourrai-je jamais connaître ce qu'ils ont fait de mon pauvre petit ?
— Madame, dit Fhomme, nous ne sommes pas, malheureusement, en mesure de vous être utiles, dans cette circonstance. Je vous ai conté tout ce que nous savons de cette affaire. Mais ne vous désolez pas. Vous avez les noms de ceux qui vous veulent du mal. Eh bien, puisque vous êtes riche, souvenezvous qu'avec de Targent l'on a et Ton peut tout ce qu'on veut : vous ne tarderez pas à
reprendre votre enfant à ceux qui Font volé.
Lady Stuart s'apprêta à sortir. Sa présence était, désormais, inutile chez ces braves gens, et toute l'activité de son être la portait vers Paris, vers celui en qui elle allait mettre son espérance, à qui elle allait crier sa détresse — vers l'Empereur.
Le lendemain de sa douloureuse découverte, elle entrait, en effet, aux Tuileries, au risque de rencontrer l'Impératrice, et elle demandait, impérieusement, à être introduite auprès de Napoléon III.
Le souverain la reçut aussitôt, mais en la voyant il eut un grand geste désespéré :
— Vous ici, gronda-t-il doucement, vous ici... Quelle imprudence, quelle folie !
Lady Stuart, blême, émue, alla vers lui.
— Oui, moi ici, aux Tuileries... Vous ne comprenez donc pas, sire, qu'il me faut un motif bien puissant pour oser cette imprudence, cette folie ?
La voix de la jeune femme tremblait, était
comme étouffée. L'Empereur regarda sa maitresse et le sourire qu'il ébauchait disparut. L'attitude dramatique de la comtesse Ellen Teffraya.
— Pour Dieu, qu'avez-vous ?... Quel malheur vous frappe ?
— Un malheur affreux, sire... On a volé mon enfant.
Le souverain eut un tressaillement.
— On a volé votre enfant !
— Oui, le fait est vieux de quinze jours et ce n'est qu'hier, en allant à La Verrière, que j'en ai eu connaissance.
La jeune fem.me fit, alors, à son amant, le récit exact du rapt.
L'Empereur, en Pécoutant, avait pâli. Il se mit à étirer sa moustache et marcha, fiévreusement, dans son cabinet.
Puis, s'arrêtant, il balbutia :
— On a volé votre enfant!... Qui peut avoir accompli ce vol et dans quel but peut-on l'avoir voulu ?... Soupçonnez-vous quelque
personne capable, pour se venger, d'une telle action ?
Lady Stuart, dans un effort, laissa tomber un mot, un seul :
--Oui.
Napoléon III était impatient, nerveux :
— Parlez, madame... Le nom de cette personne...
— Votre Majesté exige ce nom ?
— Il me le faut... Le coupable, quel qu'il soit, ne restera pas impuni.
— Le coupable restera impuni, sire; mais si Votre Majesté me fait rendre mon fils, je m'estimerai satisfaite.
— Détrompez-vous, madame, le coupable recevra son châtiment. Encore une fois, parlez.
Très nettement, alors, Lady Stuart prononça cette phrase :
— La personne qui a fait enlever mon fils et qui le cache, sire, est Tlmpératrice.
Une pâleur intense, à ces mots, couvrit le
visage du souverain. L'accusation portée contre sa compagne était brutale, violente. Il eut une secousse, et vivement, allant à la jeune femme, il lui prit le bras :
— Taisez-vous, madame, taisez-vous, fit-il à voix très basse, et ne redites jamais ce que vous venez de me faire entendre...
Lady Stuart se dégagea et, puisant de la hardiesse dans l'affirmation formidable qu'elle venait de produire, répliqua :
— Pardonnez mon langage, sire, mais on m'a pris mon enfant. Je veux mon enfant, je veux le revoir, mort ou vivant ; et jusqu'à ce que je le retrouve, je ne cesserai de crier, devant vous, le nom de celle que je considère comme l'instigatrice intéressée du malheur qui me frappe. — Vous m'imposez silence et vous avez raison, car vous ne pouvez rien devant cette révélation, car votre justice est impuissante devant la qualité de la coupable. Vous ne doutez pas de mes déclarations, pourtant, vous n'ignorez pas, plus que moi, la
main qui a conduit ce drame. On m'a chassée des Tuileries, on souhaite plus encore ; on souhaite notre séparation et, pour atteindre ce but, on a imaginé de me torturer dans mon cœur de mère. On a pensé que le deuil se dresserait entre vous et moi, désormais, et l'on a bien pensé : il n'y a plus, en moi, à dater d'aujourd'hui, que la mère éplorée et résolue à tous les sacrifices pour ressaisir son enfant disparu.
L'Empereur était sincèrement ému.
— Le coup qui vous frappe est abominable, affreux, dit-il, et vous devez compter sur mon appui pour obtenir une réparation éclatante. Votre fils se retrouvera et vous sera rendu. Je vous en prie, donc, calmez-vous, et pour moi qui vous ai aimé, qui vous aime encore, ne jetez plus le nom de l'Impératrice dans cette horrible aventure. Je crois, je suis certain que vous vous trompez, d'ailleurs, égarée par le chagrin, en accusant l'Impératrice dans cette circonstance. Elle a pu, dans un senti-
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ment très naturel, très légitime, même, vouloir vous éloigner de la Cour; elle a pu désirer qu'un incident quelconque amenât une rupture entre nous. Mais elle est bonne, mais elle est mère, et il est inadmissible de lui prêter des desseins qu'elle ne saurait avoir, de la charger d'un crime. L'Impératrice est mère, je le répète, et une mère, madame, ne frappe pas une femme, détestée même, dans son cœur de mère.
Lady Stuart hocha tristement la tête.
— Une femme qui hait, sire, devient capable de tout entreprendre contre l'objet de sa haine. L'Impératrice est femme, dans l'expression de ses sentiments, au même titre que toutes ses semblables.
— Ne dites pas cela, madame, ne dites pas cela, murmura l'Empereur.
Et il reprit sa promenade en son cabinet.
La comtesse EUen comprit que l'entretien qu'elle avait sollicité, ce matin-là, du souverain, ne pouvait avoir d'autre résultat qu'une
promesse vague de secours, qu'une exhortation affectueuse, que l'offre d'un espoir incertain.
Elle remercia Napoléon III de sa sympathie non démentie, et elle se retira.
Comme elle allait sortir du cabinet, elle enveloppa l'Empereur de son regard et ce regard fut tout de pitié. Elle sentait que cet homme, que ce maître, succombait, en cette heure, sous la lourde angoisse qu'elle lui avait apportée, et elle le plaignait de ne pouvoir, dans sa bonté, lui procurer d'autre soulagement que la vaine assurance d'un appui dissimulé; de ne pouvoir, dans sa justice, condamner l'auteur du crime qu'elle lui dénon- * çait.
Elle décida de suppléer, par sa propre énergie, à lafatale inaction, à l'inefficace intervention de l'Empereur ; et dès qu'elle fut rentrée chez elle, elle examina froidement les moyens qu'elle emploierait pour déchiffrer l'énigme cruelle qui se dressait en sa vie.
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Venue en France avec les allures d'une aventurière de haut rang", pouvant et devant être, même, cette aventurière, si l'on ne tient compte que des débuts de son existence parisienne, lady Stuart, sans qu'elle le voulût, sans qu'elle le devinât, s'était trouvée rejetée de la voie que le destin semblait lui tracer. Sa vie, soudainement, avait biffurqué dans une maternité imprévue et s'était ainsi, tout entière, fondue dans les sentiments que cette maternité avait créés.
Cet effacement d'elle-même, cet oubli de tout ce qui, naguère, l'avait mise en avcint des élégantes habituées de la Cour, ce sacrifice de son ambition, de sa fortune, de son orgueil, s'étaient faits plus absolus depuis que la douleur l'avait visitée, depuis qu'on lui avait ravi son enfant et qu'elle en avait, délicieusement, goûté les caresses inconscientes.
Une réaction profonde s'était accomplie en elle, alors. Dans un renoncement spontané à ses joies de jadis, à ses moindres satisfactions,
elle avait juré de se consacrer à la recherche de son fils, à la vengeance qu'elle offrirait au deuil qu'on lui infligeait, qu*elle souhaitait retentissante et qui, déjà, en pensée, mettait sur sa souffrance comme un apaisement.
Ayant eu connaissance, depuis le rapt et depuis son entretien avec l'Empereur, par l'une des femmes qui fréquentaient les Tuileries et qu'elle avait rencontrée, des paroles de M'"® de Metternich et des déclarations de l'Impératrice, elle était convaincue que la souveraine avait dirigé la main criminelle qui l'avait blessée ; et quoique, entre la compagne de Napoléon III et elle, il y eût un abîme tant au point de vue social qu'au point de vue simplement féminin, elle s'était fait le serment de la punir, de lui rendre coup pour coup, si un événement favorable ne venait pas tarir ses larmes.
Elle ne voulait pas, cependant, hâter des représailles, précipiter maladroitement l'expression de son inimitié, et comme elle était
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plus impatiente de ressaisir son enfant que d'assouvir sa rancune, ce fut, tout d'abord, vers cet enfant perdu qu'elle éleva toute sa pensée.
N'ayant reçu, de l'Empereur, qu'une promesse très platonique, que des phrases de banale condoléance, presque, elle sentit que si elle souhaitait de réussir dans ses recherches, il lui devenait nécessaire d'agir avec fermeté, tout en évitant soigneusement que son activité, par un bruit imprudent, éveillât les méfiances de ceux qui, sans doute, Tobservaient.
Dans une entrevue qu'elle eut avec l'ambassadeur d'Angleterre, elle lui conta l'abominable intrigue organisée contre sa sécurité, et elle lui demanda son appui dans la tâche qu'elle s'était donnée.
Le diplomate parut juger sainement sa situation.
— Il est certain, lui dit41, si l'on évoque le souvenir de votre séjour aux Tuileries, de la
rivalité qui en est résultée, si même j'en crois quelques propos tenus, à votre sujet, dans l'entourage impérial, que l'Impératrice, afin de vous éloigner de l'Empereur, afin de briser un lien qui l'inquiète, a été Tinstigatrice du drame de la Verrière. Il faut donc être très circonspect, non seulement dans la manifestation de votre peine, mais encore, mais surtout dans les procédés à mettre en pratique pour connaître toute la vérité, pour retrouver votre fils. Cet enfant n'est menacé, j'en suis sûr, d'aucun danger, dans le sens criminel du mot. On l'a volé, non pour le supprimer, comme le conseillait, dites-vous. M""' de Metternicli, mais, simplement et moins dramatiquement, pour le soustraire à la tendresse possible de l'Empereur. Il est quelque part, chez de braves gens qui le soignent sans se douter de son histoire, et on le reverra. Mais, pour obtenir le résultat que vous désirez, demeurez dans l'ombre ; empêchez que les journaux s'emparent de l'incident. La curio-
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site publique n'a rien à voir, ici, et vous vous perdriez, vous perdriez toute espérance, en abandonnant votre calme. L'Empereur qui peut, en secret, vous seconder, serait obligé de vous délaisser et de se faire étranger à votre douleur : la raison d'Etat se dresserait entre lui et votre personne, et, il faut bien le reconnaître, il ne lui serait pas permis de se compromettre pour vous contenter.
La logique de l'ambassadeur désespérait lady Stuart.
— Je veux mon enfant... je le veux... s'écria-t-elle, dussé-je mourir en le voulant... Je vous en prie, indiquez-moi quelque moyen plus efficace que des paroles, pour le retrouver.
Le diplomate reprit sans s'émouvoir :
— Ces paroles sont utiles et devaient être dites. Quant au moyen que vous réclamez, écoutez-moi. Je vais vous adresser un agent secret de l'ambassade, très au courant des moeurs parisiennes, très familier avec le per-
sonnel de la préfecture de police et à qui je suis redevable de signalés services. Il se nomme Frépont. Vous lui confierez tout ce que vous savez de l'affaire qui vous intéresse et vous le laisserez agir.
La jeune femme eut comme un soulagement.
— Et cet agent, quand le verrai-je?
— Demain. Il ira chez vous ; mais il ne se présentera point de ma part. Mon nom ne doit pas être mêlé à toute cette intrigue. Vous comprenez, n'est-ce pas, la gêne que j'éprouverais, aux Tuileries, si je paraissais ne pas l'ignorer absolument.
Lady Stuart, en quittant l'ambassade d'Angleterre, après avoir remercié son compatriote, avait une assurance morale qui la fortifiait, devant l'avenir, et elle attendit le lendemain avec fièvre.
Dans l'après-midi, l'agent désigné par le diplomate lui fut, en effet, annoncé.
C'était un homme de petite taille, assez gros.
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à l'aspect d'un bourgeois modeste ou d'un employé aisé. Sa face ronde et rougeaude que coupait, sous le nez un peu écrasé, une moustache clairsemée, ne révélait aucunement sa qualité et les fonctions qui en dépendaient. Cependant, un observateur eût vite remarqué que ses yeux, des yeux en vrille, étroits, mobiles, verdâtres, fureteurs, n'étaient pas ceux i d'un naïf personnage.
Ayant écouté la jeune femme, sans l'interrompre, il demeura silencieux encore, durant quelques minutes, lorsqu'elle eut parle, et il se prit à réfléchir, en tournant son chapeau en ses main grasses, potelées, courtes et très blanches, ornées de bagues de prix.
Puis il releva la tête, regarda la comtesse EUen et lentement, ne prononçant chaque mot qu'après en avoir mesuré la portée, il s'exprima ainsi:
— Nous manquons essentiellement d'indices, en toute cette histoire, madame, et il ne 1^^ nous sera point aisé d'y voir clair. Les nour-
riciers de l'enfant ne savent qu'une chose : une dame, un jour, est venue, de votre part, reprendre chez eux le petit que vous leur aviez confié. Ils n'ont pas interrogé cette dame — l'ont-ils bien vue même ? — et ils lui ont remis le marmot. Il y a insuffisance de détails pour établir une enquête. Cependant, ne nous désolons pas. J'irai chez ces braves gens et je les ferai jaser. Peut-être m'en diront-ils plus qu'à vous. Quant à la dame en question... ah, je donnerais bien quelque chose pour avoir une mèche de ses cheveux, à celle-là... Ce ne serait pas beaucoup, encore, mais ce serait plus que rien. Eh bien, nous l'aurons cette mèche, et nous nous en servirons... Vu la haute personnalité de celle que vous accusez, la femme qui a été employée, activement, dans cette aÔaire, doit être d'une certaine condition sociale, tout en ayant des attaches avec la préfecture de police. Suivez bien mon raisonnement, madame. Celle qui a mené, selon vous, tout ce drame, a dû avoir
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recours, pour atteindre son but, non pas à l'une de ses familières qui eût été effrayée de la responsabilité qu'une telle mission lui aurait imposée, mais à une femme habituée à ne rien craindre, à ce que nous appelons, une professionnelle. Or, cette personne ne peut être qu'une femme ayant des relations avec le service de police — ^"avec la police politique surtout. Elle aura agi sans savoir, même, pour le compte de qui elle agissait et sur les ordres simplement d'un chef, d'un très haut fonctionnaire, certainement. Ce fonctionnaire aura reçu les instructions directes de qui vous savez et les aura fait exécuter. Nous perdrions notre temps, vous le comprenez, à nous occuper de ce monsieur. Tous mes efforts doivent donc porter sur la recherche de sa complice. J'ai la liste ainsi que le signalement des femmes employées par la police, à Paris. En procédant par classement social, d'abord, par élimination ensuite, j'ai des chances pour mettre le doigt et l'œil sur celle qu'il nous faut. Si je
la déniche, il me restera à la faire parler et la chose ne sera pas, sans doute, très facile. Mais j'ai de la patience et, avec de la patience, on arrive à tout. Pour aujourd'hui, inutile de se casser la tête davantage. Allons, adieu, madame. Demain, je serai à La Verrière et je vous mettrai au courant de ma démarche.
Lady Stuart avait écouté l'agent attentivement.
— Allez et faite vite, monsieur, dit-elle, si vous me rendez mon cher petit, je vous forai riche, je le jure.
— Merci de votre promesse, madame, répliqua le policier, en se retirant ; quoique j'aie quelque fortune, je ne refuse pas d'en avoir plus encore. Mais, foi de Frépont, cette affaire est si belle que je m'en occuperais rien que pour l'honneur.
Le lendemain, comme il l'avait déclaré, l'agent Frépont, descendait à la station de La Verrière et s'acheminait vers la demeure des anciens nourriciers du petit Jack.
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L'homme et la femme étaient présents lorsqu'il parut sur le seuil de leur porte.
Quoiqu'il fût certain de leur innocence, dans le rapt de l'enfant, il jugea habile de ne pas provoquer leur défiance.
— C'est bien vous, dit-il, après être entré, qui avez eu en pension un petit garçon nommé Jack?
La femme s'avança, inquiète.
— Oui, monsieur ; pourquoi cette question ?
Sans répondre à cette interrogation, l'agent continua :
— J'ai une commission pour vous. Vous vous souvenez qu'une dame est venue prendre, chez vous, cet enfant, se disant envoyée par la mère?
— Sainte Vierge 1... si nous nous souvenons!...
— Eh bien, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Jack est retrouvé et c'est pour de vrai, cette fois, que sa maman vous adresse
quelqu'un pour vous dire qu'elle n'a plus de chagrin et que vous pouvez, comme elle, ne plus en avoir.
— Sainte Vierge, ah, Sainte Vierge....
s'exclama la femme dont la figure s'illumina, soyez le bienvenu, monsieur. Nous ne faisons que pleurer, depuis cette histoire, et vous nous rendez joliment heureux. Il est retrouvé, le mignon?
— Oui. Il est maintenant chez sa maman, et je vous assure qu'on ne le lui volera plus. Ce qu'on le garde, ce chérubin !
Uhomme, alors, prit la parole.
— Le petit est retrouvé, c'est bien. Mais, avec tout ça, sait-on pourquoi on Pavait volé?
Le policier eut un geste indifférent.
, — Certainement, qu'on le sait, et la chose est simple et n'est pas dramatique du tout. La dame qui s'est présentée, ici, est une parente de la mère de Jack. Elle a été mariée et elle est devenue folle à la suite de la mort de son mari et d'un unique enfant. Son idée fixe est
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que son pauvre petit est vivant, toujours. Elle s'est imaginé que le fils de sa parente était le sien et elle a inventé toute une machination pour s'en emparer. Comme c'est la deuxième ou la troisième fois que cet accès la prend, qu'elle emporte ainsi des enfants, on a dû l'enfermer. C'est bien triste.
L'homme qui écoutait ce discours, bouche bée, eut une plainte :
— Pauvre dame !
— Pauvre dame, tant qu'on voudra, oui, fit le policier, mais dangereuse tout de même.
— Sainte Vierge, reprit l'ex-nourricière, en voilà une affaire! Nous nous creusions la cervelle pour savoir le pourquoi de Tenlèvement, monsieur, et je disais, moi, que notre dame devait se tromper, lorsqu'elle affirmait qu'on avait voulu se venger d'elle, en lui volant son petit.
Et se tournant vers son mari, elle ajouta, triomphante :
— J'avais raison, tu vois.
L'agent Tinterrompit.
— Comment ne vous êtes-vous pas aperçue que cette personne est folle?
La nourricière répliqua, un peu piquée :
— Mais, mon cher monsieur, cette personne n'avait pas du tout Pair fou. Nous l'avons prise, d'abord, pour notre dame, quand elle est entrée. Jeune comme elle, vêtue à peu près comme elle, ce n'est que lorsqu'elle a causé, car elle avait un voile très épais qu'elle n'a pas retiré, que nous avons reconnu notre erreur. Elle a été très gentille et dans ce qu'elle a dit, il n'y avait rien d'extraordinaire.
— Elle vous a laissé de l'argent?
— Oui, une grosse somme à laquelle nous n'osions pas toucher, depuis que nous savions qu'on avait volé l'enfant. Mon mari voulait la porter chez le commissaire, à Rambouillet. Mais je l'ai détourné de ce projet : on aurait pu nous inquiéter. Nous allons vous la rendre,
puisque vous êtes envoyé par notre dame. Vous la restituerez à qui de droit.
L'agent Frépont eut une dénégation :
— Non. . . La mère de Jack vous prie de garder cet argent, comme un dédommagement à l'ennui que vous avez eu.
— Notre bonne dame... vous la remercierez bien, monsieur.
— Je n'y manquerai pas.
II y eut un silence et la femr^e reprit :
— La parente de notre dame a perdu, dans le jardin, en s'en allant, un mouchoir garni de dentelle, de vraie dentelle, monsieur. Lorsque la mère de Jack est venue ici, pour la dernière fois, nous étions si troublés que nous n'avons pas songé à le lui montrer. Elle l'aurait peut-être reconnu comme appartenant à sa parente et cela aurait arrangé, tout de suite, les choses. On ne pense pas à tout, quoi. Puisque vous savez à qui le remettre, vous voudrez bien l'emporter. C'est un chiffon qui a du prix.
L'agent eut un tressaillement qu'il réprima aussitôt.
— Donnez le mouchoir, ma bonne dame, fit-il, insouciant, en apparence. On le rendra à sa propriétaire.
Et tendant la main, il saisit une fine batiste qu'il plaça, sans la regarder, en l'une de ses poches.
Il échangea, avec les nourriciers, quelques mots encore, puis il se leva et leur dit adieu.
Lorsqu'il fut dans le train qui le ramenait à Paris, il examina attentivement et avec une joie non dissimulée, le mouchoir qui lui avait été confié.
C'était un carré de toile précieuse qu'entourait, ainsi que Tavait dit la brave femme, une dentelle merveilleuse et qu'ornait, en un coin, une broderie — deux M entrelacés et formant un chiffre de caractère tout personnel.
— Allons, murmura Frépont, notre voleuse est une belle dame habituée aux élégances.
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C'est un point établi et ma tâche va être plus aisée que je ne l'aurais crue.
Puis, il ajouta, entre ses dents, souriant, et caressant l'objet :
— Petit mouchoir, ou je me trompe fort, ou tu vas tirer de certain joli nez bien des choses qu'on ne voudrait pas montrer.
Une grande inquiétude s'était emparée de l'Empereur après la visite que lui avait faite lady Stuart et à la suite de l'entretien qu'il avait eu avec elle.
Cet enlèvement d'un enfant auquel il s'intéressait, intimement, venait compliquer la situation que lui avait créée sa liaison avec la jeune femme et comme il ne doutait pas — il Tavoua plus tard, à la comtesse Ellen — que l'Impératrice ne fût, en effet, l'auteur de cdite intrigue, ne fût l'instigatrice de cette tragédie, il se trouva fort emÉarrassé dans le choix de l'attitude qu'il s'imposerait au cas où, devant lui, les habitués des Tuileries et