‹ Un drame dans le mondeChapitre 2 sur 5 · LE 25 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE 25 SEPTEMBRE

m DBAME DANS LE MONDE

— « Madame la comtesse, » dit la religieuse en entrant dans la chambre à coucher, « monsieur le comte est là. »

Elle avait parlé à voix basse, les yeux tournés anxieusement du côté du lit où se dessinait, dans l'ombre et sous les rideaux, une forme vague de malade. Au chevet, une jeune femme était assise, qui se leva vivement, et, à voix basse, elle aussi :

— « Hé bien ! ma Sœur, prenez ma place. Je n'ai à causer avec M. de Malhyver que quelques minutes. Je reviens, et vous pourrez vous reposer un peu encore. »

— « Et Mlle de Sailhans? » interrogea la religieuse, en désignant le lit d'un geste de la tête.

— « Ma tante semble tout à fait tranquille, » dit l'autre. « Voyez... »

Elle souleva de la main le sombre lampas à plis lourds. Une face vieillie et douloureuse apparut

sur l'oreiller, les paupières fermées, la bouche ouverte et tirée à droite. La Sœur eut un hochement significatif en s'asseyant dans le fauteuil, tandis que Mme de Malhyver passait dans le salon voisin, où l'attendait son mari. Cette vaste pièce était éclairée d'une lumière à peine plus forte que celle de la chambre à coucher, par une grande lampe Garcel en bronze, posée sur un pied du même métal. Le demi- jour projeté à travers le globe permettait de distinguer un de ces mobiliers comme il s'en trouve, encore aujourd'hui, dans les hôtels du faubourg Saint-Germain qui n'ont pas changé de maîtres depuis plusieurs générations. Des bergères, des paravents, des consoles qui sont des objets de musée y voisinent avec des poufs capitonnés, du goût le plus démodé. Cet hôtel-ci était classiquement situé entre cour et jardin, dans la partie de la rue de l'Université qui va de la rue de Bellechasse à la rue du Bac. L'absence d'électricité dans ce large salon du premier étage, aux fenêtres hautes, attestait que la propriétaire de cette demeure continuait d'y vivre d'après les us et coutumes des aïeux de qui elle l'avait héritée. Elle allait y mourir, soignée par une nièce dont la physionomie et la toilette révélaient une Parisienne aussi éprise de la mode que la tante avait pu lui être hostile. Mme de Malhyver était grande et mince, avec un profil d'une extrême finesse, où chaque trait disait la race ; mais ce joli visage aristocratique était fait, pour employer la vulgaire expression courante.

L'EGAREMENT 11

Elle avait du rouge aux lèvres et aux joues, un rien de noir autour de ses yeux bruns. Ses beaux cheveux châtains, lavés au henné, montraient des reflets facticement dorés. Quoiqu'il fût onze heures du soir, elle portait une robe d'après-midi, trop courte. Sur ses bas de soie noirs, presque transparents de finesse, se nouaient les rubans des cothurnes qui chaussaient ses pieds étroits, La nouvelle d'une attaque dont venait d'être frappée sa tante l'avait surprise rentrant de ses courses, comme elle allait s'habiller. Elle était accourue telle quelle, laissant son mari se rendre seul au dîner en ville auquel ils étaient priés tous les deux.

— « J'arrive très tard, » expliqua celui-ci. « On s'est mis à table à neuf heures. Comment va la tante? Que dit le docteur Graux? »

— « Qu'elle est bien mal, mais qu'elle peut s'en tirer. Ce sont ses mots : elle a toujours eu une telle volonté de vivre 1 »

— tt Elle a retrouvé la parole? »

— « Non. Du côté droit, même impossibilité de bouger. Graux a parlé d'une hémorragie dans le côté gauche du cerveau, due à l'artério-sclérose. Ce sont toujours ses mots. Le plus terrible, c'est que la pauvre femme a elle-même assisté à son attaque, raconte la Sœur. Elle s'est plainte de fourmillements dans la main, puis la jambe lui a manqué. Elle a bredouillé. Alors elle a perdu connaissance et on m'a envoyé chercher. Maintenant, elle repose. Ce qui inquiète Graux, c'est

la faiblesse du cœur. Il a ordonné de la digitaline. »

— a Vous voilà rassurée pour le moment. Vous rentrez avec moi?... »

— a Non. Je voudrais veiller la tante encore une heure ou deux pour que Sœur Félicité puisse dormir un peu. Elle a été sur pied toute la nuit dernière. La tante était si agitée 1 C'était la crise qui se préparait. Renvoyez-moi la voiture. S'il ne se passe rien, je serai à la maison vers minuit et demi. »

— « Alors, je vous quitte. J'embrasserai Roger pour vous, si ce petit ne dort pas déjà. Quand nous habiterons Malhyver définitivement, nous vivrons au moins avec notre fils... Au lieu qu'à Paris 1... »

Un silence tomba entre les deux époux. Géraud de Malhyver avait eu, pour prononcer cette dernière phrase, un regard singulier, anxieux et scrutateur. C'était un homme de trente-cinq ans qu'un éclat de grenade reçu sous Verdun marquait à la joue d'une large et profonde cicatrice. Cette noble dé figuration donnait aux traits, naturellement heurtés, de son visage, une dureté tragique, démentie par l'expression méditative de ses yeux bleus. Ce contraste était rendu plus sensible par un autre : sous le drap mince du frac de soirée se devinaient des épaules étroites, des bras à peine musclés, la physiologie pauvre d'une très vieille race. Deux minces rubans à sa boutonnière, celui de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre, racontaient quelle âme

L'EGAREMENT 13

d'énergie habitait cet organisme tout voisin d'être fragile. Troisième contraste : celui de sa tenue presque négligée et de la toilette presque provocatrice de sa femme. Son habit, un peu lustré au col et aux manches, datait d'avant la guerre. Sa cravate était nouée tellement quellement. Ses cheveux étaient un peu trop longs. Ses gants placés dans l'échancrure de son gilet laissaient voir des plis défraîchis. D'une main, il les tortillait nerveusement, tandis que de l'autre il tiraillait sa moustache, du geste de quelqu'un qui a sur les lèvres des mots qu'il ne prononcera pas, et il écoutait sa femme lui répondre :

— « Eh bien I bonsoir, Géraud. »

— « Bonsoir, Odette, » dit-il, en prenant la petite main, baguée et parfumée, qu'elle lui tendait. Comme il la portait à ses lèvres, elle lui demanda négligemment :

— « Vous m'avez bien excusée auprès des Caudale? Qui avaient-ils à dîner? »

— « Mais leur sœur Mme d'Arcole, Bonneville, Crucé, Larzac, Mme Machault... J'oubliais lord et lady Semley. Ça ne m'a pas rajeuni, ce dîner-là, ni amusé. Il y a eu pourtant la guerre. Ces gens ont tous l'air de l'avoir oubliée. En 1919 1 Que sera-ce en 1929?»

Sur ce mot, prononcé du même accent et avec le même regard que son exclamation contre Paris tout à l'heure, Malhyver sortit du salon, tandis que sa femme dont les sourcils — passés au pinceau,

hélas 1 — s'étaient froncés à l'énumération des convives du dîner Candale, rentrait dans la chambre à coucher. Elle vint pour reprendre sa place au chevet du lit.

— « Rendez-moi ce fauteuil, Sœur Félicité, » dit-elle. « Vous ne pouvez pas veiller toute une autre nuit. »

— « Celle-ci sera plus paisible, » répondit la religieuse ; « mais puisque ça vous arrange, madame la comtesse, je dormirai une petite heure sur la chaise longue du salon. C'est une grande grâce du Bon Dieu, » ajouta-t-elle, avec un large sourire sur sa large face de demi-paysanne. « Je découpe mon sommeil par tranches, comme un chanteau de pain. » Et, du seuil : « Ainsi ne craignez pas de m'appeler, quand vous en aurez assez. »

Mme de Malhyv^er était seule maintenant avec la malade qui continuait de reposer, immobile dans la pénombre des rideaux. Le souffle de ce sommeil, un peu rude, unissait son bruit à celui d'une grande pendule de Boulle, posée sur la cheminée où rougeoyait une flamme. On était dans les tout derniers jours du mois de mars, et les nuits restaient fraîches. Par instants, une sourde rumeur d'autobus arrivait de la rue, et les vitres vibraient, — juste de quoi rappeler aux habitants des anciennes et aristocratiques demeures, telles que l'hôtel de Sailhan, que le monde moderne les cerne et qu'elles ne dureront point. La jolie comtesse Odette n'était pas de caractère, malgré le grand nom qu'elle portait,

L'EGAREMENT 15

à s'attarder dans les réflexions de cet ordre, et cela d'autant moins qu'elle traversait en ce moment un douloureux drame moral, dont les quelques phrases, prononcées par son mari,insignifiantes en apparence, avaient ravivé la secrète angoisse. Effondrée dans la vieille bergère au pied du lit, elle avait mis ses coudes sur ses genoux, sa tête dans ses mains, et ses pensées allaient, allaient. Quelques semaines auparavant, Géraud lui avait annoncé brusquement, pièces sur table, qu'ils étaient presque ruinés. Des cent cinquante mille francs de rente qu'ils possédaient à leur entrée en ménage, à peine, leurs dettes payées, leur en resterait-il quarante mille, et leur existence était montée sur le pied de trois cent mille. A son retour de l'armée, Géraud, effrayé par le désordre de leurs affaires, avait voulu y voir clair. Le résultat avait été cet entretien, continué sur une déclaration, dont Odette avait été sidérée, comme d'un coup de foudre :

— « Il est encore temps de rétablir notre situation. Un seul moyen. Il est radical, mais c'est le seul, je vous répète. Quitter Paris, et nous retirer sur nos terres en Auvergne, à Malhyver. Dès demain, j'y envoie Éberlé, notre architecte, avec mission de mettre le château en état. Il n'y a pas grand*chose à y faire. Mon père a toujours tenu la main à cet entretien. Il s'y était réfugié pendant la Commune. Il en prévoyait une autre et nous gardait cet asile. Ce sera le nôtre. Dans dix ans, notre fils aura vingt ans. Nous l' élèverons là-bas. J'en ferai

un homme et nous lui aurons refait sa fortune. » Contre ce projet, si absolument inattendu, et dont Géraud avait achevé de développer le détail, Odette n'avait dressé aucune objection. Il y avait eu dans son silence autre chose que l'instinctif emploi du grand et sûr procédé de diplomatie féminine : se dérober pour gagner da temps. Elle était demeurée déconcertée par le ton de ferme décision de son mari, non moins que par l'étonnante brusquerie d'une telle nouvelle, ainsi annoncée sans préparation. N'y avait-il derrière cette volonté que la raison avouée, celle de lejr ruine? Depuis son retour de l'armée, Géraud était, pour elle, un autre homme. Un changement s'était produit en lui, dont elle n'osait pas rechercher le principe, tout simplement parce qu'elle avait elle-même un redoutable mystère dans sa vie de femme. Depuis 1912, elle était la maîtresse d'un ami de son mari, un des convives justement de ce dîner Candale, Xavier de Larzac. Elle l'aimait avec une passion accrue encore par la guerre et les dangers qu'il avait courus. Larzac s'était conduit, en effet, sur l'Yser, à Verdun, en Champagne, avec autant de courage queje camarade d'enfance qu'il trahissait indignement. La nature humaine a de ces paradoxes. Mais cette terrible aventure n'avait été pour lui qu'une aventure. Son hérédité militaire — un Larzac s'est distingué à Fontenoy — avait agi en lui, comme automatiquer ment, sans que sa moralité, ou plutôt son immoralité sentimentale en fût redressée. Le mot de Malhyver

L'EGAREMENT 17

sur les oublieux de la guerre ne s'appliquait que trop à ce séduisant, mais déloyal amant. Sitôt libre, il avait recommencé de mener la vie du Parisien comblé, pour qui la fidélité envers une maîtresse est presque une tare. Sa liaison avec Mme de Malhyver datait de trop loin pour lui tenir au cœur autrement que par l'habitude, et l'appétit du fruit nouveau le travaillant, il était en coquetterie réglée avec la jeune et jolie Cécile Machault. Pourquoi Géraud, en énumérant les convives du dîner Candale, avait-il prononcé leurs deux noms, l'un aussitôt après l'autre? Avait-il voulu constater l'impression produite par ce rapprochement sur Odette? Soupçonnait-il sa femme? Celle-ci s'était posé cette question, avec épouvante, quand son mari lui avait parlé de quitter Paris si impérativement. A cette minute, elle ne pensait plus à ce soupçon possible. La jalousie l'occupait tout entière. Que l'on commençât d'inviter les deux jeunes gens ensemble dans le monde, comme ce soir, cela prouvait que leur flirt était connu et reconnu. Jusqu'où était-il poussé? Cécile était légère. Elle était libre, Machault se trouvant retenu aux États-Unis pour un assez long temps par de grosses affaires industrielles. On comprend pourquoi Odette avait interrogé son mari sur la composition de ce dîner, et quelle menace lui représentait le départ de Paris, outre la tristesse d'une volte-face totale d'existence. C était perdre celui qu'elle aimait, et le perdre en l'abandonnant à une autre.

— « Elle l'aura ramené dans son automobile, » songeait-elle. « Pour que je ne le sache pas, elle aura attendu que Géraud ne fût plus là. »

Elle les voyait, sa hardie rivale et l'inconstant amant, assis dans la rapide voiture. Elle voyait les yeux gris — couleur de saphir étoile — de Cécile, son frais visage potelé, ses cheveux blonds, sa nuque voluptueuse, et dans les prunelles noires de Xavier cet éclair de désir qu^elle connaissait si bien, et qui lui brûlait le cœur, chaque fois qu'elle le rencontrait. Mais Cécile était-elle la maîtresse de Larzac? Y avait-il entre eux autre chose que la camaraderie, un peu trop intime, encore innocente cependant, d'une jeune femme très joHe et très garçonnière, avec un jeune homme très sensible à l'élégance et à la grâce? C'était la réponse que l'amant avait faite à sa maîtresse chaque fois que celle-ci lui avait montré sa jalousie. Chaque fois, Odette avait voulu croire à cette protestation, et toujours la jalousie était revenue, d'autant plus muette que la blessure était plus saignante. Elle reculait maintenant devant des scènes dont elle devinait qu'elles irritaient Xavier. Pour une femme qui aime, craindre d'irriter son amant, c'est reconnaître que cet amant l'aime moins, qu'il ne l'aime plus. Doute affreux et déjà si profondément entré dans le cœur d'Odette qu'elle avait tu à Larzac le projet de son mari I Elle avait tremblé de ne pas rencontrer un chagrin pareil au sien. Hélas 1 si, présente, il l'aimait moins déjà, que seraitce, absente? L'idée de cette reconduite en voiture, à

L'EGAREMENT 19

ce même instant peut-être, lui fit soudain si mal, à une place si blessée de sa sensibilité, qu'oubliant l'endroit où elle était, l'heure, la malade, la religieuse toute voisine, elle dit à voix haute :

— « Ah! Comment, comment rester à Paris? Gomment?... » répéta-t-elle... « Comment? »

Une plainte lui répondit, venue du lit. Rendue à la réalité par ce gémissement, Odette se leva, et la tête penchée dans l'interstice des rideaux, elle demanda, mais tout bas :

— « Vous m'appelez, ma tante? »

Aucune réponse, cette fois. La paralytique avait, sans doute, entendu l'exclamation de la jeune femme mais dans le sommeil, sans rien percevoir qu'un bruit qui l'avait troublée et ne l'avait pas éveillée. Elle continuait de dormir, sans plus gémir. Odette la considérait avec une pitié encore attendrie par la crise d'émotion qu'elle venait de traverser. A la faible lueur de la lampe, posée là-bas, dans un angle, elle regardait, comme la Sœur tout à l'heure, ce visage pâle et flétri, ces traits altérés, la terrible déviation de la bouche et de la narine, et elle se rappelait un tableau de famille, conservé dans son petit salon, à elle, où sa tante figurait, toute jeune, au milieu des siens. « Comme la vie est courte I » songea-t-elle, en calculant que ce tableau où se trouvait aussi représenté son père, le frère de la mourante, datait de 1860. « Oui, comme la vie est courte ! Et on n'en a qu'une. Pauvre tante ! Qu'at-elle fait de la sienne? »

Il y avait, suspendu au mur, dans la ruelle du lit, un Christ d'ivoire, cloué sur une croix de bois noir, détachée elle-même sur un fond de velours d'un rouge sombre. Un cadre sculpté entourait le tout. Ce crucifix, traité dans la sévère et large manière du dix-septième siècle, venait d'un Monseigneur de Sailhans, ami de Bossuet, l'un des rédacteurs, prétend-on, de la fameuse déclaration du clergé de France en 1682. La vieille demoiselle avait hérité ce magnifique objet, comme l'hôtel, les meubles, les portraits. Elle l'avait placé là comme un symbole de son double culte : sa race et sa foi. Tandis qu'Odette se prononçait mentalement sa phrase sur la triste destinée de l'agonisante, elle releva les yeux et vit ce crucifix. Elle eut un haussement d'épaules qui marquait, à lui seul, la différence des deux générations. Depuis longtemps ce Christ n'était guère pour elle qu'un bibelot précieux, et dont elle admirait le fin travail. En ce moment, elle ne voyait plus, dans cette image protégeant le sommeil de la vieille fille pieuse, qu'un indice d'une illusion à laquelle la dévote avait sacrifié cette « unique vie ». La suite de ce récit expliquera sous quelles influences la jeune femme était arrivée à un nihilisme religieux qui la laissait complètement désarmée devant certaines épreuves et certaines tentations.

— « Quelle misère ! » murmura-t-elle en se rasseyant pour reprendre sa méditation, aiguillée dans un nouveau sens. Oui, quelle misère que cette existence rétrécie de la vieille demoiselle ! Odette

voyait en pensée tante Nais, — comme elle continuait de l'appeler, — se levant le matin dès la première heure pour aller jusqu'à l'église. Là, elle entendait une messe, deux quelquefois, quand, tourmentée de scrupules, elle craignait de n'avoir pas suivi la première avec assez de ferveur. Puis, c'était, rentrée chez elle, toute une suite de minutieuses occupations domestiques où elle se noyait. En dépit de son romanesque prénom historique, Athénaïs de Sailhans s'attardait, pareille sur ce point à la plus bourgeoise des bourgeoises, aux insignifiants détails de son intérieur, se minimisant, si l'on peut dire, dans la discussion indéfinie des plus mesquines dépenses. Elle semblait n'avoir, de sa grande fortune, qu'une crainte plus grande d'être dupée. C'étaient ensuite, dans l'après-midi, de monotones visites échangées et reçues, dans un cercle, de plus en plus restreint, d'amies semblables à elle. C'étaient des séances d'oeuvres, des retraites, des saluts. Et les journées succédaient aux journées, toutes unies, toutes grises. Les événements importants en étaient, avec les difficultés du ménage, des susceptibilités de propos au cours d'une conversation, des racontages écoutés et répétés, des troubles de conscience à l'occasion de quelque péché imaginaire, des craintes de santé. Mlle de Sailhans était devenue, avec l'âge et la maladie commençante, de plus en plus anxieuse. L'hémorragie actuelle marquait l'ultime accident d'un endurcissement progressif des artères cérébrales, manifesté par

une irritabilité croissante, un puérilisme chaque jour plus accusé, une observation et une interprétation continue des moindres symptômes personnels. Cette hypocondrie durait depuis des années sans que rien parût la justifier. Elle avait fait s'établir dans la famille une légende : « Les gens qui se croient toujours malades sont ceux qui se portent le mieux. Voyez tante Naïs. Elle se plaint sans cesse. Elle vivra cent ans. » De telles phrases, répétées indéfiniment, prennent, pour ceux qui les redisent et les entendent chaque jour, une certitude d'axiome. Odette de Malhyver était si profondément convaincue de la robustesse de la vieille fille atrabilaire qu'à son mari, lui dressant leur bilan de ruine, elle n'avait pas objecté la fortune de leur tante qui pouvait, qui devait leur revenir. Elle en était l'héritière naturelle. Cette idée ne lui avait même pas traversé l'esprit, quoique, depuis deux mois déjà, Mlle de Sailhans eût dû prendre une garde à demeure, cette bonne Sœur Félicité dont l'optimisme professionnel avait dissimulé à l'entourage la gravité des signes prémonitoires d'une crise imminente : un mal de tête continu, l'insomnie nocturne et la somnolence diurne, des troubles de la station et de la marche. A la nouvelle de l'attaque, Odette n'avait éprouvé, sous le coup du saisissement, que deux impressions contradictoires et pourtant logiques : le frémissement de la fibre humaine devant une des innombrables déchéances physiques qui nous attendent tous sous une forme ou sous une autre, — la

déception de cette soirée manquée, et qu'elle espérait passer avec son amant. Et voici qu'au chevet de la malade endormie, cette idée d'une fin toute proche et celle de l'héritage possible se levaient en elle, suggérées, l'une par le silence triste de cette chambre, cette demi-lumière, ces rideaux baissés, ce souffle inégal, — l'autre par la violente révolte de son amour contre la cruelle perspective du départ, et dans quelles menaçantes conditions ! Son instinct irraisonné fut pourtant de les repousser, ces dangereuses idées. Elle sentait déjà qu'elle allait souhaiter cette fin toute proche, et la seule ombre d'un pareil désir lui faisait froid à toute l'âme.

— « Oui, » se disait-elle, « pauvre tante Nais 1 Elle n'a pas vécu, et elle avait si peur de la mort 1 Dans quel état sera-t-elle, quand elle se rendra compte de ce qui s'est passé? Car elle s'en rendra compte, puisque le docteur prétend qu'elle peut sortir de cette crise et qu'alors elle retrouvera ses esprits. S'il avait'cru à un danger immédiat, il aurait écouté la Sœur et fait appeler un prêtre. Il a eu peur d'une impression trop forte. Il croit donc qu'elle comprend un peu. Il a dit : demain jugera la situation... Demain?... »

Elle avait répété ces syllabes : « Demain? » à mi-voix, et ce point d'interrogation se traduisit pour elle en deux images... Demain, la malade, entièrement revenue à elle, sortait de son lit, paralysée de la moitié du corps, avait pronostiqué le médecin, parlant à peine, prononçant mal les mots

et les uns pour les autres, puis, les jours suivants, marchant mieux, parlant mieux, se reprenant à la vie... Demain, ce pauvre corps était secoué par la convulsion d'une attaque semblable à celle qu'avait décrite la Sœur. Un autre vaisseau se rompait sous ce front d'où la pensée s'en allait tout à fait, le sentiment, le mouvement, la vie... Encore vingtquatre heures, douze peut-être, une de ces deux images serait une réalité. Si c'était la première, rien de changé dans les conditions où Odette se trouvait prise. Si c'était la seconde?... Déjà elle n'évitait plus cette hypothèse. La vision se précisait, avec toutes ses conséquences, dont une capitale pour elle. Odette n'avait jamais escompté à date fixe la succession çle sa tante ; mais elle n'avait jamais douté, sachant l'orgueil nobiliaire de la vieille fille et son culte pour la lignée dss Sailhans, que cette succession ne lui fût assurée. Cette conviction n'avait pas été étrangère à la prodigalité avec laquelle son mari, et surtout elle, avaient conduit leur vie mondaine. Et, tout d'un coup, une appréhension commençait de s'emparer d'elle, d'abord incertaine et vague, puis brutalement angoissante. Dès le début de son mariage, dix ans auparavant, elle avait dû subir quelques remarques de Mlle de Sailhans sur ses relations trop mêlées, le luxe trop osé de ses toilettes, le train trop fastueux de Ba maison, son absence de réserve avec tel ou tel homme. Plus tard, la vente d'une de leurs terres de famille à un marchand de biens avait

provoqué une scène dont elle avait longtemps gardé rancune à sa tante. Et puis celle-ci avait paru accepter le genre d'existence de sa nièce. Elle ne lui avait plus jamais adressé aucune remontrance. Les rapports entre elles étaient devenus de plus en plus conventionnels. Les visites au vieil hôtel de la rue de l'Université avaient pris rang, pour Mme de Malhyver, parmi ses devoirs de situation, comme de « cortéger » dans les mariages des proches, de mettre des cartes, d'en rendre, de paraître aux ventes de charité. Pendant la guerre, Odette avait choisi de s'occuper d'oeuvres d'aveugles, et un rapprochement momentané s'était produit entre la nièce et la tante, avec ce geste de charité, — puis un nouveau refroidissement avec la reprise des sorties mondaines. Jusqu'où était allé ce refroidissement? Il devrait rester, semble-t-il, chez les Parisiennes les plus follement emportées par le tourbillon des fêtes, une vigilance jamais endormie sur la question d'argent, puisque le coût de leurs plaisirs la leur rappelle sans cesse. Cette vigilance, elles l'ont bien, dans l'arrière-fond de leur pensée. Mais elles s'étourdissent, comme ces viveurs qui dévorent leur patrimoine, sachant qu'au terme de leur dissipation il y a la misère, peut-être le suicide. Il est encore temps d'enrayer, et ils remettent au lendemain, avec un fatalisme qui fait songer au nitcheifo des Russes. Que d'héritages Odette avait vus se perdre autour d'elle, faute de petits soins ! Et jamais elle n'avait pris sur elle de les avoir,

•26 t)N DRAME DANS LE MONDE

ces petits soins, envers cette sœur de son père, sa seule très proche parente. Si cependant cette négligence avait eu pour effet de lui aliéner le cœur de sa tante assez complètement pour que la dévote l'eût déshéritée? Ce crucifix dont la forme indistincte blanchissait dans l'ombre des rideaux, de quoi avait-il parlé à la vieille demoiselle solitaire, chaque soir, avant qu'elle ne s'endormît, chaque matin, quand elle s'éveillait? De sa famille, — il en venait, — mais aussi de l'Église. Qu'une part de cette grande fortune pût aller à des œuvres, Odette l'avait toujours admis. Pour la première fois, elle concevait comme possible que la fortune entière lui fût retirée.

— « A-t-elle fait un testament? » se demandât-elle tout à coup.

Cette parole, prononcée par la voix intérieure, la secoua d'un frisson. C'était le doute, et c'était la terreur. Cette dernière et unique chance d'échapper à cet exil loin de Paris, quelques lignes sur un morceau de papier suffisaient pour qu'elle la perdît I Elle se redressa sur le fauteuil, mordue déjà par la tentation. Quelle tentation? De savoir d'abord, de tenir la preuve que le sentiment de la famille l'avait emporté chez Mlle de Sailhans. Odette, après tout, avait-elle à se reprocher un tort sérieux vis-à-vis de sa tante? Des négligences de forme, des divergences dans la façon de vivre, prévaudraientelles contre la communauté du sang? Non. Elle ne pouvait pas être déshéritée. Elle se l'affirmait avec

L'EGAREMENT il

toute la force de son désir, et, en même temps, elle regardait autour d'elle. D'instinct, ses yeux cherchaient l'endroit où la vieille fdle avait dû mettre ce testament, s'il existait. Athénaïs de Sailhans avait toujours été très secrète sur le maniement de sa fortune. Ces temps derniers, elle en était arrivée à une méfiance presque morbide, dont les Malhyver avaient reçu un témoignage bien significatif. Leur notaire, maître Métivier, qui gérait aussi les intérêts de leur tante, s'en était plaint à eux. Si donc elle avait écrit un testament, elle le gardait par devers elle, et certainement dans cette même pièce qu'elle ne quittait plus depuis des mois, laissant toutes les autres salles de l'hôtel houssées et fermées. Sa manie soupçonneuse s'étendait jusqu'à ses domestiques, qu'elle avait pourtant chez elle de très longue date. Ces dernières semaines en particulier, elle avait réduit leur service à son minimum, n'acceptant guère que les soins de la Sœur Félicité. De cette réclusion volontaire résultait un tel encombrement de meubles de tous les styles que cette vaste chambre à coucher en paraissait étroite. Odette continuait de la scruter de son regard inquisiteur. Où se cachait son testament? Dans ce bahut ou cette commode du temps de Louis XIV, dans ce bonheur du jour du temps de Louis XVI, dans cette armoire Empire, ou plutôt dans ce bureau massif à cylindre, placé contre le mur, près de la fenêtre? La nièce avait vu sa tante assise devant, combien de fois, qui de là surveillait la cour. L'abattant

était baissé et fermé à clef. Ce détail attestait la constante précaution de la vieille demoiselle. Il fit surgir une autre question dans l'esprit d'Odette. Cette clef, où se trouvait-elle en ce moment? Où celles des autres meubles? A l'ordinaire, Mlle de Sailhans portait tout un trousseau dans une petite pochette cousue à son jupon de dessous. Surprise par son attaque, on avait dû la déshabiller en hâte. Où avait-on rangé ses vêtements, certainement sans les fouiller? Un cabinet attenant à la chambre contenait une penderie. Odette se lève. Sa pensée se transformant en acte, d'une manière comme mécanique, tant son désir de savoir était fort, elle marche jusqu'à ce réduit, sur la pointe du pied. Lentement elle ouvre la porte, qui ne crie pas. Dans l'obscurité, ses mains se tendent et palpent les robes accrochées là. Elle tressaille de tout son corps, à rencontrer sous ses doigts une masse métallique qui tinte sourdement. C'est le trousseau des clefs, qu'elle tire de la pochette. Elle hésite une seconde, l'oreille tendue vers la chambre. Toujours le même silence, coupé par le même bruit monotone de la pendule et par ce même souffle de la malade, tantôt fort comme un ronflement, tantôt atténué comme un soupir. L'automatisme continue, l'idée s'exécutant à mesure qu'elle apparaît dans l'esprit. Munie du trousseau, Odette sort du cabinet avec les mêmes précautions que tout à l'heure pour y entrer. De nouveau, elle écoute et vient au bureau. La lumière de la lampe éclairant mal cette partie de

L'EGAREMENT 29

la pièce, il lui faut tâter la plaque, trouver l'ouverture, essayer le panneton de plusieurs clefs. Enfin elle a démêlé celle dont la tige forée épouse la serrure. Elle la tourne. Le pêne cède sous la pression. Elle relève l'abattant. Ses doigts errent partout sur l'intérieur du meuble. Ils rencontrent d'autres serrures, des boutons de tiroir, un buvard, un porteplume, un encrier...

Les recherches clandestines, si voisines d'être coupables, comme celle où s'engageait Mme deMalhyver, subissant un processus d'entraînement, analogue à la loi d'accélération de la chute des graves. On commence d'agir timidement. La hardiesse s'accroît à mesure, et l'on finit par tout oser. Que la malade dorme ou se réveille, Odette n'y pense plus. D'un pas délibéré, elle va prendre la lampe dans cet angle écarté, là-bas. Elle la pose sur la tablette du bureau et commence d'ouvrir les tiroirs les uns après les autres. Toute une existence tenait dans les reliques, entassées aux profondeurs de ce meuble par la vieille fille. C'étaient des lettres jaunies, écrites par des mains aujourd'hui glacées par la mort, des photographies aux teintes foncées, et, tout auprès, des notes de fournisseurs acquittées, des reçus de fermages, des contrats d'assurance, des bordereaux d'agents de change, des titres aussi, des billets de banque. L'ordre méticuleux de Mlle de Sailhans avait placé, sur chaque tiroir et sur chaque liasse, une note détaillée, indiquant le contenu du tiroir

et du paquet. Le cœur d'Odette bat à se rompre. Elle lit sur une de ces notes : « Papiers de famille, » et au terme d'une liste démesurément longue, ces deux mots qui lui brûlent les yeux : « Mon tes tament. » Il était très court, ce testament, qu'Odette eut tôt fait de découvrir par-dessous les autres documents : extraits de naissance, lettres de part, actes notariés d'achat et de vente. La testatrice l'avait libellé sur une feuille de papier timbré qui portait cette date : 28 avril 1914. C'était le jour anniversaire de la mort de Guy de Sailhans, le propre frère de la malade et le père d'Odette, décédé en 1908, six ans auparavant. Ce 28 avril 1914, les Malhyver étaient priés au plus fastueux des bals costumés qui se multiplièrent, ce printemps-là, comme si la haute société française d'alors subissait ce vertige du plaisir, avant-coureur des catastrophes. Odette se rappelait parfaitement être venue voir sa tante dans l'après-midi et l'accent amer de celle-ci pour lui dire : « Tu vas à ce bal, aujourd'hui? » Elle avait feint de ne pas comprendre. Les lignes tracées par la main de la sœur du mort oublié disaient le résultat :

Page 1