‹ Un drame dans le mondeChapitre 3 sur 5 · MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

MON TESTAMENT

28 avril 1914.

Désireuse d'assurer le salut de mon âme par des aumônes et des prières et persuadée que ma fortune ne servirait qu^à finir de perdre mes héritiers naturels,

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déjà si exposés par leur genre de vie, je crois leur rendre service, et, encore une fois, assurer le salut de ma propre âme, en disposant comme je fais de la totalité des biens qui m'ont été transmis par mes ancêtres, tous gens de foi et à qui les mœurs du siècle actuel eussent été, comme à moi, un sujet de profonde douleur.

J'institue mon légataire universel Sa Grandeur Mgr Vévêque de Poitiers, d'où ma famille est originaire. Sa Grandeur emploiera cette fortune qui monte à près de cinq millions, non compris mon hôtel de la rue de l'Université, placés en valeurs de choix, à ses œuvres de chanté. Sa Grandeur fera de l'hôtel l'usage qui lui semblera le meilleur. Je souhaiterais qu'Elle l'attribuât à des religieuses vouées au soin des malades. Je demande quElle veuille bien, à chaque 28 avril, faire dire une messe dans toutes les églises de son diocèse à mon intention. Je prie aussi Sa Grandeur de maintenir leurs gages à mes domestiques jusqu'à la fin de leur vie.

Écrit et signé de ma main, en pleine possession de mes facultés, après avoir assisté au salut à ma paroisse et demandé à Dieu, devant son très Saint-Sacrement, d'éclairer ma conscience.

Athénaïs de Sailhans.

17 mars 1919.

Sa Grandeur voudra bien donner le Christ d'ivoire qui est au-dessus de mon lit à la bonne Sœur Félicité qui me soigne si bien. — A. S. -

Odette de Malhyver lisait et relisait ces phrases, pour elle terribles. Elle en eût haussé les épaules autrefois, quand elle et son mari commençaient la folle existence qui les avait, insensiblement et impitoyablement, acculés à cette nécessité formulée par Géraud avec de telles preuves à l'appui : changer leur train du tout au tout, et d'abord s'en aller de Paris. Cette nécessité, le testament qui la déshéritait lui en renouvelait l'affreuse évidence. « Cinq millions !... » Ces syllabes fascinatrices dansaient devant ses yeux, avec une ironie qui lui faisait sentir trop cruellement ce qui aurait pu être... Elle les ferma, ces yeux, afin de ne plus voir la feuille de papier qu'elle repoussa pour ne plus même la toucher, et dans la chambre noire de son cerveau des visions surgissaient, rapides et torturantes : — celle du château de Malhj'^'er, d'abord, froidement enseveh dans un bois de chênes et de bouleaux entre les cratères égueulés des volcans, par delà le Puy de Dôme, blanc de neige plus de six mois de l'année ; — puis, par contraste, vingt images de sa vie d'ici : les salons familiers où elle retrouvait son Xavier, les thés intimes où ils causaient à mi-voix, les loges de théâtres où il la rejoignait, l'appartement où il demeurait, avenue d'Antin, et où elle se plaisait à venir audacieusement, un autre appartement mystérieux qu'il avait déjà quand elle s'était donnée à lui et qu'elle n'aimait pas. N'y était-il pas déjà venu avec d'autres? N'y viendrait-il pas, elle partie, avec la jolie et perverse Cécile Machault, dont le

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souvenir, soudain évoqué, la supplicia de nouveau? De sa lointaine Odette, Xavier n'aurait plus que des lettres, de rares visites quelquefois, de pauvres huit jours volés à l'exil... Et alors?... Elle demeurait immobile, comme brisée, comme atterrée par une menace qui exaspérait encore toutes les sensations de détresse traversées depuis ces trois dures semaines. Mais n'y avait-il pas une chance, même plus qu'une chance, une certitude d'échapper à cette détresse? Du moment que la méticuleuse Mlle de Sailhans avait placé le testament ainsi parmi ses papiers de famille, elle n'en avait certainement pas rédigé d'autre. Le codicille, tout récent, d'une écriture tremblée, le prouvait d'ailleurs et que la vieille fille, se sentant atteinte, avait passé une dernière revue de ses tiroirs, pour confirmer et compléter ses dernières volontés. Cette feuille détruite, c'était le retour assuré des cinq millions à ces héritiers naturels dont la dévote avait condamné les façons de vivre. Elle avait écrit le pluriel, ne voulant pas désigner nommément la fille de son frère. Pour écarter une autre tentation, plus coupable que n'avait été la première, Odette la replia, cette feuille de papier, vivement. Elle la remit à sa place sous la liasse des autres papiers en ayant soin de retourner vers la table le côté de l'écriture pendant ce temps-là, pour ne pas être tentée de relire les mots qui la déshéritaient. Elle repoussa le tiroir non moins vivement, le ferma, fit le geste de saisir l'abattant... Elle s'arrête. On dirait qu'un pouvoir, plus fort qu'elle-

même, la contraint, comme tout à l'heure, de réaliser le projet apparu avec une si troublante netteté dans le champ de son esprit. Ses doigts qui tenaient les deux boutons de cuivre de l'abattant, au lieu de l'abaisser, le relèvent. Brusquement, elle rouvre le tiroir, défait la liasse, prend le testament, marche vers la cheminée, où le bois continue de brûler paisiblement. Elle pose le papier sur la braise. La flamme palpite autour, le cerne et soudain s'élève toute claire. Comme égarée, elle regarde le feu dévorer la feuille, qui se recroqueville en grésillant. Avec une pincette, elle écrase dans les cendres les débris noirâtres. Alors, ramenée, comme il arrive, par l'accomplissement de son acte, au sentiment du danger, elle se relève. Avec des précautions, cette fois, lentement de nouveau et sur la pointe des pieds, elle marche vers le secrétaire, en répare le désordre. Elle écoute. Il lui semble qu'elle n'entend plus venir du lit cette respiration de personne endormie qui la rassurait. Elle a pris la lampe, afin de la reporter sur la console, dans l'ombre, mais d'abord pour naieux regarder du côté du lit. Elle la repose, saisie d'un tremblement. Une nouvelle plainte est venue de ce lit. Elle avance et voit les yeux de la mourante fixés sur elle, l'un grand ouvert, l'autre avec sa paupière à demi fermée.

— « Ma tante?... » dit-elle d'une voix étouffée par la terreur, après un silence durant lequel le gémissement ne se renouvela point. « Ma tante?... » répéta-t-elle avec plus de force. Dans son désarroi,

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elle oubliait que la paralytique n'avait plus l'usage de sa langue. « La parole lui reviendra sans doute, » avait annoncé le médecin, « mais dans quelques jours. » Odette cependant marchait vers le lit. Les yeux continuaient de la fixer, avec cette inégalité sinistre de leur ouverture, et d'un regard d'autant plus elîrayant pour elle qu'il était plus indéchiffrable. Qu'avaient-ils vu, ces yeux, de l'action scélérate? Qu'avait compris cette intelligence qui ne pouvait plus se traduire au dehors? « Ne la contrariez pas surtout, » avait dit encore le médecin. « Si la parole manque, je crois la pensée intacte. » Cette phrase revenait à la mémoire d'Odette, tandis qu'elle demandait, à nouveau, comme si l'autre avait pu lui répondre : « Ma tante?... Vous souffrez?... » Mais déjà les paupières de la malade se refermaient sur les prunelles. La respiration se régularisait. Mlle de Sailhans s'était de nouveau endormie. Le temps de reprendre presque machinalement le geste interrompu, de reposer la lampe dans son coin abrité, de remettre le trousseau de clefs dans la pochette du jupon pendu au portemanteau du cabinet, d'en refermer la porte, et Odette avait repris sa place de garde-malade au pied du lit, non sans avoir épié, la tête penchée vers le salon, si ces allées et venues n'avaient point réveillé la Sœur.

— « Non. Elle dort aussi, » s'était-elle dit, en constatant qu'aucun bruit n'arrivait à travers la cloison.

Maintenant, assise dans la bergère, elle médi-

tait sur l'acte irréparable qu'elle venait d'oser. Que signifiait cette plainte de sa tante, et ce regard fixe, suivi d'un assoupissement presque immédiat? La vague stupeur d'un demi-réveil sans conscience? Ou bien un éclair de lucidité, interrompu aussitôt par une défaillance physique? Que demain, aprèsdemain, ce retour à une vie plus normale, prophétisé par le médecin, se produisît, la malade retrouveraitelle le souvenir de cette scène : sa nièce brûlant son testament? Qu'en avait-elle vu? Cette plainte n'était-elle pas l'appel inarticulé d'une indignation, incapable de se manifester autrement, devant une vision d'horreur? Mais alors, à peine revenue à elle, dès que la malade pourrait non pas même parler, un peu écrire, elle ferait vérifier par la Sœur le contenu du tiroir. Elle aurait là une preuve qu'elle n'avait pas rêvé. A supposer même qu'elle n'eût rien vu, rien compris, le danger restait le même. Aucun doute qu'avec sa méfiance coutumière, aussitôt le mouvement retrouvé, — et, d'après le médecin, elle le retrouverait, — Mlle de Sailhans n'allât à ce secrétaire vérifier les billets et les valeurs qu'elle gardait là. Elle voudrait revoir son testament. Qui pourrait-elle accuser alors, sinon la seule personne qui eût intérêt à le supprimer et qui l'avait veillée dans cette première nuit d'après son attaque? A supposer encore qu'elle n'accusât qui que ce fût, elle voudrait le refaire, ce testament. Elle trouverait le moyen, même incapable d'écrire et presque de parler.

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Quoique Mme de Malhyver ignorât les articles 9 et suivants du Code civil, elle avait entendu raconter, dans son monde, trop d'histoires d'héritage, pour ne pas savoir qu'il y a des testaments dictés. Elle vit distinctement en pensée la mourante faisant venir Métivier, le notaire, avec quatre témoins, et cela, même si tout à l'heure elle ne l'avait pas reconnue et observée... Mais si elle l'avait reconnue? Odette voyait maintenant son mari dans cette chambre, au chevet de ce lit, et sa tante la dénonçant. Un nouveau frisson de terreur la parcourut. Le vague malaise, éprouvé ces derniers mois devant l'étrangeté des allures de Géraud, l'avait mise vis-à-vis de lui trop souvent dans des états appréhensifs. Ces impressions, comme accumulées quotidiennement dans sa sensibilité, produisaient en elle une tension émotive qui lui rendait insupportable l'idée d'une confrontation avec lui, et sur une pareille accusation. En ce moment, et comme elle passait ses mains sur son visage, afin d'exorciser ce cauchemar et de se reprendre, son regard rencontra un verre posé à même le marbre de la table de nuit, et qui contenait un liquide. Pour soutenir le cœur affaibli de la malade, le médecin avait envoyé chercher, chez le pharmacien, une préparation de digitaline. Il avait voulu que le verre fût gradué, pour mesurer avec plus d'exactitude la quantité d'eau où il avait lui-même compté les gouttes. Puis il avait placé le flacon à étiquette rouge sur la cheminée, en recommandant bien qu'on

l'attendît pour donner à Mlle de Sailhans une nouvelle dose, et en insistant sur la toxicité du remède, Odette considéra longtemps ce verre où la redoutable boisson avait un aspect d'eau inoffensive, et une lueur passait dans son regard, celle qui s'y était allumée, une demi-heure plus tôt, quand elle maniait le testament...

Il y a, dans l'assassinat par l'empoisonnement, un caractère de clandestinité qui en fait le crime par excellence de l'hystérie perverse. Certaines crises de déséquilibre nerveux, comme celle qu'Odette de Malh\^^er traversait, depuis ces quelques semaines et surtout ces dernières heures, amènent-elles des désordres qui équivalent à la dégénérescence mentale des grands anormaux? Une troisième tentation l'envahissait, pire que la seconde, de même que celle-ci avait été pire que la première. Et déjà elle ne se révoltait pas contre une idée qu'elle n'aurait même pas imaginée comme concevable ce matin, cet après-midi. Déjà le forfait commis avait faussé en elle ce cran d'arrêt de la conscience qui suspend le travail de la pensée mauvaise. Elle se déclenchait dans cette âme coupable, cette pensée. Elle s'organisait en gestes qui la rendaient plus précise, moins indéterminée, moins lointaine. Impulsivement, Odette s'était levée, comme auparavant pour rechercher le trousseau de clefs. Cette fois, c'était pour aller à la cheminée et regarder le flacon à étiquette rouge. Le poison

qui le remplissait avait, lui aussi, la couleur de l'eaa. Le sinistre désir montait, montait, favorisé par une circonstance qu'il faut signaler pour être tout à fait juste. On l'a souvent remarqué : les périodes de guerre et de révolutions sont suivies d'une recrudescence d'attentats, comme si les troubles publics prolongeaient leur contre-coup dans les sensibilités privées. Ce phénomène s'explique très simplement. Les gens ont si souvent entendu parler d'épisodes tragiques, de violences, de malheurs, de morts, que leur imagination s'est habituée à considérer comme naturels des faits et gestes, si exceptionnels autrefois qu'ils en paraissaient monstrueux. Même des femmes très protégées par leur éducation et leur milieu contre une telle contagion, comme une comtesse de Malhyver, ne peuvent s'y dérober entièrement. Le mari d'Odette avait tué. Son amant avait tué. Ils le lui avaient raconté. Tuer dans le combat, en risquant sa vie pour son pays, n'a certes rien de commun avec un empoisonnement tel que celui dont elle accueillait déjà l'affreux projet. Mais le récit des grandes hécatombes quotidiennes de la guerre finit par insinuer dans les esprits ce sentiment que la vie humaine est peu de chose, et celle de Mlle de Sailhans était réellement si peu de chose au regard de la femme passionnée et anxieuse, dont les yeux allaient et venaient de cette fiole de poison à ce lit d'agonie I Si la mourante s'en levait demain, ce serait pour végéter misérablement, dans la dégra-

dation physique et morale, traînant la jambe, disant les mots les uns pour les autres, inhabile à se servir elle-même, impotente, comme Odette se rappelait avoir connu son propre père, mort lui aussi hémiplégique. Et puis, dans ce va-et-vient irraisonné de son esprit, ce souvenir en provoquant d'autres, des épisodes de son enfance ressuscitaient dans sa tête : des souhaits de fête et de bonne année apportés ici. Comme son cœur de petite fille battait alors dans l'attente du cadeau que lui avait préparé tante Nais I Ce cœur se réveillant en elle tout d'un coup : « Non, » dit-elle à mi-voix, « je ne peux pas. » Pour mettre l'irréparable entre elle et l'horrible désir, elle marcha vers la porte du salon. Qu'elle appelât seulement la Sœur, et elle était délivrée. Devant cette porte pendait une tapisserie sous laquelle sa main étreignit la poignée, — qu'elle ne tourna point. Le tableau intérieur avait changé. A cette seconde, elle pensait à son amant, avec une fièvre qui ne laissait plus de place qu'à son amour et à sa jalousie.

— « Ah 1 » dit-elle en secouant sa tête, a II n'y a que cela de vrai : lui, lui I... »

Brusquement, les yeux hagards, la bouche frémissante, comme raidie dans une crispation de tout son être, elle revient vers la table de nuit. Elle prend le verre, le soulève pour mieux observer à quelle hauteur monte le liquide préparé par le médecin. Elle va vers la cheminée, jette le contenu dans le foyer qui fume. Elle ouvre le flacon à éti-

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quette rouge. Elle verse dans le verre la quantité de poison suffisante pour que la ligne de tout à l'heure soit atteinte. Une carafe d'eau est posée sur un plateau. Elle lui sert à remplacer dans ce flacon le poison qu'elle en a distrait. A la lueur de la lampe, elle étudie et le verre et le flacon. Aucune différence de couleur qui puisse dénoncer la substitution, ici de l'eau au poison, là du poison à l'eau. Il y faudrait une analyse. Elle sera faite si les symptômes qui suivront l'absorption du mortel breuvage attirent l'attention du médecin. C'est alors qu'Odette sera vraiment perdue. De penser à cette menace la suscite au lieu de l'arrêter. C'est un suprême danger à braver, — pour lui, pour son amant, pour rester là où il vit, où il respire, où elle peut le disputer à une autre. Elle se sent courageuse et son dernier scrupule s'abolit. Elle retourne vers le lit, pose le verre sur la table de nuit, esquisse un geste pour réveiller la malade et lui donner à boire le poison. Ce geste, elle ne l'achève pas... Elle reste là, retombée sur le fauteuil, comme hypnotisée devant ce verre qui porte en lui la mort. Qu'elle le reprenne, qu'elle jette le poison dans le feu, comme elle y a jeté le remède voici dix minutes, et tout sera réparé. La Sœur pensera qu'elle a fait boire la malade. Ce nouveau petit geste, celui du salut définitif, Odette va pour l'accomplir. Elle ne l'achève pas non plus. Le bruit d'une automobile entrant dans la cour et s'arrêtant sous la fenêtre, lui annonce que son mari lui a renvoyé la voiture.

Elle regarde la pendule. Il est tout près de minuit. Demeurer dans cette chambre, où elle vient de vivre ces instants tragiques, lui est une souffrance intolérable. L'affreuse action, elle ne peut pas y renoncer. Elle ne peut pas non plus l'oser jusqu'au bout. Un appétit de fuite s'éveille en elle, impérieux, immédiat, irrésistible. Sans regarder derrière elle, et dans un élan, elle a ouvert la porte d'un geste délibéré. Cette fois, elle est dans le grand salon. C'est encore la respiration d'une personne endormie, mais si paisible, qui remplit d'un bruit doux et léger la grande pièce obscure. Odette est rassurée par ce signe : aucun de ses mouvements n'est arrivé jusqu'à la religieuse qui sommeille ainsi. Comme elle est troublée en même temps par le contraste entre la tempête intérieure où sa moralité vient de sombrer et le calme repos de cette pieuse servante d'un Dieu en qui elle ne croit plus I Pour se délivrer de cette impression, premier sursaut du remords, — que n'y cède-t-elle tout à fait en rentrant dans la chambre et jetant enfin le poison criminellement préparé I — elle réveille Sœur Félicité. Elle lui dit qu'elle se sent fatiguée, qu'elle lui demande de la remplacer auprès de la malade. Elle s'en excuse dans un balbutiement où la religieuse voit une charité pour elle.

— « Mais vous êtes trop bonne, madame la comtesse, » dit la simple et sainte fille. « C'est notre métier, nous faisons ça pour le bon Dieu. Il nous récompensera si bien que nous n'avons pas de mérite. Allez dormir en paix. Moi, j'ai bon espoir.

Demain vous retrouverez votre chère vieille tante bien améliorée. Si elle ne parle pas encore, elle entendra, elle comprendra. Je lui dirai qu'il ne faut pas qu'elle vous donne des émotions comme ce soir. Pauvre chère dame I Vous êtes toute pâle, toute frissonnante. Rentrez ! Rentrez !... »

Odette écoute ce discours, comme dans un rêve. Gomme dans un rêve, elle laisse la religieuse l'aider à remettre son chapeau et sa fourrure déposés dans le salon. Comme dans un rêve, elle descend l'escalier. Elle monte dans l'automobile. Elle a rendu sa scélératesse plus scélérate encore, s'il est possible, en n'ayant pas l'énergie d'agir ellemême. Une autre va-t-elle être l'innocente exécutrice de l'assassinat? Il est encore temps peut-être de retourner rue de l'Université. — Mais non. Il faudrait parler, avouer. Et si la chose est déjà faite, si la malade a bu?... L'automobile roule toujours. Il y a pourtant des hasards. Un verre peut tomber et se briser. Mlle de Sailhans peut ne pas se réveiller de la nuit. Elle peut avoir une autre attaque, dans son sommeil, et la jeune femme se surprend à se prononcer tout bas une parole dont elle n'aurait su dire si elle exprimait la crainte ou l'espérance :

— « Le destin est maître. »

Ces mots empruntés au ressouvenir d'une affiche de théâtre, que de fois Larzac les lui avait répétés, lorsque les deux amants se retrouvaient pendant la guerre et qu'elle lui montrait ses terreurs du danger où il allait rentrer ! Le hardi jeune homme les disait avec

un sourire de joyeuse bravoure qui rendait de la force à sa maîtresse. Cet adage d'insouciance la fait frémir à cette minute en lui donnant une sensation bien étrangère à sa nature de Parisienne, passionnée, mais frivole, — celle du mystère de la fatalité.

GÉRAUD DE MALHYVER

Les Malhyver habitaient, dans la partie de la rue du Faubourg-Saint-Honoré qui va de l'Elysée à la rue Royale, un hôtel acheté à un maréchal de l'Empire par l'arrière-grand-père de Géraud, lors de son élévation à la Pairie en 1816. Ce Malhyver, avait émigré, dès le mois de juillet 1789, avec le comte d'Artois et le prince de Condé, et tout naturellement servi dans leur armée. Il avait dû la quitter à la suite de trois duels provoqués par un caractère qui justifiait l'origine du nom des Malhyver : M aie hibernatus, — le mal hiverné. C'est ainsi que le célèbre cartulaire de Brioude qualifie leur plus lointain aïeul, d'un sobriquet que les chroniqueurs s'accordent à traduire par « mauvaise tête ». De l'armée de Condé il avait passé à Londres. Là il s'était marié, avec une jeune fille de l'aristocratie anglaise, très riche et qui s'était éprise de sa belle mine. Rentré en France sous la Restauration, il avait, grâce à la fortune de sa femme, reconstitué le domaine familial d'Auvergne, — Ad pompam^ comme on eût dit dans le même cartulaire. Car il

n'avait plus habité que Paris. Entré dans le monde un peu avant la Révolution, il avait pris dès lors un goût de la vie de société, que le séjour à Londres, dans son opulent mariage, avait encore développé. Sa femme était pareille, et cette maison du faubourg Saint-Honoré représentait un brillant passé, de grandes réceptions parisiennes, comme les hôtels, ses voisins, d'ailleurs. Ce quartier fut celui des financiers de l'Ancien Régime et des hauts dignitaires de Napoléon, personnages tous également fastueux. Leurs demeures leur ressemblaient. Celle-ci offrait, par ses dimensions, un contraste significatif avec le sobre aspect du vieil hôtel de Sailhans, construit au commencement du dix-huitième siècle à la mesure d'une habitation de ville, appropriée à l'existence noblement modeste d'autrefois. A la veille de la ruine, la vaste cour dans laquelle évoluait l'automobile qui ramenait Odette, le perron dont ses pieds gravissaient les marches, le large vestibule, le grand escalier et sa décoration donnaient encore l'idée d'une vie princière, en attendant que les meubles, les tableaux, les tapisseries allassent figurer dans le catalogue d'un autre hôtel, celui des Ventes, sous la rubrique : « Collection de M. le comte de M... »

Quand l'ascenseur eut déposé la jeune femme, toujours frémissante, au second étage, celui des appartements privés, elle se trouva en face de son mari. Géraud avait épié le retour de l'automobile et il se tenait sur le seuil de la petite pièce qui

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lui servait de fumoir et de bibliothèque. Il demanda :

— « Comment va la tante? »

Question si simple et à laquelle il était très naturel qu'Odette s'attendît ! Elle en tressaillit tout entière, comme brusquement réveillée du cauchemar d'anxiété subi durant le trajet d'une maison à l'autre, et, d'une voix mal assurée :

— « Je l'ai laissée endormie, » répondit-elle. Puis, se retournant vers le corridor qui, du palier, menait à sa chambre, elle ajouta : « Si vous permettez, je vais reposer moi-même. Il est minuit. C'est un peu tard pour Élise. » — C'était le nom de sa femme de chambre. — « Bonsoir, cher ami. »

— « Envoyez Élise se coucher, » dit-il en l'arrêtant d'un geste. « Je ne vous retiendrai pas bien longtemps. Seulement... »

Et sa voix se fit grave.

— « J'ai besoin de vous parler. »

— « Me parler? » interrogea Odette. « Mais de quoi? »

On a vu qu'elle éprouvait, en face de son mari, depuis qu'il était revenu de la guerre, une appréhension, et qu'un indéfinissable changement dans l'arrière-fond des prunelles de cet homme, dans sa voix, ses manières, son être tout entier, la déconcertait comme une énigme. Quel en était le mot? On a vu encore qu'elle se répondait quelquefois : « Le mot, c'est Larzac. » Était-ce un interrogatoire

sur Larzac qu'annonçait ce désir, ainsi affirmé, d'un nouvel entretien, et à cette heure? Le mieux était de le savoir tout de suite. D'ailleurs, ses nerfs, déséquilibrés par l'affreuse action qu'elle venait de commettre et l'attente du résultat, la laissaient désarmée devant une volonté forte, comme celle que révélait l'accent de son mari.

— « Soit. Je renvoie Élise, » ajouta-t-elle, « et je reviens. »

Resté seul dans la chambre, Malhyver parcourut du regard la bilbiothèque haute qui couvrait l'un des murs, du plancher jusqu'à la corniche. Les livres qui en garnissaient les rayons étaient si disparates et classés si capricieusement qu'il eut de la difficulté à trouver l'ouvrage qu'il cherchait ainsi des yeux. A le voir absorbé de la sorte, Odette aurait compris le chimérique de ses craintes. Elle que la seule pensée d'une trahison possible de son amant agitait jusqu'à la frénésie, elle ne s'y serait pas trompée : ce regard jeté sur ces rangées de livres était celui, non pas d'un jaloux torturé par l'idée fixe, mais d'un méditatif emporté dans un de ces examens de conscience qui marquent les époques solennelles d'une vie.

Il y avait de tout dans cette bibliothèque, qui n'était celle ni d'un homme du monde, ni d'un artiste, ni d'un savant. Mais l'artiste y eût trouvé des poètes, des dramaturges, des romanciers, des essayistes ; — le savant, des ouvrages de médecine, de physique, de chimie, de philosophie ; — l'homme du monde, des mémoires, des traités de vénerie, d'équi-

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tation, d'escrime, des monographies écrites par des amateurs. Cet assemblage incohérent dénonçait les préoccupations d'une jeunesse sans idée directrice, et tour à tour attirée de tous les côtés, une pensée omnivore, à la fois insatiable et changeante, que des curiosités contrastées avaient menée sur vingt chemins divers, sans terme fixe auquel arriver. Dans la tragédie intime dont le criminel égarement d'Odette fut le prologue, le caractère de son mari a joué un tel rôle, et ce caractère avait lui-même été si profondément influencé par cette éducation de son esprit, qu'il est nécessaire d'y insister dès maintenant. C'est risquer de ralentir le récit, mais en même temps lui donner sa pleine signification. Cette bibliothèque ne mentait pas. Elle offrait le raccourci mental d'un homme qui s'était prêté à des études de tout genre sans se donner à aucune. Un dillettantisme inefficace, faute de jamais se ramasser, avait seul pu réunir ainsi les éléments d'une culture, trop peu persévérante pour n'être pas stérile. Géraud de Malhyver représentait une variété de notre aristocratie d'aujourd'hui, le noble intellectuel, dans quelques-uns de ses traits les plus contemporains. Tout patriciat qui n'est plus que nominal — c'est le cas du nôtre depuis un siècle — tend à développer chez ceux qui le composent un instinct de défense, lequel aboutit trop souvent à un étrange sentiment : le goût du mépris. Par un détour, inattendu, mais très logique, il arrive que ce dédain se retourne, dans certains

de ses membres, contre la caste même qui l'a sécrété. C'avait été le cas pour Géraud. Il n'hésitait pas à dire avec un orgueil tranquille : « Quand on s'appelle comme nous... » et cependant il eût rougi de partager les plaisirs et les idées de la plupart des personnes de sa classe. A aucun prix, il n'eût consenti à épouser une bourgeoise, et ce qu'il estimait par-dessus tout, c'était la qualité la plus individuelle, la plus étrangère à la naissance, la plus bourgeoise, parce qu'elle est par excellence l'apanage des conditions moyennes : le talent. Quand une telle disposition d'esprit se trouve unie à un grand bon sens, elle produit des personnalités très complètes et supérieures. Notre âge peut en citer quelques-unes : un marquis et un vicomte de Vogue, un duc de Broglie, pour ne parler que des morts. Trop souvent ce désir de se distinguer par l'intelligence ne s'accompagne pas, chez l'aristocrate qu'il domine, de dons véritables. N'étant pas astreint, par la nécessité du métier, à spécialiser ses études, il les pousse au hasard de sa fantaisie, et prend aisément ses engouements pour des vocations. La science, la littérature, l'art le sollicitent. Il suit les cours de la Sorbonne et du Collège de France. Il y rencontre des jeunes gens dont l'ardeur mentale suscite la sienne. Ce goût de dédaigner qui est au fond de lui et qu'il ignore, lui fait préférer, parmi les théories en vogue, les plus nouvelles. Il s'habitue ainsi à penser pour se séparer. Ce n'est plus la vérité ni la beauté qui fait pour lui le prix

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d'une œuvre, c'est la rareté. De là bientôt, dans le résultat d'études conduites ainsi, une sensation de vide, d'insuiïisance, et comme l'âme du chercheur reste tout de même fervente, il se tourne ailleurs. D'autres études le tentent, d'autres doctrines, d'autres œuvres. N'ayant pas compris son erreur précédente, de nouveau il choisit la rareté, pour rencontrer, au terme de cette nouvelle poursuite, une lassitude pareille. C'avait été l'histoire de Malhyver, qui, encore une fois, devait être résumée ici. Elle situera la conversation qu'il allait avoir avec sa femme, lui, sur le plan de l'intelligence, elle, sur celui de la passion. Cette indication aura fait comprendre, aussi, pour quels motifs ce garçon, remarquablement appliqué et sérieux, se trouvait, à trente-cinq ans, avoir mené la vie d'un oisif et d'un inutile : l'adaptation à une activité ordonnée lui avait été rendue deux fois difficile, par sa naissance d'abord, et puis, par son dilettantisme, entre son monde, les laboratoires et les cénacles. Paradoxale destinée dont cinq ans de guerre avaient encore accentué l'étrangeté 1 II en portait le symbole sur lui, dans le contraste entre sa tenue de soirée, malgré tout celle d'un Parisien de haute vie, et l'expression de son visage pensif, qui était celui d'un rêveur abstrait de cabinet, à cette minute où il fouillait dans sa bibliothèque, debout sur un escabeau approché pour atteindre un des rayons d'en haut. Sa terrible cicatrice le marquait, même dans cette paisible occupation d'homme d'étude.

d'un caractère tragique. Il avait enfin découvert et retiré de sa tablette le volume désiré qui portait sur son dos rouge et fatigué ce titre humblement scolaire : Manuel de pathologie interne. Cette fatigue, et aussi la certitude avec laquelle Malhyver le feuilleta pour s'arrêter à une page particulière, attestait qu'il avait jadis « potassé » ce bouquin, pour emprunter leur argot aux internes d'hôpital qu'il fréquentait à cette époque. Quand sa femme revint, après un quart d'heure, coiffée pour la nuit, et plus pâle encore dans sa robe de chambre de soie chinoise intensément orange avec de grandes fleurs, il posa le livre ouvert sur une table. Puis, visiblement gêné :

— « L'entretien que je voudrais avoir avec vous, ma chère Odette, » commença-t-il, « est bien délicat. »

— « Ne pourrions-nous pas le remettre à demain?... » dit-elle.

— « Non, » répondit-il nettement.

Cette fois, elle n'avait plus de doute. Cet embarras à l'entamer, cet entretien, cette insistance pourtant à l'aborder s'expliquaient trop. Elle allait subir l'interrogatoire redouté, dans lequel il lui faudrait défendre son amour. Elle avait si peu de force, sous le poids de l'action qu'elle venait d'amorcer et qui avait peut-être son plein effet à ce même instant I Qu'elle était troublée, et davantage encore, à constater dès les premiers mots que cette conversation allait rouler, non pas sur ses relations avec Xavier de Larzac, mais sur un sujet qui lui rendait plus cruel-

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lement présent son geste criminel de tout à l'heure !

— « Le médecin vous a menti pour vous ménager, Odette, » avait repris Géraud. « Je viens de consulter ce livre de médecine, » Il le montrait. « Votre tante est en danger, dans un extrême danger. C'est le côté délicat, dans ce que j'ai à vous dire. Il est affreux, quand un être humain se débat entre la vie et la mort, de supputer les conséquences de son agonie sur des intérêts d'argent. Mais cette mort possible, prochaine, selon toute vraisemblance, de la tante Nais, ouvre des perspectives sur lesquelles j'ai besoin d'être fixé. Je vous dirai pourquoi, quand vous m'aurez répondu. »

— « Expliquez-vous, » dit-elle, « je ne vous comprends absolument pas. »

— « C'est bien simple, » fit-il, « si votre tante meurt, vous en héritez. C'est du moins infiniment probable... Ce que je voulais vous demander, c'est ceci : au cas où cette éventualité se produirait, pensez-vous qu'il y ait lieu de rien changer à la résolution que nous avons prise en commun, l'autre semaine? »

— « Celle de quitter Paris, d'aller vivre à Malhyver? »

— « Oui. »

— « Je ne comprends toujours pas. Si nous devons avoir le malheur de perdre notre pauvre tante... » Ses paupières battaient sur ses yeux, en prononçant cette phrase qui lui fit honte, et le sang lui était venu au visage. — « Oui, » reprit-

elle, « si nous devons la perdre et que nous héritions d'elle, il me semble que les raisons de ce départ n'existent plus. Du moins... » Elle le regardait profondément. De nouveau, elle entrevoyait la possibilité que cette décision de lui faire quitter Paris eût pour véritable motif chez Géraud un soupçon et une jalousie. Elle hésita, puis, risquant le paquet :

— « Du moins les raisons que vous m'avez données... Vous m'avez dit que quelques placements trop hasardeux pour augmenter nos revenus, l'écroulement des valeurs russes et autrichiennes, l'augmentation des impôts, la hausse générale des prix de tout, le reliquat de nos dettes ne nous permettaient plus de vivre comme avant. Vous m'avez démontré la nécessité de louer cet hôtel, de réduire notre train de maison et de nous retirer sur nos terres, pour éviter un désastre définitif et reconstituer la fortune de Roger. Si l'héritage de tante Nais, comme il y a lieu de croire, est de plusieurs millions... » — elle avait au bord des lèvres le chiffre lu sur le testament,

— «la situation change du tout au tout. Nous sommes plus riches qu'il y a onze ans, quand nous sommes entrés en ménage. D'ailleurs, vous venez de l'avouer vous-même, cette discussion est trop pénible. Nous la reprendrons, si le malheur doit arriver. Laissonsla pour le moment, je vous le demande. » Et, se contredisant aussitôt, tant elle avait besoin d'une certitude, elle ajouta — «A moins, je vous répète, que vous n'ayez d'autres raisons que vous ne m'avez pas dites, et à ce point urgentes... »

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— « En effet, » répondit Géraud, « je ne vous ai pas dit le fond du fond. J'ai une raison plus forte que la nécessité d'argent pour vouloir..., » — il souligna ce mot en le prononçant, — « et ce départ et cette installation là-bas. Je me réservais de vous la dire, dans un moment où nous serions en confiance, où je ne vous verrais pas, comme je vous ai vue tous ces temps-ci, emportée dans ce tourbillon. Et puis, je n'ai pas voulu vous gâter cette dernière saison. J'ai peut-être eu tort. »

— « Mais, » demanda-t-elle, « qu'avez-vous à me reprocher? »

— « A vous? Rien, A moi, tout. »

Cette parole se traduisit immédiatement dans la pensée d'Odette : « Larzac vous compromet, j'aurais dû vous avertir plus tôt. » Évidemment de mauvais propos étaient arrivés à Malhyver, qui s'en tourmentait sans y croire... Mais non. Il continuait :

— « Mon amie, vous venez de passer des heures dont je vois combien elles ont été cruelles, graves aussi, j'en suis sûr. Devant ce pauvre être humain qui vous touche de près par le sang et qui souffre, qui va peut-être mourir, vous avez senti, n'est-ce pas? qu'il y a dans la vie autre chose que des visites, des essayages, des dîners en ville, des thés dansants et des parties de théâtre... »

— « Comme il me connaît mal ! » songeait-elle. Et lui, indulgent et triste :

— « C'est là ce que j'appelle le tourbillon, l'oubli

des réalités profondes. On les retrouve, quand on rencontre la plus profonde de toutes : la mort. C'est pour cela que je tiens à vous parler ce soir... Sous cette impression, vous me comprendrez mieux... »

Cette solennité d'accent étonna Odette. Ce qu'elle avait tant redouté, une allusion à Larzac, lui eût été moins pénible que ce rappel de la criminelle veillée au chevet de sa tante. Mais où donc voulait en venir Géraud? Elle était habituée, depuis des années, à le considérer comme un original sans suite dans les idées, incapable de savoir au juste ce qu'il voulait, un peu maniaque. Elle l'avait tant vu s'échauffer pour les études et les sociétés les plus déconcertantes I A vrai dire, ce jugement sévère sur son mari ne lui était venu qu'avec sa passion pour son amant. Dans ses premiers temps de vie conjugale, elle avait accepté cette phrase, prononcée par sa mère, son père, tous ses parents : « Tu épouses un homme très intelligent. » Ce prestige avait eu ce résultat qui avait coïncidé avec les morts survenues coup sur coup de ce père et de cette mère : la perte de la foi. Elle s'était révoltée contre ce qu'elle avait appelé l'injustice de Dieu, et cette révolte s'était changée en une incrédulité totale, par la faute de Géraud. Celui-ci faisait profession de ne pas croire. Son fétichisme des idées les plus modernes l'avait jeté trop tôt dans des lectures qu'il n'était pas armé pour critiquer. Odette l'était moins encore, et puis, ne plus croire, c'était s'évader

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des disciplines qui l'avaient gênée dans sa première griserie de vie parisienne. Là s'était bornée l'influence du mari sur son ménage. Bien vite, — puisqu'Odette, mariée en 1908, était devenue la maîtresse de Xavier de Larzac en 1912, — cette autre influence avait prévalu, souverainement. Malhyver était de ces hommes qui n'ont aucune notion des susceptibilités secrètes d'un cœur de femme, de ses besoins de tendresse, de caresses, de cour quotidienne. C'était le mari dévoué, mais mal apparié à sa compagne et qui ne le sait pas. C'était aussi l'intellectuel, répétons le mot, pour qui les menus événements autour desquels s'attarde l'esprit féminin n'existent pas, une sensibilité droite et loyale, mais sans nuances. Xavier de Larzac au contraire était de la race des séducteurs-nés, de ceux pour qui rien ne compte que les aventures d'amour et les détails d'élégance qui en font l'accompagnement dans un milieu de luxe et de loisir : une toilette, l'ordonnance d'une fête, les assiduités, les rencontres dans le monde. La camaraderie de collège qui l'unissait à Malhyver avait rendu facile l'intimité d'Odette avec cet ami sans scrupules, lequel pratiquait la maxime des roués du dix-huitième siècle, qu'une femme appartient de droit à qui sait la prendre. Le reste avait suivi. Que de fois ce fringant et léger Larzac avait ri avec Odette de ce qu'ils appelaient « le côté gobeur » du mari trahi I Mais il y a une force dominatrice dans le son de voix d'un homme de cœur qui parle sa pensée la plus intime, comme

Géraud à cette minute, et ce fut dans un silence à peine coupé de brèves réponses qu'elle écoutait cette confidence ainsi annoncée, ou plutôt cette confession. Quel contraste entre les pensées qui l'avaient assiégée au chevet de la mourante et cet examen de conscience où l'héritier des Malhyver ne se racontait pas seulement lui-même I A force de sérieux et de sincérité, il découvrait une des misères de la vie française depuis plus d'un siècle, et pourquoi et comment cette misère essayait de se guérir en lui.

— « Le tête-à-tête avec la mort, que vous venez d'avoir, Odette, au chevet de votre tante, je l'ai eu, plus de quatre ans, moi, dans la tranchée, dans la bataille, à l'hôpital. Ce sont les réflexions, suscitées en moi par cette longue épreuve, que je veux vous avoir dites d'abord. Elles vous éclaireront la suite. J'aurais dû, et c'est le reproche que je m'adresse, vous y associer par mes lettres de làbas, par mes conversations à mon retour. Je ne l'ai pas fait. C'est mon défaut ; plus je sens fortement, plus je me tais. Et puis, à chaque permission, je vous trouvais dans un tel état de nerfs I Je me suis fait scrupule d'assombrir encore vos journées, que je devinais si anxieuses. Enfin, dites-moi que vous ne m'en voulez pas de mes silences. »

— « Ne vous excusez de rien, » dit Odette, et, avec un accent dont Géraud devait se souvenir bien souvent plus tard, elle ajouta : « Qui n'a pas ses silences? »

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— « Quand je suis parti au mois d'août 1914, » reprit-il, « vous vous rappelez mes idées. Tenez, à ce dîner avec Larzac, très peu avant, où tous deux vous m'avez reproché mon pacifisme, mon internationalisme... Je me rends compte qu'à cette époque j'étais en réaction contre toutes les croyances de ma famille et de la vôtre. Cette réaction pouvait être légitime. Nous avons vraiment trop peu évolué. Ce que je sentais, en 1914, c'était l'insulation de notre petit monde. Ainsi, moi, j'étais un inutile. Pourquoi? On ne m'avait préparé à aucune carrière. Pourquoi? Parce que mon père n'aurait pas permis que je servisse le régime, — comme son père n'avait pas permis qu'il servît l'Empire, — comme mon grand-père n'avait pas permis à son fils de servir la monarchie de Juillet. Il y a de la grandeur dans ces fidélités, à une condition : c'est que l'on n'abrite pas, derrière de généreux prétextes, une existence de paresse et d'abus, qui finit par n'être plus que celle de riches égoïstes, autant dire de parasites sociaux. Le grand nom en plus n'améliore rien, au contraire. Mais il arrive que la fuite d'un préjugé vous jette dans un autre. C'était mon cas. Comment ne pas condamner un milieu qui vous étouffe, et dont on ne peut s'évader que par l'esprit? Cette évasion, c'est toute ma jeunesse. Vous me direz que j'aurais pu entrer dans l'armée. Il y faut une vocation que je n'avais point. Vous vous rappelez encore dans quels termes j'en parlais, de l'armée. J'y voyais une école d'abêtisse-

ment. J'ai honte de ce blasphème, aujourd'hui... »

— « Qu'allez-vous chercher là? » interrompitelle, de plus en plus étonnée par le tour que prenait cet entretien. « Et quel rapport y a-t-il?... »

— « Entre mes idées d'alors et ce projet de retraite à Malhj^er? J'y arrive. Donc, quand je suis parti dans ce mois d'août 1914, j'étais prêt à faire mon devoir, mais tout en moi protestait contre la vie de brute que j'allais mener comme simple soldat, et dans quelle société I Cette société, je me félicite maintenant d'y avoir été mêlé. C'étaient des paysans, des ouvriers, des commerçants. Les paysans, je ne les connaissais qu'en propriétaire et qui ne réside pas. Je savais leur avidité, leur astuce. Les ouvriers, je ne les avais vus que du dehors. C'étaient les gens qui venaient nous poser nos tapis, installer notre électricité, faire le ravalement de l'hôtel, réparer l'automobile. Avec les commerçants, les petits bourgeois, je n'avais jamais eu que des rapports sans vérité. A la guerre, dans le danger, ces hommes me sont apparus autrement. Quand je causais avec Larzac et vous, vos objections m'enfonçaient encore dans mes théories d'individucilisme anarchique. Je n'étais pas au régiment depuis deux semaines qu'une évidence surgissait, m'enveloppait, s'imposait à moi, contre laquelle nion esprit critique a bien essayé de lutter, mais en vain. Paysans, ouvriers, bourgeois, une même force les animait, les soutenait. Cette force, c'était la France. Comment avait-elle dormi en moi? Com-

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ment avais-je pu m'appliquer, m'acharner à ne pas laisser frémir en moi le Français, tout simplement? Là, jour par jour, dans les trains, dans les cagnas, dans les abris, sous les obus, le Français s'est réveillé. Une communion s'est établie entre ces humbles camarades et moi, qui m'a fait sentir que j'étais d'un pays. Cela semble fou que l'on puisse vivre trente ans sans comprendre que l'on est d'un pays, sans le réaliser vraiment. C'est ainsi. »

— « Quelles imaginations allez-vous vous faire? » dit Odette. « On est toujours de son pays. »

— « Non, » répliqua-t-il fermement, « quand on y habite sans y servir, quand on y est, ce que je vous disais tout à l'heure, un inutile, donc un parasite. Tous ces Français, aux côtés de qui je me battais, avaient un métier, celui-ci de cultivateur, celui-là de mécanicien, cet autre d'ingénieur, de professeur, d'industriel. J'ai toujours eu l'esprit chercheur. Cette bibliothèque ne le prouve que trop... » Il montrait ses livres, d'un geste, fier à la fois et découragé. « Je m'amusais, dans les heures de repos, à questionner ces camarades d'aventure sur ces métiers. Puis, la nuit, quand je ne dormais pas, je m'imaginais la France comme un grand corps, dont des milliers et des milliers de gens pareils étaient les cellules agissantes. C'étaient ces gens qui faisaient vivre ce corps pendant la paix, ou plutôt ce corps et eux n'étaient qu'un. En se battant pour lui, ils se battaient pour eux. Ils avaient servi d'une façon. Ils servaient d'une autre. Et moi

aussi, maintenant, je servais. Avant, je n'avais pas servi. J'avais été Vatome mort... Un jour... En vous parlant, je crois y être encore, dans ce boyau, dont nous devions sortir pour être première vague. Il faisait noir. On attendait l'aube. J'étais dans un angle d'ombre. J'entends deux de mes camarades qui causaient. L'un disait à l'autre : « On va voir s'il aura le trac, le comte. » C'était moi, le comte. A l'accent dont ce mot fut dit, je compris que si j'avais regardé ces gens, ils m'avaient regardé aussi. J'avais senti cela vaguement, à des coups d'œil, des attitudes, des sons de voix, à ce je ne sais quoi qui dénonce la sympathie ou l'antipathie. Pour mes camarades, j'étais, — je vous parle leur langage, — un type à part, le comte, l'aristo... »

— « Ils vous détestaient, voilà tout, » fit Odette, a Nous le savons bien qu'ils nous détestent. »

— « Non. Ils étaient curieux de moi, oui, — susceptibles, oui, — malveillants, sur l'œil, sarcastiques, mais pas haineux, — en somme, aussi prêts à s'attacher à moi qu'à me haïr. Cela dépendait de moi. Le lendemain, après ce que j'avais entendu, i*y ai mis de l'amour-propre. J'ose dire que, ce jourlà, j'ai bien fait, ainsi que disaient nos pères. J'en ai réchappé, je ne sais pas comment. Notre lieutenant fut tué. On le remplaça par un sous-ofïicier d'une section voisine, un homme du peuple, très brave. Je ne l'avais pas été plus que lui. Pourtant, c'était vers moi que tous les hommes se tournaient. Il avait le grade ; en réalité, c'était moi qui com-

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mandais. Pourquoi? Parce qu'à mérite égal, j'étais le comte, le type à part. Le type à part, c'est celui qu'on remarque. Celui qu'on remarque peut être un exemple. Être un exemple, c'est être un chef. Vous voyez où je veux en venir? »

— « Alors, vous regrettez de n'être, pas resté dans l'armée? Vous disiez vous-même que vous n'avez pas la vocation. »

— « On est chef ailleurs que dans l'armée, » répondit-il, en mettant dans ces simples mots une conviction qui fit lumière chez sa femme.

— « Oui, » dit-elle, « autrefois, sur ses terres et parmi ses vassaux. Je n'imagine pourtant pas que cette mystérieuse raison d'aller vivre à Malhyver soit d'y devenir le chef de vos fermiers. »

Un rire nerveux souligna l'ironie de cette réponse. Elle avait écouté son mari, avec un étonnement de plus en plus hostile et dédaigneux. Jusqu'ici le côté spéculatif du caractère de Géraud ne l'avait jamais menacée dans sa vie de plaisir et de passion. Tout au contraire, l'atmosphère d'idées abstraites où s'attardait son mari avait été pour elle une sécurité. Cet irréalisme l'avait rendu indulgent, indifférent, facile à abuser. Et voici que cette idéologie se dressait soudain devant elle, comme un obstacle absurde. Le double crime qu'elle venait d'accomplir, ce testament brûlé, ce poison versé, continuait de la surexciter. Au lieu d'en avoir du remords, dans ce moment, elle en éprouvait un étrange sentiment de supériorité. Elle du moins, elle était dans

la passion, et, cette passion la rendant agressive, elle insistait :

— « Mais voyez donc la réalité telle qu'elle est. Nous ne manquons pas d'amis qui passent des mois et des mois sur leurs terres. Est-ce qu'ils n'ont pas des ennuis de fermages, tout comme nous? Est-ce que leurs paysans votent mieux que les nôtres? Vous ne voulez pas faire de la politique, n'est-ce pas? Alors, qu'est-ce qui reste? L'école libre où l'on installe une malheureuse petite sécularisée pour faire la classe à douze enfants? Les patronages de paroisse à soutenir? La grand'messe où figurer le dimanche au premier banc de l'église? Avec les idées que je vous ai toujours connues, je ne vois pas que vous puissiez... »

— « Ça, c'est un autre point, » interrompit-iL (( Nous le toucherons un autre jour. » Et, presque douloureusement : « Vous plaisantez, Odette, quand je vous parle, moi, avec le plus sérieux de moi-même. Hé bien I oui. Ce sentiment que je peux, que je dois être un chef, sur le domaine héréditaire, je l'ai. Je l'ai, en dépit des misères et des médiocrités que vous rappelez. Je les connais. Il ne s'agit pas de vassaux, ni de retour à des choses mortes, ni d'une parodie de tradition. Il s'agit... » En parlant, il s'échauffait et marchait dans la pièce. Il ne voyait plus Odette. Il ne voyait que sa pensée. « Il s'agit que je suis revenu de l'armée avec une résolution arrêtée, celle de servir dans la paix comme j'ai servi dans la guerre. Et l'on ne peut servir qu'avec ce

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que l'on est. Je suis l'héritier des Malhyver. Je n'ai pas choisi cela. Je le suis. Comme tel, je représente une force, pas ici, pas à Paris, où je n'ai jamais été qu'un homme riche, avec un beau nom, mais là-bas, où le mariage de notre race avec le sol a pour symbole l'identité de i:jtre nom et de celui du pays. Oui, à Malhyver, je suis une force et qui peut être utile. La France d'après la guerre a besoin d'être soutenue, d'être développée dans sa vie rurale. Il lui faut des propriétaires qui résident, et pas pour toucher des fermages, pour triturer des votes, pour subventionner telle ou telle œuvre, mais pour être des terriens d'abord, des cultivateurs, simplement. Cela s'apprend, la culture, même à mon âge. Il lui faut, à cette France rurale, des exemples, des conseillers, des amis, qui retiennent le paysan à la campagne, qui ralentissent son émigration vers la ville, rien que par la présence, qui l'éclairent aussi, qui l'aident non pas à voter, mais à penser. C'est l'humble et grande tâche que j'ai décidé de me donner. Je n'ai pas le choix. Continuer de vivre à Paris comme nous y avons vécu, non, non et non. Je ne m'en estimerais pas. Et d'ailleurs je ne pourrais plus. Quand on s'est battu quatre ans, on a traversé l'enfer, vous savez. On est changé. Il est si intense, en moi, cet appel du devoir nouveau, que j'ai vu, dans notre demi-ruine, un événement providentiel... Mais, » — conclut-il en s'arrêtant de ses allées et venues, comme un homme qui s'est libéré le cœur, dans un sursaut d'absolue sincérité,

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■ — « mais je vous ai retenue trop longtemps. Nous reprendrons cette conversation une autre fois. J'ai voulu seulement, à la veille peut-être d'un dénouement fatal de la maladie de notre tante et d'un changement possible dans notre situation de fortune, vous avoir prévenue. Il n'y aura pas de changement dans la résolution que je vous ai dite, voici trois semaines. Elle est définitive. J'espère que votre acceptation sera définitive aussi... »

— « Et si elle ne l'était pas? » osa répondre Odette.

— « Je ne suis pas un tyran, mon amie, » dit Malhyver, avec une douceur triste dans ïa voix qui faisait contraste à son énergie de tout à l'heure. « Je pense, et c'est un de mes motifs encore pour vous avoir parlé ce soir, que vous sentirez, vous aussi, qu'une femme française doit aux morts de la guerre, qui se sont fait tuer pour défendre nos foyers, qu'elle se doit à elle-même de ne pas toucher aux pierres du sien. Mais allez reposer, et, avant de nous séparer, laissez-moi vous embrasser. »

Il l'attira contre lui et lui mit sur le front un baiser qu'elle ne lui rendit pas. Il la regarda franchir la porte sans qu'elle eût eu un geste, un mot qui prouvât chez elle un effort quelconque pour s'associer aux émotions de son mari, et lui, recommençait de marcher d'une extrémité à l'autre de la chambre, en méditant :

— « Comme nous sommes séparés ! Je ne l'ai jamais senti davantage. J'ai cru que cette émotion de

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ce soir l'ouvrirait, que nous serions à l'unisson. Rien, je n'ai rien éveillé en elle I J'aurais dû lui parler de l'enfant, insister sur son éducation, sur notre devoir d'en faire un homme... Mais qu'est-ce qu'elle entend par éducation? Une jolie tenue, de jolies manières, savoir entrer dans un salon en baisant la main des dames, quêter dans les mariages, bien danser. Quel néant ! C'est l'impression que j'ai depuis mon retour : le vide de son âme. Mais qu'y ai-je mis dans les premières années de notre mariage? Me suis-je vraiment occupé d'elle, de ce qu'elle pensait, de ce qu'elle sentait? Non. C'était la camarade, l'associée, comme j'aimais à dire, au scandale de notre monde, une liberté à côté de la mienne. C'est une autre tâche, cela, puisqu'elle est ma femme et la mère de mon fils, de la gagner, cette âme, de la reconstruire. Là-bas, ce serait possible, dans un tête-à-tête où je la reprendrais. Pour elle aussi, cette retraite est nécessaire. Elle n'a pas refusé nettement. Je trouverai bien le moyen de la persuader, surtout si ce malheur n'a pas lieu... » Géraud en était là de ses réflexions, qui n'avaient pas, on le voit, aboli une autre inquiétude. S'il prolongeait sa veillée, c'était dans cette vague attente que suscite inconsciemment la pensée d'une créature humaine en danger de mort. Le bruit de la porte cochère, ouverte puis refermée, en hâte lui sembla- t-il, le fit s'arrêter, immobile. D'instinct, il s'avança hors de la pièce, comme au retour de sa femme, tout à l'heure. Quelqu'un montait en

courant l'escalier. Il reconnut le domestique d'Athénaïs de Sailhans :

— « Mademoiselle est au plus mal, » fit cet homme. « M. le docteur m'a envoyé, il faut que monsieur le comte et madame la comtesse se dépêchent, s'ils veulent revoir encore mademoiselle. J'ai un taxi en bas... »

— « Faites-le entrer dans la cour. Je vous rejoins, » dit Géraud, et il alla tout droit frapper à la porte de sa femme. Il entra sans qu'elle eût répondu. Elle ne l'entendit pas davantage approcher, abîmée qu'elle était, — dans quelles pensées? Elle se tenait assise sur un fauteuil bas, dans l'ombre, les mains crispées sur les bras du meuble. Il lui toucha doucement l'épaule. Elle sursauta. Ses yeux s'agrandirent.

— « Géraud ! » supplia-t-elle. « Qu'est-ce qu'il y a? La tante?... »

— « Graux nous envoie chercher. J'ai peur que ce ne soit la fin. »

— « Allez sans moi. »

Et elle rejetait sa tête en arrière, comme si l'air lui manquait.

— « Tâchez de prendre sur vous, » répondit-il. « Si votre tante conserve une lueur d'intelligence, c'est vous qu'elle aimera revoir. »

— « Je ne peux pas, » dit-elle, « non, je ne peux pas. »

— « Hé bien I J'y vais et je vous renvoie le taxi. Vous changerez peut-être d'idée, »

GEHAUl) DU MALHYVER 60

— « Je n'en changerai pas. »

Elle avait mis dans ce refus une telle énergie que Géraud n'insista plus. Le temps de descendre l'escalier, de passer son pardessus, et il entendait cette même voix, frémissante d'émotion, lui crier : « Attendez-moi, je viens. » Relevant la tête, il vit Odette qui se précipitait, sans chapeau, enveloppée d'une fourrure.

— « Vous aviez raison, » dit-elle simplement, « il faut que je sois là. »

Cinq minutes plus tard, ils roulaient dans le taxi, par la rue du Faubourg-Saint-Honoré d'abord, puis la rue Boissy-d'Anglas, la place de la Concorde. Par instants, la lumière d'un réverbère, projetée du trottoir, éclairait le visage anxieux et tendu de la jeune femme, que son mari considérait avec un attendrissement infini. Ses réflexions de tout à l'heure se prolongeaient à travers la pitié que cette vue soulevait en lui :

— « Comme elle est sensible ! » songeait-il, « comme elle a du cœur ! J'ai eu tort. Je ne lui ai pas bien parlé. C'est à son cœur que j'aurais dû faire appel. »

Dans un mouvement d'aflection, presque de remords, il lui prit la main. Cette petite main nue était glacée. Il la serra, sans qu'elle lui rendît sa pression et sans que l'étreinte parvînt à réchauffer ces doigts raidis. Ils avaient passé le pont, obliqué par le boulevard Saint-Germain. Ils entraient rue

de l'Université. A mesure qu'ils approchaient de l'hôtel, Géraud sentait Odette trembler. Elle eut de la peine, aidée par lui, à traverser la cour, à gravir les marches. Enfin, ils étaient dans le salon, où le médecin les attendait :

— « Le prêtre est là pour l'extrême-onction, » dit-il à mi-voix. Il montrait la porte fermée, par où Odette sortait de la chambre de sa tante, moins de deux heures auparavant. Comme elle aurait voulu être encore à ce moment-là, et l'avoir repassée, cette porte, avoir repris le verre sur la table de nuit, jeté le poison I... Mais peut-être l'horrible chose n'avait-elle pas eu lieu. Si pourtant sa tante avait été saisie d'une autre attaque dans son sommeil, et sans s'être réveillée, avant d'avoir touché au breuvage criminellement préparé 1 Haletante, elle écoutait son mari interroger :

— « Mais comment cela s'est-il passé, docteur? Ma femme l'avait laissée si calme, si détendue... »

— « En effet, » répondait Graux, '( elle dormait très paisiblement. Vers minuit, elle est réveillée. La Sœur lui a donné la potion que j'avais prescrite, pour soutenir le cœur. Elle l'a bue. Elle s'est rendormie. Évidemment, il s'est produit là une autre rupture dans le cerveau. Elle a été prise de convulsions, de nausées. On m'a envoyé chercher, dare dare. Quand je suis arrivé, le cœur flanchait. II n'y avait déjà presque plus de pouls. Maintenant, c'est une question d'heures, peut-être de minutes. Mais, madame... Madame... »

GERAUD DE MALHYVER 71

Il s'adressait à Mme de Malhyver, maintenant, qui, défaillante, cherchait un meuble où s'appuyer.

— « Elle se trouve mal, » dit-il. « Aidez-moi, monsieur le comte. Il faut l'étendre. »

Les deux hommes avaient à peine porté Odette sur une chaise longue qu'elle se redressa, et, comme affolée, elle gémit :

— « Je me sens trop mal. Je veux rentrer. »

— « Il vaut mieux faire ce qu'elle désire, monsieur le comte, » dit le médecin, qui n'ayant pas cessé de tenir les mains de la jeune femme, l'aidait à se relever doucement. « Je ne pouvais pas ne pas vous prévenir, » ajouta-t-il, tourné vers Malhyver. « Mais le choc moral a été trop fort pour madame. Je suis inutile ici en ce moment. C'est moi qui vais la reconduire, et je reviens vous donner de ses nouvelles. Heureusement, j'ai gardé le taxi. »

Dans cette voiture qui la ramenait maintenant avec le docteur Graux, comme Odette aurait voulu lui demander : « Quand vous l'avez quittée ce soir, est-ce que vous craigniez un nouvel accident et si rapide? Cette attaque vous semblait-elle probable, ou seulement possible?... » Où aurait-elle trouvé la voix pour poser une telle question? D'ailleurs le médecin n'y répondait-il pas d'avance en s'excusant, comme il faisait, d'avoir quitté la malade lui-même vers les dix heures?

— « J'étais si persuadé que la crise était passée 1 » expliquait- il. « Mlle de Sailhans avait une si belle vitalité I Je la voyais, comme je vous l'ai dit, se

72 UN DRAME DANS LE iMONDE

reprenaut, retrouvant la parole, le mouvement. Elle aurait eu devant elle des mois, des années, à condition de se surveiller. Avec elle, on pouvait être tranquille là-dessus. Un chronomètre !... Mais on a de ces surprises avec ces vieilles artères. On les a comparées, trop justement, à un tuyau de pipe dur et friable. C'est la rouille de la vie qui les encrasse. Vous avez du moins cette consolation, madame la comtesse, elle n'a pas souffert. C'est bien quelque chose. »

Le digne homme croyait être bienfaisant à la nièce de la morte en insistant ainsi sur le caractère indolent de ce brusque dénouement. Sa coïncidence avec l'absorption du poison, c'était l'évidence. Il aurait prononcé la phrase vraie, la phrase terrible : « Vous l'avez assassinée, » Odette n'eût pas été plus accablée. La totale absence de soupçon que révélait ce bavardage professionnel ne la soulageait pas. Son crime la tenait à la gorge, la serrait, l'étouffait. Qu'elle eût employé la main d'une autre pour l'exécution, c'était une honte de plus dans cette honte. Et quand, étendue dans son lit, ayant renvoyé de nouveau sa femme de chambre, en dépit de l'ordre du docteur, elle se retrouva seule, toute lumière éteinte, une sensation, qu'elle n'avait jamais connue, d'horreur et d'épouvante, commença de contracter ses membres. Recroquevillée sur ellemême, elle claquait des dents, les yeux clos. Elle avait peur de les ouvrir, comme si le fantôme de la morte devait être là, détaché sur les ténèbres

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