‹ Un drame dans le mondeChapitre 5 sur 5 · EXAMEN DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE CONSCIENCE

24 septembre 1919. — Il y aura demain quatre ans, jour pour jour, qu'était tué à Souain en Champagne mon très cher ami Léon de M... Je viens de regarder de nouveau son mémento mortuaire, pour y relire les lignes qu'il traçait de sa main dans une lettre intime, le 23. Elles résument tant de nos conversations de guerre : « Dans une circonstance où j'avais besoin de toutes mes forces morales, j'ai recouru à la confession et j'ai été jusqu'à la communion. » Combien de fois je les ai méditées, ces lignes, ce cahier l'atteste ! Au moment où je vais imiter celui qui les écrivit et revenir, comme lui, à cette

pratique religieuse, devant laquelle j'ai tant reculé, je veux, comme lui, être descendu au tréfonds de ma conscience, y avoir vu bien clair, m'être prouvé que j'obéis non point à des émotions, mais à une conviction raisonnée, justifiée, que mon acte de retour exprime ma plus intime pensée, que je sais dans la vérité en l'accomplissant, qu'il est définitif. J'ai choisi cette date du 25, à cause de cet ami. Il acceptait de penser que le dogme de la communion des saints, inscrit dans le Credo, enveloppe la réversibilité des âmes les unes sur les autres et de leurs mérites, lui qui écrivait dans une autre lettre, — je trouve encore ces lignes sur ce mémento : « S'il y a de la douceur, de la bonté, de la tendresse dans un cœur, c'est surtout parce que des générations et des générations se sont agenouillées dans les églises devant le Christ crucifié, ont médité sa vie et cherché à s'inspirer de son exemple... »

Son exemple? Même dans mes périodes de totale négation, quand j'avais adopté le grand principe moniste : « Il ne se passe rien de connaissable à l'homme sans que soit modifiée quelque chose qui est susceptible de mesure, » — oui, même alors, je considérais la figure morale du Christ comme le plus haut type d'humanité sur lequel se modeler. Plus tard, quand j'eus compris l'erreur fondamentale du monisme, la prétendue explication du problème psychique par sa suppression, c'est vers le christianisme que je me suis tourné. Où pouvais-je aller?

— « Domine ad quem ibimus? » disait Simon Pierre. « Verhavitse œternaehabes. » — Ces paroles de l'Église, je les entendais par mon intelligence, je les goûtais par mon coeur, j'étais prêt à en pratiquer les enseignements par ma volonté. Je ne les sentais pas vivre, comme une force en dehors de ma vie. J'ai si présente, à cette minute, ma promenade au lac de Servières, après la nuit terrible du premier aveu, mes réflexions anxieuses autour de cette idée du rachat, puis mon saisissement à rencontrer, au bas de Vex-voto, dans la chapelle de l'abbé Taravant, le verset : Nos credidimus caritati quam habet Deus in nobis. Cet amour de Dieu, où le toucher, où en surprendre l'action réelle? Qui m'eût dit, quand l'automobile du docteur Pacotte me déposait sous la pluie à la porte de la « pauvre et belle église », que je venais chercher là l'homme qui me ferait, pour la première fois, saisir cette réalité, — lui que je jugeais si rustre, et il l'est ; — si simple, et il l'est ; si peu spirituel au sens mystique du mot. Et c'est vrai qu'il ne l'est pas. Lui, l'homme, non. Mais le prêtre?

Je vivrais cent ans que je n'oublierai jamais, j'en suis sûr, mon agonie morale pendant l'heure où, le confesseur une fois introduit dans la chambre d'Odette, j'attendais sa sortie. L'excellent Pacotte m'avait quitté en ne me rassurant qu'à moitié sur des symptômes qui, déjà, s'aggravaient : fièvre ardente, douleur dans le côté.

— « Prenez bien sa température, monsieur le

comte, » m'avait-il recommandé. « S'il arrive quoi que ce soit qui vous inquiète, un coup de téléphone, encore une fois, même au milieu de la nuit. En tout cas, comptez sur moi demain, vers la fin de la matinée. J'ai mon service de l' Hôtel-Dieu. Les pauvres, d'abord, n'est-ce pas?... Surtout, autour de Mme la comtesse, du calme, du calme, du calme... »

Il répétait ces derniers mots avec une insistance qui révélait chez lui — j'en ai eu depuis tant de preuves — un diagnostic moral aussi pénétrant que son diagnostic physique est sûr. J'avais cru pourtant bien me dominer, en accompagnant le prêtre jusqu'à la porte de la malade. L'accent du médecin me démontrait qu'il fallait me surveiller davantage, pour l'enfant d'abord. Roger était là, auprès de moi, dans la bibliothèque, tout vibrant d'anxiété. J'eus l'énergie de lui dire :

— « Ne sois pas inquiet. Ta maman n'aura rien, et nous, reprenons notre leçon. »

Nous recommençâmes donc la lecture de sa fable. Arrivé au « Mes arrière-neifeux, » je faillis m'arrêter. J'entendais une autre voix, qui m'a tant menti, achever ce vers. Et voici qu'un mouvement de haine me soulevait, que je n'avais jamais connu, un appétit de vengeance, à me donner envie de partir, là, tout de suite, d'aller droit où je savais que je trouverais l'infâme, de le tuer comme un chien. Affreux vertige qu'exorcisait la voix de mon petit continuant :

...Eh bien, défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?

— « Ah ! ce ne sont pas des soins que je t'aurai donnés, cher petit, » me disais-je. « C'est une immolation dont j'aurai eu la force pour toi. Ce n'est pas de ton plaisir qu'il s'agit, c'est de t'épargner la plus cruelle des douleurs... » — Je pensais encore : « Si Odette s'est confessée, et elle se confesse, sinon l'abbé Taravant l'aurait quittée déjà, — rien de moi ne doit révéler que je sais aussi. Mais elle le lui aura révélé, que je sais !... » Et cette certitude me suppliciait.

Enfin le prêtre reparut. C'était bien le même paysan auvergnat avec sa lourde carrure, ses manières rudes, sa personnalité, vulgaire par tant de côtés. Mais il y avait aussi en lui, à cet instant, un je ne sais quoi de digne, de grave, une autorité qui lui (tenait d'ailleurs. Impossible de lire sur son large visage hâlé, si animalement expressif d'ordinaire, un seul des sentiments que les aveux de sa pénitente avaient dû éveiller dans sa nature si peu complexe, si primitive. Ce qu'il y a dans le secret de la confession, je ne dirai pas de surhumain, mais d'extrahumain, j'en eus l'évidence alors. Je réclamais une action réelle, une force vivante pour croire à cet amour de Dieu envers les hommes, affirmé par le verset de saint Jean. Qu'était-ce d'autre, cette vertu du Sacrement, dont ce prêtre m'apportait une preuve, par sa seule façon d'être vis-à-vis de moi? Nos yeux se rencontrèrent. Les siens n'avaient pas une défense contre ma curiosité. Leur regard ignorait ce que le ministre de Dieu avait entendu.

Après quelques phrases, dites du ton cordial qui lui était familier, sur la fragilité de la santé d'Odette, et son espérance que l'accès de fièvre d'aujourd'hui n'aurait pas de suite, il se mit à parler de ses abeilles avec Roger :

— « Apprend-il le latin, monsieur le comte? » demanda-t-il, — et, sur ma réponse que nous. en étions au tout premier commencement, il ajouta :

— « Quand il arrivera à l'admirable quatrième livre des Géorgiques et qu'il traduira :

Protinus aerii mellis cœlestia dona Exsequar...

il se souviendra du vieux curé de MalhyA'er... »

Il flattait les cheveux du petit garçon en faisant sa citation, avec la même main qui venait d'absoudre la mère, d'un geste qu'il suspendit tout d'un coup, comme si de montrer, même par cette caresse affectueuse, la pitié que lui inspirait le fils de la criminelle, c'était manquer un peu au devoir sacerdotal, et il se prit à raconter, avec un gros rire de nouveau, les ruses de ses pensionnaires les abeilles contre leur ennemi :

— « Le pire, » disait-il, « c'est ce beau sphinx tête de mort, cuirassé de son corselet si robuste qu'il est impénétrable à leur dard. Et friand de miel !... Sa chenille se trouve sur les feuilles des pommes de terre. Je me suis amusé à en planter, de ces pommes de terre, dans .mon jardin. On m'avait raconté que les abeilles resserraient aussitôt les trous d'accès

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de leurs ruches, dès qu'elles avaient constaté le voisinage de ces tubercules. Elles l'ont fait, monsieur le comte, avant l'éclosion de ces papillons — qu'elles n'avaient jamais vus I Comme Virgile a raison de prétendre qu'il y a quelque chose de céleste dans ce travail de ces insectes ! Qui leur a donné un tel instinct, sinon l'intelligence de leur Créateur? C'est moi qui avais tort hier, et saint François qui a raison. Il faut dire : Nos sœurs les abeilles... » Puis, bonhomme : — « Je me permettrai, monsieur le comte, de vous envoyer, pour notre malade, un peu du miel qu'a recueilli M. Roger avec moi, hier. Ces récoltes de la fin de l'hiver ne sont pas les meilleures. Tout de même, » — il faisait sa lippe, — « le doctélir Pacotte le permettra à Madame... » Puis, grave comme en arrivant : — « C'est par une inspiration du bon Dieu, monsieur le comte, que vous avez choisi ce médecin-là. Si le bon Dieu s'occupe des abeilles, — leur instinct le témoigne, — à plus forte raison s'occupe-t-il des hommes... »

J'aurais souri autrefois de ce raisonnement. Sa rédaction naïve n'empêche pas, je m'en rendais compte en l'écoutant, qu'il ramasse en lui le dilemme le plus poignant de la vie humaine : Ou bien il n'y a pas de Dieu, ou bien un Dieu qui est pensée, amour et force, qui est conscience, — car sans conscience ni pensée complète, ni amour, — donc qui est personnel, s'occupe en effet de tout ce qu'il a créé, du monde et de l'homme. Et d'où, sinon de lui, ces inspirations, à la suite desquelles toute notrç

destinée se trouve aiguillée sur une voie de progrès et de salut? D'où, sinon de lui, cette vertu du sacrement que je devais constater au chevet de ma pauvre Odette, après l'avoir constatée chez ce prêtre?

A peine était-il sorti de la chambre qu'elle me faisait demander. Je la trouvai plus souffrante encore, son fin visage tout creusé et pourpre de fièvre. Elle respirait si difficilement et se plaignait d'une forte douleur au côté. Cet envahissement foudroyant l'indiquait trop : le coup de froid avait déclenché, en l'exaspérant, une maladie latente contractée un des jours précédents. Oui, elle était bien souffrante, mais elle aussi, comme le prêtre, avait dans les yeux une expression que je ne lui connaissais pas. Ce n'était plus la détresse de la veille, écrasée et sans espérance, l'accablement de l'irrémédiable. Une énergie venait de renaître en elle. Brisée comme la veille, humiliée, ce brisement, cette humiliation avaient maintenant un sens pour cette âme. Que s'était-il passé? Simplement qu'elle s'était confessée en se repentant et qu'elle avait reçu l'absolution. L'horreur de ce qu'elle avait dû avouer, elle ne l'éprouvait pas moins fortement. — Au contraire. — Mais un pardon était descendu sur elle, qui mettait au fond de son être comme un apaisement mortifié, et je l'écoutais qui parlait, de sa voix si faible :

— « Tu sais tout maintenant, Géraud. Ce que j'avais voulu te cacher, pour ne pas ajouter ce poids à l'autre, il a bien fallu que je te le crie,

pour que tu me secoures. Si j'étais retombée, c'était la fin, et je m'étais juré de ne pas retomber, après que tu avais été si bon, si bon !... J'aurais dû avoir plus de force, t'épargner, me défendre toute seule. Je n'ai pas pu... Ensuite, quand je vous ai vus l'un en face de l'autre, toi et... je n'ai pas pu supporter cela non plus... Je me suis enfuie, où, comment? Je ne savais pas. — Ce que je savais, c'est que j'avais si froid sous cette pluie. Elle me glaçait. Je me suis couchée par terre, comme une bête tuée... Et quand tu m'as ramassée avec le petit, tu as été si bon encore 1 Tu n'avais pas fait ce que tu avais le droit de faire, ce que j'avais tant craint... Alors il m'est venu dans le cœur pour toi quelque chose que je ne puis pas te dire. Il n'y a pas de mots pour le dire. Il n'y en a pas... Il n'y a que ça. »

Elle pleurait et montrait ses larmes.

— « Oh ! oui, comme j'ai eu chaud dans le cœur, mais si froid dans mon corps, un frisson si profond !... J'en ai eu tous ces jours, de ces frissons, mais pas comme celui-là. J'ai senti que j'allais être bien malade, — qui sait? mourir. Alors j'ai demandé le prêtre. Hier matin, tu n'as pas su, quand je me suis réveillée après cette autre honte, j'ai revu la tante, sa chambre de la rue de l'Université et, au fond de son lit, son crucifix. Et j'ai pensé : Si c'était vrai pourtant, s'il y avait un bon Dieu, et c'était comme si une voix au dedans, sa voix, me disait : « Mais il y en a un, » Je me suis mise à genoux sur mon lit. J'ai récité Notre Père et Je i'ous salue,

Marie, comme quand j'étais une petite fille... D'avoir dit ces prières, m'a fait un peu de bien. Alors j'ai pris mon paroissien de mariage que je n'ouvrais plus jamais. J'ai encore prié avec ce livre. Et puis tu es venu, je t'ai vu me plaindre. Ce que tu as été pour moi à cette minute, tu ne le sauras jamais. Je me suis dit : c'est parce que j'ai prié... Et j'ai prié, encore, pour remercier Dieu... Le reste est arrivé... Quand le médecin a été là, j'ai compris à sa figure qu'il était inquiet. Je te répète, je me sentais, je me sens si malade. Alors je lui ai dit : je veux me confesser. Je n'ai pas osé te le demander à toi. Tu comprends pourquoi... Dis que tu ne m'en veux pas... Ce prêtre a été si bon, lui aussi. A présent, j'accepte tout. J'ai offert ma mort à Dieu pour expier, s'il veut que je meure. S'il me prend, je l'accepte. S'il veut que je vive, je l'accepte. Ce sera comme tu m'ordonneras, pour expier, pour payer. Je ne te demande pas un autre pardon, mais que tu me punisses comme tu voudras. Tu connais toute ma misère, elle est grande. Tu ne connais pas tout mon repentir. »

Elle parlait ainsi, et c'était de nouveau chez moi une inexprimable émotion devant sa douleur. Ah ! Elle n'avait pas besoin de me demander mon pardon pour elle. Ce pardon, elle l'avait, mais, à mesure qu'elle me découvrait dans son cœur des profondeurs de sensibilité que je n'avais pas soupçonnées, elle réveillait, elle ravivait le mouvement de haine et de vengeance pour celui dont elle n'osait pas pro-

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noncer le nom. L'accès de colère intérieure qui m'avait saisi quelques instants plus tôt, quand mon fils récitait le vers de La Fontaine, me ressaisissait plus violent. Elle le sentit, à quel indice? Et, comme je lui prenais la main en lui redisant la même parole, — quelle autre aurais- je trouvée? — « Ma pauvre enfant ! » elle me dit :

— « Ah ! Géraud. Ce n'est plus ta pitié d'hier. Mais je ne la méritais pas !... »

J'essayai de la rassurer pour qu'elle retrouvât un peu du calme ordonné par le médecin, mais son effort pour m'entretenir l'avait épuisée. La fièvre montait. Sa gêne à respirer augmentait. Quelle soirée et quelle nuit nous passâmes, Élise et moi, à la veiller ! Nous lui donnions les soins indiqués par le docteur, sans que les frissons diminuassent, ni son point du côté, rendu plus douloureux par des quintes de toux sèche, à laquelle je ne me trompais pas. J'en savais assez pour redouter ce que Pacotte devait m'apprendre dès sa seconde visite : elle avait une pleurésie avec une congestion pulmonaire. Elle était en danger de mort. Nous étions le 29 avril, et elle peut sortir du château depuis dix jours seulement !

Ah ! longues, longues semaines, durant lesquelles j'ai cruellement souffert ! Je me disais chaque matin : Sera-t-elle vivante ce soir? Et chaque soir : La retrouverai-je demain matin? Je voyais mon cher Roger dépérir lui-même, dévoré d'une inquiétude au-dessus de son âge, qui me prouvait combien sa

mère lui est nécessaire. Si elle allait lui manquer !... Mais ce n'était pa? pour lui seulement que j'avais peur, c'était pour moi. Ce qui se passait dans mon coeur — à regarder les faits, par le dehors — eût paru étrange jusqu'à l'anomalie. Jamais je n'avais éprouvé pour Odette un attachement plus indulgent, plus attendri, que depuis ce double et sinistre aveu qui aurait dû me la rendre un tel objet d'aversion. C'est que je la sentais si vraie maintenant ! Je la découvrais enfin, avec une infinie tristesse de l'avoir ignorée si longtemps, et avec une telle impression de ma responsabilité dans des actes bien coupables, mais que je ne pouvais condamner sans me condamner aussi moi-même, qui n'avais su rien prévoir, rien voir, qui avais eu entre les mains, toute jeune, toute naïve, cette créature de grâce et de passion, et je n'avais su ni l'aimer, ni la défendre. Plus je la voyais patiente dans sa cruelle maladie, dominant ses soufîrances, épiant chaque occasion de me prouver sa gratitude, son immense et douloureux regret de l'irréparable, plus ce remords grandissait en moi, et plus aussi, par une suppliciante association d'images, le féroce mouvement de haine contre l'infâme que j'ai laissé partir, sans l'avoir seulement frappé de mes mains ou souffleté. Cet appétit de vengeance s'exaltait en moi par tous les aspects de cette chambre où j'ai appris l'outrage. La tentation me reprenait de tout quitter, de courir à Paris, de l'y chercher, de l'abattre, de faire justice — comme Coubret... Et puis?... Et puis j'étrei-

gnais mon petit garçon, quand il était là, dans un de ces moments de crise. Je refaisais le geste du premier jour. Je le mettais entre ma vengeance et moi. Et, en l'embrassant, j'évitais les yeux de sa mère dont je savais qu'ils lisaient en moi et qu'ils me diraient dans un regard trop lucide : — « Je vois bien que tu ne peux pas me donner Vautre pardon. »

J'ai pris ce journal pour y rédiger un examen de conscience, et, au lieu de méditer, je me suis laissé emporter. Je veux me prouver que je suis dans la conviction raisonnée et non pas dans l'émotion, et ce sont des émotions que j'évoque, pour les revivre ! J'en reviens à la phrase du mémento de M..., que je copiais en commençant : « Dans une circonstance où j'aidais besoin de toutes mes forces morales, j'ai recouru à la confession et j'ai été jusqu'à la communion. » Que me disais-je à moi-même dans ma méditation solennelle du lac de Servières? Pour qu'il y ait rachat d'une faute, une régénération de l'âme est nécessaire, et une régénération suppose un foyer d'énergie spirituelle où renouveler notre énergie à nous. Un tel foyer existe-t-il? Comment le savoir? Mais comment savons-nous qu'il y a de l'énergie électrique dans un fil? En branchant une ampoule sur la prise et en voyant la lumière. La comparaison est bien vulgaire. Qu'importe, si elle montre ce qu'elle doit montrer? Pourquoi ce qui est vrai des énergies qui tombent

SOUS nos sens, serait-il faux des énergies que nous percevons seulement par la conscience? Si la confession et la communion rendent à un soldat qui va se battre toutes ses forces morales, de quel droit nierons-nous cette humble expérience, alors qu'elle ne fait que vérifier la vue du monde et de l'homme qui résulte de ce simple, et pour moi indiscutable principe : « Il ne saurait y avoir dans le conséquent ce qui n'était pas virtuellement dans l'antécédent? » Cette expérience, ce n'est pas une fois, ce n'est pas une heure, c'est tous les jours, toutes les minutes que je l'ai rencontrée au cours de cette maladie d'Odette. Le prêtre n'est jamais venu — et ses visites étaient quotidiennes — sans que j'aie constaté le même phénomène de son ennoblissement à lui par la fonction sacerdotale, d'un surcroît de force intérieure en elle. Le médecin, qui venait tous les jours, m'apportait, lui aussi, une autre preuve expérimentale, c'est le seul mot qui convienne, de cette efficacité de la pratique religieuse. Comme je le complimentais sur son exactitude et sa patience :

« — Moi?...» dit-il. « Je ne connais pas d'homme plus capricieux de nature et plus coléreux. Savezvous ce qui m'a corrigé un peu et ce qui me maintient? C'est de faire ce que M. Renan reprochait à M. Clemenceau de ne pas faire : oraison, tout simplement, un quart d'heure par jour... »

Une autre fois qu'il était arrivé tard, et que je l'avais retenu à déjeuner, je vis qu'il ne touchait pas au plat de viande qu'on lui présentait. Je me rap-

pelai, alors seulement, que c'était un vendredi. Comme j'insistais, en lui disant sur un ton d'amical badinage que je prenais tout sur moi, et que d'ailleurs...

— « Que d'ailleurs ça n'a pas d'importance?... » interrompit-il. « Qu'en savons-nous? Est-ce que je permets à mes malades de juger mes ordonnances? Les commandements de l'Eglise, ce sont ses ordonnances : je leur obéis aveuglément, et, le tonus moral que ça vous donne, cette obéissance I »

x\insi le foyer d'énergie spirituelle est bien là, toujours le même, prêt à fournir au soldat de quoi braver le mortel danger, au pauvre curé de campagne de quoi soulever la rusticité de sa nature et dominer l'abêtissement de la routine, au médecin de quoi se discipliner pour suffire à un magnifique labeur de science et de charité, à l'âme coupable enfin, de quoi racheter sa faute, si grave soit-elle, et, pour les hommes, inexpiable. Pensant cela, le touchant, le voyant, pourquoi ai-je passé plus de trçis mois sans m'y réchauffer moi-même, à ce foyer? Pourquoi ai-je reculé jusque dans ces derniers temps, à faire, moi aussi, le geste dont ma faiblesse a besoin, autant et plus qu'un dévoué comme Pacotte dont la vie n'a été qu'un long altruisme? Ce qui m'a retenu, c'est précisément ce qui aurait dû me pousser : mon impuissance à dominer cette haine pour celui dont je n'écrirai pas le nom ici. — Ma main n'en aurait pas le sang-

froid, même à la veille de cette confession. — Depuis ces trois mois, je me suis bien souvent réveillé en me disant : « Je vais prier. » Je commençais, comme Odette avait fait elle-même, à réciter le Pater. Quand j'arrivais à la phrase : « Et pardonaeznous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » je m'arrêtais court. Résolu comme je suis à vivre dans le réel, à ne plus jamais faire un acte que je ne le croie bon, à ne jamais accepter une idée que je ne l'aie éprouvée vraie, à ne jamais prononcer une parole que je ne la pense, je ne pouvais pas prononcer cette parole-là.

Je dois cependant trouver la force de la prononcer. Cette force je la demanderai demain où je sais qu'elle est, je répète où je sais, et non pas où j'imagine qu'elle est. La conversation que j'ai eue avec Odette l'autre semaine m'aurait décidé plus tôt encore, ci ce 25 n'était un anniversaire auquel j'ai voulu associer mon retour. Pendant que se déroulaient ces événements d'ordre intime, d'autres suivaient leur cours. Maître Métivier mettait en ordre cette succession que nous entendions ne pas garder. Il me dressait, également sur documents bien vérifiés, le tableau de notre actif et de notre passif personnels. Grâce à une hausse inattendue sur des valeurs américaines, achetées bien par hasard, nous resterons avec des revenus plus larges que mon premier calcul ne les prévoyait, surtout si l'hôtel du faubourg Saint- Honoré trouve un acquéreur. Métivier en connaît un. Ces règlements, et celui de la

succession à liquider pour la rendre à qui de droit, et celui de notre propre fortune, exigent ma présence à Paris. Ce n'est pas sans hésitation que j'ai annoncé à Odette la nécessité de ce départ et son urgence. J'appréhendais, non pas une objection, mais un saisissement, que j'ai rencontré en effet. Ni elle ni moi n'avons prononcé, depuis ces trois mois, un nom qui n'a pas cessé d'être dans ma pensée et dans la sienne. Ma crainte était que ce voyage à Paris, qui suppose certaines possibilités, ne l'amenât, ne nous amenât, à toucher un sujet si douloureux qu'il exige le silence. Mais elle s'était promenée l'avant-veille avec son fils presque gaiement, et la veille elle m'avait parlé avec tant de courage, une vue si nette et si haute de notre avenir,

— car enfin nous en avons un, et il faut, pour notre fils, que nous en ayons un et qui nous soit commun,

— oui, elle s'était montrée si lucide et si vraie, si pareille à ce que je souhaite qu'elle soit pour m'estimer de la garder ! Nous étions dans le parc, et je lui racontais que le brave Coubret avait cru devoir me prévenir d'une campagne d'Ambroise Beuf, le maire, contre mon séjour ici :

— « Il paraît, » disais-je, « que tout un pan du mur du parc est construit sur un terrain qui appartiendrait à la commune. Beuf prétend en avoir trouvé la preuve. Il s'agirait de me forcer à le démolir. « C'est à cause de ce que vous avez fait pour « moi, monsieur le comte, » m'a dit Coubret, « et « madame la comtesse pour ma fille... »

J'ai négligé de noter ce détail : Pacotte ayant désiré une garde-malade pour relayer Élise et moimême, Odette a demandé que je misse auprès d'elle la pauvre Miette, et, depuis qu'elle l'a prise ainsi, cette fille, grâce à son influence, a cessé de boire.

— « Le sieur Beuf va nous en vouloir bien davantage, » répondit-elle, « si tu me permets de faire ce que je médite : avoir Miette tout à fait chez moi, pour me servir. Élise est comme Darré, elle ne resterait pas à la campagne. J'aime mieux prendre les devants. Elle mettra Miette au courant et s'en ira. » Je ne comprenais que trop pourquoi elle désirait se séparer de cette femme de chambre, dont les yeux, moi aussi, me gênent par moments. Elle continua : « C'est une bien petite charité, je l'empêcherai de retomber, elle aussi. » Oh ! son accent pour dire ces mots qui rappelaient une minute si dure ! « Elle m'a tant aidée, sans le savoir. Sans elle, je ne t'aurais jamais dit l'affreux secret, et j'étais perdue. Tout ce qui est mêlé à cet aveu, même inconsciemment, m'est sacré. J'étais si seule, si seule I Je ne te le répéterai jamais assez. Tu ne sais pas ce que tu m'as mis dans le cœur, quand je t'ai entendu, quand je t'ai vu me plaindre. Tu m'as donné une raison de vivre pour toi, si tu ne me chassais pas. Et tu ne me chasses pas !... Tu ne peux pas t'en rendre compte, ni toi, ni personne, il y a des actions après lesquelles on n'a plus d'âge, quand on les a commises. On n'espère plus rien,

on n'attend plus rien. C'est la foudre tombée sur la maison... On existe cependant. Alors on peut encore se dévouer. Pendant ma maladie, j'ai tant pensé à ce que je pouvais faire pour toi, pour m'associer à ton œuvre ici. Je m'y suis un peu associée, n'est-ce pas, en prenant Miette Coubret?... Tu auras des tracas à Malhyver. Les Ambroise Beuf et d'autres essaieront de t'écœurer. Pour mon humble part, je travaillerai avec toi. Tenir un ouvroir, surveiller une école, m'occuper des enfants, des pauvres, j'apprendrai mon métier de châtelaine. Être ta servante, ta pauvre servante, tant que tu voudras et pourras m'accepter, c'est tout mon rêve, et je ne t'aurai payé qu'une bien faible partie de ma dette... Sans toi, sans cette pitié qui m'a rendu la force de vouloir vivre, je serais morte damnée... Comme je voulais vivre, j'ai cherché l'appui là où elle l'avait trouvé toute sa vie... Elle... Tu as compris qui. Si elle peut me voir maintenant d'où elle est, que me dirait-elle? Le mot que tu m'as dit : racheter ! C'est ce que m'a répété tous les jours ce prêtre qui sait parler aux âmes. Toute la religion catholique est dans le rachat. Le Christ, c'est la rédemption. Je l'ai tant senti 1... Et toi-même?... » Elle n'avait pas achevé. J'avais deviné le si timide, le si humble vœu de sa dévotion naissante. Je ne lui avais pas répondu, pour le motif que j'ai marqué déjà. — Un retour à la foi religieuse, si cette vérité existe, ne doit pas être d'ordre émotif. Mais j'avais retiré de cet entretien la persuasion

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que je trouvais désormais Odette à la hauteur de toutes les résolutions nécessaires à ce qu'elle appelait bien solennellement mon œuvre, c'est-à-dire mon métier de chef terrien. Ce voyage à Paris en était une condition sine quâ non. Quand je lui eus communiqué les documents de Métivier et annoncé mon départ, dans la bibliothèque, d'où nous pouvions entendre Roger jouer sous la fenêtre, je vis une angoisse passer dans ses yeux, celle des pires jours, ses traits se décomposer et une épouvante qu'elle ne dominait plus.

— « Tu vas à Paris?... » Elle répéta deux fois : « A Paris, à Paris? » Et, la tête penchée, avec accablement. — « Il faut que tu y ailles, c'est trop évident... Qu'il arrive ce qui doit arriver. Ce que j'espérais, je n'y avais pas droit. Ce n'était pas racheter. Pour racheter, il faut souffrir... »

Nous nous tûmes. Je la comprenais trop. Elle avait lu ma haine en moi, et elle me voyait, ne pouvant pas me contenir, si le hasard me mettait devant une certaine personne, un éclat, dans une rue, au club, dans un coin de salon, et les suites. — Qu'elle était pâle de nouveau et que sa détresse me perçait le coeur !

— « Tu as peur que je ne le rencontre?.., » lui dis-je, évoquant pour la première fois par la parole notre bourreau à tous deux.

— « Oui, » fit-elle.

— « Hé bien ! si je le rencontre, je ne le verrai pas. Je t'en donne ma parole d'honneur. J'aurai

demandé la force où tu as trouvé la tienne. » Je montrai le clocher de la « pauvre et belle église » aperçu par delà les arbres. Elle me regardait, de quel regard ! Elle voulut prendre ma main et y appuyer ses lèvres. Je la relevai et la serrai sur mon coeur. J'ai senti alors qu'enfin j'avais pardonné complètement et que je pouvais dire toute la prière que l'Homme de douleur et de rachat nous a laissée, comme son testament.

— « Vous savez la nouvelle.'' » disait Gorrevod à Cécile Machault quinze jours plus tard. C'était de nouveau dans le dancing de la rue de Ponthieu, où il prenait décidément ses habitudes. Le contraste certes était grand entre l'air salubre et pur qui courait sur les hauts plateaux volcaniques du Mont- Dore et les relents de tabac et d'alcool, de sueur et de parfums, qui remplissaient cette salle où tournaient des couples et des couples, dans le vacarme du jazz-hand toujours mené par le nègre hurleur. Quel autre contraste, et plus grand, entre l'état d'âme d'un Malhyver écrivant cet « examen de conscience » sur son journal intime, et les propos que l'héroïque mais puéril mutilé échangeait à son occasion avec la femme à la mode I Celle-ci s'était laissé faire la cour à Deauville, tout cet été, par Gorrevod. Elle continuait à Paris, en automne. Elle croyait ainsi agacer et aguicher Larzac, avec qui

elle avait, depuis que le jeune homme était revenu d'Auvergne, les plus étranges rapports. Ils s'étaient dix fois réconciliés et brouillés, quittés et repris. Encore le triste jeu de l'amour sans cœur ! La coquette s'y était piquée. Ils en étaient, depuis cette semaine, à une période de rupture. Elle n'avait accepté cette invitation de Gorrevod au Lotos, qu'avec l'espérance d'y revoir Xavier, et Gorrevod, lui, ne l'avait priée, qu'avec la certitude que Xavier s'y trouverait en effet, mais avec une autre femme, — du demi-monde, celle-là, dont il le savait engoué, pour quelques jours.

— « Quelle nouvelle?... » répondit Cécile à sa question, en s'asseyant à la table près de laquelle le maître d'hôtel, dont le regard curieux, cinq mois auparavant, avait importuné Odette, attendait les ordres, avec la déférence due à des habitués, généreux en pourboire.

— « Du thé, n'est-ce pas, et nos gâteaux... » Et, quand, sur un geste d'acquiescement, l'autre fut parti. — « Hé bien ! continua Gorrevod, c'est que l'hôtel Malhy\'er est vendu. »

— « A un Américain sans doute, » dit Cécile.

— « Non, à une banque. »

— « C'est la même chose. »

— « Au Grand Comptoir. Ce que ces gens de la basse finance ont gagné depuis 1914 ! Ah ! c'est du propre, la guerre !... »

Et, pour commenter sa déclaration antimilitariste, il tapa de la pointe de sa canne son pied de

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bois, en ricanant. Puis, étudiant Mme Machault d'un œil narquois et mauvais :

— « Et une autre nouvelle : Géraud de Malhyver est à Paris. »

— « Sans Odette, j'imagine? » fit Cécile.

— « Sans Odette, naturellement. Ah ! pour un jaloux, c'est un jaloux... »

— « Laissez-moi donc tranquille. S'il reste en Auvergne avec elle, c'est qu'il veut se faire nommer député, tout bonnement. »

— « Je l'ai cru aussi, » dit Gorrevod. Et, filant son effet. — « Mais depuis que je l'ai vu avec Larzac... »

■ — « Avec Larzac?... » interrogea Cécile, soudain vivement intéressée et cessant pour une minute de fouiller la salle du regard, comme Odette encore, il y a cinq mois. — Oh ! le pathétique de ces identités d'enquête, dans le même décor, de deux jalousies de femme, si différentes !

— « Avec Larzac, » répéta Gorrevod. « Nous descendions, Xavier et moi, la rue de Bourgogne. Je sortais du ministère de la Guerre, où j'étais allé recommander un de mes pauvres poilus. Il venait, lui, de la rue de Verneuil, où habite son oncle de Jardes, qui est plus malade. Nous nous étions rencontrés à l'angle de la rue Saint-Dominique,et nous cheminions de compagnie. Je reconnais Géraud à vingt pas. « Tiens ! » m'écriai-je, « Malhyver... » Et je vais à lui... Plus de Larzac, à côté de moi. Il était resté immobile à contempler la devanture d'un marchand d'antiquités I Vous me voyez, ser-

rant la main à Gcraud et me demandant : Que va-t-il se passer? »

— « Et aloi's? »

— « Alors : bonjour, bonsoir... Comment va ta femme? » — « Très bien. Je suis un peu pressé. » — « Tu retournes là-bas? » — « Oui, je suis venu pour mes affaires. » — « C'est vrai. Tu vends ton hôtel?... » — « Lendemain de guerre. On est un peu ruiné, comme l'Europe. » — « Mais je croyais que votre tante... » — « Une légende, » a-t-il répondu... Vous pensez bien que, pendant ce temps-là, je n'avais pas un fil de sec, comme on dit dans le peuple, entre Larzac, à deux pas, toujours hypnotisé devant sa vitrine, et l'autre, qui ne pouvait pas ne pas le voir. Et rien, pas un éclair dans son regard, pas une nuance de trouble dans sa voix... Il m'a quitté. Il a continué, sur le même trottoir. Vous m'entendez, sur le même trottoir. Ils ont été à ça l'un de l'autre. « Il montrait la table de sa canne. « Et rien, rien, rien !... Est-ce assez clair?... »

— « Et Larzac ensuite? »

— « Il était si pâle qu'il m'a fait pitié. Il ne m'a pas dit un mot sur ce qui venait de se passer. Je ne lui ai pas posé une question... Mais comme tout ça se tient : le départ d'Odette ; le voyage de Larzac là-bas, et ses loufoqueries depuis : ses banques stupides, deux cent mille francs à Deauville sur une carte. — Il a gagné, mais à ce train-là ! — Et cette collection de poules... Tenez. Il est là, avec la nouvelle... »

Et, l'expression plus méchante que jamais, il forçait Cécile de regarder — toujours comme Odette autrefois — l'élégant Xavier, arrivé enfin et dansant avec une rivale : une jeune et jolie créature, habillée, ou mieux, déshabillée à la dernière mode, avec un visage de vingt ans, plus maquillé que celui d'une vieille beauté de soixante qui s'obstine à ne pas se rendre. Elle dansait avec une grâce aussi souple que celle de son cavalier, dont le masque, maigri et creusé, ne justifiait que trop cette hypothèse d'un secret chagrin, soulignée malicieusement par Gorrevod.

— « Mais oui... » continuait-il. « C'est si simple ! Géraud a surpris le paquet. Il a pardonné, à condition que sa femme ne revoie plus Xavier. Et Xavier est très malheureux. Il cherche à oublier... ou à se souvenir. Ne trouvez-vous pas que cette petite grue — elle joue des pannes à l'Odéon — ressemble à Odette? Ah ! Il est dans la grande passion, Malhyver aussi !... »

— « Ils ne sont pas fiers tout de même, » dit Cécile Machault, sans répondre directement. « Quand on joue à la grande passion, il faut être logique. Un mari qui tue, un amant qui enlève, un duel à mort, — c'est ça, la grande passion. Malhyver est un jobard, qui n'y a vu que du feu, soyez-en sûr. Il a trouvé des lettres, et on lui a servi une comédie d'amour platonique, à laquelle il a cru. J'en tiens pour ma petite idée : il veut être député, et Odette en avait soupe de Larzac, tout bonnement... Quant

30f. UN DRAME DANS LE MONDE

à lui... Il n'y a que lui dont je m'étonne d'avoir supporté que Malhyver ne le salue pas. Il est si brave !... »

— « Malhyver aussi est brave... » dit Gorrevod. Puis, comme il a des prétentions à une certaine misanthropie supérieure, il ajouta : « Mais voilà. Ce sont des gens du monde, et il n'y a pas de drames dans le monde. Il n'y a que de la figuration. «

Ce n'est pas toujours vrai.

Octobre 1920— Mars 1921.

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