‹ Un drame dans le mondeChapitre 4 sur 5 · GÉRAUD DE MAI.HYVER · texte numérisé non relu

GÉRAUD DE MAI.HYVER

et la regardant du fixe regard de ses yeux inégaux", le regard de la seconde où elle brûlait le testament. Hélas ! Il n'était pas besoin d'une hallucination pour que son être pliât sous l'affreuse évidence du forfait commis, et elle serrait l'une contre l'autre ses mains frémissantes, ses mains scélérates, ses mains qui avaient tué.

Le terrible esclavage du crime, c'est qu'une fois commis, on l'accepte. Combien le vieux proverbe du peuple : « Quand le vin est tiré, il faut le boire, » est chargé de sens dans sa grossièreté ! Il exprime à la fois l'impuissance à réparer l'irréparable, et la tentation d'en profiter. Cet esclavage, Odette allait devoir le subir. Au terme de ces heures d'insomnie, passées à se débattre avec l'obsession commençante de l'horrible chose, elle s'était endormie de ce lourd sommeil qui suit les excessives dépenses d'énergie nerveuse. La nature animale, qui veut vivre, y reprend tout de même de la vigueur pour suffire à de nouvelles besognes. La nature morale, elle aussi, veut vivre. Lorsque Odette rouvrit les yeux, son réveil lui réapprit son crime, mais cette fois avec une réaction de sa volonté contre l'accablement du remords. Elle avait tué. Pourquoi? Parce qu'elle aimait. C'était dans cet amour, cause de ce crime, qu'elle pouvait, qu'elle devait trouver la force contre ce crime. Elle ramassa tout son esprit autour de l'image de Larzac, en se disant : « J'ai

fait cela pour lui, pour ne pas le perdre. » Mais pour qu'elle ne le perdît pas, pour qu'elle continuât de l'aimer et d'en être aimée, il ne suffisait pas qu'elle pût rester à Paris, comme cet héritage le lui permettrait maintenant. Il fallait que le crime ne fût pas soupçonné, donc que rien ne transparût de son trouble intérieur. Dans cette pensée qu'elle luttait pour Larzac encore, elle trouva la force de supporter, dès ce matin, une épreuve dont la seule approche, la veille, l'avait fait s'évanouir d'épouvante : la confrontation avec sa victime. Géraud voulait la lui épargner. Ce fut elle qui la demanda, et elle demeura étonnée de son propre calme devant la morte, que Sœur FéUcité, dans son naïf attendrissement, la contraignait de regarder. Comment ne s'abîmait-elle pas de honte à écouter la bonne créature, dont elle avait fait l'agent inconscient du meurtre, lui dire :

— « Voyez si la chère demoiselle a l'air paisible, madame la comtesse. Elle est au ciel maintenant. Soyez bien sûre qu'elle nous voit. »

Tout incroyante que fût devenue Odette, elle n'aurait pas entendu un mot pareil sans frissonner, si elle n'avait été soutenue par cette résolution où elle se cramponnait tout entière : ne pas se trahir. Sans cette espèce d'anesthésie par la tension intérieure, eût-elle davantage supporté l'assaut des souvenirs d'enfance qui se dressaient, comme dans la nuit du crime, de tous les coins de cette chambre? Elle avait tant vu la vieille fille, très délicate des

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bronches, s'y calfeutrer l'hiver et y recevoir les siens 1 Près de la cheminée, autour du fauteuil profond où s'abritaient sa mince silhouette et son profil busqué, on discutait les tout menus incidents qui faisaient les grands événements de cette existence, préservée, inofïensive, un peu falote par la petitesse de ses préoccupations. Et puis cette violence exercée sur elle pour la déposséder, si traîtresse que cette âme innocente n'aurait même pas pu la concevoir, quel contraste 1 II donnait à Odette, l'auteur pourtant de cet attentat, une impression de fantastique, presque d'irréalité. Tout de même, ce lui fut un étrange soulagement quand le pâle visage de l'assassinée eut été voilé pour toujours ; et d'instinct, l'action étant un refuge contre l'invasion du remords, elle se mit, une fois sortie de cette première et trop dure épreuve, à vaquer elle-même au plus minutieux détail des rites que la mort d'une proche parente impose à la famille : organisation du deuil, entente avec la paroisse, commande de fleurs, jusqu'à vouloir écrire de ses mains les adresses de toutes les lettres de faire-part.

Le plus pénible effort fut d'assister à la cérémonie de l'enterrement, d'abord sous les voûtes de Sainte- Clotilde, ensuite au cimetière du Père-Lachaise. La vue de Xavier de Larzac et de Cécile Machault dans le défilé de l'église agit sur elle à la façon du coup de fouet qui redresse le cheval défaillant, et il repart, tous ses muscles tendus. C'était Cécile

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qui avait passé la première, puis, à la distance de trente personnes, peut-être, Xavier. Ils n'étaient donc pas venus ensemble. Mais à la sortie? Comme Odette aurait voulu percer du regard le mur de la basilique, voir s'ils s'abordaient sur les marches ! Quel soulagement plus tard, quand, parmi les amis qui avaient accompagné le corps jusqu'au cimetière, elle constata qu'il était seul ! Déraisonnable joie qui prouvait l'aberration de son cœur : Xavier était un ami trop intime des Malhyver pour manquer à ce devoir, au lieu que leur ménage n'avait avec celui des Machault que des relations de visites et de cartes. Mais interpréter ainsi la présence du jeune homme, c'était respirer un instant une atmosphère d'ainour plus heureuse, et dans sa sensibilité déréglée elle n'allait plus trouver de force que là. Elle en trouvait assez pour n'avoir rien fait, durant ces heures dangereuses, qui permît à l'espionnage toujours éveillé du monde l'ombre de l'ombre d'un soupçon sur l'effroyable secret.

— « Cette petite Mme de Malhyver, elle est étonnante de tenue... »

— « Vous voulez dire de sécheresse. Vous savez qu'elle hérite de tout. Elle ne pense qu'à l'argent... »

— « Dites donc. C'est Larzac qui doit être content !... »

— « Lui? Vous croyez... »

— « Je crois qu'il joue très cher, et alors... »

— « Odette lui donnerait de Targent? Allona donc 1... »

— « Ça arrive. Tout arrive... »

— « Excepté qu'un mari remarque ce qui crève les yeux à tout le monde. Vous avez vu comme Géraud a donné la main à Xavier?... »

— « Il s'occupe bien de ça ! II est en train de penser aux messages de la planète Mars ou à quelque chose d'aussi pratique. Ah ! il est bien toujours l'ahuri que nous connaissons... »

Tels étaient les propos qui s'échangeaient à Sainte-Clotilde et dans le cortège, à demi vrais, à demi faux, comme tous les racontages de la société. Car, — disons-le aussitôt, pour éviter toute équivoque, — l'insinuation sur des services d'argent rendus par Odette à Larzac était une de ces calomnies gratuites, par lesquelles les hommes et les femmes se vengent contre un amant et une maîtresse d'un bonheur jalousé. Aucune allusion en revanche à la possibilité que cette mort quasi foudroyante de Mlle de Sailhans cachât un mystère. Aucune non plus au changement intellectuel et moral qui s'était accompli depuis la guerre chez ce mari, peu aimé de son milieu, parce qu'il était trop différent, et peu considéré, malgré sa belle conduite au feu, — à cause de son aveugle confiance dans sa femme. Il continuait à l'avoir, cette confiance, s'étant formé une idée de ce caractère, une fois pour toutes. Il la .jugeait trop droite pour mentir et trop frivole pour la passion. Aussi quand il avait rencontré, dans leur entretien de l'avantveille, cette résistance affirmée au projet de quitter

Paris, l'hypothèse ne hii avait même pas traversé l'esprit qu'un attachement caché pût en être la cause. Il avait été seulement étonné de la trouver si rebelle, si âpre dans son ironie, si séparée, comme il avait dit, — étonné aussi du contraste entre ses attitudes successives au sujet de la morte. Dans cette active ordonnatrice du deuil, si précise, si froide, si maîtresse d'elle-même, il ne reconnaissait plus l'Odette défaillante du premier moment. Cette tension de la jeune femme donnait aux traits fins de son joli visage, à la ligne mince de tout son corps, une expression de défi et d'entêtement. Géraud ne pouvait pas comprendre que ce défi s'adressait, non pas à lui, mais au fantôme qui déjà la hantait. C'était pour lui, la suite de leur entretien, cette obstination inscrite dans ce front impénétrable, autour de ce nez aigu, de cette bouche serrée. Quelque chose s'en irritait dans son orgueil d'homme. Durant toute la cérémonie, cette sensation ne fit que grandir, encore avivée par l'idée qu'une nouvelle explication entre eux était inévitable. Ayant décidé cette retraite à Malhyver après des réflexions si longues et si graves, il entendait ne pas reculer l'exécution de son projet. Sinon, ce serait retomber dans cette maladie de l'atermoiement qui avait été longtemps la sienne, et dont ces viriles années d'action militaire l'avaient guéri. Cette résolution le fit hâter contre toute prudence la reprise d'une discussion où il savait d'avance qu'Odette et lui se heurteraient. La plus élémentaire diplomatie lui commandait de

remettre à plus tard. Mais il tenait, maintenant qu'il avait dit à sa femme le fond de sa pensée, à lui faire bien comprendre et sentir qu'elle avait devant elle une volonté qui ne bougerait plus. Il tenait à se le prouver, et dès les premières heures qui suivirent cet enterrement, le duel recommença, par les mêmes mots que l'avant-veille, dits de la même voix :

— « J'ai à vous parler, Odette. Toi, Roger, va rejoindre M. Darré... »

Ils sortaient de table à ce moment-là. D'ordinaire, le petit garçon prenait ses repas avec son précepteur, dans une salle à manger attenante à la salle d'étude. C'était la trace d'une tradition qui remontait à l'arrière-grand'mère, laquelle, en sa qualité d'Anglaise, avait élevé ses enfants à part des grandes personnes. L'appartement, aménagé en vue de cette éducation, avait été celui de tous les petits Malhyver — y compris Géraud — depuis quatre générations. A cause de la cérémonie, Roger avait déjeuné avec ses parents. Le maître, M. Darré, un vieil homme qui en était à son troisième préceptorat dans l'aristocratie, s'était retiré par discrétion, aussitôt le café pris, sans emmener son petit élève. Celui-ci, quand son père lui eut intimé l'ordre de quitter le salon, regarda sa mère, avec le geste miutin d'un garçon gâté qui voudrait bien désobéir. Il lui ressemblait, par la joliesse d'un visage tout féminin, qu'animait le précoce éveil d'une intelligence trop fine, trop

avisée déjà. La gracilité de ses membres se devinait sous la serge noire de son costume de deuil.

— « Obéis, » lui dit sa mère en répondant à cette imploration du regard de son fils. Elle le trouva joli et elle l'embrassa tendrement en lui flattant les cheveux. Puis, doucement reprochante :

— « Qu'est-ce que tu racontais? Il te va très bien, ton costume. »

— « Quand on n'essaie qu'une fois !... » fit le petit, avec une moue de supériorité. « Et puis, je vous l'ai dit, maman, c'est chez le tailleur d'Hubert qu'il aurait fallu aller. Celui-là est à la page. »

Il sortit après avoir baisé les mains de sa mère avec une grâce de jeune seigneur qui mit un demisourire aux lèvres tristes d'Odette.

— « Ce qu'il y a de charmant dans Roger, » dit-elle, dès que la porte se fut refermée, « ce sont ses manières. »

— « Vous trouvez? » répondit le père. « Hé bien I moi, des phrases comme celle qu'il vient de nous débiter me sont un remords. »

— « A cause de cet à la page? » dit Odette avec une certaine ironie. Parmi les divers modernismes, il en était un que la distinction innée de Malhyver n'acceptait pas : l'argot des salons.

— « A cause de cela, un peu, » répliqua-t-il. « C'est la preuve que nous l'avons mis aux mains d'un maître trop faible, et dont la méthode consiste à ménager à la fois l'élève et les parents. Et puis, la manière dont il a parlé de ses vêtements, ce goût

de la vie élégante, déjà. C'est comme dans la voiture, quand il s'est vanté : « Il y a vingt-sept dames qui « m'ont dit bonjour... » Et sa remarque sur le général Brissonnet, vous l'avez entendue? « Papa, mais il « est très bien, avec son képi, le général. Pourquoi « l'autre jour Mme Ethorel disait-elle que la guerre « est démodée? »

— « Vous n'allez pas lui reprocher de n'avoir pas compris, et d'avoir cru qu'il s'agissait de l'uniforme. »

— « Je ne lui reproche rien. Seulement, des mots comme celui de Mme Ethorel révèlent un état d'esprit dont vous devez comprendre, après notre conversation d'il y a deux jours, qu'il me fait horreur, et pourquoi. C'est celui du dîner Caudale, de la société où nous vivons. La guerre, cette tragédie de cinq années, les angoisses, les morts, les bombardements, les restrictions, ce sont des gênes, des empêchements à danser en rond, qu'il s'agit d'oublier. Ce n'est rien ce mot : « La guerre « est démodée ; » mais c'est par dix, par vingt, qu'il s'en prononce de pareils autour de nous. Ce sont les microbes de notre atmosphère, et quand j'ai pris la résolution que vous savez, il y entrait aussi cette volonté : arracher notre fils à cette atmosphère et à ces microbes. C'est précisément de cette résolution qu'il faut que nous parlions de nouveau, » conclut-il, en passant subitement du ton d'une causerie familière à ce je ne sais quoi de doctoral, qui est la gaucherie des spéculatifs : le frémissement

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d'une sensibilité que l'interlocuteur ne devine pas s'y cache bien souvent. « L'événement que nous redoutions a eu lieu. D'après maître Métivier, votre tante ne laisse pas de testament. Vous en héritez donc. Je n'ai pas voulu attendre pour vous remettre en face du parti à prendre. Je suppose que vous n'avez pas été sans y penser. »

— « En effet, » répondit-elle, « j'y ai pensé. » Elle était assise sur une chaise basse, près de la

cheminée. La flamme d'un feu de bois y tremblait, pareil à l'autre, celui où elle avait, dans la nuit terrible, jeté le testament de sa tante, de cette même main nerveuse qui tournait en ce moment et retournait, autour de son poignet, le ruban noir d'une petite montre. Était-ce pour fuir ce souvenir qu'elle releva ses yeux vers son mari, des yeux durs, des yeux de résistance et de bravade? Et elle continua :

— « Oui, j'y ai pensé, et ma résolution, à moi, est prise aussi. Comme je vous l'ai dit, ce soir que vous rappelez, je consentais à quitter Paris, quand il s'agissait de refaire la fortune de notre fils. Cette fortune n'est plus compromise. Je n'ai donc aucune raison aujourd'hui d'accepter cette retraite en province, et je ne l'accepte pas. »

— « Aucune raison? » releva Malhyver ; « et celles que je vous ai dites? »

— « Lesquelles? Vous m'avez débité des phrases très éloquentes. Mais moi, je suis une simple femme qui voit les choses comme elles sont. Vous m'avez parlé de devoir social, d'un rôle de chef à jouer,

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de tradition à continuer, de votre désir de servir. Pour moi, aller vivre à Malhyver, c'est habiter une maison sinistre, où je gèlerais d'abord. » Elle étendit frileusement ses mains vers le feu, et railleuse : « Vous me direz que vous ferez installer le chauffage central, mais quelle société y installerezvous? Pas celle de nos amis d'ici. Ce ne serait pas la peine de partir. Qui est-ce que je verrai? Les châtelaines du voisinage? Laissez-moi rire. Je visiterai les pauvres? Il n'en manque pas à Paris. J'irai à la grand'messe du village? Vous appelez ça un devoir social, cette simagrée? Non. Non. Et non. Et puis, je devrais encore mener là-bas une existence très agréable, que je préfère la mienne. J'aime Paris. J'aime le monde, le théâtre, l'air que je respire aux Champs-Elysées, les gens avec qui je vis. Ces cinq années ont été assez dures pour que je ne tienne pas à en prolonger la tristesse dans un ennui dont la seule pensée m'est insupportable. J'aurais pu biaiser avec vous, remettre, vous dire que je réfléchirai. J'ai mieux aimé vous parler à fond. C'est tout réfléchi. Je vous le répète. Ma résolution est prise. Elle ne changera pas. »

— « J'espère bien que si, » répliqua Géraud. « Dans tout ce que vous m'avez dit, vous avez oublié une chose, c'est que nous sommes mariés... »

— « Et que je vous dois obéissance?... » interrompit-elle.

— « D'abord, et puis que la femme est obligée d'habiter avec son mari et de le suivre partout où

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il juge à propos de résider, » Il dominait mal son mécontentement grandissant. Il semble que le malaise moral, à un certain degré d'intensité, se communique d'un être à un autre. La nervosité d'Odette le gagnait à son tour, et il ajouta, d'un ton impérieux qui ne pouvait qu'exaspérer une femme si évidemment butée : « Ce sont les propres termes du Code. »

Elle eut un rire aigu pour répondre :

— « Je ne suppose pourtant pas que vous emploierez les gendarmes pour me mettre dans le train de Clermont?... Vous parlez du Code. Mais il y a aussi dans le Code des articles sur les séparations de corps et de biens. » Elle souligna insolemment ces deux derniers mots, très indignes d'elle. Mais elle ne se possédait plus. « Si vous me traînez sur ce terrain, je vous y suivrai. Grâce à Dieu, notre contrat de mariage est fait de telle sorte que ma fortune est à moi. Nous plaiderons. Voilà tout. »

— « Et votre fils? »

— « Mon fils? Vous croyez qu'il sera heureux là-bas? »

— « J'y tâcherai, » dit Malhyver. « Car, je vous en préviens, si vous refusez définitivement, ce que je ne veux pas croire, de vivre auprès de moi, là où je veux vivre, j'emmènerai Roger. C'est mon droit, et je considère que c'est mon devoir. »

— « Et ses leçons, vous les lui donnerez? Je n'imagine pas que M. Darré... »

— « Veuille quitter Paris? Il y a peut-être de

par le monde des maîtres moins résolument Parisiens que M. Darré, qui d'ailleurs ne me plaît guère. C'est un précepteur pour futurs gens du monde. »

— « Et vous avez l'intention d'empêcher que Roger ne soit un homme du monde? »

— « Parfaitement. »

— « Vous oubliez que je suis sa mère, et une mère a tout de même voix au chapitre. »

— « Oui, si elle remplit ses devoirs de mère. » Cette phrase, à laquelle Géraud attachait un

sens très précis, — celui d'une éducation conduite d'après ses idées actuelles, — alla remuer dans le cœur d'Odette les profondeurs où commençait de s'agiter le remords.

L'innocence d'un enfant est toujours un vivant reproche à une conscience bourrelée. Par une de ces illusions comme l'amour en donne au cœur des femmes vraiment éprises, jamais la maîtresse de Larzac ne s'était reproché cette liaison en tant que mère. Maintenant, elle n'était plus uniquement l'amoureuse. Elle était la criminelle. Tout à l'heure encore l'ingénu regard de son fils l'avait gênée, en lui infligeant l'obscure et douloureuse sensation de son indignité. Le mot de son mari lui causa la même gêne. Elle ne répondit pas. Une soudaine et violente détresse lui mit des larmes aux paupières. Géraud les vit couler sur ses joues et y tracer des raies, dans le rose du fard qu'elle avait mis machinalement en s'habillant pour la parade funèbre où elle devait figurer avec le poids de son

forfait sur la conscience. Ce signe d'émotion émut cet homme de tant de coeur. Il l'attribua au ton où il avait laissé mionter l'entretien, et prenant la main de cette femme malheureuse, il lui dit avec le tutoiement, abandonné depuis longtemps, des heures d'intimité :

— « Je te demande pardon, ma petite Odette, oui, pardon de t'avoir parlé vivement. Nous sommes deux insensés de nous faire du mal à propos de divergences d'idées qui ne comportent pas de conséquences immédiates. En tout état de cause, tu dois rester à Paris pour t'occuper de la succession de ta tante. Moi, je dois aller en Auvergne avec Éberlé pour donner un coup d'œil aux travaux. Je compte même partir dès demain matin. J'irai cet après-midi retenir des places. Nous repre.ndrons cette conversation, à mon retour. Seulement... » Il s'arrêta une seconde « seulement, j'ai l'intention d'emmener le petit avec moi, dès ce premier voyage, quand ce ne serait que pour me rendre compte de ses impressions. J'emmènerai aussi M. Darré... »

— « Vous l'avez dit tout à l'heure, » répondit-elle, « vous êtes le maître... »

Cette parole, ce « vous, » le geste de sa petite tête, l'énervement plus marqué encore de ses mains, tout la révélait réfractaire à la détente qu'aurait dû provoquer chez elle le mouvement de son mari. Celui-ci, comme s'il eût eu peur de reperdre la domination de ses nerfs, changea brusquement de sujet :

— « Avant mon départ, il y a une petite question domestique à régler, sur laquelle il faut que je vous consulte. Richard fait comme les autres. Il demande une augmentation. »

— « Accordez-la-lui, » dit Odette. « C'est un chauffeur prudent, qui entretient bien sa voiture et qui connaît merveilleusement Paris. Je suis habituée à lui. »

— « J'hésitais, » fit Géraud.

— « Pourquoi? Vous ne prétendez pas, j'imagine que je renonce à mon automobile? »

— « Il l'aurait bien fallu, si nous en étions au même point qu'il y a quatre jours. C'est bien sur cette situation nouvelle, » ajouta-t-il, avec un sourire un peu amer, « que Richard a compté. Ces genslà savent tout. Nous héritons, et voilà ! »

Cette simple phrase entra comme une lame dans la conscience d'Odette. Son crime lui était de nouveau rendu trop présent. Malhyver continuait :

— « Oui, j'hésitais. Non pas pour la question d'argent qui ne compte plus maintenant, mais par répugnance devant ces salaires disproportionnés au travail. Le travail 1 je vous ai dit l'autre jour ce que j'en pense : Je n'estime plus que cela au monde. Mais vraiment, surveiller un laveur qui nettoie une voiture, astiquer des cuivres, s'asseoir sur le siège, conduire Mme la comtesse de Malhyver de visite en visite, acheter de l'huile et de l'essence sur lesquelles on touche vingt et trente pour cent, c'est tout de même une besogne moins utile

que celle d'un mineur dans sa galerie et d'un laboureur sur son sillon. Ces gaillards-là sont des parasites avisés de la frivolité des gens riches. Quand nous étions, nous, des gens ruinés, c'était une de mes consolations... »

— « De penser que j'irais en tramway et en autobus, » interrompit-elle. «Vous en avez de bonnes.»

L'accent agressif de cette plaisanterie aurait peut-être rouvert les hostilités entre les époux, si une sonnerie de timbre n'avait retenti, qui annonçait une visite.

— « C'est Xavier, » dit Géraud. Il était allé regarder dans la cour à travers la vitre de la fenêtre. Deux minutes plus tard Larzac entrait en effet dans le petit salon, mince, élégant, portant beau. L'expression arrogante et voluptueuse de son visage, à la fois mâle et joli, contrastait avec le masque tourmenté du camarade qui Taccueillait d'une loyale poignée de main. Il l'acceptait sans secrète honte, sans effort, tandis qu'Odette lui envoyait un sourire de tendre orgueil. Elle était fière de la beauté de son amant, fière du combat qu'elle venait de livrer pour eux, pour leur amour et qu'elle lui raconterait, dès que Géraud les aurait laissés seuls. Ce serait leur premier tête-à-tête, depuis la nuit de son crime, — de ses crimes. Cette discussion qu'elle venait de soutenir, et qui roulait toute sur des affaires d'argent, le lui avait trop fait sentir : elle n'avait pas seulement tué, elle avait aussi volé. Cette fortune, dont elle disposerait dorénavant

n'était pas à elle. Mais cette impression grandissante de sa culpabilité avivait encore son amour. Elle éprouvait à cette minute qu'elle n'avait jamais eu un plus poignant besoin d'être aimée par cet homme. Lui cependant, avec une complète inconscience du drame dont il était l'acteur central, traversait la chambre d'un pas rapide. Il s'inclina devant elle en lui baisant les doigts, dont il sentit qu'ils agrippaient les siens. Puis, avec l'aisance d'un familier de la maison, il vint s'adosser à la cheminée, debout, et, chauffant les semelles de ses chaussures à la flamme, alternativement :

— « Vous n'avez pas changé de souliers, chère amie, » dit-il, en regardant les pieds de Mme de Malhy\'er qui n'avait pas quitté ses bottines du matin. « Moi, j'ai encore dans les miens le froid de cette terre du cimetière. Et là-bas, sans fourrure, vous aviez l'air gelée. »

— « Il ne m'a pas trouvée jolie, ce matin, » pensat-elle. Le crêpe ne me va pas.» Elle revit Cécile Machault, telle qu'elle l'avait observée de loin, pendant le défilé, avec sa tête rose et blonde, fraîche et nacrée, blottie dans les zibelines. Et tout haut : « En effet, je pourrais bien avoir pris froid. » Et elle se rapprocha du feu, elle aussi, ce qui était se rapprocher un peu de lui.

— « Elle est fatiguée, » dit Géraud. « Elle vient de passer trois journées très pénibles. Elle va être occupée ici par le règlement de cette succession. Sans cela, je la ferais changer d'air. Je l'emmènerais

en Auvergne avec moi. Je pars demain pour Malhyver avec Roger. »

— « Pour Malhyver? Dans cette saison? »

— « Je vais voir comment on raccommode la vieille baraque. Éberlé s'en occupe depuis deux mois. On lui écrit que la besogne s'achève. Je veux vérifier la c-hose par moi-même. »

— « Mais pourquoi demain? »

— « Éberlé est libre en ce moment. Pas de raison pour remettre, k

— « Et tu as besoin des lumières de Roger? »

— « Je veux qu'il connaisse Malhyver. J'espère lui faire aimer ce coin, dont nous sortons. La dernière fois que nous y sommes allés, c'était bien avant la guerre, et pour si peu de jours. Il était en robe... Mais je te reparlerai de cela, mon ami. Excuse-moi de te quitter. Je dois m'occuper de mes billets de chemin de fer. Je te laisse avec Odette. »

Les deux hommes échangèrent de nouveau une poignée de main, et Géraud sortit, sans regarder sa femme. La porte refermée, Larzac, qui l'avait suivi des yeux, haussa gaiement les épaules, en disant :

— « Il n'a pas l'air de bonne humeur, notre vieux Géraud ! S'il n'était pas si cordial avec moi, je croirais qu'il est jaloux. »

— « Jaloux? » fit Odette. « A peine sait-il que j'existe. » Elle épiait, l'oreille tendue vers la cour, le bruit de l'automobile qui emmenait son mari. Rassurée, elle reprit : « Il t'a dit qu'il te reparlerait

de son voyage à Malhyver. Tu comprendras alors ce que je traverse depuis ces dernières semaines et que je t'ai caché. »

— « Quelles imaginations romanesques t'es-tu forgées encore, ma folle? »

L'attirant dans ses bras, il lui baisa longuement les yeux. Elle appuya sa tête, lassée de tant d'anxiétés, sur l'épaule du jeune homme, et elle répondit :

— « Qu'est-ce qu'il y a de romanesque à ne pas vouloir être séparée de ce qu'on aime?... Mais oui, » continua-t-elle. « Il y a cinq semaines, Géraud est venu dans ce petit salon m'annoncer que nous étions ruinés. » Et, sur un geste de Larzac : « Laissemoi parler... Ruinés et obligés de quitter Paris, pour aller vivre là-bas sur nos terres. Je ne t'ai rien dit pour ne pas gâter nos derniers beaux jours, si cette catastrophe devait se produire. »

— « Catastrophe?... Derniers beaux jours?... Et tu prétends que tu n'es pas romanesque? »

— « Je t'aime, » répondit-elle, et elle le serra contre elle avec une énergie extraordinaire. Il la regarda au fond des yeux, comme si l'expression d'une telle force de passion l'étonnait, en le charmant. Puis, brutalement, il l'embrassa. Elle sentit qu'il n'avait pas une vraie parole d'amour à lui donner. Il n'avait pu trouver pour lui répondre que ce mouvement sans tendresse, et elle en avait tant besoin, de sa tendresse, de sa pitié ! Elle se dégagea. Son front ne s'était pas détendu, ni ses lèvres. Elle restait là, muette, les doigts agités

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d'une crispation lente et continuelle. Était-ce la peine d'avoir osé ce qu'elle avait osé pour cet amant, s'il ne l'aimait pas? Et elle l'écoutait, qui prononçait la phrase la plus faite pour achever de la supplicier :

— « En tout cas, l'incident est clos. La mort de ta tante arrange tout, puisque vous en héritez. »

— « Géraud s'obstine à vouloir quitter Paris. »

— « Mais pourquoi? »

— (( Pour servir, » m'a-t-il dit, « pour s'occuper de culture, améliorer les paysans, renouer la tradition... Est-ce que je sais? »

— « Le devoir social des vieilles familles I... » interrompit Larzac, en éclatant de rire. « Je le connais, le boniment. Il me l'a débité tout au long, quand je suis allé le voir, à l'ambulance. C'est un fad de plus, comme disent nos amis d'Angleterre. Nous lui en avons tant connu : la poésie décadente, l'hôpital, la théosophie, Wagner, Rodin, l'astronomie, le monisme, le syndicalisme ! Cette manie-là passera comme les autres. Il aura requinqué la vieille bâtisse, et il ne l'habitera pas un an. Coût : vingt mille francs à Éberlé. »

— « Il ne l'habitera pas? Ça n'est pas sûr, » fit Odette, — et fermement : « Requinquée ou non, en tout cas, moi, je ne l'habiterai ni un an, ni un jour. Je ne le suivrai pas et je le lui ai déclaré. Nous en étions là, quand tu es arrivé. Tu comprends sa sortie, maintenant. »

— « Mais ne crois-tu pas?... »

— « Ne me dis pas d'être prudente, » supplia t-elle en lui mettant sa main sur la bouche pour lui couper cette plirase. « Être là-bas, et toi ici ! J'ai trop souffert de l'absence, pendant cette affreuse guerre. Ça m'est déjà si dur de penser qu'avec mon deuil je ne te verrai plus comme avant. Je vais être des semaines sans aller dans le monde, et dans trois mois, la saison sera finie. Mais ça va être l'été. Tu viendras passer beaucoup de soirées dans mon jardin, promets, pour expier tous les dîners où tu ne m'auras pas retrouvée. »

Elle lui parlait d'une voix profonde, en lui caressant la main. Lui, qui n'était certes pas de la race des Adolphe, il sentait avec appréhension se tisser autour de lui les mailles serrées du réseau dont la femme amoureuse enveloppe celui qu'elle aime. Et elle le tisse avec toutes ses tendresses, toutes ses câlineries, tous ses dévouements, toutes ses tristesses aussi, toutes ses douleurs, toutes ses jalousies. Pas un de ses gestes, pas une de ses émotions, pas un de ses renoncements qui ne resserre un de ces souples et irabrisabîes nœuds. Se défendre contre le despotisme de la passion, c'est faire souffrir et souffrir soi-même. Adolphe, qui a besoin de souffrir pour sentir, se complaît dans cette atmosphère de malaise en la maudissant. Larzac, trop virii, trop léger aussi pour de pareilles complications, avait toujours essayé d'écarter le réseau par du badmage. C'est le procédé du roué, qui affecte de ne pas prendre au sérieux des frénésies dont il a peur.

— « Je ne peux pourtant pas porter îe deuil de ta pauvre tante, » dit-il, « ni me procurer un deuil dans ma famille. Tiens, c'est une idée : si j'envoyais une dépêche à mon oncle de Jardes, le collectionneur, pour lui annoncer que sa bibliothèque a brûlé. Avec sa maladie de cœur I... Il est vrai que ça ne me servirait à rien. Il m'a certainement déshérité... Pardon, ma chère Odette, » ajouta-t-il, en voyant s'altérer le visage de la jeune femme. « Vous savez bien que Xavier n'a pas de tact. Mais c'est un gentil garçon, allez, très gentil. Vous n'en trouverez pas de meilleur... Tu lui pardonnes? »

Il lui avait pris la main, en lui souriant avec ses yeux caressants qui la fascinèrent une fois de plus :

— « Je te pardonnerai toujours tout, » réponditelle, d'une voix presque étouffée, « mais ne me fais pas mal. Promets-moi seulement que si je reste à Paris, cet été, pour bien marquer à Géraud que je ne veux de l'Auvergne à aucun prix, tu y resteras aussi. »

— « Tu me permettras bien les courses de Deauville, » fit-il en continuant de plaisanter.

— a Non, » dit-elle en essayant de prendre, elle aussi, un ton de plaisanterie qu'elle démentit par le sérieux de son accent pour ajouter : « surtout pas. »

— « A cause? »

— « Tu le sais bien. » Et le regardant en face : « A cause de la villa Machault. »

— « Encore Cécile î » Il lâcha la main d'Odette. Puis, tirant de sa poche un étui, il maroha vers la

cheminée pour y prendre de quoi allumer sa cigarette. Elle observait dans la glace l'expression irritée de son visage, qui changea lorsqu'il se retourna vers elle. Quel indice de mensonge que ce changement ! Et, cordial :

— « Je croyais que ces absurdes idées t'avaient passé, ma pauvre Odette. Ainsi, tu avais beau ne pas m'en parler, elles étaient toujours là, sous ce joli petit front têtu? »

Il lui tapotait la tempe du doigt et lui flattait les cheveux, en amant gentil, comme il avait dit. Ce n'était pas de gentillesses que cette âme malade avait besoin.

— ft Réponds-moi, Xavier, mais franchement, » interrogea-t-elle, sans plus essayer de lui donner le change. « Il y a trois jours, à ce dîner chez les Caudale, tu étais à côté de Cécile? »

— « Oui. Tu ne vas pas me le reprocher. Ce n'est pas moi qui ai fait la table. »

— « Et ensuite, elle t'a reconduit? »

— « Oui. J'avais rendez-vous au cercle pour cette élection dont j'ai parlé avec Géraud devant toi, celle du petit Chaligny. Tu aurais voulu que j'aille à pied de la rue de Tilsitt à la rue Scribe? Et comme Mme Machault allait, elle, à l'Opéra... »

— ft Je suis folle, en effet, de te demander cela. S'il n'y a rien entre vous, cette reconduite est bien innocente, et s'il y a quelque chose... »

— a Je ne te le dirais pas? » interrompit-il. « Mais si, je te le dirais. Je suis pour rompre tout

APRES l.E CRIME 91

net, moi, quand on n'aime plus. Je n'ai pas peur que tu m'envoies une balle ou du vitriol avec ce petit bijou de main, » — et il la lui baisait, — « qui ne ferait pas de mal à une mouche. » Pouvait-il deviner ce que signifiait la crispation de ces doigts menus sous la caresse de ses lèvres? Au fond de lui, ce que ce chercheur de sensations reprochait à sa maîtresse, c'était de n'avoir plus d'imprévu pour lui. Quelle ironie, en ce moment ! Il continuait pourtant de l'aimer, à sa manière, en la trahissant. Comme tous les libertins, il souffrait d'une aridité, d'une froideur intimes, et cela réchauffe, un cœur qui vous donne tout et dont on sent qu'il ne peut pas se reprendre, quoi qu'on lui fasse. Pourquoi ne pas dire aussi que cette jolie maîtresse et qui n'avait jamais fait parler d'elle avant lui, flattait sa vanité? Et il insistait : « Voyons, chère chérie, sois raisonnable. Je te promets que je te verrai pendant ton deuil autant qu'il sera possible, sans te compromettre. Tu ne voudrais cependant pas que cela finisse par un duel avec Géraud, ou, tout simplement, qu'il me demande de venir moins souvent? Ce que je te demande, moi, c'est de ne pas essayer de me voir là où tu n'es pas. Ça t'empoisonne la vie, pour rien. Tu seras raisonnable. C'est promis? »

— « J'essaierai, » dit-elle.

Il la prit de nouveau dans ses bras, et l'étreignit fortement. Puis, d'une voix qu'elle lui connaissait bien :

— « Tu seras seule demain. Veux-tu que je t'attende le matin, chez nous? »

Cette allusion à l'appartement, caché dans une des rues écartées de Passy, où ils se retrouvaient, fit battre les paupières d'Odette. Elle inclina la tête pour répondre : « Oui, » sans parler. « Chez nous !... » Que d'amants coupables, comme ceux-là, ont employé cette expression conjugale pour désigner l'asile clandestin de leur intimité, affirmant de la sorte, à leur insu, au moment où ils la profanaient, la loi qui associe l'idée de l'amour à celle du foyer, et fonde ainsi le mariage ! Telle est la cécité de la passion que cette femme ne sentait pas cette profanation, après qu'elle venait, dans les deux entretiens avec son mari, d'entendre des paroles si graves, si vraies ! Mais où fuir le remords de son crime, sinon dans cet amour? L'excès de son émotion lui donnait à cette minute cette physionomie tragique qui plaisait tout ensemble et déplaisait à Larzac. Il voulut l'attribuer à une simple fatigue :

— « Tu es pâle, » fit-il, « trop pâle. Il faut reprendre des forces. Un verre de porto? Qu'en dis-tu? »

— « Sonnez, » répondit-elle.

Un quart d'heure plus tard, Géraud, qui rentrait de sa course, les trouva en train d'échanger des papotages du monde, comme des indifférents, elle avec l'éclat, dans ses yeux et dans sa voix, de la toute petite excitation de l'alcool. Dans la chambre, au très léger relent, émané des deux verres posés

sur une table mobile, se mêlait l'arôme presque sucré du tabac d'Orient. Odette avait, elle aussi, allumé une cigarette, et de ses fines narines palpitantes, elle renvoyait la fumée. L'antithèse était trop forte de ce tableau avec la cérémonie de ce matin : les chants mortuaires, la descente du cercueil au fond du caveau, la froide simplicité nue du dernier acte, — trop forte surtout avec les pensées parmi lesquelles se mouvait Malhyver. Ce ne fut pas un soupçon que souleva en lui la vue de sa femme et de Larzac, attablés dans cette intimité du verre de porto et de la cigarette. Ce fut une tristesse, qu'il ne cacha pas à son ami en le reconduisant, quand celui-ci eut pris congé :

— « Tu l'as trouvée bien nerveuse, n'est-ce pas? Cette mort l'ébranlé beaucoup. »

— « Pourquoi ne l'emmènes-tu pas en Auvergne avec toi comme tu y as pensé? » interrogea Larzac.

L'étrange résolution, qu'Odette lui avait annoncée, l'étonnait. Il aurait voulu faire parler Géraud.

— « Ce n'est guère la saison, tu l'as dit toimême, » répondit simplement celui-ci.

— « Mais un petit voyage en voiture ouverte, avec des fourrures, ça vous fouette le sang. Ça vous remonte. Tu ne pars pas pour longtemps?... »

— « Je ne sais pas. En tout cas, cette succession va la retenir à Paris. »

— < Savez-vous quel est le conseil que vient de me donner Xavier? » disait Malhyver à sa femme,

quelques minutes plus tard. « Celui de vous emmener en Auvergne, pour vous tonifier un peu... »

— « Je ne le remercierai pas, » fit Odette. Et en elle-même : « Géraud poursuit un plan. Xavier n'a pas dit cela. Ce n'est pas vrai. » Puis tout haut : « Et vous avez répondu? »

— « Que vos affaires de succession vous retenaient à Paris en ce moment. »

— « Alors, c'est vrai, » pensa Odette. « Il a dit cela. Il voudrait que je parte, se débarrasser de moi... — à cause d'elle 1 »

« J'ai peut-être eu tort tout à l'heure, » songeait Larzac, en s'en allant d'un pied leste sur le trottoir de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. « Oui. En lui conseillant d'emmener Odette en Auvergne. Pourvu qu'il n'aille pas le lui répéter ! Décidément non, Xavier n'a pas de tact... Bah I J'expliquerai que j'ai voulu désarmer la jalousie de Géraud... Dieu I qu'il me rendrait un fier service, en étant jaloux I II ne l'est pas, hélas !... Quel type, ce Géraud, avec son devoir social des vieilles familles ! Quand il me rasait avec ces topos, à Verdun, sous les marmites, je croyais que c'était du battage. Il paraît que non... C'est étonnant que tout à l'heure il ne m'ait pas suggéré de me retirer en Périgord. On y mange bien. A Paris aussi, d'ailleurs. Mais moi, je ne comprends que les paysages de maisons... »

Il cheminait, en monologuant de la sorte, du côté de l'église Saint-Philippe du Roule, puis de l'avenue de Friedland. Il faisait un de ces jolis après-midi du premier printemps, délicieux à Paris. Le ciel était d'un bleu léger, comme l'air que le jeune homme

respirait, qu'il goûtait, en caressant ses yeux aux nuances finement vertes des branches des arbres, où pointaient les tendres bourgeons. Les piétons marchaient d'une allure plus vive. Les automobiles même semblaient rouler joyeusement. Larzac se sentait agile et fort. Adolescent, il avait vécu la vie d'entraînement physique de la génération grandie avant la guerre. L'influence des idées anglaises sur l'éducation française, dans ces années-là, n'aura pas été qu'une mode bienfaisante. C'était un des appels de l'instinct national qui devinait la nécessité d'une alliance entre la Grande-Bretagne et la France, contre la Germanie dévastatrice. Cinq ans de tranchées avaient rendu plus robuste encore le hardi garçon, ancien champion d'escrime, de boxe et de tennis. Il éprouvait, dans cette rue du Paris élégant, — son domaine, — une autre impression, par-dessous celle de sa force. On l'eût beaucoup étonné, en lui rappelant à son propos Trimalcion et les soupers romains où les esclaves apportaient un squelette. C'était cependant, mêlée à la demi-griserie physique de la belle journée, Fidée de la mort évoquée par la longue cérémonie funèbre du matin qui lui faisait savourer plus intensément le charme d'être au monde. Et il pensait à ses deux maîtresses. Car la jalousie de Mme de Malhyver y voyait trop juste : il était aussi l'amant de Cécile Machault, mais depuis quinze jours seulement, et à cette intrigue il n'attachait guère d'importance. Il faut dire que Cécile avait une liaison quasi officielle avec

un des Portille. Par ce cynisme, presque naïf dans son outrance, qui est un des traits de certaines jeunes femmes d'aujourd'hui, elle ne se cachait pas, vis-à-vis de Larzac, de ce partage, et elle essayait perversement d'arracher au jeune homme, par des taquineries, un aveu pareil sur ses relations, à lui, avec Odette. Elle n'y parvenait point. Immoral, infidèle, égoïste comme il était, il gardait ce dernier honneur sentimental, celui du secret. Et puis, il portait à Odette cet intérêt particulier que suscite chez les hommes de son espèce, si complaisamment légers, une passion profonde qu'ils inspirent. Quand il s'était engagé dans son aventure avec Mme de Malhyver, il n'avait pas cru que cette liaison différerait de celles qu'il avait traversées jusque-là, ni qu'il fût le premier amant de la jeune femme. Il l'était. Il lui avait bien fallu le comprendre et aussi qu'elle lui donnait tout son cœur, après qu'il l'avait considérée, sur ses allures et ses goûts du monde, comme une jolie chercheuse de plaisir et une délicieuse compagne de fête parisienne. Mais Odette se connaissait-elle davantage elle-même? Avait-elle cru, en se donnant à un amant, comme tant d'autres, qu'elle allait vers des émotions si intenses, si totales, et, par elles, vers le crime? Cette double méprise, de Larzac sur sa maîtresse et de celle-ci sur son propre cœur, expliquait la durée de cette liaison dont le jeune homme s'étonnait qu'elle eût déjà, pour parler son style, « sept ans de bouteille » 1 Cette vulgarité de ses propos

104 tJN DRAME DANS LE MONDE

correspondait, hélas ! à des côtés bien vulgaires de ses mœurs, qui ne justifiaient guère l'amour passionné de la fine et nerveuse Odette. Mais il y avait en lui, comme chez tous les séducteurs-nés, — répétons le mot qui le caractérisera le mieux, — des dons de maîtrise. C'était l'homme qui ne se montre jamais inférieur à ses prétentions. On a déjà dit aussi qu'il excellait dans tous les sports. Quand il plaisantait sur son manque de tact, c'était pour dissimuler sa très savante adresse à esquiver toutes les gênes. Autant dire qu'il pratiquait la plus judicieuse entente des caractères et des situations. De telles qualités peuvent coexister avec une complète absence d'intellectualisme. Au collège, où ils faisaient tous deux leurs classes, Malhyver obtenait tous les prix. A peine Larzac avait-il pu passer son baccalauréat. Né pour l'action, il était un homme d'action inemployé, par le même motif qui faisait de Malhyver un homme de pensée inadapté, — leur naissance. Ainsi finissent les patriciats. Ils se survivent dans des exemplaires comme désaccordés. La guerre, qui avait donné à Géraud l'occasion d'un redressement moral, avait fourni au second un magnifique champ où manifester le héros latent qui dormait en lui. Ce héros semblait avoir disparu avec les circonstances. Le maître restait, le dominateur qui cherche l'esclave. C'était cet instinct de despotisme qui l'attachait à Odette, ou plutôt, encore une fois, à la passion qu'il sentait en elle. Le langage a sa philosophie. « Passion »

dérive du même radical que « passivité ». Il y a, dans l'un et l'autre des états d'âme désignés par ces mots, un peu de cette maladie sentimentale que l'on a pu appeler le passivisme, et qui fait pendant à cet autre, aussi barbarement et non moins justement dénommé, le tyrannisme. Pour le moraliste qui ose regarder les dessous réels de la vie humaine, avec cette indépendance réclamée par un Père de l'Église : malo verecundiâ periclilari quàm veritate, cette joie du despotisme psychique en amour recèle une sorte de perversion, identique au sadisme. L'homme léger, un Larzac, qui tient à la passion profonde d'une Odette parce qu'il en est flatté dans son orgueil et réchauffé dans son aridité, éprouve une satisfaction mauvaise à faire précisément les actions qui seraient les plus douloureuses à sa maîtresse, — si elle les savait. Car il les lui cache. Il n'est pas un Valmont. Il n'a pas systématisé sa cruauté. Ayant également en lui du bon garçon, il ne découvre ses trahisons et ses méchancetés qu'à moitié, juste de quoi égratigner ce cœur de femme, sans le blesser mortellement. Du moins il le croit I

C'était ce coupable et un peu féroce sentiment qui rendait si allègre le pas de Xavier de Larzac sur ce trottoir de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Il allait là où Odette aurait le plus passionnément souhaité qu'il n'allât pas, vers l'avenue du Bois-de- Boulogne et chez Mme Machault. Ils avaient, Cécile et lui, échangé quelques mots, le matin, à l'cii-

106 UNfDRAME DANS LE MONDE

terrement. Elle lui avait dit qu'elle serait à la maison vers les cinq heures : « Viendrez-vous? » Il avait répondu dubitativement. Avec elle aussi, il jouait à ce triste jeu du sentiment « où toute la finesse consiste à n'avoir pas de cœur, » écrivait jadis un artiste ironique et tendre, et il ajoutait : « J'ai toujours eu le malheur de gagner à ce jeu-là, car personne n'a moins de cœur que moi, quand je n'en ai pas. » Ce triomphe par l'insensibilité, Larzac ne l'eût pas appelé un malheur. Se doutait-il même qu'il fût insensible? Non, et il n'était pas de mauvaise foi en disant, quand le valet de pied de Mme Machault l'eut introduit dans le petit salon où visiblement elle l'attendait, devant la table à thé préparée :

— « Je suis gentil tout de même, avouez. Je me suis rendu libre pour vous... »

— « Alors, votre cher devoir ne vous a pas gardé?... »

La maîtresse du caprice avait imaginé ce sobriquet d'un goût méchant pour persifler la maîtresse de la passion. Cette trop juste épigramme irritait toujours Larzac, mais il le cachait. Défendre une femme contre une autre, c'est la faire attaquer davantage. Protester trop vivement contre certaines insinuations, c'est les aggraver. Il était trop avisé pour commettre cette imprudence. Il ne haussa même pas les épaules, et sans relever cette insinuation, il alluma une cigarette comme tout à l'heure dans l'autre salon, et il répondit simplement :

— « Vous voyez. »

Gomme tout à l'heure aussi, dans l'autre salon, un regard de femme étudiait dans la glace la physionomie du jeune homme, qui, cette fois, ne révéla rien. Ce coup d'œil inquisiteur n'empêchait pas que celle qui le jetait ne parût tout entière absorbée par la préparation du thé. Au triste jeu du sentiment, Cécile était une partenaire digne de Xavier.

— « Fort ou faible? » Et lui tendant la tasse : « Ne boudez pas. Je retire le « cher devoir», et souriezmoi. Vous savez, vous ne trouveriez pas deux Cécile dans tout Paris... »

— « Je ne comprends pas à propos de quoi... » fit-il.

— « Vous comprenez très bien, » interrompitelle... « Non, vous ne trouveriez pas une autre maîtresse pour être aussi bonne enfant que moi et accepter que vous ayez cette intimité, en vous laissant lui raconter qu'elle n'est qu'amicale I D'autant qu'Odette est si jolie ! Ce matin, le noir lui allait divinement... »

— « Vous m'aviez promis de cesser cette taquinerie... »

— « Mais puisque je ne suis pas jalouse, » répliqua-t-elle. Tout en buvant elle-même son thé, elle respirait avec gourmandise la fumée de tabac qui enveloppait le jeune homme. « Comme votre tabac sent bon ! Il faudra que vous me donniez Tadresse pour Portille qui m'empoisonne avec ses mauvaises cigarettes... »

— « Et vous, » fit-il, « croiriez-vous que vous trou-

veriez dans tout Paris un autre Xavier, pour rire de ce que vous me dites là, au lieu de s'en fâcher?... »

— « Il y a une différence, « rectifia-t-elle, coquette et le tutoyant : « C'est que, moi, je te permets de rire, et toi, non. Mais je ne ris plus, et, vois si je suis bonne fille, cette fortune qui arrive à ton amie Odette, j'en suis ravie. Les Malhyver en avaient besoin. Il paraît qu'ils ont beaucoup mangé, et avec les prix des couturières d'aujourd'hui... Ainsi, ce que j'ai là... » Elle montrait sa robe de souple satin tête de nègre, avec de grands dessins brodés en argent sur les côtés. « Est-ce que ça te plaît? Deux mille cinq cents francs 1... C'est pour rien... Ah I nous sommes des femmes chères, Odette et moi. Il faut lui rendre cette justice qu'elle s'habille comme personne... »

— « Elle ne pense guère à ses robes maintenant, » dit Larzac, « je vous assure. Je n'aurais jamais cru qu'elle aimât à ce point cette vieille tante, avec qui elle ne s'entendait pas beaucoup. »

— « Son chagrin ne l'empêchera pas de recevoir, » répliqua Cécile. Elle avait été un peu froissée de l'accent de Larzac pour parler de sa rivale, de celle à qui elle l'avait « chipé », comme disaient ses amis, qui la voyaient manœuvrer depuis cet hiver. Elle ajouta : « Et comme elle aura raison ! Si nous n'allions pas chez elle, nous, les vivantes, il lui faudrait passer le temps de son deuil avec le sinistre gratin et les refroidis de la rue Saint-Guillaume. Là, vrai I »

u TOUS LES PARFUMS DE L'AtiÂBlE.. . 109

Elle se mit à rire de toutes ses belles dents, sans se douter qu'elle aussi venait de déplaire à Larzac. Dans cette sortie avait frémi la rancune inavouée de la bourgeoise riche, qui fraye avec la société aristocratique sans en être par sa naissance. Cécile devait sa situation mondaine à son mari qui la devait lui-même à son oncle, Machault l'escrimeur, Machault le gaucher, comme on l'appelait aux temps lointains du 16 Mai et du Maréchal, pour le distinguer des droitiers, ses rivaux dans la science des contres et des doublés. Machault le gaucher, donc, avait fait carrière dans le sport, cette variété moderne de la savonnette à vilain. La salle d'armes, le jeu de paume, la chasse à courre, le champ de courses lui avaient procuré des relations de premier ordre, grâce auxquelles son neveu avait franchi, très jeune, les portes des meilleurs cercles. Les coquetteries de sa jeune femme avaient achevé le succès de leur ménage. Elle n'en gardait pas moins, au fond d'elle-même, le rien d'amertume dont les parvenus souffrent toujours un peu. Ce sentiment n'était pas étranger au plaisir que lui procurait son triomphe sur « Sailhans-Malhyver », comme Odette signait proto colairement. Cette mesquinerie n'aurait pas autrement déplu à Larzac, à qui elle donnait un moyen d'action. Mais la jeune femme commettait sans cesse la faute d'émettre, comme maintenant, des réflexions, aigres et souvent justes, qui offensaient chez lui l'orgueil natif. Il restait de sa caste en la dénigrant, de son côté.

mais pour ne point paraître snob, et sans sincérité.

— « Où dînez-vous ces jours-ci? » demanda-t-il, pour dériver la conversation ; et, tandis que Cécile lui détaillait le programme de sa semaine, une comparaison s'instituait dans son esprit entre ses deux maîtresses, l'une si voisine du demi-monde par un je ne sais quoi d'irrémédiablement commun, comme ses extrémités qu'elle avait fortes et brutales, — l'autre si fine, si racée ! Il avait quitté l'hôtel Malhyver, en souhaitant presque le départ d'Odette pour l'Auvergne. Quand il sortit de l'hôtel Machault, dans le crépuscule, il aurait volontiers envoyé Cécile rejoindre son mari aux États-Unis. Les sentiments doubles ont de ces sautes de vent. C'est d'ailleurs la raison de leur mordant sur des cœurs à demi blasés, comme était celui de ce frivole et compliqué garçon, en qui revivait sans doute quelque seigneur du temps de Louis XV, de cette époque où, raconte ingénument Besenval, le langage d'amour n'avait que deux verbes : « enlever », pour les femmes, — K avoir », pour les hommes.

— a Avais-je raison, hier? Quels trumeaux !... » La pimpante Cécile prononçait à mi-voix cette parole irrespectueuse vingt-quatre heures plus tard, en s'approchant de Larzac, dans le petit salon de Mme de Malhyver. Elle y était venue dès ce lendemain d'enterrement, quoique leurs relations ne fussent que de politesse, un peu par malice, un peu par jalousie, beaucoup par curiosité« Elle avait

. TOUS LES PARFUMS DE L'ARABIE... . lU

trouvé là le jeune homme, — elle s'y attendait, — plutôt ennuyé de la voir entrer. On se souvient qu'Odette et lui s'étaient donné un rendez-vous le matin. Bien qu'habitué à l'exaltation de sa maîtresse, elle l'avait étonné, dans ce tête-à-tête, par une espèce d'ardeur tragique, des larmes sans motif, des étreintes comme désespérées, avec des supplications de ne pas l'abandonner, de ne pas la trahir. Il avait attribué cet état de trouble à la secousse nerveuse des derniers jours, d'autant plus qu'ayant fait une allusion à la tante morte, il avait vu ce charmant visage se décomposer. Elle lui avait demandé la promesse d'une visite dans l'aprèsmidi. En le voyant entrer, ses yeux s'étaient éclairés d'une joie, changée en douleur, quand sa rivale avait paru, un quart d'heure plus tard. Et, ce qui prouvera que Larzac n'était qu'un demi-roué, il avait eu pitié de la pauvre femme. Ni l'une ni l'autre de ces deux nuances n'avait échappé à Cécile. Elle n'était étourdie que dans ses propos de Parisienne « très à la page », aurait dit le précoce Roger, blâmé par son père. Aussi avait-elle un petit grésillement de plaisir mauvais à retenir le traître, coupable de ne pas l'être assez complètement, dans cette embrasure de porte. Elle continuait de lui parler tout bas :

— « Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? Vous avez dû en voir défiler de ces têtes I... »

Elle montrait du coin de l'œil un groupe de vieilles personnes, au centre duquel se tenait Odette. La

112 UN DKAMK DANS Lli MONDE

couleur sombre de leurs vêtements révélait des parentes, et la coupe un total dédain de la mode, rendu plus marqué par le contraste avec l'excentricité des toilettes actuelles. Elles étaient six femmes qui comptaient de cinquante-cinq à soixante ans. Chacune, prise à part, avait simplement une physionomie âgée, avec des flétrissures que nulle coquetterie ne dissimulait. Juxtaposés, ces vieux visages présentaient cette communauté de caractère : la sécheresse et la fermeté du dessin. Si modestement qu'elles fussent mises, elles étaient des Dames. L'habitude d'une discipline que l'on devinait héréditaire leur donnait une dignité singulière. Le principe du trouble qu'elles infligeaient à Odette par leur seule présence, ni la railleuse Cécile, ni le frivole Larzac ne pouvaient le comprendre. Toutes étaient des familières d'Athénaïs de Sailhans, et elles la lui rendaient trop présente.

— « Ce qu'elles l'ennuient ! » disait Cécile.

— « Elles lui parlent de sa tante, » répondaitil. « Ça lui fait du chagrin. »

D'autres femmes arrivaient cependant et quelques hommes. C'étaient des cousines et des cousins, plus mêlés, celles-là et ceux-là, au mouvement du siècle. Leur arrivée avait séparé Larzac et Cécile. Elle aurait bien voulu l'emmener et sortir avec lui, mais son ironie à l'égard des « trumeaux » n'empêchait pas qu'elle ne tînt à l'opinion de ce monde dont elle n'était pas vraiment, et elle prit congé d'Odette sans que le jeune homme, engagé

dans une discussion sur un récent match de boxe, remarquât son départ. Quand il vint lui-même baiser la main d'Odette avant de s'en aller, celle-ci, à qui sa passion ne permettait pas une égale prudence, se leva de son fauteuil, et s'excusant auprès de son inteilocutrice

— « Vous m'excusez, ma cousine? J'ai un mot à dire à M. de Larzac. » Et, prenant celui-ci à part r ;c Restez. Entrez dans le fumoir et attendez-moi. Je veux vous parler. »

Vingt minutes plus tard, comme elle était libre enfin, elle vint elle-même dans ce fumoir, pour trouver sur la table, bien en évidence, une enveloppe à son nom qui contenait ces quelques lignes : « Chère amie, je vois que vous rC arrivez pas à vous dégager. J'ai un rendez-vous au cercle, toujours pour cette maudite élection. Je reviendrai vous voir demain, après le déjeuner. » Et les deux initiales X. L. suivaient le : Respectueux hommages, destiné à dépister l'espionnage des domestiques, si l'und'entre eux avait la curiosité d'ouvrir le billet. Odette savait l'intérêt du jeune homme pour cette élection au cercle. Elle ne le soupçonna pas de lui mentir. Elle n'en demeura pas moins consternée devant cette méconnaissance de ses émotions. Qu'il n'en comprît pas la cause secrète, cela devait être, puisqu'il ignorait le fait abominable. Qu'il ne devinât pas qu'elle était au désespoir, qu'il ne cherchât pas pourquoi, qu'il ne craignît pas d'accroître son martyre, comme il avait fait, en prolongeant devant

elle cet aparté avec cette dangereuse Mme Machault, c'était la preuve... De quoi? Cette question, cette âme en détresse ne voulait pas se la poser. Hélas I Elle avait la réponse dans sa douleur.

Ah ! Cette soirée, la première qu'elle passait seule, depuis son crime, combien elle lui parut longue 1 Comment Xavier n'avait-il pas deviné que ces heures allaient lui être trop dures? S'il l'aimait autant qu'elle l'aimait, il l'aurait eue, cette double vue du cœur. Et alors, la joie de se sentir passionnément chérie eût peut-être suspendu le lancinement intérieur. Elle avait à peine touché au dîner qu'elle s'était fait servir dans son petit salon, et elle restait là, immobile, assise, devant la pendule, à regarder les aiguilles sur les chiffres du cadran, et à se dire, hantée par le fantôme de sa victime : « Il n'y a pas plus de huit jours, à cette heure, elle respirait, elle vivait. Maintenant elle est sous la terre, dans le caveau, froide, morte... » L'aiguille allait, de son mouvement invisible et qui ne s'arrêterait pas, qui ne reculerait pas. Elle approchait de neuf heures. Il y a trois jours, c'était le moment où Odette prenait la place de la religieuse au chevet du lit de la malade. Indéfiniment, ces mots retentissaient comme un glas dans sa tête : « Il y a trois jours ! Il y a trois jours I » Dieu ! Que l'on ne puisse pas remonter le temps, revivre les minutes vécues déjà, celles où l'on pouvait ne pas faire ce que l'on a fait, et une demi-hallucination lui montrait les rideaux baissés, le crucifix d'ivoire, le bureau fermé, le verre... Ces

« TOUS LES PAPFUMS DE I.'AEABIE... » 115

images allumaient en elle comme un foyer douloureux d'où irradiait un élancement aigu. Elle pensait à Larzac :

— « S'il savait, » gémissait-elle, « il faudrait bien qu'il m'aime en voyant comme je l'ai aimé !... S'il savait?... Mais je lui ferais horreur. C'est si lâche, si cruel, si laid I Qu'il me mépriserait ! Que je me méprise !... »

Il en est du remords comme de ces névralgies dont la souffrance continue et contusive s'accumule à de certains moments pour éclater tout d'un coup en paroxysmes, si bien que le malade, tour à tour angoissé par l'attente et supplicié par la crise, n'ose plus faire un geste par terreur de provoquer cette crise. Les journées d'Odette allaient désormais s'écouler dans cette alternance, et aussi dans une autre, celle de ses remords et de sa jalousie, jusqu'à un moment où ces accablements et ces anxiétés, cette jalousie et ces remords devaient aboutir de nouveau à l'un de ces actes irréparables, qui sont, après de longues heures de tourment solitaire, comme l'explosion d'une mine silencieusement chargée.

Avant cet éclat, deux lentes semaines s'écoulèrent dont chaque journée fut pareille, à l'autre par la monotonie de son emploi, et différente par les hauts et les bas de cette sensibilité, tantôt déprimée jusqu'à l'écrasement, tantôt exaltée jusqu'à la frénésie. Elle se réveillait très tard dans la matinée. Tout de suite, afin d'échapper aux cauchemars de l'insomnie, pires que ceux du sommeil, pour

une âme si neuve au crime, elle avait pris l'habitude, le soir, de s*assommer de chloral. Dès ce réveil, comme si l'effroyable chose n'eût pas creusé nn gouffre entre sa vie d'autrefois, si voisine, si lointaine, et celle d'à présent, elle vaquait à toute la futile série de ses occupations de jolie femme riche. Elle faisait sa toilette. Les fournisseurs venaient, la manucure, le coiffeur. Des téléphonages se succédaient. Le courrier arrivait, apportant à la même heure la lettre quotidienne de Géraud, envoyée d'Auvergne. L'enveloppe seule, avec son écriture dessinée d'intellectuel, faisait sentir à l'émotive Odette combien elle était peu la femme de ce mari, et plus encore le contenu de la lettre. Il lui racontait par le menu l'installation du château, le contentement de l'architecte qui retournait à Paris et viendrait lui donner des nouvelles, les faits et gestes de Roger, les petites susceptibilités de M. Darré, des incidents relatifs aux villageois. Une volonté obstinée s'y devinait, celle de l'associer à cette nouvelle forme d'existence, en l'initiant au moindre détail. Cette correspondance, ou plutôt ce monologue — car ses réponses à elle étaient hâtives et rares — redoublait son impression de sa solitude dans son amour et dans son crime. En même temps, la sincérité sérieuse de cet homme, abusé, mais si honnête, lui imposait un respect grandissant. Parfois elle s'en irritait. Elle îa déchirait, cette lettre, elle la froissait, elle la jetait pour prendre les journaux où elle ne cherchait plus maintenant que les

faits divers et les comptes rendus des assises. Quand ses yeux tombaient sur le récit d'un assassinat, elle le lisait et le relisait, ligne par ligne. Elle essayait de se figurer avec une précision acharnée la scène, les circonstances, la victime, le meurtrier. a Qu'est-ce qu'il a pensé? Qu'est-ce qu'il a senti? Est-ce que je lui ressemble? » S'agissait-il d'une préméditation, d'un guet-apens, froidement et longuement préparé : « Ce n'est pas moi, » se disaitelle. Ce n'était pas elle non plus, s'il était question d'un geste impulsif, du coup de pistolet tiré par la main que la démence de la passion arme et qui n'hésite pas. Elle avait hésité, elle, et le souvenir de cette hésitation aggravait sa honte. Nulle sensation n'est plus pénible pour la conscience que de n'être ni dans la scélératesse voulue, ni dans l'entraînement irrésistible. Le cynique parti -pris de l'attentat soutient celui qui s'affirme ainsi sa force. Cette démence de la passion est une excuse. Odette n'avait ni cette force, ni cette excuse... Mais criminels volontaires, assassins impulsifs, coupables par défaillance et lucides, comme elle, c'est toujours l'inexpiable, la tache de sang sur la main de lady Macbeth, « que tous les parfums de l'Arabie ne purifieraient pas I » A cette pensée, un inexprimable mélange d'horreur et de pitié s'émouvait chez la naalheureuse femme, pitié pour ces criminels, pitié pour elle-même. C'est si rapide, l'acte qui tue, et en voilà pour jamais ! Au même instant une sonnerie de téléphone retentissait de nouveau, qui la rejetait

à la frivole réalité de sa vie de Parisienne, si c'était l'appel d'une de ses amies, — à la brûlante vérité de sa vie sentimentale, si c'était Larzac qui lui parlait. Que lui racontaient ces amies? La chronique des thés, des dîners, des parties de théâtre, des soirées. Elle avait déclaré à son mari qu'elle aimait cette vie, — à cause de Larzac, comme le prouvaient les questions qu'elle posait à ses interlocutrices invisibles. Elle les interrogeait de manière qu'elles fussent amenées à lui prononcer des noms. Quand elle entendait celui de Larzac et que Cécile Machault était mentionnée presque aussitôt, elle frémissait. Discernait-elle une intention dans ce rapprochement, ce n'était pas cette preuve, après des milhers d'autres, de la malignité du monde qui la peinait. C'était de comprendre que la méchante amie, qui rapprochait exprès ces deux noms, croyait à l'infidélité de cet amant si aimé, si peu sûr. Était-ce lui qui téléphonait? Elle attendait, les tempes battantes, la gorge serrée, qu'il lui énumérât les personnes avec lesquelles il s'était rencontré. Lui arrivait-il de dire, lui aussi, le nom de Mme Machault? Elle voulait trouver là une preuve de sa franchise. Le taisait-il? Elle savait d'avance sa réponse au reproche qu'elle ne pourrait pas s'empêcher de lui adresser : « Je ne vous parle pas d'elle, parce que vous n'êtes pas raisonnable. » Et cette phrase serait prononcée de cette même voix prenante qui la troublait jusqu'au plus intime de son être. Le téléphone l'isolait, cette voix. Les regards n'étaient

plus là, ni le sourire, ni les gestes, pour ajouter à la magie de l'accent celle de la présence qui fait que l'on n'observe plus. En écoutant Larzac sans le voir, que de nuances elle percevait dans ce récepteur, sur lequel se crispaient ses doigts I II parlait sans lancer ses mots. C'est qu'il les cherchait pour ne pas dire ce qu'il voulait dire. — Un peu bas. C'était une preuve de sa constante surveillance sur lui-même, de sa retenue. — Pour ce même motif, il n'écrivait jamais. Odette aurait tant aimé, le matin, une pensée de lui, fixée sur un papier qu'il aurait touché, cet imprévu charmant du billet que les mains ouvrent avec un frisson, et il ravive de fraîcheur, de nouveauté, un amour qui a longtemps duré. Si Xavier l'aimait, comment se refusait-il la joie de lui donne cette joie?...

Elle gagnait midi, une heure, à travers ces va-etvient d'une pensée, agitée jusqu'à l'enfièvrement. C'était le moment du déjeuner, — un peu consolée quand elle le prenait avec Larzac, soit dans une maison amie, soit au restaurant. Si elle avait déjeuné chez elle, c'étaient ensuite les visites à recevoir. Sinon, c'était elle qui en faisait quelques-unes, — et c'étaient des courses, — et c'étaient surtout les cruelles et inévitables minutes, celles des séances dans l'hôtel de sa tante. Elle devait bien s'y rendre, pour les règlements nécessaires. L'aspect des choses dans cette maison où elle avaittué lui renouvelait si violemment les sensations de la veillée fatale qu'elle s'en allait parfois brusquement, sous le prétexte

d'un malaise qui n'était simulé que dans sa cause.

— « Il faut que madame la comtesse se ménage... », lui disait la vieille femme de chambre de Mlle de Sailhans. Elle restait avec son mari dans l'hôtel, dont ils avaient la charge. Elle portait les anciens corsages et les anciennes robes de sa maîtresse, quasi sans retouches, étant de la même taille. Odelte reconnaissait l'étoffe, la coupe. Les mouvements de la morte vivaient encore dans les plis. Ces mouvements, elle les retrouvait dans l'écriture des papiers qu'elle était obligée de manier en compagnie du notaire de famille. Celui-ci se dérangeait en personne par déférence pour les Sailhans, clients de Pétude depuis sa fondation. La méfiance que lui avait témoignée la vieille demoiselle lui pesait toujours sur le cœur :

— « Voyez, » déplorait-il, « comme elle changeait ses placements, et sans me consulter, en s'en cachant. Il n'y a pas à dire : ça n'a pas mal tourné. Tout de même, Dieu sait avec qui cette manie la mettait en rapport : des petits courtiers de bourse, des petits employés de succursales, des coulissiers véreux, tout le monde, excepté maître Métivier. Pourquoi? Parce que maître Métivier lui faisait des observations. C'était comme pour les banques. Depuis le moratorium de la guerre, elle ne voulait plus en entendre parler. Et alors ces valeurs qu'elle gardait ici, ces billets, cet or, ces bijoux... En ouvrant mon journal, le matin, j'avais toujours peur d'ap-

« TOUS LF.S. PAEFVMS DE L'ARABIE... » 121

prendre le cambriolage de l'hôtel de Sailhans et quelque chose de pire... »

Il avait eu lieu, ce cambriolage. Il s'était accompli, ce pire, et îa main qui avait versé le poison pour s'emparer de ces titres s'écartait d'eux en se raidissant, comme si ce contact la brûlait. Odette se levait. Mais où fuir le fantôme qui lui réapparaissait dans chaque corridor, sur chaque siège, dans chacun des angles de chaque chambre, sur chacune des marches de l'escalier? Par cette obscure, cette toute-puissante attirance que le lieu de leur crime exerce sur les criminels, après s'être promis chaque fois de ne plus retourner dans cette tragique maison, quoi que l'on en pût penser, elle y revenait toujours, et toujours elle finissait par entrer dans la plus redoutable de ces chambres, celle où avait agonisé sa victime. Le lit drapé d'une couverture de lampas rouge n'avait plus de draps. Le grand crucifix, qui se détachait sur les sombres rideaux, était enveloppé comme les tableaux. Sur le marbre de la table de nuit, il n'y avait plus de verre. Le bureau à cylindre, d'où le notaire avait extrait tout le contenu, montrait ses casiers vides. Son abattant demeurait levé pour le cas où l'on aurait besoin d'écrire. Un buvard, un encrier et une plume rappelaient seuls les habitudes de Mlle de Sailhans, qui avait libellé là tant d'insignifiantes missives. Ce détail suffisait pour qu'Odette fût littéralement contrainte de s'approcher de ce bureau. Elle repaissait ses yeux de la suppliciante image qui s'évo-

quait à cette place. C'est que le remords suscite chez le coupable une représentation mentale trop forte et qui se mime presque automatiquement. Les actes auxquels nous pensons avec une extrême intensité, nous avons une tendance à les revivre. De là ces obsessions du retour, contre lesquelles le criminel lutte, en sachant que c'est vainement. Tantôt il essaie de détruire le décor du crime. S'il a tué sous des arbres et qu'il puisse les abattre, il les abattra ; dans une chaumière, il la brûlera. Tantôt il s'efforce de le transformer ce décor, en y introduisant une autre image et qui exorcise la première. Ainsi naquit dans l'esprit torturé d'Odette une idée, si étrange en apparence, et si logique, car il y tenait un peu de son double mart}rre : conduire dans cette chambre celui qui avait été l'ouvrier inconscient de la tentation, Larzac luimême. Lui présent, elle n'aurait plus au cœur qu'une émotion, son amour, et, quand elle reviendrait là ensuite, de penser à lui paralyserait son remords. Un jour donc qu'il était venu la voir après le déjeuner :

— « Je dois aller rue de l'Université, » lui ditelle, « m'accompagnez-vous? »

— « Mais votre automobile tournait la rue, comme j'arrivais. J'ai même eu peur de vous manquer. J'ai regardé. Heureusement, il était vide. »

— « Il viendra me reprendre là- bas. Je l'ai envoyé faire une course. Le temps est beau. J'ai envie de marcher un peu. »

— « Ma folle a du bon sens pour une fois, » dit-il câlinement. « Allons. »

Ils allèrent. C'avait été pour Odette une douceur de ne pas rencontrer l'objection qu'elle appréhendait. D'ordinaire, Larzac sç dérobait à ces tête-àtête dans la rue, qu'il jugeait inutiles et compromettants par leur innocence même. Le monde, il le savait, ne s'y trompe pas. Derrière les privautés permises, sa perspicacité, dès qu'elles se répètent, en soupçonne d'autres. Une femme vraiment éprise, comme était Odette, éprouve en effet une volupté singulière à prolonger sa vie cachée dans sa vie avouée. Rien que sa démarche à côté de Larzac, pour descendre les Champs-Elysées, avait une légèreté révélatrice. Ses pas épousaient ceux du jeune homme. Elle le regardait, les yeux brillants, avec une reconnaissance attendrie. Il consentait qu'elle l'aimât à son idée, et cela lui était un rafraîchissement. Quant à lui, cette petite concession de la sortie à deux était une de ces coquetteries masculines dont il était coutumier. Trop fin pour ne pas sentir chez Odette un trouble auquel il n'était pas mêlé, il se demandait par instants si elle ne l'aimait pas moins. Elle lui prouvait que non, par son évidente joie de cette promenade, joie d'illusion, joie de délivrance. Le miracle désiré s'accomplissait. Pour quelques minutes, le remords s'anesthésiait. D'ailleurs, n'avaitelle pas observé, dans leurs récents entretiens, qu'il lui parlait de Cécile Machault sur un ton

Î24 UN DRAME DANvS LE MONDE

plus naturel? Et elle marchait, sans soupçonner qu'un incident allait surgir qui finirait cette journée, traversée d'une telle espérance, sur une des plus cruelles scènes de la tragédie qu'elle vivait.

Le personnage qui provoqua cet incident ne se doutait guère en s'avançant vers le couple des promeneurs, pour les saluer, du rôle qu'il jouerait dans cette tragédie, ni surtout qu'il y eût une tragédie dans l'existence de cette jolie femme, enviée par lui à son ami Larzac. Cette envie se manifestait par un rien de commisération quand il parlait de « ce pauvre Malhyver ». C'était un jeune homme de leur âge et de leur monde, du nom de Philippe Gorrevod, grand et beau garçon, très lancé dans la fête parisienne avant la guerre et depuis. Dans l'intervalle, il s'était, comme Malhyver et comme Larzac, battu fort bravement, avec moins de bonheur que ses deux camarades. Une jambe mécanique se dessinait sous le pli correctement pressé de son pantalon. Cette mutilation, qui aurait dû le rendre fier, l'humiliait plutôt. Son élégance consistait à la dissimuler de son mieux, et aussi les sentiments qui l'animaient, quand, au mois d'août 1917, il recevait cette terrible blessure dans l'attaque sur le bois de xMalancourt et la sanglante cote 334,

Toujours par élégance, il affectait un ton de blague ironique et méprisante, chaque fois qu'il parlait de la guerre. Son plus grand bonheur consistait à se faire traiter de défaitiste et de bolcheviste, lui, l'amputé, par des embusqués auxquels il opposait un sourire d'un indulgent dédain. Odette et Larzac le reconnurent, comme ils tournaient le pont de la Concorde. Il sortait du Nouveau Cercle, et s'apprêta à franchir le dangereux espace, entre l'extrémité du boulevard Saint-Germain et le quai.

— « Philippe sera écrasé un de ces jours, » dit Larzac. « Est-ce bête de faire la nique aux taxis, quand on n'a qu'une jambe I »

— « Il est brave, » répondit Odette, « mais quel poseur ! Jouer à l*antimilitariste alors qu'on s'est conduit comme lui, pour étonner la galerie ! »

— «Voilà ce que c'est que d'avoir été grand blessé dans trop de salons, » repartit Larzac, « et, — Géraud ne m'entend pas, — chez trop de poules. »

— « N'est-ce pas qu'il fait bon marcher par ce beau temps? » dit celui que les deux amants venaient de portraiturer par ces quelques mots, en arrivant sur le trottoir où ils attendaient qu'un interstice se produisît entre les voitures.

Gorrevod, lui, avait passé sans y prendre garde, malgré sa boiterie. Sa puérile vanité mettait un sourire à ses lèvres sensuelles, et iî épiait une admiration dans les yeux d'Odette, qui l'eussent plaint de son infirmité, sans cet enfantillage.

— « Comment va Malhyver? » interrogea-t-il, après une phrase d'excuse pour son absence à l'enterrement de Mlle de Sailhans, et sur la réponse que Géraud était en Auvergne : « En Auvergne? » s'écria-t-il, « mais il trouve donc qu'il ne s'est pas assez embêté pendant la guerre?... Ce n'est pas comme nous, hein, Xavier? Quand il reviendra, il faudra que nous l'emmenions au Lotos... S'y est-on amusé hier I... »

— « Qu'est-ce que c'est que le Lotos? » demandait Odette à Larzac quelques minutes plus tard, lorsque Gorrevod les eut quittés et qu'ils eurent eux-mêmes quitté le quai. « Un restaurant? »

— « Non. Un très drôle de thé-dansant qui s'est ouvert rue de Ponthieu depuis quinze jours, » dit Larzac. Et rieur : « L'entente cordiale ! Lotos c'est le mot anglais pour Lotus, la fleur ou le fruit qui fait oublier. »

Mme de Malhyver eut une question aux lèvres, qu'elle ne posa pas. Xavier, la veille, était venu pour la retrouver chez une de leurs amies communes, vers les quatre heures. Il s'était en allé trop tôt à son gré, sans s'expHquer, mais si simplement qu'elle n'avait pas pensé à incriminer ce départ. Était-ce pour se rendre à ce thé-dansant? Ou bien s'y était-il rencontré plus tard avec Gorrevod, puisque les séances de ces étranges endroits, ouverts de tous côtés depuis la guerre, se prolongent très avant dans la nuit? Mais pourquoi, en causant de son emploi de soirée, tout à l'heure, avait-il passé

SOUS silence cette visite dans un endroit dont il déclarait lui-même qu'il était « très drôle »? Pourquoi Gorrevod, après avoir mentionné ce Lotos et dit étourdiment : « S'y est-on amusé hier I » avait-il tourné court et changé de sujet de conversation? Et maintenant c'était Lïirzac qui se taisait, comme attendant qu'elle l'attaquât, il avait cette brisure dans ses prunelles, qu'elle connaissait si bien. Avaitil rejoint au Lotos Cécile Machault, qu'Odette savait folle de danse et si friande de ces escapades en mauvaise compagnie?

« A quoi bon le lui demander? » songeait-elle. « S'il est allé prendre le thé-là, avec elle, et qu'il ne me le dise pas, c'est qu'il ne veut pas me faire de la peine. C'est plutôt gentil... »

Elle se forçait à penser de la sorte, pour ne pas détruire l'enchantement du début de leur promenade. Mais cet enchantement était bien détruit 1 Elle ne le sentit que trop quand elle eut réahsé son projet premier, et introduit Larzac dans la chambre tragique. Cette substitution, si ardemment souhaitée, d'une image heureuse à l'image sinistre, n'avait pas lieu. Tout au contraire, cette présence de l'amant dont elle doutait, dans cette pièce où elle avait tué à cause de lui, exaspérait son remords. De nouveau elle avait la torturante évidence d'avoir commis la hideuse chose, — pour rien. Son double tourment s'exaltait jusqu'au paroxysme : l'horreur de son action et sa jalousie II n'y avsit pas une demi-heure que Gorrevod avait prononcé son

imprudente phrase, — le temps de franchir cinq cents mètres de rue, de monter quarante marches d'escaliers, — et une cristallisation d'idées s'était faite dans son esprit, aussi douloureuse que ses impressions d'auparavant venaient d'être douces.

— « Il est allé rejoindre Cécile hier. Pas de doute. Il n'a été si bon aujourd'hui que pour m' aveugler, par repentir peut-être, parce qu'il a honte de me trahir... Est-il possible qu'il me trahisse? »

Brusquement, pour dissimuler l'accès qu'il n'était plus en son pouvoir de modérer, elle dit :

— « Voulez-vous visiter l'hôtel? »

Et marchant vite, elle commençait de l'emmener de salon en salon, puis d'étage en étage. Ici et là, d'un œil de connaisseur, il remarquait une boiserie, un tapis, une marqueterie, le bronze doré d'un meuble.

— « Quelle vente, » répétait-il, « vous allez avoir I C'est plein de trésors, ces vieux nids à rats de notre faubourg. Vous n'habiterez pas cette maison, n'est-ce pas? Et alors... »

Elle s'efforçait de lui répondre. Par la parole et le mouvement, elle espérait dompter la crise grandissante et garder la force de se taire. Sans doute percevait-il, derrière son animation factice, la fièvre dont elle était dévorée, car il continuait d'avoir son regard de défense. Dans ces lieux hantés où elle l'avait entraîné pour en conjurer l'horreur, il demeurait si fermé, si froid, presque hostile. C'était comme si, en se jetant sur la poitrine de son amant,

elle se meurtrissait à une cuirasse. Et voici qu'à un moment, elle prétexta un oubli, pour rentrer avec lui dans la chambre à coucher de sa tante. Elle s'approcha du bureau, garni maintenant de toutes ses clefs. Elle ouvrit le tiroir où elle avait pris le testament, et demeura quelques instants immobile.

— « Qu'est-ce qui vous intéresse dans ce bureau? » fit le jeune homme.

Elle leva sur lui des yeux brûlants, des yeux fous, où l'intoxication de sa misérable âme commençait de se révéler. Un insensé désir de tout dire, de tout crier, montait en elle.

— « Oui ! » songeait-elle à présent, « avouer, me dégrader ! Mais briser sa cuirasse ! Lui prouver qu'il ne peut pas me trahir, qu'il n'en a pas le droit, pas le droit de m'abandonner, que nous sommes liés par cela, pour toujours ! »

L'épouvante la retint, et plus encore un retour de tendresse dans la cruauté même de la passion. Elle revoyait Xavier tel qu'il avait été si souvent près d'elle, puéril, insouciant, caressant, si joyeusement heureux. Elle se sentit soudain beaucoup plus âgée que lui. Il avait encore tant d'avenir ! Elle, son irréparable crime lui avait du coup supprimé tout le sien. Devant l'idée d'infliger à cet homme, à qui la vie était si légère, une complicité affreuse et le partage de son remords, elle recula. Il lui apparut comme un enfant, qu'elle aimait trop pour ne pas l'épargner.

— « C'est un bureau-secrétaire de l'époque impériale, » continuait-il. « C'est lourd, antique et massif. Ça convenait bien à votre sainte femme de tante qui n'a jamais dû écrire là-dessus de billets doux. Ça n'est pas beau, mais c'est authentique, et en vente publique, ça fera de l'argent. »

De l'argent ! Ces syllabes prononcées devant ce meuble, c'étaient de nouveau les gouttes de sang tombées sur la petite main et qui ne s'effaceront pas. « Ah ! Ce n'est pas de l'argent que j'ai voulu. C'est toi. C'est toi... » Quel soulagement, si elle avait pu jeter ce gémissement à l'indifférent qui ne pouvait cependant pas la plaindre d'une douleur qu'il ignorait ! Il y en avait une qu'il savait, sa jalousie. Celle-là, il aurait dû non seulement l'en plaindre, mais surtout ne pas la lui infliger, mais en deviner les anxiétés, même muettes, les susceptibilités même injustifiées. Hélas ! Il les devinait. Ces yeux de défense ne le disaient que trop, et aussi qu'il se refusait à en tenir compte. Connaissant Odette, il avait très bien compris que l'indiscrétion de Gorrevod sur cette soirée de la veille, dont il s'était tu, la troublerait. Et il ne voulait pas admettre ce trouble. Comment n'était-il pas touché qu'elle ne le questionnât point? Mais sur quoi? N'aurait-il pas eu raison de l'appeler comme il faisait : ma folle, si elle lui avait dit : « Jure-moi que Cécile Machault n'était pas hier au Lotos avec Gorrevod et toi ! »

- — « Mais oui, je suis folle, » pensait-elle, en reconnaissant elle-même qu'aucun fait ne légitimait

132 Vfi DRAME DANS LE MONDE

ni une pareille inquisition, ni cette crise, qu'un mot suffirait à dissiper. Ne le prononcerait-il pas en causant longuement, au hasard? Mais il ne fallait pas que ce fût ici, où contrairement à son attente, de l'avoir là, lui, tout son bonheur, dans cette maison, tout son supplice, achevait de lui enlever son équilibre. Elle venait d'entendre le bruit de l'automobile entrant dans la cour, comme l'autre nuit.

— « C'est ma voiture, » dit-elle, « je dois aller... » Ils descendirent ensemble l'escalier. Elle attendait

de lui une phrase qui prouvât son désir de continuer leur tête-à-tête. Déjà le chauffeur ouvrait la portière de la voiture, et cette phrase n'avait pas été dite. Ce fut elle qui lui offrit ce qu'elle aurait tant souhaité qu'il demandât.

— « Voulez-vous faire mes courses avec moi, Larzac, ou les vôtres? »

— « Mes courses? » répondit-il en riant. « Je n'en ai pas. Les vôtres? Bien volontiers, si je n'étais pas à deux pas de la rue de Verneuil, et de mon oncle de Jardes. Il est rentré à Paris depuis trois jours, et je ne l'ai pas encore vu. Je vais profiter de la circonstance pour lui rendre visite. Les vieux oncles et les vieilles tantes, ça sert tout de même, quelquefois.

Du bout en ivoire de sa canne, il montrait l'hôtel de Sailhans. Les paupières d'Odette battirent convulsivement, et d'une voix que l'émotion étouffait :

— « Faites votre visite, et venez prendre le thé avec moi faubourg Saint-Honoré, »

LE LOTOS iiS

— « Impossible, » dit-il, « je me suis bêtement engagé. »

— « Avec Mme Machault? » osa-t-elle demander. Il la regarda bien en face, et avec la tranquille

fermeté d'un homme qui entend garder son indépendance :

— « Et quand ce serait avec Mme Machault? »

— « En effet, » répondit-elle, en éclatant d'un rire nerveux. Le chauffeur était là, tenant toujours la poignée de la portière. L'affreuse servitude des femmes riches, surveillées par leurs domestiques, paralysait Odette. Elle dit simplement à Larzac : a Adieu, » et, jetant l'adresse d'un fournisseur, elle partit.

Il regarda s'éloigner la voiture, puis, hochant de la tête :

— « Pauvre petite ! » se dit-il. « J'aurais dû lui mentir. Elle s'arrange toujours pour qu'il n'y ait pas moyen. Cette fois, c'est mieux. Au moins, elle ne cherchera pas. »

Il se trompait, malgré son expérience d'homme qui connaît un peu les femmes, pour les avoir beaucoup trahies. Il avait rencontré des coquettes, des fantaisistes, des curieuses, des vicieuses. Pour la première fois, il était devant une amoureuse et consumée par la jalousie, de toutes les passions la plus imaginative et en même temps la plus affamée de vérité, la plus capable de souffrir sans savoir ; mais quand elle sait, il ne lui suffit pas de savoir,

elle veut voir. Seule, au fond de son automobile, où elle avait attendu, en traversant la cour, que Larzac fît un signe pour arrêter le chauffeur, Odette se raidit d'abord dans un sursaut de révolte et de fierté.

— « Il n'a pas de cœur, » se disait-elle. « Il est indigne d'un amour comme le mien, indigne, indigne...»

Plus elle se répétait ce mot, plus elle aimait celui qu'elle insultait. Plus aussi, elle tendait toutes ses forces à ne plus l'aimer. C'est l'instinct vital de la personnalité qui lutte contre sa destruction par une autre.

— « S'il est assez infâme, » se disait-elle encore, ce pour continuer de faire la cour à cette sotte, quand je lui ai tant montré combien j'en souffre, cette infamie me guérira de lui. Je me reprendrai... »

A cette perspective d'une rupture, elle éprouvait cette même sensation d'un mortel anéantissement qu'à l'annonce du départ forcé pour Malhyver, quand son mari lui avait appris la ruine. Si elle devait perdre son Xavier, à quoi bon avoir fait ce qu'elle avait fait? Et elle revivait l'heure inexpiable, allant de magasin en magasin, maniant des objets qu'elle ne voyait pas, écoutant et répondant des phrases qu'elle n'entendait pas, jusqu'à ce que, cinq heures approchant, elle rentra chez elle sur cette espérance, aussitôt déçue : « Il aura regretté sa méchanceté. Il sera là, ou bien il m'aura écrit. » Personne n'était venu. Aucun billet de l'écriture de Larzac n'attendait sur la table de l'antichambre.

LE LOTOS 13i

Elle monta chez elle, pour se jeter sur son lit, en sanglotant, après avoir dit à sa femme de chambre : « Si j'ai besoin de quelque chose, je sonnerai. Prévenez que je ne reçois pas. » De traverser son petit salon et de voir préparé le plateau à thé devant lequel Larzac ne s'assoierait pas, avait achevé de la désespérer.

Vingt minutes plus tard, elle se levait brusquement, en proie à un de ces transports comme en déchaîne la fièvre de la jalousie. L'afïlux de l'onde émotive est trop violent. Il emporte tout, la prudence, le respect de soi, l'honneur... En hâte, et comme si elle était attendue, elle remet son chapeau, son manteau, ses gants. Elle est dans la rue du-Faubourg-Saint-Honoré, devant Saint-Philippedu Roule, dans l'avenue d'Antin, où Xavier de Larzac habite, mais de l'autre côté des Champs- Elysées. Ce n'est pas chez lui qu'elle va. Au lieu de traverser le Rond-Point, elle tourne à droite dans la rue de Ponthieu. Son ardent regard cherche l'enseigne de ce Lotos, où l'on s'est tant amusé la veille, a dit Gorrevod. Elle, la comtesse de Malhyver, en grand deuil, sur ce trottoir, à la recherche d'un dancing dont elle ne sait rien et qui peut être un mauvais lieu, quelle déraison, — et sur quels indices 1 L'amour passionné a de ces délires qui sont quelquefois de la double vue. Une file de voitures, prolongée jusqu'à la rue de Berry et au delà, l'avertit qu'elle est arrivée. Dans le crépuscule à peine commençant, des ampoules d'électricité,

136 UN DRAME DANS Lh MONDE

déjà allumées et toutes pâles, dessinent, au-dessus d'une porte haute à tourniquet, une arche où se lisent les mots fatidiques : The Lotos. Au-dessus flamboie une colossale fleur de nénuphar, formée elle aussi d'ampoules, mais celles-ci en verre colorié de teintes bleues et jaunes. Cette file de voitures, Odette la parcourt tout entière. Elle reconnaît l'automobile de Cécile Machault. Toute hésitation est finie. Elle se ferait tuer plutôt que de ne pas entrer.

Pousser le battant de la porte tournante, payer la taxe au bureau, passer devant le vestiaire encombré de jeunes gens qui la dévisageaient, autant de gestes qu'elle accomplit comme en un rêve, et cependant elle percevait la brutalité de l'endroit avec un frémissement de répulsion. Enfin elle pénétrait dans la vaste salle où l'on dansait. La lumière du soir y descendait par un plafond vitré où les ampoules électriques étaient allumées, comme sur la façade. C'étaient encore des nénuphars bleus et jaunes dont ces ampoules figuraient les pétales. Cette première salle centrale était entourée de loggias. Là étaient installées des tables, toutes éclairées par des lampes encapuchonnées d'abat-jour roses, qui rabattaient une lumière frelatée comme l'oubli que venaient chercher les modernes dévots du lotus fabuleux, dans ce décor brutal et si vulgaire de palace, avec ses colonnes blanches en stuc, ornées de mascarons dorés. Deux orchestres étaient tapis dans un angle, l'un de tziganes en smoldng, muets,

au moment de l'entrée d'Odette, l'autre, un jazzband, au milieu duquel un nègre montrait sa grosse figure noire. Des joueurs de banjo, de balalaïka, d'instruments indéfinissables, entouraient cet homme de couleur qui semblait mener ce bal de civilisés retombés à la sauvagerie, en grattant sur des cordes une bruyante et mélancolique mélopée. On fumait. L'atmosphère était lourde, saturée de tabac, de poussière, de parfums. Cette vapeur presque opaque enveloppait une centaine d'êtres fantomatiques qui dansaient, pressés les uns contre les autres et dont la nouvelle venue ne discerna d'abord que la masse mouvante et sombre. Elle ne trouvait pas où s'asseoir. Un maître d'hôtel s'avança, qui la considéra sans politesse, comme pour déchiffrer l'énigme de sa présence, dans ce milieu qui la désorientait si évidemment. Elle sentit ce regard, équivoque et mercenaire, peser sur elle, tandis qu'une voix, à peine entendue à travers le déchaînement du jazz-band et des danses, l'interrogeait :

— « Madame est seule?... Une table?.., »

Sur sa réponse, il la conduisit en un coin assez reculé. La première rangée était occupée ou retenue par des habitués. Elle s'assit enfin, s'assura que de sa place elle embrassait du regard l'ensemble de la salle, sans être elle-même trop en vue.

— « Un thé? Un porto? » continuait la voix.

— a Un thé. »

— « Des toasts? »

Elle acquiesça d'un signe de tête, pressée d'être

délivrée de l'importun et de demeurer seule. Seule? A moins de cinquante centimètres à droite et à gauche, d'autres tables entouraient la sienne. L'une était libre de ses occupants, qui dansaient sans doute. Les verres, à moitié vidés, de leur café glacé, s'érigeaient sur des assiettes pleines de cendres. A l'autre table, un très jeune homme et une femme plus âgée causaient à mi-voix, lui maigre et brun, la face rasée, coiffé comme la plupart des habitués, les cheveux en arrière, habillé du même veston serré à la taille, la caricature de l'élégant Larzac, — elle vieillie, teinte et fardée, avec un visage d'Institut de beauté, plus caricaturale encore que son compagnon par l'excès de la mode. Un morceau de phrase parvint à Odette, comme un écho, dans un moment où l'orchestre abaissait un peu son hurlement :

— a II danse vraiment bien. Il a le genou argentin. »

Ce langage, le tournoiement saccadé et monotone des danseurs, cet air chaud où elle distinguait maintenant une odeur d'ambre et de cigares morts, les déchirements de la musique et l'appel strident du nègre qui s'était mis à chanter des couplets d'argot anglais dans un porte-voix, ce mélange d'exotisme et de vie raffinée, cette existence, nocturne et comme secrète presque en plein jour, toute cette incohérence la déconcertait à la fois et s'accordait étrangement à sa frénésie intérieure. Elle voulait chercher des yeux celui qu'elle souhaitait et redoutait de surprendre. A peine parvenait-elle

à poser son regard. Cependant le jazz-hand s'était tu, mais les danseurs ayant applaudi et crié his, le nègre et ses complices recommencèrent avec une pire fureur, arrachant à leurs instruments des éclats plus agressifs, plus nerveux. Les couples aussi recommencèrent de se trémousser, agitant leurs épaules à petits coups, s'efîorçant de frissonner de la tête aux pieds, comme des automates pris de peur. Oui. C'était bien là cette danse du frisson, née un soir dans la sensualité cruelle des cabarets d'Amérique du Sud, remontée lentement vers celle du Nord, d'où elle avait été chassée comme indigne. L'Europe de la décadence la recueillait. Ces Parisiens et ces Parisiennes frissonnaient d'un commun accord, gravement, religieusement, attentifs au rythme que leur dictait, de sa voix d'esclave déchaîné, ce nègre monstrueux dont le comique avait une violence macabre, comme la préparation d'un sacrifice sanglant. Une seconde fois, ce tapage barbare avait cessé. Les couples se dispersèrent. D'autres se formèrent, et les tziganes reprirent pour une autre danse. C'est à ce moment qu'Odette aperçut Larzac et Cécile Machault dans les bras l'un de l'autre. Les violons jouaient une valséhésitation, dont la musique était aussi enivrante et caressante que la précédente avait été grossière et farouche. Larzac et Cécile la dansaient, cette valse, si gracieusement, si souplement, avec une lente inflexion des hanches, un corps à corps contenu, une langueur à demi maîtresse d'elle-

même, mais si voluptueuse ! 11 y avait dans cette musique-là, venue peut-être d'Espagne, quelque chose de triste et de sauvage, qui berçait, en l'exaltant, la souffrance, aiguë à en crier, qu'Odette éprouvait à suivre ce couple parmi les autres. Ils ne se parlaient point, mais cette étreinte, mais le sourire et les yeux à demi fermés de Cécile, rappelaient à la maîtresse trahie ses propres joies, quand elle tournait elle-même, cœur contre cœur, avec cet homme dont l'orgueilleuse beauté l'outrageait à cette minute par une insolente expression de contentement. La valse s'attendrissait tour à tour et s'avivait. C'était trop dur. Odette comprit qu'elle ne supporterait pas ce martyre plus longtemps. Elle allait se jeter en avant, les séparer, les frapper... Elle se lève. Un dernier reste de raison l'arrête dans cet élan. Les mains si tremblantes qu'elle a du mal à ouvrir son sac et son porte-monnaie, elle pose un billet de banque à côté de la tasse où elle n'a pas bu et elle s'enfuit, ses jambes se dérobant sous elle, se glissant avec des excuses entre les tables. La peur de s'évanouir avant d'être sortie la fait se hâter. Sur le seuil, elle se retourna pour les voir qui dansaient toujours, trop absorbés l'un dans l'autre pour l'avoir remarquée, et quand elle fut arrivée enfin dans la rue, elle s'appuya contre le mur en souhaitant de mourir.

Un jeune homme qui sortait, lui aussi, du dancing, quelques minutes plus tard, voyant cette élégante et jolie femme dans cette attitude, pâle et les yeux fixes.

LE LOTOS Ul

s'approcha d'elle. Avait-il bu quelques cock-tails de trop? Fut-ce un mouvement de pitié? Fut-ce l'invite à une aventare, toujours possible dans ce Paris du soir, où la galanterie emploie toutes les ruses? Il s'arrêta lui-même et lui demanda :

— « Ça ne va pas, la petite dame? Est-ce que l'on ne peut pas vous ramener chez vous? »

Cet abord d'un inconnu réveilla Odette de son hypnose. Elle se redressa. Elle regarda l'insolent en face avec un tel air de fierté qu'il balbutia une excuse, tandis qu'elle-même s'éloignait d'un pas rapide. Ce fut pour traverser presque aussitôt la rue et revenir ensuite en face de l'entrée du Lotos, par l'autre trottoir. Il lui était insupportable de se dire que Larzac et Cécile allaient sortir, à leur tour, ensemble, souriants, joyeux, que cette femme l'emmènerait dans son automobile dont les lanternes, maintenant allumées, luisaient là-bas. Odebte, à présent, se sentait sûre d'elle-même et qu'elle se dominerait assez pour ne pas s'abaisser à une scène inutile et dégradante. Mais elle voulait qu'il la vH, lui faire honte, lui rendre impossible un nouveau mensonge, le réduire à la vérité, au choix entre elles deux. Car enfin cette danse impure, dans ce mauvais lieu, ce n'était tout de même pas la trahison complète. Cet indestructible résidu d'illusion, que l'amour déçu défend en nous contre toute évidence, faisait qu'à cette heure une voix plaidait encore dans oe cœur torturé pour l'infidèle amant :

— « Ils n'en sont peut-être qu'à la coquetterie, »

pensait-elle. « Comment le savoir? En lui disant nettement : ou elle ou moi. Et s'il hésite, la rupture... Ah ! c'est eux ! »

La fine silhouette de Mme Machault se dessinait, en effet, dans le rayonnement épanché de la façade, et tout de suite la mince et svelte cambrure de Larzac. Ils marchaient, l'un derrière l'autre, elle le précédant, du côté de l'automobile. Ils ne prirent pas plus garde que tout à l'heure dans le bal à celle qui les guettait, de là-bas, et qui ne s'avançait point, en dépit de sa résolution. Cela l'humiliait trop de se montrer à sa rivale dans la posture d'une délaissée qui court après son amant... Mais que se passait-il? Cécile donnait des instructions à son mécanicien, sans entrer dans la voiture. Cet homme mit l'automobile en marche, reprit le volant, et partit, tandis que le couple remontait à pied dans la direction de l'avenue d'Antin, Xavier à côté de Cécile maintenant, et toux deux causaient si gaiement ! Odette les suivit. Une seconde, elle espéra qu'à l'angle de l'avenue d'Antin et des Champs-Elysées ils se sépareraient. Mais non, ils traversaient le Rond-Point ensemble, lui, guidant sa compagne de six heures avec le même soin que sa compagne de deux heures, entre les voitures et la foule des passants. Odette aussi traversait le Rond-Point. Elle entrait, à trente pas derrière eux, dans la partie de l'avenue d'Antin où habitait Larzac. Qu'était-ce que la colère éprouvée au Lotos devant l'intimité lascive de leur danse, à côté de

cette douleur-ci : le jeune homme et la jeune femme s'arrêtant à une porte qu'elle connaissait trop bien?... Cécile entre sous la voûte, d'un pas familier et qui n'hésite point. Larzac se retourne et regarde dans l'avenue. Il ne voit pas sa passionnée et misérable maîtresse cachée dans l'ombre des taxis qui stationnent en file près du Grand-Palais. Il s'enfonce sous la voûte, lui aussi. Un rais de lumière se dessine soudain à travers l'interstice des volets aux fenêtres de l'entresol, qu'Odette connaît si bien. Larzac vient de tourner le bouton du commutateur. Le rais s'atténue, s'efface. C'est qu'il a fermé les rideaux. Un autre rais brille de même, voilé de même, à une autre fenêtre, celle de la chambre à coucher. Odette s'est laissée tomber sur un banc. Elle contemple, comme sidérée par l'excès de la douleur, cette maison où elle est venue dans des jours heureux, tout récemment encore. Ah ! le résidu d'illusion, comme elle sent l'affreuse certitude le broyer en elle, et les éclats lui déchirer le cœur, son pauvre cœur qui saigne par toutes ses fibres. Pourquoi rester? Pourquoi se supplicier, à la contemplation de ces murs qui abritent l'abominable trahison? Une force supérieure à sa volonté la tient clouée là.

Après un temps dont la malheureuse n'aurait su dire s'il avait été long ou court, — l'extrême souffrance ne mesure pas plus la durée que l'extrême joie, — Cécile reparut sur le seuil de la funeste maison, mais seule. Comme son amant tout à l'heure, —

hélas ! plus de doute possible, il était son amant, — elle coula un regard de prudence à droite et à gauche, puis elle vint à la station des taxis, sans reconnaître, dans cette forme de femme assise sur le banc à vingt pas, celle à qui elle avait volé cet amant. Odette l'entendit qui donnait son adresse à un chauffeur. Le taxi n'avait pas tourné l'avenue que l'outragée s'était levée de son banc. C'était elle qui entrait sous la voûte maintenant, elle qui montait l'escalier sans rien demander au concierge, elle qui s'arrêtait sur le palier de l'entresol. Elle sonne. Un pas s'approche, celui de Larzac. « C'est tout naturel. Il a envoyé son domestique faire des courses. Elle devait venir. » C'est une petite blessure dans la grande que cette évidence du rendezvous concerté, de la perfidie préparée, méditée, voulue. La porte s'ouvre, et c'est bien Larzac qu'elle voit reculer d'un pas, saisi, malgré son habituel sang-froid, par cette menaçante apparition. Menaçante? Oui, si Odette avait aperçu Cécile sortant de la maison. Mais l'avait-elle aperçue? Et, se dominant, il dit avec l'intonation d'une surprise heureuse :

— « Comment? C'est vous? »

— « C'est moi, » répondit-elle d'un accent qui lui non plus ne lui permettait pas le doute.

Mais lui, toujours câlin, pour prolonger l'équivovoque et voir venir :

— « Nous n'allons pas reprendre la scène de tout à l'heure, ma petite Odette? » répondit-il. « Noua

LE LOTOS \lh

nous sommes mal séparés. Vous m'avez dit une méchanceté. Je vous en ai dit une autre. J'ai eu tort. C'est fini. Vous avez la gentillesse de revenir la première. Allons. Souriez-moi. »

Il l'introduisait dans le salon, en débitant ce discours d'une si évidente fourberie, sur un ton de badinage tendre qui aurait fait crier Odette de douleur et d'indignation. C'était le symbole de tout ce qu'il y avait eu, dans leurs relations, de si faux, de si torturant. Il avait joué avec leur amour. Elle, la pauvre, elle s'y était martyrisée.

— <t Pourquoi plaisantez-vous, Xavier? » demanda-t-elle tristement. « Pourquoi mentez-vous? Je suis allée au Lotos. Je vous y ai vu avec Cécile . Machault. Quand vous en êtes partis, je vous ai suivis. Je vous ai vus entrer ici tous deux. Elle y était encore, il y a cinq minutes. Vous aviez rendezvous avec elle. La preuve? C'est vous qui m'ouvrez, parce que votre domestique est absent. Vous l'avez éloigné, comme pour moi... Vous êtes un misérable, entendez-vous? » Elle répéta : « un misérable, — et je suis venue vous le dire en face... Ah ! m'avezvous assez menti !... J'y ai cru trop longtemps. C'est ça qui est fini et bien fini... Mais avoue donc au moins, malheureux, puisque je sais, puisque j*ai vu !... J'ai vu !... J'ai vu !... »

Elle avait répété ces mots, avec une frénésie qui fit peur au jeune homme. Si léger fût-il et si sensuel, son cœur n'était pas mauvais. Un remords s'émouvait en lui, au contact de ce désespoir dont

il était la cause. Et puis, s'il n'aimait pas vraiment Odette, il aimait la passion qu'il lui inspirait. Comme ne pouvant plus se tenir debout, elle s'était assise. Il vint se mettre à genoux devant elle, et, tout en essayant de lui prendre la main, il lui disait, lui rusant encore, mais avec une imploration qui, cette fois, était sincère ; il tremblait, à cet instant, de la perdre pour toujours :

— « Comment veux-tu que je ne te mente pas, ma pauvre Odette, quand je vois l'état où te mettent tes jalousies? Tu as vu?... Tu as vu?... Qu'est-ce que tu as vu? Que j'ai dansé avec Mme Machault dans un lieu public? Je ne m'en cachais donc pas... Qu'elle est venue ici? Mais je te l'aurais dit que j'avais ce rendez-vous avec elle chez moi, si je, n'avais pas su d'avance ce que tu t'imaginerais à propos de cette visite. Elle a voulu voir mes gravures du dix-huitième... » — il les montrait du geste sur les murs, — « pour le bal costumé de la duchesse d'Arcole. »

Cette explication, elle, n'était qu'un demi-mensonge. Cécile avait, en effet, au cours de sa visite, regardé ces gravures et parlé de ce bal. Et il continuait :

— « Si ce rendez-vous avait été ce que tu penses, est-ce que j'aurais choisi cette maison où tu pouvais nous surprendre? Et la preuve... Odinette, sois raisonnable, et retire ces vilains mots de tout à l'heure... »

Il l'attirait contre lui, en parlant de cette voix

LE LOTOS lAT

dont il connaissait la puissance sur cette femme, si faible avec lui jusque-là. Comme il haussait son visage pour essayer de lui donner un baiser, elle reconnut, resté sur lui, le parfum dont se servait Cécile. Elle se dressa, dans un mouvement si violent qu'elle lui échappa, et, avec un sanglot de révolte :

— « Laisse-moi ! Tu la sens. »

Il n'avait pas eu le temps de se relever qu'elle courait au fond de la pièce, vers la porte, sous le battant fermé de laquelle continuait de passer un filet de lumière. C'était celle de la chambre à coucher. Elle l'ouvrit, et de la main montrant le lit défait elle s'écria : « Et ça? Et ça? » et elle se rejeta' en arrière en poussant un cri d'animal égorgé :

— « Hé bien ! c'est vrai, » dit Larzac.

Il ne s'agissait plus de ruser maintenant. Il préférait presque cela, comme l'attestait la soudaine décision de sa physionomie et de son accent...

— « Qu'est-ce que tu veux? J'ai été faible. Ça n'empêche pas que c'est toi que j'aime... »

— « Moi? » interrompit-elle. « Tu oses I... »

— « Oui, toi. Je suis homme. J'ai perdu la tête. Mais quand tu es entrée, est-ce que tu n'as pas vu que je n'ai pensé qu'à ton chagrin, que rien d'autre n'existait plus? Une infidélité où le cœur n'a pas de place, est-ce que ça compte? Un égarement d'un instant, est-ce que ça peut effacer sept longues années d'amour? »

I4« UN DRAM F DANS LE MONDF.

— « Ne prononce pas ce mot, » gémit Odette, « tu n'en as pas le droit. Tu ne m'aimes pas. Tu ne m'as jamais aimée. Tes yeux ne m'aiment pas en ce moment. Ta voix ne m'aime pas. Mais c'est juste, » ajouta-t-elle d'un air égaré. « C'est juste. J'ai tout mérité, après ce que j'ai fait. »

— « Ce que tu as fait? » interrogea-t-il, étonné par la sombre ardeur qu'elle avait mise à prononcer ces mots. « Que veux-tu dire? »

— « Ce que je dis. »

— « Tu parles 'comme si tu avais sur le cœur le poids d'un secret, un remords?... »

Mêuie à cet instant, et tout remué par ce tragique dialogue, une cynique et afîreuse idée lui traversa l'esprit. Pendant la guerre et quand ils étaient loin, Géraud et lui, Odette se trouvait si seule, si libre ! Impulsivement, il demanda :

— « Tu ne m'as cependant pas trahi? »

— « Ah ! » protesta-t-elle indignée. « Voilà comment tu me juges ! Après que... »

Elle montra de nouveau la porte de la chambre à coucher, et dans la démence du désespoir :

— « Malheureux ! mais tu ne sais pas combien je t'ai aimé, où cela m'a menée !... Je t'ai aimé jusqu'au crime... Ah ! c'est pour cela que tu ne devais pas me trahir 1 »

— « Pour cela?... Voyons, calme-toi. Tu n'es pas folle cependant... Assieds-toi, et puis parlemoi posément, tranquillement. Qu'est-ce qu'il signifie, ce mot de crime? »

— « Que j'ai tué, à cause de toi, entends-tu, à cause de toi. »

— « Tu as tué? » fit-il, atterré par une révélation si complètement inattendue qu'elle déconcertait sa raison.

— « Oui, «répondit-elle, de plus en plus farouche... « C'est juste que tu m'aies trahie, c'est juste. Je suis punie de t'avoir trop aimé. Tu sauras tout. « Et si douloureusement : « Tu compareras !... Et puis, ça m'étouffe depuis trop de jours. Il faut que je parle... Nous étions ruinés, tu sais. J'allais quitter Paris, te quitter, te laisser à cette femme. Si je suis coupable, tu l'es aussi tout de même. Si j'avais été sûre de toi, j'aurais pu partir. Tu m'avais rendue trop jalouse. Je ne pouvais pas. C'est alors que ma tante est tombée si malade... » Et, prenant son visage dans ses mains, elle sanglota : « Mais c'est trop honteux !... »

— « Ta tante? »

— « Je la veillais. J'ai trouvé son testament. Il me déshéritait. Je l'ai brûlé. Et puis... Elle m'avait regardée... »

— « Et alors? »

— « Il y avait sur la cheminée un remède, une fiole de poison. »

— « Et tu l'as?... »

— « Oui. »

— « Tu as fait cela? »

— « Je l'ai fait, à cause de toi. »

Il y eut un silence entre eux. Elle s'était tapie

dans un coin sombre du salon, contre les rideaux, dégrisée de sa fureur par son aveu, écrasée d'épouvante. Lui allait et venait dans la pièce sans la regarder, le front traversé comme d'une barre, à cause du froncement de ses sourcils. Que pensait-il? Qu'éprouvait-il pour elle, après cette sinistre confession? A une minute, ce silence lui fut si cruel qu'humblement, timidement, elle implora :

— « Xavier? »

Il s'arrêta devant elle, et, avec une révolte si dure dans sa voix :

— « Allez-vous-en. Vous me faites horreur ! » Elle baissa la tête, et elle sortit, sans trouver

la force de répondre un mot.

Vingt heures exactement après cette terrible scène, Géraud de Malhyver était en train de se promener avec son fils dans un des coins les plus sauvages de la sauvage Auvergne, bien loin de la rue de l'Université, du faubourg Saint-Honoré, du dancing de la rue de Ponthieu et de la garçonnière de l'avenue d'Antin. Le père et l'enfant suivaient le long du Sioulet le chemin qui, contournant les puys de Combeperet et de l'Aiguillier, mène de la route du Mont-Dore au château de Malhyver. Il s'en détache en face des roches Tuilière et Sanadoire. Tous les visiteurs de la célèbre station thermale connaissent ces deux gigantesques dykes de phonolithe, et leurs prismes si curieusement disposés en gerbes rayonnantes. Géraud et Roger étaient partis pour les visiter aussitôt après le déjeuner, accompagnés de M. Darré. Le précepteur parisien, que cette existence de continuel exercice dans la montagne excédait, les avait quittés à michemin. Malhyver avait continué la promenade seul avec le petit garçon, heureux de l'éveil d'intelH-

gence qui éclairait le visage de celui-ci, hâlé déjà par ces trois semaines de plein air. Fidèle au projet dont il avait tracé les grandes lignes à sa femme, il s'essayait à conduire lui-même l'éducation de ce jeune esprit, en lui animant le paysage par des évocations de nature et d'histoire. Les études dispersées de ses années de dilettantisme trouvaient enfin une application. Elles servaient, pour employer son mot favori, et ce lui était une douceur, une réhabilitation à ses propres yeux. Il avait donc expliqué à Roger les convulsions séculaires dont ce volcanique paysage offrait partout la trace, puis raconté l'héroïque épisode dont cette roche Sanadoire fut le théâtre, au cours de la guerre de Cent ans, en 1386. Elle avait sur sa cime abrupte un château fort qu'occupait un Anglais du nom de Robert Chennel, avec ses lieutenants, Nolimbarbe et Richard Credo, fils du lord-maire de Londres. Ils rançonnaient la contrée depuis dix ans, quand Louis II de Bourbon, devenu un prince auvergnat par son mariage avec la fille de la comtesse du Forez, entreprit de les réduire. La Chronique du bon duc Loys, composée par son secrétaire Jehan d'Oronville, dit Cabaret, nous a laissé le récit du siège. Quelle belle histoire à évoquer devant un enfant français de 1919, qu'il faut, dès aujourd'hui, dresser à l'idée qu'il devra faire la guerre, si les Allemands recommencent ! Arrivé devant la roche, Louis II dit aux seigneurs qui l'entourent : « Messeigneurs, j'ai délivré trois places, et voici celle qui déserte tout le pays.

Car il y a là quatre capitaines et trois cents hommes d'armes, et la place est non prenable, si ce n'est par la grâce de Dieu. » Et les seigneurs de répondre : « Monseigneur, vous nous requérez ce que nous dussions vous demander à niains jointes. Car cette place détruit toute Auvergne, et courent tous les jours devant cette ville. » Et le chroniqueur ajoute : « Lors ordonna le duc de Bourbon que les Auvergnats allassent d'un côté, et lui et ses gens de l'autre, attaquer la Roche Sanadoire. Ainsi fut dit et fait... » On donne l'assaut. Les Auvergnats d'un côté, les Bourbonnais de l'autre, forcent les deux tours. Le duc Louis entra par la brèche. Chennel, fait prisonnier, fut écartelé à Paris en place de Grève.

— « Et notre château? » demanda Roger, après avoir avidement écouté ce récit et celui d'un combat singulier devant la Roche entre un Anglais gascon, Perrot de Lignaige, et un des chevaliers de Bourbon, le sire de Glarains. « Est-ce qu'il existait dans ce temps-là? » Et, calculant la date : « Il y a cinq cent trente-deux ans. »

— « Pas comme il est, » dit le père. « De celui d'alors il ne reste que la grosse tour. C'est là que le duc de Bourbon a couché avant d'attaquer. »

— « Et à qui était notre château? »

— « Mais à nous, aux Malhyver. »

— « Alors ils sont allés se battre contre la Roche, eux aussi? »

— « Le chroniqueur ne le dit pas, mais il n'y u

pas de doute. Le duc n'aurait pas logé chez eux, s'ils n'avaient pas été des braves. Tous les Malhyver l'ont été, toujours, comme j'espère bien que tu le seras. »

— « Oh I mais aucun n'a fait une guerre aussi terrible que vous, » reprit Roger. « Il n'y avait pas de mitrailleuses alors, pas d'avions, pas de gaz. »

— « On fait la guerre qu'il faut, » dit le père avec une mélancolie dans son regard. Quel avenir le prochain conflit, avec ses engins encore insoupçonnés, réservait-il à cette tête insoucieuse, qui était sans doute celle d'un futur soldât? L'échappé de la Marne, de l'Yser, de Verdun, de Champagne la flatta de la main, cette tête d'enfant, en songeant : « Je viens d'y mettre quelque chose. »

Ils en étaient là de leur conversation, quand ils rencontrèrent, sur la route, un vieil homme à bicyclette, dans lequel Roger reconnut le premier le messager du télégraphe qui desservait le château, éloigné de sept kilomètres du bourg où se trouvait le bureau de poste :

— « C'est le père Cétrud, » dit le petit garçon. « Il nous a vus. Il ralentit. Il a tiré une dépêche de sa sacoche. Si c'était de maman ! ...»

— « Pourvu qu'Odette ne soit pas malade 1 » pensa Géraud en caressant de nouveau les cheveux de son fils. Il avait senti frémir, dans le cri de l'enfant, un passionné désir, celui de revoir sa mère. Il ouvrit le télégramme d'une main un peu tremblante, puis d'une voix qu'altérait presque la surprise :

— « Tu vas être content. Ta maman arrive demain matin. »

— « Vous irez la chercher à Clermont, papa? » demanda Roger, dont le joli et transparent visage devenait rose de plaisir.

— « Certainement. »

— • « Et vous m'emmènerez? »

— « Et je t'emmènerai. »

Le baiser que l'enfant mit sur la main de son père, dans un mouvement de reconnaissance, avait une grâce si spontanée que le rustaud qui apportait la dépêche, et qui, descendu de sa bécane, entendait ces propos, ne put s'empêcher de dire :

— « Ce qu'il est mignon, votre petit, monsieur le comte, et ce qu'il aime sa maman ! »

— « C'est vrai qu'il l'aime, » songeait Malhyver en remontant du côté du château d'un pas plus hâtif, mais que l'enfant, entraîné par le père, suivait sans peine. « Elle arrive, » songeait-il encore. « Il faut qu'elle l'aime beaucoup, pour se décider à venir ainsi. J'ai bien fait de lui écrire que je reculais notre retour. Ce que je prévoyais s'accomplit donc. »

Cette pensée était grosse de tant d'autres, cette subite arrivée de sa femme l'emplissait d'impressions si diverses qu'une fois rentré, et après avoir lui-même surveillé par le détail l'installation des chambres destinées à la visiteuse inespérée, il sentit le besoin d'y voir clair en lui-même. Dans les périodes de crise, comme il en avait traversé de tout

lit) UN DRAME DAlNS LE MONDE

temps, c'était son habitude de fixer par écrit les allées et venues de sa réflexion. Il ne tenait pas un journal continu de ses faits et gestes, coutume qui suppose un égotisme très voisin de l'égoïsme. S'observer avec cette minutie quotidienne, c'est s'instituer centre du monde. Il est trop naturel, au contraire, que l'âme la plus pénétrée d'altruisme procède à cet examen de conscience, quand elle est troublée. Il est une des formes de ce que les maîtres de la vie intérieure appellent l'Oraison. L'étymologie seule du mot indique la règle que doit observer cet examen pour être bienfaisant. Il faut qu'il tienne de la prière, qu'il soit un effort pour mettre de la lumière et de la paix en nous, autant dire pour nous harmoniser, nous, notre esprit, notre cœur, nos actions, avec l'ordre, intelligent et bienfaisant, du monde. C'est le Fiat voluntas tua du Pater passant de la parole à l'action. C'est cette lumière que Géraud ne voyait pas, et qu'il cherchait. Comment comprendre ce changement de volonté chez Odette, que rien dans ses lettres n'avait fait prévoir? C'est cet apaisement qu'il désirait obtenir de sa sensibilité, afin que la présence de sa femme le trouvât capable d'une maîtrise de soi. Il se rappelait son impatience, à peine domptée, lors de leur dernier entretien, et il voulait que le heurt ne reconaimençât point. Il avait, à huit heures et demie, envoyé Roger se coucher après un dîner où l'enfant avait à peine mangé. C'était toujours le cas, dès qu'une émotion trop forte ébranlait son frêle organisme.

— « Tâche de dormir, » lui avait-il dit, « tu sais que le train arrive à sept heures. Nous devrons nous lever à cinq. »

Mais comment dormir lui-même? Resté seul dans sa chambre, à la rumeur du vent qui tournait maintenant autour de la vieille demeure, il avait pris, dans son secrétaire fermé à clef, un cahier dont beaucoup de pages étaient déjà noircies, quoique le millésime, frappé sur le maroquin de la couverture, fût 1919. C'était le signe que depuis ces trois mois, et tandis que s'élaborait en lui son projet de retour à la terre, il avait traversé bien des minutes de réflexion anxieuse, subi bien des tempêtes intérieures. Qu'étaient-elles auprès de la tragédie qui venait à lui avec le train en marche vers Clermont? Dans un des wagons de ce convoi, développé à travers les plaines endormies et sous les étoiles, une femme veillait dont il évoquait le fantôme. Il ne savait rien encore du secret de crime, d'amour et de honte qu'elle essayait de fuir, en s'en allant de Paris ainsi. Une de ces doubles vues incomplètes, comme en suscite une intense méditation autour d'une âme à laquelle on veut passionnément être bienfaisant, l'avertissait que ce départ précipité cachait un mystère. Mais lequel? Malhyver ne commençait d'écrire sur ce cahier que pour se poser cette question. Dans bien peu de jours il devait le refermer avec épouvante, pour que jamais personne n'y pût lire l'affreuse vérité de la réponse.

15 avril. — Odette arrive demain. Je ne sais rien des motifs qui l'ont décidée, rien de ses intentions quant à l'avenir. Les affaires de succession ne sont pas réglées. Si elle eût voulu rester à Paris, même après la lettre où je lui parlais de prolonger notre séjour ici, à moi et à Roger, les prétextes ne lui manquaient pas, ni les raisons, d'autant qu'il ne s'agissait jamais que de six à huit semaines. Pourquoi cette venue subite, sans explication préalable, comme dans un coup de tête? Déterminé par quoi? Et elle arrive dans la semaine sainte ! Au cours de cette conversation où j'ai été totalement vrai avec elle, pour la première fois — quel ménage I — lors de la mort de sa tante, je lui ai pourtant dit ma grande raison pour m'installer à Malhyver : une influence à prendre sur les gens du pays, un exemple à donner. Elle est trop intelligente pour ne pas l'avoir compris, et d'ailleurs elle y a fait une allusion dans sa réponse : le problème religieux va se poser pour nous. Habiter ici, c'est sortir de l'anonymat, sous ce rapport comme sous tous les autres. Depuis ces trois dimanches, je ne me serais pas pardonné de manquer à la grand'messe. A Malhyver, comme dans la tranchée, je suis le comte, celui que les gens regardent, l'exemple. Qu'ils ne me voient pas à l'église, et ils penseront : « le Bon Dieu, c'est pour nous autres, pas pour les riches. » Et que leur représente-t-il, ce Bon Dieu comme ils disent si simplement? — Bien profondément aussi ! Toute la question n'est-elle pas là.

Existe-t-il au-dessus de nous un esprit qui nous connaisse et qui nous aime, un Dieu qui soit bon? — Oui, que leur représente-t-il? Le devoir, l'espérance, la consolation, l'acceptation du sort, le Décalogue, ce résumé de toutes les lois de la santé sociale. Leur enlever ça, les en faire douter, n'est-ce pas un crime, quand on n'a rien à mettre à la place que le triste : ignoramus et ignorabimus, de nos philosophies? Dimanche, 20 avril, Roger fera ses Pâques. M. Darré aussi, puisqu'il pratique. Moi, non. Je ne peux pas encore. J'ai fait bien du chemin depuis 1914, où je discutais avec mon cher ami Léon de Montesquiou qui devait tomber héroïquement à Souain, un an plus tard, le 25 septembre 1915. Je garde là, dans ce cahier, son image mortuaire avec ces lignes qu'il écrivait le 23, deux jours avant de mourir : « Dans une circonstance ovi j'avais besoin de toutes mes forces morales, j'ai recouru à la confession et j'ai été jusqu'à la communion. » Ces deux grands gestes, moi aussi, j'ai été tenté de les faire. Des objections, acceptées autrefois et dont je vois aujourd'hui la faiblesse, m'ont cependant retenu. Elles me retiennent encore. Je ne suis pas assez sûr de croire. Je ne ferai donc pas mes Pâques, cette année. Odette non plus. Elle est plus éloignée encore du retour. Et à cause de qui a-t-elle perdu la foi? A cause de moi. Là non plus, je n'ai rien su mettre à la place. J'aurais haussé les épaules à cette époque, si l'on m'avait annoncé que de l'avoir associée à ce que j'appelais alors mon éi>asion

me donnerait du remords un jour. Évasion, hors de quoi? hors la foi de mes pères, quand je n'ai plus qu'une idée à présent : les continuer.

Les continuer? Et les gens du village sauront, ils verront que ni M. le comte, ni Mme la comtesse ne remplissent le grand devoir catholique, celui auquel l'Église attache tant d'importance qu'elle l'a inscrit dans ses commandements. Odette serait seulement venue dans cinq jours, les gens n'aaraient pas fait cette remarque. J'aurais trouvé pour moi un alibi, une absence d'une journée à Clermont, par exemple. S'y prêtera-t-elle, pour ce qui la concerne? A coup sûr, elle n'a pas pensé à cette difficulté. Je tiens là une preuve de plus qu'elle ne m'a pas compris, dans cette conversation qui me laisse un si amer souvenir. Mais avais-je besoin de cet indice pour le savoir : elle ne vient pas pour moi. Depuis ces trois semaines, je me suis tant appliqué à l'initier au commencement de mon effort, dans une espérance toujours déçue. Ah ! ses lettres, à elle !... Roger, l'autre jour, si content d'avoir trouvé un écho, en cherchait un autre. Il avait crié contre une roche. Il en aperçoit une seconde, de même forme. Il crie de nouveau. « Celle-là ne répond pas... » me dit-il, avec un désappointement qui ne m'a pas fait sourire. J'ai trop pensé à Odette tout d'un coup devant ce symbole, et au mutisme de son cœur dans notre correspondance.

Et cependant elle vient. Le fait est là. Est-ce un mouvement maternel vers son fils? Si j'aimais

FRAGMEiNTS D'UN JOURNAL INTIME 161

d'amour ma pauvre Odette, j'aurais honte de devoir à Roger sa venae. Mais l'amour et ses fiertés sont loin de moi. Je suis comme un arbre vieilli, qui pourra encore pousser des feuilles et grossir son tronc, mais qui ne portera plus jamais de fleurs. Vivre m'est devenu austère. La grâce, auprès de moi, de ma femme ne peut plus m'émouvoir. Et pourtant, combien je suis heureux qu'elle vienne ! Combien je voudrais que cette expérience la persuadât de rester ! Sera-ce possible? Certes, je me sens bien solitaire dans ma pensée et dans ma conscience, bien séparé d'elle, après ce qu'elle m'a dit de son goût pour Paris et pour cette vie que je lui ai laissé mener, que je lui ai fait mener. Car enfin, je suis son mari, et, même dans cet absolu désaccord, je porte au plus profond de mon être le sentiment d'une imbrisable solidarité entre nous et de ma responsabilité envers elle. Que je le prévoyais peu, ce sentiment, quand je l'ai épousée ! Le charme de sa beauté m'avait décidé, la perspective d'un intérieur agréable, un arrangement de fortune, puis, de part et d'autre, après les premières années, des égards à défaut de passion, de la tenue sociale, une défense du rang pour bien établir les filles et les fils, enfin les rapports loyaux de deux associés de la vie, — voilà ce qu'était pour moi le mariage. Comme j'éprouve aujourd'hui qu'il est autre chose : un devoir à deux, celui du foyer ! — Mot si simple qu'elle a si peu compris quand je le lui ai prononcé, et pourtant il résume tout, puisque

le foyer c'est la famille. Et qu'est-ce qu'un pays? Un groupe de familles. Comment une Française de 1919 ne sent-elle pas que défendre son foyer, c'est défendre la France?

Hélas ! Avons-nous un foyer? En a-t-on un avec un seul enfant? Si les deux, qui sont morts à peine nés, vivaient encore, ces deux frères de Roger qui auraient l'un huit ans, l'autre neuf, en serions-nous, leur mère et moi, où nous en sommes^? Serait-elle devenue la mondaine exaspérée qui a répugné à toute nouvelle grossesse? La maternité lui est apparue comme un supplice affreux, sans compensation, si bien que toute intimité a été supprimée entre nous. La reprendre maintenant, cette intimité, c'est un droit que la délicatesse m'interdit, et pourtant c'est peut-être un devoir. Si je veux vraiment vivre à Malhyver, y garder Odette et qu'elle aime cet endroit, c'est cela qu'il faudrait, d'autres enfants. Mais d'abord il faudrait qu'elle m'aimât. Pour être aimé, il faut aimer, et j'étais obligé de m'avouer, il n'y a pas cinq minutes, que je ne l'aime pas d'amour. Que tout est obscur, compliqué, difficile quand on ne s'est pas mis, dès le début, dans la voie droite ! Mais on y rentre. Pour le moment, une question prime les autres : poussée par quel sentiment Odette vient-elle? Je le saurai, même si elle ne me le dit pas. Ici, dans cette solitude, et quand elle n'y passerait que quelques jours, j'aurai le loisir de l'observer autrement qu'à Paris. Pour moi, la conduite à tenir est bien simple : l'entourer

d'affection, qu'elle se rende bien compte qu'elle est libre, et que, nulle part, elle ne trouvera un dévouement plus complet, plus profond, plus désintéressé. La présence de l'enfant fera le reste. Il y a cinq minutes aussi, j'écrivais : « Toute la question est là : existe-t-il hors de nous un Esprit qui nous connaisse et qui nous aime? » Ah 1 Je voudrais tant être sûr, réellement sûr, comme de l'existence de ce papier, de cette plume, de cette main, que cet Esprit existe, et que la parole : « Paix aux hommes de bonne volonté » émane de lui ! Alors je serais sûr également de l'obtenir, cette paix, car je puis dire, du plus intime de mon être, et je ne l'ai jamais plus senti qu'à cette minute : je suis un homme de bonne volonté.

16 af^ril. — A cinq heures et demie, ce matin, nous partions, Roger et moi, pour aller chercher Odette, dans l'automobile que j'avais fait venir de Clermont. Était-ce le froid ou l'émotion? Roger était pâle, les yeux cernés. En vain, le long de la route, devant les étonnants cratères rouges de Mercœur, de Lassolas et de la Vache, ai-je essayé de renouveler en lui l'exaltation de l'autre jour. Quand je lui montrais, sur une carte de la lune que j'avais emportée exprès, l'identité entre les volcans, de la planète morte et ceux-ci, sa pensée était fixée uniquement sur l'attente de sa mère. Dès qu'il l'a vue descendre du wagon, il s'est jeté sur elle avec un

cri refoulé. L'élan passionné de cet enfant m'a fait sentir le dénuement de nos cœurs arides. Odette l'embrassa, passionnément elle aussi, d'abord, puis elle s'en détacha, et tout de suite, en le repoussant presque. On eût dit qu'elle se refusait à l'attendrissement. Quelle étrange disposition d'esprit ! Pourquoi est-elle venue?

A moi, elle avait simplement tendu la main. Je suis resté effrayé de sa mauvaise mine.

— « Madame n'a pas été souffrante à Paris? » demandai-je à Élise, pendant que nous attendions les bagages. J'avais laissé Roger conduire sa mère à l'auto.

— « Madame la comtesse ne mange rien, » m'a dit cette fille. '( Elle n'a pas dormi une nuit sans chloral, depuis que Mlle de Sailhans est morte. »

Ce n'est pourtant pas cette mort qui a pu la bouleverser à ce point. Ce ne. sont pas non plus nos deux conversations, ni mes lettres. Qu'est-ce alors? Un trouble de santé? Dans le trajet de Clermont à Malhyver, malgré son manteau de fourrure et l'épaisse couverture sur ses genoux, elle claquait des dents, au fond de cette voiture que l'on avait fermée pour elle. A un moment, son malaise fut si visible, que je l'interrogeai :

— « Vous souffrez? Voulez-vous qu'au prochain village, je télégraphie à Clermont? Il y a un docteur dont on dit grand bien. »

— « Est-ce que les médecins savent quelque chose? » répondit-elle, en haussant les épaules.

Puis, avec amertume : « Vous m'avez laissée seule à Paris pour des besognes assez lugubres, et sans mon petit. » Elle embrassa Roger de nouveau, mais sans élan. J'eus l'impression, certainement injuste, qu'elle jouait une comédie, comme si elle eût voulu me faire croire qu'elle était venue à cause de l'enfant. A coup sûr, elle n'est pas venue à cause de moi. Je le savais bien, mais j'en ai eu l'évidence, quand, arrivée à Malhyver, elle me dit :

— « Quelle chambre m'avez-vous réservée, Géraud? » Et, avec le demi-rire nerveux que je lui connais dans ses mauvaises minutes : « Je suis votre prisonnière. Vous devriez me mettre aux oubliettes. »

Pourtant la vue de sa chambre, remplie de fleurs, où son lit était préparé, où flambait un feu clair, parut lui être agréable, pas de cet agrément moral que donne le home. C'était le gîte que souhaite un corps fatigué :

— « Je vais essayer de reposer, » dit-elle. Voilà des jours que je suis malade d'insomnie. »

Je pris cette occasion d'insinuer :

— « Vous ne prenez pas de drogues pour dormir, j'espère? C'est si malsain. »

Elle me lança un regard aigu qui se retourna vers Élise. Elle ne me répondait pas. Je n'insistai point. Que j'eusse paru en savoir davantage sur son chloralisme, elle devinait qui m'a renseigné. Et je ne veux pas l'indisposer contre Élise. Cette fille semble dévouée. Elle a ses habitudes. Si Odette

savait son indiscrétion, elle serait capable, nerveuse comme je la sens, de la renvoyer du coup. Qui auraisje alors ici pour lui rendre son séjour possible, avec toutes les exigences que révèle son seul bagage : petits coussins de dos, de tête, de cbaise longue, vaporisateurs, couvre-lit en dentelle, couvre-pied en fourrure, menus abat-jour, bibelots familiers, que sais-je? Le contraste entre les traces du raffinement de sa vie parisienne et la demi-dénudation de cette grande pièce, avec ses vieux meubles auvergnats de sombre noyer, m'aurait imposé le silence, quand je n'aurais pas pris le parti d'éviter, entre elle et moi, toute discussion inutile. Je la quittai donc sur un mot affectueux, pour ne la revoir que tard dans l'après-midi, lorsque j'eus appris qu'elle avait fait appeler Roger. Je passai deux heures au pied de son lit, avant le dîner. Le petit feuilletait, dans un coin, des livres illustrés qu'elle lui avait apportés de Paris, signe qu'elle a tout de même pensé à lui. Mais comment? Lorsque je lui ai parlé de mes promenades avec l'enfant, de l'éveil de son intelligence aux choses de la nature et de l'histoire, à peine m'a-t-elle répondu. A peine encore à mes confidences sur Taccueil que j'ai reçu à Malhyver, sur ce que j'entrevois des besoins matériels et moraux du pays, sur mes plans d'un meilleur aménagement du château, sur les projets de culture déjà mis à l'étude. J'ai cru l'amuser en lui portraiturant un peu en charge quelques-uns des personnages qu'elle devra recevoir ici : le curé

d'abord, l'abbé Taravant, grand et gros montagnard, aux pommettes hautes dans une face charnue, vieil original qui passe sa vie à soigner ses abeilles et à peinturlurer en bleu les voûtes de sa charmante église romane, du plus pur roman auvergnat ; — le maire ensuite, Ambroise Beuf, ancien domestique à mine chafouine et obséquieuse, retiré à Malhyver après un héritage, et qui joue au bourgeois en prêtant aux paysans à la petite semaine... Elle m'écoutait, le coude sur l'oreiller. Son visage se dérobait dans l'ombre des rideaux, mais j'observais que sous les couvertures ses pieds s'agitaient fiévreusement. Nous avons ensuite dîné ensemble, sans elle, Roger, M. Darré et moi, dans la salle à manger. L'enfant était ouvert et rieur, M. Darré, maussade et taciturne, tous deux pour le même motif : Odette a dit qu'elle venait peut-être pour un temps assez long, qu'elle ne savait pas. Autre énigme. Pourquoi cette acceptation de l'idée d'un long séjour, si contraire à sa révolte d'il y a trois semaines? Et pourquoi cette persistante insomnie? Quand je suivais les leçons du professeur Gilbert Ballet, à Sainte- Anne, — car j'ai eu cette curiosité aussi, — je me rappelle que ce maître en psychiatrie distinguait l'insomnie des maniaques et des auto-intoxiqués d'une part, d'autre part, celle des préoccupés, des obsédés. Auquel des deux domaines ressortit cette insomnie d'Odette? Toujours l'énigme. Ses préoccupations? Comment les devinerais-je? Ses idées? J'en ignore tout. Nous ne sommes pas un

ménage. Ma femme et moi, nous ne nous connaissons pas. A qui la faute? A moi, puisque j'étais le mari. Quand, après l'enterrement de sa tante, je lui ai parlé du Code et de mes droits, elle aurait pu me rappeler que cet article 214, dont j'invoquais l'autorité, commence par ces mots : « Le mari doit protection à sa femme. » Protège-t-on quelqu'un que l'on ne s'est pas donné la peine de connaître? Dans cette reconstruction de mon être moral et social, que j'ai entreprise, cette connaissance de celle qui est la mère de mon fils passe au premier rang. Je me le répétais encore hier : ici, dans ce tête-à-tête, je dois l'étudier, la comprendre, l'apprivoiser et d'abord ne pas lui faire injure, ne pas supposer à son désarroi intérieur d'autres causes que d'honorables. Il ne peut pas y en ai^oir d'autres. Des troubles de santé suffisent à tout expliquer, auxquels est venu s'ajouter l'ébranlement produit par la mort subite de sa tante, sa dernière proche parente. Et puis il y a eu ma résolution de notre retraite à Malhyver, si brutalement annoncée. Je m'en rends compte à sa phrase ironique sur les oubliettes. Il y a eu la séparation d'avec son fils. Elle a pu voir là encore une brutalité. Elle non plus ne me connaît pas. Dans ce séjour, il faut qu'elle me voie du moins tel que je suis. Et alors...

25 ai>ril. — H y a huit jours qu'elle est ici, et l'espérance, dont je trouve la trace dans les der-

nières lignes écrites sur ce journal, ne s'est pas réalisée. Pas plus aujourd'hui qu'à sa descente du train, je ne sais pourquoi elle a changé soudain de résolution et quitté Paris. Car c'est cela qu'elle a voulu : quitter Paris et non pas nous rejoindre, son fils et moi. Son attitude à notre égard le démontre trop. Souvent on dirait qu'elle ne nous voit même pas, à table par exemple, quand elle consent à descendre dans la salle à manger. Deux fois sur trois, elle se fait servir dans sa chambre. Elle reste couchée sous prétexte de maux de tête, dont j'en arrive à me demander s'ils sont réels. Pourtant sa pâleur, son amaigrissement... Et elle refuse de voir aucun médecin. Je n'ose pas insister, tant je la sens irritable. Elle en a donné une preuve en parlant à M. Darré avec une telle dureté que ce malheureux part demain matin. Et le motif? Une réclamation de ce maniaque qui ne peut écrire et lire le soir qu'avec une lampe à huile et nous n'en avons ici qu'au pétrole ! Après s'en être contenté pendant ces quelques semaines, il prétend s'être aperçu qu'il commence à souffrir des yeux. Il a eu la fâcheuse idée de s'adresser à Odette et non à moi pour qu'on lui procure un autre éclairage. Cet après-midi, je le vois entrer dans mon cabinet de travail, cérémonieux à son habitude, mais son visage poupin de quinquagénaire puéril trahissait une agitation singulière. Il avait mis des gants et tenait son chapeau à la main pour bien témoigner que sa présence était celle, non plus d'un précepteur mais d'un

]-i) UN DRAME DANS LE MONDE

visiteur, et après m'avoirraconté les proposé changés entre Mme de Malhyver et lui, à l'occasion de cette sotte affaire de lampe :

— « Monsieur le comte, » finit-il par dire, « je vous apporte ma démission. Je vous demanderai même de me faire reconduire à Clermont pour le train de ce soir. Ma malle est faite. Mme la comtesse m'a traité d'une telle manière que ma dignité m'oblige, vous en conviendrez, à ce départ immédiat, malgré mon regret de quitter ainsi mon élève. »

Grotesque épisode et que je ne mentionnerais même pas si cette brusquerie d'Odette à l'égard de ce pauvre diable n'était un indice de plus. Le contraste est trop fort entre les phrases vraiment trop dures qu'il m'a répétées et ce qu'elle me disait de lui dans nôtre dernière conversation, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Il n'a pas changé. C'est toujours le petit bourgeois, frotté d'instruction, pour qui le préceptorat est un moyen de s'installer dans le confort d'une famille riche, avoir ses aises, bien manger, bien boire, dormir dans un bon lit. Ces goûts d'un matérialisme innocent, mais si vulgaire, ne qualifient pas un éducateur pour donner à un enfant le sens du sérieux de la vie dont un petit Français d'aujourd'hui a besoin. J'étais donc décidé à me séparer de lui, mais pas maintenant, et pas ainsi. J'appréhendais les objections d'Odette. Je l'avais trouvée si férue des façons surveillées et de la tenue du personnage ; et, voici que, pour un rien, elle le' traite avec cette hauteur, presque cette inhuma-

nité qui ne lui ressemble pas, du moins qui ne ressemble pas à l'idée que je me faisais d'elle. Soyons courageux. Osons regarder la vérité en face. Il y a une cause, cachée et profonde, à ce déséquilibre moral. Quelle cause? Odette était certes bien nerveuse, depuis que je lui avais appris notre ruine et ma volonté de ne plus vivre à Paris. Cette nervosité devrait avoir disparu, puisqu'elle est riche de nouveau et libre d'y vivre, dans ce Paris, dont elle prétendait ne pouvoir se passer ; et dans la conversation que je viens d'avoir avec Darré, celui-ci m'a déclaré :

— « D'ailleurs, je serais toujours parti, dès l'instant que Mme la comtesse a l'intention de passer ici tout le printemps et tout l'été. Je ne me suis pas engagé pour un préceptorat à la campagne. »

Cette phrase d'Odette, Darré ne l'a pas inventée. Elle l'a prononcée. Si je la lui répétais? Si j'en prenais texte pour l'interroger : « Que s'est-il passé pour que vous ayez pris Paris en horreur? Que fuyez-vous? Qui fuyez-vous? » Combien de fois, depuis ces neuf jours, ai-je eu cette question au bord des lèvres, en la voyant ne pas même ouvrir les lettres qu'elle reçoit, jeter ses journaux sans en briser la bande, elle qui, jadis, regardait d'abord les comptes rendus des dîners et des réceptions, ceux des théâtres? Ses amies? C'est comme si elles n'existaient plus. C'est un détachement complet de tout ce qui faisait ses habitudes, ses goûts, sa vie. On me raconterait cela d'une autre femme, que con-

n-2 UN DRAME DANS LE iMONDE

clurais-je? Et d'un mari qui, devant ce mystère, ne se déciderait pas à une enquête, que penserais-je?

27 ai>ril. — J'ai continué de me taire. Mais ce silence touche à son terme. Une certaine idée, dont mon honneur exige que je la regarde en face, m'obsède d'un tourment que je ne supporterai pas plus longtemps. Il a encore grandi à la suite d'une nouvelle scène après tant d'indices. Une scène? Puis-je employer ce mot? Il ne s'agit que d'une visite que nous avons faite, Odette et moi, dans le village et des impressions que je l'ai vue ressentir devant un de ces drames brutaux auxquels nous ne sommes mêlés d'habitude, nous autres, que par la lecture de la Gazette des tribunaux.

Voici les faits : un paysan d'ici, Arthème Coubret, a tué, en 1917, un certain Etienne Beuf, le fils du maire, dans des circonstances qui prouvent combien le principe de la magistrature paternelle — ce dogme viril de l'ancienne France — demeure vivant au fond de nos campagnes. Coubret avait une fille. Miette, mariée à un garçon que j'ai connu, enfant, du nom de Pierre Lecourt. Les deux jeunes gens, Lecourt et Beuf, étaient au front. Beuf est blessé. On l'envoie passer à Malhyver son congé de convalescence. Il avait courtisé Miette autrefois. Il devient son amant. Coubret l'apprend. Sa fille logeait chez lui, pendant l'absence de son

homme. Elle recevait Etienne dans sa chambre. Comme il en sortait, un matin, Coubret lui tire un coup de fusil à bout portant. Laissant là le cadavre devant sa porte, il va se dénoncer en disant : « J'ai fait justice. » Quelques jours après, Pierre Lecourt était lui-même tué sous Verdun. Les jurés de Riom, naturellement, ont acquitté Coubret. Il est revenu au pays, par nécessité, n'ayant d'autres ressources que les quelques parcelles de terre qui sont à lui et qu'il cultive de ses bras ; — par orgueil aussi. Dans son procès, il n'a fait que répéter pour sa défense : « J'étais le père. J'avais le droit. » Sa femme l'a supplié de garder leur fille, dont les Lecourt ne voulaient plus. Il l'a gardée. C'est encore un de ses dires : « Je l'ai punie. Elle peut rester. » La malheureuse aimait-elle vraiment Etienne? Est-ce le remords? Est-ce la honte du scandale, ou simplement le déséquilibre produit par une secousse trop forte? Depuis ce temps, elle boit.

On la rencontre, le long des routes, tricotant un bas, menant ses moutons et assommée d'alcool. Souvent elle se tient à peine debout. L'inconduite de sa fille et cette ivrognerie accablent la mère Coubret que le procès de son mari a vieillie de dix ans. Elle vit solitaire et farouche, ne saluant personne, entre son potager qu'elle travaille elle-même et sa cuisine. Coubret, en dépit de son orgueil, se reproche-t-il secrètement son acte féroce? Il est sombre et il évite les rencontres. Comme sa famille est à Malhyver depuis toujours, je suis allé

lui faire visite le premier. Son unique allusion à sa tragique histoire fut de me dire : « Monsieur le comte, j'ai un mauvais destin. » Cette visite, il me l'a rendue avant-hier, pour me raconter, avec un visage et des yeux encore plus noirs qu'à l'ordinaire, son malheur actuel. Avant la guerre, il était endetté déjà. Son emprisonnement, les frais de son procès, une médiocre récolte, une maladie de ses bêtes ont achevé de le ruiner, d'autant plus qu'une savante machination s'est ourdie autour de lui, dont il connaît l'auteur. Bref, il allait être vendu.

— « C'est M. Beuf qui se venge, » a-t-il conclu stoïquement. « Il a droit aussi. C'est le père. Il a toutes mes créances en main. Il me chasse. Seulement, lui, c'est la haine. Moi, c'était la justice. »

Il n'ajouta pas une parole, mais il me regardait avec des prunelles où je lisais distinctement l'appel, à son insu peut-être, du féodal au seigneur. Comme j'ai eu raison de venir en Auvergne, sur le domaine héréditaire ! Ce n'est pas à Paris, rue du Faubourg- Saint-Honoré, entre deux dîners en ville, que j'aurais pu recevoir cet appel, l'écouter et sauver cet homme. Quand je lui ai demandé le chiffre de sa dette et que je lui ai dit : « Je vous avance l'argent, Coubret, » son regard encore m'a fait éprouver une sensation pareille à celle des soirs de bataille, cette dilatation de la conscience dans l'exemple donné, dans la joie d'avoir servi. Servi quoi? La France, en tenant pour la première fois ce rôle d'autorité sociale que j'ai l'ambition de remplir

ici. Il est singulier qu'un hasard, où je me complais à voir un symbole, me dresse aussitôt, moi qui représente, dans mon château, cette autorité sociale sous une forme traditionnelle, en face de ce Beuf qui, dans sa mairie, représente l'autorité sociale élective. Tout le malheur français n'est-il pas dans cette substitution, partout, du viager au séculaire?

Dans cette histoire, moi, j'avais donc vu le justicier de famille, égaré par la sauvagerie d'une nature primitive, mais d'une réelle grandeur dans sa sauvagerie. Ce que Coubret n'a pas supporté, c'est que sa fille trahît son mari en train de se battre, pour elle, pour lui, pour nous tous. Odette, quand je lui ai raconté cette exécution et le reste, ne m'a posé de questions que sur la jeune femme, cette Miette Lecourt, dont personne ne sait si elle pleure sa faute ou son amant.

— « Est-elle jolie?... » m'a-t-elle demandé successivement. « Vous a-t-on dit si elle aimait cet Etienne Beuf avant son mariage...? Est-ce à cause de lui qu'elle boit?... Comprenez-vous qu'elle supporte de vivre avec son père, après qu'il le lui a tué?... »

Chacune de ces phrases révélait une curiosité tout entière occupée du côté passionnel de cette aventure. A quel degré, j'allais en avoir une preuve. Elle qui n'est pas sortie une seule fois du château depuis son arrivée, elle apparut tout d'un coup, vers quatre heures, comme je partais en promenade

avec Roger. A mon grand étonnement, elle me proposa de nous accompagner quelques pas.

— « Où logent ces Coubret? » interrogea-t-elle, dès que nous eûmes passé la grille. « Est-ce loin? Je voudrais beaucoup les voir. » Les voir? Ni pour le vieil homme ni pour la vieille femme elle n'eut un coup d'œil, lorsque nous fûmes arrivés à la maison du drame, mais seulement pour Miette qui, cet après-midi, faisait de la dentelle devant la porte, au lieu d'être au pacage.

— « Elle est fatiguée, » nous dit la mère Coubret, « alors c'est la fille du voisin qui garde les bêtes. »

— « Vous ne vous sentez pas bien? » demanda Odette à la pauvre créature.

Elle s'était assise sur le banc de pierre à côté de Miette, et moi, tout en causant avec le père et la mère, j'entendais la réponse.

— « La tête me fait mal, » disait cette fille, « et puis je suis si faible... J'ai soif et j'ai soif, et maman m'empêche de boire de ce qui me réchauffe. »

Quelle angoisse hébétée dans ses yeux fixes d'alcoolique ! Elle est encore jolie, mais si déjetée, si fanée, si sordide, comme une femme à qui rien n'est plus.

— « Ce qui vous réchauffe? » insistait Odette. « C'est de l'eau-de-vie que vous parlez? »

— « Oui, » répondit Miette.

— « Mais c'est ça qui vous rend malade, vous le savez bien. »

— « Ce qui me rend malade, » dit l'ivrognesse,

FRAGMENTS D'UN JOURNAL INTIME m

« c'est de penser. Quand on est bue, on ne pense pas. » Je n'en entendis pas davantage. La mère Coubret arrivait, apportant de ses deux mains gercées et terreuses un bol rempli de lait bourru, comme ils disent, et, le tendant à Roger :

— « Vous permettez, monsieur le comte? Je viens de le traire. Il est encore chaud. C'est ça qui lui fera du bien, à votre petit... Mais il serait mieux pour le boire devant une table. Je lui couperais un chanteau de pain noir. C'est ça qui est bon dans le lait. » Et elle nous poussait dans la chambre. « Et vous, madame la comtesse? »

Odette refusa d'un geste. Nous passâmes environ dix minutes, Roger et moi, dans cette pièce enfumée, où les fromages et les jambons appendus aux poutres du plafond amusaient l'enfant, occupé à humer son lait. La vieille Coubret bavardait. Coubret fumait sa pipe, appuyé au mur, juste au-dessous du fusil qui a dû servir à sa sanglante besogne. Moi, je regardais, par derrière la vitre brouillée de la fenêtre, la silhouette d'Odette, de plus en plus attentive aux propos qu'elle échangeait avec la tragique dentellière.

Sur sa prière, et comme elle se sentait trop faible, disait-elle, pour continuer la promenade, à peine sortis de chez les Coubret, nous la reconduisîmes vers le château. La devinant tout émue, je lui demandai :

— « Cette pauvre femme vous a raconté son histoire? »

— « Oui, » répondit-elle avec un visage de nouveau si serré, si fermé.

— « Elle est bien à plaindre, » repris-je.

— « En effet, » dit-elle.

— « Je suis heureux qu'elle ait causé avec vous, » insistai-je ; « si vous la conseilliez, si vous arriviez à la guérir de son vice, ce serait une bonne œuvre. »

— « Croyez-vous? » me demanda-t-elle, d'un accent si étrange que je la regardai. Elle avait un pli si amer au coin de la bouche, des yeux si fixes ! Elle ajouta : « Si c'est sa seule façon d'oublier? »

— « Qu'a-t-elle donc elle-même sur le cœur qu'elle ne voudrait plus y avoir ? » pensai-je, tant sa voix rendait maintenant le son d'une douleur personnelle ! Nous nous taisions, et ce silence dura jusqu'au moment où, parvenus à la grille, elle enoibrassa Roger, me fit signe de la main et nous quitta en nous disant :

— « Continuez votre promenade. Moi, je vais me coucher. Je ne dînerai pas. »

Oui. Qu'a-t-elle sur le cœur? Je veux le connaître. Je veux l'évidence.

28 airil. — L'évidence? Hélas ! Je ne savais pas ce que je souhaitais. Ne valait-il pas mieux rester dans le doute et ne pas voir ce que j'ai vu, ne pas entendre ce que j'ai entendu, et que je ne dois pas écrire? Mais si. Je dois l'écrire au contraire. Quand

nous nous retrouverons en face l'un de l'autre, et de sang-froid, elle niera, c'est trop certain. Il faut que je puisse la confondre, lui répéter : « Voilà ce que vous avez dit, ce que vous avez fait. » Elle l'a dit. L'a-t-elle fait? Mais oui. Je le tiens, le mot de l'énigme et qui explique tout : sa fuite de Paris, son désarroi, ses insomnies, ses silences, sa douleur. Il était près de minuit. Il y avait une heure que j'avais refermé ce journal. La volonté que j'y exprimais n'avait fait que grandir en moi. Comme une fièvre me brûlait. Ma chambre donne sur un balcon, où j'allai pour respirer un peu de fraîcheur. J'aperçus de la lumière aux fenêtres de ma femme. S'était-elle endormie sans éteindre sa lampe, ou bien veillait-elle? Cette conversation, que j'étais résolu à provoquer, pourquoi la reculer? Je n'eus pas plus tôt conçu cette possibilité d'en finir et tout de suite avec l'affreuse incertitude de ces derniers jours, que j'étais dans le couloir, qui va de ma chambre à celle d'Odette. Devant sa porte, je m'arrêtai, paralysé de stupeur. Un bruit de vaisselle cassée m'arrivait, accompagné de stridents éclats de rire. Je frappai. Le bruit continua, sans une parole. La clef était sur la porte. Je l'ouvris, et je vis Odette, hagarde, démente, les vêtements déchirés, allant et venant parmi des débris de plateaux de verre, d'ustensiles de toilette. Elle errait dans la pièce, cherchant des objets brisables. Quand elle en avait trouvé un, elle éclatait de ce rire terrible, et, courant à la cheminée, elle le cognait contre le

marbre avec acharnement. Une bouteille d'eau-devie, au tiers vide et débouchée, était posée, à l'angle de cette cheminée, auprès d'un petit verre encore plein. Elle avait dû boire une dizaine de ces verres, d'après ce qui manquait à la bouteille. Elle était ivre !... Elle ne m'avait pas entendu entrer. A un moment, je la vis prendre le verre, de sa main qui tremblait et le porter à ses lèvres, en renversant la tête pour avaler le contenu d'un trait. Je poussai un cri. De saisissement elle laissa tomber ce verre qui se brisa comme le reste, et, se retournant, elle me reconnut. Alors, les yeux fixes, la bouche frémissante, elle marcha sur moi. Avec un ton et une attitude de révolte furieuse, elle me dit :

— « Qu'est-ce que tu viens faire ici? Va-t'en. Je suis chez moi, dans ma chambre... Je suis libre... Et si c'est une prison... Ah ! une prison I Une prison ! Une prison !... »

Elle ricana sauvagement, et m' écartant avec une force dont je ne l'aurais pas jugée capable, elle se précipitait pour se sauver. Je la retins cependant en l'attrapant par le bras. J'eus la présence d'esprit, par bonheur, de refermer la porte avec ma main libre. En y songeant, je tremble encore, à la seule idée qu'elle aurait pu s'échapper, courir dans l'escalier, éveiller les gens, son fils peut-être. C'était mon devoir de demeurer le seul témoin de cette horreur.

Contre mon attente, elle ne se défendit pas sous cette étreinte, d'ailleurs aussitôt desserrée.

FRAGMElNTS D'UN JOURNAL INTIME 181

Le délire de son ivresse changeait. A son hostilité agressive succédait un subit accès de désespoir. Ce mot de prison, répété plusieurs fois, mon geste de contrainte ensuite, — elle étail lancée sur une autre voie. L'anxiété s'emparait d'elle. Tout son corps tremblait. Son visage se convulsait. Ses mains se joignaient pour implorer. L'épouvante d'une criminelle qui avou€ gémissait dans son accent. Elle disait :

— « C'est juste ! C'est juste ! Je suis une grande coupable ! J'ai tout mérité, tout !... Je suis perdue, perdue !... »

Elle s'agenouilla. Elle se coucha par terre, et, avec un sanglot qui me poursuivra toute ma vie :

— « Tu ne me connais pas, Géraud. Tu ne sais pas ce que j'ai fait. »

Elle se lève. Une hallucination commence qui la fait parler et mimer en même temps une effroyable action... C'est là ce que je ne dois pas écrire.

Enfin sa voix s'affaiblit, ses mouvements hésitent, ses gestes, ses traits, tout se détend en elle. Je vois qu'elle s'affaisse. Je la soutiens, et je la porte jusqu'à son lit où elle s'endort d'un sommeil prostré, dont elle ne s'est pas réveillée après quatorze heures. Je ne l'ai plus quittée de la nuit, en proie à des pensées que je n'écrirai pas davantage. Élise est venue, au matin. Afin de justifier, en sauvant son honneur, l'affreux désordre de la chambre, ces objets cassés, ces vêtements déchirés, j'ai trouvé une explication

à peu près plausible pour une ignorante : un transport de fièvre causé par l'abus de chloral. J'avais eu soin d'emporter la bouteille d'eau-de-vie. Estil, Dieu, possible que la chose dont elle a demandé l'oubli à cette abjecte ivresse — comme la fille Coubret — soit cette monstruosité dont elle s'est accusée, elle, ma femme, la mère de mon fils?

Depuis combien de temps Malhyver avait-il arrêté son journal sur ces terribles lignes? Il n'aurait pas su le dire, ni pourquoi, après avoir rangé le cahier dans le tiroir de son bureau, il restait là, immobile, accoudé sur ce bureau, le front dans sa main, comme hypnotisé par la vision de la scène affreuse dont il venait de raviver le souvenir en la notant dans son détail. Qu'allait-il faire? Quel était son devoir à l'égard de la criminelle? Elle s'évoquait à lui, telle qu'elle s'était racontée dans son délire. 11 la voyait dans cette pièce de l'hôtel Sailhans, qu'il connaissait si bien, au chevet du lit de la malade, découvrant le testament qui la déshéritait, le brûlant, préparant le poison et s'échappant, par terreur de son propre forfait. Elle l'avait commis pourtant, ce forfait, puisqu'elle avait laissé là, sur la table de nuit, le verre rempli du mortel breuvage. Oui, Qu'allait-il faire? Une voix le tira brusquement de la méditation où sa pensée se cherchait dans la stupeur. C'était celle de la femme

de chambre, qu'il n'avait pas entendue entrer, et qui lui disait :

— « Madame la comtesse est réveillée. Elle demande si monsieur le comte ne pourrait pas venir auprès d'elle? »

— « Comment se trouve-t-elle, Élise? » interrogea Malhyver en se levant. A peine osait-il regarder cette fille. Elle n'avait pas pu être dupe. Elle connaissait l'odeur de l'eau-de-vie. Et les commentaires à la cuisine ! Odette était allée prendre la bouteille de cognac dans une armoire de l'office où Malhyver l'avait bien reportée, sans prendre garde, dans sa hâte, qu'elle était entamée. Les gens avaient certainement remarqué cet indice dénonciateur et ils en avaient causé. Dans des minutes comme celles qu'il traversait, la présence des serviteurs, de ces témoins muets dont on ne sait pas ce qu'ils comprennent, est une misère de plus.

— « Madame la comtesse est bien reposée, » dit Élise dont le fin et maussade visage demeurait impénétrable.

C'était une fille de l'Est, très active et rude, un peu singulière. Odette supportait son mauvais caractère, à cause de sa parfaite honnêteté. Déjà, dans la gare, quand elle avait parlé du chloral, Malhy\'er avait deviné un blâme au timbre seul dî sa voix. Comment jugeait-elle, à cet instant, la dégradante folie de cette nuit?

— « Dites que je vous suis, » fit-il simplement. L'idée du mépris secret de la camériste pour sa

maîtresse l'incitant à juger celle-ci avec plus de sévérité encore, il songeait : « Elle veut me parler. Ce qu'elle a avoué, va-t-elle le nier, prétendre qu'elle ne savait pas ce qu'elle disait? » De se retrouver dans le couloir, suivi cette nuit, avec des préoccupations si anxieuses, mais si autres, lui faisait sentir davantage la gravité de la révélation arrachée à sa femme par l'ivresse, et le caractère décisif de l'entretien vers lequel il marchait, et, frappant à la porte, toujours comme cette nuit, il se disait : « Je vais la juger. »

Quel contraste entre la chambre où Élise l'introduisait maintenant, pour se retirer aussitôt, et celle où' il entrait, si peu d'heures auparavant ! Odette n'avait épargné dans sa fureur aucun des bibelots familiers, apportés de Paris et qui avaient provoqué, on s'en souvient, l'ironie de Géraud. La pièce était rendue à sa décoration sévère, avec ses quelques portraits de famille sur les murs et le bois vermiculé de ses vieux meubles. La physionomie de la malade — de quel autre nom l'appeler? — n'était pas moins changée. Elle était coiffée d'ordinaire avec d'épaisses vagues molles de cheveux ondulés. Pour recevoir son mari, elle avait demandé à Élise de lui lisser simplement et de lui natter ses tresses. Son front apparaissait, entièrement découvert et très blanc. Ses traits, ainsi dégagés de leur habituelle auréole, étaient durcis et creusés, humbles et tragiques, comme

un masque d'hôpital. Plus de rouge à ses lèvres séchées et décolorées, plus de fard à ses joues. Dans l'amaigrissement de ce visage épuisé, les yeux semblaient plus grands, mais pâlis, comme délavés. « Enfin, je vois sa figure, » pensa Malhyver. Il y avait dans tout son aspect et jusque dans l'abandon de ses bras sur la courtepointe et de ses mains pâles, une renonciation, un accablement, ce je ne sais quoi d'absolument résigné qui donne au coupable, quand il accepte l'expiation, un caractère de victime purifiée. Rien qu'à la regarder, Géraud comprit sa volonté d'aveu, et il en fut touché, en même temps qu'il frémissait de se dire : « C'est donc vrai ! » Dans un dernier repli de son être, le plus intime, un reste de doute subsistait encore, avant de l'avoir revue. Il y a pourtant des délices d'ivresse qui mentent. Celui-là non. C'était donc vrai. Et il l'écoutait la répéter, cette vérité, d'une voix aussi étouffée maintenant, aussi navrée que celle de cette ivresse était frénétique et violente. Car c'était elle qui parlait la première, et elle le tutoyait inconsciemment, marquant ainsi qu'elle n'avait plus, dans sa détresse, qu'un secours possible : lui, son mari.

— « Hé bien ! » gémissait-elle, « tu sais maintenant ce que j'avais, pourquoi je ne peux plus vivre. Ce que je t'ai dit est vrai. Je ne me rappelle pas tous mes mots. Mais je sais que je l'ai dit... »

Ces paroles, son accent pour le prononcer, son regard, tout trahissait chez elle le fatalisme de l'être

VÎA CRUCIS 181

qui ne lutte plus, qui plie sous un poids trop écrasant. Pour Malhyver, l'énormité du forfait suffisait à expliquer ce brisement intérieur, La veille encore, il concevait comme une explication probable à la déconcertante mélancolie de sa femme une aventure de passion. « Qui donc fuit-elle? » se demandait-il dans son journal. Le cœur d'un homme, touché de jalousie, a de si étranges détours que la substitution dans sa pensée de cet affreux crime d'empoisonnement à l'outrage de la trahison conjugale, le laissait plus maître de lui. D'ailleurs sa réponse au : « Qui donc fuit-elle? » ne s'était fixée sur aucun nom. Nous voyons les gens à travers notre caractère, et non pas à travers le leur. Incapable de trahir une amitié de plus de vingt ans, comment Géraud aurait-il soupçonné Larzac et deviné que la dureté de ce félon avait précipité l'infortunée à cette extrémité de désespoir qui l'émouvait si profondément? Le geste de ce cruel amant la repoussant, lui disant : « Vous me faites horreur, » avait enlevé à la coupable toute énergie pour supporter le remords de l'action — commise à cause de lui pourtant ! Cette force d'espérance, qui est jtour la sensibilité ce que l'air respirable est pour les poumons, lui manquait, et elle défaillait. Elle était là, dans ce lit, devant Géraud, n'en pouvant plus, ayant passé des heures depuis son réveil à se demander : « Va-t-il me chasser? Va-t-il me prendre mon fils? » Pas une minute elle n'avait pensé à revenir sur une confession dont elle n'aurait pas pu

— elle l'avait dit — préciser les termes. Elle s'en souvenait comme d'un songe, avec le sentiment d'une délivrance, même dans cette agonie. Elle ne subirait plus le martyi'e intime du silence sur ce qui faisait en elle idée fixe, et elle épiait sur la physionomie du juge un arrêt qui allait être implacable comme celui de l'autre, mais qu'il avait, lui, le droit de prononcer. Elle attendait l'interrogatoire aussi, résolue à dire le reste. Car elle croyait bien se le rappeler : elle n'avait parlé que du crime. Géraud le lui prouva, en lui répondant, après un silence, par une phrase où il n'était question que de l'assassinat :

— « Alors, c'est donc vrai? Tu as brûlé le testament? Tu as fait cela, toi, toi?... Et ensuite... »

Il n'articula pas les mots effroyables qu'Odette attendait, les paupières baissées, la bouche contractée, avec une expression de douleur si intense que la pitié pour cet excès de misère emporta tout dans cet homme vraiment grand. Il lui prit la main, et d'une voix qui s'étouffait à son tour, il lui dit simplement :

— « Ma pauvre enfant!... »

Les paupières de la malheureuse se relevèrent. Elle regarda celui qui venait de lui parler ainsi, avec un étonnement presque affolé d'abord, puis tout de suite, une reconnaissance passionnée, sans dire un mot elle-même, et, sur ses joues, des larmes commencèrent de couler, longues et lentes. Géraud

continuait de tenir une de ses mains, de l'autre elle lui prit le poignet qu'elle serra convulsivement. Il sentit passer dans cette étreinte une imploration qui acheva de lui déchirer l'âme, et il partit de nouveau :

— « Pourquoi as-tu dit que tu ne pouvais plus vivre? Est-ce que je ne suis pas là pour t'aider, pour te plaindre? Tu le vois bien, que je te plains. »

— « Comme tu es bon ! » dit-elle. « Oh ! comme je t'ai peu connu ! » Et d'un accent étoufîé, elle répéta : « Peu connu ! »

Un autre remords venait de naître en elle : celui de la trahison conjugale. Ce remords-là, allait-elle l'avouer, ouvrir cette autre blessure dans ce cœur si tendre, si compatissant? Dans un pire sursaut de désespoir, elle dégagea ses mains qu'elle pressa sur ses yeux avec frénésie en répétant dans un sanglot :

— « Non ! non ! Je ne peux plus vivre. Je ne peux plus ! »

Pour la seconde fois en si peu de minutes, elle jetait ce cri, dont la signification n'était pas douteuse. Ces menaces de suicide, sur les lèvres d'une femme peu maîtresse de ses nerfs, sont bien inquiétantes déjà, même quand il s'agit de difficultés sans gravité, pour qui sait avec quelle déconcertante aisance elles s'accomplissent trop souvent. Elles prennent une précision redoutable, proférées dans une atmosphère de drame, comme celle où se mouvaient ces deux êtres. La vision de cette autre catastrophe se fit si vive pour Géraud qu'il interrogea la malheureuse en tremblant :

— « Ne me dis pas que tu penses à te tuer. »

— « Si, » répondit-elle en regardant devant elle fixement. « J'y ai pensé. J'ai voulu le faire, à Paris, avec du poison, comme... » Elle n'acheva pas la phrase. Ses paupières battirent, comme tout à l'heure, convulsivement. Elle voyait sa tante. Elle continua : « Ce qui m'a retenue, c'est cette fortune. Moi morte, Roger en héritait. Je ne pouvais pas empêcher cette chose, ni la supporter, que mon enfant eût cet argent, l'argent du vol. J'ai cherché, cherché le moyen de le rendre un jour. Je le trouverai bien. Le testament était si clair. Je te l'ai dit, ce testament, cette nuit? »

— « Oui, » fit Malhyver.

— « Tu m'as promis de m'aider. Tu m'aideras à cela, à rendre cet argent... » implora-t-elle, exaltée de nouveau. « Avec toi, je le peux. »

— « Je t'y aiderai, » répondit-il. « Ne suis-je pas ton mari?... »

— « Merci, » dit-elle passionnément.

— « Puisque tu me dis merci, » reprit-il, « puisque tu sens que je te plains, et que tu m'as pour te soutenir, il faut que tu me fasses une promesse. Tu vas me jurer sur la tête de l'enfant que tu vivras, pour lui, pour moi. »

— « Tu es bon, » répondit-elle, et elle secouait sa pauvre tête avec une lassitude douloureuse, « mais je ne ferai pas cette promesse... Je ne la tiendrais pas... Toi? Je ne serai plus jamais pour toi qu'une douleur, maintenant... Mon fils? S'il était

en danger dans l'autre chambre seulement, et que j'eusse les deux jambes cassées, est-ce que je pourrais courir pour aller à lui? J'ai l'âme cassée, voilà tout... »

— « Mais ton remords est la preuve que ce n'est pas vrai, » protesta-t-il, « et qu'elle est bien vivante, ton âme. Elle peut guérir, si tu le veux. Tu as parlé de restituer, de ne pas garder cet argent. Tu comprends donc toi-même qu'il y a des fautes qui se réparent. »

— « Et celles qui ne peuvent pas se réparer? » interrompit-elle.

— « Elles se rachètent. »

— « Mais comment? » gémit-elle. « On ne rend pas la vie aux morts. »

Et, plus sauvagement, dressée sur son lit, en proie à une demi-hallucination :

— « Ah ! si seulement on les oubliait ! Mais on les voit. Elle avait dit, cette fille, qu'on ne pensait plus quand on avait bu. J'ai essayé. On pense toujours. On voit toujours... »

C'était Géraud qui pleurait à présent. Ces larmes de tendresse, si émouvantes sur ce dur visage marqué de son héroïque cicatrice, Odette les aperçut, et le sentiment qu'il avait eu pour elle quelques instants auparavant, elle l'éprouva pour lui. Elle lui tendit les bras pour l'attirer à elle, et elle appuya sa tête épuisée sur cette épaule d'homime, pour s'en détacher brusquement, et de cette même voix à peine distincte :

— « Je te promets que j'essaierai de vivre. Mais laisse-moi reposer encore. Je me sens trop faible. A tout à l'heure... »

Elle venait de voir non plus sa tante, mais Larzac, non plus sa victime, mais son bourreau. A la seconde même où la bonté de son mari lui réchauffait le cœur, l'image soudain apparue de l'amant implacable pour qui elle avait trahi cet homme généreux la glaçait. Cela non plus, elle ne pouvait ni l'oublier, ni le dire ! Ce soupir de désespoir, Géraud n'en savait pas toutes les causes. Il en sentit l'intense détresse. Il pencha son visage encore mouillé de pleurs sur celui de sa femme, qui tressaillit à ce contact. La soulevant sur son oreiller, il l'installa dans le lit avec les soins d'une garde-malade. Puis, comme elle fermait les yeux et paraissait s'endormir, il sortit de la chambre en étouffant ses pas, après avoir tiré les rideaux pour que la lumière du jour n'offensât pas ce sommeil, sans se douter que chacun de ses gestes de bonté faisait saigner ce cœur blessé.

— « S'il connaissait toute la vérité ! » songeaitelle. « Ah ! je lui dois de la lui taire. Mais quelle honte !

— « Quelle misère ! » pensait Géraud de son côté, en se dirigeant vers la bibliothèque.

C'était l'heure où son fils faisait là ses devoirs de l'après-midi. M. Darré l'y surveillait autrefois. Depuis le départ du précepteur, Malhyver s'était imposé de le remplacer. Malgré sa douleur, il avait

VIA CRUCiS 192

eu l'énergie de donner cette leçon ce matin-ci. Roger en était aux tout premiers rudiments du latin. Le père lui avait fait conjuguer ses verbes, — dans quels sentiments ! — à deux pas de la chambre où s'était jouée, si peu d'heures auparavant, la scène tragique, de la nuit. Le petit garçon avait répondu avec une distraction triste dans ses yeux. Il avait fallu lui dire que sa mère était trop souffrante pour qu'il pût aller la voir. Une anxiété poignaiu Géraud après tant d'autres, celle qu'un bavardage de domestiques n'apprît au fils quelque détail sur la crise de folie dont elle avait été la victime. Il fut rassuré par le premier mot dont l'enfant l'accueillit à son entrée dans la bibliothèque, et avec une joie si touchante ;

— « Papa, Élise m'a dit que maman va beaucoup mieux. Je pourrai aller lui dire bonjour? »

— « Quand nous rentrerons de promenade. A présent, elle repose. Voyons ton devoir... »

Ce devoir était un thème, où l'abondance des fautes attestait que l'écolier avait eu l'esprit ailleurs. Qu'il passait de tendresse émue dans la gronderie indulgente du père ! « Voilà le salut, » songeait-il, quand il eut dit à son fils : « Va vite t'habiller, nous allons sortir. » Et il se répétait ce mot d'espérance : « Oui, voilà le salut, l'amour que lui porte cet enfant. Qu'elle le comprenne, qu'elle le sente !... » Une autre voix en lui répondait : « Si elle le comprenait, si elle le sentait, cet amour, aurait-elle fait ce qu'elle a fait? » Cette autre voix était celle

de rhonnête homme, dont la révolte contre un crime hideux avait bien pu être suspendue par la pitié. Rendu à lui-même et ne subissant plus l'influence immédiate d'une souffrance présente et vivante, l'horreur de l'infâme action le reprenait. Les aveux de l'ivresse, en l'indignant, ne lui avaient pas infligé cette indiscutable certitude qui l'accablait depuis que la coupable lui avait parlé si timidement, mais si lucidement, si sincèrement. Tous les mots qu'elle avait prononcés lui revenaient, tandis qu'il descendait l'escalier avec son fils, puis qu'ils traversaient la cour comme ils avaient fait la veille, Odette, lui et le petit, pour aller jusqu'à la maison Coubret. La paysanne alcoolique et déshonorée qu'ils avaient rencontrée là, et dont la grande dame avait imité le sinistre exemple était une innocente, comparée à une empoisonneuse, et de qui? D'une parente si proche, si bonne, si inoffensive ! Et pourquoi? Pour continuer une existence de luxe vide et de vanité. Cette sensation d'un rapprochement entre ces deux égarées, trop humiliant pour sa femme, fut si forte que Géraud évita le chemin qui conduisait à cette maison Coubret. Roger et lui s'engagèrent dans un sentier plus étroit, boyau rocailleux qui serpentait entre des ronces et contournait le chevet de l'église.

— « Papa, » dit tout d'un coup l'enfant, rappelant ainsi à la réalité son père dont le silence l'impressionnait. « Voilà monsieur le curé dans son jardin* Mais qu'est-ce qu'il porte sur la figure? »

La haute silhouette de l'abbé Taravant apparaissait en effet, émergeant à mi-corps au-dessus d'un de ces murs sans ciment comme les villageois en construisent dans ces pays de volcans, avec des blocs de lave noire. Son visage était protégé par un masque de gaze. Des gants garantissaient ses mains qui tenaient les instruments classiques de l'apiculteur : un long couteau à la mince lame élastique, pour détacher les rayons, un récipient où les recevoir, un soufflet pour enfumer les abeilles, une brosse très douce pour les rejeter à l'intérieur de la ruche.

— « Bonjour, monsieur le comte, » cria-t-il de sa voix joviale, par-dessus son mur. « Vous me voyez en route pour aller recueillir mon miel, et sous les armes. Je ne dirai pas comme saint François d'Assise : « mes soeurs les abeilles. » Ce sont des diablesses, ces bestioles-là, mais de bonnes diablesses. Je vous ferai goûter de leurs produits. Vous deviendrez mon client, monsieur le comte. Oh ! Je ne le vends pas cher, mon miel. Hé ! Hé I Ça me rapporte tout de même. Vous savez. Pour nous autres Auvergnats, il n'y a pas de petits profits, et le curé de Malhyver n'est pas riche, surtout avec son église à ne pas laisser s'écrouler. Ah î c'est une pauvre et belle église. Regardez-la d'ici, monsieur le comte. Avec ses absidioles serrées autour du clocher, on dirait d'une poule qui ramasse ses poussins. Et vous, mon petit ami, » il s'adressait à Roger, « avez'vous jamais vu prendre le miel? »

19tt UN DRAME DANS LE MONDE

— « Jamais, » répondit Malhyver. « C'est encore un petit citadin. Mais nous en ferons un montagnard. ))

— « Si vous me le donniez une heure pour commencer, » dit le curé. « J'ai un autre attirail complet à la maison. Je l'habilleraL de telle manière qu'il n'ait pas à craindre une seule piqûre. Je l'initierai à cet art. C'en est un, et qui lui apprendra tant de choses, et d'abord à ne pas s'embarrasser dans le danger de soins inutiles. Tenez, rien que la lourdeur des ouvrières, quand après les avoir enfumées, on enlève le chapeau de la ruche. Elles se précipitent, pour retomber tout de suite. Elles se sont chargées du miel par peur d'un désastre, quand la fumée les a envahies, et ce poids les rend presque inoiïensives... C'est une leçon pour les incendies, pour les naufrages, pour les guerres, et une humble image de ce qui est écrit dans l'Évangile. Vous vous rappelez? « Que celui qui sera sur le toit n'en des- « cende pas pour prendre quelque chose dans sa « maison. » Allons, me le donnez-vous, monsieur le comte? Et vous-même... »

— « Moi, j'ai besoin de marcher, » fit Malhyver, « mais si Roger le veut?... » Il se tourna vers l'enfant dont les yeux brillaient de toute la vivacité du désir. « Il le veut? Très bien !... Monsieur le curé, nous vous retrouverons à la porte du presbytère. »

— « Pas la peine ! Qu'il monte seulement sur cette pierre. » Il en montrait une, dont la pointe

VIA GRUCIS 197

dépassait ralignement. « A soixante ans, on a encore des muscles, avec cet air... » Il respira fortement de sa large poitrine, puis, posant ses outils sur la crête, il pencha sa haute taille, saisit l'enfant et l'enleva, pour le déposer à terre près de lui, et gaiement : « Il ne pèse pas gros, votre môme, monsieur le comte. Il est un peu chti, — mais si mignon, tout de même... On va bien travailler, les deux... »

— « Je fais ma promenade, et je reviens le prendre dans une heure, » fit Malhyver. Et tandis qu'il s'éloignait d'un pied rapide, il put entendre le curé qui disait au petit garçon :

— « Comme il marche, votre papa, comme il marche ! Ah ! il n'est pas mal en pattes. »

Un homme au cachot qui entend frémir autour de lui le libre tumulte de la vie n'en sent qu'avec une souffrance plus aiguë l'horreur de son isolement. La jovialité, un peu grossière par instants, par instants ennoblie d'échappées mystiques, mais toujours cordiale, du rustique abbé Taravant, venait de produire sur le mari d'Odette, prisonnier de l'affreux secret, une impression toute pareille. C'était la première fois, depuis la révélation du crime commis par sa femme, qu'il se trouvait en contact avec la vie libre. Il se rappela soudain Mme Coubret, l'épouse du justicier assassin, la mère de l'ivrognesse Miette Lecourt, et sa farouche réserve. Lui aussi, la sinistre tragédie dont son foyer était le théâtre allait-elle le rendre étranger aux autres hommes? Le service social dont il rêvait lui deviendrait-il impossible,

à cause de cette plaie ouverte en lui et que chaque approche ferait saigner, puisque cette rencontre du prêtre avait suffi pour l'aviver, par le seul contraste de cette existence si simple, si légère et de son déchirement intérieur, à lui? A cette idée, il éprouvait pour Odette un sentiment très différent de ceux qu'il avait connus jusqu'ici. Quand, à Paris, elle avait répondu si froidement à sa confidence, il l'avait mésestimée de son aridité morale, — avec cette excuse qu'il se jugeait lui-même avec sévérité dans leur passé conjugal. Quand, inquiété par l'énigme de la subite arrivée à Malhyver, il avait entrevu un mystère passionnel derrière l'étrange attitude de sa femme, c'avait été en lui le frémissement de cette jalousie masculine, indépendante de l'amour. Un homme de sa qualité d'âme ressent une honte cachée à subir ce sursaut brutal. Le démenti donné à ce soupçon par l'ivresse d'Odette et son terrible aveu lui avaient été un inconscient soulagement, même dans cette hideur. Puis, du meilleur de lui, devant le remords désespéré de la criminelle, un flot de pitié avait jailli, noyant tout. En ce moment, et tandis qu'il cheminait seul sur les routes désertes, animées seulement par les sonnailles des vaches rousses ou blanches, occupées à paître la jeune herbe verte, il se rebellait contre cet attendrissement. Cette solidarité du mari et de la femme, revendiquée auprès d'Odette avec un tel respect pour le pacte conjugal, il la rejetait, il la maudissait, il la reniait. Il n'acceptait plus qu'elle le liât à l'abominable

forfait. Tout en hâtant le pas pour tromper son angoisse par des mouvements, il se disait :

— « L'honneur d'abord, la probité !... Il faut que cet argent soit rendu jusqu'au dernier centime, que ni mon fils ni moi n'en ayons jamais rien, rien, rien, rien... Mais la garder ensuite chez moi, cela, non. Elle vivra de son côté, nous, du nôtre, mon fils et moi. Ce n'est plus son fils. Son droit de mère, elle en est déchue. » Et démentant tout de sa magnanimité de l'heure précédente : « Elle parle de se tuer. Qu'elle se tue ! Elle se fera justice, voilà tout... »

Il était arrivé à travers cette crise de violence intérieure, et en marchant droit devant lui, sans y prendre garde, sur la lisière d'une forêt de sombres sapins. Une étroite route s'y enfonçait. Un poteau indicateur portait cette inscription : lac de Servières, à sept cents mètres. Géraud s'engagea parmi les gigantesques troncs d'arbres, pour éviter des promeneurs dont il entendait les voix s'approcher. En ce moment, la rencontre du visage humain lui eût été physiquement insupportable. Il éprouva une sensation de douceur, la première depuis qu'il marchait ainsi, à écouter le silence de ce vaste bois, où le bruit même de ses pas s'étouffait dans l'épaisseur des mousses. Par endroits, des plaques do pouzzolane rougeoyaient dans l'interstice des plaques de verdure et lui rappelaient qu'il était sur les pentes d'un ancien volcan. Après dix minutes de cette solitaire montée, le lac lui apparut. Il la connaissait bien, cette froide nappe circulaire, prise

dans la coupe d'un profond cratère, sans une maison à l'entour, sans une barque sur son eau bleue. Jamais il ne l'avait regardée avec cette émotion. L'immobilité de la forêt, celle du lac, la pureté du ciel s'unissaient pour composer un paysage d'un sévère apaisement. Là, pourtant, la terre s'était ouverte en abîme. Les fumées de l'éruption avaient assombri l'air. Les détonations souterraines avaient retenti. La lave avait bouillonné, épanchant sa vague brûlante et ravageuse. Et, le lendemain de cette convulsion, c'était cette eau transparente et calme, ces beaux arbres, poussés à même le sable refroidi. Aucun soufïle n'agitait leurs branches qui laissaient pendre à leur extrémité, avec la soumission muette de la vie végétative, leurs cônes tout clairs dans la verdure presque noire des aiguilles. Malhyver s'assit sur une des roches de la rive, gagné déjà par une influence émanée de cette nature sauvage et sereine. Le repos de cet horizon fermé commençait de le pénétrer. En lui aussi, la convulsion s'arrêtait. La vapeur de haine se dissipait. L'ardeur de sa révolte s'attiédissait. Il se reprenait à penser à sa femme avec cet effort pour comprendre, seule attitude vraiment humaine devant la faute d'un autre être. Il se représentait la scène du crime, telle que la malheureuse la lui avait racontée et mimée, dans son délire. Il réalisait la soudaineté du raptus qui avait fait, en une minute, de la Pari* sienne, affolée de vie mondaine et désespérée de l'exil à la campagne, une voleuse, une empoison-

neuse ! L'une et l'autre de ces deux actions : le testament détruit, la malade assassinée, étaient horribles. Elles lui ressemblaient si peu ! Quelle disproportion entre leur brutale hideur, et l'élégant enfantillage où il l'avait vue vivre des années ! Ne sachant pas la passion d'Odette pour Larzac, qui lui aurait donné le mot dernier de l'énigme, il devait voir et il voyait dans ce double attentat un geste de vertige. Il se rappelait la lointaine aventure d'une personne de leur société, tentée par un bijou dans une boutique et le dérobant. Le médecin appelé à l'examiner avait conclu à une demi-responsabilité. Lui-même, à cette époque, intéressé par les études de cet ordre, avait soutenu d'infinies discussions pour défendre cette thèse, avec des arguments tirés des traités de psychiatrie sur lesquels il s'hypnotisait. Ces arguments lui revenaient. Ils plaidaient en lui dans le sens où l'inclinait tout son cœur, repris par la pitié. Il concluait :

— « Elle non plus n'a rien prémédité. Elle aussi elle a senti une tentation trop forte. Elle n'était pas assez armée. »

Pas assez armée ? D'autres souvenirs l'assiégeaient : celui des yeux brillants de sa femme au bal, au théâtre. Elle s'y amusait trop intensément. Il se rappelait son plaisir à se parer, son accent pour lui répondre, lors de leur conversation rue du Faubourg-Saint-Honoré : « J'aime Paris. J'aime le monde. » Ces mots, elle les lui avait dite d'une voix fiévreuse, — il s'en rendait compte, — après

le crime ! C'était le vertige qui continuait. Mais toute tentation forte est un vertige. Cette faiblesse d'Odette dans sa résistance à ce vertige-là, d'où avait-elle procédé? Les reproches que Malhyver s'était faits à lui-même devant la frivolité des goûts de sa compagne d'existence, il se les adressait derechef, avec une âpreté singulière. Il s'agissait, non plus de la puérilité d'habitudes qu'il lui avait laissé prendre, mais d'un tarissement moral qu'il avait accepté. Il remontait en pensée, par delà leur mariage, à leur première rencontre, dans une soirée de famille. Qu'elle était jeune et gaie, et rieuse, allant vers l'avenir si légèrement — et pour arriver où ! Il revivait leurs semaines de fiançailles. Qu'elle était jeune encore par ses désirs d'indépendance et d'évasion de son milieu. Lui aussi était un évadé de son miHeu et cette rébellion pareille à la sienne l'avant tant séduit ! Et puis, à peine mariés, quelle désillusion à la constater si différente de lui par sa manière de comprendre cet affranchissement I Certes, cet esprit de femme n'était guère préparé à des pensées sérieuses. Tout de même, qu'avait-il su y graver? Rien. Auquel de ses goûts intellectuels l'avait-il initié? A aucun. Il avait trouvé plus commode de mener sa vie à lui, et qu'elle menât la sienne, chacun de son côté. Il avait laissé s'installer à son foyer un divorce de leurs âmes. S'il en eût été autrement, si, dès le premier jour, cet esprit et ce cœur de celle qu'il avait eue vierge, eussent fait le constant objet de ses soins, ne se

fût-elle pas formée peu à peu? S'il avait causé longuement avec elle, tous les jours, au lieu de poursuivre des préoccupations dont il ne l'entretenait pas, et de ne prêter qu'une oreille distraite au récit qu'elle lui faisait de ses journées et de ses soirées, oui, s'il eût été autre vis-à-vis d'elle, n'aurait-elle pas été autre, elle-même, vis-à-vis de la tentation? A cette sensibilité tout émotive, il eût fallu, à défaut d'une solide amitié conjugale où s'appuyer, la retenue du frein religieux, et dans les premiers temps de son mariage, il lui avait enlevé la foi, par son exemple d'abord, ne pratiquant plus, — par ses ironies ensuite contre la dévotion superstitieuse de leurs plus proches parents, — par ses raisonnements enfin. Il avait alors contre les choses de l'Église cette étrange hostilité, instinct de défense du négateur sincère qui garde, à part lui, en dépit de toutes les objections, un arrière-fond d'incertitude. C'était lui qui avait démuni cette âme de cette force religieuse. Qu'avait-il su mettre à la place? Rien. Et un nouveau revirement se faisait dans sa pensée. Tout à l'heure, il haïssait Odette de ce qu'elle l'avait rendu solidaire d'un crime. Il était juste qu'il en fût solidaire. Pour une part, il en était responsable, d'une de ces responsabilités qu'un tribunal ne reconnaît pas ; mais une conscience droite, dès qu'elle les a vues nettement, ne se les pardonne plus. Tout l'effort de Malhyver, depuis qu'il jugeait son existence d'avant-guerre, n'avait-il pas consisté à en condamner l'emploi, à se dire que

la tâche de son âge mûr serait de ramasser les débris de sa jeunesse, d'en réparer la ruine? Sa dette, il le découvrait subitement, était plus lourde qu'il ne croyait. L'obligation de la payer n'en devenait que plus impérieuse. Et puis quoi? Il voulait avoir servi. Le redressement d'une âme n'est-il pas un service encore, et le plus grand?

Il s'était levé sur cette pensée de courage et de bienfaisance. Une dernière fois, il regarda le lac, le ciel, les arbres, dans un étrange sentiment de communion avec la sérénité cosmique de cet asile où il venait de se reprendre. Puis, comme il arrive dans ces crises où s'accomplissent des révolutions intérieures qui demanderaient des jours et des mois pour se stabiliser, il avait à peine fait quelques pas sur le chemin du retour qu'une autre question se posait à lui, qui le rejeta dans le trouble. Pour ces méditatifs passionnés, comme il était, les tourments d'idées ne sont que des tourments de sensibilité, perçus autrement. De là ces va-et-vient dans la réflexion, ce tumulte, cette incohérence.

— « Redresser une âme? N'y a-t-il pas des âmes pour qui ce redressement est impossible? Des âmes cassées, comme elle a dit. »

Il se les répéta, ces trois mots : « des âmes cassées », à voix haute. Comme il était de nouveau dans la forêt, il frappa de sa canne une branche à portée de son atteinte, qui se brisa du coup. Il la regarda pendre au long du tronc. Du point d'arrachement,

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coulaient des gouttes d'une résine qui ne nourrirait plus la jeune verdure dont était encore garni le bois de la branche. Aucune puissance sur terre ne pouvait raviver ce rameau tué, pas plus que ressusciter Mlle de Sailhans hors du tombeau du Père- Lachaise, où il avait vu descendre le cercueil. N'y a-t-il pas aussi des actes tels que les âmes qui s'en sont souillées ne s'en purifieront jamais? Et un autre mot, non plus d'Odette, mais de lui-même, revint à sa mémoire et à ses lèvres, celui qu'il avait répondu à son sanglot de désespoir sur les fautes qui ne se réparent pas :

— « Elles se rachètent. »

Il l'avait poussé, ce cri, involontairement, par un de ces réflexes d'automatisme mental, comme en déclenchent les chocs trop intenses. A ces minuteslà, nous prononçons ainsi, ou plutôt il se prononce en nous, des phrases dont la signification dépasse et contredit quelquefois notre pensée. C'est l'athée qui gémit : « Ah ! mon Dieu ! » dans une crise d'angoisse, le mauvais fils qui crie : « Maman ! » dans la fièvre. Notre' éducation, l'habitude du langage, nos anciennes croyances ont déposé, dans les obscurs dessous de notre souvenir, des formules transmises par une longue suite de générations, et toutes chargées d'idées qui ne sont plus ou qui ne sont qu'à demi les nôtres. Mises au jour par notre propre voix, dans un sursaut d'émotion, tantôt ces formules retombent inefficaces, tantôt leur éclatement sature notre atmosphère intellectuelle d'éléments nou-

veaux, OU renouvelés. C'était le cas pour Malhyver. Le problème religieux, son journal l'a montré, ne cessait de l'inquiéter depuis la guerre. Ces simples syllabes : « Elles se rachètent » le firent soudain surgir devant lui avec une force singulière, tandis qu'il dévalait, hâtivement, pour revoir plus tôt sa pauvre femme, et, s'il pouvait, lui être secourable, au long des pentes du volcan éteint. La brise de la fin de l'après-midi s'élevait, et avec elle une sourde rumeur dans les hautes branches des sapins, qui, par instants, se choquaient avec un bruit sec. Cette plainte indistincte de la forêt s'harmonisait avec l'état de son âme. Elle redoublait la sensation de solitude, de chagrin et de mystère que représentait pour le mari de la criminelle cette affirmation du Rachat possible. Oui, quel mystère que le Rachat ! Il s'efforçait de l'analyser, ce mot consolateur, de le préciser, d'en étreindre la' valeur réelle. C'est de cela qu'il avait besoin : de réel, pour lutter contre cette réalité si dure, l'assassinat. Comme tout à l'heure son tourment de cœur se transposait en un tourment d'idées, et il raisonnait : — « Le rachat? Ce terme signifie-t-il vraiment autre chose que notre désir, notre besoin d'oublier, d'effacer? Non. Effacer, oublier, ce n'est pas racheter. Le rachat suppose que l'acte une fois commis, l'âme en conserve une tache personnelle, une souillure, une blessure. C'est un reliquat qui atteint en elle un point intime et vital. Ce reliquat n'est pas le temordsi Supposons le crime sans remords. Cela

se rencontre. L'âme n'en demeure que plus souillée, le reliquat est pire. Miette Lecourt noie son remords dans l'alcool, elle n'en est que plus dégradée. Quand Odette s'est grisée, comme elle, que l'oubli fût venu, elle aurait eu cette bassesse à racheter outre son crime. Cette atteinte à un point vital, c'est le mystère de la responsabilité. Mais ce point vital, comment le guérir? Par le repentir. Mais qu'est-ce que le repentir? En quoi se distingue-t-il du remords? En ce qu'il implique une résolution de ne pas recommencer la faute commise? Odette a cette résolution par-dessus son remords. Cela suffit-il pour que sa faute, d'ailleurs non recommençable, soit rachetée? Non. Un pardon est nécessaire, et un pardon régénérateur. Mais qui dit pardon, dit quelqu'un qui pardonne. La régénération suppose un foyer d'énergie spirituelle où renouveler notre énergie à nous. Un tel foyer existe-t-il? Comment le savoir?... »

Il raisonnait encore :

— « Ce qui existe, et dont je ne peux pas douter, c'est le Bien et le Mal. L'homme ne les a pas inventés. Il les constate. Le Bien et le Mal impliquent une loi, un ordre. Il y a donc un principe d'ordre dans le monde, auquel l'homme obéit ou n'obéit pas, et librement. S'il n'est pas libre, il n'y a ni Bien ni Mal ; et il y a un Bien et un Mal. Cette hberté à son tour implique la pensée, le sentiment, la volonté, l'âme enfin. Cette âme a commencé. Elle ne s'est pas créée elle-même. Donc, il y avait, dans la causa

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qui l'a créée, de la pensée, du sentiment, de la volonté. Le voilà, le foyer spirituel, distinct de l'âme et cependant de la même essence, à qui demander, à qui emprunter cette force régénératrice. Ce foyer, c'est Dieu, — s'il y a un Dieu. Mais s'il n'y en a pas? Alors il n'y a ni Bien, ni Mal, ni liberté, ni âme, ni vie spirituelle. Il n'y a que du mouvement. Il n'y a que Vélectron, comme je l'ai cru quand j'étais moniste, l'atome d'énergie, dont l'éternelle et inutile évolution a produit ces arbres, ces montagnes, m'a produit, a produit Odette, a produit son crime qui n'en est pas un, son remords qui est une illusion, ma douleur qui est une chimère. C'est le dilemme : ou Dieu ou ce cauchemar. De ce qu'un cauchemar est désespérant et de ce qu'il semble absurde, s'ensuit-il qu'il ne soit pas vrai? Non. Mais mon être aussi est une vérité, ma pensée, mon sentiment, ma volonté, et cette pensée, ce sentiment, cette volonté ne sont pas possibles sans un antécédent qui les enveloppait. Oui. Il y a un Dieu, qui est intelligence, amour et puissance. S'il est intelligent, il me comprend. S'il est amour, il m'aime. S'il est puissant, il peut pour moi... k Il raisonnait, — et à son raisonnement des images se mêlaient sans cesse, qui lui rappelaient qu'il n'était pas un philosophe en train de construire un système de syllogismes bien liés. Les systèmes attendent. La vie, elle, n'attend pas, et il était un homme vivant, ayant à soigner, à guérir une créature vivante. Il y allait pour lui d'un parti à prendre,

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et tout de suite. Quel parti? Il pouvait bien plaindre Odette, bénir sa peine, l'aider par l'afTection, la convier à une espèce de réhabilitation par le dévouement à leur fils. Ce n'était pas le rachat, le pardon, l'absolution. Le point vital continuerait de saigner dans cette âme, qui resterait celle d'une criminelle. Pouvait-il lui parler de Dieu, alors que, pour lui-même, ce Dieu, ce Père céleste, capable de pardonner les offenses, n'était encore qu'un désir? Et d'autres arguments, acceptés jadis, se représentaient à son esprit. Il avait admis comme des axiomes établis par la science : qu'il n'y a pas trace dans le monde de volonté particulière, qu'il ne saurait y avoir de psychisme sans système nerveux, que le transformisme suffit à expliquer toute l'animalité, l'espèce humaine incluse. Ce n'étaient là que des hypothèses, invérifiées et invérifiables, il le savait aujourd'hui. Les concevoir seulement suffisait à le rejeter dans le doute, et la vérité consolatrice lui échappait de nouveau. Comment donc la communiquer? Un immense sentiment d'impuissance envahissait son être, épuisé par ce tumulte de ses pensées, à mesure qu'en se rapprochant de Malhyver il se rapprochait aussi du moment où il allait revoir sa pauvre Odette. Que lui dirait-il? Et déjà les hautes pentes ardoisées des toits du château se profilaient dans le lointain. Les grêles tours surgissaient, terminées en poivrières, et trouées de rares fenêtres étroites. Par derrière, une montagne surplombait. En avant, les basses maisons du vil-

lage se serraient contre le mur du parc. Tous ces détails se précisaient, de plus en plus détachés, jusqu'aux sculptures du clocher octogone de la petite église auvergnate, là-bas à droite. Ce fut vers elle que Géraud se dirigea d'abord, quand il arriva enfin au terme de cette longue et passionnée promenade. — Mais ce n'était pas pour y prier, ce n'était que pour reprendre son fils !

Le presbytère était accoté à la vieille façade romane avec son portail et ses fenêtres en plein cintre. Géraud sonna. Une servante vint lui ouvrir, après un peu de temps, en sabots, les manches retroussées, tenant en main une grosse éponge dont elle lavait les dalles de la cour. C'était une fille d'une cinquantaine d'années, menue et prudente d'aspect, avec un visage comme effilé qu'éclairaient deux yeux noirs très brillants, sans cesse cachés par le battement des paupières, comme s'ils voulaient se voiler. Dans le regard qu'elle posa sur lui, Malhyver crut distinguer une flamme de curiosité.

— « Les domestiques ont-ils déjà parlé? » songeat-il.

Son frémissement à ce simple soupçon lui rendit la solidarité avec sa femme comme sensible et concrète. Mais non, cette flamme s'éteignait, et le regard ne révélait plus que la déférence un peu mielleuse d'une servante d'ecclésiastique.

— « Monsieur le curé est dans le hangar, monsieur

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le comte, » dit-elle en devançant toute question, « avec votre jeune monsieur. Ils rangent les rayons qu'ils ont pris au rucher. Je vas vous y mener. Faites attention. Il y a peut-être des abeilles en colère qui viraudent par là. Mais comment savoir, avec tous ces oiseaux qui turlutent?

Elle tendait l'oreille, tout en avançant, pour saisir quelque bourdonnement parmi le tapage des oiselets cachés dans les pierres de l'église ou dans les branches des deux grands mélèzes du jardinet. Quelques jours plus tôt, avec quel plaisir Malhyver, qui avait inscrit sur son programme de châtelain l'apprentissage du parler local, aurait retrouvé ce pittoresque verbe : turluter I II l'avait entendu aux temps de son esthéticisme dans un ancien Noël mis en musique par un compositeur ultramoderne, et, comme tel, féru d'archaïsme :

J'ai ouï chanter Rossignolet, Qui fringolait, Qui s'envoisait, Qui twiutait, Avec cuer gai, Là-haut sur ces espines...

La vision de J'atelier de Montparnasse où un chœur de jeunes badauds raffinés entonnait, par pédanterie, ce couplet, délicieux de naïveté, traversa une seconde sa mémoire, tandis qu'il disait à sa conductrice :

— « Mais vous-même, vous n'avez pas peur?.,. »

— (c Qu'elles me piquent? » répondit-elle, et, montrant ses bras nus : « Ah ! mon bon monsieur, elles m'ont déjà tant piquée que ça ne me fait plus rien. Je suis vaccinée. D'ailleurs, les portes du hangar sont ouvertes. C'est que les abeilles sont toutes parties... »

— « Oui, papa, elles sont toutes parties... » La voix de Roger, qui avait aperçu son père

et courait vers lui, fit écho aux dernières paroles de la servante. Il avait encore son masque de gaze qu'il montrait joyeusement.

— « Même qu'il a été si amusant, ce départ I Quand nous sommes entrés dans le hangar avec la récolte, il y en avait qui nous suivaient, de ces abeilles, et en fureur ! Alors, monsieur le curé a fermé les portes et les volets. Il ne venait plus qu'un tout petit peu de lumière, par ces ouvertures. »

Son doigt désignait, sur les volets rabattus, des espèces d'entonnoirs de fine toile métallique dont la pointe, ces mêmes volets une fois fermés, était tournée au dehors.

— « Vous comprenez, papa? » insistait l'enfant. « Cette obscurité, ça leur fait peur, aux abeilles, alors elles sont toutes allées vers cette lumière. Elles ont trouvé le passage libre. Et elles sont parties. »

— « J'espère que vous avez bien promené, monsieur le comte, » dit à son tour l'abbé Taravant, qui achevait de mettre ses rayons dans l'extracteur. « C'est vrai, » continua-t-il, « que cette fuite

des abeilles hors du hangar est bien jolie à regarder. Il fait si noir ! On les entend qui vrombissent, et puis on les voit qui vont vers la lumière. C'est comme si cette lumière les buvait... Ah ! si j'avais la plume de saint François de Sales, je décrirais ça, et j'ajouterais : c'est une image des âmes, quand elles commencent de croire. Elles aussi, la lumière les boit... Mais je ne suis pas saint François de Sales. Je vous répète : je suis un pauvre curé de pampagne qui vend son miel pour avoir quelques sous de plus à mettre dans la pauvre et belle église. Je vous ai dit que c'est comme ça que je l'appelle, mon église. » Il la regardait avec amour. « Vous permettez, mon* sieur le comte? » Et, penché sur un baquet où le miel commençait à couler : « Bah ! il ne sera pas rempli de si tôt. Je vais pouvoir vous reconduire et vous montrer d'abord le petit ciel de chapelle que j'ai fini de peindre depuis dimanche. Mais, désarmons nous, monsieur Roger. »

Tandis que le prêtre aidait le petit garçon à se débarrasser de son masque et se dépouillait luimême du sien, Géraud reprenait, malgré lui, le cours de sa méditation. Il y faisait rentrer cet épisode, si mince qu'il en devenait ironique par le contraste avec son drame intérieur.

— « Comment, » se disait-il, « un homme si vulgaire de façons et de goût, — quelle horreur ça va être que ce ciel de sa chapelle ! — oui, comment cet homme peut-il trouver de ces traits de poésie, sa comparaison entre les abeilles et les âmes, par

exemple? C'est sa foi qui, tout d'un coup, le suscite. Dans ces moments-là, il est lui-même comme ses abeilles. Il va vers une lumière. »

Il n'osait pas ajouter : « Quand irai- je, moi aussi, vers cette lumière? » Mais si cet élan n'eût pas tressailli en lui à son insu, aurait-il été touché par la phrase du curé-apiculteur et sa grâce pieuse? Et surtout aurait-il été saisi à ce degré par une inscription que ses yeux rencontrèrent, à peine entré dans la chapelle, dont la voûte, outrageusement bleue avec un semis d'étoiles d'or, ne justifiait que trop sa critique de tout à l'heure? Elle figurait, cette inscription, au bas d'un tableau suspendu au mur en ex-voto, parmi beaucoup d'autres : Nos credidimus caritati quam habet Deus in nobis.

— « Vous lisez ça, monsieur le comte, » dit le prêtre à Malh}^er en le voyant s'immobiliser là devant. « C'est moi qui ai fait mettre là cette phrase de saint Jean, Elle me plaît beaucoup : Nous aidons cru, nous autres, à Vamour que Dieu a pour nous. Comment appelons-nous Dieu? Le bon Dieu. »

— « L'homme qui aime Dieu ne peut pas faire d'efforts pour que Dieu l'aime à son tour, » ce théorème de Spinoza, tant admiré autrefois, quand il s'occupait de la philosophie, se prononça soudain dans l'esprit de l'étrange paroissien du simple abbé Taravant. Encore une survivance, comme le Noël, de ses années de dilettantisme. Ce n'était plus en dilet-

lante qu'il se rappelait cette implacable phrase maintenant. Le grave problème qu'il venait de discuter si passionnément avec sa conscience, et où était engagé tout son avenir, se trouvait ramassé dans ces deux textes : celui de l'Évangile, et celui de VEthique, ainsi confrontés. Géraud sentait qu'il n'aurait plus jamais de paix avant d'avoir pris parti entre ces deux conceptions de la vie humaine et pour toujours. Ce parti, arriverait-il jamais à le prendre? En attendant, il restait de remplir l'humble devoir de la minute, et c'est à quoi il s'appliquait, un quart d'heure plus tard, en regagnant le château et faisant causer son fils. L'enfant racontait avec l'enthousiasme de son âge, l'aventure, pour lui extraordinaire, dont il venait d'être un des acteurs. Il disait le curé s'approchant de la ruche, enfumant les ouvrières par l'issue, puis détachant le chapeau et découvrant les superbes rayons, les abeilles effarées se précipitant sur eux, l'abbé Taravant et lui, Roger. Mais la fumée les protégeait tous deux. Il disait le couteau à longue lame souple détachant les rayons un par un, — le geste très doux de l'abbé, pour ne pas effaroucher davantage les abeilles, — son soin de ménager le couvain, espoir des essaims futurs, — comment, pour finir, il avait rejeté les abeilles à l'intérieur de la ruche, avec la brosse, en ayant soin de ne laisser aucune ouvrière sur les rainures avant d'y replacer le chapeau, — ce chapeau remis, et la rentrée au hangar avec les rayons.

Le père provoquait ces coiiûdences par ses questions, satisfait de constater combien le petit citadin s'était intéressé à cette scène toute rurale. La minutie de son observation dans la circonstance contrastait avec l'a peu près habituel de sa pensée. La bonne méthode d'éducation, pour cet enfant, c'était évidemment la leçon des choses. Le seul réconfort que Malhyver pût recevoir dans ces cruels moments était celui-là : se sentir capable de former son fils. La candeur du petit garçon, ce charme d'une nature intacte, lui faisaient du bien. « Rien de vicié encore en lui, » songeait-il. « Tout est frais. Tout est pur... C'est à moi de le défendre contre une mauvaise hérédité, s'il doit y en avoir une. »

Cette impression lui avait rendu un certain calme quand il' arriva au château. Il pensa que le mieux était de le faire partager à la mère, et c'est avec l'enfant devant lui qu'il entra dans la chambre d'Odette,- un peu rassuré par la réponse d'Éhse à sa demande :

— « Comment Madame a-t-elle passé l'aprèsnaidi? »

— « Madame la comtesse a sommeillé. Elle vient de me sonner pour savoir si M. le comte et M. Roger étaient revenus. Elle est très calme, mais bien fatiguée. Elle n'a même pas voulu regarder le courrier... »

Tout en parlant, la femme de chambre avisait sur une crédence un plateau, chargé de lettres et de

journaux, qu'elle tendit à Malhyver. Celui-ci ne pouvait pas comprendre le regard dont elle le fixait, tandis qu'il prenait les enveloppes, dont une portait l'écriture de Larzac. La domestique savait ce que le mari confiant ignorait et qu'il allait bientôt apprendre. Pour l'instant, il soupçonnait si peu la vérité qu'il reposa les lettres sur le plateau, sans en ouvrir aucune. Et ce fait que Larzac lui eût écrit, ■ — car la lettre lui était adressée, à lui, — il ne le mentionna même pas, pendant la demi-heure qu'il passa au chevet d'Odette. Il lui répugnait de mêler à leurs émotions actuelles aucun souvenir de leur existence de Paris, même celui de l'ami d'enfance, le familier de leur maison, à la loyauté duquel il croyait si aveuglément, si généreusement ! D'ailleurs, il ne se la rappelait même plus, la porte franchie, cette lettre, si menaçante, et il ne s'en doutait pas 1

— « Comme j'ai bien fait, » songeait-il, « de lui amener son fils ! »

Il ne voyait plus que la minute présente, les bras de sa femme autour du cou de l'enfant, la tête du petit sur l'oreiller contre celle de sa mère, et comme Odette déplaçait cet oreiller en se penchant, il put apercevoir, glissé par-dessous, un livre qu'il reconnut à sa reliure pour le paroissien de leur mariage. C'était le signe, étrangement inattendu pour lui, que la malheureuse avait, dans sa détresse, traversé à sa manière une crise analogue à la sienne. Elle avait eu besoin d'un secours, et elle l'avait cherché dans la même direction, mais plus humble-

ment, en essayant de redire les prières de son enfance, au lieu de raisonner. A cette pensée, Géraud, pour la première fois depuis des années, se sentit tout près d'une communion avec elle. Mais il savait, par expérience, que ces émotions d'idées ont leur pudeur. Il ne l'interrogea pas, et il l'écoutait, l'enfant parti, qui lui parlait, les yeux baissés, comme si elle eût eu honte de le regarder :

— « Mon ami, vous me demandez de vivre. La seule vie que je puisse avoir, vous venez de me la donner. C'est votre bonté. Je ne peux pas dire votre pardon. » Et, à part soi, elle ajoutait : « Pour qu'il me pardonnât, il faudrait qu'il sût le reste. Son pardon, je ne le connaîtrai jamais. » Puis tout haut : « Seulement votre bonté, pourrez-vous me la garder? » Et, sur un geste de Géraud : « Je sais que maintenant vous croyez que vous pourrez. Mais demain? Mais après-demain? Comment supporterez-vous ce poids de vivre avec une femme qui a fait ça?... Il faut que vous soyez libre de me renvoyer, si vous voulez. J'accepterai... Ah ! c'est affreux de m'imposer à vous. Je ne devrais pas vous dire ça. Oui, j'accepterai. Tout de même, essayez de me garder. J'ai tant besoin de votre appui !... »

— « Mais tu l'as ! » répondit-il, « mais tu l'auras ! »

— « Merci, » reprit-elle, et implorante : « Nous ne quitterons plus Malhyver. N'est-ce pas? Moi, du moins. Pour les affaires, vous irez à Paris, jusqu'à ce que tout soit rendu, tout. Vous direz à l'évêque simplement que vous exécutez une intention de

ma tante. Ce sera vrai. Avec cette certitude, que ça du moins sera réparé, dans quelques jours, je serai mieux. La folie de cette nuit, je ne la recommencerai pas, je vous promets. Le chloral aussi, je le cesserai, pour être plus forte. Il me faudra un peu de temps, avant de pouvoir aller et venir. Vous donnerez des leçons à Roger dans ma chambre. Ce sera encore trop de bonheur pour ce que je mérite. » Et, pour prononcer ces paroles navrées, quelle voix, encore plus douloureuse que les paroles ! L'autre faute, l'inavouée, y tressaillait profondément. Cet accent qui révélait des abîmes de mélancolie poursuivit Géraud de sa plainte quand il eut quitté la pauvre femme. Retourné à son cabinet, il demeura longtemps à l'écouter dans son souvenir, assis, sans toucher au courrier emporté machinalement et posé devant lui. Enfin il se décida à regarder ces lettres et à les ouvrir en commençant par celle de Larzac. Elle était timbrée de Moulins et griffonnée sur le papier d'un hôtel.

Mon cher Géraud, disait ce billet, tu cas être bien étonné. C^est ton vieux Larzac qui t^écrit, avant de remonter dans Vautomohile de Voncle de Jardes. Uoncle est envoyé à Royat, par là Faculté. C'est pour juillet. Mais tu connais sa manie du confortable. Il veut une villa dernier cri. On lui a dit qu^il fallait s'y prendre très à Vavance. Je me suis chargé de la lui trouver. D^où Vauto qu'il m'a prêté pour la

circonstance et dans lequel je remonte, en route pour Clermont. Je ne veux pas avoir passé si près de vous, sans être monté vous dire un petit bonjour. Tirai donc dans trois jours sonner à la porte de votre castel, et vous demander quarante-huit heures d'une hospitalité écossaise. Mon adresse, à tout hasard, est : Clermont-Ferrand, poste restante. En attendant cette revoyure, — tu constates que je m'ejfoYce de parler paysan, — je te serre les mains, mon bon Géraud, et je baise les doigts de Mme Odette. — Xavier.

Géraut lut et relut ces lignes, à travers lesquelles il lui était impossible de déchiffrer le pervers, le sinistre attrait qui ramenait l'amant blasé vers la maîtresse qui l'avait aimé jusqu'à tuer pour le garder. Il n'y discerna qu'une légèreté de ton que sa crise présente lui rendait insupportable. D'ailleurs atteinte comme elle était dans sa santé morale et physique, Odette n'avait pas la force de recevoir un visiteur, même de leur extrême intimité. L'ami d'enfance n'était plus qu'un importun à écarter. Géraud prit la plume et libella une dépêche ainsi conçue :

Impossible à mon grand regret te recevoir àMalhyver. Ecrirai pourquoi. Amitiés.

Il regarda la date de la lettre. Elle était de i'avantveille.

— « Ce serait donc demain qu'il arriverait ! »

Il sonna et dit à un domestique :

VIA GRL'CIS 221

— « Voici une dépêche a porter, c'est urgent. Prenez votre bicyclette, »

— « Monsieur le comte ne pense pas qu'il est six heures, » fit l'homme, « et que le bureau sera fermé. »

— « Allez tout de même. Vous trouverez la buraliste, et vous lui direz que je lui demande comme un service de faire partir cette dépêche demain, dès la toute première heure. »

Et, demeuré seul :

— « J'aurais dû ouvrir le courrier tout de suite. Pourvu que ce télégramme arrive à temps?... Mais oui. Pour venir de Clermont ici, il faut deux heures en auto. Xavier partira vers les neuf heures et demie, dix heures. Il passera, auparavant, à la poste restante. Le pire, c'est qu'il débarque ici à midi. Quand il saura Odette malade, lui-même ne voudra pas rester. Je déjeunerai avec lui, voilà tout... Il y a Roger qui parlera à sa mère. Ça, je ne peux pas l'empêcher, à moins de lui commander démentir, ce qu'il ne faut pas faire avec les enfants, fût-ce dans les plus petites choses. Hé bien ! Si Larzac arrive, je préviendrai Odette, et si elle demanda à le voir cinq minutes, tant mieux, c'est qu'elle sera moins accablée. »

Jamais la maladie de l'oncle de Jardes, si riche fût-il, et la recherche, pour sa cure d'été, d'une villa confortable à Royat, n'aurait, on le pense bien, décidé Larzac à quitter Paris dans cette saison de l'année. Ce n'était qu'an prétexte pour cette visite aux Malhyver, si complètement en désaccord avec sa première réaction devant l'aveu d'Odette, qu'il est nécessaire d'expliquer par quel travail d'esprit iien arrivait à cette volonté de revoir une femme traitée si brutalement. Cette réaction d'horreur s'était aggravée dans les heures qui avaient suivi, à se rappeler le cri accusateur : « J'ai tué à cause de toi ! » Que l'égarée essayât de le mêler à son crime, d'en faire retomber sur lui une part de complicité, même la plus faible, la plus lointaine, le révoltait, l'indignait. Et puis, que ce crime eût été commis et par elle, par cette créature de grâce fine et de sensibilité passionnée, à laquelle il tenait par tant de fibres intimes de son être, tout en la trahissant, le bouleversait, le stupéfiait. Quelle nuit il avait passée, à subir le cauchemar de l'affreuse confession,

sans pouvoir dormir, lui qui se vantait de son sommeil conservé dans la tranchée sous le marmitage ! Il s'était levé le lendemain, si accablé toujours qu'il avait pris la plume pour se dégager d'un déjeuner auquel il était convié, avec quelques camarades de tranchée justement, et par un des généraux sous lesquels Géraud et lui s'étaient battus à Verdun, Brissonnet l'Africain, un des lieutenants, jadis, du commandant Marchand dans l'expédition de Fachoda, aujourd'hui un des grands guerriers de la Grande Guerre. « Mais non, » s'était dit Larzac, en déchirant son billet d'excuse, à peine écrit. « Il faut y aller et dompter ce cafard-là, comme l'autre... »

Il employait ce mot de soldat pour se retremper dans l'atmosphère d'énergie qui avait été, plus de quatre ans, la sienne. Il avait compté sans l'inévitable rappel du nom de Malhyver par Brissonnet. Les chefs-nés, comme celui-là, n'oublient jamais ceux qui ont servi sous eux. Le général avait, devant Larzac, parlé de Géraud en déplorant son absence et dans des termes d'estime si vivement chaleureux qu'ils auraient dû gêner l'amant d'Odette. Mais les situations de mensonge, quand elles se prolongent, ont d'étranges complexités. Larzac infligeait à Malhyver le pire des outrages par cette liaison quasi affichée avec sa femme, et cette vilenie n'empêchait pas qu'il ne le respectât profondément, absolument. Ce respect datait de la guerre et de leur commun danger. Auparavant

224 Li^ DllAME i>A^S LE xVlOiVDE

Géraud, avec ses manies d'intellectuel inefficace, lui apparaissait un peu CQmme un professeur manqué. Il avait découvert un héros et cela n'avait pas été sans lui donner un obscur remords.

En écoutant Brissonnet, une idée, vaguement entrevue dans ses réflexions de la nuit, s'était subitement précisée : ce vrai gentilhomme, et d'un si grand cœur, à qui ce connaisseur en bravoure rendait cet éloquent témoignage, une fortune acquise par un abominable assassinat allait lui arriver, puisque sa femme en héritait. Cet argent du vol et du meurtre entrerait dans le ménage. Malhyver en vivrait, lui aussi. Larzac n'eut pas plus tôt aperçu distinctement cette sinistre conséquence du forfait qu'elle lui fut insupportable. Comment l'empêcher? Il en était temps encore, avant qu'Odette et son mari eussent été envoyés en possession de l'héritage. Tout l'après-midi et le jour suivant, le jeune homme tourna et retourna cette question, sans pouvoir la résoudre. Un moyen s'offrait, très simple, qui devait le tenter d'autant plus qu'il correspondait à son secret désir de réparation vis-à-vis de son camarade, l'avertir... Quelle idée ! Autant dire à Géraud qu'il était l'amant de sa femme. Il ne pouvait savoir cela que par elle et cette confession supposait une intimité totale. Et puis quel manque d'honneur vis-à-vis d'Odette : la livrer ainsi, à cause d'un aveu échappé du fond de son amour ! Il y avait bien un autre procédé : une lettre anonyme, et composée avec des mots imprimés qu'il découperait à même

un journal. Elle aurait du moins cet avantage de révéler la criminelle sans dénoncer l'amoureuse. Mais quelle aatre lâcheté! Une explication aurait lieu entre Malhyver et sa femme. Bourrelée de remords comme Larzac l'avait vue, elle n'aurait pas l'énergie de nier. Géraud la forcerait de refuser l'héritage. Seulement, elle saurait, elle, de qui serait venue la dénonciation et elle se croirait, elle aurait le droit de mépriser le dénonciateur. Ce mépris, Larzac sentait qu'il ne le supporterait pas plus que la perspective du noble Géraud souillé à son insu par l'argent du crime. S'il avait creusé cette nouvelle impression, il aurait reconnu qu'elle supposait un premier recul de son indignation de la veille contre Odette. Il aurait certes protesté, de toute l'énergie de son honneur, si on lui avait dit qu'il recommençait déjà de l'aimer, A travers ces réflexions, et quoi qu'il en eût, ce cri, contre lequel il s'était débattu d'abord, le poursuivait, ce « J'ai tué à cause de toi. » Il comprenait trop bien qu'elle avait dit vrai, et cette pensée descendait toucher dans son cœur — dans ses sens surtout — un de ces points cachés sur lesquels les plus cyniques jettent un voile. Désirer plus ardemment une maîtresse parce qu'elle s'est avilie, c'est déjà bien bas, et c'est le quotidien de l'amour jaloux, mais parce que son image s'associe à l'idée d'un meurtre, ce'st la descente dans un abîme pire. L'animalité a de ces chutes en nous auxquelles nous entraîne la dégradation du vice, d'abord léger, élégant,

286 i:X DP.AME DAMS LK MONDE

amusé, et une heure vient où un Larzac se troure accepter la complicité qui lui a fait une telle horreur, en se reprenant pour la criminelle d'une passion envenimée, exaspérée par son crime.

Rendons du moins à ce garçon, qui valait mieux que sa vie, par certains côtés, mieux même que certains de ses sentiments, — cela arrive, — oui, rendons-lui la justice de reconnaître que ce travail de malsain désir s'accomplissait en lui, sans qu'il s'en rendît compte. Penser à Géraud, c'était penser à Odette, en sorte que sa coupable maîtresse se faisait plus présente dans son imagination, à mesure qu'il méditait plus anxieusement sur la voie à suivre pour épargner au mari, deux fois abusé, une affreuse honte. Assiégé par cette vision de la malheureuse s'en allant de chez lui sans un mot, la tête basse, les yeux fixes, il se demandait ce qu'elle avait fait en le quittant ainsi. Comment n'avait-il pas reçu un signe, une lettre, un rappel? Une seconde nuit avait passé. Au matin, il n'y put tenir, et il alla jusqu'à l'hôtel de la rue du Faubourg-Saint- Honoré. La vue du concierge en train de frotter les cuivres de la grande porte d'un geste tranquille, le rassura sur une tragique hypothèse qu'il n'avait pu s'empêcher de concevoir, celle d'un suicide. Il s'arrêta pour demander si l'on avait de bonnes nouvelles de M. de Malhyver.

— « Excellentes, » répondit l'homme, « Mme la comtesse est partie hier soir pour rejoindre M. le comte. »

— « Elle n'a pas voulu me revoir, » songea Larzac, « c'est trop naturel. S'il n'y avait pas Géraud et cet héritage, comme je voudrais ne jamais la revoir, moi non plus ! Tout à Cécile maintenant ! »

Il était de bonne foi en s'affîrmant ce souhait d'une rupture éternelle avec Odette, et cette intention de se servir de la rivale comme d'un instrument d'oubli. Cette journée, la seconde seulement depuis la lamentable explication, ne devait pas finir sans qu'il eût constaté combien il se trompait sur luimême et son propre cœur. Il n'avait jamais eu pour Cécile qu'un caprice de vanité sensuelle. Il s'était engagé dans cette aventure avec elle, contre Odette, et, d'avoir rompu avec celle-ci, allait lui rendre l'autre d'abord indifférente, puis odieuse, pour peu qu'elle devinât cette brouille et s'avisât d'en triompher. Ce choc en retour s'était produit à la même place, — quelle ironie ! — où Odette avait tant souffert, dans ce dancing si vulgaire de luxe brutal, ce Lotos, bien mal nommé pour Larzac. Au lieu de l'oubli, ce qu'il y avait retrouvé, c'était le fantôme de la femme dont il se voulait délivré. Quand ils s'étaient quittés, Cécile et lui, avenue d'Antin, quarante-huit heures plus tôt, ils s'étaient donné là un rendez-vous qu'il avait pourtant pensé une minute à décommander. Et il y était venu, pour le regretter à peine- entré, en dépit de ses résolutions. Il n'était plus d'humeur à trouver « si drôle », comme l'avant-veille, ce bas-

tringue à la mode, cette sauvage musique du jazzband, ce nègre hurleur, ces pseudo-tziganes et ces trémoussements de cocaïnomanes hébétés. L'antithèse était trop forte entre cette vaine frivoHté trépidante et la tragique confidence dont il était obsédé. L'appel de Gorrevod, assis devant un cock-tail, au premier rang des tables, afin de ne rien perdre du bal, l'irrita par le souvenir soudain évoqué de la promenade avec Odette, et plus encore l'insistance avec laquelle l'étourdi lui en demanda des nouvelles :

— « Est-ce que nous n'allons pas voir Mme de Malhyver? Tu ne l'as pas décidée? Nous devrions fonder la grande œuvre du dessalement du gratin... Mais j'aperçois notre Cécile. Elle n'a pas besoin d'être dessalée, celle-là !... »

Mme Machault arrivait, en effet, avec un singulier regard dans ses yeux, dont Larzac eut l'explication, lorsqu'elle lui eut dit, aux premières mesures d'un tango : « Le dansons-nous? » et qu'elle continua, une fois lancés tous deux parmi le tournoiement des autres couples, coquette et moqueuse, en lui donnant un des surnoms de leur intimité :

— « Ça ne biche donc plus, ma petite Xave, avec le cher devoir?... Ne faites pas celui qui ne comprend pas !... ïi

— « C'est que je ne comprends vraiment pas, » dit Larzac, soudain nerveux.

— « Vous ne saviez pas qu'Odette est partie pour Malhyver? Allons donc ! vT'ai passé prendre de

ses nouvelles rue du Faubourg-Saint-Honoré. Et j'ai appris cette fugue. J'espère que je n'y suis pour rien. Tout de même, ne faites pas cette mine du monsieur plaqué. Vous savez, ce n'est pas très gentil pour moi. »

Et tout bas, tendrement :

— « T'en fais pas, ma jolie Xavette, on te consolera. On n'a pas vu toutes les gravures de l'avenue d'Antin, avant-hier. »

Dans réchauffement de la salle et de la danse, le parfum qui émanait d'elle se faisait plus intense. Son souffle frais caressait la joue du jeune homme, sa gorge se serrait centre lui. Un sourire d'invite voluptueuse flottait sur sa bouche rouge. Larzac se surprit à se rappeler le sanglot d'Odette reconnaissant ce parfum dans ses cheveux et sur son visage, quand il s'était dressé pour l'embrasser. Ce souvenir de la passionnée lui rendait la libertine intolérable. Comme il ne lui répondait pas, elle finit par se taire elle-même, avec autant d'irritation que de curiosité. Elle avait fait fausse route. Elle le sentait et crut tout réparer en disant, tandis que Larzac la reconduisait vers la table devant laquelle Gorrevod les attendait :

— « Pardonnez-moi, Xavier, si je vous ai froissé. »

— « En effet, répondit-il, « vous m'avez froissé, et je ne vous pardonne pas. »

Et, la saluant, il serra la main de Gorrevod, puis, montrant le cadran de l'horloge au-dessus de l'orchestre :

aSO UN DRAME DANS LE MONDE

— « Cinq heures et demie. Excusez-moi, ma" dame, et toi, Philippe. J'ai une course urgente que j'allais oublier... »

— « Fais ta course et reviens-nous,» dit Gorrevod.

— « Qu'est-ce qui s'est passé avec Odette? » dit Cécile en regardant Larzac s'éloigner, le profd dur, la lèvre mauvaise.

— « Rien que je sache, » dit Gorrevod. « Je les ai encore rencontrés avant-hier, devant le Nouveau- Cercle, qui promenaient sentimentalement leur gentil collage, pendant que le pauvre Malhyver gèle en Auvergne. »

— « Eh bien ! Elle y est, en Auvergne, elle aussi.»

— « Depuis hier, alors? »

— « Depuis hier. »

— « Et pour combien de temps? »

— « Pour plusieurs semaines, m'a-t-on dit chez elle. »

— « Cela nous explique pourquoi notre ami est crin. Ah ! Ce qu'il est crin ! Vous venez de le constater comme moi. » Et, guignant Cécile d'une prunelle aiguë et maligne, où le mutilé mettait la mauvaise rancune de son infirmité :

— « Voulez-vous parier une discrétion que nous apprendrons demain le départ du sire de Larzac pour une villégiature au pays de Vercingétorix? »

C'avait été au tour de Cécile de ne pas répondre. Elle était restée une heure sans plus danser, à subir le récit que lui faisait Gorrevod, copieusement et méchamment, de la liaison d'Odette et de Xavier.

Celui-ci n'allait-il pas reparaître? A travers la fumée d'une cigarette renouvelée sans cesse, elle épiait la venuQ des arrivants, — en vain. A peine rentrés, elle avait téléphoné, — en vain. Une lettre ensuite, une seconde, une troisième, n'avaient pas eu un meilleur résultat. En vain toujours, piquée au jeu, avaitelle essayé de reprendre barre sur le rebelle, à chacune de leurs rencontres dans le monde, pendant ces deux semaines. Il lui avait opposé cette politesse, à la fois rieuse et glacée, par laquelle les roués de tous les temps ont exaspéré les coquettes. Chez lui, cette attitude si brusquement changée vis-à-vis de Cécile, n'était ni une rouerie ni même une défense. Il ne voyait plus en elle qu'un trop lucide témoin de sa rupture avec Mme de Malh^'ver, — rupture dont il appréhendait qu'elle ne devînt la fable de leur société. Plusieurs personnes déjà : Mme de Caudale, Mme d'Arcole, Mme Ethorel, d'autres encore, les unes avec simplicité, celles-là sur un ton trop près d'être persifleur, lui avaient prononcé des phrases à douteuse entente :

— « Odette vous avait parlé de ce voyage en Auvergne, Xavier? Ce que Paris doit lui manquer !... »

— « Quand revient la comtesse Odette? Elle n'écrit pas souvent. Qui peut-elle bien voir làbas?..-. »

— a Le précepteur des Malhyver, vous eavex, celui qui était chez les Charlus, est à Paris. Il raconte des choses étonnantes ; que la pauvre

Odette ne rentrera pas de la saison. C'est ce braque de Géraud qui la chambre. Pourquoi?... »

— « Il paraît que les Malhyver vont entreprendre d'énormes travaux dans leur château. Ils héritent, de plusieurs millions. Odette est là pour finir d'arrêter les plans. Ce sera toujours une ressource, quand on nous enverra au Mont-Dore ou à la Bourboule... »

Ces propos prenaient pour Larzac, sachant ce qu'il savait, une signification singulière. Ils lui faisaient sentir une fois de plus la prodigieuse anomalie de l'acte commis par sa maîtresse, et combien cette créature fragile et fine portait en elle, pour avoir osé cela, une âme d'une autre trempe que les comparses de salon qui commentaient son absence. En même temps, le devoir d'avertir Géraud se faisait plus pressant. De quelle manière? Il en était là quand son oncle de Jardes, qui traversait une mauvaise crise d'une maladie analogue à celle dont avait souffert Mlle de Sailhans, lui demanda, au sortir d'une consultation :

— « Ne m'as-tu pas dit que ton ami Géraud était à Malhyver? C'est loin de Clermont, cet endroit? »

— « Pas très loin. Pourquoi? »

— « Parce que les médecins m'expédient à Royat, cette année. Une agence m'envoie le nom de deux villas. Si Géraud pouvait les examiner et me donner son avis, il me rendrait un vrai service. A mon âge et patraque comme je suis, je me défie des « meublés » et j'ai horreur de l'hôtel. »

— « Mais, mon oncle, » répondit Larzac, « c'est moi qui irai à Royat étudier ces villas et les autres. C'est l'afîaire de trois ou quatre jours, et je n'ai rien qui me retienne à Paris. »

L'oncle de Jardes avait eu un sourire qui disait clairement sur la bouche de l'indulgent survivant du Second Empire :

— « Vous voulez aller consoler votre bonne amie, monsieur mon neveu, puisqu'il paraît que le mari la séquestre. »

Et tout haut :

— « Hé bien ! Si tu te décides, je te prête mon automobile. C'est après-demain que commencent mes six jours de lit et de digitaline. Ainsi tu ne me prives de rien. »

Larzac avait parlé impulsivement. Cette occasion d'une visite justifiée à Malhyver, comment ne pas la saisir? Et voici qu'un nouveau projet lui était apparu, qui avait pour lui de concilier l'impérieux besoin d'empêcher l'acceptation par Malhyver de l'infâme héritage, et l'appétit, plus impérieux encore, de revoir Odette. Comment n'avait-il pas eu cette idée aussitôt? La personne qui devait avertir Géraud, ce n'était pas lui, Xavier, c'était Odette. L'aveu qu'elle lui avait fait dans un spasme de désespoir, il allait lui demander qu'elle le fît à son mari, mais pas tout entier. Des deux crimes, un seul, aux yeux de Larzac, atteignait vraiment ce mari : la destruction du testament. Qu'elle confessât celui-là, en taisant l'autre, et l'abominable contamination

était évitée. Cette œuvre de propreté à entreprendre excusait l'amant à ses propres yeux de ce retour vers sa maîtresse. Il ne s'avouait pas qu'il cédait à un attrait bien impur, autant et plus qu'au généreux souci de défendre un honnête homme contre une souillure. Deux sincérités jouaient en lui à la fois et dans le même sens, l'une agissant sur ce qu'il y avait de meilleur, l'autre sur ce qu'il y avait de pire dans sa personnalité. De telles convergences aboutissent à des entraînements irrésistibles. Aussi, quarante-huit heures après cette conversation avec son oncle, était-il déjà en route, et il trouvait que la rapide voiture n'allait jamais, jamais assez vite, quand, ayant fait s'asseoir le chauffeur à côté de lui et pris en main le volant, il l'eut lancée en quatrième vitesse sur la route qui, par Fontainebleau, Nemours, Montargis, Cosne, Nevers et Moulins, va de Paris à Clermont. C'était dans la matinée du 26 avril, la veille du jour où la rencontre de la fille Coubret allait donner à Odette l'ignoble tentation de l'oubli par l'alcool. Si Larzac avait soupçonné quelle crise se préparait dans l'intérieur des Malhj-A-er, il n'eût certes pas poussé sa machine, qu'il manœuvrait comme un professionnel, avec cette frénésie d'arriver plus tôt. Les plaines de l'Orléanais défilaient, celles du Nivernais, dans une vision de vertige. L'automobile sautait sur des chausfées, défoncées cinq ans durant par le poids des lourds camions de munitions. Elle longeait des camps immenses de véhicules abandonnés, puis

LE PLAN DE LAHZaC 935

des baraquements. Elle côtoyait la Loire, lente et sombre autour de ses îles sablonneuses et jaunes, traversait des villages, des villes.

— « Nous entrions à Moulins à deux heures, » disait plus tard le chaufTeur de M. de Jardes à son maître, « et nous étions partis à huit 1 Jamais M. Xavier n'a bouiïé tant de kilomètres en si peu de temps : deux cent quatre-vingt-quatre... Et quelles routes ! Ah ! monsieur, si nous n'avions pas eu des ressorts d'avant la guerre, ce qu'ils auraient cassé !... »

C'est de Moulins que Larzac s'était décidé à prévenir Géraud. Son premier dessein avait été de débarquer tout de go, sans s'annoncer. Puis il avait eu peur du saisissement d'Odette, et il avait griffonné son billet sur un coin de table dans un hôtel, tandis que le chauffeur renouvelait la provision d'huile et d'essence, et rafraîchissait le radiateur. Il avait calculé qu'arrivé le même soir à Clermont, la journée du lendemain lui suffirait pour la visite à Royat, et que, le surlendemain, il monterait à Malhyver dans la matinée, pour y trouver une femme préparée à le recevoir et que son émotion ne trahirait pas. Il avait passé à la poste avant de s'engager dans cette nouvelle expédition, sûr que Géraud lui aurait adressé un télégramme de bienvenue. Le télégramme était là. Il l'ouvrit et demeura quelques instant» à méditer sur cettt dépêche si contraire à celle qu'il attendait :

— « Impossible à mon grand regret te reeêpoir

à Malhyver... C'est Odette qui lui a dicté ça. Elle aura trouvé un prétexte quelconque. C'est trop naturel qu'elle ne veuille plus me voir ; mais moi, je veux, je dois la voir... Je n'aurai rien trouvé à la poste, voilà tout..., La dépêche est de ce matin? Oui... Elle ne sera pas arrivée... Allons. Il ne faut pas que l'infamie s'accomplisse. »

Il se parlait ainsi, se dupant lui-même jusqu'à la dernière minute. Il ne se fût agi que d'empêcher cette « infamie », aurait-il été troublé au point de devoir passer le volant au chauffeur pour gravir la longue suite de côtes qui, par Ceyrat, Theix et le col de la Ventouse, mène vers les puys dont Malhyver, on s'en souvient, montrait quelques jours auparavant à son fils les profils de volcans lunaires. L'enfant n'avait pas plus regardé ces rouges cratères que n'avait fait Larzac, absorbé par l'attente de la conversation qu'il se disposait à soutenir. Le chemin montait, descendait, se repliait, ici plongeant dans une vallée, là développé sur un plateau. Le jeune homme ne prenait garde à rien, sinon, par instants, à la carte qu'il lui fallait consulter pour que le chauffeur ne s'égarât pas dans ce lacis montagneux. Enfin, un poteau placé à un angle de route, porte, après une liste de noms de hameaux inconnus, ces trois syllabes : Malhyver, et cette indication à côté : Six kilomètres. L'automobile paraît à Larzac marcher trop vite maintenant, quoique la prudente allure du conducteur actuel, dans des fondrières ravinées par le charroi,

ne rappelle guère la folle randonnée de Paris à Moulins. Les sapins et les bouleaux alternent, ceux-ci massifs avec leurs fûts rouges et leurs aiguilles sombres, ceux-là élancés avec leurs troncs si blancs et le saupoudrement léger de leur première verdure. Une longue coulée basaltique s'étale sur la droite à un moment. La surface de cette cheire, toute hérissée de roches noires scoriaires, prend comme un aspect écumeux, qui témoigne que la lave s'est épanchée dans un endroit marécageux. Un étang, en partie asséché, croupit auprès. Des nuages bas pèsent sur ce farouche paysage, dont la sévérité menaçante surprend l'audacieux garçon. Un château apparaît à la fin, triste et gris sous ce ciel plombé, avec un pau^'re village à sa base. Il le reconnaît. Il a vu si souvent ces tourelles, ces toits en pente, ce hameau, ces pins là-bas, reproduits sur une gravure qui n'a jamais quitté le bureau de Géraud. Il allume nerveusement une cigarette. Telle est la force de sa sensation d'attente angoissée : il oublie qu'il peut être regardé, qu'une visite annoncée sur le ton de sa lettre à son camarade ne comporte pas ce masque d'anxiété, et qu'il y a dans la vie d'Odette un autre secret encore que celui du poison !

Il était regardé, en effet. Le ronflement du moteur dans le vaste silence de la campagne était arrivé au château bien avant que la voiture ne s'engageât dans l'allée du parc. Le passage des automobiles,

dans et coin perdu d'Auvergne, et à cette époque de Tannée, était trop rare pour que Géraud ne prêtât pas attention, malgré lui, à ce bruit et à cette approche. II avait bien pensé à Larzac, mais en rejetant aussitôt cette idée. La receveuse du bureau de poste lui avait fait dire, par son messager, qu'elle téléphonait aussitôt à Clermont, pour plus de sûreté, le texte de sa dépêche. Il considérait donc comme certain que cette dépêche avait touché son ami, auquel il avait écrit, longuement, le matin. Il était de nouveau dans la bibliothèque, occupé à donner à son fds ses leçons d'avantmidi. Son chagrin était aussi poignant que la veille, mais il le dominait davantage. Sa femme, qu'il avait trouvée un peu détendue moralement, mais physiquement si accablée, commençait d'accepter l'idée qu'il fît venir de Clermont le médecin, dont il avait parlé déjà lors de son arrivée. Il espérait la décider dans la journée. En attendant, elle reposait. Il vaquait à sa besogne de précepteur paternel avec la conscience méthodique qu'il apportait à cette entreprise. Toujours hanté par la volonté de former avant tout la pensée de l'enfant, il avait imaginé de consacrer ces premières heures à la lecture commentée de quelque page, sur laquelle il provoquait les réflexions de Roger, les guidait, les rectifiait. C'était la fable de La Fontaine sur le Vieillard et les trois jeunes hommes qu'il avait choisie ce jour-là. Il n'admirait rien tant que le vers célèbre, où toute la valeur morale et sociale des

bienfaisantes idées d'héritage et de propriété se trouve ramassée :

Mes arrière- neveux me devront cet ombrage.

— « Regarde maintenant ces hêtres, » disait-il au garçonnet, en lui montrant, à travers les vitres, les cimes bourgeonnantes des arbres du parc. « Ils ont plus de cent ans. C'est un Malhyver qui les a plantés, pour nous deux qui n'étions pas encore nés. Ces murs, qui nous abritent du vent à cette minute, c'est un Malhyver qui les a bâtis, pour nous. Ces poutres, » — il désignait les solives apparentes du plafond, — « il les a fait mettre là, pour nous. Nous avons une dette envers tous ces morts. Ils sont nos morts, et nous, nous sommes leurs vivants. Nous serons un jour les morts d'autres vivants, envers qui nous avons une dette aussi, la même. Je te devais de te garder ce château et ces arbres, parce qu'ils ne sont à moi, comme ils ne seront à toi, que pour les transmettre afin d'agir comme ces morts ont voulu... Comprends bien cela : aucun homme n'est seul. Il hérite du travail des autres, et il leur doit de le continuer, de le conserver, de ne pas le détruire, parce que détruire, c'est être ingrat... »

— « Mais, papa, si l'arbre gêne, comme celui que vous avez fait couper l'autre jour et qui soulevait le mur avec ses racines?... »

— « Oui, j'ai fait couper l'arbre. Pourquoi? Réponds... »

— « A cause du mur, pour le garder. »

— a Tu as compris. Ne détruire que pour mieux conserver, c'est la grande règle... »

A ce moment de son discours et comme il disait à son fils : « Voyons les vers d'après, » l'appel de la sirène de l'automobile approchant le fit aller jusqu'à la fenêtre. Et Roger récitait :

... Hé bien ! défendez-vous au sage

Étonné que son père ne l'interrogeât plus, et entendant lui-même ce bruit, si complètement insolite, dans la cour de leur château, il se leva à son tour et vint, lui aussi, à la croisée, juste au moment où la puissante machine tournait devant le perron.

— « Mais c'est M. de Larzac !... » dit-il. Ce n'était pas le cri de joyeuse surprise dont il aurait dû accueillir la venue d'un familier de ses parents et qui l'avait toujours gâté. On croirait qu'un instinct travaille chez les enfants trop sensibles comme était Roger, qui leur fait deviner, sans les comprendre, les relations coupables de leur mère avec tel homme, de leur père avec telle femme. Cet homme, cette femme, leur volent quelque chose. Ils ne savent pas quoi. Ils le sentent, et la susceptibilité d'une inconsciente jalousie paralyse en eux toute expansion. Géraud n'avait jamais remarqué jusqu'ici cette rétraction spontanée de son fils devant son plus vieux camarade. Mais il n'avait jamais remarqué non plus une des particularités de Larzac, si révélatrice : ce double jeu de sa physionomie qui passait presque instantanément d'une exprès*

sion à une autre. Odette en avait tant souffert ! Ce mensonge des traits est le pire de tous pour une femme qui, voyant soudain un masque se poser sur une face adorée, se demande avec angoisse quelle est la vraie figure de celui qu'elle aime. A cette minute, et tandis que l'automobile s'arrêtait, le visage de l'arrivant trahissait l'état réel de son âme : son trouble à la perspective de revoir sa maîtresse dans des circonstances si difficiles et cette méchanceté dominatrice qu'un désir de plus en plus violent émouvait dans les pires arrière-fonds de son être. Il releva la tête et aperçut Géraud derrière sa vitre. Ce visage tendu, mauvais, cruel, s'éclaira d'un sourire, où, pour la première fois, le mari trahi démêla une fourberie. Pour la première fois aussi, l'antipathie de Roger envers le nouveau venu lui fut évidente.

— « Comme c'est ennuyeux, papa !... » avait ajouté le petit garçon. Il rougit un peu. Son père le remarqua. Il ne releva pas cette exclamation, mais un étrange malaise le saisit, qu'il n'aurait pu définir, pour avoir éprouvé presque à la même seconde ces deux impressions, d'une telle insignifiance, semblait-il : celle d'un manque de franchise dans la nature de son ami, celle d'une secrète aversion du petit garçon contre cet ami. Certains chocs émotifs très durs, tels que ceux que Géraud avait subis ces dernières heures, sensibilisent tout le psychisme, comme certains chocs physiques sensibilisent tout l'organisme. Quand un de ces phénomènes

141 L^ URAME DANS LF, MONDE

1 99 produit chez un de ces spéculatifs abstraits, du type de celui-là, une faculté se réveille en eux, ^pnt le train habituel de leur pensée avait comme suspendu l'exercice : celle de l'observation. Qu'il y eût dans la vie humaine des dessus et des dessous, un endroit et un envers, une façade et des coulisses, Malhy\^er l'avait toujours su, mais théoriquement, intellectuellement. En fait, il avait toujours pris les gens pour tels qu'ils se donnaient, ne voyant vraiment que ses idées, ne s'intéressant qu'à elles. La guerre l'ayant bien ramené à l'action, mais immédiate, mais collective et aboutissant encore à des idées : la patrie, la solidarité, le sacrifice, le devoir. La confession d'Odette, reçue ainsi à bout portant, sans qu'aucun indice l'eût préparé, devait faire et avait fait révolution en lui. Jamais il n'avait rien rencontré dans son expérience qui, de près ou de loin, ressemblât à ce crime, commis à côté de lui en silence, par quelqu'un qui le touchait de si près, et il n'avait rien soupçonné ! Il lui en demeurait un déconcertement, une sensation de se mouvoir dans un cauchemar, de ne plus y voir clair dans les choses et les gens qu'il croyait le mieux connaître. Son fils venait de le surprendre, et aussi Larzac. En toute autre occurrence, il aurait passé outre à ce double étonnement, sans y prendre garde. Mais pourquoi ce même Larzac avait-il, quand il aborda Malhyver descendu auprès de lui, ce je ne sais quoi d'indéchiffrable dans ses prunelles, et, pour lui répondre, cette voix qui sonnait faux?

Ni ces yeux n'avaient changé, ni cet accent depuis des années que les deux hommes se connaissaient. Seulement le plus naïf n'avait jamais saisi l'autre en flagrant délit de mensonge, et la chose allait arriver, par un de ces minuscules hasards qui ont déterminé tant de catastrophes dans des situations comme celle où se trouvait Larzac vis-à-vis de Malhyver. Ce hasard, c'était le fait que la receveuse eût téléphoné la dépêche envoyée si tard. Donc, Malhyver ne pouvait pas douter que cette dépêche n'eût touché Larzac, s'il avait passé au bureau de poste de Clermont, et son premier mot fut instinctivement :

— « Tu as donc changé ton itinéraire? Tu n'es pas allé à Clermont? »

— ' « Mais si. Pourquoi? »

— « Alors, tu n'es pas allé à la poste? » — • « Si, ce matin, à neuf heures. »

— ■ « Et mon télégramme?

— « Tu m'avais envoyé un télégramme? »

— « Oui, pour te dire qu'il m'était difficile de te recevoir... »

— « On ne m'a rien donné. Ça ne m'étonne pas. Depuis la guerre, tous ces services sont faits !... Tu vois comment... »

Qu'une négligence eût été commise au bureau de poste de Clermont, c'était possible. Un employé distrait, un nom mal lu, une erreur de casier, suffisaient pour que le télégramme n'eût pas été remis à son destinataire. Mais la créance ne se commande pas.

— a Xavier a reçu ma dépêche, » pensa Malhyver. « Il vient quand même. Pourquoi?... Il me ment. Pourquoi?... Soupçonnerait-on la vérité? »

C'était fou de s'imaginer que la mort presque subite de Mlle de Sailhans eût pu faire l'objet des propos du monde et que Larzac s'en préoccupât au point d'être venu jusqu'ici, pour en parler peutêtre à ses amis, pour savoir en tout cas ce qu'ils en avaient appris. Mais quand une honteuse action, restée secrète, a été commise par quelqu'un de très cher, on reste obsédé, dès qu'on le sait, par la terreur que d'autres la découvrent. Au moindre indice, on ne doute plus qu'elle n'ait été dévoilée, et Malhyver épiait sur le visage de Larzac une confirmation de cette crainte qui lui poignait le cœur, tout en lui disant :

— « Je t'ai écrit ce matin une lettre que j'allais remettre au facteur, pour t'expliquer ma dépêche. Odette n'est pas bien depuis quelques jours. »

— « Elle est malade? »

— « Rien de grave, mais elle doit garder la chambre, et elle est si nerveuse qu'il lui faut un repos absolu. »

— « Que dit le médecin? »

— « Je n'en ai pas fait venir encore. On me recommande, à Clermont, un docteur Pacotte, le neveu et l'héritier d'un vieux praticien qui a soigné mon grand-père... »

— « J'ai l'auto. Veux-tu que le chauffeur retourne là-bas chercher ce Pacotte? Je déjeune avec

toi. Le chauffeur ramène le docteur qui voit Odette et avec qui je repars. Comme cela, elle n'aura pas la moindre fatigue de maîtresse de maison et j'aurai toujours passé quelques heures avec toi... »

Nul sous-entendu dans cette offre, non plus que dans les questions, qui avaient précédé, sur la santé d'Odette. Cet échange de propos suffit à suspendre un moment l'inexprimable et inexplicable malaise. Pourquoi ne pas croire que réellement Larzac n'avait pas reçu la dépêche? Les deux amis n'en restaient pas moins un peu gêné vis-à-vis l'un de l'autre et ils écoutaient le bavardage de Roger qui, à côté d'eux, s'hypnotisait dans la contemplation du moteur que le chauffeur examinait, le capot levé :

— « C'est une vingt-trente?... La nôtre à Paris est une quinze. Seulement nous avons six cylindres... Combien faites-vous en palier? Nous du soixante, tant que nous voulons... Quel carburateur avezvous?... »

— « A son âge, » disait Larzac à Malhyver, « nous ne rêvions que chevaux. Ils ne rêvent que machines. C'est fort heureux, étant donné qu'ils sont de futurs poilus et que la prochaine guerre se fera en autos et en avions... Ça ne l'empêche pas de travailler, ton gosse, j'espère, ce goût de la mécano? On raconte à Paris que vous avez chassé Darré. Est-ce vrai? »

— « Chassé, non. Il est parti de son plein gré, parce que la campagne l'ennuie... »

— « Et qui as-tu pris? »

— « Personne. C'est moi qui suis le professeur du petit et je compte le rester. J'en ferai un bon Français, je te le jure. »

Il avait parlé sur un ton très simple, mais si grave. Larzac en demeura saisi. L'intime respect qu'il portait, malgré sa trahison, à son ancien condisciple devenu son frère d'armes, s'émut de nouveau en lui. D'un geste instinctif, il lui prit la main. Il la lui serra avec une étreinte trop frémissante pour que celui qui faisait l'objet de cet élan de sympathie n'en fût pas étonné. D'où venait ce subit attendrissement de ce camarade, si sceptique toujours? L'éducation d'un enfant qui ne lui était de rien ne justifiait pas cette émotion. « De quoi me plaint-il?... » pensa de nouveau Géraud. Il retira sa main, d'un geste qui déconcerta Larzac à son tour. Le malaise réciproque avait recommencé. Il y eut entre eux un passage de silence gêné, puis, prenant texte de la proposition de tout à l'heure, Malhy\'er dit :

— « Tu es bien gentil de m'ofTrir l'automobile. Ce n'est pas de refus. Mais il faut que j'aie parlé à Odette. Il n'est pas sûr qu'elle accepte de voir iin médecin. En attendant, voici qu'il se met à pleuvoir. Rentrons. On va montrer le garage à ton chauffeur. C'est notre remise. Il déjeunera. Toi aussi. Nous aviserons ensuite. »

-— (t Je laisse mes mallettes dans la voiture, » dit Larzac, « puisque je ne reste pas. »

Espérait-il une hésitation chez Malhyver, une.

phrase comme celle-ci : « Maintenant que tu es venu... »? Cette phrase ne fut pas prononcée. Ils étaient entrés tous les trois dans la maison. Géràud pensait : « Puisqu'il est là, je vais prévenir Odette. Je ne peux pas défendre à l'enfant de parler. » Et, tout haut, s'adressant à son fils :

— « Toi, Roger, retourne à ton travail. Rédigemoi ce morceau sur le vers de La Fontaine : Mes arrière-neyeux... »

— « ... Nous devront cet ombrage, » acheva Larzac en riant. « Il a deux sens, le mot devoir... Ce que nos arrière-neveux à nous devront, grâce à nous, si les finances publiques continuent d'aller comme elles vont, hein? Géraud, quelle ardoise ! » Puis, montrant le petit garçon, qui avait déjà grimpé en courant jusqu'au premier étage et s'arrêtait, appuyé sur la rampe, à le regarder monter :

— « Tu ne lui donnes pas congé à cause de moi? »

— « Soit, » dit Malhyver. « D'ailleurs, comme on ne t'attendait pas, il n'y a de feu que dans la bibliothèque, et il y prend ses leçons... Tu t'y tiendras et tu me le garderas, pendant que je vais savoir comment est sa maman... Roger, cours ranimer le feu. Avec cette pluie, il fait déjà humide. Ah ! nous habitons un dur pays, son nom l'indique. »

— « Ce n'est pas pour longtemps. Tu n'as pas, j'imagine, l'intention de t'enterrer en Auvergne pour toujours. »

— « Ma foi, si ! »

— « Même l'hiver. »

— « Même l'hiver... » Et en lui-même : « Puisque notre résolution est prise, mieux vaut la lui dire tout de suite, pour qu'il la répète là-bas. C'est le plus sûr moyen de couper court aux mauvais propos, s'il y en a eu. » Il insista : « Nous quittons Paris. Je vais vendre l'hôtel du Faubourg-Saint- Honoré. Il est trop lourd pour nous. »

— « Mais l'héritage de votre tante de Sailhans? »

— « Justement. Nous n'avons pas l'intention de l'accepter. Nous avons trouvé dans ses papiers la preuve qu'elle avait d'autres idées, et très arrêtées, sur l'emploi de sa fortune. La pièce légale manque. Ce n'est pas une raison pour ne pas nous conformer à sa volonté... »

— « Et alors?... » demanda Larzac.

Était-il possible qu'Odette eût déjà d'elle-même fait le demi-aveu qu'il était venu lui demander? Non. Géraud parlait avec une simplicité si calme. Il devait avoir eu en main, réellement, les papiers de la tante, et Odett-e acceptait sa décision par repentir de son crime, par désespoir aussi de leur rupture, qui supprimait tout ce qu'elle avait attendu de ce crime.

— « Alors, » continua Malhyver, « nous redevenons ce que mon père et mon grand-père auraient dû rester : des terriens, bien racines dans le domaine héréditaire. »

Si le libertinage avait diminué chez Larzac la probité sentimentale jusqu'à l'abolir, l'autre probité, celle de l'argent, demeurait intacte chez lui. On

a VU sa révolte contre l'idée d'une fortune volée allant à ce loyal Malhyver. Il n'en serait donc rien, et cela par une délicatesse d'honneur si rare que, de tout autre, il l'eût jugée invraisemblable ! Un mot lui jaillit du cœur, bien vulgaire, mais ennobli par l'application qu'ils en avaient fait, l'un et l'autre, dans les tranchées devant quelque geste héroïque d'un soldat.

— « Ça, c'est chic, mon vieux, c'est vraiment chic... » La voix lui manquait presque, et, de nouveau, sa poignée de main, son regard, trahissaieat une émotion qui étonna Géraud.

— « Qu'est-ce qu'il pense? Qu'est-ce qu'il sait? » se demandait-il, en gagnant la chambre d'Odette, après avoir installé son camarade et son fils dans cette bibliothèque aux murs tout habillés de vieux livres, qu'il appelait mentalement l'Asile. « S'il a reçu ma dépêche, et il est vraiment extraordinaire qu'il ne l'ait pas reçue, pourquoi est-il venu? »

Redoutable question et qui eût, malgré son audace, fait frémir Larzac, s'il avait pu deviner que cet homme, jusqu'alors si confiant par magnanimité, se la posait, et dans quel moment? Quand il allait apprendre à sa femme, sans préparation, l'arrivée à l'improviste d'un amant quitté sur une telle agonie. Elle-même, aurait-elle supporté, sans un cri de révolte, que ce mari, dont elle avait découvert, la veille, toute la grandeur d'âme, lui annonçât cette présence? Cette épreuve du moins fut épargnée à la malheureuse.

Géraud avait frappé à la porte, doucement d'abord, puis plus fort. Aucune réponse. Odette dormait. Il entra et vint jusqu'au lit, sur la pointe

. TOUTR LA VÉRITÉ 251

du pied. Là, dans le demi-jour tamisé par les volets fermés et les rideaux baissés, il la contempla longtemps. Elle avait, dans ce sommeil, si profond qu'il entendait à peine son souffle, la tête appuyée sur son bras. Son charmant visage se montrait de trois quarts, avec sa pâleur maladive, ses traits délicats, comme amenuisés par les anxiétés et cependant, si jeunes, presque enfantins. Cette femme de près de trente ans, qui était mère, qui avait traversé des heures si tragiques, avait, ainsi endormie, l'expression d'une petite fille. Le sommeil a de ces singularités révélatrices, comme si notre vie inconsciente était plus nous-mêmes que l'autre, la lucide, la réfléchie. Les méplats dont étaient creusées les joues trop minces n'altéraient pas plus ce caractère d'extrême jeunesse que les plis dessinés à la commissure des lèvres à demi ouvertes. Les longues paupières abaissées cachaient ces yeux qui avaient tant pleuré. Meurtries par ces larmes, elles mettaient sur cette face décolorée deux sceaux plus sombres, deux sceaux de douleur. Et elle dormait, si paisible, si douce, délivrée pour quelques instants de son remords et de son forfait. Était-ce réel qu'elle l'eût commis, ce forfait, de ces doigts détendus dont la finesse se détachait sur l'oreiller? Ce n'était pas la première fois que Géraud sentait l'effarante dissemblance entre cet acte et cette femme. Elle l'avait commis pourtant, entraînée par quel vertige, par quelle influence et qui avait dévié la gentillesse de sa nature? Sous le coup

de l'effroyable révélation, tout le travail de soupçon ramassé dans le « Qui fuit-elle? « de son journal avait été suspendu chez Géraud. Voici qu'au chevet du lit de la criminelle, ce travail reprenait. Au « Qui fuit-elle? » de l'autre jour, se substituait cet autre point d'interrogation : « Qui l'a changée? » Il se rappelait leur conversation au retour de l'enterrement de la victime et de quel âpre accent la meurtrière — elle l'était déjà — lui avait dit : « J'aime Paris, le monde, le théâtre, l'air que je respire aux Champs-Elysées, les gens que je vois... » Elle aurait tué pour garder tout cela? Ce n'était pas vrai, et la preuve : il y avait toujours un Paris, un monde, des théâtres, des Champs-Elysées. Elle avait toujours ses amies. Et de toute cette vie, — sa vie, — elle éprouvait une horreur, distincte de son remords. Géraud discernait cette nuance, maintenant. Elle ne souffrait pas que de ce remords. De quel accent elle lui avait dit : « Ah 1 comme je t'ai peu connu ! » Celui d'une femme qui rencontre chez l'homme qu'elle n'a pas aimé un secours dans une immense détresse, qui comprend tout d'un coup ce qui aurait pu être et qui le compare... à quoi? A ce qui a été.

Ils continuaient, elle de dormir, Géraud de la regarder. Lui aussi, qu'il avait peu connu sa compagne, celle qui cependant portait son nom et qui pouvait le déshonorer ! La fièvre d'imagination, provoquée en lui par la secousse de ces derniers jours, se développait dans un accès plus fort.

Elle aboutissait à une de ces crises d'intuition rétrospective, où les caractères qui nous sont les plus familiers se reconstruisent subitement dans notre esprit, sous un angle nouveau. La grâce enfantine de ce fin visage, il l'avait interprétée depuis des années, comme le signe d'une âme légère, superficielle, inconsistante. Il y voyait en ce moment la révélation d'une âme simple, demeurée primitive dans un train de vie compliqué, mais au dehors, mais d'apparence. Il suffisait qu'une passion se fût emparée d'elle pour que la grande dame eût réagi comme une fille du peuple, une paysanne, comme cette Miette Coubret, en qui elle avait aussitôt reconnu une sœur de misère. Cette passion, si Odette en avait subi l'envahissement, expliquait tout, et ce qu'elle avait osé pour ne pas perdre celui qui en était l'objet. Comme une grille, appliquée sur un cryptogramme, donne un sens à une suite de mots incohérents jusque-là et indéchiffrables, cette hypothèse emportait avec elle une évidence qui en rejoignait une autre soudain apparue dans la pensée de Géraud : c'était à cause d'Odette que Larzac était venu à Malhyver, passant outre à la dépêche reçue. Vingt petits faits, à peine remarqués sur le moment, surgissaient devant sa mémoire, éclairés par cette fulguration de vérité, contre laquelle on ne raisonne pas. Elle s'impose. Depuis son arrivée à Malhyver, pas une fois, Géraud se le rappelait, Odette n'avait prononcé le nom de cet intime ami de leur ménage. Quand il lui en avait parié, elle n'avait pas répondu.

ÎS4 UN UlîAMK DANS LE MOM>K

Il n'y avait pas pris garde, incapable d'imaginer qu'un mystère coupable pût exister entre ces deux êtres, elle qu'il considérait comme si frivole mais si loyale, l'autre dont l'enfance avait été mêlée à son enfance, la jeunesse à sa jeunesse, qui s'était battu si bravement à côté de lui. Il les revoyait, la veille de son départ pour l'Auvergne, tels qu'il les avait retrouvés, assis devant leurs verres de porto et fumant leurs cigarettes. De ce spectacle il avait été attristé comme d'un indice de mauvais ton parisien. Et voici que cette petite scène d'équivoque intimité se représentait, et tant d'autres ! Le « Pourquoi est-il venu? » de tout à l'heure avait sa réponse : « Pour voir Odette, » et le « Qui fuit-elle? » du journal avait aussi la sienne : « Larzac. » Oui, C'était Larzac qu'elle avait fui, pour quel motif? Par remords d'avoir fait ce qu'elle avait fait? Sans doute, mais ce remords, elle l'avait eu dès les premières minutes, — témoin son évanouissement quand le médecin avait annoncé l'agonie de sa victime, et elle avait attendu quinze jours avant de s'en aller de Paris. Il y avait donc eu autre chose. Une intelligence jusqu'alors aveuglée, dès qu'elle est enflammée par des sentiments intenses, — ici l'honneur conjugal et l'amitié, — développe, une fois lancée sur une voie de réalité, une énergie de logique dont les extraordinaires divinations ressemblent à celles du génie. La poignée de main pitoyable de Larzac, l'émotion de son regard et de sa voix quand il avait appris le renoncement à la succession... Mais c'est qu'il

savait le crime et qu'un dernier respect pour le caractère de son ami de tant d'années, lui rendait horrible cette tromperie-là ! Et par qui avait-il pu le savoir, ce crime? Par Odette, qui avait crié son remords à son amant, avant de le crier à son mari... Son amant? L'assaut du soupçon était si furieux, à cet instant, chez cet homme, enfin lucide, c{ue la tentation le saisit de réveiller Odette brutalement, de lui apprendre à l'improviste, là, que Larzac était arrivé. Dans le sursaut de la surprise, elle se trahirait. Il aurait la preuve, un autre aveu, toute la vérité. Il vint auprès du lit. Quelle lassitude sur le pauvre visage, quelle absence de défense dans cette enfant endormie ! Lui porter ce coup, si l'affreux soupçon était vrai, il n'en avait pas la force... Et puis, de quel droit l'avait-il, ce soupçon? Sur quels indices? L'édifice mental qu'il venait de dresser, dans un spasme de cette fièvre imaginative, tombait avec l'accès.

— « Je suis fou, » se dit-il. « Larzac ne peut pas être son amant. Ou bien, tout n'est que mensonge en ce monde... »

Combien de sensibilités généreuses se sont ainsi rejetées en arrière, au premier heurt avec une trop dure certitude qui les blessait au vif d'une chère illusion ! A quoi bon? A chaque nouvel incident la certitude se retrouve, entière, implacable, et il faut bien l'accepter. Géraud était sorti de la chambre de sa femme, toujours sur la pointe du

pied. Quand il entra dans la bibliothèque, Roger ot Larzac se tenaient au coin du feu, celui-ci tisonnant d'une pincette nerveuse et fumant son éternelle cigarette, le jeune garçon occupé à jouer avec un bilboquet. Il en avait trouvé un qui, d'après sa forme, avait dû appartenir à un petit Malhyver de l'ancien régime. En quelques jours, il était devenu habile à cet exercice démodé, et il était très fier de montrer son adresse au visiteur. Un rayonnement de cette puérile vanité, que son père s'appliquait à combattre chez lui, illuminait son visage, si pareil à celui de sa mère. C'était d'elle qu'il parlait, si attentif à bien rattraper la boule sur la pointe de l'instrument qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir, non plus que Larzac, trop intéressé par la réponse de l'enfant à ses questions :

— « Alors, elle ne mange pas? » questionnait-il.

— « Si peu, » disait Roger. « Encore quand elle descend à table ! »

— « Elle reste couchée? »

— « Toute la journée quelquefois. »

— « Elle se plaint de la tête? »

— « Oui, et de si mal dormir. »

— « Il lui parle d'Odette, » pensa Malhyver. a A moi, il ne m'a quasi rien demandé. » C'en était assez pour que le soupçon revînt, plus poignant. Mais comment Larzac eût-il deviné la véritable cause qui assombrissait ce masque rendu sévère déjà par sa cicatrice? La santé de sa femme n'expliquait-elle pas cette gravité d'expression?

-^ « Comment va Odette? j> interrogea-t-il. « Tu lui as dit que j'étais là? »

— « Elle dormait, » répondit Malhyver.

L'autre n'insista pas. Il eût été naturel qu'il demandât s'il pouvait voir la malade. Visiblement il attendait. Sa conversation avec Roger trahissait un intérêt, qu'il ne voulait pas, qu'il n'osait pas montrer tout entier devant le mari. Du moins, c'est ainsi que Géraud interpréta ces deux attitudes contradictoires. Il cessait ici d'y voir juste. Ce qui dominait en ce moment chez Larzac, c'était le passionné désir d'un tête-à-tête avec Odette et une appréhension presque angoissée qu'elle le lui refusât. Il continuait de croire que le télégramme envoyé par Géraud avait été dicté par elle. En arrivant comme il avait fait, il avait compté la trouver debout et qu'il l'obligerait de gré ou de force à cet entretien. Il était certain, l'ayant toujours vue si sûre d'elle-même dans le monde, qu'elle ne montrerait pas devant son mari une émotion qui pût la trahir. Ce calcul était déjoué. Une fois prononcée cette phrase : « Me recevra-t-elle? » si Mme de Malhyver faisait répondre qu'elle était trop souffrante, aucun moyen de passer outre. Il se demandait s'il ne valait pas mieux ne pas courir ce risque. C'était son motif pour ne plus parler d'elle. Un autre plan se dessinait déjà dans sa pensée. La course à Clermont pour ramener le médecin lui offrait une raison plausible de revenir au château le même soir. Il serait tard. Géraud lea hospitalise-

rait sans doute pour la nuit, lui et le docteur. Odette saurait son dévouement. Elle serait touchée. Il ne doutait pas qu'elle ne l'aimât toujours. Cette entrevue, à laquelle sa rancune de maîtresse brutalisée se refusait peut-être aujourd'hui, elle l'accepterait le lendemain. Larzac ruminait ces possibilités, assis maintenant à la table du déjeuner, sans observer, lui si fin d'habitude, l'attention avec laquelle son hôte l'écoutait, l'étudiait. Le naïf à cette minute et qui ne se défiait pas, c'était lui. Le dissimulé et qui ne livrait rien de ses réflexions, c'était Géraud. Ces chasses-croisés sont fréquents entre un mari qui voit enfin clair et un amant qui ne se sait pas deviné. C'est ainsi que des adultères, prolongés pendant des années en pleine sécurité, se dénouent soudain dans la tragédie. Larzac cependant causait, causait, afin de tromper son persistant malaise et de mettre Géraud à un diapason de cordialité. Il le sentait, malgré tout, plus fermé qu'à l'ordinaire, ce qu'il continuait d'attribuer à ses inquiétudes sur sa femme. Prenant occasion du lunch offert par le général Brissonnet, il lui avait rapporté d'abord les termes dans lesquels cet admirable chef avait parlé de lui. Il avait énaméré ensuite les camarades présents au repas et multiplié à leur propos les « te rappelles-tu? » Sous cette suggestion, Géraud en effet s'était laissé aller à son tour aux visions de sa mémoire. Dans cette paisible salle à manger dont les vitres frémissaient sous le fouettement de la pluie, les tranchées s'évoquaient,

Tf)UTK LA VERITE

les bombardements, les avions, les gaz asphyxiants, les grenades, toute l'horreur de la guerre, si voisine, si lointaine déjà. Les deux compagnons revivaient ces heures d'un suprême péril, affronté fraternellement. Le petit garçon les écoutait, bouche bée, avec des exclamations qui, à tout autre moment, eussent réjoui Malhyver. Mais l'anxiété du soupçon paralysait le père en lui.

— « Était-il possible, » se disait-il, « que Xavier eût ce secret sur le cœur en montant à l'assaut avec moi? »

Tout devient sujet de remarque à celui qui doute. Pourquoi cette insistance de Larzac à maintenir leur conversation dans cet unique domaine de leur action militaire? Pourquoi cette hâte dans la parole, ces sautes subites dans ses souvenirs? Pourquoi cet énervement, si impatient de toute contrainte qu'il avait demandé à Géraud la permission de fumer à table même?

— « Comme à Verdun »... avait-il dit en riant. Pourquoi ce rire avait-il sonné non pas faux, mais forcé? Pourquoi surtout ce frémissement de ses paupières sur ses yeux, cette crispation de ses doigts sur sa cigarette, quand, après le déjeuner et comme, revenus dans la bibliothèque, ils y pre\naient le café, un incident s'était produit inattendu, mais d'un ordre si simple? On avait frappé un coup à la porte et la femme de chambre, Élise, était entrée. Pourquoi le regard de cette fille au visage impénétrable s'était-il posé sur Larzac, avec cette fixité

propre aux gens du peuple lorsque leur attention est prodigieusement appliquée? Elle avait dit, avec son accent de l'Est qui reparaissait plus fort dans les instants où un intérêt distinct de son service la rendait à son automatisme :

— « Mme la comtesse est mieux. Elle a pu se lever. Elle fait dire à M. de Larzac qu'elle sera contente de le çoère. »

Et se tournant vers Malhyver :

— « C'est moue qui ai dit à Mme la comtesse que M. de Larzac était arrivé. »

Pourquoi s'excusait-elle presque d'un bavardage dans son service, si naturel? Que savait-elle, que pensait-elle donc, elle aussi? Il y eut dans la pièce un étrange passage de silence. Élise attendait. Larzac regardait Malhy\'er, qui regardait maintenant la camériste, complice sans doute. Roger, se rapprochant de son père, parla le premier :

— « Vous me permettez d'aller dire bonjour à maman, papa? » interrogea -t-il.

— « Plus tard, » dit le père. « En ce moment, il ne faut pas la fatiguer. »

Et s'adressant à Larzac.

— « Je vais te conduire chez Odette... » Puis à Élise :

— « Avertissez Mme la comtesse. Nous vous suivons... »

C'est dans les crises de défiance que les natures généreuses se distinguent le plus des autres, de celles pour qui les Anglais ont créé cet admirable adjectif

de mean. Un jaloux magnanime n'ouvrira pas une enveloppe qui n'est pas à son nom. Il ne forcera pas une serrure. Il n'achètera pas un domestique. Il ne mettra pas en chasse un policier. Ces dégradantes enquêtes lui répugnent trop. Mais comment ne le tenteraient-elles pas, obsédé qu'il est par un torturant besoin d'étreindre une indiscutable preuve ? Tandis que Géraud guidait Larzac dans le corridor en le précédant, il se demandait : « Vais-je rester là pour les observer?... » Il ne fut pas plus tôt entré dans la chambre qu'il en sortait, sous le prétexte de surveiller Roger, les laissant seuls, cette femme, — sa femme, — et cet homme, l'amant peut-être? Il ne s'était pas senti la force de les voir l'un en face de l'autre, sans leur crier son soupçon, sans les interroger, là, brutalement, pour savoir enfin... Que saurait-il? Et puis comment soumettre à cette inquisition, par trop outrageante pour une innocente, et bien cruelle pour une coupable, cette créature brisée? Elle avait l'air si misérable, si vaincue, à demi couchée sur sa chaise longue, son pauvre visage tout pâle sous la dentelle jetée sur ses cheveux ! Elle s'enveloppait frileusement de son ample cape de loutre, ses jambes protégées par un couvrepieds de martre. Quelle image de détresse, à paralyser la plus juste vengeance !

— « Odette !... » osa dire Larzac, après que les deux amants, Géraud parti, furent demeurés quelques instants sans se parler. Elle tenait ses yeux à demi clos, comme ramassant toute son

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énergie pour cette conversation, qu'elle avait voulue et qui lui faisait trop de mal à seulement engager. Lui considérait cette malade, malade de son crime ; malade de lui, — avec une profondeur d'émotion qu'il n'avait jamais éprouvée devant l'ardente, l'heureuse, la brillante maîtresse d'autrefois. Il répéta :

— « Chère, chère Odette ! »

Elle tressaillit et, l'arrêtant d'un geste, elle se redressa :

— « Ne me parlez pas ainsi, Xavier, » dit-elle, « tout cela est fini, entendez-vous, fini ! »

— « Qu'est-ce qui est fini? » répondit-il en hochant les épaules et en essayant de lui prendre la main, avec ce sourire caressant dont il avait si souvent constaté le pouvoir souverain sur elle. « Notre amour? Parce que j'ai été injuste avec toi?... »

— « Avec toi !... » répéta-t-elle, et une terreur décomposant ses traits : « Par pitié, Xavier, plus de ces mots-là !... » Elle avait dégagé sa main, et l'avançant vers un bouton d'appel placé contre la cheminée à portée... « Ou bien je sonne. Je dis que je suis souffrante... Pourtant, » ajouta-t-elle douloureusement, « j'ai besoin de vous parler. Il m'est trop dur que vous pensiez de moi ce que vous en avez pensé, trop dur... J'ai besoin que vous sachiez... »

— « Que vous ne gardez pas cette fortune? Je le sais, » interrompit-il, voyant qu'elle hésitait et qu'au moment de prononcer une phrase où elle allait

évoquer le crime, son cœur défaillait. Et lui, bien ému à son tour, mais indulgent comme à une enfant malade, sans comprendre ce qu'il y avait de repentir total déjà dans cette souffrance :

— « Oui, » continuait-il, « vous avez trouvé des papiers de votre tante, l'ébauche d'un testament, Géraud me l'a dit... »

— « Ah ! qu'il est généreux ! Qu'il est bon !... » gémit-elle. « Il a voulu que vous colportiez à Paris cette explication, pour le monde, quand on saura que nous n'héritons plus. Ce n'est pas vrai, Xavier. La vérité, c'est que nous avons décidé cette restitution d'un commun accord, mais après que je lui ai tout confessé... »

— « Alors, il sait que... »

— « Que j'ai assassiné, oui, » insista-t-elle, et s'exaltant encore : « Vous n'osez pas dire le mot. Mais dites-le donc. Je le dis bien, moi... Ce que je lui ai caché, c'est la cause pour laquelle j'ai assassiné... Et, secouant sa tête avec accablement : « Je n'ai pas pu. »

— « Mai? lui? » interrogea Xavier.

— « Lui? Il a été si bon pour moi, il m'a témoigné tant de pitié ! Il a su trouver et me dire des paroles si tendres, celles dont j'avais besoin ! Il m'a montré tant de cœur, que le remords d'avoir commis l'abominable action est devenu moins fort que l'autre, celui d'avoir trahi un homme tel que lui. Voilà pourquoi je vous ai dit que tout est fini entre nous, Xavier. Quand j'ai su par Élise que vous

étiez venu, j'ai compris que vous regrettiez votre dureté. J'ai pensé : il va m'en demander pardon, vouloir que ce qui a été soit encore. Et j'ai tenu à vous voir pour que vous sachiez tout, vous aussi, pour vous demander ce que je vous demande : — que vous vous en alliez, que vous ne reveniez jamais, que vous me laissiez refaire de ma vie ce qui peut en être refait. Adieu, Xavier, quittez-moi... Ma force est à bout... »

Elle s'était renversée en arrière de nouveau, les yeux presque fermés comme tout à l'heure. La flamme de la fièvre mettait un éclat dans ses prunelles et une rougeur à ses joues, tandis qu'elle prononçait ces paroles dont chacune avait une résonnance qu'elle ne soupçonnait pas dans la sensibilité ambiguë et blasée de celui qui l'écoutait. On l'a dit, l'ami félon avait toujours respecté dans Géraud la haute valeur morale, plutôt devinée que connue, à laquelle Odette rendait, du fond de son chagrin, cet émouvant témoignage. Toujours aussi, sans bien s'en rendre compte, il en avait été secrètement humilié dans l'arrière-fond de sa conscience. Quand il avait quitté Paris, en se donnant comme motif avoué d'épargner à cet honnête homme la souillure d'un infâme héritage, il avait surtout obéi au désir de lui rendre un service qui les remît, vis-à-vis Tun de l'autre, sur un pied d'égalité. C'était sa fierté qui l'avait poussé, un besoin de ne plus se sentir inférieur. Pour un de ces libertins orgueilleux, comme lui, qui satisfont dans la conquête de la

femme des appétits d'ambitieux plus que d'amoureux, c'est une impression pénible, obsédante, et trop voisine de l'envie, de tous nos vices le plus' obscur, le plus dissimulé dans les ténèbres intérieures où si peu d'entre nous osent descendre. Pour l'amant qui n'avait trouvé avenue d'Antin, devant le douloureux aveu de sa maîtresse, qu'une réaction d'implacable et féroce rigueur, quelle leçon que cette compassion du mari, ce geste miséricordieux, si humain qu'il avait retourné du coup tout ce pauvre cœur ! Il avait fait plus que le retourner, il l'avait repris à l'amant cruel. La femme que Larzac avait devant lui et qui le suppliait de partir, de l'abandonner, si tristement, mais si fermement, n'était plus celle qu'il avait tenue des années, enivrée et palpitante, sous sa volonté de dominateur. Pour la première fois, entre elle et lui, il rencontrait une personnalité d'homme, — de quel homme, et dont la douloureuse épreuve aurait dû le toucher, lui surtout, qui savait dans quelle atmosphère d'idées l'horrible révélation du crime avait surpris Géraud 1 Mais au cours de certaines crises mentales l'émotion se tourne aussitôt en irritabilité, et Larzac, depuis ces dernières semaines, en traversait une, portée à son plus haut degré d'acuité par la présence de sa maîtresse, cette grâce meurtrie, ce frémissement passionné, cet effort pour se libérer de leur amour, son crime même, commis pour lui, et les souvenirs de la volupté partagée. La mémoire des sens avait tressailli au plus profond de son être, envahissante,

violente, irrésistible, dès la seconde où il avait franchi le seuil de cette chambre à coucher. Elle le travaillait, le possédait. Elle allait déchaîner en lui une de ces impulsions aberrantes qui ne tiennent plus compte de rien. Elles sont comme le déclenchement automatique d'un réflexe. Leur transport ressemble à cette aura brusque et frénétique des accès comitiaux. Cette femme était une âme si atteinte, si repentante! Il lui avait déjà fait tant de mal ! Il n'y pensait plus, et pas davantage au danger voisin, au mari qui pouvait entrer. Il s'était levé, et, avant qu'Odette eût pu s'élancer de sa chaise longue, il s'était mis à genoux devant elle, comme dans leur dernière entrevue avenue d'Antin, en lui saisissant les mains, en la forçant de rester là, de l'écouter. Et il lui disait, ne mesurant plus ses mots, ne réfléchissant pas au caractère insensé de l'offre qu'il faisait, pire encore, à sa déloyauté, car c'était lui proposer de prendre toute sa vie, et lui-même, pouvait-il promettre de donner la sienne?

— « Hé ! bien, non ! Ne me demande pas de te quitter. Je ne peux pas. Je ne veux pas... Ce que j'ai senti depuis ces quinze jours, c'est que je t'aime passionnément, absolument. Ah ! oui, je l'ai senti, quand j'ai voulu revoir Cécile et qu'elle m'a fait horreur à cause de toi... Tu dis que tu souffres trop de trahir?... » Il montra la porte d'un geste de tête sans nommer Géraud : « Hé bien I Ne trahissons plus. Partons ensemble. Laissons tout.

TOUTK LA VERITE 26l

C'est toi qui avais raison avenue d'Antin. J'en suis le complice, de ton crime. Tu l'as commis pour moi. J'accepte cette complicité. Dis que tu consens, que tu vas me suivre, tout de suite, maintenant si tu veux. Mais dis-moi que tu m'aimes toujours, dis-le et que tu n'as rien oublié, rien, rien... »

Abandonnant ses mains pour lui prendre la tête, il appuya de force sur cette bouche amère et haletante un baiser dont elle faillit s'évanouir. Avait-elle auprès de cet amant qu'elle avait tant chéri, entre les bras de qui la femme s'était éveillée en elle, éprouvé un renouveau, elle aussi, de cette mémoire des sens dont le délire passait dans cette voix tentatrice? Était-ce, au contraire, un sursaut d'horreur contre le désir avoué dans cette brutale caresse? Tout d'un coup, elle s'arracha de cette étreinte, en poussant un cri d'animal blessé, si aigu, si sauvage, que Larzac en demeura épouvanté. La conscience lui revint de l'endroit, et de Géraud tout proche qui pouvait l'avoir écouté, ce cri. Il tendit l'oreille et lui qui n'avait pas tremblé sous le feu des mitrailleuses allemandes, une inexprimable sensation de terreur lui glaça les veines. — Un pas s'approchait. — La porte s'ouvrait. Malhyver entrait. Il s'arrêta une minute à regarder sa femme, accotée là-bas contre le mur, son manteau glissé sur le parquet, la dentelle de sa tête défaite, la grosse natte de ses cheveux déroulée, les yeux fous, défaillante. Elle le vit, et d'un élan, courut se

jeter sur sa poitrine, s'y serrer, s'y tapir, en lui disant dans une supplication éperdue :

— « Sauve-moi de lui, Géraud ! Ah ! Sauve-moi de lui ! Je ne veux pas retomber. Je ne veux pas !... »

Puis, comme si d'entendre sa propre voix et ces terribles mots dénonciateurs Tépouvantait ellemême, ses prunelles hagardes fixèrent son mari, Larzac, et elle s'échappa hors de la chambre, sans qu'aucun des deux hommes pensât à la suivre.

Le cri perçant d'Odette était arrivé à Géraud tandis qu'il attendait dans le corridor, toujours en proie à l'agonie du soupçon. Son fils lui avait demandé qu'il le laissât descendre au garage, où le chauffeur de Larzac préparait l'automobile. Le père y avait consenti et il n'avait pas cessé depuis lors de marcher ainsi, entre la bibliothèque et cette porte, dévoré d'un torturant besoin de savoir ce que sa femme et son ami se disaient, là, derrière ce battant. Tourner ce bouton de serrure, les surprendre? Ah ! qu'il en était tenté ! Le respect de soi l'avait retenu, jusqu'à la minute où ce déchirant appel l'avait fait se précipiter. Et maintenant, le soupçon était fini. Le doute n'était plus possible. Ce cri, l'aspect de sa femme, cette imploration, ce « sauve-moi de lui !» ce « je ne veux pas retomber » répété, avec cet accent, cette fuite, la physionomie de l'ami perfide, se relevant de son agenouillement, le visage contracté, — quelles preuves plus saisissantes pouvait-il chercher? Lui-même avait pâli

jusqu'à la lividité. Il fit quelques pas vers Larzac. Celui-ci, devant cette menace, s'était repris. Les bras croisés, il attendait. Il vit les poings de Malhyver se lever pour un geste de violence, puis s'abaisser sans frapper. Une lutte tragique, entre sa vengeance et son devoir sacré de père, se livrait dans le cœur de l'outragé, qui dit enfin, d'une voix devenue rauque par l'étranglement de la colère domptée :

— « Partez. Votre automobile doit être prêt. Partez. »

— « Géraud ! »... voulut commencer Larzac.

— « Je vous dis de partir. » fit Malhyver. Le sang lui remontait à la face, si fortement que la profonde cicatrice dont sa joue^était couturée en devenait noire.

Et terrible :

— « Ne me parlez pas ! Ne m'approchez pas ! Que je ne vous entende pas ! Que je ne vous voie pas !... En ce moment, je suis encore maître de moi... »

Et comme un autre appel, poussé par Roger, montait à travers la porte, restée entr'ouverte après le départ d'Odette.

— « Et puis, il y a celui-là... »

Le petit garçon accourait en effet, la physionomie si bouleversée qu'une même angoisse étreignit les deux hommes. Un seul avait le droit d'interroger :

— « Qu'y a-t-il?,.. Ta maman?... »

— « Oui, papa, » disait l'enfant. « Venez vite. Maman est partie en courant, par la pluie. Elle n'a

pas de chapeau, elle n'a pas de manteau, elle va avoir si froid 1... Venez vite. Il faut que nous la trouvions pour la faire rentrer. »

Géraud, soulevant son fils de terre, l'embrassa passionnément :

— « Allons !... » dit-il, et, s'adressant à Larzac sans le regarder :

— « Tu m'excuses, n'est-ce pas, de ne pas te mettre dans ton automobile? »

Quel pathétique dans ce tutoiement, succédant aussitôt à l'éclat de tout à l'heure, à cause de l'enfant et pour que cette précoce intelligence ne soupçonnât aucun mystère dans leurs relations ! Une fois de plus, Larzac sentit la grandeur d'âme de celui qu'il avait bafoué et sa supériorité. Il descendait l'escalier, chassé à son tour comme il avait chassé Odette avenue d'Antin, et, comme elle, la tête baissée. Il ne lui était même pas permis de suivre, pour les aider dans leur recherche, ce père et ce fils qui le précédaient et qui disparurent à travers l'orage dans une des allées du parc, celle où Roger avait vu s'enfoncer sa mère.

— « Faites avancer l'automobile... » avait crié Géraud au chauffeur, en passant devant la remise où était garée la voiture. Même dans ce paroxysme d'anxiété, il avait voulu répéter sous une autre forme cet impératif : « Partez » auquel il fallait bien qu'obéît l'amant, qui n'était plus que l'intrus et qui devait, outre cette humiliation, supporter

cette mortelle inquiétude : « Et si elle est allée se tuer?... »

L'inquiétude allait être dissipée bien vite, mais l'humiliation aggravée encore. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que Roger revenait en courant :

— « Maman est par terre, » dit-il fébrilement à Larzac qui s'avançait. « Elle est tombée dans le parc. Papa est avec elle. Il faut quelqu'un pour aider à la ramener. Mais voilà Pierre. Venez vite, Pierre... Courons, courons... »

Pierre était le jardinier chargé de garder le château, que la bad.auderie avait attiré auprès du somptueux automobile. Larzac le regarda s'éloigner en courant, guidé par le petit garçon.

— « Faut-il mettre en marche, monsieur?... » avait demandé le chauffeur.

S'en aller sans en savoir davantage sur l'état de la malheureuse femme lui était impossible, impossible également de se retrouver en face de Géraud et en face d'elle... Et il fouillait d'un regard éperdu la longue allée sinueuse du parc. Des trombes d'eau s'abattaient sur les bourgeons des hêtres et des chênes. Elles voilaient les jeunes feuillages d'un rideau mouvant, au travers duquel il aperçut enfin venir un groupe, composé de quatre personnes. C'était l'enfant d'abord, puis Géraud avec -le jardinier, et, entre eux, une forme blanche dont ils aidaient la marche défaillante. Sur la tête penchée

de la pauvre Odette, à peine capable d'avancer, Géraud, de sa main libre, soutenait un parapluie ouvert que la pluie fouettait par larges rafales. Larzac se retira d'instinct dans l'ombre de la limousine, tandis que le triste cortège passait. Il put voir que la misérable créature, ramenée ainsi, claquait des dents et frissonnait de tout son corps sous son léger vêtement d'appartement, collé à ses membres et ruisselant d'eau. Elle gravit pourtant les degrés du perron, portée par les deux hommes auxquels s'était adjointe Élise, et elle entra dans le château. Le petit garçon restait en arrière, Larzac l'appela, en étouffant sa voix pour n'être pas entendu de Géraud, comme si les cascades qui dégoulinaient des chéneaux ne couvraient pas tous les bruits I

— « Roger, » dit-il, « demande à ton père s'il ne veut pas que j'aille à Clermont tout de suite, avec l'auto, chercher le docteur Pacotte? »

— « Oh I oui ! » fit l'enfant. « Allez-y ! Allez-y ! J'ai entendu qu'il en parlait avec Pierre. Je cours lui demander... »

Il avait à peine passé la porte que Larzac, remonté dans la voiture, ordonnait au chauffeur :

— « A Clermont, et vite. »

Et en lui-même, tandis que le moteur commençait de ronfler et les roues de tourner.

— « Géraud va me faire répondre que non. Mais quand le petit reviendra, je serai loin et j'aurai toujours fait cela pour elle. »

Il devait, en arrivant à Clermont et sonnant à la porte du médecin, apprendre aussitôt que sa divination ne l'avait pas trompé. Le mari d'Odette n'avait pas voulu lui devoir même cet humble service. Il avait trouvé le moyen d'obtenir par une autre voie le secours nécessaire.

— « M. Pacotte vient de partir en automobile pour la montagne, il y a trois quarts d'heure, » dit la servante du docteur, accourue à l'appel du timbre.

— « Est-ce au château de Malhyver qu'il est allé? Le savez-vous? » interrogea Larzac.

— « Oui, c'est bien le nom. Il a été appelé par téléphone. »

— « Comme Géraud me hait !... » pensa Larzac. « S'il ne m'a pas frappé, c'est à cause du petit... S'il l'avait fait, pourtant, que serait-il arrivé? Nous nous serions battus. Nous serions quittes. Au lieu que maintenant... Pauvre Odette ! A cause du petit, il la gardera... Mais quelle pitié que leur vie !... »

Et voici qu'une sorte de tristesse de lui inconnue jusqu'alors serrait son cœur. C'était le remords, malgré tout, de l'amitié profanée. C'était le sentiment d'avoir méconnu un amour si vrai. C'était la peur aussi de la 'passion qu'il se découvrait en ce moment, pour cette femme, perdue à jamais, et en descendant l'escalier du médecin, il répéta tout haut : « Oui, quelle pitié que leur vie, » en ajoutant : « et que la mienne maintenant I »

Moins d'une heure après le moment où Larzac se formulait ce pronostic, pour lui-même et pour les victimes du drame moral dont il était le premier responsable, le médecin vers lequel il s'était hâté en vain, arrivait au château de Malhyver. Géraud avait trop fréquenté les hôpitaux à une époque pour ne pas discerner, quand celui-ci sortit de la chambre d'Odette, une gravité inquiétante, sur son visage d'ailleurs en accord avec ses premières paroles :

— « Je reviendrai demain matin, monsieur le comte. S'il y avait quelque complication, vous me téléphoneriez, comme vous avez fait. »

— « Quelles complications? Vous en craignez donc?,.. »

— « Aucune que je puisse préciser, mais l'état nerveux de Mme la comtesse en est une à lui tout seul. Le frisson, le claquement des dents s'expliquent par le terrible coup de froid qu'elle vient de subir. Nous allons le combattre par les procédés classiques, des enveloppements brûlants, des sina-

pismes, des boissons chaudes et alcoolisées. J'avais apporté de quoi faire une piqûre de caféine. Mais devant son agitation, je n'ose pas... »

Et, après un temps de silence :

— « Et à ce propos, monsieur le comte, Mme la comtesse m'a chargé de vous adresser ime demande... »

Malhyver s'était tenu en effet hors de la pièce, tandis que le praticien interrogeait sa malade. Il avait appréhendé que sa présence n'augmentât cette agitation justement, dont les symptômes évidents l'effrayaient d'autant plus qu'il en connaissait trop les causes. Il n'était cependant pas possible que ce bouleversement physique et moral d'Odette pût aller jusqu'à mêler un étranger, même de loin, par une confidence quelconque, à la tragédie de leur foyer ! Quel message avait-elle pu donner au docteur, qui l'embarrassait visiblement, — embarras d'autant plus significatif que Pacotte portait répandu sur toute sa personne un air d'autorité justifiée? C'était un homme d'environ quarante-cinq ans, trapu comme un Auvergnat d'origine, avec un visage rougeaud qu'éclairaient deux yeux bleus derrière des lunettes cerclées d'or. Ses cheveux, très blonds et très drus sur son front large, disaient la vitalité d'une physiologie qui suffisait à une activité, célèbre dans tout le centre de la France. Pacotte avait été, à Montpelher, l'élève de l'admirable et regretté professeur Grasset. Ces lunettes et la coupe de sa barbe fauve lui

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donnaient une ressemblance lointaine, et sans doute cherchée, avec ce maître. D'autres détails, de costunie ceux-là : sa cravate blanche, ses grosses bottes, sa redingote à col de velours, évoquaient son oncle, le premier docteur Pacotte, une des originales physionomies du Clermont de l'autre siècle. Tout enfant, Malhyver avait connu ce vieux thérapeute au chevet de son grand-père. Il savait quelle tradition d'honneur professionnel représentait le nom de cet homme de bien. Ce souvenir le soutenait un peu dans sa nouvelle angoisse de cette minute :

— « Une demande? » répondit-il. « Mais laquelle?»

— « Mme la comtesse voudrait que l'on allât chercher tout de suite M. l'abbé Taravant, » dit Pacotte.

Et gêné :

— « Je peux me charger de la commission, monsieur le comte. Je le connais bien, lui, et son église et son miel... Pour revenir à Mme la comtesse, je lui ai fait les objections que je devais, comme vous pensez. J'ai vu dans son désir la preuve qu'elle se croit très malade. « Vous n'êtes en danger ni de près « ni de loin, madame, » lui ai-je assuré. Elle a insisté. Je lui tenais le pouls, pendant ce temps-là, sans qu'elle s'en aperçût, absorbée dans son idée : faire appeler ce prêtre. Quel pouls ! Des bondissements et des irrégularités à faire peur. Quand je lui ai promis que je vous parlerais, l'orage cardiaque s'est un peu apaisé. C'est à titre de médecin, monsieur le comte, que je vous dis : ne la contrariez point.

Encore une fois, je ne la crois pas en danger, mais elle peut y être demain, si ce refroidissement aboutit à une fluxion de poitrine par exemple. J'espère que non, mais ce n'est pas impossible, et, ce qu'il lui faut aujourd'hui, avec les soins que j'indiquerai, c'est du calme, à tout prix, par tous les moyens, du calme et encore du calme... »

Pacotte avait dans les yeux, tandis qu'il parlait, un étonnement grandissant devant le silence de Malhyver. Ce dernier le comprenait trop bien : cet emploi d'un intermédiaire pour une demande si simple était déjà très singulier de la part de la malade. Elle avouait ainsi à un étranger la peur qu'elle avait de son mari. La chose pouvait s'expliquer par le désarroi d'un organisme très ébranlé, ou encore, — hypothèse exceptionnelle dans leur monde, admissible pourtant, — par une hostilité déclarée de ce mari contre les pratiques religieuses. Mais ce silence? Certes Géraud avait fait sur luimême un douloureux effort, quand, marchant vers l'amant de sa femme, il avait arrêté net l'élan légitime de sa colère et de sa vengeance, — pour son fils. Quel autre effort, quand il avait, toujours pour son fils, tutoyé cet homme, afin que l'enfant ne soupçonnât rien ! Et maintenant, allait-il accepter que sa femme se confessât? — car cet appel à un prêtre signifiait cela. — Se confesser? Mais c'était dire et son crime et le reste. A qui? A ce rustique et fruste curé qu'il devrait ensuite, lui Malhyver, fréquenter des années durant, s'il réalisait son projet

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de rester dans son château. Affreuse épreuve et dont Odette savait ce qu'elle représenterait pour son juste orgueil d'homme ! Elle n'osait pas lui en parler elle-même. Fallait-il qu'elle se sentît atteinte, en dépit des affirmations du médecin, pour qu'elle eût passé outre ! Et lui, avait-il le droit de dire non à ce timide désir, énoncé par une mourante peut-être? Une fluxion de poitrine est une maladie redoutable, et Pacotte n'en excluait pas la menace. Géraud se taisait toujours. Il revoyait, lors de sa rentrée en promienade, la veille, le petit livre de prières glissé sous l'oreiller d'Odette. Il avait été touché alors, de cette conformité entre leurs préoccupations. Lui aussi, dans sa détresse, n'avaitil pas rêvé de s'appuyer sur la foi religieuse? Et, maintenant?...

— « Hé bien ! docteur, » dit-il tout d'un coup, « retournez auprès d'elle. C'est moi qui avertirai M. l'abbé Taravant. Si vous permettez, je prends votre voiture, à cause de la pluie, et je le ramène. Pendant ce temps, vous aurez commencé le traitement et donné toutes les indications... »

— « Je vais faire de mon mieux, » dit Pacotte. a Mais l'autre médecin, celui de l'âme, m'aidera beaucoup... Cela vous étonne, monsieur le comte, » continua-t-il, en se retournant sur le pas de la porte, d'entendre un ancien carabin parler de la sorte. « Je viens de faire cinq ans d'ambulance, » — Malhyver remarqua en effet qu'un mince ruban de croix de guerre se nouait à la boutonnière du médecin, —

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« j'ai toujours remarqué qu'une bonne confession mettait mes blessés dans un état de meilleure résistance. Je sais bien qu'ils en avaient sur la conscience plus que Mme de Malhyver. Mais ce n'est pas l'avant qui importe, c'est l'après. Et quand je pansais mes pauvres poilus bien en règle avec le bon Dieu, je me récitais à moi-même une phrase de mon vieux maître Grasset que j'ai apprise par cœur. Écoutezla, elle est si belle et si vraie : « Le laboratoire et « l'oratoire adossés l'un à l'autre, comme deux « monuments alliés, s'étayant mutuellement et se « complétant pour accroître le plus possible le « bonheur et la consolation de l'homme, et spécia- « lement de l'homme qui souffre, dans son âme « et dans son corps. » J'ai été cruellement éprouvé dans cette guerre, monsieur le comte. Deux de mes frères ont été tués. Ma femme est morte sans que je l'aie revue pendant que j'étais aux armées, laissant quatre enfants en bas âge dont je ne peux m'occuper que depuis mon retour. J'ai tenu, moi aussi, parce que j'ai cru. Mais je bavarde au lieu d'aller sinapiser notre malade. J'y cours... »

Qu'est-ce que le hasard? Faut-il le définir, avec les déterministes, l'ensemble des éléments inconnus? Faut-il croire qu'il n'y a pas de hasard, mais que nous vivons, comme a dit l'apôtre, dans un système de choses invisibles, manifestées visiblement : — Fide intelligimus aptata esse saecula verbo Dei, ut ex invisihilihus visihilia gèrent. Qui discernera la part

d'intention agissante dans des concordances d'événements toutes naturelles et dont l'effet donne l'impression d'une direction cachée? A considérer ce qui se passait à cette heure autour du désespoir de Malhyver, il était naturel qu'il se fût adressé à Clermont au médecin le plus réputé, — naturel que^ce médecin eût été envoyé jadis par son oncle, ancien élève de Montpellier, à cette Faculté, — naturel qu'il y eût étudié dans le service du professeur le plus renommé, — naturel qu'il eût accepté l'influence de ce savant et adopté ses idées. Il n'était pas moins naturel qu'Odette, dans l'extrémité de sa misère, eût subi un intense et subit retour de sa sensibilité religieuse de jeune fille, et que, malade, ayant peur de la mort sans doute, elle eût pensé à se confesser. Il était naturel toujours qu'elle eût prié le médecin de transmettre sa requête à son mari dont elle avait peur aussi. Il était naturel enfin qu'interprétant les hésitations de ce mari comme un indice d'incrédulité fanatique, ce médecin, qui était en même temps un chrétien déclaré, affirmât sa foi, non pas même dans une pensée d'apostolat, mais par ce besoin de parler sa vraie pensée sur les choses profondes quand elles sont en jeu, qui faisait dire à ce même saint Paul : Credidi, propter quod locutus sum. Oui, tous ces petits faits étaient dans la logique des situations et des caractères. La même logique voulait que ces incidents si simples prissent, pour l'homme malheureux autour de la souffrance duquel ils se

produisaient, une signification bouleversante... Mais son propre témoignage en dira plus long que toutes les analyses sur le travail accompli dans son esprit et dans son cœur, à la suite de cet entretien et pendant les semaines qui s'écoulèrent entre le moment où il montait dans l'automobile du médecin pour aller chercher le prêtre, et un autre moment, celui où, assis à sa table, quatre mois plus tard, il reprenait son journal. Il y écrivait les pages que voici. Le titre seul révélera dans quelle atmosphère de hautes pensées il continuait de se mouvoir, démentant ainsi, pour ce qui le concernait, la prédiction désespérée de Larzac : « Quelle pitié que leur vie maintenant ! »

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