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Un drame dans les mers boréales; souvenirs du Kamtschatka

Les baleines trahissent leur voisinage autrement que par les évolutions de leurs nageoires et de leur queue, autrement que par le double jet d'eau qui s'échappe de leurs évents ; elles laissent sur la mer des traces de leur passage, des pistes grasses, si je puis m'exprimer ainsi, et les vagues, malgré leur incessante mobilité, conservent longtemps ces pistes. Là où une baleine s'est arrêtée, la transparence des houles est obscurcie par les nuances plombées de grandes taches d'huile ; ces mêmes taches d'huile se retrou-

» vent dans ses remous-, surtout quand elle ne voyage pas entre deux eaux, et que ses évents se dilatent et se contractent au grand air, — Cette huile est sécrétée par la peau brune qui recouvre le corps de ranimai : c'est sa transpiration; elle lubrifie son sillage, et cette huile etFeaude mer se balancent longtemps de conserve avant de se mélanger.

Souvent aussi, Ton voit flotter sur l'Océan de grandes taches rougeâtres, semblables à des bancs de sable ou à d'immenses plaques de sang coagulé; ces plaques de sang, ces syrtes, sont formées par la réunion d'innombrables milliards de petits globules rouges, ptéropodes microscopiques, dont la baleine se nourrit; elle en est très-friande; aussi, quand on rencontre une de ces banquises d'animalcules, peut-on être certain que le cétacé rôde aux environs.

Un savant du siècle dernier, le R. P. Feuillée, parle de ces banquises rouges dans le récit de ses voyages, et, loin de les prendre, comme nos matelots, pour du manger de baleine, il affirme qu'elles émanent des cétacés femelles. Le grand Cuvier, mal informé, a commis une erreur presque semblable. — Mais les pêcheurs ne s'y trompent pas ; partout où l'on aper-

çoit ces taches rougeâtres. le baleinier s'attend à rencontrer la proie convoitée,, et les vigies placées au sommet des mâts ouvrent l'œil avec un soin particulier.

Quelquefois, au lieu d'être tachée par ces bancs de ptéropodes en nombre infini, la mer est agitée par des légions de sardines lilliputiennes, des chipés, proie fort recherchée par les baleines, et dont la préj sence sert d'indice au pêcheur.

C'est à l'aide de ces diverses traces, en les cherchant, en les suivant, que le baleinier fait sa chasse. Des matelots, placés en vigie aux sommets des mâts, interrogent sans relâche tous les points de l'horizon : découvrir une baleine et lui donner la chasse est le seul intérêt que chacun ressente à la fois dans l'étroit espace que nous habitons, et il n'est pas rare que les officiers eux-mêmes passent des heures entières juchés dans une hune, la longue-vue à l'œil, à fouiller dans toutes les portions de sa surface, le monotone spectacle des vagues qui se déroulent et se remplacent incessamment. Pour ma part, j'aimais à passer de longues heures dans la hune d'artimon, épiant sur la mer les traces ouïes souffles, ou bien fouillant la côte, lorsque nous en étions assez rapprochés pour y distinguer sur

les collines nues des bandes de Koriaks errants avec leurs troupeaux de rennes. Souvent, à force de contempler ces teintes uniformes, et de regarder dans le vide, mes paupières se fermaient lourdement, et c'était alors que mes yeux commençaient à voir quelque chose, mais loin... bien loin devant nous... par delà le continent tout entier... la France !

On éprouve malgré soi, sous ces sombres latitudes, les étreintes d'une profonde mélancolie : à mesure que le soleil s'éloigne et que les nuages s'immobilisent en masses grisâtres, enveloppant tout le ciel et se reflétant sur les eaux, ie rire, les chansons et l'entrain des hommes de mer disparaissent; le vent apporte des effluves de tristesse et d'ennui; le sillage du bâtiment ne réjouit plus la vue; l'écume des vagues est moins légère et moins brillante ; la présence, le langage, le contact des compagnons de voyage les mieux aimés deviennent insupportables; on préfère au son de leur voix les cris aigus et funèbres des procellaires, et l'on voudrait fuir loin de ce navire dont les bastingages s'élèvent comme les murailles infranchissables d'une prison... Enfin, une douleur sans nom, une maladie inconnue, mystérieuse, vous terrasse. Ce

n'est pas le spleen, c'est quelque chose de plus fort, de plus dissolvant que le spleen, et dans l'isolement des tortures qu'on éprouve, on croirait faire un bon marché en échangeant cette vie contre la mort.

Le marin, dans les zones torrides ou glaciales, n'a pas le loisir de s'abandonner à l'ennui et au dégoût de l'existence ; il a besoin de tout son entrain, de toute son énergie, pour lutter contre les calmes de l'équateur et contre les glaces du pôle : il en est de même sous les latitudes tempérées, où les manœuvres ont lieu sans relâche, soit pour échapper aux orages, soit pour utiliser l'inconstance des vents. — Mais dans ces régions de transition, régions sans chaleur comme sans frimas extrêmes, sans tempêtes comme sans calmes, régions bâtardes, où le ciel et l'Océan, tous deux plombés, tous deux en deuil, confondent leurs limites à l'horizon dans une nuance unique, la majeure partie des gens de mer perd courage et se démoralise... Le temps pousse au suicide. — C'est alors que le désespoir inspire de sinistres résolutions : un novice, un mousse, un enfant, exaspéré par des corrections quotidiennes se pend aux espars ; un matelot, au milieu de la nuit, se laisse glisser le long du bord, tombe sans bruit à la mer, et

disparaît pour toujours; un chirurgien s'empoisonne ; un capitaine se brûle la cervelle.

Ces catastrophes, hélas ! ne sont que trop fréquentes à bord des navires baleiniers ; on ne croise pas impunément sous de pareilles latitudes. — Mais que le navire largue toute sa toile et s'élance vers le nord ou vers le sud, en dehors de ces zones de malheur, et que bientôt le bleu du firmament et de l'Océan se mélangent à l'horizon, les hommes éprouveront aussitôt des sensations nouvelles et les accès de spleen, et la fièvre du suicide disparaîtront.

Nous avions donc hâte de quitter ces parages maudits, et l'équipage poussa joyeusement trois longs hourras lorsque le capitaine, après avoir achevé ses calculs de latitude à midi, annonça que, dès le soir même, nous manœuvrerions pour sortir de la mer d'Okhotsk. — Mais il était écrit que nous ne nous déhalerions pas de cette zone de malheur sans en emporter quelque lugubre souvenir ! !

Le matin qui suivit la première nuit passée sous grande voilure de route, nous nous arrêtâmes à douze milles de terre environ, en face d'un grand rocher blanc qui paraissait servir d'amers à un petit port de re-

fuge. Ça et là, jaillissaient des souffles de baleines franches ; nos embarcations entrèrent aussitôt en chasse, mais la chasse ne fut pas heureuse; maintes fois, les piqueurs, debout à F avant du canot, lancèrent le harpon ; les baleines se laissèrent couler à pic et disparurent sans que le harpon pût mordre sur leur dos.

Les pirogues regagnèrent le bord à midi ; on dîna, on mangea en double, selon Fexpression consacrée, et Fon repartit aussitôt en chasse, car les hommes de vigie signalaient encore des souffles de baleines franches dans toutes les aires du vent.

La grande voile était donc larguée, le grand hunier masqué, les perroquets amenés, le grand foc halé bas et le navire sous le petit hunier, le petit foc, la brigantine et la misaine, croise au vent de nos quatre embarcations ; il ne restait plus à bord qu'une douzaine d?-hommes : les blessés, les malades, le maître coq, le mousse et moi. Je montai dans la grand'hune, et, armé d'une longue-vue, j'assistai, le cœur plein d'espérances et de craintes, aux évolutions de mes intrépides camarades. Tantôt ils s'éloignaient à la poursuite d'une baleine qui disparaissait rapidement à Fhorizon, tantôt ils se rapprochaient à la vue d'un nouveau souffle;

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