‹ Un drame dans les mers boréales; souvenirs du KamtschatkaChapitre 2 sur 14 · S UN DRAME · texte numérisé non relu

S UN DRAME

chaque équipage de pirogue ambitionnait l'honneur de lancer le premier harpon, et ils luttaient entre eux de vitesse, d'agilité et de ruse pour atteindre le but, qui changeait toujours de place.

Enfin l'homme de vigie à la tête du grand mât s'écria :

a Amarrée ! amarrée ! une baleine amarrée !

— De quel côté? demandai-je.

— Par la hanche de tribord, sous le vent. »

En effet, la mer bouillonnait, écumait sur ce point : alors, agenouillé dans la hune, épaulé par le mât, la poitrine haletante et le cœur dans les yeux, j'observai avec rna longue vue les phases diverses de cette lutte bien autrement terrible que les plus terribles luttes des sportmen de terre ferme !

Ceux qui se jouent des coups de boutoir du sanglier, qui méprisent les étreintes de l'ours, qui attaquent le lion et le tigre, qui domptent l'éléphant, ceux-là, je voudrais les voir courir sus à la baleine, et l'attaquer sans peur et sans faiblesse, comme nos pê-

cheurs l'attaquent ! Ici, pas de carabine de précision pour tuer de loin, de bien loin... ni rochers, ni arbres pour lieux de refuge, ni cheval pour faire de la stratégie ou pour fuir, ni même le sol pour point d'appui ! La mer avec Fabîme sans fin, voilà le champ clos; et un canot dont chaque vague menace de broyer les minces bordages, voilà le poste de combat ! Dans ce poste de combat, six hommes ont pris place, et entre ces six hommes un seul est armé ! les cinq autres ne possèdent qu'un morceau de bois, un aviron î

Témoin chaque jour de ces luttes surhumaines, j'aurais dû finir par ne plus m'émouvoir devant leurs sanglantes péripéties, et ne plus m'inquiéter que de leurs résultats pécuniaires ; mais non : à chaque départ de nos pirogues, j'éprouvais de nouvelles angoisses ; je ne pouvais oublier que la vie de mes camarades était compromise tant que durerait leur absence du bord, et je n'étais débarrassé de mes craintes qu'au retour, quand personne ne manquait à l'appel et alors qu'une grosse chaîne de fer, sortie par l'écubier de tribord, retenait dans un nœud coulant le small d'une baleine et maintenant son cadavre à flot le long du navire î

Du haut de mon observatoire, je contemplais donc, plein d'anxiété, ce qui se passait depuis l'amarrage de la baleine. La partie était ainsi engagée : trois de nos pirogues marchaient de front et luttaient de vitesse pour rejoindre la quatrième, celle du capitaine, qui s'éloignait rapidement, remorquée par la baleine, et disparaissait souvent au milieu des masses d'écume que soulevait l'animai blessé. Cette fuite dura sans déviations et sans ralentissement pendant quelques minutes ; mais bientôt le cétacé redoubla d'efforts pour se délivrer du harpon, se mit à battre la mer à grands coups de queue et de nageoires, et tournoya sur luimême en bondissant à moitié corps hors des vagues.

La pirogue amarrée de trop près courait de grands dangers ; — notre capitaine eut la prudence de larguer cinquante ou soixante mètres de ligne, et l'animal, qui se sentit serré de moins près, s'éloigna, usant sa fureur dans le vide, mais entraînant toujours la pirogue à sa suite.

J'ai décrit ailleurs ce moment, le moins terrible et le plus doux de la pêche ; c'est un entr'acte dans le drame, c'est une promenade en calèche ou en char-àbancs, comme disent nos matelots : mais le véhicule

DANS LES MERS BORÉALES. n il

est sansessieuxet sans roues, et le cheval sans jambes ; cependant, la vitesse dé la course égale celle d'une locomotive ; une ligne, une corde de quatre cents pieds de longueur sert de guides, et le fer d'un harpon a éperonfié le monstre ! Les pêcheurs alors se reposent et se croisent les bras ; car les avirons sont apiqués c'est-à-dire que le bout de no anche de chacun est planté dans> le trou d'un taquet, que le milieu repose entre les tollets et que la pelle, encore mouillée d'eau de mer, resplendit au soleil.

Mais cet instant de repos est court, bien court. I] faut que, malgré la rapidité avec laquelle la baleine s'enfuit (quatorze lieues à l'heure), il faut que le canot se rapproche d'elle et l'oblige, par sa résistance de drague, à ralentir sa marche, sinon elle serait bientôt hors de vue du navire ; dans ce but, la ligne de pêche est retenue par un double tour sur le taberin du canot et les matelots des deux premiers bancs halent de toutes leurs forces sur cette ligne, qu'un autre matelot love soigneusement dans la baille à mesure qu'elle rentre à bord et que la distance qui sépare la baleine des assaillants diminue ; cette manœuvre exige autant d'adresse que de vigueur. L'officier qui gouverne la

pirogue la place de temps en temps en travers du sillage de la baleine, pour qu'elle remplisse mieux l'office

d'une drague et présente plus de résistance. Les hommes

ne haient la ligne qu'avec des coussinets de toile à voile rembourrés d'étoupe, de peur qu'en s'échappant tout à coup par l'étrave elle ne leur enlève la peau des mains, et le harponneur, la hachette haute, veille et se tient prêt à la couper dans le cas où la baleine, exécutant un plongeon instantané et prolongeant indéfiniment son temps de sonde, menacerait d'entraîner avec elle la pirogue dans l'abîme. Quand le temps est gros, l'officier patine le grand aviron de manière à empêcher les embardées et à éviter les paquets de mer, et le novice, avec sa seille, rejette pardessus bord l'eau qui embarque toujours dans le bateau le mieux construit et le mieux conduit.

Enfin la course de la baleine s'est ralentie, la ligne revient à bord sans obstacles, les matelots reprennent leurs avirons et la pirogue, qui glisse sur les lames, arrive bientôt au vent de sa victime. C'est alors que l'officier abandonne au harponneur le grand aviron de gouverne et passe au gaillard d'avant, afin de transpercer d'un bon coup de lance le cœur ou les pou-

mons du cétacé. I/officierà l'œuvre aujourd'hui, c'est notre capitaine, un intrépide et rusé pêcheur, un Américain de Nantucket, c'est tout dire. 11 est fils et petit-fils de pêcheurs de baleines ; il est né à la pêche, il y a vécu, il y vivra, il y mourra. ....

J'ai souvent rencontré dans l'océan Pacifique des capitaines américains qui passaient leur vie à chasser le cachalot. Ces braves Yankees étaient propriétaires du navire et voyageaient en famille : des frères, des beaux-frères, des cousins, des alliés formaient l'équipage ; ceux qui étaient mariés embarquaient leurs épouses. Le voyage durait quatre ans, cinq ans, et l'on rentrait au port d'armement avec une cale remplie à3 huile blonde et un rôle d'équipage surchargé d'une douzaine de citoyens venus au monde sous voiles. Mon capitaine avait eu un de ces navires pour maison paternelle, et certes il ne démentait pas son origine.

Du haut de ma hune, je le reconnaissais, j'admirais son courage, et j'avais tant de confiance en son adresse que je ne ressentais plus mes terreurs habituelles et que je riais de nos autres chefs de pirogue,, qui faisaient tous leurs efforts pour le rejoindre et prendre part au combat.

Labaleine, cependant, ne soufflait pas encore le song, et je cherchais à m'expliquer pourquoi le capitaine, ordinairement si prompt, si actif, ne lui avait pas déjà donné le coup mortel, quand tout à coup l'amas d'écume que soulevait cette haleine harponnée se divisa en deux parties; Tune de ces parties ne s'éloigna pas de notre pirogue, mais l'autre fut emportée à l'écart, et nos trois canots retardataires renoncèrent aussitôt à rejoindre le capitaine et gouvernèrent sur elle. Que signifiait cette manœuvre? Ma longue-vue m'en donna bientôt l'explication. Notre capitaine avait accosté deux baleines qui folâtraient ou péchaient de conserve, et il n'en avait harponné qu'une seule; les masses noires des deux cétacés étaient restées confondues pour nos yeux, et enveloppées dans la même écume. Un nouveau combat allait donc s'engager, et je ne savais plus auquel des deux accorder mon attention. Les rameurs du capitaine faisaient merveille; tantôt leur légère embarcation accostait les flancs du monstre et s'en éloignait à reculons ; tantôt elle se rapprochait à angle droit de sa gueule béante; tantôt aussi elle s'élançait parallèlement à lui, au risque d'être écrasée d'un coup de nageoire ou d'un coup de queue. Debout à l'avant

du canot, la cuisse gauche emboîtée dans le gaillard/ le pied droit arc-bouté au premier banc, les mains fermées sur le manche de sa lance et les bras tendus, le capitaine se cambrait en épiant le moment favorable pour foudroyer sa victime, et le roulis et les mille balancements de la pirogue ne lui faisaient rien perdre de son aplomb élastique; il était superbe ainsi. Je m'attendais, à chaque seconde, à voir jaillir une colonne de sang des évents de la baleine, ainsi que jaillit la colonne d'eau d'un puits artésien, et je ne donnais plus que quelques regards à la dérobée sur le cétacé que pourchassaient toujours nos trois autres pirogues.

Mais les exclamations de l'homme de vigie m'annoncèrent un nouveau succès.

a Amarrée, s'écria-t-il; la seconde baleine amarrée !

— Bien joué, pensai-je; si le capitaine n'avait pas fait son choix, la seconde baleine nous eût échappé comme tant d'autres !... »

Un mot d'explication sur ce que j'appelle le choix du capitaine. Puisque le hasard avait permis qu'une de nos pirogues troublât les loisirs, les amours peutêtre, de deux baleines accouplées, fallait-il lancer le

harpon indifféremment sur Tune ou sur l'autre et piquer celle des deux qui s'offrait dans la position la plus favorable? Non, certes; les baleiniers ont eu mille fois occasion de constater dans leur métier l'application d'un phénomène psychologique qui date du temps où Adam mangea la pomme pour ne pas se séparer d'Eve. Un mâle n'abandonne jamais sa femelle morte ou blessée, tandis que celle-ci n'a pas plutôt aperçu le sang du pauvre vaincu qu'elle fuit sans vergogne et l'abandonne pour ne plus revenir. Les matelots ont fait là-dessus une chanson grivoise un peu trop pittoresque pour être rapportée ici et où la baleine femelle est fort maltraitée; ils vont jusqu'à l'accuser d'avoir un cœur de femme et cherchent à se venger, en maltraitant la pauvre bête, des abandons de leurs payses. Mais il y aurait à faire une autre chanson, touchante et triste, sur l'héroïsme de cette même baleine une fois qu'elle est mère. Quand les pêcheurs rencontrent dans les baies, aux époques de l'allaitement, une baleine et son baleineau, ils tuent celui-ci d'un coup de harpon et le prennent à la remorque. La mère alors leur appartient; son odorat et son cœur suivent la piste des meurtriers ; elle vient heurter du museau les

bordages du navire sur le pont duquel on a hissé son nourisson; elle rôde sans cesse de Favant à l'arrière., et chacun de ses souffles s'accompagne d'un long gémissement. Elle semble attendre qu'un coup de lance îa réunisse à celui qu'elle a perdu, et on la tue quand on veut, quand on est prêt, quand l'entre-pont est débarrassé, je suppose, des produits de la pêche des jours précédents.

Ce meurtre des baleineaux et des mères baleines est un vol et un crime. L/espèce disparaîtra bientôt si des règlements n'interdisent pas la pêcheVl'hiver dans les èaies.

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Revenons à nos pirogues. C'était donc la femelle que le capitaine avait frappée et les autres embarcations poursuivaient le mâle, qu'elles étaient bien sûres de ne pas perdre de vue. Oh ! que n'avais-jë alors deux télescopes et quatre mains pour observer simultanément toutes les phases de cette double lutte î Quoique les deux pirogues amarrées fussent séparées Tune de l'autre par un très-long espace, je cherchais

néanmoins à les réunir sous le même objectif; je voulais tout voir à la fois, et les coups de lance du capitaine et les manœuvres du lieutenant (le deuxième canot amarré était le sien), et les soubresauts furibonds de sa baleine qui, au lieu de fuir comme la première, dans une direction quelconque, essayait de se rapprocher de sa compagne, qu'elle avait abandonnée sans doute involontairement et entraînée par les hasards et les désordres de la lutte.

Se délivreront-elles de nos harpons? épuiserontelles toutes nos lignes de pêche attachées bout à bout les unes aux autres? s'enfuiront-elles dans l'immensité avec leurs souffles incolores, et sans être blessées à mort? ou bien viendront-elles flotter comme des masses inertes le long de notre bord, et allumeronsnous nos fourneaux la nuit prochaine pour fondre leur gras en faisant route vers une terre de relâche?

Je me répétai à moi-même toutes ces questions pendant de longues minutes d'attente... minutes pleines d'angoisses pour moi, et de dangers pour mes compagnons.

Enfin surgit à l'horizon une colonne de sang, qui retombe en pluie, surgit encore et se dissipe emportée par

le vent. Hourra pour îe capitaine ! ont crié les matelots, hourra ! sa baleine est frappée à mort. La voilà qui plonge, plonge, reparaît et bondit hors des vagues en vomissant par les évents un liquide vermeil et rutilant d'abord, puis épais et noir et condensé en caillots énormes; elle ne fuit plus, elle n'a plus la force de fuir; elle s'élance à toute vitesse et s'arrête soudain ; elle plonge encore, elle sonde l'abîme, l'abîme la repousse et elle remonte au niveau de la surface qu'elle ne peut plus quitter et où elle consumera ses forces en tournoyant follement sur elle-même et en arrosant ses meurtriers des dernières gouttes de son sang. — Laissons-la donc fleurir dans son agonie. Nos matelots disent qu'une baleine fleurit quand elle s'agite dans les dernières convulsions de la mort.

L'autre baleine se défend plus énergiquement. Elle ne fuit pas, elle combat, et Ton dirait qu'elle veut venger la mort de sa compagne. On plante un second harpon sur son dos, et, puisqu'elle ne démarre pas, il faut que la ligne soit des plus solides et que les harpons aient mordu profondément dans ses chairs et bien au delà de son enveloppe de graisse. Elle joue des nageoires comme une lavandière joue du battoir;

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