LES COMPAGNONS DE LA BALEINE
« siste au tournoi étendue sur le sable tiède ; elle sem- « ble applaudir aux coups les plus meurtriers de ses c< amants ; son visage, qui rappelle de loin celui de la « femme, semble rayonner de cet orgueilleux bonheur « qu'éprouve toute femelle, à quelque race qu'elle ap- « partienne, de voir disputer sa possession, et quand « le carrousel est terminé, elle jette un regard de « dédain au vaincu et vient s'ofïrir d'elle-même au « vainqueur. »
« Celui-ci la conduit alors à la couche nuptiale qu'il « a préparée d'avance, et là, ajoute Fauteur américain, « il s'acquitte de ses devoirs avec une courtoisie et une « tendresse que beaucoup de maris devraient bience prendre pour exemple. »
Ici je ferai observer à mes lecteurs que beaucoup de compatriotes de M. Morell m'ont affirmé que ce n'était pas lui, mais sa femme, qui avait rédigé la relation de son voyage. Ceci expliquerait la tournure épigrammatique de la dernière phase des amours des phoques.
AU
SAINT-PIERRE-ET-SAINT-PÀtL. — HISTOIRE DE LA COLONIE, — LES INDIGÈNES.
Remplir trente futailles d'eau douce, acheter des porcs et des pommes de terre, suspendre à Tétai du grand mât une longue guirlande de choux verts, pêcher à la seine dans les bas-fonds si poissonneux de la baie d'Avatcha, ravitailler enfin le navire de manière à faire route, sans trop jeûner, pour Monterey de Californie, tel fut le motif de notre relâche à Saint-Pierre-et- Saint-Paul du Kamtschatka. Nous venions de croiser pendant cinq mois dans les brumes éternelles de la Manche de Tartarie et de la mer d'Okhotsk ; nous y
avions tué et fondu six baleines de trente mille kilogrammes d'huile, et nous espérions compléter rapidement le chargement du navire, quand les approches de Fhiver et des symptômes de scorbut nous obligèrent à battre en retraite; et il fallait maintenant courir à quinze cents lieues de là pour trouver un port de refuge et de ravitaillement, tandis qu'une bonne brise de nord-est aurait pu nous conduire en quatre ou cinq jours dans un des havres de la grande île japonaise d'Iéso ! Mais l'entrée de ce mystérieux empire du Japon était encore fermée aux barbares de l'Occident. Quel mépris du droit des gens et des saintes lois de la charité ! Un navire désemparé, coulant bas d'eau, à court de vivres, se présente devant un des ports de Niphon ou d'Iéso, et, pavillon en berne, implore des secours : la tempête sévit au large, il est perdu corps et biens s'il ne , trouve un abri: N'importe, il faut qu'il vire de bord, qu'il s'éloigne au plus vite !
Maintenant que je mets en ordre mes notes de voyage, je regrette beaucoup d'avoir navigué sous ces latitudes avant la conclusion du traité de commerce et de bonne amitié qui ouvre aux Russes, aux Anglais
et aux Américains l'entrée de cinq des principaux ports japonais. J'aurais quelque chose de neuf et d'inconnu à raconter, tandis que je suis réduit à parler du
Kamtschatka que tout le monde croit connaître.
Quand je rêve aux pérégrinations de ma jeunesse, aux mille dangers que j'ai courus et aux bontés de la Providence qui m'a ramené sain et sauf dans ma patrie, j'ai parfois l'ingratitude de me plaindre de n'avoir jamais fait naufrage. Heureux, trois fois heureux un mien confrère, péchant comme moi des baleines dans la mer d'Okhotsk ! Les tempêtes, les brouillards, les courants et je ne sais trop quelles autres causes, ont jeté son navire à la côte. Le navire seul a péri, et lui, l'heureux homme, il a pu visiter quelques points inconnus du littoral de la Tartarie orientale avant que de rejoindre, h San-Franeisco, le navire qui l'a reconduit en France. Cette chance n'était pas faite pour moi; je sors de la mer d'Okhotsk comme j'y suis entré, sans accidents ; et une bonne brise grand largue nous emporte rapidement dans le détroit qui sépare le cap Lopatka, — pointe sud de la péninsule du Kamtschatka, de Choum-Choum, l'île la plus au nord de l'archipel des Kouriles. On prétend qu'une barre de ro-
ches sous-marines, occupant le milieu du détroit, rend ce passage difficile et dangereux, et qu'il est prudent de traverser Farchipel dans le sud; mais il y a un bon Dieu pour les baleiniers, et nous avons marché comme à cent lieues de terre !
Cette mer d'Okhotsk, longue de deux mille kilomètres environ, sur seize cents de large, est bornée au nord et à Fouest par le continent asiatique, à Test par la péninsule du Kamtschatka, au sud-est et au sud par Farchipel des Kouriles et Fîle d'Iéso; elle se relie à la mer du Japon par la Manche de Tartarie, que découvrit La Peyrouse quand il passa, en 1787, entre le continent et Fîle oblongue deTarrakaï, autrement dite Fîle Saghalienne. Le ciel, sous ces latitudes, est perpétuellement enveloppé de nuages ; les calculs astronomiques y deviennent souvent impossibles, et Fon ne peut estimer les routes parcourues qu'à Faide du loch, instrument défectueux et beaucoup trop élémentaire. Les courants, heureusement, ne sont pas violents, et le capitaine qui connaît les qualités de son navire peut rectifier facilement ses positions.
Dès que Fîle Choum-Choum disparaît à Fhorizon par la hanche de tribord, nous changeons de route et
portons au nord-esten louvoyant. Nous nous trouvons, le 27 octobre 1852, par 50° 15' latitude nord et 159° 45'' longitude est du méridien de l'Observatoire de Paris; le vent est contraire, mais il est encore préférable au calme. Hélas ! ce calme que nous redoutions survient tout à coup au coucher du soleil, et voilà le navire prisonnier sur place, qui roule, lourdement bercé par des houles gigantesques comme je n'en ai jamais vu qu'aux alentours des îles Malouines et du cap Horn. Nous ne devons pas être loin de terre, car des paquets énormes de fucus flottent le long du bord, et des troncs d'arbres tournoient dans le remous du gouvernail, les uns presque verts encore, les autres pourris, moussus et constellés d'anatifes et de crustacés.
On met à la cape pour la nuit. Vers trois heures du matin, mon voisin de cabine, le troisième lieutenant, alors de quart, vient me réveiller et m'engage à monter sur le pont; je monte. Tout l'équipage est là, l'oreille au guet, dans la direction d'une petite brise qui commence à souffler; on entend un bruit sourd, grondant au loin; tantôt ce bruit ressemble aux roulements du tonnerre, tantôt il se transforme en gémis-
sements, en sifflements, puis il s^affaiblit peu à peu, redouble d'énergie, s'affaiblit encore , et cesse pour quelques minutes après une explosion comparable à celle d'une mine. D'où vient-il, ce bruit ? Des flancs d'une falaise démolie par les vagueset croulant dans lamer? Non! les marins reconnaissent entre mille bruits divers le bruit des vagues déferlant sur une côte... le bruit qui nous inquiète est d'une autre nature. Sort-il des entrailles d'un volcan en éruption ? Non ! les flammes de ce volcan se refléteraient dans l'obscurité du ciel. Qu'est-ce donc? Nous cherchons vainement à le deviner, et les plus braves d'entre nous ne peuvent se défendre d'un sentiment de terreur superstitieuse à mesure que ces grondements inconnus ricochent sur l'Océan. On jette la sonde : pas de fond ; on veut virer de bord pour gagner le large : impossible ; la petite brise qui a soufflé pendant un instant ne souffle déjà plus. Bref, notre anxiété dure jusqu'à cinq heures du matin ; alors le bruit mystérieux cesse tout à coup, le vent du sud se lève et balaye les brouillards, et le soleil qui monte à l'horizon éclaire les hautes terres de la péninsule du Kamtschatka ! Le capitaine ordonne les préparatifs du mouillage. A midi, le 28, les hommes
de vigie signalent le cap Favaréa ou Porotnoï, point de reconnaissance très-utile pour donner dans le goulet d'Awatcha, la grande baie, sur les bords de laquelle les Russes ont bâti le nouveau chef-lieu de leur colonie située autrefois à l'embouchure de laBolkaïa-Reicka.
Bientôt les sommets neigeux de Willhemkinsky et de Gavaréakinky nous servent d'amers, ainsi que le pic de Koriotshoï, qui n'a que cent quatre mètres de moins de hauteur que le pic de Ténériffe (3800 — 3696). Vers Test, une colonne de fumée s'élève et se perd dans le firmament; c'est lafumée du Koselkoï, volcan toujours en ignition, et dont les laves ont creusé sur les pentes de la montagne, àtravers les glaciers et les neiges, de noirs et tortueux sentiers. Une terrible éruption dura trois années, en 1730-31-32. Une autre montagne apparaît vers l'ouest; mais son sommet est heureusement invisible. On dit que lorsqu'on le découvre dans l'azur du ciel, et que différentes zones de nuages sont étagées sur ses flancs, la tempête ne tardera pas à gronder. J'ai observé le même phénomène sur le pic de l'île de Tristan d'Acunha^ dans l'Océan Atlantique.
Le ciel, comme pour fêter notre arrivée, est d'un
bleu sans taches, et le soleil fait vivement ressortir sur l'horizon tous les reliefs de cette nature à la fois vigoureuse et désolée. — Une longue série de falaises aux sommets nivelés et sans dentelures se prolonge à perte de vue vers le Nord; des massifs de forêts au feuillage sombre apparaissent çà et là comme des points noirs sur leurs pentes grisâtres et noyées de lumière, et des collines s'élevant d'étages en étages vont se réunir aux contre-forts des grandes montagnes de l'intérieur. Nous approchons rapidement du goulet : nous passons entre la Basse des Trois Frères et la pointe Staniski; nous doublons la roche Babouska ou de la Vieille-Femme, et nous laissons tomber l'ancre à un mille de terre devant la petite ville de Saint- Pierre-et-Saint-Paul, Petropauloskoï.
Chaque pays a son genre de beauté spéciale, son cachet de grandeur, son originalité de création : aussi cette baie d'Awatcha qui, sous le ciel des tropiques, et placée, je suppose, en regard de celle de Rio-Janeiro, ne serait qu'une espèce de mer Morte encaissée dans les grèves d'un affreux désert ; cette baie, voisine du cercle polaire, nous apparaît aussi belle et aussi riche que le plus riche et le plus beau lac des zonés
tempérées. — Les neiges de l'horizon servent en quelque sorte de fard à son paysage d'été, et Ton admire ici ce que Ton regarderait à peine sur nos côtes de France, — les verdoyantes prairies arrosées par les nombreux cours d'eau, et les ravins boisés qui descendent en convergeant du flanc des montagnes aux galets de la plage. La baie de Petropauloskoï est comparable à celle de Brest; elle lui est même supérieure par l'étroitesse de son goulet, qu'on pourrait facilement rendre infranchissable aux vaisseaux ennemis, et par la qualité de ses fonds vaseux d'où les ancres ne dérapent jamais. Le nom d'Awatcha lui vient d'une grande rivière qui se décharge dans le golfe sur la côte ouest. — Sa forme générale est ronde ; elle mesure vingtquatre verstes de long (18 kilomètres) sur autant de large, et renferme dans les échancrures de ses bords trois grands ports naturels: Niakina, Rakowina et Tareina. — Un corps de garde, un poste de soldats et de douaniers et une batterie de plusieurs pièces de campagne commandent le mouillage. La ville primitivement bâtie dans Niakina a été reconstruite à Tareina. De vastes magasins d'approvisionnements, vivres et matériaux de construction, s'étendent au nord de
l'ancrage ; les poudrières sont situées un peu plus loin : chaque crique, chaque calangue a ses bâtisses agricoles, industrielles ou militaires ; le rivage, en beaucoup d'endroits, se termine en pentes si douces et si mollement sablonneuses, qu'on pourrait y abattre des vaisseaux en carène ; bref, Tareina ou Tareinsky est, selon le capitaine Bechey, le beau idéal d'un port.
Notre second lieutenant a relevé les positions du goulet. Sa largeur varie entre trois ou quatre cents mètres; la passe se dirige au sud-est de dedans en dehors, et est praticable aux bâtiments du plus fort tonnage, et il faut, pour entrer, gouverner au nordnord-ouest, puis au nord-ouest-nord.
Je n'ai observé que très-superficiellement, je l'avoue, le chef-lieu de ce département du Finistère de l'empire russe. Mon carnet de voyage ne contient qu'une seule phrase sur son compte, et cette phrase la voilà, telle que je l'écrivis, le 30 octobre au soir, après une journée de flânerie :
«... — Pétropauloskoï est plutôt une bourgade qu'une ville. Beringh en est le fondateur (1739-1740), et elle a reçu le nom des deux paquebots qu'il commandait alors. Les maisons petites et grandes sont
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toutes appelées case?mes : si jamais l'envie me prend de me retirer dans une chartreuse pour y faire pénitence, je demanderai au gouvernement russe la permission de résider ici... Du reste, c'est un très-bon endroit de relâche pour le§ navires du commerce. Nous avons acheté dans les magasins du gouvernement, par l'entremise d'un courtier et à prix doux, tout ce qui nous manquait: cordages, bois, biscuit, salaisons, etc., etc. L'État a le monopole de toutes ces fournitures, ainsi que du débit des boissons spiritueuses; et les particuliers n'ont le droit de vendre que les denrées fraîches, viandes, gibiers, poissons, légumes et fruits. — Il y a beaucoup de zaïmkas ou colonies militaires aux environs de la ville; chaque colonie possède son haras, et les chevaux commencent à être si communs, qu'on ne voit plus comme autrefois une foule de chiens de traîneaux attachés à des piquets devant les portes des maisons, et hurlant sans cesse en grattant la terre où ils se creusent une niche. M. de Lesseps ne reconnaîtrait plus la localité de 1787. La population de la ville se monte aujourd'hui à 2,000 âmes, me dit un marchand de fourrures, et à plus de 2,500, affirme le chef du poste de la douane ; les deux tiers des habitants
sont Russes libres ou déportés, l'autre tiers métis ; à peine trouverait-on dans la cité un Kamtschatkadale pur sang ; ceux qui existent encore se sont retirés dans l'intérieur de la péninsule et vers le nord, du côté des Koriaques; l'étendue des terrains cultivés augmente chaque année, et les produits appartiennent en majeure partie à l'État; le sol est sablonneux et stérile aux environs de la ville, mais il y a des pâturages superbes dans les vallées, et les terrains, abrités contre les vents du nord et du nord-est par les projections des montagnes, sont d'une fertilité extraordinaire. — L'hiver et le printemps occupent plus de la moitié de Tannée ; les rivières gèlent dès le mois de novembre ; à la même époque la neige tombe, ne fond plus, se tasse, durcit et devient propre au traînage; mais si Thiver dure longtemps, les froids ne sont jamais rigoureux. L'été est presque toujours pluvieux; les brouillards sont quotidiens, et les jours complètement beaux sont très-rares; l'automne est la saison la plus agréable; jamais d'orages violents. — La péninsule du Kamtschatka est comprise entre les 50° et 62° de latitude nord, et 151° et 162° de longitude est du méridien de Paris. » Ces mesures ne sont pas d'une ri-
goureuse exactitude. Il peut y avoir quelques minutes d'erreur en latitude et en longitude.
S'il existait un guide Richard, publié à l'intention de messieurs les voyageurs dans l'extrême Orient, ne croirait-on pas que j'ai copié sur lui cette page de mon journal ? — Je n'ai écrit que cela : mais plus tard, pendant les longues journées de navigation, j'ai interrogé ma mémoire et j'ai trouvé, enfouies dans un coin de mon cerveau, les images de toutes les choses que j'ai entrevues pendant cette relâche... Ainsi procèdent, je crois, la plupart de ceux qui écrivent des récits de voyages.
Le Kamtschatka n'est qu'un appendice de notre vieux monde, et cependant nous ne l'avons connu que longtemps après la découverte des deux Amériques. — Lès savants du seizième siècle le regardaient tantôt comme une province du Cathay, ce merveilleux empire de l'Est, le plus riche, le plus opulent de tous les empires, tantôt comme la partie nord de la grande île
japonaise d'Iédo; on allait même jusqu'à supprimer les zones septentrionales de l'océan Pacifique pour le réunir au territoire californien. Les Russes seuls avaient des données à peu près exactes, non pas sur sa position géographique, mais sur son climat, ses productions, ses habitants. Certes, des géographes tels que Plancius, Pontanus, Lamartinière, Castel, d' Anville, De Tlsle, Buache, Belin, et beaucoup d'autres, n'auraient pas commis tant d'erreurs à propos de cette presqu'île, si les czars, imitant les anciens ducs de Moscovie, n'avaient menacé des châtiments les plus sévères quiconque, revenant d'une expédition dans l'Est, oserait parler de ces contrées inconnues. On lit dans une géographie de 4727 : « Le Kathay ou Kitay est situé au nord de la Chine et du Japon. C'est la région la plus grande de la Tartarie, la plus peuplée et la plus riche, et elle est ornée de plusieurs grandes villes dont la capitale est Cambalu, de laquelle quelques géographes rapportent des merveilles, savoir : qu'au palais ou château du roi il y a vingt-quatre colonnes d'or massif, et encore une qui est un peu plus grande et dont tout le sommet est orné d'une grosse pomme de pin composée de pures pierreries, etc., etc. »
Le Kamtschatka ne perdit sa réputation d'Eldorado qu'après la mort de Pierre le Grand, et quand un officier de la marine russe, voulant réfuter certaines assertions du géographe De l'Isle, le frère de Fabbé De La Croyère, publia quelques documents relatifs aux navigations de Beringh et de Tschirikow. Le Cathay fut mis alors au nombre des empires fantastiques, et le Kamtschatka, « cette grande terre (comme dit le père Castel) dont le nom si beau réveillait tous les curieux d'Europe et surtout ceux du métier, MM. les géographes de profession, » retomba dans l'oubli.
C'était un progrès ; il y avait désormais quelques fables de moins dans l'histoire de l'univers. Mais les extrémités du contient asiatique devaient rester longtemps encore inconnues et inabordables. Les ducs de Moscovie^ et après eux les czars, ont toujours fermé rentrée de leurs vastes domaines aux voyageurs étrangers. Et même aujourd'hui, dans cette époque de paix et de bonne amitié, ne pénètre pas qui veut au sein des provinces orientales de l'empire russe. Ùn Anglais, le lieutenant Holman, se rendit, il y a quelque temps, à Irkutsk avec l'intention de gagner par terre, et à l'aide de la navigation fluviale, lamerd'Ok-
hotsk et le Kamtschatka, Le général Livinsky, qui commandait alors à Irkutsk, écrivit à Saint-Pétersbourg, pour savoir s'il devait permettre à l'Anglais de continuer son voyage ; un courrier lui apporta Tordre de renvoyer au plus tôt l'Anglais en Europe et de le faire accompagner par un Cosaque, qui ne le quitterait qu'en dehors du territoire de l'empire. Cet ordre fut exécuté, et ce qu'il y a déplus remarquable, c'est que le lieutenantHolman qui portaittant d'ombrage était aveugle !!
Nos livres de géographie les plus modernes et les plus estimés ne parlent donc du Kamtschatka que pour le compter au nombre des provinces russes, et c'est à peine s'ils lui consacrent quelques paragraphes insignifiants remplis d'erreurs et de vieilles redites.
L'époque à laquelle les chasseurs moscovites ou promylschlénis pénétrèrent au Kamtschatka pour la première fois est inconnue, L'impôt payé par les Sibériens aux ducs de Moscovie puis aux czars, consistait en peaux de zibelines, de martres, de goulus, de renards, d'ours, etc., etc.; chaque Sibérien mâle ou plutôt chaque arc était redevable d'une ou de plusieurs peaux selon son âge; or, les chasseurs contri-
buables, menacés du knout et même punis de mort s'ils n'acquittaient pas régulièrement l'impôt et pour eux personnellement et pour les vieillards et pour les enfants, s'avancèrent graduellement vers l'est à la recherche d'un gibier plus abondant et moins farouche, et arrivèrent enfin sur les bords de la mer d'Okhotsk; de là ils passèrent aux îles Schantares, où pullulaient les zibelines avant qu'un incendie, allumé fortuitement par des matelots, n'en eût consumé les forêts ; partant de ces îles Schantares, les uns traversèrent la mer, les autres retournèrent sur le continent, suivirent la côte parle nord et par l'est, contournèrent le golfe de Pinjensky, et, descendant au sud, entrèrent dans un pays très-peuplé d'hommes trapus et sans barbe et où les renards bleus et noirs étaient si abondants qu'il fallait que ces hommes les expulsassent à coups de bâton du voisinage de leurs demeures. — Ces hommes, qui n'avaient jamais eu de rapports avec les gens de l'Occident, ignoraient la valeur des peaux de renards et des autres animaux à fourrures, et ne les tuaient que pour faire manger de la viande aux chiens de leurs traîneaux et confectionner quelques vêtements avec leurs dépouilles.
D'autres bandes de Promylschlénis allèrent aussi du côté de Test dès le quatorzième siècle, et sans doute plus tôt, voyageant tantôt par eau, tantôt par terre; ils partaient d'Irkutsk ou de quelque ostrog sibérien, descendaient jusqu'à son embouchure Tune des rivières qui se déchargent dans la mer Glaciale, la Léna, la Yana, l'Indigyrka, l'Alazéa, la Kolyma, suivaient les bords du continent de Fouestà Test jusqu'au cap qui le termine, doublaient ce cap, visitaient les peuples Tschuktschis et pénétraient au sud chez les Anadirskiens, chez les Koriaques, chez les Kamtschatkadales, chez les Kouriliens, et même, suppose-t-on, jusque chez les Japonais et dans la Mantchourie; trafiquant avecles forts, rançonnant les faibles, chassant toujours la bête fauve et bâtissant de distance en distance des simovies, cabanes fortifiées où ils laissaient en dépôt, sous la garde de quelques-uns d'entre eux, leurs récoltes de fourrures, de peaux de veaux marins et de dents de phoques \ ces dents qui, selon le Père du Halde, se vendaient plus cher à Nangazaki et à Péking que l'ivoire des éléphants. Quelques-uns de ces aventuriers n'allaient pas jusqu'au cap Tschukotskoï ; ils obliquaient à droite, remontaient le cours du Tchaou,
franchissaient une chaîne de montagnes , se rembarquaient sur le fleuve Anadyr et gagnaient l'Océan de Test bien plus promptement que leurs compagnons,
Voilà comment fut découvert le Kanltschatka.
Ces intrépides Promylschlénis ont été les pionniers de la civilisation russe dans Test. Après les bêtes à fourrures des Schantares, du Pinjensky et du Kamtschatka, ils traquèrent celles 'des Kouriles ; après celles des Kouriles, celles des Aléoutiennes, et, après celles des Aléoutiennes, celles du continent américain; plus tard, ils fraternisèrent avec les chasseurs anglais de la Compagnie de la baie d'Hudson et les aventuriers canadiens. Ce sont eux qui ont planté dans les déserts qui s'étendent au nord-ouest des montagnes Rocheuses, les jalons de la route que parcourt aujourd'hui la puissante Compagnie russo-américaine, dont la neutralité a été solennellement reconnue, en 1855, par les amiraux Bruce et Fourichon devant le comptoir de Zitka.
Tandis que l'appât des fourrures attirait les Russes vers les extrémités du continent asiatique, la possibilité d'aller par la mer du Nord aux Indes orientales se révélait aux marchands hollandais et anglais, et ils
lançaient leurs plus habiles pilotes à la recherche de ce hras de mer qui sépare l'Asie et l'Amérique, détroit signalé, ou plutôt deviné par l'un des frères Cortereal, qui le plaçait à l'ouest du Groenland. L'existence de ce détroit admise, ridée de le traverser pour se rendre au Cathay, au Japon, à la Chine et dans les Indes orientales était toute naturelle et d'autant plus séduisante, que les tentatives nombreuses faites, avant et après^! Christophe Colomb, pour aller aussi loin que possible dans l'ouest du Groenland n'avaient pas réussi. On espérait être plus heureux en naviguant à l'est. On sait que l'existence de ce bras de mer, séparant l'Asie et l'Amérique, ne fut prouvée que sous le règne de Catherine Ir% après deux siècles de dissertations pour et contre. Kaempfer disait avoir vu au Japon une mappemonde où l'Amérique et l'Asie étaient séparées par la mer; mais la plupart des savants, ses contemporains, ceux surtout qui voulaient que l'Amérique ait été peuplée exclusivement d'émigrants asiatiques et que cette émigration continuât, accusèrent Kaempfer d'avoir mal vu, mal étudié la mappemonde japonaise. La majeure partie des cartes européennes de l'époque indique cependant un bras de mer entre
les deux continents, lequel bras de mer se nommait jadis, on ne sait pourquoi, détroit d'Anian, et se nomme aujourd'hui détroit de Beringh ou de Cook.
Hughes Willoughby et Richard Chancellor (1553), Burrough (1556), Jackman et Pett (1580) cherchèrent vainement une mer libre au nord de la Sibérie.
Les Anglais, découragés, renoncèrent à leurs expéditions du nord-est et les Hollandais entrèrent en campagne. Trois intrépides marchands de Zélande, que n'effrayaient pas les malheurs de leurs confrères de Londres, associèrent leurs capitaux et leurs espérances, et résolurent de s'ouvrir par le nord-est un nouveau chemin aux Indes, d'où ils avaient été injustement exclus par Charles-Quint et Philippe II. Ils comptaient échapper par cette route aux navires espagnols, alors maîtres de la mer, et dans la Manche, et dans l'Atlantique, et sur les côtes du Chili, du Pérou et de l'Amérique centrale. Leur plan consistait à passer au nord de la Laponie, puis à suivre les côtes de Sibérie et de Tartarie jusqu'au détroit d'Anian, qui leur permettrait ensuite de gagner les îles aux Épices, puis le Mexique ; le Cathay ne les occupait guère ; ils avaient seulement à cœur de rétablir leurs comptoirs anéantis par les rois
très-catholiques, en vertu de la bulle papale qui concédait aux Espagnols la propriété exclusive des terres situées à l'ouest d'un méridien de fantaisie.
JBalthazar Moucheron, le promoteur et le chef de l'association composée de Jean-Jeanzen Charles, de Dirick-Van et de plusieurs hauts dignitaires et grands négociants de la république batave, demanda aux États généraux et au prince Maurice, amiral-général, l'autorisation d'équiper trois navires pour exécuter ce grand projet. L'autorisation fut accordée, et Guillaume Barentz reçut le commandement en chef de l'expédition (1594). Barentz fit deux voyages inutiles; la route suivie dans le deuxième avait cependant été tracée par le plus célèbre cosmographe de l'époque, Pierre Planchas, qui, ne doutant pas de l'existence du Cathay, indiquait, avec une minutieuse exactitude, sa position sur les cartes. Barentz, loin de se rebuter, dressa le plan d'une troisième expédition; elle devait lui être fatale. Son navire se perdit dans les glaces, sous le 76° de latitude nord, et il mourut, épuisé par la misère et le travail, au moment où, après avoir construit deux chaloupes avec les débris de son vaisseau pendant un long et cruel hivernage à la Nouvelle-Zemble, il allait
conduire son équipage à Cola de Laponie. Gérard de Veer ramena les survivants de l'expédition à Rotterdam (1597). Je n'ai jamais rien lu d'aussi poignant, d'aussi noblement triste que la naïve relation de ce dernier voyage de Barentz. En 1609, les directeurs de la Compagnie hollandaise expédièrent dans le nordest un célèbre navigateur anglais, Henri Hudson. Ce voyage fut très-court et ne produisit aucun résultat.
Cependant le Cathay exaltait toujours l'imagination des Européens. Pourquoi? C'est qu'alors l'astrologie était encore toute-puissante et que l'on croyait toutours aux influences astrales. La forme et l'étendue du globe terrestre n'étant pas déterminées, les idées sur les positions de l'Orient et de l'Occident étaient absurdes ; on ne voulait pas admettre qu'il n'y eût ni Orient ni Occident fixes, mais des points relatifs variant selon les différentes longitudes; on ne voulait pas comprendre enfin que, si là Russie est à l'orient de la France, la France est, à son tour, à l'orient de l'Amérique, et vice versâ. On accordait aux terres orientales des qualités supérieures à celles des terres occidentales, parce qu'elles étaient favorisées par les premiers rayons du soleil levant, ces rayons divins qui font
germer For et les matières précieuses, tandis qu'ailleurs ils n7ont pouvoir que de faire pousser les plantes, de mûrir les fruits et de réchauffer les animaux. Or, le Cathay se trouvait situé sous l 'ascendant ou sous la première maison des cieux, c'est-à-dire, droit sous le soleil levant, et le Cathay devait nécessairement être un véritable Eldorado. Ces idées, dont nous nous moquons aujourd'hui, un peu trop exclusivement peut-être, étaient généralement admises au temps de Louis XIV; Colbert ne prohiba renseignement de l'astrologie et ne fonda l'Académie des sciences qu'en 1666.
On lisait donc avec avidité tout ce qui s'imprimait sur le Cathay. Un précurseur de Law aurait pu le mettre en actions, comme plus tard le Mississipi, sans crainte de manquer de souscripteurs. Les savants dissertaient sur son climat, sur ses productions, sur les mœurs de ses peuples, et Isaac Pontanus, un puits de science de l'époque, publiait un Mémoire en réponse aux objections de ceux qui trouvaient trop de difficultés à la recherche du passage aux Indes par le nord de la Tartarie, et proposait les moyens les plus sûrs pour réussir dans ce dessein.
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La possibilité de parvenir en moins de six semaines de voyage dans ces mêmes contrées où l'on n'arrivait qu'après neuf ou dix mois de mer, en doublant le cap de Bonne-Espérance ou le cap Horn, chatouillait trop vivement la cupidité des marchands hollandais pour qu'ils renonçassent tout à fait à découvrir ce passage introuvable. Mais leur zèle se serait refroidi bien vite s'ils avaient connu alors les véritables mesures du globe terrestre et l'étendue des mers qui séparent les côtes nord-est et est de la Tartarie de l'archipel indien^ et combien le pays des Tschuktschis, des Koriaques, des Kamtschatkadales, des Kouriles et des Aléoutiens ressemblait peu à un paradis terrestre! Us continuèrent donc leurs armements pour ces parages mystérieux, et les pêcheurs de baleines s'engagèrent à pousser vers l'est aussi loin que possible, en naviguant au nord de la Nouvelle-Zemble, où, selon les idées de Barentz, la mer devait être praticable.
Vers 1675, alors que la Hollande et la Grande-Bretagne étaient en guerre et que le commerce anglais périclitait dans l'Atlantique, dans le Pacifique et dans les mers de l'Inde, la Société Royale de Londres reprit l'œuvre abandonnée depuis Élisabeth, et envoya
les capitaines Jean Wood et Flawes à la recherche du célèbre passage. Wood partit plein d'espoir : sept raisons principales, dit-il dans son rapport, lui avaient donné au début de la campagne la conviction d'une prompte réussite ; — mais ces sept raisons étaient, hélas! toutes plus chimériques les unes que les autres, et il en confessa l'inanité à son retour. Il existait cependant, ce passage tant cherché, et il avait déjà été fréquenté par plusieurs aventuriers ; mais on ne devait retrouver les preuves certaines de sa réalité que quatre-vingts ans plus tard !
La France ne prit alors aucune part à ces tentatives, et Ton ne s'y occupa du Kamtschatka, ou du moins des pays situés vers l'extrême Orient, que pour écouter et débiter des fables et des légendes sur ce nouveau paradis terrestre. La politique cependant daigna tourner les yeux de ce côté, et Louis XIV fut sur le point d'envoyer un ambassadeur à son cousin du Cathay !
Mais bientôt la vérité allait être connue : les lettres de nos missionnaires de la Chine et du Japon et des documents arrivés de Russie commencèrent à éclairer nos géographes, et les mémoires de Trévoux pour l'année 1737 publièrent un travail du P. Castel, inti-
tulé : Dissertation sur la célèbre terre du Kamtschatka. Ce travail, résumé incomplet et inexact des connaissances acquises sur cette péninsule, depuis la mort de Pierre le Grand, donna lieu à une savante discussion dans le sein de l'Académie des inscriptions et belleslettres.
Selon l'histoire, c'est à la sollicitation de quelques marchands et armateurs hollandais rêvant toujours au passage du nord-est, que Pierre le Grand, lors de son séjour à Amsterdam, promit d'envoyer des Cosaques en découverte vers les extrémités nord et est de la Tartarie, et dans le détroit d'Anian. — Cela est peu probable ; le czar n'était pas homme à attendre que des marchands d'épices lui conseillassent d'inventorier les provinces les plus reculées de son immense empire. Et d'ailleurs, pouvait-il ignorer d'où lui venaient les tributs payés par les Promylschlénis? N'avait-il pas, dès 1714, donné ordre au prince Gagarin de construire des navires dans le port d'Okhotsk sur le continent et d'aller par mer au Kamtschatka, fonder un ostrog, ou poste militaire, à l'embouchure de la Bolchkaïa-Reïa? Ses Cosaques n'étaient-ils pas déjà établis sur la péninsule depuis plusieurs années, et n'a-
vaient-ils pas réprimé deux révoltes des naturels en 4740 et 1713? Et en 1702, Kovirewki n'avait-il pas été nommé par le czar gouverneur de cette péninsule, succédant à Kobelew qui succédait à.... etc., etc.? Toujours est-il que si Pierre le Grand promit quelque chose aux Hollandais, ce ne fut pas de découvrir le Cathay dont il savait la place occupée par le Kamtschatka, l'archipel des Kouriles, le delta du fleuve Amour, la côte continentale de la Manche de Tartarie, la grande île de Tarrakaï et les îles nord du Japon. Mais prévoyant que dans l'avenir le Kamtschatka deviendrait Tune des provinces les plus importantes de l'empire russe, Pierre avait résolu d'y créer une colonie militaire, un avant-poste d'où ses successeurs s'élanceraient à la conquête du monde oriental. Les circonstances entravèrent longtemps la réalisation de ce projet, et ce ne fut qu'après la paix de Newstadt, au milieu des souffrances de sa dernière maladie et sentant les approches de la mort, qu'il ordonna une grande expédition dans l'Est, travailla lui-même à en préparer le plan et écrivit de sa main les instructions que reçut le grand-amiral Fœdor Apraxin.
Comme préliminaires de cette vaste entreprise^
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l'empereur envoya, dès la fin de 1717, deux célèbres géodésistes étudier la péninsule, Jerewinow et Luschin ; et des savants tels que Muller, Zellar, Gmelin, De Tlsle de la Croyère reçurent Tordre de se préparer à accompagner les capitaines Beringh et Tschirikow. Muller obtint la permission, ainsi que Gmelin, de rester à terre pour étudier l'histoire naturelle de la Sibérie. C'est alors qu'il découvrit dans les archives d'Yakutsk le récit du voyage d'une troupe de Cosaques qui se rendirent par mer, en doublant le cap Tschukotskol, de l'embouchure delà Lénaà celle de l'Anadyr au Kamtschatka ; on attribuait à Wladimir Atlassow la découverte de cette contrée. — Cet honneur, selon Muller, reviendrait à Iwanowitch Deschenew. Mais, avant Deschenew lui-même, il est certain que ce pays était connu et fréquenté par les Moscovites depuis un temps immémorial. La chronique d'Anica, le Grand Paysan de Moscovie, et de ses fils, qui ne cessèrent d'aller en chasse du côté du soleil levant, sans jamais retourner sur leurs pas, en est une preuve incontestable. Aussi Atlassow, quand il entreprit la conquête de la péninsule pour le compte du czar (1697), ne fut-il pas reçu comme un étranger par les habitants ; ils lui racon-
tèrent que, longtemps avant son arrivée, un certain Fedôtow, un homme semblable à lui, Atlassow, avait demeuré parmi eux avec plusieurs de ses compagnons qui se marièrent avec des filles du pays ; ils lui montrèrent aussi remplacement des simovies construites parles nouveaux venus au bord d'une rivière qui retenait le nom de Fedotova. Atlassow ne put savoir ce qu'étaient devenus ces Moscovites et leurs descendants ; il supposa que le plus grand nombre avaient été massacrés par les Kamtschatkadales et que les survivants s'étaient réfugiés dans le fond du golfe Pinjensky. Il y avait bien, parmi les compagnons de Deschenew, un nommé Fœdot ; mais ce ne pouvait être le personnage de la légende ; le voyage de Deschenew n'était pas assez ancien pour que le souvenir en fût oublié ou dénaturé à un tel point.
Ainsi Atlassow ne doubla point le cap Tschukotskoï ; il passa par l'Anadyr, s'avança au sud jusqu'à la rivière qui porte le nom de Kamtschatka et planta une croix sur le rivage. Il parle, dans ses rapports au gouvernement, d'un Japonais qui vivait en bonne intelligence avec les naturels du pays.
Le Cosaque Iwanowitch Deschenew, commissaire
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du czar pour surveiller la perception de l'impôt dans la Sibérie orientale et dans les contrées adjacentes, commandait en 1648 une flottille de kotsches et de loddies, espèces de chaloupes et de bateaux pontés; il entreprit un voyage de cabotage sur la mer Glaciale, et, favorisé par un été exceptionnel, trouva des eaux libres le long du continent, et visita les golfes nombreux qui précèdent le cap Tschukotskoï. Trois de ses navires doublèrent le cap dans le détroit d'Anian. Les difficultés d'un tel voyage semblaient vaincues, et Deschenew pouvait se croire désormais à l'abri des désastreuses influences du pôle, quand un jour il se trouva séparé des deux kotsches qui naviguaient de conserve avec lui. — Ces kotsches s'étaient-ils brisés la nuit sur des glaçons flottants ? Avaient-ils fait fausse route dans la brume ? Les courants les avaient-ils repoussés vers le nord? Jamais on ne connut leur destinée, et Deschenew arriva seul au Kamtschatka.
Je possède une vieille carte de l'empire Russien, sur laquelle le tracé de la route suivie par Deschenew sans doute est indiqué avec cette légende : Mer anciennement fort fréquentée; voyage fait par trois vaisseaux russiens dont un eut parvenu jusqu'au Kamtschatka.
Les successeurs de Deschenew et d'Atlassow furent tous des hommes plus ou moins obscurs, des aventuriers, des chefs de Promylsehlénis, des piœtidesœnicks ou sergents de Cosaques.
On avait donc complètement oublié à Saint-Pétersbourg Fodyssée de Deschenew, et les plus savants géographes n'osaient affirmer que l'Asie et l'Amérique fussent séparées Tune de l'autre par un bras de mer, quand Beringh reçut Tordre de se rendre au Kamtschatka par la route de terre et par la mer d'Okhotsk, et d'y construire, dans un endroit convenable, deux paquebots avec lesquels il visiterait les terres inconnues du nord-est et de l'est, relèverait leurs positions, chercherait s'il y existait des ports déjà fréquentés par les Européens venant des mers de l'Inde, et déterminerait la forme de l'extrémité orientale de l'Asie, ainsi que les dimensions du bras de mer intercontinental. Les naturels du Kamtschatka parlaient souvent de ces terres de l'est et racontaient que quelquesuns de leurs pêcheurs, emportés au large par la tempête, les avaient entrevues à l'horizon.
Pierre le Grand mourut avant le départ de Beringh, mais Catherine ne changea rien au plan de cette cam-
pagne, et la première expédition régulière pour transformer le Kamtschatka en province russe date de son règne.
Le gouvernement russe garda longtemps le silence sur les résultats des expéditions de Beringh, de Tschirikowet de leurs lieutenants, et, comme je Fai dit plus haut, l'Europe n'en fut informée que lorsqu'un officier de la marine russe réfuta, dans une lettre, les assertions du frère de l'abbé de l'Isle delà Croyère. On apprit, par la même occasion, la fin malheureuse de Beringh.
Le doute n'était donc plus permis ; le passage du nord-est existait ; mais se demandera-t-on maintenant pourquoi cette route, jadis fréquentée, ne Fest-elle plus aujourd'hui ? pourquoi le commerce, qui cherche toujours et partout à abréger les distances, ne renoncet-il pas au cap de Bonne-Espérance et au cap Horn ? pourquoi nos navires, autrement puissants et solides que les kotsches et les loddies de Deschenew, n'entreprennent-ils pas une campagne vers le terrible Tschukotskoï ? pourquoi, enfin, le détroit de Beringh ne nous conduit-il pas au Cathay de nos pères, comme l'isthme de Suez, jadis canalisé, conduisait les Hébreux, les Sy-
riens, les Romains dans la mer Rouge ; comme l'isthme de Panama, les Espagnols dans l'océan Pacifique ?
Les documents les plus récents publiés par l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg répondent à ces questions. 11 paraîtrait que, depuis cinquante années (ou du moins on n'a observé que depuis cette époque seulement un phénomène qui existait sans doute antérieurement), il paraîtrait, dis-je, que les glaces n'ont cessé d'être compactes et immobilisées le long du littoral sibérien entre le cap Sévérovostotchnoï et le détroit de Beringh, et que pas un soleil d'été n'a eu la force de désagréger les contiguïtés de leurs surfaces. Il y a débâcle chaque année au cap nord de la Laponie, et les navires se rendent facilement à Arkhangel ; mais au cap Swiatoy, au Kekourngi, au Tschukotskoï et sur les points intermédiaires, ces glaces sont en quelque sorte soudées au continent, quoique cependant ces côtes et ces caps se trouvent à un ou deux degrés sud de la pointe extrême de la Laponie.
La température de cette partie du globe se seraitelle donc abaissée depuis un certain nombre d'années? Les observations thermométriques ne l'ont pas prouvé jusqu'à présent, et il faut chercher ailleurs que dans la
diminution du calorique de l'atmosphère la cause de cette congélation permanente.
Les idées de Muller à ce sujet me paraissent admissibles : il attribuait la facilité et la persistance de congélation des eaux de la mer sibérienne à l'exhaussement graduel du fond de cette mer. Ce phénomène, selon lui, s'accomplirait sans interruption, et il pensait que plus la masse d'eau diminue d'épaisseur, plus vite elle se refroidit sous une atmosphère déjà réduite à une température très-basse. La glace, ayant acquis avec le temps une consistance marmoréenne, demeure désormais réfractaire à l'influence des étés polaires. Or, les fleuves nombreux se jetant dans la mer Glaciale entraînent avec eux des sables et des graviers qui exhaussent peu à peu lefondde cette mer. Cette raison peut être valable, mais il en existe une autre plus valable encore. Les grands courants d'eau chaude, qui sortent du golfe du Mexique et se dirigent au nord-est, modifient sensiblement la température de l'Europe occidentale et septentrionale, et, sans eux, la rudesse de notre climat serait insupportable ; mais ces courants, qui projettent leur action bienfaisante jusque par delà la Norwége et la Laponie, soit en pénétrant dans la
Baltique par la Manche et le Pas-de-Calais, soit en contournant le nord de l'Ecosse; ces courants rencontrent, dans la terre de la Nouvelle-Zemble, presque perpendiculaire au continent européen, une barrière infranchissable qui prive la côte sibérienne de leur tiède influence. Des résultats identiques s'observent sur la côte nord-est de l'Amérique septentrionale, à Terre-Neuve, au Labrador. L'hiver est plus rude à Québec qu'à Paris, quoique Paris soit situé deux degrés plus au nord que Québec.
Ce n'est qu'à son second voyage, et après avoir été prendre les ordres de l'impératrice Catherine, que Beringh fonda, dans la grande baie d'Awatcha, sur la côte orientale de la presqu'île, la ville de Saint-Pierreet-Saint-Paul, autrement dite Pétropauloskoï.
Bolkeretchoï, petit port de la grande baie de Bolchkaïa-Reïa, où le prince Gagarin aborda en 1711, fut longtemps le chef-lieu des premiers postes russes, Beringh, lors de sa deuxième expédition, transporta le
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chef-lieu de la colonie à Awatcha, et fonda, dans le havre de Niakina, la ville dePetropauloskoï, qu'il plaça sous l'invocation de saint Pierre et saint Paul, les patrons de ses deux navires. La ville nouvelle demeura longtemps stationnaire. Une église, des magasins, des casernes, un hôpital et quelques petites maisonnettes en bois, tel fut l'ensemble de ses constructions jusqu'au moment où l'amiral Krusenstern réorganisa la colonie (1822) et fit de Petropauloskoï la place de guerre, l'arsenal et l'entrepôt de la puissante Compagnie commerciale russo-américaine.
Les navires européens ne fréquentant ces parages que depuis quelques années, il est difficile ou plutôt impossible de faire l'historique de cette colonie pendant les dernières années du dix-huitième siècle et la première partie du dix-neuvième. L'abbé Chappe d'Auteroche a placé à la suite de la relation de son voyage à Tobolsk une traduction du livre de Krascheninnikow, et les renseignements qu'il contient s'arrêtent à Beringh. King et Clerck, les compagnons de Cook, ont fait l'hydrographie de la péninsule; la Peyrouse est venu s'y ravitaillier ; de Lesseps, qui y séjourna, esquisse dans les premières pages de sa relation la
physionomie de la colonie naissante et lui prédit un bel avenir : « Là où il n'existe que cinq ou six maisons, dit-il, les voyageurs qui y aborderont trouveront une ville entière bien bâtie et passablement fortifiée.» Les escadres alliées de France et d'Angleterre ont dû s'apercevoir, en 1854, que cette prophétie de 1 787 s'était presque réalisée.
Dobell fit, en 1812, plusieurs voyages par terre de Saint-Pétersbourg au Kamtschatka, dans le but d'y établir des relations commerciales ; il échoua, mais il nous a laissé des récits très-intéressants et qui mériteraient d'être traduits en français. De tous les navigateurs qui ont visité Awatcha depuis Krusenstern, je ne citerai que Bechey et Dupetit-Thouars : Bechey y relâcha deux fois (1827-28) lors des tentatives qu'il fit pour se réunir à Franklin, qui explorait alors de l'est à l'ouest la côte nord de l'Amérique septentrionale. L'amiral Dupetit-Thouars relâcha à Awatcha en 1837. Son rapport ne nous apprend rien de nouveau.
La marine marchande de l'Europe et des Etats- Unis ne fréquente régulièrement ces latitudes que depuis une dizaine d'années. Bechey ayant annoncé que les baleines abondaient dans le détroit de Beringh,
les pêcheurs américains y accoururent et recueillirent en deux saisons pour plus de quarante millions de francs d'huile. Les Anglais vinrent ensuite, puis, selon leur habitude, ou plutôt par obéissance aux ordres de nos armateurs timorés, les capitaines français arrivèrent à la fin de la curée.
Tous les baleiniers, soit avant, soit après une saison de pêche, ont l'habitude de mouiller devant Petropaulowskoï, pour s'approvisionner d'eau douce et de combustibles; ils préféreraient un port du Japon, mais, on le sait, cinq de ces ports n'ont été ouverts aux Barbares que tout récemment.
Les Russes n'ont pas négligé la pêche des cétacés; ils ont établi des stations de pêche dans presque toutes les baies de la péninsule du Pinjensky, de FAnadyr et de la Tartarie, et les étrangers n'ont plus le droit de venir s'y installer pendant les mois d'hiver, comme nous jadis dans les baies de la Nouvelle-Zélande. Il faut aujourd'hui pêcher sous voiles, et le métier est plus rude que jamais, quoique toujours lucratif. Les baleines passent le détroit deux fois l'an, et on les guette au passage : au commencement de l'hiver, quand elles descendent au sud pour trouver, sur les
côtes de la presqu'île, au milieu des Kouriles et des Aléoutiennes, sur les bords de la mer d'Okhotsk et de la Manche de Tartarie, des eaux calmes et des basfonds favorables à l'allaitement de leurs jeunes caffres, et au début de l'été, alors qu'elles retournent vers le pôle, près des frontières des banquises, où abondent les animalcules, les poissons gélatineux, les ptéropodes et les crustacés microscopiques qui leur servent de nourriture. Les journaux du Havre nous apprennent que nos pêcheurs passent le détroit et s'aventurent jusqu'au 78e degré de latitude nord. Le capitaine Hache, commandant le navire VOrion il y a quelques années, et dernièrement le Jonas, annonçait dans son rapport que les grands cétacés, maintenant si rares dans les mers tempérées, abondent au milieu des glaces flottantes.
Ce Kamtschatka, qui nous semble relégué dans un coin du globe, est cependant à portée des régions les plus peuplées de la terre. Avec la vapeur, on peut aller d'Awatcha au Japon en moins de quarante-huit heures; en dix jours, en huit jours, aux îles Sandwich, à Macao, dans toute la Chine, à l'Orégon, en Californie; en quinze jours à Panama, etc.
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Le développement des rapports européens avec Fextrême Orient, l'inviolabilité de la Chine, détruite par la révolution et par la seconde guerre de l'opium, la colonisation miraculeuse du territoire Californien et celle des rives du Columbus, la fréquentation par les baleiniers du nord-ouest de l'océan Pacifique, les nombreuses stations russo-américaines, établies depuis le 60e degré de latitude jusqu'aux limites des glaces, la création de nouvelles routes traversant la Russie européenne et asiatique et la Sibérie, tous les progrès d'expansion déjà accomplis et ceux près de s'accomplir, ont fait de Petropauloskoï un centre militaire et commercial,dont l'importance s'accroîtra forcément d'année en année; c'est la future Odessa du Nord !
Je m'étonne que les Anglais et les Américains aient eu l'imprudence de confier aux abîmes de l'Atlantique le câble de métal qui doit établir des rapprochements intimes entre les deux mondes; les poteaux du télégraphe plantés de Paris ou de Londres à New-York devraient passer par le Kamtschatka, et cette humble bourgade de Saint-Pierre-et-Saint-Paul deviendrait, grâce à son voisinage du détroit de Beringh, la capitale des dépêches universelles !
Tôt ou tard, je n'en doute pas, la télégraphie électrique, devenue une nécessité pour tous les peuples, et, en même temps, une impossibilité avec les tempêtes sous-marines de FOcéan 4, suivra cette route de terre, la seule rationnelle et véritablement sûre, quoique la plus longue. Les obstacles qui semblent s'opposer à son organisation sont de ceux que la civilisation et le temps font disparaître. Le terrain, avec la paix, serait libre de Paris à Saint-Pétersbourg et aussi de Saint-Pétersbourg au Kamtschatka, car le czar possède assez de Cosaques à son service pour échelonner, sur tout le parcours de la ligne, des brigades de surveillance. Les Américains auront achevé avant deux ans la voie carrossable qui conduit de la dernière station des railways de l'Ouest à San-Francisco, à travers les montagnes Rocheuses. Les cantonniers ne manqueront pas non plus sur ce chemin pour protéger les poteaux. De San-Francisco à l'embouchure du Columbus, il existe déjà un commerce de roulage ; le district de TOrégon se peuple de jour en jour. Il en est de même du Nouveau-Hanovre, du Nouveau-Comouailles, du
1 On sait que la tentative d'immersion du câble transatlantique vient d'échouer.
Nouveau-Norfolk ; les chasseurs de la Compagnie russo-américaine y sont les maîtres ; ils voyagent à volonté de Zitka, un de leurs postes maritimes, au cap du Prince-de- Galles, sur le détroit de Beringh, et les naturels de ces contrées, les Kitèques, les Ougalakmioutis, de cent mille combattants qu'ils étaient naguère, sont réduits à quelques misérables bandes de mendiants trembleurs et abrutis par l'ivrognerie. La pose et la conservation des fils électriques ne sont donc impossibles nulle part sur cet immense tracé, et le câble qui traversera le détroit de Beringh sera moins long que celui qui reliait, pendant la guerre d'Orient, la Crimée à la Bessarabie.
Admettons que l'opération tentée aujourd'hui par les frégates Niagara et Agamemnon réussisse,que leur câble soit immergé sans accidents et que les nouvelles circulent avec facilité et régularité entre l'Irlande et les États-Unis ; ces communications offriront-elles autant de chances de stabilité que si les agents de transmission fonctionnaient à ciel ouvert et sous le regard, sous la main des surveillants et des ingénieurs? Non, certes ! Le câble, roulé sur le lit de l'Océan ou tendu du sommet d'une montagne sous-marine à une autre
et secoué sans cesse par les houles, s'usera et se brisera indubitablement.
La vraie route télégraphique entre l'Europe et l'Amérique doit donc passer par l'Asie, et elle y passera un jour, j'en ai la conviction. Les difficultés à vaincre sont presque nulles : la diplomatie les aplanirait, et, d'ailleurs, les hommes qui veulent supprimer l'isthme de Suez sont bien capables de planter des pieux autour du monde ! Autre espérance ! Un temps viendra où la Russie aura allongé ses chemins de fer jusqu'aux rivages de Tartarie, et les Américains achevé ie railway de l'Atlantique au Pacifique. Pourquoi alors un ingénieur ne bâtirait-il pas au-dessus du détroit de Beringh le grand viaduc du chemin de fer universel de l'hémisphère nord? En fait de travaux publics est-il rien d'impossible aujourd'hui?
On sait que M. de Lesseps se sépara ici de la Peyrouse. Il employa une année entière à traverser l'empire russe; Catherine avait cependant donné des ordres
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pour que tous les moyens de voyager aussi rapidement que possible fussent mis à son service. Quelques Russes m'ont affirmé qu'aujourd'hui on se rend en un mois ou six semaines de Saint-Pétersbourg à Pétropauloskoï; les voies de communication ont été améliorées,, et elles seraient devenues bientôt aussi praticables qu'en Europe, si la guerre d'Orient avait duré quelques années encore. N'aurait-il pas fallu créer une grande route militaire à travers le continent asiatique, pour envoyer dans la colonie et sur les rives de l'Amour des troupes et des munitions? Les mers n'étaient plus libres depuis que le Zitka, un bâtiment de huit cents tonneaux et porteur d'une cargaison estimée plus d'un million'de roubles, était tombé entre les mains des croiseurs anglo-français.
Les yourtes ou cabanes souterraines du premier ostrog d'Awatcha n'existent plus ; la ville de Beringh elle-même, cette ville dont Kastof réformait les plans devant de Lesseps, a quitté la calangue de jNiakina pour venir s'asseoir dans celle de Tareinski, au fond d'une petite vallée traversée par plusieurs cours d'eau et abritée par de hautes collines contre les vents du nord et du nord-est.
Trois grands édifices, l'église, Phôpital et la maison d'école, dominent l'ensemble des maisons, — modestes logis à un seul étage, bâtis de pierres, de briques ou de bois, — parfaitement appropriés au climat, — ayant chacun leur calorifère et des carreaux de verre à la place des anciens volets de tôle aux ouvertures garnies de papier huilé ou d'intestins de phoques. Autant que j'ai pu le constater en visitant deux ou trois familles, la propreté et le confortable de l'Occident ne seraient pas tout à fait inconnus à Pétropauloskoï; — le luxe même commençait à poindre. Le gouverneur civil, le grand conseiller de justice et les autorités y résident. Le gouverneur militaire, un général, habite une maison de campagne h quelque distance; le colonel de la garnison le remplace pour le courant des affaires. Nous n'avons eu de rapports qu'avec ce dernier personnage, l'agent principal des douanes et le capitaine de port commandant un sloop de guerre en station dans la baie,
De mon temps, le mouillage et la ville n'étaient défendus que par une faible batterie de pièces de campagne; des palissades et des remblais protégeaient les magasins de l'État. Mais, en 1854, nos marins trouvèrent d'autres obstacles à vaincre. Le goulet et
les hauteurs voisines de Tareinsky étaient hérissés de canons; des fortifications en pierres de taille, des fossés, des redoutes entouraient la ville, et une garnison de plus dé deux mille hommes veillait. On sait que les amiraux alliés se retirèrent après un bombardement de quelques heures et une tentative inutile de débarquement; mais ils avaient atteint leur but, car ils n'étaient entrés dans Awatcha que pour s'assurer que Fescadre russe n'y était pas mouillée; cette escadre introuvable pendant deux années, si introuvable que nos matelots, amis du merveilleux, disaient qu'elle devait avoir pour vaisseau-amiral le Grand voltigeur hollandais. On sait aussi que, l'année suivante, les contre-amiraux Bruce et Fourrichon, reparurent de vant Pétropauloskoï ; mais Pétropauloskoï venait d'être abandonné par ses défenseurs, malgré les nouveaux travaux de défense exécutés depuis leur première visite; la ville fut alors livrée aux flammes, excepté l'église, l'hôpital et la maison d'école, et les fortifications rasées. Les journaux russes nous ont appris dernièrement que le czar avait déjà pensé à réparer les désastres d' Awatcha. « Pétropauloskoï est rebâti et fortifié comme une place de premier ordre. Il y aura des
arsenaux et des chantiers de construction ; quarantecinq navires ont quitté Cronstadt depuis la conclusion de la paix et fait route pour ces parages. Vingt des plus petits seront spécialement affectés à la navigation locale de la péninsule, de la côte nord-ouest de l'Amérique septentrionale, des Aléoutiennes, des Kouriles et de laTartarie orientale ; et du point central Awatcha partiront en croisières les navires de plus grandes dimensions, tels que frégates, corvettes, bricks et bateaux à vapeur, etc. »
Le hasard voulut que le négociant russe, chargé de fournir nos provisions, fût grand causeur et parlât assez clairement l'anglais. Aussi l'ai-je interrogé trèssouvent sur cette contrée, et depuis j'ai paraphrasé, commenté ses conversations.
Je crois n'avoir pas vu un seul naturel pur sang parmi tous les curieux qui épiaient nos démarches. La population n'a plus cette physionomie originale esquissée par de Lesseps ; les envahisseurs ont imposé aux envahis leurs coutumes, leur mœurs et leur langage, et il faudrait remonter cinquante lieues au nord pour observer de véritables Kamtschatkadales. C'est la veuve de Pierre le Grand qui a commencé cette œuvre de
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transformation si bien continuée par ses successeurs. D'après ses ordres, les mariages entre Kamtschatkadales ont été interdits, et ceux entre Russes et Kamtschatkadales ont fait prime. Elle a renversé les idoles, bâillonné les chamans, les prêtres sorciers,' institué des popes et des protopopes du rite grec, donné le grade de sergent aux chefs de tribus, les taïons, et défendu sous les peines les plus sévères la construction des yourtes. Ces yourtes étaient des espèces de caves circulaires voûtées, en bois et en chaume, et recevant l'air par deux ouvertures ; Tune au toit, l'autre creusée en côté comme un terrier de renard. L'ouverture du toit servait à la fois d'entrée aux hommes et d'issue à la fumée ; un baliveau formait l'échelle; les femmes n'avaient pas le droit de poser le pied sur cette échelle; elles pénétraient à l'intérieur par la galerie souterraine creusée en pente douce, et l'homme qui prenait ce chemin facile était déshonoré pour toute sa vie. Les balanganes ou maisons d'été, construites en écorces de bouleaux, furent épargnées. Leur intérieur était moins sale, moins hideux que celui des yourtes. Les combats et les maladies achevèrent d'anéantir cette malheureuse population; de fréquentes révoltes furent
comprimées par le massacre des révoltés, et la petite vérole visita toutes les tribus, du nord au sud, de Test à l'ouest. Un navire pêcheur de phoques relâcha à Awatcha en 1667 et y déposa un matelot convalescent de la petite vérole. Un mois après, le fléau sévissait, et la colonie faillit être dépeuplée comme jadis le Groenland, qui perdit en peu de temps trente mille habitants moissonnés par cette même maladie.
On m'a parlé d'un phénomène que je crois devoir signaler à l'attention des médecins vaccinateurs, obligés, par les circonstances, d'opérer pendant l'hiver : l'inoculation, pratiquée au Kamtschatka comme nous la pratiquons en Europe, ne réussit pas ; les piqûres de lancettes imprégnées de vaccin ne laissent aucune trace d'inflammation, et, pour qu'un bouton de bonne nature apparaisse sur le bras de l'individu vacciné, il faut employer vingt fois plus de vaccin que nous n'en employons en Europe et le verser , en quelque sorte, dans une plaie béante. Ce phénomène tient-il à la nature du vaccin, ou au tempérament des individus, ou bien encore à la rudesse du climat? Je crois à cette dernière cause. Il est à remarquer que les vaccinations faites pendant l'hiver en France échouent presque tou-
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jours; on agirait donc sagement en opérant, comme au Kamtschatka, lorsque les circonstances s'opposent à ce qu'on attende le retour du printemps.
Comment le Kamtschatka a-t-il été peuplé ? L'émigration a-t-elle eu lieu d'Amérique en Asie ou d'Asie en Amérique? Les peuples qui habitent les deux rives du détroit de Beringh sont-ilsde la même famille ?De ces trois questions, la première seule nous regarde. On a écrit des volumes sur les deux autres, et, entre tous ces volumes, je conseille aux curieux de choisir celui que publia, versla fin du siècle dernier, Le Bailli d'Engel. Les ressemblances de caractères, de mœurs, de langage, de physionomie, ne permettent pas toujours d'affirmer, d'une manière irréfutable, que tels ou tels peuples ont des liens de parenté entre eux; ces ressemblances existent dans la nature même de l'homme. J'ai retrouvé chez les Océaniens certaines habitudes propres à nos villageois de France, et j'aurais eu tort d'en conclure qu'Océaniens et villagois sortaient du même berceau.
Le père Castel suppose que le mot ka est russe ou polonais, et fait descendre les Kamtschatkadales des anciennes familles de Promyîschlénis qui, voyageant
vers Test à la recherche des fourrures, s'établirent dans la péninsule où le gibier abondait. Les enfants de ces Promylschénis oublièrent leur origine après deux ou trois générations, et, quand les Russes les retrouvèrent, ils ne connaissaient plus la valeur des peaux et n'avaient conservé que quelques monosyllabes de la langue de leurs ancêtres. Les pères Du Halde, Charlevoix, Gaubil, etc., etc., ayant écrit que 111e d'iédo et le Kamtschatka ne faisaient qu'une seule et même terre, on donna aux habitants de cette dernière contrée une origine japonaise. Krascheninnikow les fait descendre des Mongols et réfute je ne sais plus quel étymologiste, qui veut que le mot Kamtschatka vienne de Kontschalo, nom que les Koriaques donnèrent à des voisins qui leur firent la guerre sous le commandement d'un guerrier célèbre nommé Kontschal. Les Russes, auxquels ils racontèrent cette légende, firent les Konts, Kants, Kamts et Kamtschalka, pour désigner le pays deshojnmes de Kontschal. Zeller partage l'opinion de Krascheninnikow sur la descendance des Mongols ; mais il suppose que le mot Kamtschatka vient de Kootchaï, qui signifie habitant des bords d'une rivière. Quant au nom du guerrier célèbre,
Kontschal, c'est une qualification qu'ils se donnent habituellement d'homme à homme. Kootschaï aurait donc fait par gradations Kontschala, puisKamtschatka. Cette étymologie, qui nous semble un peu hasardée, parut sans doute fort naturelle aux Russes , et Kootschaï, se transformant en Konts-Chala, puis en Kamts- Chat avecla terminaison ka, doit donner une idée assez exacte des mœurs et des goûts de ce peuple, essentiellement ichthyophage, qui adore Kout, le dieu colonisateur du bord des rivières, et bâtit toujours sa yourte ou sa balangane dans le voisinage d'un cours d'eau d'un lac ou d'une baie.
Tschirikow pensait qu'une grande émigration avait eu lieu (aux siècles passés) d'Asie en Amérique par le détroit d'Anian, et qu'une bande d'émigrants s'était détournée de sa route pour s'établir au nord de la presqu'île et dans son intérieur. D'où les Koriaques, hommes à rennes, du mot kora (renne), et les Kamtschatkadales, hommes de rivière, de Koots-Chaï. Il supposait que ces peuplades, ainsi que les Tschuktschis du nord conservaient encore quelques rapports avec leurs frères devenus Américains, et, dans ce but, il embarqua à son bord^deux naturels du cap nord Asiati-
que, pour lui servir d'interprètes sur la côte américaine ; mais on les provoqua inutilement à entamerun dialogue de circonstance ; Américains et Asiatiques avaient oublié leur commune origine. Ils se bornèrent donc à échanger de nombreuses grimaces d'abord, puis des gestes provocateurs, et la conférence fut levée mus résultats.
Il est impossible cependant de ne pas reconnaître certaines similitudes morales et matérielles entre les Américains et les Asiatiques. La plupart des voyageurs qui ont exploré ces parages, Kotzebue surtout, les ont observées et décrites avec une entière bonne foi et non pour récolter des arguments à l'appui de tel ou tel système; mais nos cartes de géographie les plus modernes sont beaucoup trop explicites en donnant le même nom de Tschuktschis aux habitants des deux rives du détroit de Beringh,
Lesson, résumant les observations de la Peyrouse, deBrougthon, dePallas, de Kotzebue, de Desmoulins, et de quelques autres, considère les Kamtschatkadales comme appartenant à la famille hyperboréenne, Tune des trois familles du grand rameau mongol-asiatique. Mais ils ne sont véritablement hyperboréens que par
leur manque de barbe, leur petite taille, leurs goûts (Tichthyophages et leur chamanisme : l'ensemble de leurs traits appartient au type mongol, modifié par des nuances siniques empruntées à leurs voisins des îles Kouriles. Muller ne dit-il pas qu'ils ont été longtemps esclaves des Kouriliens avant d'être absorbés par lesRusses? Il est donc incontestable qu'une bande de Mongols est venue jadis habiter cette péninsule dont les Koriaques occupent l'entrée au nord. Mais en quittant la Mongolie, cette bande a-t-elle traversé les hautes montagnes des Daouries et des Constawanoï- Urbel qui partent du lac Baïckal et se terminent brusquement au cap Tschukotskoï ? — Ce n'est pas probable. Elle se serait fusionnée en route, de gré ou de force, avec les peuples habitant au nord de ces montagnes, les Yakoutes, les Youkagires, les Koriaques, et ne serait parvenue que transformée complètement en hyperboréenne, tout en conservant le type mongol, Elle a donc suivi une autre route, soit celle de mer, soit celle de la corniche des monts Daouries, corniche qui commence devant les îles Schantares et contourne la mer d'Okhotsk jusqu'au golfe de Pinjenski, et l'élément hyperboréen lui aurait été inoculé par les
Koriaques. — Préfère-t-on qu'elle ait gagné la péninsule par mer ? Quelques documents historiques viennent à l'appui de cette dernière opinion.
Le tome XXVIII des Mémoires de l'Académie desinscriptions et belles-lettres (1761) contient une notice de M. de Guignes sur la route suivie Tan 458 de notre ère par des bonzes qui allèrent prêcher le culte du dieu Lama au Mexique. Ces bonzes, au lieu de traverser l'océan Pacifique, suivirent les côtes de la Corée et de la Mantchourie, remontèrent d'île en île l'archipel des Kouriles, touchèrent à la péninsule du Kamtschatka, gagnèrent les îles Aléoutiennes et, parvenus sur le continent américain, descendirent jusqu'au tropique. Si ce voyage a eu lieu, les bonzes missionnaires ne voyageaient pas seuls, et une partie de leur escorte a bien pu s'arrêter dans la péninsule, alors riche en bêtes fauves et sillonnée de cours d'eau
très-poissonneux Ce routier, ridiculisé par plusieurs
savants contemporains de M. de Guignes, est cependant très-rationnel eu égard aux connaissances nautiques de ces apôtres. Le Périple d'Hannon fut une navigation de cabotage, et chez tous les peuples le cabotage a précédé lanavigation hauturière. Les jour-
naux anglais du mois d'avril 1857 contenaient une nouvelle qui, si elle est vraie, donnerait raison à de Guignes. On a découvert, disent-ils, des manuscrits chinois de plus de mille années d'existence, où sont racontés divers voyages des Chinois sur le continent américain. — Il est probable qu'en étudiant ces manuscrits, on verrait que ces voyages ont été exécutés sans perdre la terre de vue; les jonques d'aujourd'hui sont incapables d'aller au Mexique par la pleine mer, et à plus forte raison celles d'autrefois ne pouvaient entreprendre unetelle traversée. Quelque monarque du Céleste- Empire aura interdit à une époque inconnue les voyages au nord, et la colonie des bonzes du Kamtschatka, abandonnée à elle-même, a dû dégénérer rapidement et oublier son origine.
Un savant allemand a dressé dernièrement la carte routière des Asiatiques émigrant en Amérique. On sait que trois couples en se multipliant trente fois dorment au delà de six cents millions d'âmes. La terre, quelque vaste qu'elle soit, n'aura donc pas été longtemps à se peupler, et, en admettant, selon l'idée le plus généralement répandue, que l'Asie est le berceau du genre humain, les familles qui allèrent peupler ce nou-
veau monde partirent du Caucase, traversèrent la Sibérie et pénétrèrent par le nord dans l'Amérique septentrionale .... Les Indiens américains, les Eskimaux surtout, se donnent une origine orientale.... On trouve de loin en loin dans l'Amérique du Nord des tumulus entourés de fossés et de jetées. Quelques-uns ressemblent assez à ceux de la plaine de Troie. Le plus considérable est situé à Grave-Creek sur l'Ohio.... La roche de Taunton, dans le comté de Massachusets, est couverte d'inscriptions dont les caractères sont identiques à ceux des inscriptions du Fezzan et de F Atlas.... Ces monuments, ainsi que ceux de l'Amérique centrale, sont les dernières traces d'une antique population.
Les nombreuses ruines de grands bâtiments en pierres éparses dans les environs de la baie d'Awatcha, indiquent que le Kamtschatka fut jadis très-peuplé; sans doute après que les bonzes l'eurent colonisé. — Mais la péninsule retomba dans la barbarie dès qu'elle cessa d'être la principale étape de la route que suivaient les Mongols ou les Chinois pour gagner le continent américain. — Puis ensuite arrivèrent les hommes de l'Occident, les Moscovites, et maintenant la race
blanche a dévoré la race jaune; le rameau Esclavon a partout remplacé le rameau Mongolien ; les Hyperboréens, les Itelmans ou hommes aux quatre dialectes, ont disparu, et il n'y a plus que des Russes au Kamtschatka.
La mythologie des anciens Kamtschatkadales et de ceux qui vivent encore indépendants, mais en trèspetit nombre, dans le voisinage des Koriaques, est d'une simplicité tout à fait poétique. C'est peut-être cette simplicité qui fait dire à nos géographes qu'ils n'ont aucune religion et que leurs chamans ne sont pas des prêtres, mais des sorciers nécromanciens. Les chamans sont de vrais prêtres; ils ont des autels et des idoles, et, de même que les anciens prêtres égyptiens, ils exercent l'art de guérir et formulent des oracles. Kout est leur grand Jupiter ; il a créé le monde solide, et sur le monde solide il a creusé le bassin des mers et le lit des rivières; il était marin autrefois, mais il a renoncé à la navigation et remisé ses canots au sommet d'une haute montagne, où j'ai vu, en effet, à l'aide de la longue-vue, de grands rochers blancs qui ont la forme de baïdars. Kout, ne naviguant plus et n'ayant plus besoin de ses mariniers, leur assigna pour résidence le
bord des rivières poissonneuses. Voilà l'origine des Kamtschatkadales.
Les actions de Kout se rapportent toutes à des phénomènes météorologiques. Lorsque le tonnerre gronde, c'est lui, le dieu des orages, qui bat le tambour dans le ciel pour rassembler ses fidèles sujets, les anciens pêcheurs et mariniers. La pluie tombe-t-elle par torrents? C'est lui qui verse cette eau. N'est-ce qu'une légère ondée? Elle est émise par Biboutchi et Gamouli, ses aides de camp, deux demi-dieux en sous-ordre qu'il expédie souvent en mission sur la terre. Ce Biboutchi et ce Gamouli sont chargés de fabriquer les éclairs : ils s'en acquittent en agitant dans le ciel des lout-chines ou torches flamboyantes en bois de sapin résineux. L'arc-en-ciel paraît-il après la pluie ? C'est Kout qui déploie son manteau rayé de vives couleurs, ce superbe manteau qu'il met pour présider à la fête du beau temps et qui n'est composé que de peaux de goulus, fourrures précieuses entre toutes les fourrures î Les vents sont des personnages célestes ; celui du sud-est amène la pluie ; celui du nord-est la fait cesser; nous savons tous que d'ordinaire, quand l'horizon est trop fortement teinté de rouge au coucher du
soleil, la journée du lendemain est pluvieuse : eh bien ! quand cette journée a été ainsi pronostiquée la veille et que le vent de nord-est ne souffle pas, les Kamtschatkadales disent que Balakitch, Fépouse du vent de nord-est, est triste et pleure, parce que son mari n'est pas rentré de toute la nuit Elle l'attendait cependant avec amour, car avant de se coucher hier soir, elle avait mis du rouge sur ses joues. La lune, les étoiles, le soleil, sont autant de personnages subordonnés à Kout. Kout est une trinité, et comme Funivers est divisé en trois mondes, celui d'en haut, celui du milieu et celui d'en bas, la trinité Kout se compose aussi du dieu d'en bas, du dieu du milieu et de celui d'en haut. Pour être conséquents avec cette théogonie, ils admettent trois états dans la vie future et trois catégories de défunts. Les bons vivent avec le Dieu d'en haut, dans les espaces célestes où la vie est toujours heureuse, où jamais ils n'ont faim, où jamais ils n'ont froid, revêtus qu'ils sont des rayons du soleil. Les demi-bons demeurent prisonniers temporaires dans l'intérieur des montagnes et sous l'écorce du globe, et attendent avec impatience dans ce purgatoire l'heure de s'envoler au ciel. Ils ont faim, ils ont froid, et se
nourrissent de la chair des baleines que les méchants condamnés, à travailler éternellement vont pêcher au fond d'une grande mer souterraine. Les ossements de ces baleines alimentent le foyer des yourtes du purgatoire, et la vapeur qui s'élève des sources thermales n'est autre chose que la fumée de ces foyers. — Un volcan entre-t~il en éruption? un tremblement de terre se fait-il sentir? — Ce sont les méchants, les esclaves, les damnés qui se révoltent, qui incendient les yourtes et cherchent à renverser les remparts de leurs prisons... Mais Kout-Pluton ordonne à ses Gamoulis, les sergents de l'enfer, d'écraser les insurgés sous des avalanches de rochers et d'éteindre l'incendie... et tout rentre dans l'ordre après une commotion du globe.
Le chaman n'est plus prêtre, les czars lui ont enlevé son caractère officiel; mais il est resté devin, sorcier et prophète, et son pouvoir occulte est touj ours grand . . . Jadis, aux heures des cérémonies religieuses, il se livrait à une danse effrénée, tombait pantelant sur le sol et l'écume à la bouche prophétisait. Aujourd'hui que le bâton des deciaskis ou officiers de police l'arracherait à son extase, il se contente de pratiquer la chiro-
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mancie, la cartomancie, d'interpréter les rêves et de pronostiquer heur ou malheur d'après la forme, l'espèce et le nombre d'arêtes de poisson que le postulant a puisées de la main gauche dans un grand sac de peau de valrus. — Ce sac renferme des millions d'arêtes recueillies depuis un grand nombre d'années et provenant de poissons de toutes sortes, mais péchés uniquement pendant les mois de Tchougelingetch ou mois du printemps. — L'autorité n'ignore pas que les chamans exercent cette industrie, mais elle ferme les yeux ou plutôt elle prête elle-même l'oreille à leurs paroles divinatoires. Les femmes des officiers qui espèrent retourner tôt ou tard en Europe mourraient de chagrin si on les privait de leurs chamans.
Les anciens Kamtschatkadales célébraient, à l'époque du Tchougelingetch, le printemps, une fête de la purification des yourtes; chaque yourte, à tour de rôle, était débarrassée des immondices accumulées pendant l'hiver ; puis, quand Pair avait été renouvelé, les parois lavées à l'eau bouillante et frottées d'herbes odorantes, le sol bêché et recouvert de sable frais, les cendres du foyer, où l'on ne conservait qu'un charbon, jetées à la rivière, la famille s'asseyait en rond autour
d'un mannequin de forme humaine, mannequin à charpente de bois sec, rempli de foin et vêtu de peaux de renards fauves. Venait alors un vénérable chaman qui renversait le mannequin par terre, le plaçait le ventre en Pair auprès du feu, et accrochait un de ses membres à une poutrelle de la toiture pendant que la famille marmottait des prières. À ces prières succédait une psalmodie lente et entrecoupée de cris d'angoisse ; la psalmodie achevée, le chaman décrochait le membre, Tallumait au foyer et aspergeait de fumée les assistants qui criaient à tue-tête : Ouf aï 1 oufaïl ouf oïl tant que flambait le mannequin bourré de chanvre indigène. Le mannequin consumé, les cendres de cet auto-da-fé, religieusement ramassées et versées dans un sac de peau, étaient enfouies aussitôt sous la pierre de Fâtre ; l'année suivante, on les jetait à la rivière avec les cendres ordinaires du ménage.
D'où venait-il, l'apôtre qui institua chez les Kamtschatkadales une telle fête, hygiénique plutôt que religieuse ? Toutes les religions anciennes et modernes ont leurs cérémonies de purifications; mais la purification par le feu est une spécialité de certains cultes de l'indostan. Nous retrouvons encore chez eux des
souvenirs de l'antiquité païenne dans les espèces de saturnales qui se renouvellent chaque année pendant la récolte des fruits sauvages, des plantes et des racines alimentaires. Les femmes seules travaillent à cette moisson, tandis que les hommes doivent être occupés à chasser ou à pêcher; malheur alors à celui qu'elles rencontrent oisif dans la campagne ! elles se précipitent sur lui et le fouettent ignominieusement; puis, esclaves révoltées, transformées en bacchantes, elles célèbrent ce triomphe d'un instant et passent la nuit à chanter, à danser et à s'enivrer de watki î
Le culte principal de Rout n'excluait pas celui des idoles, et chaque demeure était placée sous la double protection de deux génies spéciaux : Ajouchack, le génie mâle, et Kantaï, le génie femelle. Un billot de bois, très-grossièrement travaillé en forme de tête humaine aplatie et oblongue, représentait Ajouchack; Kantaï était une sirène en bois de bouleau, à tête de chien et à poitrine de femme avec des ailes d'oiseau de mer pour bras, et pour membres inférieurs une queue de poisson contournée sur elle-même. Cent coups de bâton et un mois de travail forcé dans une ferme du gouvernement attendent le chef de famille qui n'a pas
jeté au feu ces divinités proscrites. Mais cette pénalité est impuissante ; les nouveaux convertis à la religion grecque ne cessent pas d'adorer en secret les mêmes morceaux de bois qu'adoraient leurs pères. Ils ont brûlé en public des idoles factices et enterré les véritables dans un coin de leur logis d'où ils les exhument mystérieusement la veille d'une noce, d'un baptême, d'une chasse ou d'un voyage.
Voilà tout ce que j'ai recueilli sur l'ancien culte national de ce peuple, que la plupart des géographes nous ont présenté comme n'ayant jamais professé aucune religion. Il est devenu complètement Russe et Cosaque, mais il conserve toujours quelques réminiscences des superstitions de ses ancêtres. De même que les vallées, les montagnes, les rivières ont leurs génies malfaisants ou protecteurs, de même aussi chaque famille a son Domovoï-Douk, son esprit familier qui revêt, selon ses caprices, la forme d'un oiseau, d'un insecte, d'un reptile, d'une fleur, d'un fruit, ou se manifeste dans le bruit du vent, dans le frémissement du feuillage, dans un rayon du soleil, dans les clartés de la lune, dans la lueur des étoiles. Les fêtes, les pantomimes^ les coutumes de la vie publique et privée
sont presque toutes caractérisées par des symboles empruntés aux anciennes croyances. Le czar n'a pu étouffer ces souvenirs; il les tolère quand ils n'insultent pas aux dogmes de la religion grecque. Ainsi, la fête du Lotimum a été conservée. Le lotimum est une étroite bande de terrain qui longe la rivière de Kamtschatka, au pied d'une haute muraille de rochers à pic au sommet desquels le dieu Kout venait s'asseoir quand il était las de parcourir la contrée. Chaque année, à la fin de l'automne, alors que commence la saison de la chasse, les jeunes gens de la colonie, Européens, métis, indigènes, viennent s'exercer à tirer à l'arc sur le lotimum, et ceux dont les flèches disparaissent par-dessus la muraille sont proclamés vainqueurs , et reçoivent un brevet de centenaire que leur délivre l'opinion publique. Jadis ils étaient regardés comme les amis, les protégés, les favoris de Kout qui les rendait invulnérables et invincibles.
Pour vivre longtemps, pour ne pas craindre ses ennemis, pour être redouté d'eux, pour se trouver toujours heureux et toujours dans l'abondance, il faut, chez un peuple éminemment chasseur et pêcheur,
posséder une force et une adresse supérieures et avoir
lu
des muscles trempés pour la lutte et la fatigue ; n'était-ce pas remplir ces conditions que de pouvoir lancer une flèche à plus de trois cents mètres en l'air? Les flèches des archers chétifs et malingres mouraient à moitié chemin, sur la falaise : ainsi devaient mourir ces archers après une courte et misérable carrière.
On a écrit que les Ramtschatkadales conduisaient les malades et les vieillards moribonds dans une forêt, et les y abandonnaient avec des vivres pour huit jours; on a dit aussi qu'ils livraient leurs morts à la dent des chiens : double fable; il se peut que chez les Tschuktschis les chiens enlèvent des cadavres de dessous les tas de pierres qui leur servent de tombeau. Peut-être aussi les peuplades errantes dans les montagnes glacées de la Nouvelle-Sibérie, de la Terre de Banks, de Bothnia, de Melville, de Cockburn, etc., où la chair des mastodontes antédiluviens s'est conservée saignante sous la neige, préfèrent que leurs morts soient mangés parles chiens d'attelage, dont ils réparent les forces, plutôt que de servir de pâture aux renards et aux ours; mais les Ramtschatkadales qui peuvent enterrer leurs morts ne se sont jamais rendus coupables de pareilles profanations. Us n'abandonnent pas non
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plus leurs mourants en plein air et loin de tout secours ; cela peut se faire sur les bords du Gange, et non pas dans une zone aussi froide que celle de la péninsule.
Les phénomènes géologiques et météorologiques et les traces des anciens cataclysmes ont donné lieu à une foule de légendes pleines de naïveté et de poésie. Ainsi, ils racontent que la montagne de la Cheweletcha (la Montagne aux Marmottes), isolée au milieu d'une plaine immense parsemée de lacs, occupait jadis une autre place, mais que, fatiguée d'être rongée sans cesse par les marmottes, elle changea un beau matin d'assiette et vint se poser où elle est aujourd'hui, en laissant derrière elle les empreintes de ses pas, qui formèrent autant de lacs.... N'est-ce pas là une légende de tremblement de terre? — D'où viennent les ossements de cétacés èpars sur les montagnes ou dans les vallées, sinon de cette mer intérieure où les damnés pèchent la baleine, au service des habitants du Purgatoire ? Nos Kamtschatkadales ne sont pas assez savants
pour comprendre que l'Océan a jadis roulé ses vagues par-dessus les plus hautes montagnes de leur péninsule.
On trouve dans leurs superstitions des analogies nombreuses avec celles de maint peuple civilisé. Je m'abstiendrai de les signaler, elles s'offriront d'ellesmêmes au lecteur. Tel endroit de la contrée est hanté par les mauvais esprits; eh bien ! tout individu, homme, femme ou enfant, passant par là, ramasse un caillou, le jette violemment sur cet endroit et s'enfuit : de sorte qu'on trouve des tas énormes de pierres, accumulées çà eHà depuis des siècles, afin de conjurer les maléfices d'Oumkalak, l'esprit mauvais. Un archéologue en voyage s'acharnerait à fouiller ces prétendus tumulus, pour y retrouver des ossements et des ustensiles d'autochthones. Onpourrait en effet supposer qu'àl'exemple des Hyperboréens, les Kamtschatkadales entassent des pierres sur leurs morts, afin que l'âme de ces morts puisse s'échapper plus facilement des corps en putréfaction. Mais non; ils les enterrent au pied d'une montagne voisine de l'ostrog, et creusent des fosses très-profondes; ce genre de sépulture convient mieux à leurs croyances sur la vie future, partagée, ainsi que je l'ai
dit, en trois périodes : deux qui s'écoulent au centre des montagnes et dans la terre ; la troisième, dans les régions du ciel. Si les Eskimaux, les Samoyèdes, et d'autres habitants de zone glaciale, ne creusent jamais une fosse, c'est que la terre est trop dure, trop fortement gelée ; admettons qu'ils parviendraient à la creuser, le corps ne s'y décomposerait pas ; la putréfaction ne peut avoir lieu qu'avec le concours de l'air et de l'humidité. — Cet air, cette humidité qui circulent à travers les pierres du tumulus, ils l'appellent l'âme du mort !...
L'éruption d'un volcan est un présage de guerre sanglante; les habitants du monde intérieur, les morts du purgatoire et de l'enfer se battent entre eux ; et les vivants, les hommes du nord et du sud, du couchant et du levant marcheront bientôt au combat . Les Russes ne sont pas moins superstitieux. Le volcan de Koselkoï, ayant jeté pendant huit jours, en 1853, une très-grande quantité de flammes, les habitants de la colonie supplièrent le général commandant d'organiser la défense de la ville et du goulet de la baie. Le général y consentit afin de tranquilliser les citadins; six mois après,
on recevait à Petropauloskoï la nouvelle de l'ouverture
des hostilités en Crimée, et l'escadre anglo-française pénétrait dans la baie d'Awalcha, d'où elle ne tardait pas à sortir. A propos de volcan, on nous a affirmé que le bruit entendu par nous en pleine mer la veille de notre arrivée provenait d'une éruption du Koselkoï.
Les voyageurs qui ont parcouru les contrées polaires ou visité les glaciers des Alpes et des Pyrénées n'ignorent pas que les résonnances du bruit et même les sons de la voix humaine répercutés parles échos, provoquent la chute des avalanches et des blocs de glace. Les chasseurs Kamtschatkadales connaissent et redoutent ce phénomène. Aussi gardent-ils le plus profond silence quand les hasards de la chasse les obligent à traverser la vallée du Werblio-Gergarlow, la vallée du col de Renne, encaissée entre deux murailles de rochers à pic au-dessus desquels surplombent de chaque côté d'immenses falaises de neige ; mais ce phénomène d'une avalanche qui tombe n'est pas provoqué, selon, eux par les ébranlements de l'atmosphère. — C'est le dieu, c'est le génie de la vallée qui punit de mort et ensevelit sous les neiges quiconque ose lui manquer de respect en ne traversant pas silencieusement ses domaines. Ce génie^ nommé Pilliatouchkine,
ce lieutenant de Kout chargé de faire la police des vallées et de réglementer les niveaux des neiges, est un tout petit personnage qui voyage de montagne en montagne, assis dans un chariot d'argent, traîné par deux renards noirs et quatre perdrix blanches; il suit les pas du chasseur qui s'engage dans les défilés, et ordonne à Favalanche de descendre et d'écraser rimpie dont la voix se fait entendre. Parfois le chasseur, pieux observateur du silence, croit reconnaître les traces du char de Pilliatouchkine dans ces ondulations en relief que produit la neige nouvellement tombée et balayée par le vent sur le lit congelé d'une ancienne couche de neige. — Cette rencontre est ordinairement d'un bon augure et le chasseur revient à l'ostrog chargé de gibier.
Les lézards pullulent dans la presqu'île, mais ils ne sont pas les amis de l'homme comme en Europe. Bien au contraire, ce sont tous des espions à la solde du dieu souterrain, des agents de police toujours en course pour surveiller les hommes et faire des rapports sur leur conduite. Aussi les Kamtschatkadales leur ont-ils juré une haine à mort et s'efforcent-ils de capturer tous ceux qu'ils aperçoivent. L'infortuné rep-
tile qui tombe entre leurs mains est coupé en menus morceaux, et ces morceaux sont disséminés en mille endroits, de peur qu'ils ne se réunissent en corps pour aller rendre compte de leur mission. L'homme qui a poursuivi un lézard sans pouvoir rattraper se laisse aller quelquefois à une tristesse si profonde qu'elle aboutit au suicide.
On sait qu'un de nos plus célèbres géomètres se plaisait à croquer des araignées. Les femmes Kamtschatkadales en font autant, et elles prétendent que ces insectes les rendent fécondes. Mais cette fécondité ne doit pas aller jusqu'à produire une grossesse double; de deux jumeaux naissants, la mère étouffe toujours le premier-né ; elle croirait commettre un crime en laissant vivre les deux frères, car, pense-t-elle, ils se nuiraient mutuellement et ne manqueraient pas de mourir bientôt l'un et l'autre. Ces infanticides par amour filial n'ont plus lieu que dans le nord de la péninsule, vers la frontière des Koriaques, où les anciennes coutumes échappent encore à l'action réformatrice de la loi russe. Sitôt qu'un enfant a vu le jour, une matrone, espèce de chaman femelle, le coiffe d'une vessie de loup marin; dès lors il est sacré pé-
cheur de profession, et plus cette coiffe resteralongtemps sur sa tête sans se déchirer, plus il sera heureux dans toutes ses entreprises sur mer. Cette habitude me rappelle que nous qualifions de gens nés coiffés les gens heureux.
I/éducation des enfants est tout à fait appropriée h leur genre de vie future. On les laisse se traîner tout nus sur le sol, afin qu'ils s'habituent à la rudesse du climat ; l'hiver, quand le sein de la mère est épuisé, on leur donne àtetteruneboule de neige. On les plonge chaque jour dans le cours d'eau voisin de Fostrog, et, à peine âgés d'une année, ils nagent comme des amphibies. Viennent ensuite les exercices à l'arc et au javelot, puis le maniement des armes européennes et l'étude de la langue russe pendant deux ou trois hivers, et, à l'âge de quinze ans, ils sont soldats ou matelots, selon le gré du tout-puissant czar.
J'ai déjà dit que les Kamtschatkadales s'étaient révoltés plusieurs fois et que les Cosaques avaient dû les exterminer impitoyablement pour se rendre maîtres de la contrée. Plus nombreux, leurs frères du Nord, les Koriaques, les Tschuktschis, ont conservé leur indépendance, et le tribut qu'ils payent au czar est près-
que volontaire. L'héroïsme de l'ancien Kamtschatkadale défendant sa yoùrte allait jusqu'à la folie. Sur le point d'être vaincu, il égorgeait sa femme et ses enfants et ne prenait la fuite que pour gagner la montagne et se jeter dans un précipice ; ou bien, s'il ne pouvait fuir, il s'élançait tête baissée au milieu des assaillants et cherchait à en tuer quelques-uns avant d'être tué lui-même. Il appelait cela se faire un lit. En 1740, à Autholock, village situé au sommet d'une falaise., des révoltés, sur le point d'être faits prisonniers, égorgèrent les femmes, les enfants et les vieillards, et se jetèrent à la mer.
N Aux premiers temps de la conquête, les indigènes s'imaginèrent que les Russes étaient des dieux, des immortels, des invulnérables, et ils les adorèrent sous le nom de Brichtatin ou Gens à feu à cause de leurs mousquets ; mais l'illusion ne dura pas. Un jour les prétendus dieux se querellèrent entre eux, se battirent à coups de sabre et à coups de fusil, et le sang coula. Les Kamtschatkadales comprirent alors qu'ils pouvaient lutter contre les tyrans, puisque les tyrans avaient du sang qui coulait à la moindre blessure, et ils luttèrent.
Les armes anciennes ont disparu. Celles que j 'ai vues formaient panoplie dans un salon du gouverneur. Une espèce d'industriel anglais, un déserteur de navire établi à Pétropauloskoï en qualité d'ébéniste, fabrique assez bien des armes apocryphes, et il faut en être prévenu pourreconnaître lafraude. Lapanoplie du gouverneur se composait de plusieursarcs en mélèze, garnis d'écorce de bouleau et ayant pour cordes des nerfs de baleines, d'une trentaine depincks ou flèches de toutes grandeurs, les unes en roseau à pointe de fer, les autres en bois plein et lourd à pointe d'os empoisonné, de quelques oukarels, courtes piques en bois très-dur, et de deux cuirasses composées de petits os plats cousus bout à bout et côte à côte, à l'aide de fils en boyaux tordus ; une peau de valrus recouvrait le tout, de sorte que l'ensemble de l'armure était flexible et se prêtait aux formes du corps. Au-dessous des cui rasses étaient placées, comme des tablettes, les planchettes que les guerriers s'attachaient derrière le dos et qui étaient assez longues pour dépasser le soumet de leur tête. Il y avait sur les tablettes des couteaux en jade vert pareil au jade de la Nouvelle-Zélande, des pointes de flèches et de piques en silex ou en cris-
taux de diverses couleurs, des aiguilles en os de zibelines^ des pelotons de fil arrachés aux fanons de baleine et plusieurs autres petits ustensiles de ménage, de pêche et de chasse»
L'industrie nationale ne fonctionne plus; elle a été absorbée et renouvelée par le génie russe, comme la religion, les mœurs, le tempérament et le langage. On ne parle plus que le russe dans toute la colonie ; l'ancien idiome ou plutôt les quatre idiomes des naturels, les itelmans, sont oubliés. Cependant quelques érudits en conservent le souvenir et l'emploient dans leurs missions chez les Koriaques ; il est rude et fatigue l'oreille, tandis que celui des riverains de la mer d'Okhotsk et celui des Kouriles est très-doux et trèsharmonieux.
Les Kamtschatkadales n'ont jamais eu de langue écrite. Lestraditions, les légendes où dominent le merveilleux et le fantastique ont été transmises de génération en génération, de bouche en bouche, de mémoire en mémoire ; chaque parole est l'image d'une chose ou d'une pensée, chaque phrase est l'esquisse d'une situation ou d'un fait.
Il est à regretter que les Russes, dès leur arrivée
rechs et les éponges, est un spécifique infaillible contre l'engorgement des glandes ?
Les sommités des pousses du cèdre-nain ou rampant dont les noix sont si estimées, remplacent ici le thé de la Chine ; dans toutes les maisons, il y a à perpétuité un samovar ou une bouilloire devant le feu. Les noix du cèdre, concassées et infusées dans l'eau, procurent une boisson très-agréable. Les arbres dont nous avons parlé plus haut rendent encore d'autres services. L'écorce des grands bouleaux tapisse l'intérieur des balanganes et sert à fabriquer des coffres, des auges, des canots ; celle du saule est employée pour teindre en vert les cuirs, et ses cendres, mêlées aux cendres des baies du wodianitza et incorporées dans de la graisse de poisson avec addition d'alun, servent à noircir les peaux avariées ou de mauvaise qualité des castors et des zibelines. Ces peaux revêtent alors des teintes si brillantes, des reflets si riches que l'œil le mieux exercé ne reconnaît pas toujours la fraude.
Si j'ai parlé de l'écorce du saule, pour teindre en
vert les peaux et les tissus, c'est que je me suis rappelé
que les nuances de ce vert se rapprochaient beaucoup
de celles du vert de Chine : or, on ne sait pas encore
à quelle source les Chinois puisent cette belle couleur verte ; quelques savants en font honneur au nerprun ; un chimiste qui tenterait l'aventure en découvrirait peutêtre les éléments dans Técorce de notre saule commun.
Parmi les arbres les plus utiles, n'oublions pas les larix, les mélèzes et surtout les peupliers blancs. Les bords de tous les ruisseaux qui se jettent dans la baie d'Awatcha sont couverts de peupliers blancs ; et je me souviens quJà la vue de leurs immenses rideaux de feuillage, je mépris à rêveràla France bien-aimée. Lespins et les peupliers noirs manquent. Les sapins ne croissent que dans un seul endroit, près de la Berezowad, une petite rivière; ce sont des arbres sacrés, et jamais la hache ne les touche ; j'ai demandé pourquoi : une sainte légende les protège; ils ont poussé dans l'endroit où tombèrent les premiers indigènes qui luttèrent contre 1 es Russes. Voici la traduction mot à motd'un hymne qui se chante chaque année au printemps, quand les tigesdel'angéliqueontacquistout leur développement. Les enfants fabriquent des espèces de flûtes ou plutôt des mirlitons avec ces tiges, de même que nos villageois fabriquent des cornets à bouquin avec Fécorcedu saule ou de Faubier ; une troupe d'instrumentistes accompa-
gnent une troupe de ténors qui parcourent la slobode (la grande rue) enchantant:
— Si j'étais le cuisinier du major (un tel), — j'ôterais $ sa marmite qui est dessus le feu et je mangerais la viande qui est dedans.
— Si j'étais cuisinier de l'enseigne (un tel), — je noterais la marmite qu'avec des gants, et ne mangerais pas la viande, elle est trop mauvaise...
Si j'étais monsieur Pawlusky, — je porterais toujours une cravate blanche.
— Si j'étais Ivan, le valet de M. Pawlusky, — je porterais toujours de beaux bas rouges.
Si j'étais l'étudiant (un tel), — je ferais le portrait de toutes les belles filles.
— Si j'étais le savant (un tel), — je décrirais le poisson bouïk, et les cormorans, et les hirondelles de mer, et les nids d'aigles, et les fontaines bouillantes, et les montagnes avec la neige, et tous les oiseaux, et tous les poissons de la mer, etc., etc.
I/origine de cette chanson doit être assez ancienne, surtout si ce Pawlusky est le même que celui qui introduisit le bétail au Kamtschatka; les noms du colonel, du major, de renseigne, du savant qui est le
maître d'école, et de l'étudiant, son aide, changent avec ces fonctionnaires.
Les racines et les plantes utiles et nutritives sont encore plus nombreuses que les arbres et les arbustes, et les Russes auraient pu se dispenser d'importer au Kamtschatka les espèces légumières de nos contrées.
C'est d'abord la markarshina, pareille à notre vioulte commune, ou à la dent de chien. Cette racine a le goût de la châtaigne; elle est grosse comme le petit doigt, et n'a que dix centimètres de longueur ; elle croît partout, sans culture, et se conserve longtemps; il suffit de lui enlever son enveloppe, un peu amère, pour qu'elle soit mangeable.
La kimsherga ressemble à la pomme de terre. Elle croît aussi au hasard ; et si on la soumettait à une culture régulière, elle donnerait peut-être un type nouveau de pommes de terre, propre à remplacer l'espèce qui semble vouloir dégénérer en Europe. Je recommande surtout à la société d'acclimatation la sarana qui fournit en abondance de la farine et du gruau de première qualité, et mérite aussi bien que le sorgho l'honneur d'être introduite en France. — La sarana est un lis, le lilium flore atro urémie de Gme-
lin, et les botanistes russes prétendent que cette espèce ne se rencontre qu'au Kamtschatka. — Tige grosse comme un tuyau de plume et haute de quinze à vingt centimètres, verte au sommet, brunâtre à sa base; deux rangs de feuilles, trois feuilles en bas, quatre en haut en forme de croix ; fleur rouge cerise foncé, unique et semblable à celle du lis ardent, mais plus petite et divisée en dix parties égales ; racine grosse comme une gousse d'ail ; elle fleurit en juillet et se récolte en automne. — La racine, séchée au soleil et triturée, fournit un gruau d'excellente qualité. Cuite au four et pilée avec différentes baies d'arbres soit la galoubitza, une baie du myrtilus grandis, soit le fruit du genévrier, elle forme un mets acide et doux trèsagréable au goût ; et surtout si nourrissant qu'il suppléerait au pain. La sarana ne demande aucun soin de culture et elle se plairait très-bien dans nos terrains perdus, le long des routes, des fossés de clôture et des haies.
Les femmes Kamtschatkadales, qui la récoltent en automne, savent par expérience que les rats sont trèsfriands de ce tubercule, et en font provision pour la saison d'hiver. Aussi s'appliquent-elles à découvrir des
nids de rats qu'elles dévalisent sans pitié. — UnTayon, chef indigène d'une tribu, énumérant les quantités de provisions de bouche entassées dans son cellier^ disait : a Je possède, outre un millier de saumons fumés, deux mille livres de sarana enlevées aux rats des champs. »
Tous les légumes d'Europe prospèrent ; le chou commun, et surtout le chou rouge, sont très-répandus, ainsi que les brassica rapa, rapus et oleracea, etc. Une autre racine comestible, la pastinacia de Gmelin, semblable à notre panais, croît partout en abondance, ainsi que l'asperge sauvage, la corruda des anciens. J'avais recueilli quelques griffes de corruda dans le but d'enrichir mon jardin d'une nouvelle variété d'asperges ; mais l'humidité et les vers rongeurs ont détruit, pendant le voyage, l'espoir de mes futures récoltes. Les corruda d'Awatcha sont si belles, si vigoureuses, que je n'aurais pas été étonné d'obtenir, par la culture, des asperges semblables à celles de Ravenne si grosses, dit Pline, qu'il n'en faut que trois pour une livre. La cive, la grande ciboule, l'appétit, la fausse échalotte, toutes les variétés enfin de Yallium schœnoprasum de Linnée, abondent au Kamtschatka et en Sibérie; et quelques naturalistes prétendent
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que les variétés cultivées dans nos jardins potagers viennent de cette dernière contrée ; car les Grecs et les Romains ne connaissaient que les allium sativum, poriwrij scorodoprasum, cepa, etc. Gmelin qualifie Fail sauvage du Kamtschatka Gallium foliis radicalibus petiolatis, floribus umbellatis, et les naturels le nomment tscheremtscka. La tscheremtscha jouit de propriétés à la fois nutritives et antiscorbutiques. Sa tige fraîche est employée comme condiment; soumise à une longue macération, elle donne une liqueur qui fermente et aigrit, et que Ton boit mélangée avec le staï-kaia- kava, la célèbre eau-devie d'herbes douces dont le gouvernement a monopolisé la fabrication et la vente.
Connaissez-vous en France une plante à la tige cannelée, haute de trois ou quatre pieds, aux grandes feuilles rudes au toucher en dessus et velues en dessous, auxpinnules lobées et crénelées, auxfleurs blanches d'un blanc sale, aux ombelles bien garnies et à la racine épaisse et fusiforme? Elle croît sur la lisière des bois et dans les lieux incultes; souvent aussi elle envahit les prairies, les pâturages, les champs, et alors elle est proscrite par l'agriculture, car elle gênelacrois-
sance des céréales et détériore les foins. On la nomme tantôt Berce, tantôt Branche-Ursine, tantôt Acanthe d'Allemagne. Les savants lui donnent le nom d'Ileracleum en souvenir d'Hercule, qui, selon Pline, apprit aux hommes à l'utiliser. Eh bien ! cette plante que nous méprisons, que nous rangeons au nombre des végétaux inutiles et même nuisibles, les Kamtschatkadales la regardent comme la plus précieuse de toutes celles qui croissent à l'aventure sur les terrains vierges de leur presqu'île. — Est-ce le hasard qui leur a fait connaître les vertus de cette plante ? Est-ce la tradition qui, parcourant une route inconnue à travers les âges, est venue enseigner à leurs ancêtres comment se fabriquait la Panacée, la liqueur qui réparait les forces du divin Hercule ? — La racine, l'écorce, l'intérieur de la tige, les feuilles, les pédicules, enfin toutes les parties de VHeracleum spondylium foliis pinnatifîdis de Linnée, la Sloka-Trava des Kamtschatkadales, peuvent être utilisées. L'écorce, à l'état frais, contient des principes si acres, si corrosifs, que les femmes qui broient les tiges pour en extraire le suc, ont toujours soin de prendre des gants et de se voiler le visage avec un lambeau transparent d'intestin de valrus. Dé-
dans le pays, n'aient pas recueilli les mots de cette langue parlée, qui s'est successivement altérée et amoindrie, et finira bientôt par être oubliée complètement. Mais les Promylschlénis et les Cosaques étaient aussi ignorants que les Kamtschatkadales.
Krascheninnikow nous a transmis quelques échantillons de leur langue, ainsi que leur manière de qualifier et de diviser le temps. Ils comptaient jusqu'à dix, parce que les mains ont dix doigts. L'année était partagée en dix parties; et chaque partie ou plutôt chaque mois portait un nom caractéristique annonçant la température, la saison et le genre d'occupations auxquelles on devait se livrer pendant ce mois. Ainsi, le kelouol comprend les mois d'hiver, décembre et janvier, et ce mot de kelouol indique que les lacs et les cours d'eau sont gelés. Le tchougelingetch, le premier mois du printemps, ou le dernier de l'hiver, est le mois des purifications par le feu. La dernière période du printemps se nomme à la fois kouoël et chizo; kouoël signifie que les vaches marines vont mettre bas, et chizo que les femelles à lait sur terre ont déjà des petits. Le koyr, époque de la parturition des rennes
domestiques, ainsi que le kiaou, époque de celle des
rennes sauvages, terminent le printemps et se confondent avec les mois précédents. Le kouilkoyaledetch est le mois des pluies; lemasgalkooltch (avril et mai) celui du beau temps ou des hoche-queues, oiseaux qui aiment à voltiger dans les arbres. Les râles apparaissent pendant le tavakaltâch ^mai-juin) ; les coucous, dans le koaltchic-kaoukaltch (juin-juillet),et les vanneaux durant le pickis'kaouàltch (juillet-août). Le temps de la chute des feuilles, en septembre et octobre, se nomme koatyoulitchack, etl'on se livre au tissage des orties pendant les veillées du koza-koatchibk (novembre et décembre).
Les deux exemples suivants prouveront qu'un seul mot peut rendre une pensée qui, chez nous, demanderait une longue phrase pour être comprise. Le mot koukambilingtch signifie que le froid est si intense que les haches, les pioches et les bêches éclateraient plutôt que d'entamer la terre gelée ou le sol de glace qui recouvre les rivières et les lacs. Le mot zizakoosnokil résume un long précepte d'après lequel l'homme sage ne doit jamais boire dans un vase, à même un cours d'eau, pendant le mois du kelouol, du froid, de peur de se geler les lèvres. La saison pluvieuse, qui débute par la persistance des vents du sud-ouest, se nomme
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guimgi-eemchkt ou saison des femmes, parce que le ciel pleure alors comme une femme. Et toutes les femmes sont des guimgis, des pleureuses, depuis que l'ennemi, qui a réduit la nation en esclavage, est venu du côté du soleil couchant ; car alors les femmes ne firent que verser des larmes, tandis que les hommes versaient leur sang pour la défense de la patrie î Du temps de M. de Lesseps, on appelait kazouketch, braillardes, les plus vieilles femmes, parce qu'elles étaient censées venues au monde à l'époque où les Cosaques envahirent le pays.
PRODUCTIONS DU SOL. — LES ANIMAUX A FOURRURES. LE TRAINAGE. — LES CONDAMNÉS POLITIQUES.
La fertilité de cette terre, engourdie par le froid pendant sept mois de Tannée, est vraiment extraordinaire ; les vapeurs, qui s'élèvent des nombreuses sources thermales, adoucissent l'âpreté du climat, favorisent la germination et activent la croissance des céréales, qui n'ont plus qu'à jaunir sous le soleil de juin ou de juillet.
Pétropauloskoï est donc le grenier d'abondance de la compagnie américo-russe, et les colonnes ne s'inquiètent plus, comme au temps de Pierre le Grand et de Catherine, de l'arrivée des traîneaux chargés de grains; — et d'ailleurs les céréales manqueraient que la famine ne serait pas à craindre, tant la Flore est riche en racines, en plantes alimentaires et en fruits sauvages, espèces inconnues dans l'Europe occidentale et qu'il serait utile d'y acclimater en prévision de la cherté périodique des grains.
J'ai visité le jardin du gouverneur et je ne puis mieux le comparer qu'au jardin d'essai de l'Algérie. Comme lui, c'est un immense parallélogramme entouré de fossés sur trois côtés et limité au quatrième par la grève. Mais il possède ce qui manque au jardin d'Alger, un cours d'eau dévalant, rapide et limpide, sur un lit de cailloux, noirs, blancs et roses, avec de petits ponts de bois aux arcades ogivales. Une partie du jardin est plantée en verger; la vigne et les arbres à fruit sucrés sont remplacés par des néfliers, descornouilliers, etc., etc. Des massifs de rosiers gigantesques servent de haies aux fossés; des saules-pleureurs entourent un vaste bassin d'eau dormante où nagent fièrement les
cygnes du Japon, à la robe de neige et à la crête charnue et rubiconde ; et un double rideau de peupliers blancs et de cyprès protège les plantations contre la bise du nord. Lors de mon passage, on construisait à l'exposition du midi, sur le talus d'un terreplain, une serre chaude où les fleurs les plus rares devaient naître et s'épanouir pour les dames de l'aristocratie de Petropauloskoï. Jamais la poussière de charbon et la fumée d'un fourneau ne souilleront ces fleurs ; une source thermale captée dans le sol même de la serre, remplacera le combustible et entretiendra sousles vitraux une chaleur tropicale.
Les produits de la Flore sauvage remplaçaient ici les céréales avant l'arrivée des Russes, et elles les remplaceraient encore, si les perturbations atmosphériques détruisaient les récoltes de seigle, de froment, de maïs et de pommes de terre, et si la guerre arrêtait l'importation de ces denrées de première nécessité. — La richesse de cette Flore, ainsi que l'abondance des poissons dans les baies, dans les rivières et dans les lacs, rendentlafamine impossible au Kamtschatka, quand même le pays serait aussi peuplé que la France et l'Angleterre. La Faune, qui enrichit la colonie par
le commerce de fourrures, concourt aussi dans une grande proportion à Falimentation des habitants. La viande y est fabriquée, comme dirait Liebig, dans les vastes prairies qui s'étendent le long des principaux cours d'eau. Il n'y avait jadis dans la presqu'île que des ours, des renards, des rennes, des chiens et des quadrupèdes sauvages. — Aujourd'hui, d'immenses troupeaux de bœufs paissent dans ces prairies, où Pawlusky introduisit, en 1734-, la première bête à cornes.
Nos forêts d'Europe ne produisent que des glands ; celles du Kamtschatka sont riches en fruits sauvages. Des groseilliers et des framboisiers d'espèces particulières y atteignent les proportions du chêne. De même qu'à la Nouvelle-Zélande, des fougères grandissant jusqu'à quatre-vingts pieds de haut. Le rubus hœmerosus, un arbre magnifique, se couvre en automne de fruits semblables à la pomme d'amour ; c'est encore un arbre , le kreinska, qui donne un genre de fraises aussi parfumées, aussi délicates que les nôtres. Il est probable que ces grands végétaux ne s'abâtardiraient pas dans nos jardins. La société d'acclimatation les utilisera peut-être un jour. Les mûriers, les genévriers, les sorbiers, les aubépines, l'ai-
relle-myrtil, et d'autres essences abondent danstoutes les vallées et sur les pentes abritées contre les ventsidu pôle et produisent une grande quantité de fruits ou de baies. Les Kamtschatkadales en font provision pour l'hiver, ainsi que des noix du cèdre rampant j dont ils disputent la cueillette aux ours, aux rats et aux écureuils. Quelques autres arbres concourent encore à l'alimentation de l'homme. Ainsi, l'écorce du bouleautortueux est transformée en vermicelle et mangée avec du caviar. On voit souvent des femmes assises l'hiver le long d'un tronc de bouleau, en enlever l'écorce, la hacher menue et l'empaqueter dans de petits sacs de peau comme on empaquette notretabac de la régie. On dit que cette écorce est assez tendre après un moment de cuisson à l'eau et conserve un arôme agréable. Cette même écorce,, plongée dans l'eau et soumise à un certain degré de fermentation, fournit une boisson aigredouce, que je n'ai pas trouvée trop nauséabonde. L'écorce, qui recouvre comme d'une calot te les plus grosses excroissances et les nodosités du tronc, est enlevée avec soin et transformée en vases, cuvettes ou écuelles. Les Kamtschatkadales qui guérissent les douleurs rhumatismales et les lumbagos par l'application des
moxas (preuve qu'ils ont eu jadis des rapports avec le Japon et la Chine) , fabriquent ces moxas soit avec l'agaric du bouleau, soit avec l'écorce quand elle esttrèssèche. L'écorce verte du saule, la seconde surtout, malgré son amertume, est mangée comme friandise ; celle du cèdre, concassée, pulvérisée et jetée sur les ulcères de mauvaise nature, les modifia et procure une prompte guérison, sans doute à cause du tannin qu'elle contient en fortes proportions.
Vraiment elles descendent du ciel les inspirations de Fhommequi souffre ! Il demande un remède à telle ou telle plante, il choisit celle-ci ou celle-là, suivant que l'inspiration guide lé regard qui la découvre et conduit la main qui la cueille, au milieu de cent* autres ! Et il se trouve que dans son ignorance il a fait un bon choix ; — la science et l'analyse le prouveront plus tard. Ainsi, pour se débarrass er des tumeurs glanduleuses, très-fréquentes dans celle contrée humide, les habitants boivent une décotion d'épongés et de varechs, et les tumeurs fondent et disparaissent. Qui donc leur a enseigné, il y a mille ans peut-être, ce que nous ne savons que depuis quelques années, c'est-à-dire que l'iodure de potassium, contenu en nature dans les va-
pouillées de leur écorce, les tiges et les pétioles peuvent être mâchées sans danger ; elles donnent un suc mucilagineux et sucré, le poot-kèe. Une portion de ce poot-kèe est consommée de suite, l'autre est jetée avec les tiges dans un tonneau rempli d'eau. Après un mois de macération à couvert, cette eau acidulée et sucrée est très-rafraîchissante. — Hercule aurait bien fait de garder pour lui le secret des autres transformations que peut subir ce liquide inoffensif ! Abandonné, pendant quelques jours, à la fermentation que provoque le contact de l'air ; aromatisé avec des baies de genévrier et de myrte concassées, il produit le brague, une bière violente et infernale ; soumis à la distillation, le brague passe à l'état de stai-kaia-kava, eau-de-vie d'herbes douces, mille fois plus active et plus ardente que l'alcool de grains. J'ai goûté le wiskey écossais, j'ai essayé du watky, l'eau-de-vie de riz ; eh bien ! je le déclare, le wiskey et le watky, quoiqu'ils ïïi'aient corrodé le gosier, ne sont que du sirop de gomme comparé à la stai-kaia-kava ! Un petit verre de stai-kaia-kava suffit pour enivrer un Européen, pour l'abrutir, pour le terrasser, pour le cyanoser, l'anéantir et le plonger dans une torpeur qui ressemblerait à la
mort si d'horribles cauchemars ne la traversaient accompagnés d'affreuses convulsions. J'ai vu deux de nos matelots se tordre sous l'influence de ce breuvage, et j'ai eu peur... Un sergent russe calma mes craintes ; il parvint à entonner un verre d'eau froide dans le gosier de chaque ivrogne et leur ivresse disparut comme par enchantement ; mais les accidents recommencèrent plus tard et il fallut les tenir au régime de l'eau froide pendant toute une journée.
Le gouvernement russe, je l'ai déjà dit, a monopolisé la distillation et la vente de l'eau-de-vie d'herbes douces ; il moissonne toute l'héraclée sauvage de la colonie ; celle qu'il cultive atteint une hauteur double de celle de France. — Pourquoi ne ferions-nous pas des alcools de berce, comme on fait déjà des alcools d'asphodèle ? Je crois que Findustriel qui entreprendrait de distiller la berce recueillerait de beaux bénéfices et nous rendrait un grand service. Ses produits arrêteraient la hausse permanente des sucres et des vins. Il n'est pas nécessaire que cette plante soit toujours fraîche pour pouvoir être convertie en alcool. Voici comment les Russes préparent celle qu'ils conservent à l'état sec : ils prennent seulement les pédi-
cules des feuilles, les ratissent un à un et les exposent au soleil ; après quelques heures d'insolation, ils les lient douze par douze en fagots, qui réunis, aussi au nombre de douze, forment une gerbe* ou une grosse. Ces gerbes demeurent de nouveau exposées au soleil jusqu'à ce qu'elles aient perdu toute leur humidité, puis on les enferme dans des sacs de toile. Quand le moment de les employer est arrivé, on flagelle fortement le sac et les pédicules se cassent, se divisent et tombent en poussière. Cette poussière, un peu jaunâtre, a le goût de la poudre de réglisse, mais elle est beaucoup plus sucrée. Quand on veut du brague, on délaie cette poussière dans l'eau et on la laisse fermenter. Ce même liquide distillé produit, ainsi que nous l'avons dit, un alcool du plus haut titre. On tire communément dix livres de poudre de quarante livres de pédicules. Les paysans polonais utilisent aussi l'héraclée, mais non pas en boisson ; ils préparent, avec ses tiges et ses racines décortiquées, un mets aigrelet très-nourrissant ; et qui est pour eux ce que la choucroute est pour les Allemands. Si j'avais le bonheur de vivre à la campagne, je révélerais aux cultivateurs et surtout aux indigents les propriétés de cette plante,
qui pullule le long des chemins, sur le bord des fossés et des bois, dans les champs, dans les prairies, partout enfin; et on cesserait de la mépriser et delà proscrire ! Elle contient dès trésors sous son enveloppe vénéneuse ! Le peuple cependant ne la regarde pas comme tout à fait inutile. Il sait que le suc de son écorce tue \a vermine, et il lui a donné le nom d'herbe aux punaises On recherche aujourd'hui tous les végétaux, arbres ou plantes, susceptibles de vivre dans les sables, de les immobiliser et de leur donner quelques-unes des qualités de la terre végétale. Je crois donc devoir signaler à l'attention des agriculteurs, qui rêvent la fertilisation des grèves maritimes de la Gascogne, deux espèces de froment sauvage : le triticumjuncewn et le triticum glaucum, dont les racines rampantes ont fixé la végétation sur les collines sablonneuses et salées du fond de la baie d'Awateha — Leurs tiges vertes sont douées d'une flexibilité, d'une ténacité et d'une force remarquables ; et les habitants fabriquent avec elles des cordages et des filets de pêche. Ils emploient au même usage les tiges du seigle sauvage, que les Russes ont amendé par la culture, et qui donne des récoltes abondantes dans ces terres froides, où le blé européen
ne mûrirait jamais. — Qui sait ? Le triticum junceum et le glaucum, après quelques années de culture, se transformeraient peut-être comme le seigle sauvage ; et Ton verrait alors des moissonneurs sur les dunes entre l'Adour et la Gironde !!
Parmi les plantes utiles dont la Providence a doté le Kamtschatka, il faut encore compter Y ortie : Yépilobe, plusieurs cypéroïdes, Yhémérocole, la ciguë, etc. — L'ortie, soumise au rouissage, se transforme en étoupe ; les femmes, pendant les longues soirées d'hiver, filent à la quenouille les aigrettes des semences de Yepilotium spicatum, une variété de notre herbe de Saint-Antoine. — Ces diverses plantes textilesportent le nom de kipreis. Deux cypéroïdes, Yosokaet\& bolotnaïa, et une liliacée, Yhémérocale, fournissent une ouate couleur d'or si moelleuse et si douce, qu'on la prendrait pour de la soie. Celle de la bolotnaïa, la plus estimée, prend le nom de tonchitcha, herbe à chaleur. Les habitants de la péninsule ne redoutent plus le froid quand ils ont leurs vêtements et leurs chaussures ouatés de tonchitcha. Je supposai d'abord que le coton cardé produirait les mêmes effets, mais je me suis convaincu de mon erreur par l'expérience; je plaçai sur ma poitrine une poignée
de cette ouate, et au bout de deux minutes je ressentis à la peau une chaleur pénétrante . L'enfant, au moment de sa naissance, est déposé tout nu dans une corbeille remplie de tonchitcha. Le chasseur qui se dirige vers le nord et dont un vent glacial coupe la respiration, introduit un peu de tonchitcha dans ses narines et retrouve aussitôt ses forces et sa liberté d'action. La ciguë du Kamtschatka mériterait aussi d'être importée en France : Gmelin, Zeller, Krascheninnikow signalent en elle des propriétés thérapeutiques très-énergiques. Parmi les antiscorbutiques, je citerai le vaccinium semblable à notre airelle carneberge ou coussinet; Yempetrum. espèce de bruyère rampante aux baies acidulés, et plusieurs variétés de sisymbrium et de cockléariées. — La reine des prés, la spirea ulmaria de Linnée, combat les constipations, de même que des boulettes dîme terre glaise verdàtre ramassée au bord des lacs arrête la dyssenterie; la partie huileuse de la tmdescantia. l'éphémère aux fleurs roses, procure le sommeil: l'iris sauvage et l'ail sauvage font disparaître l'ictère; le suc aigri du kiptei apaise les maux de gorge.
Je ne sais à quelles familles on doit rapporter trois
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plantes que les naturels estiment beaucoup et que je n'ai vues que desséchées et brisées : la skeletaïa, souveraine contre la gale et les maladies de peau; la ziza, dont le suc fait disparaître les ophthalmies ; et le ngèdu, dont les feuilles provoquent la prompte cicatrisation des blessures. Le ngèdu ressemble à notre raifort sauvage, et les habitants prétendent qu'ils ont appris à connaître ses propriétés en remarquant que les ours blessés mâchaient ses feuilles et les appliquaient comme un topique sur leurs plaies. Aussi cette plante a-t-elle reçu le nom d'herbe à l'ours. J'oublie volontairement une foule d'autres plantes utiles.
On sait que, chez tous les peuples, l'usage des armes empoisonnées a précédé celui des armes à feu. Les Kamtschatkadales, ne trouvant pas au milieu de leurs forêts les lianes des tropiques, ont instinctivement demandé à d'autres végétaux l'agent toxique qui leur manquait, et l'ont trouvé dans le suc d'une espèce d'anémone. Ils s'en servent encore aujourd'hui pour empoisonner les harpons avec lesquels ils attaquent les baleines et les grands souffleurs qui fréquentent leurs baies. Ce n'est pas un poison violent comme le curare des Guyanais,mais le cétacé harponné n'échappe point
à la mort ; il meurt quelques jours après avoir été blessé, et les courants l'entraînent à la côte.
Tous les peuples ont des vices similaires, des passions identiques; les Européens s'abrutissent avec l'alcool, les Hindous et les Africains s'enivrent de hachiehj les Américains du Sud mâchent les feuilles de la coca, les Océaniens boivent le kawas, les Musulmans et les Chinois fument et mangent l'opium, et les Hyperboréens, les Tunguses, les Tschucktchis, les Koriaques, les Kamtschatkadales, demandent au mucho-more une série de surexcitations et d'hallucinations qui, pour d'autres tempéraments que les leurs, se^ termineraient par la folie ou par la mort.
Le mucho-more est un champignon vénéneux, un fungus très-abondant sur la presqu'île ; les naturels lui donnent un nom que je n'ai pu retenir, tant il est difficile à prononcer ; les Paisses l'appellent mort-auxmouches, mucho-more, à cause de sa ressemblance avec le Fliegen-Schicamm, tue-mouches des Allemands (agaricus pseudo-aurantiacus), agaric tacheté ou fausse oronge. — L'agaric allemand est rouge écarlate avec des écailles blanches en dessus et blanc de lait en dessous ; on le coupe par morceaux, on jette ces morceaux
dans un vase plein d'eau, et dès que l'eau se colore, les mouches viennent voltiger au-dessus du vase et tombent asphyxiées. On trouve aux environs de Paris, dans les bois de Verrières, d'Aulnay, de Meudon, un agaric du même genre, le pantherinus. L'agaric du Kamtschatka a la même forme et la même coloration, mais sa partie écarlate est couverte d'une multitude de petites taches blanches et non d'écaillés. On m'a dit que le principe enivrant, hallucinant du véritable mucho-more résidait dans ces taches, et que plus il en montrait, plus il était énergique. Celui qui croît dans le sud de la péninsule et aux environs d'Awatcha est caractérisé par un très-grand nombre de taches ; aussi les peuples du nord, lesTunguses, les Tschuktchis,les Roriaques le préfèrent-ils à tout autre et le payent-ils fort cher. Il y a des marchands à Petropauloskoï qui se sont enrichis rien qu'en préparant et en vendant du mucho-more. La préparation consiste à couper le champignon en tranches très-minces, à faire sécher ces tranches au soleil, puis à les conserver à l'abri de toute humidité dans des boîtes rembourrées detonchitcha, l'herbe à chaleur. Les amateurs de mucho-more le consomment, à l'état naturel, en roulant une tranche
entre leurs doigts pour l'avaler plus facilement, ou bien en infusion dans l'eau simple ou dans la liqueur du tscheremtscha. Une ou deux tranches exaltent l'imagination, trois font rêver ; on devient poëte, on prophétise avec la quatrième ; la cinquième et la sixième conduisent au paradis, et la folie, la frénésie n'a plus de bornes après la septième* Il y a un dieu dans le mucho-more, disent les Kamtschatkadales, et les hommes qui ont mangé de ce dieu lui appartiennent et lui obéissent jusqu'à la mort. Le dieu leur ordonne-t-il de s'ouvrir le ventre ou de se pendre? ils n'hésitent pas une minute; voilà pourquoi sans doute les suicides sont si fréquents dans la colonie.
L'homme qui veut en tuer un autre par vengeance, mais qui n'ose l'attaquer de sang-froid, avale du mucho-more et frappe sans crainte et sans remords, On raconte qu'un soldat russe, faisant partie d'un régiment en voyage, forma le projet d'assassiner un officier qui l'avait bâtonné. Il avala donc plusieurs tranches de mucho-more le matin, et quelque temps après avoir quitté l'étape il se sentit prêt à frapper. Mais l'officier n'était plus là, le général l'avait envoyé en avant de la colonne pour reconnaître le pays. Incapable demaîtri-
ser sa fureur et voulant à toute force une victime, le soldat s'échappa des rangs, creusa une fosse dans la neige, s'y coucha tout de son long, s'ouvrit le ventre par deux grandes incisions en forme de croix grecque, et mourut en fouillant ses entrailles avec la lame de son sabre. Les épicuriens du Nord, qui ne veulent éprouver que des sensations agréables, font doser leur mucho-more par les chamans-médecins; et il faut être riche pour pouvoir se livrer à de pareilles jouissances, car ce champignon se vend au poids de For. Un jour, à bord, je me suis hasardé à avaler une tranche de muchomore, et voici les symptômes que j'ai éprouvés ; je les ai notés sur mon carnet immédiatement après la crise : « Trois quarts d'heure après avoir avalé une tranche de fungus, longue de deux centimètres sur un seul de large et épaisse de deux millimètres, j'ai senti tout mon corps trembler... ma tête tournait et je me suis étendu sur mon cadre, j'étais ivre.... Le capitaine m'a dit que je m'étais mis à parler et à chanter.... mais je ne me rappelai rien à mon réveil. Au réveil, j'ai vu tourner autour de moi des êtres bizarres; et ma cabine, qui n'a que deux mètres de longeur, sur autant de largeur et de hauteur, m'a paru semblable à la salle des
Pas-Perdus du palais de justice de Poitiers.... Le hublot, par où mon poing passerait à peine, était grand comme une porte cochère. Peu à peu les objets reprennent leurs dimensions naturelles, et après six heures de prostration, j'ai bu un plein verre d'eau froide, et je suis remonté sur le pont, n'éprouvant plus rien qu'un léger mal de tête. »
La presqu'île, ainsi que la Sibérie et la Laponie, produit un autre champignon vénéneux dont l'usage est loin de pousser au meurtre. C'est une espèce d'agaric musqué semblable à Yagaricus camphoratus des environs de Paris, et qui n'en diffère que par l'odeur. Une autre odeur innommée pour moi, mais des plus agréables, se dégage de ses pores, quand il est sec, et corrige ce que l'odeur du musc a de trop violent. Les amoureux Kamtschatkadales s'en parfument des pieds à la tête; ils croient que sans cela leurs paroles d'amour seraient autant de paroles perdues.
Nulle part dans l'univers les bas-fonds de la mer, les cours d'eau douce et les lacs ne sont plus poisson-
neux qu'au Kamtschatka ; aussi la base de la nourriture animale se compose-t-elle uniquement de poisson frais, ou fumé, ou salé. Presque tous les animaux, les chiens, les ours et les hommes, mangent sans cesse du poisson. M. Dobell raconte que les pas de ses chevaux, en traversant la rivière guéable, ont été entravés par des milliers de saumons. Après les inondations , quand les eaux sont rentrées dans leur lit, le sol est couvert de poissons morts, dont la putréfaction empoisonne l'atmosphère .
Chaque fois que je me suis mis à table à Pétropauloskoï, j'ai vu et goûté vingt espèces de poissons. On commence par la choucroute de saumon fermenté ; c'est le plat de fondation, de résistance, ainsi que le schami, ragoût froid composé de choux, d'oignons, de kavas, de poissons, d'ail sauvage et de pieds de cochon. Le plat de poisson frais bouilli avec la sarana lui fait concurrence. Vient ensuite le tchouprikri, un énorme esturgeon rôti dans sa peau et ayant le ventre farci de filets de poissons, de je ne sais combien d'espèces, le tout fortement épicé et relevé par la saveur acide des baies de l'airelle-myrtil et l'arôme piquant de la ciboule nationale ; le toakola, poisson sec qui se
broie comme le biscuit, remplace le pain. La bouillie, ou plutôt la crème de poisson, composée de lait et de harengs séchés au four et réduits en farine, constitue un entremets ; le rôti est un tchaivortcha, espèce d'alose monstrueuse cuite à la broche comme un gigot, arrosée de graisse de loup marin et entourée de tiges de varech, comme une oie rôtie peut Fêtre de céleri. Le fumet communiqué par le varech est des plus appétissants ; la même espèce de varech, réduite en cendre, sert de poivre. Le bèlaïa, poisson blanc aussi délicat que le whit-bay de la Tamise, le caviar frais ou vieux, les petites merluches marinées dans la staïkaïa-kava, et beaucoup d'autres préparations dont le nom m'échappe, nous servent de hors-d'œuvre. L'anguille, la lamproie, la raie, le maquereau, la barbue sont peu estimés, tant ils sont communs; on les donne aux chiens d'attelage.
Les Russes, qui ont des pêcheurs à gages, exigent qu'au début de la saison de pêche on leur fasse hommage de la première alose ou du premier saumon capturé. C'est une espèce de droit du seigneur auquel ils tiennent beaucoup ;mais les indigènes croiraient faire insulte à la divinité protectrice des pêcheurs, à la Pro-
vidence, s'ils ne profitaient eux-mêmes de ce premier fruit de leur travail. Delà des discussions, des fraudes, des vengeances, des inimitiés.
Le Kamtschatka doit sans doute à ses côtes généralement sablonneuses, à son voisinage des mers polaires et à sa position dans Taxe des courants qui sortent du détroit de Beringh, cette richesse incommensurable de poissons. Les poissons émigrent du pôle, expulsés par la débâcle des glaces, et, stimulés par Tinstinct de la reproduction, recherchent chaque année, à l'époque du frai, les eaux tranquilles des baies et l'embouchure des rivières et des fleuves. Ils arrivent donc sur les côtes de la péninsule, en bandes si nombreuses, en légions si épaisses, que les filets les plus solides, tendus à leur rencontre, se déchirent sous leur poids. S'engagent-ils dans un cours d'eau, il suffit de pratiquer une saignée latérale communiquant avec une fosse; la fosse se remplit d'eau, et, quand on la tarit, on obtient une pêche miraculeuse. — Les Russes ont établi là des usines de colle de poisson; et ils en exportent en Europe des quantités considérables.
L'ichthyophagie entretient chez les habitants une soif perpétuelle; aussi sont-ils grands buveurs, et il
est nécessaire qu'ils le soient pour contre-balancer les effets excitants du phosphore sur leur organisme. Us aiment la neige à la folie. Une corbeille de neige recueillie sur le Wilhemkinsky, pendant Pété, voilà le plus beau cadeau que puisse faire un fiancé à sa promise; l'enfant, comme je Pai déjà dit, quitte le sein de sa mère pour teter une boule de neige.
Les ressources alimentaires sont donc inépuisables dans ce coin de l'univers, où pourraient vivre à Paise trente millions d'habitants. — Partout ailleurs, la neige qui tombe et séjourne sur le sol engendre la famine quand les approvisionnements font défaut; ici, au contraire, la neige amène l'abondance. Voilà \epourgi, le vent du nord-est, le vent de neige qui souffle... Hourrah! s'écrient les Kamtschatkadales et les colons, le pourgi ! c'est le kaspouil, c'est le vent gras, c'est celui qui brise les lisières des banquises, balaie leurs fragments dans le détroit de Beringh et les pousse sur les côtes de la péninsule ; et sur ces fragments de banquises, sur ces radeaux de glace, apparaissent des troupes de phoques, de morses, de valrûs; des lions, des loups, des veaux, des chiens et des chats marins qui ont été surpris par la débâcle et naviguent à Pa-
venture. Alors commence une tuerie générale le long des grèves, et il se fait une abondante récolte de viandes, de graisses, d'huiles, de dents et de fourrures. Autrefois, on fumait, on boucanait la chair des phoques; on la sale maintenant, depuis que les Russes ont établi des salines et raffineries de sel ; et la chair des mammifères marins, est aussi bonne en salaison que le bœuf d'Amérique. La pêche delà baleine dans les baies augmente encore les approvisionnements de viandes et d'huiles, et les fanons qu'on n'exporte pas en Europe sont vendus aux Japonais et aux Chinois avec les dents de valrus dont l'ivoire est aussi estimé que celui de l'éléphant. Je relèverai ici une erreur souvent répétée par les voyageurs qui ont visité les peuples hyperboréens. Ces peuples, disent-ils, utilisent non-seulement la chair, la graisse, les fanons et les intestins des baleines, mais encore ils se taillent dans leur peau des vêtements imperméables. C'est là une chose impossible : la peau de la baleine se divise en deux parties bien distinctes: l'extérieure, pareille à du taffetas noir, s'enlève par grandes plaques et ne présente pas plus de résistance qu'une feuille de papier de soie; celle du dessous, qui, adhérente à la graisse,
est épaisse de un à deux centimètres, est composée de fibres perpendiculaires serrées les unes contre les autres, de sorte que le tissu n'a de résistance que de haut en bas, et se fractionne au moindre effort latéral; sa fragilité est encore plus grande quand il est sec. Les manteaux, les capuchons, les chaussures en peau de baleine n'ont donc jamais existé.
Les Kamtschatkadales, aux temps où la religion grecque ne leur était pas imposée, célébraient chaque année la fête du vent gras, (Supourgi, du kaspouil. Les chamans promenaient sur le bord de la mer la statue en bois d'une vache marine; les populations se pressaient à leur suite, et dans chaque promontoire, on faisait une station pour adorer l'idole. La vache marine est une mère nourricière pour les habitants du Tschuktschoï et de l'Anadyr, du littoral sibérien et des terres polaires; elle les nourrit de sa chair et les habille de sa peau à doubles poils; on dit même qu'elle s'apprivoise au point de se laisser teter par les enfants des Tunguses.
Les fourrures entreposées à Petropauloskoï, d'où elles sont expédiées à travers la Sibérie et la Tartarie, sur les deux plus grands marchés du monde, Nijni-
Novogorod et Leipsik, proviennent principalement de l'archipel des Kouriles et des Aléoutiennes, de la côte nord-ouest de l'Amérique septentrionale, du pays des Koriaques, des Tschuktchis, de l'Anadyr, des Schantares et des rives duSaghalien. Le Kamtschatka proprement dit n'en fournit qu'un très-petit nombre. Les bêtes fauves disparaissent à mesure que la colonisation gagne du terrain; et,; aujourd'hui, les Russes et les indigènes chassent plutôt par désœuvrement et par plaisir que dans un but de spéculation. Cependant l'ours brun, le bélier sauvage, Yargali, le renard de montagnes, l'isatis, le renard noir, sont encore assez nombreux dans les solitudes des montagnes que dominent les pics du Gavareakinsky et du Kariatskoï ; mais la zibeline, l'hermine, le goulu, sont aussi rares que les perdreaux et les lièvres dans notre plaine de Saint-Denis.
Le négociant désigné par le gouverneur pour approvisionner notre navire était garde-magasin des fourrures de la couronne. Il nous a fait visiter les hangars où sèchent les peaux avant d'être empaquetées, et les espèces de casemates où elles attendent, à l'abri de l'humidité et des insectes, l'heure de leur
départ pour l'Europe. Depuis la paix, le transport de ces fourrures par mer estpossibleà l'aide desbâtiments qui relient le continent asiatique à l'isthme de Panama, et Tisthme de Panama à l'Europe ; et il est, malgré le taux énorme du fret, beaucoup moins onéreux que le transport par terre en traîneaux. Je vois donc les fourrures très à la mode l'hiver prochain et en même temps beaucoup moins chères qu'autrefois.
Les magasins de M. Schporine, notre fournisseur, contenaient pour plusieurs millions de roubles de pelleteries : veaux marins à doubles poils, renards ordinaires et antarctiques, bleus, gris, argentés, noirs et rouges ; loutres américaines ; lièvres blancs ; ours blancs ; loups polaires, goulus et blaireaux gigantesques. C'estlà que j'ai appris à distinguer la zibeline ordinaire de la zibeline pure et de la zibeline sable noire; et l'hermine dite la bel le, m dos brun clair et au ventre jaune, de l'hermine la superbe, à la robe grise mouchetée de blanc et de jaune. L'hermine blanche, ce symbole d'innocence et de pureté, qui se laisse tuer plutôt que de salir sa robe, quand, pour fuir, il faut traverser un terrain boueux, l'hermine blanche, j'en suis fort étonné, n'a qu'une valeur commerciale très-
minime et très-inférieure à celle des martres brunes et des rats gris-perle. Les anciens Kamtschatkadales estimaient si peu les zibelines, qu'ils ne les chassaient que pour s'amuser et les laissaient dévorer par leurs chiens. Aujourd'hui, c'est différent; une zibeline noire se vend jusqu'à deux cents francs; les Chinois les payent ce prix-là, et on leur en fournit qui ont subi la préparation tinctoriale dont j'ai parlé plus haut. Mais les Chinois, très-rusés et grands imitateurs, ont reconnu la fraude. Ils donnent à ces fourrures une nouvelle teinte plus noire et plus brillante encore, et les revendent aux Européens comme des zibelines véritables. — Un chasseur qui peut prendre cinq ou six de ces animaux, pendant un hiver, s'estime fort heureux. On leur tend des pièges et des filets, de peur d'avarier leur peau par un coup de feu.
Les habitants du nord de la péninsule et les Koriaques s'habillent en hiver avec des peaux de marmottes, à la fois très-légères et très-chaudes. La peau du goulu est employée au même usage ; mais les riches seuls peuvent s'en servir, car elle se vend un très-haut prix. Quand on veut dire combien un homme est riche, on dit qu'il est vêtu de peaux de goulu. Dieu lui-même,
dans toute sa splendeur, n'est vêtu que de goulu jaune et blanc ! — De même, qu'une corbeille de neige ramassée sur la montagne est le cadeau le plus agréable qu'un fiancé puisse faire à sa belle, pendant l'été ; de même aussi une peau de goulu est le plus riche présent de noces.
Le goulu a quitté les rivières de la péninsule ; on ne le rencontre plus que sur les bords de l'Anadyr et des autres fleuves du continent. C'est un animal aussi rusé, aussi prévoyant que vorace. Quand il veut surprendre un renne, il fait un paquet de la mousse qu'aiment tant ces animaux et grimpe sur un arbre avec ce paquet ; un renne vient-il à passer, il laisse tomber le paquet de mousse et le renne s'arrête pour le brouter Le goulu saute alors sur son dos, lui crève les
yeux avec ses griffes antérieures et lui déchire le col à belles dents. Le malheureux renne se débat, perd tout son sang et succombe ; le goulu le partage alors en plusieurs morceaux, en dévore un seul, séance tenante, et ensevelit les autres en divers endroits sous des tas d'herbes et de feuilles sèches, afin que les autres carnassiers du pays ne les découvrent pas ; il saura bien retrouver ce garde-manger quand la faim se ferasen-
tir. On dit qu'il détruit beaucoup de jeunes poulains dans les colonies russes des bords de la Léna. Les couguars ou pumas, lions d'Amérique, attaquent de la même manière les chevaux des prairies. Quelques naturalistes prétendent que lorsque le goulu a trop mangé, il cherche dans la forêt deux arbres placés très-près l'un de l'autre et se glisse entre ces deux arbres afin d'y comprimer son ventre.
Les renards, jadis très-nombreux, sont plus estimés que ceux de Sibérie, mais moins que ceux de l'Ana* dyr ; il est probable que ces derniers, très-voyageurs de leur naturel, descendent au Kamtschatka et remontent au nord, selon les saisons ; car, lorsque la chasse est abondante dans un de ces deux pays, elle est nulle dans l'autre. Plus le renard est beau, plus il est rusé. J'ai entendu dire que de vieux chasseurs poursuivaient le même renard pendant plusieurs années, et que l'animal se présentait souvent au bout de leur fusil, les regardait en agitant la queue comme pour les narguer ; et disparaissait sans que jamais ils pussent l'atteindre. On les chasse habituellement à Farc, ainsi que les ours : les coups de fusil attirent l'attention de tous ceux qui rôdent dans la contrée,
et il est impossible ensuite de les approcher. Les pièges tendus en hiver sur la neige ne réussissent pas toujours; le prudent animal creuse un tunnel et enlève la neige en dessous de l'appât, de sorte que la trappe retombe sans lui faire de mal, et qu'il a sa retraite assurée. L'hiver, quand la faim le tourmente5, il se couche sur le sol, le ventre en l'air, et fait le mort; les oiseaux de mer, les primoers, les malamoks, fondent sur lui comme sur une proie, mais à peine Font-ils effleuré du bec quelles appréhende d'un coup de patte. La dépouille d'un renard noir coûte cher, par deux raisons: d'abord parce qu'elle est fort belle, ensuite parce qu'il est assez difficile de s'en procurer : les chasseurs indigènes, quoique convertis à la religion grecque, ont conservé la plupart de leurs superstitions ; ils n'osent tuer un animal qui fait partie de l'attelage du dieu Pilliatouchkine, en compagnie de deux perdrix blanches. Le renard, poussé par la faim, mange les rats. L'isatis proprement dit, espèce de renard blanc ou cendré, appartient spécialement à la Sibérie, et nous n'avons pas à nous en occuper.
Les rennes ont disparu de la péninsule ; on ne les rencontre plus paissant en liberté que dans les Toundas,
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ces immenses plaines moussues du pays des Tschuktchis et des Yakoutes. Le gouvernement russe entretient cependant plusieurs troupeaux de rennes dans ses colonies militaires du littoral de la mer d'Okhotsk et de la frontière des Koriaques ; et ces animaux rendent de grands services pendant la saison du traînage.
La chasse du bélier de montagne, animal aussi vif à la course que le chevreuil, est un des principaux amusements des officiers de la colonie. Sa fourrure est très-chaude, sa chair très-délicate, et ses cornes, entortillées et pesant chacune ving-cinq à trente livres font merveille dans un trophée. L'auteur d'un article sur les rats, publié récemment par la Revue d'Edimbourg, a oublié de parler des rats du Kamtschatka. On en connaît deux espèces : Tune grise, petite et très-familière, errant sans peur dans les balanganes, dans les maisons ; — l'autre, plus grosse que la plus grosse d'Europe, habitant la campagne, ayant le cri du cochon de lait et la robe couleur feuille morte. Les rats de cette dernière espèce ont les mœurs des fourmis : ils vivent en commun et thésaurisent comme elles. Cette vertu serait inutile à leurs frères de la petite race, puisqu'ils vivent avec les hommes. Les tego-
lichticks, les rats des champs, se creusent des nids très-grands, très-confortables et divisés en plusieurs compartiments. Devant le nid s'étend un vaste atelier où les travailleurs de la tribu nettoient et préparent les abondantes provisions d'hiver : les baies, les racines, les noix de cèdre, les sarana, qu'ils emmagasinent dans les casemates de la communauté. On dit que cette espèce de rongeurs quitte parfois la péninsule et n'y revient que quelques mois et même quelques années après. Le temps de cette absence est considéré par les habitants comme une époque de malheur; car tant qu'elle dure les grandes pluies ou les sécheresses affligent le pays, et la famine est à craindre. Mais que les tegolichticks reviennent; et le beau temps et l'abondance reviennent avec eux. Le premier ostrog qui voit reparaître les rats expédie des messagers dans tout le pays, pour annoncer cette bonne nouvelle. L'émigration des rats n'a jamais lieu qu'au printemps. Ils courent, par troupes nombreuses, de l'est à l'ouest ou du sud au nord en appuyant vers l'ouest ; traversent à la nage les rivières, les lacs et même les bras de mer, et arrivent épuisés sur le rivage où ils demeurent, inertes et comme morts, exposés à la voracité des
gros poissons et des canards sauvages. — Mais bientôt la chaleur du soleil les ranime, l'asphyxie cesse et ils reprennent leur course. Le Kamtschatkadale qui rencontre un de ces moribonds abandonné au bord d'une rivière, se hâte de lui porter secours, le retire de la vase et l'expose, sur le sable, aux rayons du soleil. Je ne m'étonne plus si les anciens Égyptiens croyaient que la vase du Nil engendrait des rats, sous Pinfluence des rayons solaires. La chaleur suffit quelquefois pour neutraliser, même chez les hommes, les funestes conséquences de l'asphyxie par submersion. Les Kamtschatkadales prétendent que les jeunes rats, incapables de traverser une rivière à la nage, s'embarquentsur descoquilles de moules. L'écureuil accroupi sur un copeau flottant, et dressant sa queue touffue en guise de voile, a sans doute donné lieu à cette fable. — Autre fable : — J'ai dit plus haut que les femmes à la recherche des noix de cèdre, pendant l'automne, dévalisaient souvent les greniers des rats; eh bien ! les rats, que ce larcin plonge dans le désespoir, grimpent sur un arbre/ choisissent les fourches les plus étroites des branches et s'y étranglent... Aussi les voleuses de noix de cèdre qui croient à ce genre de suicide, ont-
elles toujours soin de remplacer, par du caviar sec, les provisions qu'elles enlèvent aux terriers des rats.
Le chien est ranimai le plus utile, depuis que les rennes ont disparu de la contrée; mais Fimportance de son rôle diminue de jour en jour ; les Russes ont établi des haras dans toutes les zainikas ; les poulains foisonnent ; et, dans peu d'années, il y aura autant de chevaux au Kamstchatka qu'en Ecosse et en Irlande. Le traînage par les chiens n'aura plus lieu que dans la Sibérie septentrionale.
Figurez-vous nos chiens de bergers ou nos chiensloups, un peu plus élevés sur pattes, le museau effilé, les oreilles droites, la robe fauve, blanche ou mouchetée. Cette espèce fournit des individus d'aptitudes diverses : chiens de chasse, de garde, de reproduction et d'attelage. Le chien de chasse , de garde , ou de reproduction est traité et dressé, comme nous traitons et dressons les nôtres. Celui d'attelage est châtré ; et, par suite de cette opération, il perd le nez et devient pusillanime et très-docile. On le laisse errer en liberté pendant tout l'été ; mais, dès l'automne, on le couple et on le retient à l'attache atin de le faire maigrir et de le préparer à porterie harnais. C'est alors que ces ani-
maux, attachés deux par deux à un piquet, se creusent un terrier sur place, s'y blottissent et ne cessent de hurler que pour dévorer Yopanga, pitance composée de détritus de poissons pétris dans Feau et réduits en bouillie. Quand ils voyagent, on leur fait attendre cette maigre nourriture, comme le salaire de leur travail; et ils ne la reçoivent qu'à la fin de la journée, après des trottes de quinze lieues, fournies parfois sans interruption, sans une minute de repos. On attelle six et même douze chiens à un traîneau de quatre mètres de long sur un de large ; le fond du traîneau, mesure prise sur la quille, n'a pas plus de cinq centimètres d'épaisseur; et leslattes qui forment les côtés sont si minces qu'un homme peut facilement porter le traîneau sur son dos. La vitesse des chiens est vraiment extraordinaire; ils hurlent en courant et ne se taisent qu'au relais, alors que, couchés en avant du traîneau, le ventre haletant sur la neige et le museau appuyé sur leurs pattes allongées, ils attendent Yopanga. Le gouvernement russe entretient dans l'intérieur de la Sibérie des postes régulières de chiens ; plus on est pressé, plus on attelle de chiens. DeLesseps parle de traîneaux à trente-sept chiens. En tête de chaque attelage, on place un chien
savant, chargé de régulariser la marche, de corriger les déviations, et surtout de modérer Félan, car la troupe entière prend quelquefois le mors aux dents ; et il est alors très-difficile de l'arrêter. Il serait impossible, dit-on, de maintenir en bride des chiens entiers. J'ai ouï dire à de vieux Russes que les chevaux ne peuvent remplacer les chiens. Les chiens ne s'égarent jamais, quelque sombre que soit la nuit ; ou bien, s'ils s'égarent, ils ne tardent pas à retrouver la route, même pendant les tourmentes de neige les plus épaisses. Le traîneau s'arrête-t-il ? les chiens réchauffent le voyageur en se couchant autour de lui et presque sur lui; ils annoncent le rçiauvais temps sans jamais se tromper; et quand ils grattent la neige, avec leurs pattes de devant, il faut se hâter de chercher un gîte ou bien ne pas partir si on a déjà le bonheur d'être à l'abri. Les chiens de la meilleure race ont le poil moitié fauve et moitié blanc.
Nous n'étions qu'au début de l'hiver ; mais je ne voulus pas quitter ce pays, sans me faire voiturer par des chiens. On me fit remarquer que le chemin de la
plaine, au nord de la ville, était le moins accidenté, le moins raboteux de tous ceux de la contrée ; et que, sauf quelques cahots, je pourrais, par approximation, éprouver les douceurs du traînage sur la neige* Je louai donc, au prix de trois kopecks par mille (environ quinze centimes par kilomètre), une sanneka, traîneau de plaisance , avec un povod ou attelage de cinq chiens ; un de mes compagnons de voyage, le chef de notre quatrième pirogue, choisit une narte, autre espèce de traîneau plus léger et attelé aussi de cinq chiens. Me voilà assis dans le véhicule comme dans un fauteuil; le conducteur, moitié Russe, moitié indigène, monte sur une sellette garnie de peau d'ours derrière le fauteuil ; puis, armé de son oschtol, bâton ferré garni d'anneaux résonnant comme des clochettes, il donne l'élan aux chiens en criant du gosier : Kâ! kâ! kâ! kàl et les chiens partent à fond de train dans la direction de l'ostrog de Machoura. Avais-je subi l'influence du pays?Étais-jedevenuun de ces vieux Russes qui se piquent de détester les voitures à ressorts? J'éprouvais une sensation déplaisir, en me voyant ainsi emporté et cahoté à fleur de terre par ces dogues rapides et bruyants; j'avouerai cependant que l'imagina-
tion se mit en frais pour embellir cette promenade. Je me figurai, non sans effort, que les patins d'os de baleine de mon traîneau glissaient sur une surface de neige congelée, et que mon âme, ou ma respiration plutôt, se dilatait dans la froide et pure atmosphère des plus beaux jours du Nord. Les chiens, maintenus par les halakîs, légers harnais en lanières de cuir de renne, couraient et semblaient dévorer l'espace. Mon conducteur, ou mon brodotvchiki, comme'on l'appelle, avait, sans doute pour me faire honneur, revêtu le costume national, le bonnet en peau d'ours blanc avec la bande de zibeline sur le front ; la koudlanka, houppelande en fourrures d'argali; la cravate en peau de renard bleu, la culotte de peau de renne, le thigi ou chaussure aussi en peau de renne , ayant les poils en dedans. Je l'avais déjà vu chez M. Schporine ; et il m'avait paru sous ses vêtements russes assez maigre et fluet ; mais sous ses habits de fourrures, il ressemblait à un gros et frileux Hollandais.
Les hommes et les femmes ne se vêtissent que de peaux pendant l'hiver, et il n'y a pas d'élégance possible avec un tel paquetage de fourrures. Les femmes surtout affectent d'être frileuses dès la saison d'automne ; et
comparativement à elles, le conducteur de mon traîneau était vêtu à la légère. 11 ne manque au costume d'hiver des hommes et des femmes de Pétropauloskoï qu'une queue de renard pour qu'il soit semblable à celui des Esquimaux. Cette queue de renard est un ornement fort à la mode chez ces derniers peuples ; et ils en enjolivent l'extrémité libre delà ceinture, qui retient sur leurs hanches la culotte de peau de renne. Quelques voyageurs, le père Avril entre autres, ont commis la plaisante erreur de prendre cet appendice de fantaisie, pour une véritable queue.
Dans le nord de notre hémisphère, le nombre des vêtements et leur épaisseur ne suffisent pas pour garantir l'homme contre les rigueurs d'un froid qui se maintient, en moyenne, du dixième au quinzième degré au-dessous de zéro, centigrade ; il faut encore que ces vêtements soient confectionnés d'une certaine manière et qu'ils enveloppent le corps, sans le surcharger, et sans gêner ses mouvements. Les historiens russes prétendent que, lors de la retraite de Moscou, l'armée française ne fut anéantie que parce qu'elle était vêtue d'une manière peu appropriée au climat. L'état politique de l'Europe, et même du monde entier, dépendit
donc alors d'une question de vêtements ; et jamais Napoléon ne se fût habillé de cotonnades anglaises, à Sainte-Hélène, si l'uniforme de son armée de 1812 eût été taillé sur le patron de l'uniforme russe.
La tenue d'hiver des soldatsrusses en Sibérie se compose des pièces suivantes : Un bonnet de drap, avec oreillères, s'abattant autour de la tête; chemise et caleçon de toile ou de coton ; bas de laine feutrée ou tricotée ; bottes de cuir ; gants de laine et mitaines de cuir; long surtout en peau de mouton, la laine à l'intérieur, et Y extérieur doublé de cuir; larges pantalons ou culottes de peau. Ces vêtements sont amples, et loin d'entraver la circulation du sang, ils l'entretiennent, grâce à leur souplesse et à leur parfaite imperméabilité qui conservent la chaleur animale, également répartie sur toute la périphérie du corps, qu'ils protègent contre l'humidité et l'âpreté de l'air ambiant. Leur ensemble, dit-on, pèse cinq kilogrammes de moins que l'accoutrement d'un de nos fantassins.
Les peuples qui habitent au nord de la presqu'île, tels que les Koriaques, les Tchuktschis et autres, ainsi que les riverains du fleuve Amour et les Tunguses du littoral nord de la mer, se couvrent de fourrures pendant
l'hiver ; ils portent Tété des vêtements en peau de poisson et des surtouts imperméables fabriqués avec des intestins de baleine. Je reviens à mon traîneau.
Nous traversions, depuis un quart d'heure, une plaine assez bien nivelée , sans collines et sans monticules, mais entrecoupée de ravins qu'on franchit sur de légers ponts de bois. Mon guide me fit comprendre que nous irions dix fois plus rapidement si l'hiver, le vrai cantonier de ce pays-là, pavait les routes d'une couche de neige congelée. Ici, plus il tombe de neige, moins la population souffre ; un hiver sans neige est un fléau ; le traînage cesse, plus d'échanges, plus de communications, plus de commerce . Misère et famine pour tous ; et la végétation n'étant pas protégée contre l'âpreté du froid, les céréales et les fleurs, les légumes et les arbres meurent.
J'eus un instant la fantaisie de conduire moi-même le traîneau ; le guide alors, sans quitter son siège, se découvrit la tête, plaça les rênes sur son bonnet, et me les offrit fort respectueusement ; mais je lui laissai le maniement du bâton aux grelots, et l'emploi de chanteur. Je n'avais pas trop de mes deux mains pour maintenir accouplés les coursiers de l'attelage ; et je doutais
de la puissance de mon gosier pour croasser d'une façon assez retentissante le motet en kâ ! kâ! kâ ! kâ ! sans lequel un povod ne graviterait qu'à pas de tortue.
Nous approchions d'une maisonnette isolée, assise au bord d'un grand ravin, quand le postillon, avec un nouveau salut, me présenta son bonnet, comme un laquais présenterait un plateau, et me fit signe d'y déposer les guides. Je pensai qu'il ne voulait pas se confier à mon habileté, pour traverser le pont de bois du ravin; et j'abdiquai volontiers le gouvernement du traîneau ; mais le gaillard avait d'autres intentions, et il me fit
entendre, en appliquant son large pouce sur sa protu- *
bérance laryngienne, que son gosier s'était fatigué et desséché à force de crier kâ ! kâ ! kâ ! kâ ! — Puis clignant de l'œil, et secouant la tête avec une grimace oblique, il me montra, à l'un des angles de la maison, un grand poteau bariolé de lignes en spirale rouges et blanches, et portant à moitié de sa hautenr une planche transversale sur laquelle étaient écrits, en caractères majuscules, ces mots : Prïtynni-habatdisk. Je ne sus que plus tard que cela signifiait, en langue russe, petit cabaret de refuge ; mais je devinai que mon conducteur était de l'école de nos anciens conducteurs
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de diligence, et ne brûlait jamais la politesse aux aubergistes établis sur sa route.
— Bono Frantzouz, bono ! répéta-t-il dix fois en descendant de la sellette et en attachant son attelage à un pieu, aussitôt que je lui eus fait signe que je consentais de grand cœur à relâcher au cabaret ; puis, triomphant et joyeux, il se tourna vers le traîneau de mon lieutenant, demeuré fort en arrière ; et le poing fermé, le bras tendu, il apostropha vivement son confrère, comme pour Finviter à partager le pourboire du Frantzouz ; -'le confrère répondit à Finvitation par un carillon frénétique de son bâton à grelots; ses chiens trouvèrent des ailes ; et les sueurs fumantes qui s'exhalaient de leurs flancs nous enveloppèrent d'un nuage, avant que Fhôtelier, le ferêze , le bonnet fourré à la main et le dos voûté en plein cintre, eût le temps de nous offrir ses services.
Nous entrâmes; le cabaret était sombre, et je crus y voir des ours tranquillement assis sur la banquette scellée à la muraille et régnant au pourtour de la salle. Le grognement, qui salua notre arrivée, compléta l'illusion ; et il me sembla que les âcres et nauséabondes senteurs qui me prenaient à la gorge s'exhalaient d'une
véritable tanière. — I/hôtelier nous traita, mon lieutenant et moi, en barines, c'est-à-dire en maîtres ou en seigneurs ; et nous introduisit dans un sanctuaire réservé aux gens de qualité, tandis que nos postillons demeurèrent confondus avec les moujicks et les Cosaques, dans la salle commune.
Le rez-de-chaussée des cabarets russes est presque toujours divisé en deux parties : Tune, petite, obscure, et ne recevant le jour que parla porte d'entrée; l'autre, plus grande et percée d'une ou deux fenêtres. Cette dernière, la béélaia-izba, ou chambre claire, est scindée, aussi en deux compartiments, par une cloison : le premier compartiment est destiné aux clients de qualité ; et celui du fond sert à la famille du cabaretier. Une table étroite s'étend le long de la cloison de la béélaia-izba ; et cette cloison est percée, en son milieu, d'une ouverture dans le genre d'une grande lenêtre ogivale : elle sert de cadre à la figure du maître tavernier, qui y stationne, à l'instar d'un saint dans sa niche; derrière lui se dresse une étagère, vers laquelle il lui suffit d'étendre la main pour y trouver des flacons de spiritueux ou des pots de brague, selon le goût des consommateurs qui affluent devant la niche,
ainsi qu'aux époques d'échéance on se présente au guichet de la caisse d'un banquier. Chacune de ces divisions du rez-de-chaussée possède sa madone, la Panagia, la statuette ou l'image de la sainte Vierge, placée dans un angle, au-dessus d'une petite table ou d'un petit buffet qui sert d'autel ; et sur lequel brûle perpétuellement une lampe alimentée par l'huile de baleine. — Je remarquai un fumeur dont la pipe avait un tuyau gros comme le bras ; ce fumeur ouvrit ce tuyau en deux, en racla l'intérieur, et bourra sa pipe avec ces raclures. — Etait-ce économie ou manque de tabac ? — Souvent, m'a-t-on dit, la fumée du tabac enivre ces intrépides fumeurs, ils tombent en pâmoison et leur corps se couvre d'une sueur froide.
Nous ne restâmes pas longtemps dans ce réduit infect et privé d'air ; et le pot d'eau de noix de cèdre vidé, nous sortîmes, malgré les instances du brave limonadier, qui se livrait à une pantomime des plus expressives pour nous retenir sur ses escabeaux.
— En route, docteur, me dit le lieutenant, poussons une reconnaissance jusqu'à Machoura, la zaimka voisine.
— En route, répondis-je.
Notre dépense et celle de nos conducteurs était soldée ; et nous traversâmes, en nous bouchant les narines, l'antichambre obscure remplie de moujicks.
M. de Custine dit, dans sa quinzième lettre, écrite
sur la route de Moscou à Nijni-Novorod : « A
chaque pas que je fais ici, je vois se lever devant moi le fantôme delà Sibérie, et je pense à tout ce que signifie le nom de ce désert politique, de cet abîme de misères, de ce cimetière des vivants : monde de douleurs fabuleuses, terre peuplée de criminelsinfâmes et de héros sublimes ; colonie sanslaquelle cet empire seraitincon)plet, comme un palais sans caves! » Et plus loin, lettre vingt et unième : « Savez-vous qu'à l'heure quïl est, les chemins de FAsie sont couverts d'exilés nouvellement arrachés à leurs foyers ; et qui vont à pied chercher leur tombe, comme les troupeaux sortent des pâturages, pour aller à la boucherie... Mon cœur saigne pour les bannis, pour leurs familles, pour leur pays !... Qu'arrivera-t-il quand les oppresseurs de ce coin de terre (la Pologne), où fleurit la chevalerie, auront rempli la Tartarie de ce qu'il y avait de plus noble et de plus courageux parmi les enfants de la vieille Europe ? Alors, achevant de combler leur gla-
cière politique, ils jouiront de leurs succès; — la Sibérie sera devenue le royaume ; et la Pologne le désert »
Les exagérations de M. de Custine ont été réfutées. On sait que la Sibérie, sauf sur le littoral de la mer Glaciale, n'est pas une terre plus froide, plus désolée que le nord de l'Ecosse, le Danemark et la Finlande ; on sait aussi que ses principales villes sont habitées par des hommes libres, autant que les institutions le comportent, et que les souffrances des bannis (je ne veux parlerque desbannis politiques), ne sont pas augmentées par la rudesse du climat. Qu'on ne prenne pas cependant à la lettre les paroles de M. Grethn, quand il dit que la vie des exilés en Sibérie est si douce qu'ils passent leur temps à sabler des allées de jardin et à arroser des fleurs. La Sibérie n'est plus un désert ; les distances qui la séparaient du reste de l'empire, à la fin du dernier sièle, se sont raccourcies, à mesure que la civilisation s'est étendue. Tobolsk est aujourd'hui trop près de Saint-Pétersbourg pour être encore un chef-lieu de déportation ; de même que les Promylschlénis s'avancèrent jadis vers l'est, à la recherche des fourrures, de même les bannis sont
poussés en avant vers de nouvelles solitudes ; et on les rencontre maintenant, de l'autre côté du détroit de Béringh, prisonniers des postes de Cosaques ou esclaves des chasseurs patentés que la Compagnie russoaméricaine entretient sur le nouveau continent, au nord du cinquante-septième degré de latitude.
Avant que Petropauloskoï ne fût devenu le cheflieu politique, militaire et commercial de la puissance russe aux confins du nord-est de l'Asie, le Kamtschatka, la dernière des étapes sur cette grande route de l'exil, était considéré et administré comme une colonie pénitentiaire. Aujourd'hui encore la colonie reçoit des malfaiteurs déportés ; mais ce n'est que, par faveur, que les condamnés politiques obtiennent la permission de résider dans le sud de la péninsule. On m'a dit que les déportés étaient divisés en plusieurs catégories, comme dans les établissements anglais de la Nouvelle-Galles du Sud et de la terre de Yan-Diément. Les uns vivent en liberté, mais n'ont pas le droit de sortir de la ville ou de franchir les limites d'un certain rayon; d'autres, au début de la peine, sont retenus en prison et employés à des travaux rigoureux ; la catégorie des mutilés a disparu.
Autrefois, il existait des bannis qui jouissaient d'une pleine et entière liberté, mais qui portaient sur leur visage la marque ineffaçable de leur condamnation ; tantôt le nez avait été coupé, tantôt une ou deux oreilles manquaient, tantôt une croix ou un signe quelconque était imprimé au fer rouge au milieu du front. Cette barbare précaution de défigurer les prisonniers datait de 1769, alors que l'aventurier Beniouski, déporté en Sibérie d'abord, puis au Kamtschatka, se révolta ; et, à la tête d'une troupe d'exilés, attaqua et détruisit le poste de Bolschereïtsk, tua de sa main le commandant Niloff ; puis, s'emparant d'un navire au mouillage, fit voile vers le Japon et la Chine. Les aventures de Beniouski sont connues; et je renvoie les curieux aux deux volumes de ses mémoires rédigés par M. de Magellan. Ils sont très-intéressants; et, longtemps après les avoir lus, on se rappelle avec plaisir la noble et belle physionomie de mademoiselle de Niloff, l'amante dévouée du proscrit. De Lesseps affirme que, de son temps, le nom français n'était pas en odeur de sainteté au Kamtschatka; et il trouve la cause de la haine qu'on nous portait dans les excès de Beniouski, cet Esclavon de naissance, qui
se disait Français, en agissant comme un Vandale.
Un autre proscrit non moins célèbre, et dont les Anglais ont beaucoup parlé, c'est Ivaschkin, l'ancien favori de l'impératrice Catherine, soudainement disgracié en 1780 et transporté au Kamtschatka, où il résida pendant vingt ans, après avoir été odieusement défiguré... On lui avait arraché les narines !... Les gouverneurs reçurent Tordre de le laisser libre, mais de lui refuser les vivres accordés aux autres exilés. Il dut chasser pour se nourrir, et se fit naturaliser Kamtschatkadale, afin de se créer un simulacre de famille et de combattre la maladie mortelle de l'isolement. On ignore les motifs de sa disgrâce et les causes de son bannissement. On suppose seulement qu'il révéla quelques particularités secrètes de ses amours avec Catherine; car l'impératrice ne lui pardonna jamais. Il était âgé de soixante-cinq ans lorsque le czar Paul lui permit de se rendre à Yakoutsk ; c'était un acheminement pour rentrer en Russie, mais il refusa cette grâce tardive et préféra mourir loin du monde, tant était repoussante et hideuse la laideur de son visage. La Peyrouse, pendant son séjour à Awatcha, reçut le malheureux proscrit à son bord; et s'ef-
força de lui faire oublier un instant ses infortunes.
La Peyrouse, dont les capacités comme marin ont été révoquées en doute et la fin malheureuse prédite en quelque sorte dans un mémoire, aujourd'hui fort rare, adressé au roi LouisXVI, quelques semaines avant le départ de l'expédition, la Peyrouse a laissé de beaux souvenirs au Kamtschatka. On y parle de lui comme si la Boussole et Y Astrolabe, ses deux frégates, n'avaient quitté le mouillage que depuis huit jours, et les habitants se souviennent encore qu'il a renouvelé les graines potagères abâtardies et permis aux chirurgiens de ses navires de donner gratuitement des médicaments et des soins aux malades de la colonie. Avant d'appareiller, il obtient de Kastotf, le gouverneur, de faire sceller une plaque de cuivre dans le tronc de l'arbre au pied duquel était enterré l'un des compagnons de Cook, le capitaine Clerke; et de construire un»monument, en l'honneur d'un savant académicien français, l'abbé de l'Isle de La Croyère, qui mourut sur le navire commandé par Tschirikow.
Un Français, prisonnier de guerre depuis 1815, est mort à Pétropauloskoï, quelques mois avant notre arrivée. Il n'habitait pas la ville lors du passage de
M. Dupetit-Thouars, et résidait dans un autre port sur !a côte occidentale. Il était veuf d'une femme indigène; et laissait après lui une jeune fille de neuf à dix ans. Je l'ai vue, cette orpheline ; on me Ta montrée passant dans la rue ; le gouverneur s'intéressait, diton, beaucoup à son sort; et Ton espérait que bientôt elle serait renvoyée en France, dans la famille de son père. Je me permis de demander à un aubergiste, chez lequel nous avions élu domicile pour quelques instants, le nom de ce Français, ainsi que des renseignements sur sa vie. L'aubergiste, ancien soldat qui comprenait assez bien notre langue, posa son index en travers sur sa bouche, et signala d'un clignement d'œil expressif la présence de quatre sergents ou agents de police attablés dans un coin de la béélaïa-izba, la salle du cabaret. Je compris les motifs de son silence ; et j'éprouvai un subit attendrissement en pensant aux souffrances du pauvre prisonnier, qui mourut sans doute les yeux tournés vers les frontières de notre chère patrje ! Mais je m'attendrissais à tort, car j'appris une heure plus tard, de la bouche de maître Schporine, que le prisonnier de guerre fut un gaillard qui menait joyeuse vie dans les zaimkas et les ostrogs de la colo-
nie. — Grand chasseur, grand mangeur, plus grand buve ur encore, il semblait avoir adopté la péninsule pour sa véritable patrie ; et il avait refusé maintes fois de retourner dans son village de la Champagne pouilleuse !
C'était un soir : nous allions appareiller, quand un officier, un lieutenant de port, je crois, accompagné d'un des chefs de la douane et d'une escouade de soldats monta à bord ; ces messieurs nous rapportaient les papiers du navire, déposés à l'amirauté sitôt notre arrivée, à défaut d'agent consulaire français résidant à Pétropauloskoï; ils venaient en même temps s'assurer, par eux-mêmes, si nous ne donnions pas asile à quelque déporté fugitif, et si nous n'avions pas embarqué des marchandises prohibées à l'exportation, ou payant des droits de sortie. Comme nous n'avions aucun délit, aucune fraude à nous reprocher, nous nous inquiétâmes fort peu de leur présence et continuâmes à tout préparer pour l'appareillage. L'officier voulut remplir son mandat avec une scrupuleuse exactitude ; le douanier, de son côté/ne montra pas moins de zèle ;
et il fallut nous soumettre et prêter la main à des investigations toutes plus minutieuses les unes que les autres. Un bâtiment accusé de piraterie ou de traite n'eût pas été autant visité et contre-visité que le fut alors notre barque baleinière. Appel des hommes d'équipage, au pied du mât d'artimon ; dénombrement de ces hommes défilant, un à un, comme défilent les moutons à l'entrée ou à la sortie d'un parc; — vérification, à Timproviste, de leurs numéros d'ordre et de leurs noms, sur le rôle de l'équipage ; — exploration de la chambre et des cabines d'état-major, du poste des harponneurs, de celui des matelots, du cul-de-lampe, de la cale et de rentre-pont ; sondage des couchettes, des lambris, des soufflages ; ainsi que du premier plan des pièces à eau et des pièces à huile : ouverture des malles, des coffres, des boîtes, des caisses et des soutes à provisions ; inspection générale, enfin, des coins et recoins les plus insignifiants de notre pacifique et vertueux bateau : voilà le programme des gendarmes russes. Leur acharnement nous déplaisait infiniment, mais il fallait le supporter, sans mot dire, sans réclamer, de peur que la séance ne recommençât le lendemain. J'avouerai cependant que les Russes, malgré
leur âpreté aux recherches, sont beaucoup plus polis que les Anglais exerçant le droit de visite.
Nous dissimulâmes donc notre mécontentement; mais ils ne nous surent pas gré de notre résignation et de nos prévenances. — l'officier, cependant, y mettait des formes ; il parlait assez bien le français, et le comprenait encore mieux ; moins rogue et plus communicatifque son collègue des douanes, il daigna nous dévoiler le but de cette visite si minutieuse : selon lui, tous les navires étrangers, en partance, étaient soumis à de pareilles formalités. On voulait moins vérifier leur chargement que s'assurer qu'aucun prisonnier d'Etat ne se cachait à bord.
Notre capitaine alors jura ses grands dieux qu'il n'y avait à bord d'autres êtres vivants que les cochons, les poules et les gens d'équipage ; il était de bonne foi, le brave et loyal baleinier; mais plus il entassait serments sur serments; plus il se proclamait trop honnête homme et trop délicat pour s'associer à des criminels; et payer ainsi par une noire ingratitude l'hospitalité et les secours qui lui avaient été si gracieusement accordés sur le sol de l'empire de Russie ; plus le douanier et l'officier redoublaient d'activité dans leurs recherches.
Elles cessèrent enfin, à notre grande joie, et les Russes redescendirent dans leur canot ; — nous étions libres ! Aussitôt l'ancre fut mise en veille, les voiles bordées; et nous nous élançâmes dans la direction du goulet. — La nuit était venue, mais avec les bons relèvements pris de jour, et le fanal du Staninki pour amer, nous pensions éviter la passe des Trois-Frères et la roche de la Vieille-Femme. Une bonne brise allait donc nous emporter au large, quand soudain un coup de canon retentit sur la batterie voisine de Pétropauloskoï ; et moins d'une minute après l'éclair d'un second coup, parti de la pointe Staninski, traversa le goulet. Nous nous inquiétâmes peu de ce duo d'artillerie, pensant qu'il servait de signal entre les différentes stations militaires du pourtour de la baie et continuâmes notre route; mais au moment où nous allions donner en plein dans le goulet, un feu de Bengale illumina la nuit ; et nous aperçûmes, postée en travers de la passe, une grande* chaloupe chargée de soldats ; l'officier qui les commandait se tenait debout à l'arrière de l'embarcation ; il emboucha un porte-voix et nous ordonna de stopper immédiatement. On obéit ; on masqua le grand hunier, et la chaloupe, qu'éclairaient
deux fanaux, vint se ranger sous notre éfcrave. Notre capitaine Fayant hélée pour demander le motif de ce temps d'arrêt forcé, reçut pour toute réponse Tordre formel de rester en panne ; sinon la redoute Staninski nous saluerait à mitraille. Et comme si l'effet devait suivre la menace, des torches, flamboyant derrière les embrasures du fort, nous laissèrent entrevoir les noires silhouettes des canonniers à leurs pièces.
Que signifiait un ordre si sévère? Pourquoi cette drague daus notre sillage quand la brise était si bonne pour gagner promptement la haute mer? N'avionsnous pas été épluchés par la police et par la douane ; et enfin déclarés innocents et parfaitement en règle? Quelle chicane voulait-on nous chercher encore?
— Est-ce qu'un bandit d'entre vous est parti sans payer ? cria le capitaine en interpellant l'équipage qui s'était groupé sur la coursive de tribord. Quelques dames de la ville ou quelques épiciers marchands de grog réclameraient-ils leur dû? Ils ont le bras long, les créanciers des matelots, quoiqu'on dise le contraire.
L'équipage demeura silencieux et le capitaine continua :
— Allons, parlez, avouez... avouez donc, coquins, je paierai et nous filerons notre nœud.
L'équipage n'avoua pas et demeura muet.
— Ah ! que le feu du ciel m'élingue et que l'arc-enciel du nord me serve de cravate, ajouta le capitaine en arpentant vivement le gaillard d'arrière, si jamais j'accoste ici à longueur d'aviron ! ne dirait-on pas que nous avons voulu révolutionner lesRamtschatkadales? Je me plaindrai au gouvernement français.
Pendant que notre brave commandant donnait un libre cours à son indignation, deux pirogues parties de la ville abordaient le navire, et on ne s'apercevait de leur arrivée qu'au bruit des avirons; elles n'avaient pas allumé leurs feux, pour mieux cacher leur approche ; et elles savaient que la chaloupe du fort Staninski, prévenue par le premier coup de canon, nous avait déjà barré le chemin. Instantanément, et avant qu'on eût eu le temps deleshéler, les soldats qu'ellestransportaient escaladèrent nos pavois; et, obéissant sans doute à des ordres donnés antérieurement, allèrent se poster, deux par deux, en faction aux écoutilles, aux capots, aux porte-haubans, au pied des mâts, aux écubiers, à la proue et au couronnement ; de sorte que, sans être vu,
personne ne pouvait désormais monter sur le pont ou en descendre.
— Capitaine ! s'écria l'officier commandant ce détachement de soldats, faites allumer tous les fanaux du bord et qu'on mêles apporte; j'ai besoin d'y voir clair....
Notre capitaine communiqua l'ordre à son second ; et quelques instants après toutes nos lanternes disponibles se groupèrent comme autant de satellites aux pieds du Russe qui se tenait à tribord près du gouvernail. L'officier russe choisit alors la lanterne la plus brillante, l'éleva à hauteur d'homme, et projetant la lumière sur le visage du capitaine, s'écria :
— Au nom de l'Empereur, je confisque ce navire et je vous déclare prisonniers, vous et tous ceux qui font partie de l'équipage. Soldats, obéissez !
On entendit aussitôt dégainer les sabres, rebondir sur le tillac les crosses des fusils ; et les lanternes furent partagées entre les factionnaires.
Nous venions de reconnaître le même officier qui avait procédé à la première visite. Sa physionomie n'annonçait rien de bon : la colère, bien plus encore que les pâles reflets du fanal et de la lampe d'habitacle,
lui donnaient un air sinistre ; on devinait qu'il voulait se venger d'une mystification, tout en nous punissant du délit dont nous pourrions être coupables. Mais quel délit? quelle mystification?
— Allons, virez de bord et regagnez le mouillage, s'écria-t-il, sans répondre aux questions de notre capitaine,
— Pare à virer ! commanda douloureusement celui-ci.
Il sentait et nous sentions comme lui que toute résistance devenait impossible.
Ah ! si, au lieu de voiles, nous avions eu des roues de bateau à vapeur ou une hélice, comme on leur eût procuré le plaisir d'une petite promenade en pleine mer, à ces aimables gendarmes du pôle boréal! Certes, nous eussions pu franchir la passe en compagnie de tels otages ; sans redouter la mitraille du Staninski.
Pendant qu'on manœuvrait pour virer de bord, opération assez délicate et plus longue que d'habitude, à cause de l'obscurité et du voisinage des terres, l'officier russe s'humanisa au point de nous dire pourquoi il nous déclarait prisonniers et confisquait le navire.
Nous étions accusés de cacher à bord un déporté politique, qui avait manqué à l'appel du soir; on ne s'était aperçu de son absence qu'après le retour du lieutenant visiteur et de l'inspecteur des douanes; or, comme nul bâtiment, excepté le nôtre, n'avait quitté la baie ce jour-là; comme les chemins conduisant de la ville vers l'intérieur de la colonie étaient gardés par de nombreux postes de soldats, et comme aussi la police aurait déjà découvert la maison, la cave, l'endroit où se serait caché le fugitif s'il n'était pas v encore sorti de la ville, il devenait évident qu'il n'avait pu trouver asile ailleurs que chez nous. — En outre, ce personnage avait été vu, pendant la journée, causant et fraternisant avec nos matelots.
A cette déclaration, notre infortuné capitaine, saisi d'un violent désespoir, leva les mains au ciel; et invoqua le Tout-Puissant en témoignage de son innocence. Il savait, par expérience, qu'un navire confisqué, à tort ou à raison, est toujours un navire perdu; et il se voyait; dans l'avenir, maudit par ses armateurs et ruiné jusqu'au dernier centime.
L'officier russe fit mine de s'attendrir; et promit de nous laisser partir, si on lui livrait le déporté.
| — Et comment vous le livrer? s'écria le capitaine Je vous jure qu'il n'est pas monté à bord.... Vous avez tout visité, tout fouillé.
— Alors, reprit le Russe, amarrez vos basses voiles et étarquez vos huniers, afin que nous arrivions plus vite au mouillage.
Cet ordre fut donné, mais nos hommes ne l'exécutèrent que très-mollement ; une nouvelle relâche forcée au Kamtschatka ne leur souriait guère. Et certes, si l'un d'eux avait aidé le fugitif à se cacher à bord, je crois qu'il s'en serait repenti et l'aurait livré à ses geôliers dans l'intérêt général.
— Enfants, criait le capitaine, arpentant comme un fou le tillac de l'avant à l'arrière, enfants ! dites la vérité ; si l'un de vous a commis la faute, je lui pardonne. Souvenez-vous que nous pouvons revoir la France dans six mois ; allons, répondez ; dites où il est; personne ne sera puni.
Personne ne répondit, et personne ne pouvait répondre, car nous étions tous de bonne foi ; et si réellement quelque déporté se cachait dans le navire, c'était à notre insu.
— Eh bien ! je vais faire une visite à mon tour, s'é-
AU KAMTSCHAïKA. 253
cria notre second lieutenant, et je vous garantis que si le gibier est venu se remiser ici, il se lèvera !
Et une troisième visite commença, plus minutieuse encore que les deux autres, mais tout aussi infructueuse ; nous étions si intéressés à sa réussite que presque tous les matelots s'en mêlèrent : on fouilla partout, dans les bouteilles, dans les fourneaux, dans les chaudières, dans les caissons, dans la poulaine, dans les puits aux chaînes et aux pompés, partout enfin jusque dans les réservoirs à eau et à huile de baleine. — Rien, nulle part, rien ! — Pas plus de prison-^ nier dans ces sombres cachettes que sur les barres de cacatouas. Alors un soupçon nous traversa l'esprit : cette accusation de recel n'était peut-être qu'un prétexte pour s'emparer du navire et de sa cargaison. Mais, après tout, que nous servait de deviner la vérité ; nous étions les plus faibles et il devait nous importer peu que l'on nous crût réellement coupables, ou que Ton fît semblant de nous croire tels. — Ah ! Ton nous traiterait autrement, pensions-nous, si un navire de guerre français battait pavillon sur ces côtes !
Nous avions déjà dépassé le point de notre mouillage de la veille; et d'après les ordres du Russe, nous
nous approchions encore de terre pour jeter l'ancre sous les canons du fort de la ville, quand soudain le maître coq, le cuisinier, que les malheurs de la circonstance n'empêchaient pas de vaquer à ses occupations, poussa un hurlement de surprise et de terreur. . . . Il venait de plonger le bras dans le charnier aux viandes salées, pour en retirer nos rations du lendemain
— À moi ! à moi ! s'écria-t-il, je le tiens ! à moi !
On accourut vers lui; le capitaine et l'officier russe des premiers ; un fanal fut apporté à l'ouverture du charnier, et sa lumière éclaira le bras du maître coq s'appesantissant sur Féchine d'un individu accroupi au milieu de nos rations de salaison. C'était le déporté dont on nous accusait d'avoir comploté l'évasion.
Quand il sortit de' cette caque pour recevoir les menottes, je reconnus en lui un condamné politique à longs cheveux qu'on m'avait montré à l'auberge, et auquel manquaient, dit-on, les deux oreilles ; il avait quitté l'uniforme de prisonnier pour revêtir l'armiak en peau de renne. Le malheureux! quelques minutes encore de sillage, et nous laissions derrière nous le goulet avant que le canon de la ville ne donnât l'éveil au poste de Staninski, et il était sauvé ! Une fois en pleine mer,
notre capitaine n'aurait pas rebroussé chemin pour le reconduire à terre ; il devenait notre hôte, et, comme les nègres, il se retrouvait libre à Pombre de notre pavillon.
Un mot d'explication est nécessaire, afin que les personnes qui n'ont jamais navigué se rendent bien compte de la façon dont le maître coq mit la main sur le fugitif. On appelle charnier une barrique placée debout sur le tillac, àParrière des navires de commerce, et solidement amarrée aux jambettes. Son fond supérieur est immobile, mais on y a pratiqué une ouverture carrée fermée par une trappe ; tous les huit jours environ, on extrait de la cale plusieurs barils ,de bœuf et de lard salés, on les vide dans le charnier dont l'ouverture est assez grande pour donner passage à de très-gros quartiers de viande, et chaque soir le capitaine et le coq pèsent nos rations à l'aide d'une romaine. Voilà ce que nous appelons à bord un charnier, k et, quand il n'est pas plein, un homme peut s'y blottir.
Or, cet échappé de Petropauloskoï, très-fluet de sa personne, n'avait pas eu de peine à s'introduire dans ce tabernacle. Mais comment s'y était-il pris pour quitter la ville, monter à bord, et faire un plongeon dans notre saumure sans être remarqué ? Nous nous rappe-
256 UNE RELACHE AU KAMTSCH ATKA.
lames qu'à la nuit tombante, et quelques instants avant l'arrivée de l'officier russe et du douanier, une embarcation du pays, montée par des Kamtschatkadales, en costume national, nous avait accostés; et que quelques-uns d'entre eux étaient montés à bord, pour nous vendre des fourrures de renards et de lièvres blancs , et une peau d'ours blanc.
Le prisonnier faisait sans doute partie de cette bande de trafiquants, et n'avait pas été reconnu grâce à son travestissement en naturel du pays; grâce aussi au crépuscule, il avait pu sauter dans le charnier sans être vu de personne. Il espérait, avec raison, qu'on ne visiterait pas une pareille cachette, et que le navire aurait pris le large avant l'appel des prisonniers, qui a lieu chaque soir. Le hasard en décida autrement, et le malheureux dut retourner à la geôle.
Le général commandant la province reçut le rapport de son lieutenant, et déclara que nous n'étions pas coupables; aussi une heure après cet événement, nous torchions de la toile en pleine mer.
La joie que je ressentis en m'éloignant n'était pas
complète Je pensais à ce malheureux captif qui
avait vu de si près la liberté!....