DES FLOTTES ANGLO-FRANÇAISES
AU KAMTSCH ATKA
J'ai pensé qu'on lirait avec plaisir un résumé succinct des deux campagnes des flottes anglo-françaises au Kamtschatka. — Les documents relatifs à cette expédition sont rares ; nous ne possédons que quelques rapports publiés dans le Moniteur et reproduits par les autres journaux de Fépoque. Cependant l'histoire de la guerre d'Orient sera incomplète tant qu'on n'aura pas raconté les événements de cette campagne lointaine.
Certes, elle mérite bien le nom de Guerre d'Orient, cette guerre qui eut pour double théâtre le Kamtschatka et la Crimée ! Nous sommes encore plongés dans l'obscurité de la nuit que déjà le soleil éclaire ces deux presqu'îles, ces deux pointes extrêmes d'un
même continent qui s'étend sous une seule enjambée du colosse russe !....
Les cris de victoire poussés par nos soldats sur ces deux champs de bataille , éloignés Fun de Fautre de plus de deux mille lieues, se réunirent dans Fespace ; et le même jour on apprit en France la destruction de Malakoff et de Petropauloskoï.
Permettez-moi donc d'ajouterà mes récits de voyage quelques renseignements sur les opérations des flottes alliées au Kamtschatka. Je crois voir nos vaisseaux à Fœuvre,je m'enrôle dans les compagnies de débarquement, je mesure Fintensité des flammes qui dévorent la cité ; et quand nous nous retirons sans être ni vainqueurs, ni vaincus, je panse des blessés qui ont hâte de guérir, pour prendre leur revanche.
De tout temps F Angleterre et la France envoyèrent des croiseurs dans Focéan Pacifique ; le nombre en fut augmenté au commencement de Fannée 1854 ; et dès Fouverture des hostilités contre la Russie, la réunion de ces croiseurs, ralliés par ceux qui tenaient les mers de FInde, forma une double escadre sous le commandement des amiraux Price et Febvrier-Despointes. Cette escadre avait pour mission d'attaquer,
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d'amariner ou de détruire les bâtiments ennemis de guerre ou de commerce qu'elle rencontrerait dans ces parages ; et de ruiner les établissements coloniaux fondés par la Russie : sur les côtes de la Tartarie orientale, sur la presqu'île du Kamtschatka, dans les archipels des Kouriles et des Aléoutiennes; et sur le continent américain du Nord-Ouest.
On savait que l'amiral Pontiatine parcourait ces mers et que ses forces se composaient : de la frégate la Pallas de 60 canons, de la Diana et de Y Aurore de cinquante, de YAleutia de vingt-quatre, d'un brick de vingt, d'une goélette de douze, de deux bateaux à vapeur et de plusieurs navires de transport armés en guerre: tels que la Zitka, le Kamtschatka et la Dioina, portant douze pièces d'artillerie. Les derniers avis reçus annonçaient qu'après avoir croisé, à la hauteur des îles Sandwich, il devait toucher au Japon, gagner Petropauloskoï, pénétrer dans la manche de Tartarie et visiter les parages que fréquentent les baleiniers anglais et français.
Les amiraux alliés ayant opéré leur jonction à Valparaiso, au mois de juin 1854, se lancèrent à la poursuite de la flotte russe; mais arrivés à Hoholulu (îles
Sandwich), ils apprirent qûe Pontiatine s'était réfugié dans la grande baie d'Awatcha, avec ses onze bâtiments armés de 240 bouches à feu. La division [anglo-française se composait alors d'un plus petit nombre de vçiles : La frégate la Forte de 50 canons, la corvette V Eurydice de vingt et le brig Obligado de douze, du côté des Français ; du côté des Anglais, la frégate le Président de 50 canons, la corvette la Pique de quarante, YAmphitrité de vingt-quatre et la Virago, vapeur de trois cents chevaux de force et de six canons; en tout sept bâtiments et deux cents bouches à feu.
Le 28 août 1854, heure de midi, les forces alliées se trouvèrent réunies devant la rade d'Awatcha. La Virago poussa une reconnaissance dans l'intérieur de la baie, et revint le soir annonçant que si la flotte russe en entier avait réellement pénétré dans la rade, elle ne pouvait être mouillée ailleurs que dans le port de Petropauloskoï.
Le 29, la flotte anglo-française, partagée en deux divisions, appareilla pour entrer danslabaie etfut saluée par toutes les batteries de la côte au moment où elle arriva devant lehavre, aufond duquel estsituée la ville. Nos amiraux mouillèrent hors de portée des boulets,
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des obus et des bombes ; et consacrèrent la journée du 30 à former leurs plans d'attaque et à reconnaître la position de l'ennemi, ainsi que ses moyens de défense.
Six batteries, à feux croisés, commandaient l'entrée du havre ; quatre de ces batteries protégeaient spécialement la ville dans une direction nord et sud ; et derrière la langue de sable dont je vous ai déjà parlé et qui ferme à peu près le port, du coté sud, apparaissait embossée une partie de la flotte russe : Y Aurore, la Dwina et le Kamtschatka. Ces navires n'avaient plus que leurs bas mâts ; et la dune de sable, tout en nous cachant leurs coques, leur permettait d'utiliser leurs caronades. En résumé les Russes occupaient des positions presque inexpugnables. — Nos amiraux cependant résolurent de les attaquer immédiatement, plutôt que d'établir le blocus d'Awatcha ; et l'aprèsmidi l'ordre fut donné de se préparer au combat. — Déjà le vapeur la Virago chauffait pour remorquer la frégate la Pique par bâbord, le Président par l'arrière, et la Forte par tribord ; lorsque le commandant Nikolson vint annoncer à M. Febvrier-Despointes la mort subite de l'amiral Price.
Le combat désormais ne pouvait plus s'engager ce
jour-là : il fallait, avant tout, que le successeur de Faillirai anglais prît connaissance des plans d'attaque. Les navires regagnèrent donc leur mouillage, horsla portée des batteries de terre"; et le soir à huit heures tous les capitaines de la flotte alliée se réunirent, en conseil, à bord de la Forte. Là le commandant Nikolson fut reconnu comme successeur de PamiralPrice; on convint qu'il ne serait rien changé aux plans précédemment arrêtés ; et que dès le lendemain, au point du jour, on ouvrirait le feu.
Donc le 3 août, à huit heures onze minutes, la Virago remorquant la Forte par tribord, la Pique par bâbord et le Président par derrière, chauffa et gouverna sur le fort Schakotï, établi à la pointe sud de la levée qui protège la ville. Nos bâtiments comptaient s'embosser, à cinq encâblures de ce fort ; mais les courants portaient tellement au large que l'amiral Febvrier-Despointes renonça à lutter contre eux ; et fit larguer les amarres de la Forte et du Président qui mouillèrent à sept encâblures et demie du fort, tandis que laVirago, conduisait la Pique à l'endroit primitivement désigné pour Fembossage. Nos navires exécutèrent ces manœuvressousle feu des canons de lalevée,du fortSchakoff,
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d'une autre batterie rasante et de la batterie de droite. Us y répondirent vivement; et à neuf heures cinquantecinq minutes les Russes évacuaient le fort Schakoff .
Pendant cette attaque, la Virago conduisait à terre les compagnies de débarquement qui, à dix heures quarante-cinq minutes, enclouaient et démontaient les pièces de la batterie de droite. En ce moment, deux cents Russes environ, sortis de la ville, se dirigèrent vers cette batterie ; mais la Pique envoya aussitôt un détachement de Royale-Marine au secours de nos hommes, que vint aussi renforcer une nouvelle compagnie de débarquement partie de la Forte. Les Russes s'arrêtèrent alors à portée de mousquet; et le but du débarquement étant atteint, nos marins rentrèrent dans leurs canots, sur lesquels la frégate Aurore tirait continuellement, mais sans succès.
Ainsi finit le premier combat de la journée; on se reposa, on dîna avant de recommencer l'attaque.
À une heure quarante-cinq minutes, la Forte leva l'ancre et appareilla pour se rapprocher autant que possible des batteries Russes ; mais le courant la contrariant toujours, elle ne put ouvrir son feu qu'à cinq encablures et demie du fort Schakoff; et à huit et demie
de la batterie rasante. Cette dernière entretint un feu très-nourri et très-habilement dirigé contre la Forte, qui y répondit si efficacement qu'en moins de quarante minutes les canons russes furent réduits au silence. Le Président la rejoignit alors pendant que la Pique , restée à son mouillage du matin, ne cessait de tirer avec ses pièces de gros calibre. Les officiers anglais, émerveillés du sang-froid et du courage de l'équipage de la Forte y qui soutint seule pendant un certain temps le feu de l'ennemi,envoyèrent complimenter l'amiral français.
A quatre heures quarante-cinq minutes, les Russes, ne tiraient plus un seul coup de canon ; le fort Schakoff était évacué, la batterie droite détruite, la batterie restante de douze pièces abandonnée. — La journée avait donc été bonne.
Le lendemain la Virago, envoyée de l'autre côté de la baie, pour inhumer le corps de l'amiral Price, fit prisonniers deux hommes qui coupaient du bois ; ces hommes donnèrent quelques renseignements sur Petropauloskoï. — D'après eux, un débarquement devait infailliblement réussir, si on l'opérait dans un certain endroit, et si, pour gagner la ville, on
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suivait des chemins qu'ils offraient d'indiquer.
Les commandants et les capitaines de la flotte alliée se réunirent en conseil; et délibérèrent sur le degré de confiance que pouvaient inspirer les propositions de ces deux prisonniers. Les avis furent partagés. Quelques-uns pensaient avec l'amiral Despointes qu'il fallait préalablement détruire toutes les batteries extérieures de la ville ; et acquérir une connaissance trèsapprofondie des localités. D'autres opinaient pour le débarquement immédiat et une marche dans la campagne^ sous la conduite des prisonniers. La majorité du conseil adopta malheureusement ce dernier plan, dont l'exécution fut confiée à sept cents hommes, moitié Français, moitié Anglais, réunis sous les ordres des capitaines Burridge, du Président , et de la Grandière, de
Y Eurydice.
Le 4 septembre, à cinq heures du matin, la Virago recevait ces sept cents hommes; et la Forte se rapprochait des deux batteries qu'il s'agissait de détruire : celle de la levée et celle du fort du Nord, afin que nos troupes pussent prendre terre. La Forte, dans cette manœuvre, protégea de sa masse la Virago qui remorquait le Président ; et pendant quelques instants,
elle souffrit beaucoup en essuyant enécharpe, sans riposter le feu de l'ennemi. Mais dès qu'elle put présenter le travers, elle eut sa revanche, passa à trois encablures du fort duNord; en démonta lespièces,le fit momentanément évacuer ; et allas'embosser devant la batterie de lalevée, qui ne tarda pas, elle aussi, à être abandonnée, tant le tir delà Forte était rigoureusement juste. Les volées du Président, resté vis-à-vis du premier fort, complétèrent l'œuvre de la Forte ; et la Virago poursuivant sa route déposa nos compagnies sur le rivage.
On était convenu d'occuper au plus vite une petite montagne peu éloignée de la grève. L'avant-garde, composée de soldats anglais et de quelques-uns de nos pelotons d'élite, s'élance au pas de course, escalade le monticule, sous le feu des Russes ; el s'arrête sur le plateau pour attendre le gros de la troupe. Là, quelques hommes emportés par leur ardeur s'étant avancés un peu plus loin, vers des fourrés très-épais, les tirailleurs russes, qui s'y tenaient embusqués et à l'abri, les accueillirent par un feu tellement vif que notre avant-garde reçut l'ordre de se replier sur le centre.
Pendant ce temps M. de la Grandière, à la tête des marins de la Forte et de Y Eurydice, avait tourné la
montagne ; mais il dut, lui aussi, se replier après une vive fusillade ; et dès lors le rembarquement de nos sept cents hommes s'effectua, car le nombre des Russes augmentait sans cesse.
Les résultats de cette entreprise furent presque nuis ; on encloua quelques canons, mais on perdit quelques hommes. Heureusement pour nous, les Russes ne profitèrent pas des avantages de leur position ; ils pouvaient, des hauteurs qu'ils occupaient, fusiller en bloc les compagnies de débarquement, qui regagnèrent leur bord sans désordre, et, pour ainsi dire, avec les honneurs.de la guerre.
Le 6 septembre, les alliés avaient repris leur ancien mouillage ; et se livraient paisiblement aux réparations de leurs avaries, quand le soir de ce même jour, les vigies signalèrent l'apparition de plusieurs feux, au large de l'entrée de la baie d'Awatcha. A cette nouvelle, l'enthousiasme renaît, des cris de joie, des hourras frénétiques accueillent sur chaque navire Tordre d'appareiller au plus vite ; c'est le gros de la flotte russe qui s'avance, dit-on ; et la grande bataille sous voiles, si longtemps désirée, si longtemps cherchée, se livrera au point du jour ! Amère déception ! Le jour
vint, mais la flotte russe n'était pas encore là; et deux voiles seulement, une petite goélette et une lourde gabarre, prenaient chasse devant les pavillons de France et d'Angleterre. On les amarina lestement, La goélette se nommait YAnadyr; elle portait deuxcaronades et un chargement de bois de construction et de vivres pour Petropauloskoï. La grande gabarre de 800 tonneaux avait nom Zitka, était armée de douze canons, et renfermait une cargaison d'une valeur de plus d'un million. Elle apportait aussi des munitions et des vivres au Kamtschatka ; et comptait, parmi ses passagers, le gouverneur en second de la province, un capitaine d'artillerie et plusieurs nouveaux employés de l'administration civile.
On brûla la goélette, on prit la Zitka à la remorque ; et les commandants alliés s'éloignèrent du Kamtschatka où l'état avancé de la saison, ainsi que leurs instructions, ne leur permettaient pas de faire un plus long séjour.
Il résulte des renseignements donnés parles prisonniers que Petropauloskoï avait alors, pour se défendre, une garnison de douze cents hommes et quatre-vingts pièces en batterie, sans compter les renforts d'hommes et de canons fournis par les navires de guerre au
mouillage. — Les pertes des Russes furent nombreuses ainsi que les nôtres. — On accuse de notre côté vingtsix morts, parmi lesquels figurent MM, les lieutenants de vaisseau Lefebvre et Dourasset, de Y Eurydice, et Gicquel-Destouches, enseigne de YObligado. — On ne parle point des prisonniers français. Il y en eut cependant quelques-uns, ainsi qu'on le verra plus bas.
Les bâtiments alliés se séparèrent. La division anglaise se dirigea vers la baie de Vancouver, sur la côte nord-ouest de FAmérique ; et la division française vint se ravitailler à San-Francisco.
Le 15 mai 1855, huit bâtiments, tant à vapeur qu'à voiles et détachés du gros de la flotte alliée qui se composait alors de dix-huit navires, rentrèrent dans la baie d'Awatcha; et vinrent s'embosser devant Petropauloskoï. — Les contre-amiraux Fourrichon et Bruce, qui les commandaient, s'attendaient à une résistanee encore plus vigoureuse que celle de l'année dernière. Jugez de leur étonnnement, de leur stupéfaction, lorsque les forts et les batteries les laissèrent s'approcher de terre et choisir un mouillage à leur fantaisie, sans tirer le moindre coup de canon. Le rivage et les environs étaient déserts ; et les longues-vues découvrirent seu-
lement trois individus assis à Fextrémité des terrassements du fort Schakoff et fumant tranquillement leur pipe. Nul pavillon ne flottait au-dessus des casernes et du palais du gouverneur ; un silence de mort planait sur la ville.
Nos amiraux fort intrigués voulurent provoquer l'ennemi, jusque derrière ses retranchements ; et envoyèrent aussitôt à terre un détachement de marins. Le détachement débarque tranquillement, traverse lentement les ouvrages avancés de la place, et pénètre dans la ville sans rencontrer le moindre obstacle. Pas un qui vive, pas un coup de fusil ne retentit ; et les fumeurs, signalés par le télescope, viennent souhaiter la bienvenue aux nouveaux débarqués.
Les Russes avaient évacué Petropauloskoï depuis un mois; il n'y restait plus qu'un Français naturalisé Russe et trois Américains, qui se regardaient déjà comme légitimes propriétaires des terres et des maisons abandonnées par les Russes. Une centaine de ces beaux chiens du Kamtschatka erraient affamés par les rues ; et léchaient les mains de nos matelots, pour attraper un morceau de biscuit. M. de Rosencourt, deYObligado, s'empara du moins étique de ces pauvres animaux.
Le détachement, après avoir examiné à loisir la ville déserte, se divisa par compagnies qui reçurent Tordre de démolir, d'incendier, de détruire enfin par tous les moyens possibles les maisons, les magasins,les arsenaux et les fortifications ; ettout fut anéanti excepté Téglise, l'hôpital et quelques habitations d'indigents.
Les habitants, conduits par les autorités civiles, étaient partis le 20 avril dernier, peu de temps avant la retraite de la garnison ; ils avaient l'intention de gagner la ville de Tchimsk dans Fintérieur ; mais la femme du gouverneur civil, ne pouvant soutenir les fatigues d'un aussi long voyage, à cause de son état avancé de grossesse, ils s'arrêtèrent dans un petit village à vingt milles de Petropauloskoï.
La garnison s'échappa par mer. L'ordre d'évacuer la place lui fut expédié d'un des quartiers généraux russes de Sibérie, — et l'on s'étonne à bon droit que les vaisseaux, qui la transportèrent à l'embouchure du fleuve Amour, aient pu sortir du port encore pris par les glaces, au mois d'avril, et échapper aux deux bateaux à vapeur anglais YEncounter et IsBaracounter, qui croisèrent, pendant tout l'hiver, à l'entrée de la baie d'Awatcha.
Un journal de Saint-Pétesbourg raconta commentla flotte russe de l'océan Pacifique échappa aux croiseurs anglais.
Dès que l'amiral Savoïko, commandant de Petropauloskoï, eut reçu Tordre d'abandonner les fortifications de cette ville et de se rendre au Liman de TAmour, il prit ses dispositions d'évacuation ; fit scier la glace dans la baie d'Awatcha, et mit en mer en avril; avec la frégate Aurora, les corvettes Liwoutza et Dwina, et plusieurs autres bâtiments de transport. Outre la garnison, l'escadre avait à bord des habitants de la ville au nombre de trois cents, hommes, femmes et enfants. Les croiseurs anglais ne s'aperçurent de rien. — Le 13 mai, après une navigation des plus pénibles, il jeta l'ancre dans la baie de Gastries, (51° 29, latitude nord); et plaça ses vaisseaux derrière des bas-fonds et des bancs de sable, de manière qu'ils ne pussent être tournés par l'ennemi , si l'ennemi découvrait sa retraite. — Le 20 mai une frégate, une corvette et un brick anglais se montrèrent ; mais ils reprirent bientôt le large, après que la frégate eut envoyé quelques volées de boulets qui ne firent aucun mal aux vaisseaux russes.
L'amiral Savoïko ayant appris que le cap Lazareff, situé plus au nord que la baie de Castries et à l'embouchure de l'Amour, était enfin libre de glaces, profita du départ des bâtiments anglais pour quitter ce mouillage ; et donna liberté de manœuvre à ses vaisseaux qui arrivèrent tous l'un après l'autre., du 1er au 6 juin, dans le Liman; et quelques jours après, il les remisait déchargés derrière les barres de Y Amour.
L'amiral russe, pendant cette pénible traversée de la baie de Castries au Liman, rencontra le William Penn, bâtiment américain, où se trouvaient cent cinquante Russes provenant de l'équipage de la frégate Diana, naufragée à Simoda (Japon), lors d'un tremblement de terre. Le commandant de cette frégate, l'amiral Pontiatine ne rejoignit Savoïko, au cap Lazareff, qu'après une longue et curieuse odyssée.
Réfugié dans un petit port japonais, après la perte de sa frégate, il tenta de s'emparer d'un navire baleinier du Havre, pour s'y embarquer avec les hommes de son équipage qui n'avaient pu prendre place sur le William Penn. Mais le capitaine havrais eut vent de sa convoitise; et s'envola fort habilement au large. Pontiatine alors entreprit de construire un schooner. Six
semaines après, grâce aux secours du gouvernement japonais et deshabitants qui lui fournirent des voiles, des cordages et autres objets de gréement, il put prendre la mer avec quarante hommes et sept officiers sur un petit navire qui reçut le nom de Kida, du nom de l'endroit où il avait été construit.
Le 23 mai il entrait dans le port de Petropauloskoï, presqu'au moment où les amiraux alliés en sortaient; et se hâtait de quitter ces parages soumis à la surveillance des croiseurs anglo-français; il passa, afin de gagner le détroit de La Peyrouse, entre les îles Saghaliennes et Iédo; une nuit, dans ce détroit, un croiseur ennemi apparut à une centaine de brasses de son schooneret lui appuya une chasse vigoureuse. Pontiatii\e eut le bonheur de lui échapper, et ayant rallié la flotte au cap Lazareff, il fit transporter au poste de Nicolas, la principale forteresse du territoire de l'Amour, tout le matériel de guerre et les approvisionnements que l'escadre de Savoïko avait enlevés de Petropauloskoï.
On ne s'explique guère la fuite des Russes de Petropauloskoï, surtout lorsqu'on songe aux immenses travaux de défense exécutés depuis la première attaque
de la flotte alliée. Les murailles avaient été renforcées,, les fortifications avaient plus de seize pieds d'épaisseur ; et il fallut employer la mine pour les faire sauter. Le nombre des canons avait été triplé, et les embrasures des nouveaux forts paraissaient être calculées pour relever des pièces de gros calibre. — Peut-être Tordre d'évacuation ne fut-il donné que parcequ'on reconnut l'impossibilité de se procurer aux États-Unis, ces pièces de gros calibre, l'inviolabilité des navires neutres cessant dès qu'ils chargent des provisions de guerre.
Petropâuloskoï détruit, les amiraux Bruce et Fourrichon se dirigèrent sur Zitka, en longeant les îles Aloutiennes ; ils espéraient y rencontrer la flotte russe, partout introuvable. Arrivés devant Zitka, il s montèrent sur un vaisseau à vapeur, le Brisk, et pénétrèrent dans la passe. Un autre bateau à vapeur appartenant à la compagnie américo-russe vint aussitôt au-devant d'eux ; et le secrétaire du gouvernement, qui se trouvait à bord leur annonça que la place était hors d'état de se défendre et se rendrait à la première sommation : il leur rappela en même temps, qu'en vertu d'un arrangement conclu entre la compagnie russo-américaine et la compagnie anglaise de la baie d'Hudson, arran-