‹ Un drame dans les mers boréales; souvenirs du KamtschatkaChapitre 9 sur 14 · UNE STATION AU KAMTSCHATK A · texte numérisé non relu

UNE STATION AU KAMTSCHATK A

gement sanctionné par les gouvernements respectifs, rétablissement de Zitka se trouvait placé, pour l'Angleterre du moins, en dehors des hostilités. — Il n'y avait en rade aucun bâtiment russe, et les amiraux alliés retournèrent à leur bord.

— Maître Schporine, garde-magasin des fourrures de Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, et ravitailleur patenté des navires européens en relâche au Kamtschatka, parlait assez clairement un jargon angloaméricain. — Nous le parlions aussi; et la conversation allait son train sur la Slob<jple, la grand'rue de Petropauloskoï, quand un individu, moitié Russe et moitié indigène par l'accoutrement, et tenant dans chaque main un petit paquet de fourrures de couleur fauve, nous accosta en criant d'une voix gutturale et saccadée :

— Dix roubles la paire ! dix roubles !

— Ah ! c'est toi Mickaël, dit maître Schporine, tu as donc été heureux en chasse ?

Le Mickaël ne répondit que par un brusque salut de tête ; et s'adressant spécialement à mon capitaine et à moi, recommença à crier :

— Dix roubles la paire ! dix roubles ! La paire de quoi ? demandai-je.

— Eh ! la paire d'oursons, répliqua Schporine, — ne les voyez-vous pas ?

Je ne les voyais pas, en effet, et je ne me serais jamais douté que ces deux paquets de poils appartinssent au genre ursinus, si l'homme qui les vendait à la criée ne les eût déposés à nos pieds; car alors ces deux paquets s'animèrent, se transformèrent, s'allongèrent, marchèrent ; et de dessous leur épaisse enveloppe's' élevèrent de petits grognements aigus, en même temps qu'apparurent, au milieu des longues soies de la tête, les hiatus vermeils de leur gueule et les éclairs de leurs yeux noirs.

— Dix roubles la paire, dix roubles ! répétait sans cesse le chasseur accroupi devant les oursons et les excitant à s'ébattre, en faisant claquer ses doigts.

— Les jolies bêtes ! murmura mon capitaine. Quel

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âge ont-elles ? huit jours, peut-être ? Le chasseur ne répondit pas ; et moi je me mis à réfléchir sur les nombreux mensonges des naturalistes. Évidemment ces messieurs ont calomnié les jeunes ours, en prétendant qu'ils naissent informes et mal léchés. La Fontaine, moins injuste, dit seulement : «A demi léchés. » La vérité est qu'ils sont parfaitement conformés. En voilà deux, nés d'hier, peut-être ; et ils ressemblent à ces mignons petits chiens blancs, à poils frisés, que des spéculateurs ambulants exposent sur les boulevards de Paris, avec un ruban rose pour collier.

— Les achetons-nous ? demanda mon capitaine.

— Comme il vous plaira, répondis-je avec une indifférence simulée.

— Mais, ajouta-t-il, ils sont peut-être trop jeunes pour vivre en mer ?

— Oh ! non, s'écria le fournisseur. J'en ai élevé de bien plus jeunes que ceux-là.

— Quel âge ont-ils donc ?

Maître Schporine entama aussitôt un dialogue des plus vifs avec Mickaël, qui cessa d'être taciturne et sournois, dès qu'il eut compris que nous avions envie de sa marchandise. Les oursons étaient âgés de vingt

jours environ : Mickaël les possédait depuis une quinzaine et les nourrissait avec des noix de cèdre broyées et ramollies dans du lait de vache. Il avait découvert leur tanière dans une gorge de la Cheweletcha, la montagne aux marmottes ; cette célèbre montagne qui, ennuyée d'être sans cesse rongée par les marmottes, changea déplace un beau matin et creusa des lacs en marchant ; il s'était emparé d'eux en tuant le père et la mère. Nous pouvions donc les acheter, sans craindre de les voir mourir faute d'une alimentation appropriée à leur âge ; ils étaient déjà en état de se passer de laitage; et une bonne provision de noix de cèdre, ainsi que le biscuit du bord, nous permettaient de les conduire sains et saufs en Europe.

Mon capitaine hésitait encore à conclure le marché ; mais dès que j'eus proposé de payer ma part et que j'eus pris, en outre, l'engagement de veiller attentivement, pendant toute la traversée, sur la santé de ces gentilles bêtes, il solda les vingt roubles et un de nos matelots, qui passait par là, en sortant du pritynniah-batchsk (du cabaret), fut chargé de conduire immédiatement à bord de notre navire Zémire et Azo?\

C'est ainsi que mon spirituel commodore baptisa ce

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jeune couple d'oursons qui devaient me causer tant de soucis, tant dJenn\iis pendant les derniers mois de notre campagne Ah ! si j'avais pu, si j'avais su prévoir !.... Mais je ne voyais rien, je ne pressentais rien ! Bien au contraire, je m'abandonnais à des rêves ambitieux ! j'admirais les oursons devenus ours, et ours „ d'espèce inconnue en France ! J'en ferais don au Jardin des Plantes ; on creusait pour eux une fosse nouvelle, et au-dessus de cette fosse on plantait un écriteau de fer, sur le fond blanc duquel se lisait écrite en lettres capitales, cette phrase : Ours mâle et femelle du Kamtschàtka, donnés par le capitaine et le docteur

Le marchand d'ours reçut les dix roubles dans le creux de sa main droite, les soupesa plusieurs fois en les faisant sauter l'un après dans sa main gauche, examina comme un vrai numismate l'exergue, l'effigie et la tranche de chacun d'eux; et convaincu enfin qu'on ne le payait pas en fausse monnaie, tourna les talons et s'éloigna sans mot dire, sans adieux, sans salutations.

— Le coquin, s'écria Schporine, il ne serait ni muet ni raide, si nous étions des fonctionnaires militaires; voyez, messieurs : il entre au cabaret au lieu de retourner près de sa femme et de ses enfants qui meurent de

faim. Les malheureux ne verront pas même la couleur % des roubles ; il s'enivrera de brague et de watki ; il ne rentrera chez lui que lorsqu'il ne lui restera plus un seul kopeck en poche, et il dira à sa femme que les chiens de la Slobode ont étranglé les oursons. Heureuse encore la pauvre Baba, la pauvre vieille femme, s'il ne s'avise pas de boire le machamore, cette liqueur de champignons fermentés qui nous rend fous furieux et nous pousse au meurtre... Après tout, sa conduite ne m'étonne pas, c'est un draucky...

— Qu'appelez-vous draucky, demandai-je?

— Le draucky est un homme qui a été scalpé par un ours, c'est-à-dire qu'un ours lui a déchiré la peau du crâne. Cela arrive souvent quand le chasseur manque d'adresse. L'ours le terrasse et ne lè tue que trèsrarement, mais il se contente de lui donner un bon coup de dent sur la nuque, de fendre la peau d'une oreille à l'autre, de détacher cette peau de dessus le crâne, de la ramener en avant vers le front et de la lui rabattre sur les yeux... puis il s'en va satisfait.

— Et l'homme ne meurt pas?

— Non, certes ! — Mickaël le prouve : il a subi cette opération et jouit cependant d'une bonne santé. Je

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connais vingt autres drauckys dans la colonie. Ils prétendent qu'ils faisaient semblant d'être morts pendant que l'ours les scalpait, et ils s'imaginent que cet animal ne rabat une telle visière sur leurs yeux que parce qu'il redoute le regard de l'homme, même quand l'homme a cessé de vivre.

Je ne pus retenir un gros rire d'incrédulité.

— Riez, riez, reprit maître Schporine : il n'en est pas moins vrai que Mickaël et vingt autres sont drauckys; je garantis le fait, mais je ne garantis pas ce qu'on raconte des terreurs de Tours, devant le regard immobile d'un cadavre.

— J'aurais cru, répliquai-je, qu'il devait survenir une inflammation mortelle, après une si vaste plaie du cuir chevelu.

— C'est possible : vous devez vous y connaître, puisque vous êtes médecin: mais quelque savant que vous soyez, vous ne savez pas tout... Ce qui est mortel chez vous peut ne pas l'être ici; nous avons des remèdes qui vous manquent ; et l'herbe dont le jus cicatrise, en vingt-quatre heures, les blessures les plus terribles ne pousse pas sans doute dans les champs où j'ai entendu dire que mon père était mort, en marchant sur

Paris... Nous avons ici une herbe qu'on nomme justement l'herbe à l'ours, parce que les ours s'en servent quand ils sont blessés; eh bien ! cette herbe rattacherait mon poignet à mon bras, si un coup de sabre les séparait ; je vous ferai voir cette herbe...

— Je préférerais d'abord examiner les cicatrices de la tête de Mickaël ; priez-le donc de venir ici, — il y aura un rouble pour lui.

— Impossible ! Saint Serge ne le ferait pas démarrer du cabaret, avant que son dernier kopeck ait soldé son dernier verre de watki ; et vous aurez laissé bien loin derrière vous la baie d'Awatcha quand on le reconduira, à coups de bâton, chez safemme.

Ces dernières paroles du fournisseur nous rappelèrent que nous n'avions plus que quelques heures à rester à terre ; aussi nous hâtâmes-nous d'aller faire notre choix de fourrures.

— Ah! vous ne connaissez pas les ours de notre pays, répéta Schporine, en nous introduisant dans ses vastes magasins, où trente et quelques employés opéraient le triage et l'empaquetage de peaux de toutes sortes : renards rouges, gris, bleus, blancs et noirs; ours noirs, ours blancs, ours fauves; zibelines, martres,

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goulus, blaireaux, chiens, lièvres, argalis, etc., etc.

— Voyez, messieurs ! s'écria-t-il en étalant devant nous une magnifique peau d'ours, d'un fauve rutilant, si largequJil ne pouvait assez étendre les bras pour lui conserver toute son ampleur, et si longue qu'elle retombait sur le sol, quoiqu'il se cachât tout debout derrière elle ; lui qui avait cependant une taille de près de six pieds ; — voyez, messieurs ! c'est la dépouille d'un ours mâle, et elle est destinée, ainsi qu'une autre de même grandeur que j'ai là et qui provient de la femelle dë ce mâle, elle est destinée, dis-je, à doubler une pelisse de Sa Majesté l'empereur Nicolas (que Dieu garde) : eh bien ! nous les devons au courage d'une jeune fille. — Des chasseurs ont été faits drauckis en poursuivant ces monstrueux animaux; elle seule a vaincu... parce qu'elle était belle...

L'idée me vint que ce Russe astucieux et vernissé de bonhomie allemande voulait nous vendre, au plus haut prix possible ces deux peaux d'ours ; et qu'il se livrait en conséquence à un boniment d'à-propos. Aussi, afin de couper court à sa faconde, lui demandai -je brusquement pour combien de roubles il nous les céderait.

— Capitaine, s'écria-t-il, quelle est la valeur de

Fhuile de baleine que vous avez recueillie depuis votre départ du Havre?

— Environ quatre cent raille francs.

— Eh bien ! vous me proposeriez d'échanger votre huile contre ces peaux d'ours, quejevous répondrais: Gardez votre huile, mes peaux, je les garde !

Et il étëndit la dépouille du mâle à côté de celle de la femelle; et, les bras croisés, il contempla longtemps en silence leurs nuances veloutées, qu'illuminait un pâle rayon de soleil se fourvoyant dans le magasin, par une lucarne entrouverte.... Certes! il les admirait de bonne foi! Mais enaurait-il réellement refusé quatre cent mille francs, si, par hasard, nous lui avions offert de payer ces peaux quatre cent mille francs? Hélas ! oui. Le marché était impossible, d'après la loi du pays ; et il voulait nous faire croire qu'il refusait de vendre, par sa propre volonté. Il pensait que nous ignorions que le gouvernement russe a tout monopolisé ; que les marchands comme lui sont des entrepositaires ; et que ces peaux appartiennent au czar, de même qu'en France les plus beaux arbres de nos forêts appartiennent aux arsenaux de l'État. Ainsi, en Sibérie, enTartarie,au Kamtschatka, les plus beaux produits de la chasse sont reven-

diqués par les agents du fisc, et malheur au promyschlencs, au chasseur, au marchand, qui trafique pour son propre compte sur les fourrures précieuses : le knout et l'exil chez les Koriabnes, voilà ses bénéfices les plus clairs.

Maître Schporine réfléchissait sans doute aux cruautés du despotisme russe, car il avait perdu sa faconde et sa gaieté. Elles lui revinrent cependant peu à peu, à mesure que nous débattions les prix de quelques fourrures communes, les seules que les étrangers aient le droit d'emporter. Mon capitaine acheta deux renards noirs et deux ours blancs; je préférai quatre zibelines et un goulu. Cette peau est si estimée, que celle que j'achetai avait un défaut; sans cela, je n'aurais pu l'obtenir. Quand les Kamtschatkadales veulent exprimer combien un homme est riche, ils disent qu'il esthabillé de peaux de goulu. Dieu lui-même ne doit être vêtu que de goulu jaune et blanc... quand il se met en grande tenue...

Je parvins, en discutant le marché, à ramener la conversation sur la jeune fille et les peaux d'ours. Cette fille maîtrisant un ours me rappelait le tableau du lion aux griffes rognées.

— Non, messieurs, reprit enfin Schporine, non, vous ne connaissez pas Tours de notre pays !... Il est moins féroce que partout ailleurs ; et en même temps il est plus civilisé, plus intelligent que les indigènes de cette contrée et que nos voisins les Koriaques. Jamais il n'attaque l'homme, à moins que l'homme ne le provoque ; et il faut qu'un chasseur passe près de lui quand il dort et le réveille, pour qu'il s'élance sur le chasseur, le terrasse etle scalpe. On dit même que parfois il exerce une vengeance bien plus cruelle ; et que la malheureuse victime affreusement mutilée devient pour toujours biréouck.

— Biréouck ?

— Oui, biréouck ! c'est-à-dire triste, silencieux, solitaire, fuyant parents, amis et maîtresses ; car désormais il n'est plus un homme ; et il lui manque ce qui nous rend tous égaux à notre divin et tout-puissant czar !

Le négociant nous dit cela, avec un tel accent de gravité, que je crus entendre M. Prudhomme en tournée au Kamtschatka ; mais je n'osai le contredire et prêtai une oreille attentive à cette leçon d'histoire naturelle, dans l'espoir qu'il reparlerait de la jeune fille. — D'ailleurs, reprit-il, nos ours sont galants avec les

femmes : jamais ils ne se permettent de leur donner un seul coup de dent; au contraire, ils caressent de leurs grosses pattes les jeunes et les jolies ; et jouent quelques mauvais tours aux laides et aux vieilles. Ils les suivent, comme des chiens dociles, quand elles vont en troupes, pendant l'automne, ramasser dans les forêts des baies, des fruits, et surtout des noix de cèdre ; et ne les quittent que lorsqu'elles rentrent au village; parfois ils accostent celles que le poids d'une récolte trop abondante retient en arrière, et ne leur rendent la liberté que lorsqu'elles ont'déposé à terre une rançon de noix de cèdres, dont ils sont très-friands.

L'automne dernier, la fille d'un tayon, un chef d'indigènes d'un ostrog situé à quelques werstes de la ville, étant allée cueillir des baies dans la forêt, en compagnie d'une troupe de femmes, s'isola involontairement, s'égara et ne reparut pas le soir chez son père. Grande désolation dans la famille, grandes rumeurs dans Fostrog. Les hommes disponibles partirent à sa recherche, et durant toute la nuit on fouilla, aux lueurs des loutchines (1), les coins et recoins de la fo-

(1) Bâtons de sapin résineux sprvant de torches,

rèt. — Vaines tentatives ! on ne la retrouva ni morte ni vivante, et l'on pensa qu'elle avait été enlevée par un de ces déportés, en rupture de ban, qui vagabondent sur les confins de la colonie, et vivent de chasse et de rapines. Le vieux tayon, son père, alla dès le matin consulter le chaman, sorcier, et le chaman lui dit:

— Console-toi, tu reverras ta fille dès que l'autre sera revenue.

— Quelle autre ? demanda le bonhomme peu satisfait de cet oracle ; je n'ai qu'une fille... je n'en ai jamais eu qu'une seule ! que Kout, le dieu tout-puissant la protège !

La journée s'écoula sans nouvelles de la fille ; et les parents, les amis qui avaient continué à battre les bois, rentrèrent désespérés.

La nuit suivante, pendant que les habitants de l'ostrog dormaient, le tayon et sa femme se barricadèrent chez eux, plantèrent aux quatre coins de leur réduit une loutchine allumée, et se couchèrent, à plat ventre sur le sol, pour adorer le dieu Kout et implorer son assistance. Cette prière dura une heure; puis ils se re-

levèrent et se mirent à creuser la terre dans l'angle oriental de la balangane (1).

— Ajouchack ! murmurait l'homme.

— Kantaï ! répondait la femme.

Ajouchack! Kantaï ! Kantaï ! Ajouchack ! Et ils creusaient toujours. Enfin, après un travail opiniâtre, ils exhumèrent deux morceaux de bois informes ; chacun en prit un entre ses bras, le pressa, contre sa poitrine et le déposa sur une petite table couverte d'une natte de kiprei, et placée comme un autel au centre des loutchines. Ajouchack, l'un de ces morceaux de bois, avait la forme d'une tête humaine oblongue et démesurément grosse ; Kantaï, mieux sculpté, représentait une syrène de fantaisie, à museau de chien et à poitrine de femme, avec des ailes de mallemoques pour bras; et pour membres inférieurs une queue de poisson contournée sur elle-même. C'étaient là les anciens dieux tutélaires de la nation, les saintes idoles renversées par l'impératrice Catherine!... La loi punit de mort quiconque les adore; mais les Kamtschatka-

(1) Maison de bois qui remplace la yourte ou maison souterraine.

dales ne manquent jamais d'implorer leur assistance aux jours de malheur.

Le vieux couple adressait donc prières sur prières aux deux idoles , et les conjurait de leur rendre une fille chérie ; et, entre chaque prière, l'homme frictionnait, avec de la graisse d'ours et de l'huile de poisson, la tête d'Ajouchaek; et la femme exécutait la même manœuvre sur le corps entier de Kantaï. Ils faisaient vœu aussi de renouveler chaque nuit cette pieuse cérémonie, au risque d'être découverts par le denaski, l'officier de police de l'ostrog, tant que la prédiction du chaman ne se serait pas accomplie.

Soudain, au milieu d'une fervente oraison, la porte de la balangane est violemment agitée ; un courant d'air arrive du dehors, et les loutchines flamboient.

— Femme ! s'écrie l'homme, c'est le domovoï-douck (l'esprit familier de la maison) : il revient de la forêt ; il a vu la fille !.,.

— Kantaï ! Kantaï ! Kantaï ! répéta la mère en frissonnant.

Et tous deux gardèrent le silence, pour mieux entendre. Cependant la porte était de plus en plus rudement secouée ; le vent pénétrait dans la cabane, et

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les flammes des loutchines s'élançaient jusqu'au toit.

— Ouvrez ! ouvrez ! c'est moi ! disait une voix douce, au dehors.

— Ouvrez de par la loi ! croyaient entendre les adorateurs des faux dieux.

Et, saisis de terreur, ils demeuraient immobiles à genoux ; et se voyaient déjà aux mains du denaski et de ses soldats.

— Mon père ! mamère ! reprit la douce voix, ouvrez vite !...

— Ah' ! c'est elle ! c'est Manga, notre fille ! s'écrièrent enfin les vieillards, en s'élançant vers la porte.

C'était bien elle, en effet ; saine et sauve, toujours belle, et ne tremblant plus que de froid ou de fatigue, si toutefois elle tremblait encore.

Ses parents l'interrogèrent sur les causes de son absence ; elle se contenta de répondre qu'elle s'était égarée dans les bois ; qu'elle avait erré sans pouvoir retrouver son chemin ; et que sa bonne étoile venait de la reconduire au milieu de la nuit, dans le voisinage de l'ostrog.

Le lendemain, toutes les commères et tous les galants du pays la félicitèrent de son heureux retour ; et l'acca-

blèrent de questions. Mais elle fit la discrète et ne répondit que ce qu'elle avait déjà répondu ; si bien que les indifférents cessèrent promptement de s'occuper d'elle.

Cependant deux personnages, son père et son fiancé Krolyck, l'un des plus intrépides chasseurs de la presqu'île, n'étaient pas satisfaits de ses réponses : il y avait un mystère là-dessous, pensaient-ils, et pourquoi le cachait-elle ? Krolyck, jaloux, flairait un rival rôdant aux environs; et le tayon commentait en lui-même la phrase plus énigmatique que jamais du chaman : — Tu reverras ta fille quand l'autre sera revenue.

La nuit suivante, les habitants de labalangane furent réveillés par un certain bruit : on cherchait à forcer la porte; mais la porte, solidement construite et verrouillée, résistait ; on aurait dit qu'un homme des plus vigoureux s'efforçait de l'enlever de dessus ses gonds, en la poussant par l'épaule, de bas en haut.

— Qui va là ? demanda le tayon. Pas de réponse. — Silence complet. — Et quelques minutes après, le bruit recommença. Lesbalanganes n'ayant pas d'autre ouverture que celle de la porte et celle du toit par où s'échappe la fumée du foyer, le tayon ne put'recon-

naître le perturbateur de son repos. — Était-ce un voleur ? non : un voleur- agirait plus adroitement. — Était-ce un galant de sa fille ? encore moins : les galants sont plus sournois. Qui donc assiégeait son logis ?

Le jour allait poindre quand une roulade de sourds grognements retentit dans le lointain, s'approcha rapidement et vint se mêler à de nouveaux grognements qui éclatèrent au seuil même de la porte ; puis on entendit des trépignements sur le sol et le bruit concentré d'une lutte muette, mais ardente... Les voisins s'éveillèrent et entrouvrirent leurs portes; mais la lutte cessa aussitôt, et on reconnut à travers le crépuscule deux ours monstrueux détalant au plus vite...

Pendant toute la journée, on ne parla dans l'ostrog que de la visite nocturne des deux ours; et personne ne s'imaginant qu'ils reviendraient la nuit prochaine, on ne fit aucun préparatif pour les recevoir. Ils revinrent cependant ; un nouvel assaut de la porte du tayon eut lieu à la même heure,tenté par un seul ours; il se termina, comme le premier, aussitôt l'arrivée de la seconde bête et le réveil des gens du voisinage.

La conduite mystérieuse de ces animaux excita vive-

ment la curiosité etla cupidité des chasseurs delà tribu. Le soir venu, les plus vaillants d'entre eux s'embusquèrent derrière la palissade d'un enclos, sur le chemin de la forêt, afin de recevoir les ours à coups de fusil.— Mais les ours ne revinrent pas. Étaient-ils partis en maraude d'un autre côté? — peut-être ; peut-être aussi avaient-ils éventé le piège ! Et je le croirais assez, car ils flairent l'odeur de la poudre, à plusxle dix werstes de distance. Les Kamtschatkadalessont très-superstitieux; ils s'imaginèrent que ces ours étaient des Gamoulisou desBiboutchis, des esprits célestes,desenvoyés surterre du grand dieu Kout. Or, malheur à ceux qui contrecarrent les desseins de ces esprits célestes ! — Ils s'abstinrent donc de retourner en embuscade la nuit suivante; — mais justement pendant cette quatrième nuit les deux ours reparurent, un seul d'abord, un autre ensuite ; et ils s'enfuirent au point du jour.

Autant le tayon et sa femme étaient inquiets et tristes, autant la belle Manga se montrait insouciante et gaie; mais cette gaieté, cette insouciance n'étaient que factices; la pauvrette ne maîtrisait qu'à grand'peine des frissons de terreur, quand on parlait devant elle des Gamoulis et des Biboutchis travestis en ours. Ces bon-

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nés gens, ainsi que Krolyck, devinèrent ses angoisses et la supplièrent d'en révéler les causes: si un danger la menaçait, elle devait signaler ce danger, et le danger signalé cessait d'être redoutable. — Krolyck, son fiancé, n'était-il pas là pour la défendre, et de jour et de nuit, et à tout jamais? Prières inutiles: elle resta muette, impénétrable ; et en désespoir de cause, le tayon alla de nouveau consulter le chaman. Le chaman répondit :

— Puisque ta fille est revenue, il faut la tuer. Tu auras la paix ensuite.

Jugez de la douleur du bonhomme ! Il rentre chez lui désespéré et se roule sur le sol en répétant, hachée parles sanglots, la terrible sentence du chaman. Mais à peine la fille a-t-elle entendu cette sentence, qu'elle pousse un cri de joie, se penche vers son père , le relève, lui dit qu'elle est sauvée, et jure que si les ours reviennent encore cette nuit à la porte delabalangane, ils y reviendront pour la dernière fois. Elle aussi croyait à l'incarnation en ours des Gamoulis et des Biboutchis, et c'est pourquoi elle gardait le silence de peur d'indisposer Kout. Mais puisque le chaman avait parlé, elle pouvait maintenant parler sans crainte ; — alors elle raconta, en rougissant, ses aventures dans la forêt,

révéla le but des tentatives nocturnes du premier ours; et traça le plan à suivre, pour purger la contrée de ce dangereux animal et de son compagnon. Un coutelas et une forte lanière de cuir de renne, ayant un nœud coulant à une de ses extrémités, voilà tout ce qu'il fallait pour exécuter ce plan.

— Mon histoire vous paraît absurde, n'est-ce pas, messieurs? dit maître Schporine, s'interrompant pour expulser une nuée de moucherons qui venaient de s'abattre sur les deux merveilleuses peaux d'ours de sa future pelisse impériale ; c'est que vous ne la comprenez pas encore, — mais patience !

Une solide lanière en cuir de renne fut donc choisie et jetée par-dessus la maîtresse-poutre du toit et ses deux extrémités demeurèrent pendantes jusqu'à terre : l'une, bien huilée, bien souple, se terminait en nœud coulant ; l'autre restait droite et rêche. Krolyck, averti du rôle qu'il devait jouer, donna le fil à son meilleur coutelas de chasse ; le père affûta un oukarel, une pique courte ; la mère remplit une petite calebasse de watky, d'eau-de-vie de riz, et la plaça près du foyer ; afin qu'au premier signal, la chambre pût être éclairée instantanément, en arrosant de watky les charbons ca-

chés sous la cendre ; et la fille,, l'héroïne du drame, surveillait cette mise en scène.

La nuit vint; le village s'endormit. Seuls, les habitants de la balangane veillèrent plongés dans une obscurité profonde; et prêtant une oreille attentive aux moindres bruits du dehors. Par intervalles, les chiens aboyaient, les rennes bramaient, les poulains des Zaimkas hennissaient ; et le vent qui soufflait du côté d'Awatcha apportait les bruissements solennels de la

marée montante.

Manga, debout derrière la porte entre-bâillée, main tenait ouvert le nœud coulant; et le tayon, sa femme et le futur gendre groupés au milieu du logis, sous la maîtresse-poutre, étaient prêts à s'atteler à l'autre extrémité de la lanière.

Vers minuit commencèrent à grincer les graviers de la Slobode. Ce grincement, d'abord léger et intermittent, tantôt lent, tantôt précipité, augmenta peu à peu d'intensité, en se rapprochant de la balangane : on aurait dit un homme, un malfaiteur cherchant à dissimuler le bruit de ses pas et s'avançant, avec hésitation dans l'obscurité...

— Le voilà ! pensèrent-ils, attention !

Cependant le silence régna de nouveau aux alentours , et si complet, si profond, qu'ils doutèrent presque d'avoir entendu quelque chose.

Mais tout à coup la porte, poussée du dehors, s'entr'ouvre; et l'intérieur de la balangane retentit du ronflement d'un soupir formidable, tel que n'en exhala jamais aucune çoitrine humaine...

Épouvantée, la jeune fille oublie son rôle, se rejette en arrière et veut fuir... Impossible ! Elle sent tomber sur ses épaules quelque chose comme deux lourdes mains de plomb gantées de velours, qui la retiennent en place; ét elle s'affaisse, presque suffoquée par les chaudes effluves que la respiration du mystérieux visiteur lui lance en plein visage !

—Kantaï! Kantaï! a murmuré la mère, qui devine le danger.

Au. mot de Kantaï, l'héroïne reprend courage, se redresse, reconnaît la position de la tête du monstre à l'éclat de ses yeux, qui brillent dans la nuit comme deux charbons ardents, lui jette le nœud coulant autour du cou; et bondit hors des pattes qui se repliaient déjà pour Fétreindre.

L'ours bondit, lui aussi ; mais il s'arrête, comme s'ar-

rêterait un dogue retenu par sa chaîne, au milieu de son élan; une violente secousse le fait reculer, une autre le rejette en avant; puis son arrière-train quitte le sol... puis il monte, monte en rugissant d'abord., en râlant ensuite ; et enfin il se tord dans une dernière convulsion, pendant que le tayon, sa femme et Krolyck, les bras roidis sur la lanière de cuir, achèvent de le hisser jusqu'au toit

La femme proposait déjà d'allumer les loutchines pour admirer le pendu, quand des grondements furieux annoncèrent l'entrée en scène d'un nouvel acteur.

Krolyck n'a que le temps de saisir son coutelas et de se camper en face de la porte, le dos tourné au pendu derrière lequel il se réfugiera, s'il manque son premier coup. Le vieillard, armé de son oukarel, se prépare à une attaque de flanc; et les deux femmes, accroupies devant le foyer, sont prêtes à arroser les tisons de watki.

La femelle de l'ours, car c'est elle, a retrouvé les pistes de son mâle; et sans hésiter, sans dévier d'une ligne, elle franchit le seuil delà balangane etpiqueune tête entre les jambes de Krolyck. Krolyck adossé à l'ours, tient bon. La bêle, arrêtée dans son élan, s'é-

broue, grogne, mugit, lève le nez, flaire l'obstacle; être- ♦ connaissant son mâle, s'assied sur les jarrets et jette en avant ses deux pattes pour l'embrasser... Mais c'est Krolyck qu'elle embrasse , Krolyck qui se trouvant alors poitrine contre poitrine avec elle, lui enfonce son coutelas dans le cœur jusqu'au manche.

Les flammes du foyer illuminèrent aussitôt labalangane; et la famille du tayon réveilla tout l'ostrog, en poussant des cris de victoire.

C'est ainsi, messieurs, que le pays fut délivré de ces deux terribles bêtes qui avaient déjà scalpé une douzaine de chasseurs.

Mais, me demanderez-vous, quelle était donc la cause de l'absence de Manga? et pourquoi, depuis son retour, l'ours mâle venait-il, chaque nuit, assiéger la porte du tayon? Pourquoi aussi la femelle accouraitelle sur les traces de son mâle?

— Je vous ai déjà dit que les ours mâles du Kamtschatka ne se montraient pas insensibles à la beauté de nos femmes; or, celui-ci était amoureux fou de Manga, une bien jolie fille, ma foi !

Manga raconta ainsi ses aventures: «Un jour que s'étant séparée involontairement de ses compagnes,

en cueillant des baies dans la forêt, elle cherchait à s'orienter, elle rencontra un ours qui lui barra le chemin et l'obligea à s'enfoncer dans le plus épais du bois, en la poussant de la tête et en se frottant le flanc le long de sa robe. Elle céda d'abord par crainte, puis elle voulut refuser de marcher ; mais il la saisit entre ses pattes et l'emporta évanouie. La pauvre enfant se réveilla longtemps après , couchée au fond d'une grotte, sur un lit de feuilles sèches; il y avait à ses côtés une ample provision de fruits et de poissons fumés. — Je rêve, pensa-t-elle d'abord ; mais quelle ne fut pas son épouvante, lorsqu'elle aperçut accroupi à l'entrée de la grotte l'ours, qui fixait sur elle des yeux ardents et soupirait comme le tonnerre gronde? elle crut alors sa dernière heure venue; et se voila le visage de désespoir. Cependant, la journée s'écoula, sans que l'animal manifestât de sinistres intentions.

« Au contraire , ses soupirs, de plus en plus fréquents, se transformèrent en ronflements amoureux ; et le feu de ses regards s'éteignit dans une douce langueur; puis il rampa, rampa doucement vers elle; et se mit à lui lécher les pieds. . .

« Ranimée par l'instinct de la conservation, Manga

eut le courage de caresser à deux mains cet adorateur d'un nouveau genre, afin d'entretenir sa miraculeuse bienveillance ; mais elle frissonnait d'horreur en sentant passer sur sa peau la langue brûlante du monstre ; et elle fermait les yeux pour ne pas voir les dents blanches, pointues et longues, entre lesquelles allait et venait cette langue...

« — Krolyck ! Krolyck ! murmurait-elle par instants, à moi Krolyck !

« Au nom de Krolyck, et comme s'il comprenait le sens de cette invocation, l'ours agitait sa tête, secouait son rable;et poussait un rugissement sinistre...

o Combien de temps encore durerait cet affreux têteà-tête, avant-coureur d'une mort inévitable ?

« Heureusement, vers minuit, une chance de salut vient s'offrir à la pauvre Manga : des hurlements plaintifs retentissent à quelque distance dans la forêt; et l'ours, comme pour obéir à un appel, se remet brus quement sur ses pattes; et se dirige en toute hâte du côté de ces hurlements. La prisonnière, elle aussi, se remet sur pieds et prête l'oreille ; l'ours s'éloigne toujours, les broussailles craquent sur son passage, et les hurlements continuent. Mais tout à coup ils cessent,

et un duo de rugissements effrénés leur succède : rugissements entremêlés de cris aigus, de sifflements de rage, de sourds rebondissements sur le sol, de tout le fracas enfin d'une lutte acharnée... — A la garde de Kout ! s'écrie alors la prisonnière ; et rassemblant ses forces, elle s'élance comme un trait hors de la caverne ; et s'enfuit au hasard droit devant elle. » Vous savez le reste.

Quand les ours sont accouplés ou qu'ils élèvent des petits, le mâle et la femelle ont l'habitude d'aller, chacun à leur tour, en maraude pour nourrir la famille. Notre ours s'était donc amouraché de la fille du tayon pendant les absences de sa femelle : il avait déserté le domicile conjugal pour entretenir, dans une grotte particulière, la beauté de son choix ; et sa femelle arrivait cette fois- ci fort à propos. Le chaman avait eu raison d'annoncer que Manga reparaîtrait après le retour de l'ourse; et que le tayon aurait la paix, après la mort de cette bête jalouse.

Schporine nous dit encore des choses incroyables sur les ours du Kamtschatka. Inventait-il, racontait-il ce qu'il avait observé, ou n'était-il qu'un écho des légendes populaires ? Je ne sais : toujours est-il que de-

puis mon retour en France, j'ai lu, dans des relations de voyages et dans des mémoires de géographie et d'histoire naturelle, des faits presque semblables et non moins extraordinaires concernant les ours de divers pays. — Or,Schporine, complètement illettré, n'ayant jamais vécu en Europe et ne fréquentant depuis son bas âge que des Cosaques et des Promyschlenis, n'avait certainement pas eu connaissance directe ou indirecte de ces faits.

Il ignorait, sans nul doute, que De Gennis raconte que des femelles d'ours, en Norwége, pénètrent dans des maisons de paysans mal gardées, saisissent les enfants qu'elles y trouvent au berceau, les emportent dans leur tanière; et les allaitent avec autant de soins et de sollicitude que leurs propres oursons.

Il ignorait aussi qu'Olaûs Magnus, évêque d'Upsal, a écrit ceci dans son Histoire des nations septentrionales, livre XVIII, chapitre 30 :

« Un ours enleva un jour une jeune fille assez jolie « qui se divertissait avec ses compagnes. Cet animal « la trouva si fort à son gré que sa voracité se changea « en l'amour le plus tendre et le plus complaisant, qui « lui gagna le cœur de la fille. Ils vécurent plusieurs

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(( mois ensemble; et sans doute que cette tille trouvait « quelque plaisir dans une association de cette espèce « puisqu'elle ne revint dans sa famille qu'après que « son amant eut été pris par des chasseurs. »

S'il m'est permis un jour de continuer l'inventaire de mes souvenirs sur les ours, on verra des choses vraiment merveilleuses.

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