‹ Un duel à mortChapitre 1 sur 5 · ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRRS 3, RUE AUBBR · texte numérisé non relu

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRRS 3, RUE AUBBR

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UN

vitesse, comme s'ils eussent pu se croire attardés; mais quand enfin ils aperçurent, à une petite distance, le manoir du sire de LongueviUe, dont les tourelles élancées s'échappaient gracieuses d'un bouquet de tilleuls, celui qui portait l'arquebuse s'arrêta et fit signe à ses compagnons de l'imiter.

L'endroit où ils venaient de s'arrêter ne manquait pas d'un certain charme pittoresque.

A gauche s'élevait une petite coUine à pente douce au pied de laquelle coulait la Seine ; à droite, une plaine boisée; enfin, en face, le manoir.

La demeure du sire de LongueviUe remontait au commencement du quatorzième siècle. On n'ignore pas que c'est vers le retour des croisades que fut introduit en France le style oriental. A partir de ce moment,, les architectes que Louis IX avait amenés avec lui en Syrie, afin qu'ils pussent, sur les lieux mêmes, étudier les modèles de l'architecture sarrasine, renoncent h l'imitation servile et ignorante des monuments romains ; de l'intersection du plein cintre naît l'arcade ; les fenêtres descendent plus près du sol, et, abandonnant les formes carrées, s'arrandissent en élégantes ogives.

L'ogive règne en souveraine dans toutes les constructions du quatorzième siècle : vouslaverre^ partout, vous la reconnaîtrez de loin à son air coquet et gracieux, tantôt enveloppant les contours nerveux des hautes fenêtres de nos églises, tantôtf montant d'étage en étage le long de nos petites

tourelles h culs-de-lampe ; ici elle veille à chaque côté de la porte d'entrée de nos manoirs féodaux ; là, elle dort paisible et recueillie au-dessous du maître-autel de nos chapelles.

Cette habitation avait été construite dans d*étroites proportions; ce n'était point un château, c'était tout simplement un manoir 4

Il n'y avait point là de pont qu'on pût lever le soir après le coucher du soleil; une sentinelle était rarement placée en vedette sur le faîte du donjon principal, car, dans les temps de guerre, le manoir se trouvait trop petit pour servir d'asile aux vassaux, et ceux-ci jae se trouvaient point obligés d'y venir faire le guet* Mais l'architecte qui avait élevé cet édifice avait pris soin de lui donner en élégance ce qui lui manquait en force.

Aussi, à voir ces formes frêles et délicates, ces murailles blanches se tordre avec souplesse, en décrivant une ellipse autour des tourelles élancées ; à voir ces toits bleus s'élever en cônes arrondis au-dessus des arbres, on eût dit de loin un nid do pie perché sur les hautes branches d'un peuplier.

L'homme à l'arquebuse avait d'abord paru inspecter les lieux avec un soin particulier ; enfin il avisa une sorte de rocher dont la base s'avançait sur la route, et sourit en le montrant à ses compagnons.

— Le feu de saint Antoine me darde, s'écria-t-il avec une gaieté de bon aloi, cVst Satan lui-môme qui a placé là ce rocher pour nous servir de rô-

traite; or c^, compagnons^ ne perdons pas de temps, et hâtons-nous avant qu'on nous voie.

— Bahl le béjaune n'est pas près de venir, fit observer le plus jeune de la petite bande.

— Possible..,

— Est-ce que tu aurais peur, mon vieux Goelle?

— J'ai peur de le manquer.

— Tu es cependant le meilleur arquebusier du pays.

— On sait cela.... mais, depuis mon retour, c'est la première fois qu'il m'arrive de prêter les mains à un coup pareil.

— Et ta main tremble?...

— Je ne dis pas non.

— Corbœufl... Goelle, te voilà dans de bien mauvaises dispositions pour gagner les deux écus d'or que l'on t'a promis.

— C'est ce quenous allons voir, répondit l'homme à l'arquebuse; suivez-moi, et ne restons pas plus longtemps ici, où l'on peut nous apercevoir du manoir de Longueville.

Sur ces dernières paroles de Goelle, les trois hommes quittèrent aussitôt la route et gagnèrent le rocher dont il vient d'être parlé. Quelques minutes après, ils y étaient installés.

Le rocher formait une espèce de grotte dont l'ouverture laissait à peine passage à un homme. Goelle se plaça sur le devant avec son arquebuse ; un des deux hommes demeura dehors pour obser-

ver, et le troisième alla prendre place derrière l'arquebusier.

Goelle avait une cinquantaine d'années environ ; il était grand, sec et maigre, et portait sur son visage anguleux et blême les signes évidents d'une force rnusculaire remarquable.

Goelle était fort connu dans le pays ; on ne lui accordait qu'une confiance limitée ; plusieurs fois déjà il avait eu maille h partir avec la police normande.

Mais que lui importait la police à lui?...

H était aussi fin qu'elle, et il était bien plus courageux.

Il vivait tantôt ici, tantôt là, sans moyens d'existence connus , rançonnant le paysan , que son audace effrayait, ou les bons bourgeois, qui professaient une aversion profonde pour son arquebuse.

Goelle avait parcouru la Normandie dans tous les sens; un jour même, il s'était permis d'aller jusqu'à Paris ; mais, à Paris, les choses avaient changé d'aspect.... — Il avait trouvé là à qui parler, et messieurs les clercs du Ghâtelet s'étaient chargés de le rappeler aux égards que Ton se doit entre gens comme il faut.

Une nuit Goelle était ivre, et il faisait sombre : la lune était à peu près chargée du soin d'éc/aireP les rues de Paris, et, cette nuit-là, dame Phœbé avait brûlé la politesse à la capitale.

Goelle avait résolu de partir le lendemain et de

retourner à Vernon. H n'avait pas un seul écu dans sa poche pour faire le voyage. — Il rentrait chez lui assez triste et battait les murailles.

Il venait d'entrer dans la Cité par le pont Notre- Dame et allait enfiler la rue de la Pelleterie, pour se rendre derrière la Sainte-Chapelle, où il demeurait, quand, au détour du pont, il s'arrêta tout à coup, et parut écouter avec attention un bruit qui venait vers lui de l'autre bout de la rue.

Goelle avait son arquebuse ; il se mit en posture convenable et attendit.

Quatre personnes s'avançaient vers lui, et, à l'éclat de leurs voix fraîches et sonores, il jugea qu'elles étaient jeunes.

Quatre adversaires ne faisaient pas peur à Goelle, quand il pouvait leur supposer la bourse bien garnie. — Il apprêta donc son arme et essaya de percer l'ombre de son regard...

Cependant, les quatre jeunes gens avançaient eu se tenant parle bras et en chantant quelque refrain bachique du temps.

C'étaient quatre clercs auChâtelet... Ils venaient de faire ripaille avec les habitants de la rue de Glatigny et rentraient dans la rue de Galilée...

Les joyeux compagnons!... et comme ils prodiguaient, sans vanité, toutes les richesses de leurs vocalises nocturnes I...

Un surtout... le plus grand, le plus [âgé, le plus foul,„

C'est lui qui avait versé les libations, — c'est lui qui les avait payées, ce qui est mieux.

Comme un qui prend une coupe, Seul honneur de son trésor, Et de rang, verse à la troupe, Du vin qui rit dedans l'or...

Us s'avançaient tous les quatre, gais, tapageurs, impertinents, sans crainte du danger qui pouvait les surprendre au détour de ces rues désertes et sombres, et s* abandonnant au Dieu qui veille sur les enfants prodigues et protège leurs folies.

Goelle les regardait venir et il souriait. — D ignorait à qui il avait affaire, mais cela lui était indifférent. Encore quelques pas, et un homme allait tomber, les trois autres prendre la fuite, et il pourrait s'approprier les dépouilles de la victime.

GoeUe s'était caché dans Tembrasure d'une porte ; il abaissa son arme,, visa le groupe qui marchait et mit le feu...

Le coup partit 1

Pour que l'entreprise de l'homme à l'arquebuse réussît, il fallait deux choses : d'abord qu'un homme tombât.frappé mortellement, ensuite que ses compagnons épouvantés prissent la fuite.

Rien de tout cela n'arriva.

Au coup d'arquebuse, le groupe s'arrêta irrité et proféra, d'une commune voix, un effroyable jurement ; puis chacun tira son épée, et, guidée par

le plus grand des quatre, la petite troupe se rua avec* fureur vers l'endroit d'où le coup était parti!

C'en était fait de Goellel

La main de l'un des clercs s'était appesantie sur son épaule : il venait de tomber sur ses genoux et implorait merci.

— Merci pour un chien comme toi, repartit le clerc en le repoussant du pied; je veux te tuer sans pitié, non avec la pointe, mais avec la poignée de monépée...

Et comme le jeune homme allait exécuter sa menace, un de ses amis le retint.

-— Eh quoi I lui dit-il avec un accent de gaieté qui contrastait singulièrement avec la situation, Votre Majesté irait se commettre avec un pareil manant ; il faut livrer ce tireur d'or h la justice du royaiune, ou le faire fouetter en place publique comme un vil truand qu'il est.

— Par saint Babolein, s'écria celui h qui s^adressaient ces paroles, maître Paulin, vous avez raison, et me rappelez à propos le devoir de ma dignité. — Or çà, qu'on s'empare de cet homme, et qu'on le conduise dans les caves du Ghâtelet !...

Goelle avait été désarmé; il se trouvait à la merci de ses adversaires ; il fut entraîné aussitôt et jeté, à quelques minutes de là, dans un cachot infect.

Goelle, ordinairement si audacieux» commençait

\î« OUBL A MORT

à s'inquiéter sérieusement de sa position. U ignorait en quelles mains il était tombé, et ce titre de Majesté donné àTun de ses adversaires ne semblait pas fait pour le rassurer.

n fallait se résigner cependant, et malgré Tépouvante mystérieuse qui s'était emparée de lui, il prit assez bravement son parti.

C'était la première fois que la peur troublait son esprit; ce grand gaillard qui Tavait menacé était toujours devant lui ; il voyait son œil vif briller dans l'ombre^de la prison ; il entendait sa voiximpérieuse bourdonner à son oreille.

Quel était cet]homme?

Le lenc^emain, quand on vint l'enlever de son cachot pour le conduire devant le tribunal qui devait le juger, c'était lui encore qui présidait.

Goelle Mssonna.

Et cependant le tribunal devant lequel on l'amenait n'avait rien d'imposant. — Quelques clercs grotesquement parés, assis sur de mauvais escabeaux : un grand garçon aux cheveux rouges, dont les épaules étaient couvertes d*un long manteau de pourpre rapiécé en plusieurs endroits. — C'était tout I

Goelle aurait souri en toute autre circonstance ; mais il avait peur.

Pendant trois jours, les mômes cérémonies se renouvelèrent, et chaque fois que Goelle se trouva en face de l'homme au manteau de pourpre, le môme eiBfet fut produit.

iO U2f PUEli A MOET

Enfin, il ftit fouetté devant les clercs du Ghâtelet assemblés, on lui confisqua son arquebuse, sous prétexte qu'il pouvait en faire un mauvais usage, et il fut mis en liberté, avec injonction de quitter la capitale avant le coucher du soleil.

Goelle s'empressa d'obéir, et le jour même il retournait en Normandie, plein de haine contre les clercs du Ghâtelet en général, mais conservant, au fond de son cœur, une terreur secrète àTendroit du président de leur tribunal l

Tel était notre homme au moment où commence cette histoire.

Goelle avait gardé d'assez vilaines habitudes, et dans Je pays il était généralement connu comme un tireur d'or, — Quand il y avait quelque mauvais coup à tenter, il était rare qu'on ne s'adrossâtpas à lui, et, quand on s'adressait à lui, il était rare qu'il refusât.

Goelle songeait sérieusement à Tavenir : il voulait se ramasser, pour sa vieillesse, une honnête aisance, et il faisait tout ce qu'il pouvait pour atteindre ce but.

Dès qu'il fut entré dans la grotte creusée au roc même, il s'installa de son mieux, apprêta la nouvelle arquebuse qu'il devait à la munificence de ses protecteurs, et attendit sa victime.

A une heure de là, deux jeunes gentilshommes sortirent da Vernon et s'acheminèrent également vers le manoir du sire de Longueville.

H pouvait être six heures.

Il régnait de toutes parts un calme harmonieux, au milieu duquel on entendait le chant des oiseaux gazçuilleurs, et le murmure berceur du fleuve qui passait à leurs pieds.

C'était une heure enchantée.

Sur les deux rives de la Seine, les chênes séculaires penchaient leurs fronts touffus sous les derniers rayons du soleil, et découpaient vigoureusement le feuillage sombre de leurs branches sur le fond bleu du ciel. On ne rencontrait plus déjà que quelques rares voyageurs, ou de distance en distance des pâtres qui chassaient leur bétail devant eux. Une senteur pénétrante, s'élevant des flots calmes, allait se mêler aux parfums que le vent apportait de la plaine, et, au-dessus de cette paix de toutes choses, .plemaient les notes argentines des clochers prochains qui sonnaient YAngeltcs.

Soit que le spectacle qu'ils avaient sous les yeux exerçât son influence sur l'esprit des deux cavaliers, soit qu'ils se fussent abandonnés un moment aux préoccupations que leur inspirait leur position respective, les deux gentilshommes n'avaient point encore échangé une parole depuis leur sortie de Vernon.

De ces deux jeunes gens, l'un pouvait avoir

trente ans, le second en avait Vingt-cinq à peine*

Le premier était grand, robuste, d'une taille

svelte et droite, et sa physionomie accusait une

audace peu conunune, que tempérait cependant l'extrême douceur de son grand œil bleu. Il avait, de plus, la main élégante et fine, la jambe merveilleusement tournée, et son front, sur lequel éclataient les signes d'une noblesse originelle, était couronné par une forêt de cheveux du plus beau rouge.

Il s'appelait Mardoche de VandriUe.

Le second était moins grand et moins robuste ; son œil était vif pourtant, et lançait de temps Vautre de rapides étincelles ; mais toute sa personne annonçait une délicatesse native, que Tair pénétrant de la campagne n'avait pu faire disparaître; son visage était du plus pur ovale, et ses cheveux noirs, qui tombaient de chaque côté de ses tempes, en faisaient vivement ressortir l'éclatante pâleur.

Il s'appelait Gaston de Brionne.

Mardoche et Gaston avaient été élevés ensemble ; ils s'étaient aimés de bonne heure, et bien qu'ils fussent séparés depuis quatre années, bien que Mardoche habitât la capitale, où il était clerc du Ghâtelet, et que Gaston n'eût jamais quitté les environs de Vernon, où il n'était rien du tout, sinon comte de Brionne, les deux jeunes gens ne s'étaient pas perdus de vue.

Chaque fois que Mardoche revenait au pays, sa première visite était pour le jeune comte; chaque fois qu'il s'en retournait; la dernière main qu'il serr&t au départ était celle de Gaston.

n lui eût volontiers dit ce que le poète Charles Fontaine disait h Jean Touchet, lieutenant particulier d'Orléans :

Je n'ai amitié qui me touche De plus près, ami, que la tiemie.

Bien éprouvée, par la mienne.

Ainsi, comme Tor à la touche*

Ils s'étaientvouérun àl'autre un dévouement profond, et la mort seule pouvait rompre les liens sacrés qui les unissaient, du moins le croyaient-ils ainsi I

Et cependant ils allaient encore une fois se séparer.

Mardoche retournait à Paris, où l'attendaient les plaisirs de la capitale, tandis que Gaston allait s'attacher plus que* jamais à la province de Normandie, par son hymen avec sa cousine, la charmante Blanche de Haricourt.

Blanche était la nièce du premier président du parlement de Rouen ; elle possédait une fortune princière ; c'était le plus riche parti qui fùi alors au pays de Normandie.

Mais ces considérations n'étaient point de celles qui pussent tenter Gaston de Brionne : il y avait une cause secrète h cet hymen, dont la conclusion ne remontait pas à plus d'un mois : seulement, personne, jusqu'à cette heure, n'avait été mis dans la confidence.

D s'était accompli h ce sujet, au château du pré-

aident de Haricourt, d'étranges mystères, qui avaient bien occupé Timagination des bons villa* geois de la petite ville de Vernon.

Il y avait un mois à peine, Gaston de Brionne devait épouser la fiUe du sire de Longueville, et Blanche de Haricourt était mourante.

Gabrielle de Longueville et Blanche étaient liées depuis leur plus tendre enfance ; elles avaient été élevées avec Gaston, et ne s'étaient jamais quittées. Gabrielle allait fréquemment passer des journées et des nuits au chevet de Blanche ; les plus habiles médecins veillaient près de cette dernière ; mais aucun remède n'avait été assez puissant pour la rappeler à la santé. Enfin, une nuit la pauvre enfant allait mourir, Gabrielle tenait une de ses mains dans les siennes, et elle pleurait l

Il y eut un moment d'hésitation singulière.

Blanche regarda Gabrielle d'un œil où brillaient les dernières ardeurs de la vie ; une larme trembla un moment sous ses paupières pâles, et sa main serra celle de sa jeune compagne avec un mouvement violent et fébrile.

— Gabrielle, dit-elle, je vais mourir.

— Mourir 1 répéta la jeune fille.

— Encore quelques heures, et tout sera fini pour moi; mais je ne veux pas partir en emportant dans l'autre monde le secret terrible qui m'a tuée...

'- Que dis-tu?

Blanche promena un moment son regard effaré k travers la chambre ; puis elle se pencha haletante h Toreille de Gabrielleet murmura tout bas quelques mots qui parurent jeter répouvante dans le cœur de cette dernière.

Ce fut tout.

Après cet aveu, Blanche s'affaissa inanimée sur elle-même, et Gabrielle, qui la crut morte, appela toute la maison à son aide.

Mais la nièce du premier président ne mourut pas ; le lendemain une crise favorable s'opérait, et, un mois après, les médecins annonçaient h son de trompe qu'ils l'avaient sauvée.

Et, pour que personne ne doutât de Tétat satisfaisant de la convalescente, on faisait savoir à toute la contrée que la gente Blanche allait s'unir au jeune et charmant comte Gaston de Brionne !...

H y avait déjà une demi-heure que les deux cavaliers s'avançaient sur la route, et c'est à peine, disions-nous, s'ils avaient échangé une parole.

Le moment approchait cependant où les deux amis allaient se séparer, Mardoche pour prendre la route de Paris, Gaston pour se rendre au manoir de Longueville ; déjà l'on apercevait à quelque distance l'endroit où le chemin se bifurque ; encore quelques minutes, et il faudrait se quitter.

Tout à coup Mardoche de Vandrille arrêta son cheval, et Gaston imita son mouvement.

— Or çà, dit le jeune clerc au Châtelet, en rc-

gardant son compagnon, en môme temps qu'il retroussait gaillardement sa moustache, Dieu me pardonne, Gaston, tu ressembles en ce moment bien plus à un patient que Ton mène au gibet qu'à un amoureux qui va, souç peu (de jours, serrer les doux liens d'hyménée. Que se passe-t-il donc en ton cœur, et pourquoi prends-tu cet air de frère mendiant?

Le jeune comte releva vivement le front à cette boutade, et secouant la tête comme s'il eût voulu chasser toute préoccupation fâcheuse, il regarda Mardoche avec un sourire que teignait encore un dernier reflet de tristesse.

— Tu as raison, Mardoche, répondit-il en jetant un regard sur l'endroit de la route où ils devaient bientôt se séparer, je m'abandonne à la douleur quand la joie devrait être dans mon cœur; dans quelques instants, nous allons nous quitter; n'attristons pas ces dernières minutes que nous passons ensemble par les regrets d'un passé désormais perdu. Tu vas partir, et moi je vais épouser Blanche: cette heure est solennelle, et je veux que tu emportes le souvenir de mon amitié comme je veux garder le souvenir de la tienne.

— Voilà qui est parler, Gaston, dit Mardoche ; nous resterons fermes et assurés dans notre inébranlable amitié; mais penses-tu que cela soit assez, et ne veux-tu pas que j'emporte aussi l'assurance de ton bonheur?

— Cela est-il nécessaire ?

— Tu n'es pas heureux.

— Qu'importe I

— Comment, qu'importe? estrce bien Gaston qui parle de la sorte à Mardoche de Vandrille? — Tu n'es pas heureux, te dis-je.

— Et qui m'empêcherait de l'être ?

— Le sais-je, moi ?

— Ne seraî-je pas avant huit jours l'époux de la plus jolie et de la plus riche héritière de la Normandie?

— Sans doute.

— Si J€Lmais dans mes rôves je me suis laissé aller à désirer l'amour d'une femme, mes vœux ne doivent-ils pas être comblés, puisque Pamour de Blanche n'est plus à cette heure un mystère pour personne?

— On me l'a dit.

— Pars donc avec confiance, Mardoche, pars; bannis toute inquiétude de ton esprit, et que le Dieu qui a béni notre amitié t'accompagne jusqu'au but de ton voyage.

Mardoche haussa les épaules d'une façon impertinente à ces paroles et salua ironiquement son compagnon.

— N'en déplaise à monsieur le comte Gaston de Brionne, dit-il d'une voix railleuse, mais je ne crois pas un* mot de ce qu'il vient de me dire ; et s'il veut bien permettre une telle audace à un pauvre

clerc du Châtelet, le sire Mardoche de Vandrille lui dira sans détour ce qu'il pense de tout ceci.

— Tu ne me crois donc pas ?

— Foi de gentilhomme.

— Eh bien , parle dors, s'il est vrai que tu saches mieux que moi-même ce qui se passe au fond de mon cœur.

Mardoche ne se fit pas répéter une pareille autorisation, et s'approchant de son compagnon d'un air qui frisait de bien près le mystère :

— Gaston, lui dit-il, il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mais Tabsence n'a pu me faire perdre le souvenir du passé. Ce n'est pas Blanche, c'est Gabrielle que tu aimes. Ton hymen avec la nièce du premier président du parlement de Rouen cache un mystère, et ce mystère, je le crains, fera tôt ou tard votre malheur à tous,

— Qui peut te faire supposer...?

— Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais ces sortes de compromis passés entre le cœur et la raison. Ils sont dangereux, je le répète... Sans doute, Gabrielle et toi, vous avez été séduits par ce rôle de générosité qu'il vous a plu d'accepter. Blanche allait mourir... mourir d'amour. Ce secret qu'elle devait emporter avec elle dans la tombe, Gabrielle le surprit un jour. Gabrielle est jeune ; elle fat éblouie par la grandeur de la mission qu'elle voulut s'imposer. L'homme pour l'amour duquel Blanche

allait mourir, elle Taîmait aussi. Aucune pensée de jalousie ne vint cependant mordre son cœur, elle demeura calme et froide comme une statue de marbre devant cet aveu terrible, et dès ce moment le sacrifice fut résolu.

— Mais qui a pu te dire...? interrompit Gaston avec effort.

— Je connais le cœur de Gabrielle, poursuivit Mardoche ; elle ne s'arrêta pas en si bon chemin : le lendemain môme elle t'appelait près d'elle, et le sourire sur les lèvres, la résignation sainte au front, elle t'enseignait le renoncement... Toi, Gaston, tu n'eus pas le courage d'être plus égoïste... Blanche était votre sœur à tous deux, une enfant comme vous, il fallait la sauver, même au prix de votre bonheur, et vous n'avez pas hésité,

— Toi-même tu l'aurais conseillé.

— Moi, Gaston I Je t'aurais défendu contre ton propre entraînement; et aujourd'hui tu ne serais pas tourmenté par les regrets du passé et les inquiétudes de l'avenir.

^ Que dis-tu 1

— Eh 1 ne le sais-je pas? Est-il besoin d'être un magicien pour deviner ce qui se passe en toi I Blanche t'accueille de son plus doux sourire; son front, que la maladie a polî, s'éclaire par instant d'éclatants reflets de joie et de bonheur; dans sa naïve ignorance des douleurs qui sont devenues les vôtres, elle se livre tout entière à l'ivresse de

son pur amour, et cependant Gabrielle pleure, et toi, Gaston, tu détournes avec effroi tes regards d*un avenir que tu redoutes.

Et comme Gaston baissait la tête sans répondre, Mardoche continua :

— Un jour, mon ami, reprit-il avec tristesse, le désespoir passera le seuil de ta demeure, ira s'asseoir à ton foyer, et deviendra ton hôte inséparable... Malheur, alors... Car, h partir de ce jour, ce n'est plus Gabrielle douce et résignée, dont tu rencontreras les images aimées à travers les allées ombreuses de ton manoir... Ce sont les pâles silhouettes de deux femmes justement irritées et jalouses qui viendront s'offrir à ton regard glacé... Pour moi, Gaston, je le dis avec courage, j'eusse mieux aimé voir Blanche descendre dans sa tombe enveloppée dans les chastes illusions de ses seize ans que d'assister h la conclusion de ce fatal hymen I

Gaston secoua la tète avec un pâle sourire et serra la main de Mardoche.

— Ce que tu viens de me dire, lui répondit-il, je me le suis dit bien des fois ; j'ai eu peur de cet hymen et je le redoute encore; mais le sort en est jeté maintenant, et aucune considération ne pourra nous faire revenir sur notre détermination...

— Et quelle conduite a tenue Guillaume pendant que vous preniez cette résolution? objecta Mardoche.

— Le fils du président de Haricourt est de re* tour depuis une semaine seulement I répondit Gaston.

— S aimait Blanche?

— On me l'a dit.

— De plus, la fortune de sa cousine lui revenait tout entière, en cas de décès...

— Sans doute.

— n a dû concevoir un mortel dépit de cette union?

— Il m'a semblé résigné...

— Je n'aime pas cette résignation.

— Que veux-tu dire? fit Gaston étonné-

— Je m'entends... répliqua Mardoche; je n'ai jamais aimé Guillaume; ta liaison avec cet homme m'a toujours déplu. — ^11 est sombre, taciturne, faux.

— Lui?...

— Que t'a-t-il dit?

— Presque rien.... Il comprend le sacrifice que nous nous imposons ; il fera taire son amour... la vie de Blanche lui est chère, et rien ne lui coûtera pour l'assurer.

— Et il assistera à votre union?

— Il doit partir.

— Bientôt?

— Cette nuit môme...

— Ceci me rassure...

Gaston ne put s'empôcher de sourire à ces dernières paroles de Mardoche.

— Vraiment, lui dit-il, je te reconnais à peine... Guillaume n*a point les vices que tu lui supposes ; il est ami dévoué, et je n*ai pas plus lieu de douter de son cœur que du tien.

— Soitl... fit Mardoche, moi, je le connais autrement... et je suis pour ce que j*ai dit.... Adieu donc, Gaston; une nouvelle vie va bientôt commencer pour toi: Dieu veuille qu*elle soit heureuse et longue ! — mais si elle devait être semée d*inquiétudes et de chagrins ; si tu devais plus tard regretter la résolution que tu prends aujourd'hui, n'oublie pas qu'il existe à Paris un certain clerc au Ghâtelet, du nom de Mardoche de Vandrille, lequel conservera éternellement l'amitié qu'il t'a vouée...

— Tu pars?

— Il le faut...

— Adieu donc, Mardoche.

— Adieu, adieu!

Et comme ils approchaient de l'endroit où Goelle veillait, attendant sa victime, les deux amis se prirent la main et se séparèrent.

En ce moment Goelle abattait tranquillement son arquebuse et visait le jeune comte qui était à vingt pas, mais, au moment de laisser le coup partir, il poussa un cri d'étonncment et de stupéfaction et releva vivement son arme»

— Eh bien , lui dit brusquement un de ses compagnons, qu'est-ce que cela signifie?

— Tais4oL..

— N'esirce pas le jeune comte de Brionne?

— Si bien.

— Pourquoi hésites-tu, alors?

— Silence...

— GoeUe, tu deviens fou...

— C'est lui.. .

— Qui, lui?

— Plus bas...

— Mais encore...

— C'eat lui, te dis-je, lui... le roi de la bazochel...

Etrœil fixe, les bras pendants, la bouche béante, Goelle suivit du regard, avec une sorte de stupéfaction, Mardoche de Vandrille, qui s*éloignaii lentement sur la route de Paris I...

u manoir de son père et elle

lastoQ allait venir, précédant de iulement Blanche de Haricourt,

ise par la jeune fille avait été ille s'était sacrifiée sans murins hésitation, pour arracher i certaine ; aucune considération /enir sur sa détermination.

rouvait seule au manoir de Lon- ) chambre où Gaston était venu " auprès d'elle, quand elle pionému dans cette vallée protonde, louru tous les détours avec son

fiancé d'alors, quand enfin elle remontait lentement la pente ^es souvenirs d*une autre époque... son cœur frémissait tout à coup dans sa poitrine oppressée, ses yeux s'emplissaient de larmes silencieuses, et une amère tristesse répandait un voile sombre sur son front!...

Gabrielle avait aimé Gaston conmie on aime à cet âge, avec im oubli de toutes choses... elle avait vécu jusqu'alors pieuse et recueillie auprès de son père; l'amour de Gaston était le premier sentiment qui fût venu la troubler dans la paix profonde dont elle jouissait... Son âme s'était ouverte aux premiers et chastes baisers de l'amour, sous les regards mêmes de son père, et elle avait accueilli avec enivrement ce bonheur inconnu qui la surprenait dans sa naïveté et son ignorance.

Que de rêves n'avait-elle pas bercés pendant ces heures enchantées où Tamour lui versdt l'ivresse; combien de fois n'avail^elle pas soulevé d'une main inquiète et curieuse le voile qui lui cachait Favenir. . . Gaston était l'un des plus charmants gentilshommes de la province ; ilétaitbon, simple, dévoué ; Gabrielle ne voyait personne qu'elle pût lui comparer, et, en réalitéi il n'y en avait pas ! . . .

Quels rêves n'auraient pâli auprès des réalités que l'avenir lui promettait!

Pauvre Gabrielle I

Elle avait seize ans... elle était rose et blonde, comme une fleur des champs... sa taille avait une

souplesse ondoyante qui rappelait la flexibilité gracieuse des saules ; son bel œil bleu se teignait de reflets d'une douceur inexprimable, et sa voix résonnait d'une gravité triste, dont rien ne saurait rendre le charme expressif...

Elle entrait à peine dans la vie, et déjà sa lèvre trempait au calice deè premières douleurs... son cœur se brisait aux premiers désenchantements.

Ses joues avaient un peu pâli, son regard avait pris une expression vague et mélancolique, son front se couronnait peu à peu de tristesse...

Sa pâleur avait même ajouté un charme de plus à sa beauté ; mais que lui importait désormais sa beauté I...

Elle avait aimé Gaston, elle Taimait encore et ne pouvait aimer que lui. — Tout était perdu pour elle, puisque Gaston devait en épouser une autre; elle avait d'ailleurs renoncé à la vie, et son choix était déjà arrêté sur le couvent où elle irait se réfugier!

Gabrielle était accoudée à la fenêtre ouverte, et sa pensée plongeait avec inquiétude dans ce passé plein d'émotion, que son souvenir lui ouvrait, quand Gaston entra dans la chambre.

La jeune fille réprima un premier mouvement dont il eût été bien difficile de déterminer le caractère, puis elle sourit et lui tendit la main :

— Vous êtes exact, Gaston, lui dit-elle d'une voix qu'elle s'efl'orçait vainement de rendre calme^

je vous en sais d'autant plus de gré, mon ami^ que nous avons peu de temps à rester seuls et que cette entrevue est la dernière que nous aurons ensemble.

Gaston baisa la main que Gabrielle lui tendait et alla s'asseoir à ses côtés :

— Vous l'avez voulu, Gabrielle, répondit-il, et Dieu sait tous les combats que j*ai dû soutenir avant de me résoudre à vous obéir... j'ignore quel avenir le ciel nous réserve dans cette situation, et je le redoute sans le connaître ; mais, quoi qu'il arrive, je conserverai éternellement le regret profond de ce passé que vous m'avez fermé, et vers lequel ma pensée me reportera toujours.

— Je vous croyais résigné, Gaston...

— Je rétais...

— Et maintenant?

— Ah I plaignez-moi, Gabrielle, dit le jeune comte d'un accent désespéré, car je vais être bien malheureux... A mesure que le moment fatal approche, il me semble que le vide se fait autour de moi; je tremble et je frémis... Vous, du moins, vous pourrez ftiir loin de ce monde, emportant vos souvenirs avec vous; vous pourrez vivre de la vie du passé, au milieu du recueillement pieux du cloître . . . tandis que moil...

Gabrielle regardait Gaston avec étonnement; elle avait peur de l'interrompre, elle avait peur do l'écouter...

Elle eût été peinée sans doute de Voir son fiancé accepteravec trop de résignation Thyraen auquel elle Tavait poussé, et cependant son trouble F effrayait, et elle avait comme des frissons en l'écoutant parler.

— Moî, poursuivit Gaston, je n'aurai plus ni calme ni repos; il me faudra vivre éternellement inquiet, près d'une femme que je n'aurai pas choisie, passant mes jours sans joies, mes nuits sans amour I... Ahl Gabrielle, la mort eût été préférable à ce pacte auquel vous avez souscrit.., et vous m'aimiez bien peu le jour où vous m'avez commandé un tel sacrifice.

Gabrielle sourit amèrement à ces mots et deux larmes vinrent briller au bord de ses paupières.

— Je ne vous aimais pas, répondit-elle en remuant tristement la tête, Gaston!... Dieu vous pardonne cette parole cruelle prononcée dans un pareil moment I... Vous savez bien cependant que vous êtes mon premier, mon seul amour ; vous savez bien que cet amour était le rêve béni de ma vie, que je n'en aurai point d'autre, et que je m'éteindrai doucement dans le cloître en songeant à vous et en priant pour vous... Vous savez tout cela, Gaston, et vous dites que je ne vous aimais pas I Tenez, si vous le voulez, nous ne reparlerons plus du passé, nous ne reviendrons pas sur ces jours perdus qui ne peuvent plus renaître. Songeons à l'avenir plutôt, et tentons de le préserver des dangers que vous redoutez 1...

Georges se leva et alla s'accouder à la fenêtre.

— Qu'il soit fait selon votre volonté, Gabrielle, ditril à voix lente; je suis prêt à vous écouter du plus profond de mon cœur.

— Merci, répondit Gabrielle en se levant aussi et en allant h la fenêtre, tout est grave dans notre position, et les moindres détails ont de Timportance... Répondez-moi avec franchise, avec sincérité.

— Parlez! parlez I

— Blanche va venir dans un instant. Avant qu'elle arrive, il faut que je m'instruise sur tout ce qui nous concerne. Votre union doit avoir lieu bientôt, n'estce pas?

— Dans huit jours, Gabrielle.

— A Vemon, sans doute?

— A Vemon...

— Après votre mariage, Gaston, vous comptez habiter ce pays?

— Je ferai tout pour qu'il en soit ainsi : mais pourquoi ces questions? fit le jeune comte.

— C'est qu'il ne faut pas que nous soyons près l'un de l'autre, répondit Gabrielle, et j'ai déjà fait choix du couvent oîi je compte me retirer.

— Esl^ce possible?

— Je le veux ainsi.

— Ne vous reverrai-je donc plus?

— Ohl jamais !,•.

— Gabrielle... mais c'est de la cruauté.

— C'est de la prudence seulement.

— Ainsi, dit Gaston après un moment de pénible silence, vous voulez que notre séparation soit complète : vous partirez... vous irez loin d'ici, loin de moi, me laissant seul accomplir le terrible sacrifice... Ahl mon amie, vous ne savez pas à quelles tortures vous allez m'abandonner.

— Blanche est bonne; elle voug aime.,.

— Mais je ne Taime pas.

— Aujourd'hui, peut-être, Gaston, cela est vrai, je le crois; j'ai besoin de le croire môme, pour mon repos, mais demain tout sera changé; le cœur de rhomme oublie vite, dii^on, et qui sait... bientôt peut-être un nouvel amour...

Gaston ne laissa pas achever la jeune fille; il lui prit les mains avec un mouvement désordonné et presque fébrile, et l'attira doucement vers lui.

Us étaient si près l'un de l'autre, que leurs cheveux se touchaient et que le jeune gentilhoïnme entendait le cœur de Gabrielle battre contre le sien.

— Gabrielle, dit Gaston d'une voix que l'émotion brisait, dans un instant, nous allons nous séparer pour ne plus nous revoir peut-être; ce moment est solennel, et Dieu entend nos paroles et nous juge ; eh bien, quoi qu'il arrive, que cette existence qui s'ouvre pour moi soit heureuse ou misérable, que je supT)orte la vie avec résignation ou que je la maudisse, je ne veux pas, à cette heure suprême, laisser un doute ni un soupçon dans votre esprit..;

UN DUBL A MORT 31

Je suis un enfant comme vous par le cœur et je ne puis vous tromper : Gabrielle, je vous aime... vous avez été mon premier amour.., je n'aimerai jamais d'autre femme; les douleurs de la vie pourront ébranler mon cœur et le déchirer; votre amour y restera éternellement vivant... Que m'importe, après tout... Nous avons voulu rappeler Blanche à la vie... et le ciel nous a exaucés : là se borne le sacrifice... Que Blanche me demande mon sang, mes jours un à un, je les lui donnerai conmie un chevalier, comme un chrétien; mais ma pensée, mon amour, mon âme tout entière, c'est impossible... Depuis le jour où ma poitrine a battu, je vous appartiens ; depuis le jour où mes yeux se sont ouverts à la lumière, c'est vous que j'ai cherchée : je vous aime, Gabrielle, Ce sentiment est né avec moi, il est dans ma tête et dans mon cœur comme le sang est dans mes veines ; c'est par lui que je vis, c'est avec lui que je mourrai I

Pendant que Gaston parlait, Gabrielle avait, à plusieurs reprises, tenté de lui imposer silence. Quand elle vit que ses efforts étaient inutiles, elle n'essaya plus de le retenir, et parut môme éprouver une certaine joie à l'écouter.

Cet aveu passionné d'un sentiment qu'elle avait longtemps partagé était pour elle comme une suprême consolation. L'indifférence de Gaston Teût peut^tre guérie de son amour; un mensonge les eût sauvés tous deux; ils n'avaient eu ni l'un ni

Tautre le courage de se tromper réciproquement.

Et comment l'auraient-ils pu?

Ds étaient trop jeunes et trop près encore de leur pureté native pour avoir appris déjà à feindre ou à dissimuler. C'étaient deux enfants... Leur amour était le premier bonheur qu'ils eussent goûté... pendant longtemps ils n'en avaient pas connu d'autre. Un instant ils crurent que Dieu bénirait leur dévouement : ce fut un élan spontané, inattendu; la grgmdeur du sacrifice les surprit; il fallait sauver Blanche, et ils n'hésitèrent pas... Mais le sacrifice une fois accompli, quand ils se retrouvèrent en présence de cette nécessité d'une séparation éternelle, ils comprirent Timprudence qu'ils avaient commise, ils pâlirent et s'effrayèrent I

Gabrielle surtout I

La pauvre enfant avait apporté dans son amour pour Gaston tout ce que son cœur contenait de fraîches illusions et de pieuse confiance : au delà de l'horizon qu'elle avait peuplé de ses rêves les plus charmants, il n'y avait plus rien qu'une immense solitude : rien que le recueillement du cloître ou le silence de la tombe.

Elle avait formé le projet héroïque de dépouiller sa vie de toutes les joies qui pouvaient la féconder, d'oublier les caressantes promesses de l'amour, de fermer son cœur à toutes les séductions de ce monde...

Et elle n'avait que seize ansl...

La vie s'ouvrait devant elle comme une fête; le soleil versait ses rayons éclatants sur sa route; tout se faisait harmonie et parfum à ses côtés.

C'était une tentative insensée.

Elle r accomplit cependant 1 Elle lutta courageusement contre ses propres entraînements, elle comprima ces désirs impérieux et naïfs qui la sollicitaient de toutes parts, et quand elle eut bien déchiré son cœur, bien tourmenté son esprit, elle crut avoir vaincu!

Hélas ! Gabrielle n'avait encore fait que quelques pas dans la vie amère du renoncement et de la solitude; cette paix morne, ce calme plein de tristesse vague dont elle jouissait, un instant avait suffi pour les détruire : elle s'était trompée ellemême ; sa force n'était que factice ; elle avait eu beau étouffer cet amour conçu sous les regards bienveillants de son père, les racines en étaient .vivaces encore, et voilà qu'il renaissait au premier rayon du soleil.

Les paroles de Gaston l'avaient toute troublée ; c'est h peine si elle osait tourner les yeux de son côté ; sa poitrine se soulevait péniblement ; il lui semblait que tout avait disparu autour d'elle, qu'elle était seule au monde avec son fiancé, qui venait de lui être rendu.

— Écoutez, Gabrielle, poursuivit le jeune comte, il en est temps encore : si vous le voulez, cet

hymen ne s'accomplira pas.... nous Irons vers Blanche, nous lui raconterons notre amour, nous lui dirons nos douleurs, et nous la supplierons de

ne pas bous séparer Dites, Gabrielle, dites, le

voulez-vous ?

Gabrielle resta un moment muette et indécise. Quelques larmes coulaient le long de ses joues pâles, elle sourit tristement à Gaston et lui prit les deux mains avec un doux abandon.

— Gaston, répondit-elle enfin, ce que vous demandez est impossible Nous nous sommes aimés et nous nous aimons encore.... Mon père avait béni cette union ; c'a été le plus doux et le plus pur rêve de ma vie ; mais le passé ne nous appartient plus, mon ami... et Tavenir est àDieu... Au lieu de chercher à manquer à nos serments, prions-le donc

-de donner à Blanche tout le bonheur qu'elle espère de son hymen.

— Ainsi, vous refuse25..,

— C'est impossible,

— Ah I Gabrielle ! . . . Gabrielle !

' — Tenez, voici qui doit nous rappeler à la réalité de notre position.

En parlant ainsi, la jeune fille étendit la main vers l'horizon et montra à Gaston deux nouveaux personnages qui s'avançaient vers le manoir.

Gaston étouffa un cri de désespoir et cacha sa tôte dans ses mains.

Les deux personnages que Gabrielle vens^it de

UJî DUEL A MORT 35

lui désigQër étaient Blanche et Guillaume d'Haricourt, son cousin.

Cependant Gabrielle s'était précipitée au-devani de Blanche le front serein et la lèvre souriante.

Blanche revenait d'un voyage dans les environs de Vernon ; il y avait huit jours au moins que les deux jeunes fllles ne s'étaient vueë ; eUes se tinrent longtemps étroitement embrassées.

De son côté, Gaston était allé serrer la main, de Guillaume, qui devait partirlanuit même pour Paris, et pendant que Blanche et Gabrielle se retiraient à l'écart pour causer* de Tavenir, Gaston entraînait Guillaume dans le verger attenant au manoir.

La lune s'était levée à l'horizon : mille étoiles s'allumaient dans le ciel; il faisait une nuit caressante et douce.

Guillaume avait à peu près trente années à cette époque ; c'était tin homme de taille moyenne, aux épaules larges et robustes, aux traits vigoureusement accusés et empreints d'une certaine rudesse répulsive. II portait le front bas et peu développé ; ses petits yeux verts lançaient parfois de vifs éclairs , et sa parole sèche et brève avait comme une sonorité métallique. Le crime était écrit sur chacun de ses traits.

Toutefois, et par un singulier caprice de la nature, cet homme possédait une puissance non équivoque de fascination qu'il exerçait sur la plupart des personnes qui rapprochaient.

86 UN DUBL A MORT

Gaston l'avait subie longtemps, et en ce moment encore il obéissait, en se rapprochant de Guillaume, à un sentiment plus impérieux que ne Test d'ordinaire l'amitié.

Us s'assirent l'un près de l'autre.

— Ainsi, dit Gaston après quelques secondes de silence, vous allez partir cette nuit pour Paris.

— Cette nuit môme, répondit Guillaume.

— Vous n'assisterez point au mariage de Blanche?

— Je ne le puis.

— Je l'avais espéré pourtant.

— Et moi, je l'aurais voulu ; mais il m'a fallu y renoncer. — Des motifs sérieux...

— Oh I je vous crois, Guillaume, poursuivit Gaston, je sais l'amitié que vous m'avez témoignée de tout temps, et je ne doute pas de votre cœur : mais il m'eût été doux, à moi qui n'ai que deux amis au monde, d'en garder un auprès de moi quand l'autre vient de me quitter.

— De quel autre voulez- vous donc parler? interrompit Guillaume, eniBxant son regard profond sur son interlocuteur.

— De Mardoche de Vandrille.

— n était ici?

•- Il me quitte à l'instant.

!»- Et il retourne à Paris, sans doute?

— C'est vrai I

Guillaume, qui avait d'abord frissonné au seul

mot de Mardoche de Vandrille, reprit presque aussitôt son calme habituel : il sourit et haussa les épaules.

— En vérité, dit-il alors avec une sorte d'enjouement forcé, je m'étonne, mon cher Gaston, que vous preniez im si vif intérêt à la présence de Mardoche ou à la mienne. Pour ce qui me concerne, des affaires d'une haute importance me rappellent au plus tôt à Paris. J'y serai avant huit jours... Mais pour ce qui regarde Mardoche, m'est avis qu'il aurait bien pu faire cette concession à votre amitié, et que les raisons pour lesquelles il vous quitte ne sont pas tellement impérieuses...

— Vous le connaissez donc...?

— Certainement.

— Il m'a dit cependant...

— Mardoche est un fou, poursuivit Guillaume avec le môme sourire froid et silencieux; je le connais depuis longtemps et je sais qu'il n'y a pas grand fonds à faire, ni sur sa parole, ni sur son amitié.

— Que dites-vous ?

— Tenez, Gaston, vous serez éternellement jeune; le ciel vous a doué d'une si heureuse nature que vous ne soupçonnez pas môme le mal autour de vous. C'est un beau privilège, celui-là, mais il est plein de danger.

Gaston regardait son interlocuteur avec stupéfaction, et, pendant qu'il parlait, il sentait une sourde inquiétude lui monter au cœur.

— Ces insinuations sont graves, âitnil Btifia d*ime voix émue ; Mardoohe est un ami d*enfance ; je me suis habitué à le considérer comme un homme d'honneur, comme un ami loyal et dévoué, et il me serait aussi impossible aujourd'hui de douter de lui que de douter de vous-même. Expliquezvous donc, Guillaume, et dites-moi franchement pourquoi vous tenez sur Mardoohe de pareils propos.

Pour toute réponse, Guillaume remua la tête avec indifférence»

— Non, répondit-il, non, mon ami, je ne veux pas évQÎUer dans votre esprit des soupçons qu'il nous serait impossible dç vérifier maintenant. Un jour viendra peut-être où vous reconnaîtrez la justesse et la portée de mes paroles } mais d'ici là, au lieu de regretter l'absence de messire Mardoohe de Yandrille, félicite^vous bien plutôt de le voirparti.

— Encore 1... fit Gaston.

Et comme il allait insister de nouveau, Guillaume l'arrêta du geste.

— G^est assez, mon ami 1 lui dii-il lentement ; d'ailleura, nous avons peu de temps à nous, Blanche peut revenir^ la nuit avance, et j'ai hâte moimôme de prendre le chemin de Paris.

— Eh quoil dit le jeune comte de Brionne, ne comptez-vous paa nous accompagner jusqu'à Vernon?

— C'est impossible.

•^ Cette heure est donc la dernière que nou8 passons ensemble?

— Du moins avant votre mariage.

— Ne reviendrez-vous pas bientôt?

— Je ne sais.

— Vous dites oela d'un singulier accent.

— Moi?

— Ah! vous cherchez en vain à le cacher... Guillaume... vous êtes triste.

— Quelle folie !

— Que se passe-t-il donc en vous, mon ami ? jamais encore je ne vous avais vu*^ainsi... Tenez, vous détournez les yeux, votre visage pâlit, votre main tremble dans la mienne; Guillaume, vous m'en voulez de ce mariage I Vous avez aimé Blanche et vous Taimez encore peut-être. Ah!

malheur à moi, s'il en est ainsi, car votre amitié est perdue pour moi, et jamais vous ne me pardonnerez d'avoir fait le désespoir de toute votre vie.

Si les deux interlocuteurs ne s'étaient pas trouvés en ce moment dans l'endroit le plus sombre du verger, Gaston aurait pu facilement voir le visage de Guillaume s'altérer tout à coup, son front se plisser de rides soucieuses, et sa main crispée s'appuyer avec une rage mal contenue sur la poignée de son épée.

Mais ce ne fut qu'un éclair. Guillaume reprit bientôt son empire sur lui-même ; ses joues recou-

vrèrent leur couleur habituelle, la sérénité reparut sur son front et il se mit à jouer de sa main droite avec les dentelles de son pourpoint.

— Enfant, dit-il après quelques secondes de silence, pourquoi vous en voudrais-je de ce mariage? Quand même, ce qui n'est pas, j'aurais gardé dans mon cœur Tamour de Blanche, ne sais-je pas comment cet hymen a été conclu... et les luttes que vous avez soutenues, et vos larmes, vos refus, votre désespoir...? Ne sais-je pas que cette union brise le seul espoir que vous aviez conçu, le seul bonheur que vous aviez rêvé...? C'est vous qui êtes malheureux, et c'est moi que vous plaignez ! Non, Gaston, non, cessez de douter ainsi de mon amitié, montrez plus de confiance, et si vous avez fait preuve de générosité et de dévouement, croyez que nous serons aussi généreux et aussi dévoué... Que ce mariage s'accomplisse donc, mon ami, et, pour mon compte, je remercierai Dieu avec ferveur s'il vous accorde le bonheur que vous aviez espéré d'un autre amour...

Comme Guillaume achevait ces mots, on entendit les voix de Blanche et de Gabrielle qui se rapprochaient. Guillaume se hâta de serrer la main de Gaston, il gagna la porte qui donnait du verger sur la campagne, et ayant pris son cheval des mains d'un palefrenier, il monta lestemenl en selle, fit encore un geste d'adieu à Gaston et partit au grand galop sur la route de Paris.

Un moment après, Blanche et Gabrielle rejoignaient le jemie comte de Brionne,

Blanche avait voulu tout voir avant 4e s'éloigner; elle avait voulu embrasser, dans ce dernier et suprême examen, ces lieux charmants où elle savait que Tamour de Gabrielle et de Gaston avait pris naissance. Ce n'est pas qu'elle eût peur d'un passé dont elle ignorait les détails : Blanche savait bien que Gabrielle avait dû épouser Gaston, mais elle ignorait que l'amour eût poussé des racines si profondes dans leurs cœurs. Si elle avait connu ce roman de leurs amours, elle n'eût jamais accepté leur sacrifice; elle eût préféré la mort au malheur de ses deux amis d'enfance.

Un mot les eût éclairés tous trois ; mais, ce mot, nul d'entre eux n'avait osé le prononcer.

Blanche allait donc ■ à l'hymen avec confiance, espérant en l'amour de Gaston, se reposant sur l'amitié sainte deîGabrielle.

Ce manoir qu'elle visitait en ce moment lui rappelait, d'ailleurs, toutes les pures joies de leur enfance commune. — C'est là qu'elle avait vu Gaston pour la première fois, c'est ici qu'elle l'avait aimé. A cette époque Gaston ne prenait pas garde à elle; il vivait à ses côtés, calme et reposé, comme un frère, comme un ami. Elle reprenait un à un ces jours écoulés, remontant, doucement émue, la pente du passé, et souriait à ces pages oubliées du beau roman de son chaste amour.

Quand elle revint auprès de Gaston, elle était radieuse et comme fortifiée par tous ces souvenirs qu*elle venait d'évoquer en l'espace d'une heure.

— Gaston, Gabrielle, dit-elle avec une sorte d'élan et en leur prenant la main à tous deux, je suis bien heureuse aujourd'hui... Vous vous aimiez, mes amis, vous vous aimiez, je le sais, et je sais aussi que vous m'avez fait généreusement le sacrifice de votre bonheur..» Âhl si le souvenir de votre amour passé laisse encore à cette heure quelque regret dans vos cœurs, ne m'en veuillez pas trop, car, vous ne Tignorez pas, mes jours sont condamnés . Je ne vous séparerai pas pour longtemps.

— Blanche, dirent en même temps Gabriel et Gaston.

— Qui sait! poursuivit la jeune fille avec un mouvement d'étrange mélancolie, si Dieu m'accorde aujourd'hui la plénitude du bonheur dont je me réjouis follement, c'est que sans doute il doit être de courte durée, et que demain peutrêtre...

— Y songez-vous? interrompit Gabrielle.

— Eh! qu'importe?poursuivit Blanche; si la mort m'enlevait aiyourd'hui, j'emporterais là du bonheur pour l'éternité.

Et en parlant ainsi, elle posait ses deux mains sur son cœur comme pour en comprimer les battements.

Cependant la nuit était venue, et il était temps de rentrer à Vernon.

UN ÔUEL A MORT 48

Ni Qabrielle ni Gaston ne songeaient à ea moment terrible de la séparation ; quand Blanche parla de partir, ils se regardèrent tous deux avec stupéfaction et épouvante.

C'est l'avenir qui commençait, avenir de souffrances et de larmes. On eût dit qu'ils n'avaient rien ressenti jusqu'à cette heure, et Gabrielle précipita elle-même le départ des deux fiancés, pour ne pas les effrayer de l'immensité de sa douleur.

— A bientôt! dit Blanche en s'élançant sur son beau cheval de raoe, qui piaffait aux medns du palefrenier.

— A bientôt! répondit Gabrielle avec des san-^ glots mal étouiféSé

— Gabrielle, dit h son tour Gaston en lui tendant la main, il est temps encore, dites un mot.

— Adieu I répondit la pauvre délaissée, adieu, Gaston, et que le ciel vous accorde tout le bonheur que j'avais t*ôvé!

Et comme Gaston et Blanche s'éloignaient au pas tranquille de leurs montures, elle les suivit du regard tant que la nuit ne les eut pas enveloppés.

Puis, quand enfin ils eurent disparu à ses yeux, elle fondit en larmes^ et se retournant vers son père, elle courut cacher son front sur sa poitrine.

— Mon père! mon père! s'écria-t-elle, je suis bien malheureuse.

— Tu Taimais donc bien, mon enfant! dit le sire

44 UN DUBL A MORT

de LoDgueville, en pressant la tète de sa fille sur son cœur.

— Ohl oui, mon père.

— Et cependant tu n*as pas hésité.

— Je voulais sauver Blanche.

— Tu as déchiré ton cœur de tes propres mains, tu as ouvert toi-même cette source de larmes qui s'échappe de tes yeux, ô Gabriellel Ton courage sera récompensé quelque jour, et Dieu aura pitié de ton désespoir et de ton amour.

Le vieillard baisa le front de son enfant avec une douloureuse tendresse, et il essaya de Tentraîner vers le manoir.

Mais ils avaient à peine fait quelques pas qu'ils s'arrêtèrent interdits et pâles, et se regardèrent épouvantés à travers l'ombre de la nuit.

On venait d'entendre un coup de feu à quelque distance.

— Avez-vous entendu, mon père? dit Gabrielle d'une voix tremblante.

— Oui, répondit le sire de LongueviUe.

— Un coup de feu I

— En effet.

— De ce côté I

Et en parlant ainsi, Gabrielle désignait l'endroit par lequel Blanche et Gaston venaient de disparaître.

— D faut envoyer quelques valets sur la route, poursuivit le vieillard.

— Pourvu qu'il ne soit arrivé aucun malheur 1

— Hâtons-nous.

— Écoutez !

Un cri s'était fait entendre, cri de détresse et

d'imprécation, et Gabrielle avait cru reconnaître la voix de Gaston.

— C'est lui! s'écria-t-eUe, luil Gaston I n'entendez-vous pas?

Mais déjà quelques domestiques armés s'étaient élancés dans la direction d'où le coup de feu était parti.

Quelques paysans des environs s'étaient également portés de ce côté.

Gabrielle. entendait un murmure confus de voix dans lequel il était bien dificile de démêler quelque chose. Enfin, tout se calma peu à peu, le silence se fit de tous côtés, et l'on n'entendit plus bientôt que le pas régulier de deux chevaux qui marchaient vers le manoir.

Quelques minutes après. Blanche et Gaston arrivaient au manoir, entourés des hommes qui les avaient secourus, et Gabrielle recevait l'explication de ce qui venait de se passer.

Elle ne s'était pas trompée.

A quelque distance du manoir de Longueville, un coup de feu, parti d'une sorte de grotte située h deux pas de la route, avait blessé Blanche, qui marchait à droite de Gaston. Ce dernier s'était précipité vers la jeune fille, et avait d'abord tenté de • ^

la venger; mais la grotte était déserte quand il y avait pénétré, et comme il craignait d'ailleurs que cette attaque inattendue n'eût pour but Tenlèvement de Blanche, il s'était hâté de revenir vers elle.

Blanche s'était évanouie : la blessure qu'elle avait reçue n'était pas grave, mais eUe perdait du sang en abondance ; il ne pouvait songer à là ramener à Vernon dans cet état. Il valait mieux retourner à Longueville, où elle trouverait tous les soins que réclamdt son état.

Ce projet une fois formé, Gaston le mit à exécution. Déjà, d'ailleurs, quelques valets du manoir étaient accourus : on plaça Blanche sur sa haquenée, le pms commodément possible, et, ainsi entourée, on la conduisit vers le manoir, où l'attendait Gabrielle inquiète et tremblante.

Le sire de Longueville avait donné des ordres à la hâte, et quand Blanche arriva on la déposa dans une salle basse, sur un fauteuil à haut dossier, que l'on roula près de la cheminée.

Blanche était pâle; elle paraissait morte. Gabrielle s'était agenouillée près d'elle et elle tenait une de ses mains dans les siennes.

A côté, Gaston tenait son autre main, et, les yeux fixés sur le visage de sa fiancée, il attendait avec une poignante anxiété qu'elle rouvrît les yeux et revînt à la vie.

Un homme de l'art était debout, devant ce groupe

UN DCEL A MORT 47

charmant, et semblait étudier avec une profonde attention l'état de la jeune fille»

Un grand concours de monde s'était précipité dans la eafle, les uns par curiosité, les autres par sympathiô. Tous étaient silencieux et attendaient.

L'un d'eux surtout paraissait prendre un vif in* térôt à l'évanouissement de Blanche,

Appuyé contre Une des cloisons de la salle, les épaules enveloppées d'un long manteau, le front 'caché d'un large chapeau, il avait fixé son regard ardent sar le front de Blanche et restait imperturbablement étranger à tout ce qui se passait à ses côtés. Du reste» nul n'avait pris garde à lui; il était entré avec les autres paysans, et dans ce moment l'intérêt qu'il portait à Blanche n'aurait étonné personne.

— Blanche I Blanche I murmurait de temps h autre Gaston en pressant doucement la main de la Jeune ûUe.

— Blanche I Blanche I répétait Gabrielle à voix basse.

— Rassurez- vous, dit enfin le médecin, cet évanouissement n'offre aucun symptôme alarmant. Il touche d'ailleurs à sa fin, et il suffira maintenant d'un verre d'eau.

— Un verre d'eau l dit vivement Gabrielle en se levant.

Et elle fendit la foule qui entourait le fauteuil de Blanche et courut elle-même vers rofficc.

48 UN DUEL A MOHT

Chose singulière I

Elle avait h peine quitté la fiancée de Gaston, que rhomme au large chapeau, qui paraissait prendre un si vif intérêt à sa situation, quitta la place qu'il occupait, fendit également la foule avec rapidité, et sortit de ToCBce au moment où Gabrielle allait y entrer.

D portait à la main un verre d'eau, que Gabrielle prit sans attention à qui le lui offrait.

Puis il disparut aussitôt de la salle, pendant que Gabrielle revenait en toute hâte vers Blanche.

Blanche venait de faire un mouvement; elle rouvrit les yeux, appela Gaston, et, promenant son regard étonné sur toute cette foule qui l'entourait, elle parut sortir d'un rêve pénible et ne plus se rappeler ce qui s'était passé.

— Où suis-je? dit-elle d'une voix faible. Gabrielle, que s'est-il donc passé?

— Tenez, répondit Gabrielle en lui présentant le verre qu'elle apportait.

Blanche prit le verre, but ce qu'il contenait, et le rendit en souriant à Gaston.

— Merci, Gabrielle, dit-elle, merci, mes amis... Mais pourquoi tout ce monde? J'ai comme un vague souvenir. Ah I je me rappelle... oui... sur la route... un coup de feu... Vous n'êtes pas blessé, au moins, Gaston?

— Les misérables ! murmura ce dernier.

— Mais que se passe-L-il donc en moi? poursui-»

vit Blanche, dont le regard se mit à parcourir la salle avec un certain égarement; j'étais mieux tout h l'heure, maintenant il me semble que ma vue se trouble, que mes veines se glacent, que le froid s'empare de mes membres... Gaston!

— Blanche I fit ce dernier, qui se sentait envahir malgré lui par une mystérieuse épouvante.

— Ne me quittez pas, mon ami, car il me semble que je vais mourir.

— Mourir !

— Mourir I murmurèrent les paysans, pressés autour de son fauteuil.

Blanche était devenue encore plus pâle; elle tourna ses regards vers Gabrielle, et cette dernière se redressa tout à coup, comme épouvantée de Texpression qu'elle venait d'y lire.

— Cette eau que vous m'avez donnée, poursuivit Blanche, elle me brûle la poitrine... Ohl monDieu... je ne souffrirais pas davantage si j'étais empoisonnée.

— Empoisonnée I dirent plusieurs voix.

— Empoisonnée I répéta Gabrielle en se laissant tomber à genoux.

Cependant l'état de Blanche devenait d'instant en instant plus alarmant; elle raidissait ses bras avec effort, joignait ses mains avec prière et suppliait tous ceux qui Tentouraient, et qu'elle glaçait d'épouvante, de ne pas la laisser mourir ainsi.

Le pinceau seul pourrait rendre une telle scène.

Gaston était là, haletant, éperdu, sans voix et sans geste, allant de l'un à Tautre, pleurant et criant, et demandant à chacun de sauver Blanche.

Gabrielle était atterrée : ce mot de poison l'avait brisée ; elle n*osait ni faire un pas ni prononcer une parole. Agenouillée sur la dalle, elle ne pouvait que pleurer et prier.

Quant aux assistants, ils paraissaient terriQés ; ils ne savaient encore ce qu'il y avait de fondé dans leurs craintes, mais ils sentaient vaguement qu'un grand^ drame allait s* accomplir sous leurs yeux, et ils s'étaient découverts et agenouillés.

Ils priaient!

Enfin Blanche s'affaissa sur elle-même, elle serra douloureusement les mains de Gaston, jeta un regard de mépris h Gabrielle et retomba innniméô sur le fauteuil.

— Évanouie! s'écria Gaston.

— Mortel... répondit le médecin.

Puis, comme chacun courbait la tête sous cette parole grave et terrible :

— Mon office finit ici, ajouta-til d'une voix solennelle ; mais demain ce sera le tour de la justice ; car Blanche de Haricourt est morte empoisonnée I

Quinze jours s'étaient passés depuis les événements que nous avons racontés dans les chapitres précédents, quineejours pendant lesquels de graves changements s'étaient opérés dans la position de la plupart de nos personnages.

Si le lecteur veut bien nous suivre, nous le transporterons pour quelques instants au sein même de la capitale de la. Normandie, dans le retrait ob M. le premier président du parlement élabore la plupart des affaires soumises à son examen.

Il est cinq heures du matin. Le jour n*est pas encore venu. Une lampe brûle sur une sorte de bureau auquel est attablé M. de Haricourt, austère vieillard qui a blanchi dans Texercioe de ses importantes fonctions.

Monseigneur de Haricourt a soixante^ ans envi-

52 UN DUEL Â MORl

ron; il est grand, sec, maigre, et Ton devine, sur son visage sillonné de rides profondes, les soucis du magistrat et les chagrins du père.

Il y a déjà huit heures qu*il s*est enfermé dans son retrait; il ne s'aperçoit pas que Thuile s'use dans la lampe et que les premières lueurs du jour commencent à blanchir les vitraux des fenêtres.

Cette sdle, bien que de petite proportion, a cependant un certain cachet sévère qui inspire le respect. Tout autour règne une boiserie, de laquelle rhabile ciseau des artistes de la Renaissance a fait jaillir mille fantaisies merveilleuses. C'est un fouillis singulier, où Tart nouveau a cherché sa forme sans la trouver encore, mais qui resplendit déjà des promesses du génie. Cela annonce le tombeau du cardinal d'Amboise et le château d'Anet!

Monseigneur de Haricourt ieuilletait d'un doigt inquiet les nombreux parchemins placés sous ses yeux, et, à chaque feuille qu'il tournait, l'expression de son visage s'assombrissait davantage. On eût dit cependant qu'il avait peine à accepter cette certitude qu'il recueillait de ses documents, et vingt fois il revenait avec opiniâtreté sur le môme parchemin.

Enfin il se leva et se mit à parcourir la chambre à pas pressés et rapides.

Il paraissait vivement agité, et laissait de temps à autre échapper quelques exclamations de surprise et d'impatience

UN DUEL A MUKT 53

Un moment même il se rapprocha du bureau et frappa plusieurs coups sur un timbre de métal qui rendit un son clair et vibrant.

La porte s'ouvrit presque aussitôt à cet appel et on homme entra.

— Personne n'est venu me demander cette nuit? demanda le premier président.

— Personne, répondit Thomme.

— On n'a point eu de nouvelles de Gaston?

— Aucune.

— C'est singulierl huit jours entiers sans donner signe de vie. Quel est ce nouveau mystère?... Craindrait-il... ? C'est impossible.

Pendant que monseigneur de Haricourt se parlait ainsi à lui-môme, l'homme, qui paraissait être un agent subalterne du parlement, s'était rapproché de lui.

— Monseigneur a-t-il encore besoin de mes services? dit-il à voix basse.

— Non, vous pouvez vous retirer, répondit le premier président; mais ne vous éloignez pas, je vous ferai peut-être appeler.

Et comme celui à qui s'adressaient ces paroles se retirait lentement, Guillaume de Haricourt parut sur le seuil de la porte.

— Guillaume I dit le père avec étonnement.

Guillaume était pâle; il portait un costume de

voyage et paraissait profondément inquiet. Il s'approcha de son père et lui baisa la main.

— Serais-je importun, mon père? dit-il d'une voix émue.

— Non, mon fils, non, répondit le premier président; je suis môme heureux de vous voir, car je désirais vous parler.

L'homme était sorti : le père et le fils restèrent seuls.

D y eut alors un moment de silence solennel, pendant lequel monseigneur de Haricourt marcha vers le bureau, près duquel il s'assit, tandis que Guillaume se tenait debout à quelques pas de lui.

— Je ne m'attendais pas à vous revoir si tôt, dit le premier président. Je vois que vous avez fait diligence.

— Vous me l'aviez ordonné, répondit Guillaume.

— Je vous en remercie, poursuivit le père. J'espère que vous êtes remis de votre voyage ?

---Ghl toutàfait.

— Vous êtes pâle, cependant.

— Un reste de fatigue.

— Vous ne souffrez pas, au moins?

— Nullement, mon père.

— Ainsi, vous avez appris les événements qui se sont accomplis depuis votre départ?

— Oui, mon père.

— La mort terrible de Blanche I

— On me Ta racontée.

— Cet événement m'a cruellement frappé.

— Cela devait être.

UN DUEL A MOKT oO

— Ahl c'est que moi, Guillaume, je n'ai point oublié le passé, et je me rappelle encore qu'il y a cinq ans environ, c'est vous qui deviez être Fépoux de Blanche.

— C'est vrai I

— C'était le dernier rêve de ma vieillesse . Blanche était riche*., nous Tétions encore... Un beau rêve, Quillaumel... Depuis, vous avez creusé entre elle et vous un abtme infranchissable ; vous avez perdu follement dans vos dissipations votre jeunesse et votre fortune, et cinq années vous ont sufli pour ruiner à tout jamais cet édiQce de richesse, de probité et de vertu, que j'avais mis, moi, toute ma vie à édifier.

— Mon pèrel...

— Oh I j'ai tout appris, Guillaume, tout... depuis le moment où vous avez quitté ce pays jusqu'à celui où vous y êtes revenu 1... Vous étiez parti de bien haut, vous aviez un ra&g élevé, un nom pur... vous pouviez prétendre à un avenir splendide : vous avez mieux aiflié briser tout cela... vous vous êtes plongé jusqu'au cœur dans une vie de désordres... La débauche et le jeu sont devenus vos plus chères distractions, et ai\jourd'hui (je n'y puis songer sans amertume)^ si je venais à quitter ce monde, je laisserais mon nom à un homme qui ne comprendrait plus peut-être Thonneur d'un tel héritage.

— Ah! vous êtes sévère, monseigneur, inter-

56 UN DUEL Â MOKT

rompit Guillaume, qui redressa un moment le front sous les paroles de son père.

— Comment! fit ce dernier.

— Qu'il me soit permis, ajouta-t-il, de faire une observation.

— Voudriez-vous vous justifier?

— Expliquer ma conduite, tout au plus...

Monseigneur de Haricourt s'était levé ; il sourit

en haussant les épaules et se rapprocha de son fils.

— Soit, lui dit-il, soit... mais je doute que vous trouviez des explications suffisantes.

— J'essayerai, du moins, dit Guillaume.

— Parlez donc.

— Il y a cinq ans, dit alors Guillaume d'une voix

ferme... il y a cinq ans, je pouvais être heureux

J'aimais Blanche d'un amour sincère; j'avais fait de cet amour le but sérieux de ma vie; j'avais placé sur cette union toutes les ambitions de ma jeunesse... Blanche a trompé cet espoir, et, en me repoussant, elle m'a fatalement rejeté dans ce courant qui m'emporte... Ah I je ne cherche pointa m'excuser, monseigneur ; mais vous qui avez passé calme et froid à travers les redoutables épreuves de la jeunesse, vous ne pouvez comprendre avec quelle autorité les passions mauvaises parlent au cœur, ce qu'il faut de courage pour les combattre et de vertu pour les vaincre.

— Vous avez donc combattu ? fit le président avec incrédulité.

— Ah I je ne sais, mon père, poursuivit Guillaume, je fermais les yeux et j'allais devant moi ; j'avais le cœur brisé, Tesprit abattu, j'étais désespéré, la vie me faisait peur et je songeais à la

mort... Alors, une femmeVintàmoi.... Cette femme, je ne lui demandai pas même son nom, ni d'oîi elle venait, ni où elle allait.... Sa voix avait une harmonie triste et douce qui toucha mon cœur, et moi, qui parlais déjà de mourir, j'oubliai en Técoûtant ce que j'avais souffert, que j'avais lutté, et je me repris à la vie avec une fièvre nouvelle. Le père de Guillaume sourit encore une fois du même sourire triste et incrédule, puis son visage reprit aussitôt après son calme et son austérité habituels.

— Toute fièvre a ses intermittences, répondit-il en remuant doucement la tête, et quand venait rheure où votre pouls ne battait plus aussi fort, où le sang se calmait dans vos veines, la conscience de votre position aurait dû vous rappeler au respect de vous-même.... Mais tenez, ne parlons plus do ce passé, vers lequel je n'aime pas à reporter mes regards. Vous voici de retour dans Rouen, et vous savez les grands événements qui s'y sont accomplis... Blanche empoisonnée, nous sommes devenus ses héritiers, et, je vous le dirai, Guillaume, bien vous a pris de quitter Vernon la nuit môme de la catastrophe, car les soupçons auraient pu vous atteindre aussi.

Guillaume avail frissonné à ces dernières paroles ; mais ce ne fut qu'un éclair, et la rougeur qui avait un instant coloré ses joues disparut presque aussitôt.

— Moi, mon père ! s*écria-t-il, et que pouvais-je craindre?

— Trois personnes devaient être plus ou moins soupçonnées : Gabrielle, Gaston et vous... Gabrielle et Gaston parce qu'ils s'étaient aimés ; vous, parce que vous héritiez de Blanche; le moindre indice, Guillaume, et c'est vous qui remplaciez Gabrielle dans sa prison.

Malgré Tassurance qu'affectait Guillaume^ cette affirmation de son père parut l'émouvoir.

— Cette jeune fille est-elle donc coupable? dit-il d'une voix qu'il essayait en vain de rendre ferme.

— Je ne sais, répondit son père.

— Elle n'a fait, du moins, aucun aveu?

— Aucun.

— Et pensez- vous qu'on la condamne?

— Peutrètre.

— Àh 1 ce serait horrible I

— Et pourquoi donc? si elle est coupable.

— Mais elle ne l'est pas, mon père.... elle ne peut rètre.

— Qu'en savez-vous?

— Le passé...

Le premier président prit la main de son fils avec tendresse et la serra dans les siennes.

— Guillaume, lui dit-il, quand yous serez revenu à une vie plus régulière, que prouvera le passé contre vous?

— Rien sans doute.

— Vous voyez bien.».

— Ah I n'importa, poursuivit Guillaume avec une vivacité singulière, n'importe... malgré moi, monseigneur, cette situation m'épouvante et me glace... et je frémis en songeant parfois que votre justice pourrait frapper un innocent.

— Bien, Guillaume, bien, mon fils 1... interrompit le président du parlement; ceë scrupules partent d'un cœur droit, et je suis loin d'en blâmer f expression».. Mais soyez rassuré: si les juges condanmeht Gabrielle, c'est qu'ils auront été sufBsamment éclairés sur son crime i

Gomme il achevait ces paroles, la porte s'ouvrit une seconde fois et Gaston de Brionne entra.

Le jeune ceinte avait bien changé depuis la mort de Blanche : son visage maigri attestait quelle douleur avait été la sienne, et avec quel déchirement, quelle colère, quel désespoir, il pleurait sa fiancée. Son front s'était couronné d'une sombre pâleur, et son regard effaré semblait chercher à toute heure le fantôme de Blanche.

Gaston avait été bien cmellement éprouvé.

Blanche morte, il avait vu Gabrielle arrachée aux bras de son père et jetée en prison : il savait quels affreux soupçons pesaient sur elle, et il

n'ignorait pas le danger redoutable qui la menaçait.

Tous ceux qui la connaissaient, tous ceux qui l'aimaient, l'avaient abandonnée tout à coup, et elle n'avait plus personne qui s'intéressât à elle.

Personne, si ce n'est son père et Gaston I

Le sire de Longueville n'avait pas fait une démarche pour sauver sa fille ou tâcher de la soustraire au sort qui lui était réservé. Abîmé dans sa douleur, le malheureux vieillard avait perdu tout sentiment : il passait les jours à prier Dieu, les nuits à pleurer. Un désespoir morne et terrifié.

Quant à Gaston, son amour s'était éveillé dès les premiers jours. Après avoir rendu les derniers devoirs à Blanche, il était parti, il avait parcouru le pays avec ime infatigable ardeur, il avait recherché les moindres indices, il avait interrogé tout le monde. Le coup de feu dont Blanche avait manqué d'être victime se liait étroitement dans son esprit avec l'empoisonnement de sa fiancée ; il avait suivi les traces des assassins, on avait cru les voir, dans la nuit fatale, courir la campagne et se diriger loin de Vernon, par la route de Paris ; mais là se bornaient malheureusement les renseignements, et Gaston avait dû s'en contenter, quelque incomplets qu'ils fussent. Toutefois, en revenant au manoir de Longueville pour y interroger une dernière fois les domestiques du père de Gabrielle, il avait fait,

la-

[ui

la veille, une précieuse découverte, qu'il venail communiquer à monseigneur de Haricourt.

— Gaston! s'étaient écriés en môme temps le père et le fils en voyant entrer le jeune comte.

— Monseigneur, dit ce dernier en avançant précipitamment vers le président du parlement, je craignais de ne pas vous rencontrer, et j*ai cru devoir insister auprès de vos gens.

— Vous avez bien fait, Gaston, fit observer monseigneur de Haricourt : dans les circonstances graves où nous nous trouvons, ma porte vous sera toujours ouverte.

— Merci, monseigneur.... Je suis heureux de cette bienveillance que vous me témoignez, dans ce moment surtout, car j*ai une prière à vous adresser.

— A moi?

— A vous, monseigneur.

— Parlez, Gaston, parlez et s'il est en mon

pouvoir de vous satisfaire Voyons, de quoi s'agit-il?

Gaston se recueillit un instant, puis il reprit d'une voix ferme et assurée, tandis que Guillaume, debout à quelques pas, écoutait avec [une profonde attention.

— GabrielledeLongueville, dit-il, est arrêtée depuis deux jours.

— Eh bien?

— On l'accuse d'avoir empoisonné Blanche.

— C'est vrQ.i.

— Aujourd'hui même elle doit, dil-on, subir son premier interrogatoire.

— Sans doute.

-^ Eh bien 1 monseigneur, je viens vous supplier, au nom de l'affection que vous m'avez toujours portée, de m'accorder l'autorisation de parier à Gabrielle.

Le président regarda Gaston avôC surprise.

— Vous I lui dit-il, comme s'il eût craint d'avoir mal compris.

— Moi, monseigneur, répondit Gaston avec la môme assurance.

Son interlocuteur réprima un mouvement d'impatience, puis il reprit aussitôt d*uâe voix lente et en pesant chacune de ses paroles :

— N'avez-vous pas pensé, Gaston, aux interprétations que pourrait faire naître une pareille fantaisie ?

— C'est mieux qu'une fantaisie , monàeigâeur, c'est un devoir, répondit le jeune comte.

— Comment 1

— Je n'ai pas oublié, moi, que Gabrièllô à dû être ma femme, et je crois encore à son innocéûce.

— Je comprends cela, objecta le père de Guillaume ; mais si vous voulez que je vous parle comme ami, presque comme un père... je ne puis vous dissimuler que cette démarche de votrç part est^ sinon imprudente, du moins inconsidérée.

BV

UN DUEL A MOAT 63

^ Mais Gabrielle n'est pas coupable I s'écria Gaston.

— Qui vous rassure?

— Tout, monseigneur, tout... Son désespoir, ses larmes, Thonneur du nom qu'elle porte, la pureté de Tamour qui nous unissait... Àh 1 il y a des choses dont il est permis de douter, mais la vertu de Gabrielle, cela ne se discute pas.

Le premier président haussa les épaules et remua la tête.

-— C'est ainsi que parlent les jeunes gens, dit-il avec une certaine aigreur austère... et vous ignorez, Gaston, que l'instruction de cette affaire a marché depuis quelques jours... mais je ne dois pas vous le cacher, les preuves recueillies sont des plus accablantes.

— C'est impossible! essaya de dire le jeune comte.

— Ces choses paraissent toigours impossibles au premier abord, poursuivit son interlocuteur; puis, quand on réunit toutes les circonstances éparses, qu'on pèse chaque supposition, qu'on pénètre enfin dans la conscience de chacun, le jour se fait peu h peu, les coins les plus ténébreux s'éclairent tout à coup, et l'on se trouve tout surpris devoir sortir la vérité de mille faits qui semblaient, dans le principe, confus ou contradictoires.

Et comme Gaston ne savait plus que répondre, il continua :

— Voyons, Gaston, vous êtes un honnête homme, vous; eh bienl raisonnez un instant avec moi... N'est-ce pas Gabrielle qui a présenté le verre d'eau à Blanche? Ce verre d'eau n'était-il pas empoisonné? Si ce n'est pas elle qui a versé le poison, qu'elle parle, qu'elle désigne le coupable. Mais non, elle se tait, et son silence a déjà reçu une interprétation terrible.

— Monseigneur 1 balbutia Gaston.

— Ah! les hommes de loi sont des gens positifs, et dans ce siècle on croit à la vertu quand on ne peut pas faire autrement... C'est fatal, cela... et tenez... moi-même, mon ami, moi, qui ai connu Gabrielle, moi, qui l'ai vue grandir et se développer, moi, qui sais quel trésor de candeur et d'honnêteté elle cache dans son cœur, eh bienl il y a des instants oîi je ne trouve pas même un argument qui la défende...

Gaston regarda un moment M. de Haricourt avec stupéfaction : on eût dit que les paroles qu'il venait d'entendre avaient ébranlé la conviction avec laquelle il était arrivé.

— Eh quoil s'écria-t-il d'un ton désespéré, vous aussi, monseigneur... Mais quel sentiment aurait donc pu pousser une enfant à commettre un pareil crime? Qu'on me le dise. Blanche était son amie d'enfance... elles étaient unies toutes deux par les liens de la plus tendre amitié... Qui donc aurait inventé le poison? Pour quelle vengeance l'aurait-on

préparé? les hommes de loi ne peuvent avoir la prétention de connaître mieux que moi le cœur de Gabrielle.

— Vous la défendez avec chaleur, Gaston I

— Elle le mérite.

— Un autre langage serait plus convenable dans votre bouche.

— Mais j'ai aimé Gabrielle, je Faime encore, monseigneur.

— Songez, monsieur le comte, que la tombe de Blanche est à peine fermée.

— Est-ce donc une raison pour que celle de Gabrielle s'ouvre demain?

— Peut-être.

— Ah 1 vous la calomniez, monseigneur.

— Tenez, Gaston, dit M. de Haricourt, dont la voix devint encore plus sérieuse et plus grave... cessons cet entretien... il ne convaincrait ni Tun ni l'autre... et il a le triste privilège de m' affecter péniblement. Si j'ai reporté sur vous une partie de rafTection que j'avais vouée à votre père, c'est que je vous en ai toujours cru digne... Encore quelques paroles comme celles que vous venez de prononcer... et je pourrais croire que je me suis trompé.

A cette réprimande inattendue, le jeune comte de Brionne releva fièrement le front et laissa voir un visage où éclataient les sentiments les plus nobles du cœur humain.

— La mission que je me suis imposée, dit-il

avec courage, est noble et sainte, et vous-même me Teussiez conseillée en d'autres temps, monseigneur; malgré les obstacles que je pourrai rencontrer, je suis résolu & l'accomplir jusqu'au bout.

— Comme vous voudrez, repartit M. de Haricourt; persistez-vous à voir Gabrielle de Longueville?

— Oui, monseigneur, pourdesraisonspuissantes.

— Vous les ai-je demandées?

— C'est moi qui tiens à vous les faire connaître : la première, c'est que j'ai foi en l'innocence de Gabrielle ; la seconde, c'est que, depuis hier, je crois être sur les traces du vrai coupable.

— Que dites-vous? fit M. de Haricourt.

Et pendant qu'il se rapprochait de Gaston, Guillaume regardait le jeune comte et pâlissait.

— Je voulais vous le cacher, monseigneur, poursuivit Gaston, mais votre sévérité me détermine à cet aveu avant d'avoir vu Gabrielle*

— Et le coupable? demandèrent en môme temps Guillaume et son père.

— Hier, continua le comte de Brionne, on m'a remis à Longueville un flacon trouvé dans roflQce du manoir.

— Un flacon 1 dit Guillaume.

— Ce flacon, igouta Gaston, contient encore une forte dose de poison.

— Et il n'appartient pas à Gabrielle 1

— C'est ce que je saurai dans quelques instants.

— Mais cette fille n'avouera jamais.

— Ohlsi Gabrielle est coupable, monseigneur, je le découvrirai sans peine, croyez-le, et alors, je renonce à la mission que je m'étais imposée, et je laisse la justice suivre son cours... Mais si elle est innocente, comme j'en ai le ferme espoir, je jure Dieu qu'il ne se passera pas longtemps avant que j'aie découvert le vrai coupable.

— Allons, soit, dit M. de Haricourt, votre détermination me rassure, et vous êtes bien le fils de mon vieil ami, le comte de Brionne ; allez, Gaston, les portes de la prison vous seront ouvertes, et je mettrai moi-môme à votre disposition tous les moyens dont je dispose pour sauver Gabrielle de Longueville.

Gaston remercia le premier président avec efTusion, il lui pressa les mains» comme s'il venait de rendre Gabrielle à la liberté, et sortit ivre de joie et d'espoir.

Une heure après, il était introduit dans la prison.

Gabrielle était bien moins abattue qu'on aurait pu le supposer, après Taccusation dont elle avait été l'objet.

Pendant les premiers jours elle s'était montrée atterrée; c'était une chose si nouvelle pour elle que la position qui lui était faite, qu'elle n'avait pu l'accepter sans murmure ni sans indignation. Mais peu à peu le calme était revenu dans son cœur, et maintenant elle pouvait envisager l'avenir avec courage.

Le spectacle de la douleur de son père avait beaucoup contribué à lui faire prendre cette nouvelle attitude.

Le sire de Longueville était déjà si vieux et si brisé, que le désespoir de sa fille l'eût achevé.

Gabrielle l'avait bien vite compris.

UN DUEL A MOKT 69

Aussi elle avait trouvé dans son amour filial l'énergie qui lui manquait. Son front conservait la même sérénité, ses lèvres le môme sourire, ses joues le même incarnat joyeux!...

On eût dit que rien n'était changé dans sa position, et qu'elle n'était en prison que pour son bon plaisir.

A de certains moments cependant, le sentiment de la réalité se- réveillait tout à coup dans son cœur, le regret douloureux du passé venait troubler son esprit, et le souvenir de Gaston amenait quelques larmes amères au bord de ses paupières... •

Quand elle songeait à Gaston, la pauvre enfant n'avait plus la force de regarder sans pâlir l'avenir qui lui était réservé, elle sentait son courage l'abandonner, et de son cœur brisé s'échappait une source abondante de larmes.

Elle l'avait tant aimé et elle l'aimait tant encore!

Dieu semblait avoir béni leur amour; elle n'y avait renoncé que poussée par un dévouement exagéré, et malgré l'impossibilité apparente d'un tel retour, elle se reprenait parfois à ce sentiment avec l'ardeur d'un homme qui, près de se noyer, se cramponne à toutes les branches fleuries que la rive lui tend I

Mais ces défaillances du cœur duraient peu ; sa raison reprenait bientôt son empire, et elle se représentait à son père sans inquiétude et souriante.

D'ailleurs, Gabrielle était si forte de son inno-

ceaoe, îl lui semblait si insensé qu'on pût même la soupçonner, que Taccusation Favait à peine atteinte.

Elle se disait que le jour où elle déclarerait qu'elle n'avait pas versé le poison, tout le monde la croirait : elle avait foi en ses juges, et ses juges cependant étaient déjà disposés à la condamner sans ravoir môme entendue.

Toutefois, les huit jours qu'elle avait passés en prison lui avaient peu à peu apporté d'autres idées... Plusieurs personnes avaient pénétré près d'elle, — une sorte d'avocat surtout, — singulier homme 1 qui, tout en s'ofifrant à la défendre, ne lui avait pas caché qu'il la croyait coupable... Et puis, le silence lugubre qui l'entourait, l'ombre sinistre dont elle était enveloppée, la solitude, ses rêveries, mille choses encore, avaient insensiblement jeté le trouble dans son esprit et l'épouvante dans son cœur.

Une épouvante sans nom, qu'aucun courage humain n'eût pu combattre.

Gabrielle en était arrivée à avoir peur! non de l'accusation qui pesait sur elle, mais de la soUtude dans laquelle on la tenait enfermée 1

La nuit, quand elle entendait, au milieu du silence plaintif de toute chose, le pas régulier des sentinelles ou le sombre grincement des portes, elle se prenait à frissonner de tous ses membres, elle se relevait pâle et effarée sur son lit, et son regard efTrayé cherchait à distinguer à travers

Tombre ces figureft bizarres que les reflets de sa lampe jeiai^t sur les murs de son cachot. Elle ne dormait plus. Elle écoutait.

Dems ces moments, elle eût cent fois préféré mourir, si sa mort avait pu la réhabiliter, si surtout elle n*ayait pas dû briser les dernières forces de son père, qui chaque jour s'inclinait davantage vers la tombe.

Les premières lueurs du jour commençaient à pénétrer dans la prison de Gabrielle quand Gaston y fot introduit.

Des traces récentes de larmes sUlonnaient les joues de la Jeune fille, ses cheveux retombaient en désordre sur ses épaules, elle était pftie, et un reste d'émotion survivait encore dans son cœur.

D'abord Gaston ne la vit pas : le passage subit de la lumière h l'obscurité avait donné à son regard une certaine hésitation ; il cherchaquelquès secondes à distinguel* Gabrielle à travers l'ombre ; mais quand il l'eut reconnue à Télégance de ses formes, quand il la vit debout, émue et tremblante à son aspect, n'osant faife uù pas pour aller à sa rencontre, n'osant reculer non plus pour le fuir, il se précipita vers elle avec un eri de joie et lui saisit les mains avec une ivresse folle :

— Gabrielle I Gabrielle! s'écrla*t-il, c'est bien vous que je revois... Ahl Dieu vous a donc enfin rendue à mon amour I

Gaston oubliait que Gabrielle était accusée et

presque déjà condamnée. Mais la pauvre enfant n'avait pu Toublier, elle, et elle laissa tomber son front dans ses mains et se prit à pleurer.

— Vous pleurez? fit Gaston étonné.

— Je n'ai plus que mes larmes pour me défendre, répondit Gabrielle.

— Mais vos amis?

— En ai-je encore?

— Ahl moi, du moins; moi, qui donnerais tout mon sang pour racheter chacune de vos larmes 1

Gabrielle sourit doucement à travers ses larmes et serra les mains du jeune comte.

— Oui, dit-elle d'un accent pénétré, vous êtes bon et généreux, Gaston, vous avez eu pitié...

— Pitié, Gabrielle I . . . repartit le comte, oh I non. . . Je me suis rappelé notre passé commun... notre enfance heureuse, nos joies sans remords... Ces souvenirs sacrés, que vous m'avez contraint d'oublier sont revenus en foule solliciter mon

cœur; et, vous le dirai-je, mon cœur s'est rallumé avec plus de force, et il m'a semblé que j'allais renaître à la vie, à l'espoir, au bonheur d'autrefois...

— Ce passé est loin de nous... dit Gabrielle d'une voix triste.

— EJt s'il pouvait revivre...

— Jamais I

— Mais vous n'êtes pas coupable?

— Tout m'accuse, cependant.

— Mais vous n'êtes pas coupable?

— Et s'ils me condamnaient?

— Oh! ils ne l'oseraient pas...

Gabnelle jeta à (îastonan singulier regard, dont le comte ne comprit pas bien d'abord Texpressîon.

— Et pourquoi donc?... reprit-elle après quelques instants de silence... Je ne me fais pas illusien, Gaston, et je sais quelles armes terribles mes ennemis ont recueillies contre moi.

— Vous n'a^ zi pas^d'ennemis...

— Vous le croyez?

— Qui pourrait vous en vouloir?

— Je ne sais.

— Pourquoi le dire, alors?

— Tenez, Gaston,, poursuivit la jeune fille, oubliez im instant que c'est moi qu'on accuse, moi, Gabnelle de Longueville; oubliez un instant que j'ai été élevée dans line famille où l'honneur est héréditaire; oubliez enfin que vous m'avez connue et que vous m'avez aimée.

— Que voulez-vous dire?... balbutia Gaston.

— Pendant les dernières nuits que j'ai passées dans ma prison silencieuse, continua Gabrielle, j'ai profondément réfléchi, voyez-vous... Ohl vous ne savez pas, vous, quels affreux tourments peuvent déchirer le cœur d'une femme que Ton abandonne. Elle dissimule, sans doute; elle voile sous sa gaieté apparente la plaie qui saigne dans sa poitrine ; elle sourit, elle est calme, elle pousse même Théroîsme

jusqu'à applaudir au triomphe et au bonheur de sa rivale l...

— Gabrielle.-

— Puis un jour vient où la jeune fille n'a plus la force de lutter, où sa haine lui monte au cerveau et r enivre, où sa douleur tue sa raison... Alors... elle oublie tout, Gaston... le vertige s*empare de son esprit, et le désespoir Tégare quelquefois jusqu'au crime 1...

— Que dites-vous? interrompît Gaston avec effroi.

— Pourquoi ne serait-ce pas mon histoire? dit Gabrielle en souriant.

— Ahl vous vous calomniez...

— Qu'en savez-vous?

— Mais vous n'êtes pas coupable?

— C'est la troisième fois que vous m'adressez cette question, Gaston; vous voye« bien que, malgré mon amour, vous doutez vous-même de mon innocence I

Ces paroles avaient été prononcées avec une ironie mêlée d*amertume : Gaston en resta confondu.

Certes, il n'avait pas douté un instant de Tinnocence de Gabrielle, mais il avait frémi jusqu'au plus profond de son cœur en songeant qu'elle aurait pu être coupable.

Il se rapprocha d'elle : il tremblait encore.

— Gabrielle, lui dit-il d'un ton de doux reproche, pourquoi jouer ainsi avec de pareils sentiments.

quand surtout votre vie et Totre honneur sont menacés? Non, U n'est pas vrai que je doute de votre innocence, et si demain vous en appelles du jugement des hommes au jugement de Diou, vous n'auriez pas de défenseur plus courageux et plus convaincu que moi... Mais écoutcE-moi, mon enfant bien-aimée : si je suis venu vers vous, c'est que, depuis quelques jours j'ai conçu quelque espoir de vous sauver.

— On me Ta déjà proposé... dit Gabrielle.

— Comment? fit Gaston.

— Oui... Un homme est venu hier dans ma prison... c'était la première fois que je le voyais.

— Et que vous a dit cet àomme?

— Une chose fort étra3»ge.

— Laquelle?

— Ahl U ne doutait pas, lui... il me croyait coupable.

— Le misérable !

— Et cependant il m'a proposé de me sauver.

— Mais quel est-il?

— Je l'ignore.

— Vous ne l'avez jamais vu?

— Jamais.

— Voilà qui est étrange, assurément.

— N'est-ce pas? Gaston.

— Gomment cet homme a-t-il pu pénétrer dans votre prison? quel intérêt avait-il à y venir... pourquoi cette proposition? Ahl c'est ce que je saurai ;

mais écoutez-moi, Gabrielle... écoutez-moi et répondez à chacune de mes questions comme si le président de Haricourt lui-môme vous interrogeait. Le jour oîi Blanche est morte empoisonnée, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui lui avez présenté le verre d'eau dans lequel on prétend que le poison était contenu?

— C'est bien moi, répondit GabrieUe.

— Et ce verre d'eau, poursuivit Gaston, c'est dans l'office que vous l'avez pris?

— Je ne me le rappelle plus.

— Il n'y avait personne dans l'office quand vous y êtes entrée?

— Je le crois.

— C'est là, cependant, un point important à éclaircir, car hier un flacon a été trouvé au manoir de Longueville, et ce flacon contenait du poison.

— Du poison? fit Gabrielle.

— Le voici, ajouta le jeune comte.

Gabrielle considéra un moment le flacon avec une attention profonde, puis elle le rendit à Gaston :

— Ce flacon, dit-elle, n'appartient ni à moi, ni à mon père...

— Mais, comme si une nouvelle échappée se fût ouverte devant elle, elle devint presque aussitôt soucieuse et pensive, et parut chercher à se rappeler.

Quelques minutes se passèrent ainsi, pendant

vu DUEL A MORT 77

lesquelles Gaston attendit avec anxiété que quelque lumière jaillit de ses réflexions.

EnQn, elle releva tout à coup le front, et un éclfdr sillonna son regard.

-^Attendezl s'écria-t-elle, attendez, Gaston; en effet, il y avait oommo un voile devant ma pensée, et il me semble que ce voila vient de se déchirer,, , oui, je me rappelle maintenant... ce verre... ce n'est pas moi... qui suis allée te prendre dans l'office... non, un homme était sur le seuil de la porte.

— Et cet homme...? dit Qaston impatient.

— Cet homme... je n'ai pu le voir; il portait un lai^e chapeau qui cachait son visage... un long manteau tombait de ses épaules... m'a tendu le verre et je l'ai pris... j'étus si émue... si épouvantée de l'état de Blanche que je n'ai pas réfléchi... et ce verra d'eau 1

— Mais cet homme, insista Gaston, cet homme n'avaitril pas quelque signe particulier qui vous ait frappée, et auquel on puisse le reconnaître aujourd'hui?

— Je ne crois pas, répondit la jeune fille en cherchant.

— Rappelez-vous.

— Je cherche.

— Eh bien?

— Je ne vois rien... cependant...

78 UN DUEL k MOET

— Oui... à cette main qui m'offrait le verre, j*ai cru voir...

— Cites... oh!... dites...

— Une bague noire.

— Et rien autre?

— Rien.

— Ah l n'importe... Ces indices sont un point de départ... J'ai appris déjà qu'un misérable, un tî* reur (Tory du nom de Goelle, a été vu dans les environs de Longuevflle dans cette soirée fatale., , Il n'a pu être trouvé encore, on craint qu'il ne soit allé chercher un refuge dans la capitale ; mais dussé-je le poursuivre jusqu'au sein môme de Paris, je vous jure que j'arriverai à la découverte de la vérité...

— Dieu vous protège! Gaston, dit la jeune fille avec tristesse, mais je commence h douter moimôme de la bonté de ma cause.

— Ah! gardez-vous de tenir un pareil langage: ayez bon courage, au contraire^ et avant peu je vous aurai sauvée.

— Vous partez, Gaston?

— Il le faut.

— Et je vous reverraî, n'est-ce pas?

— Demain peut-ôtre.

— Vous êtes désormais mon seul espoir, «-- Comme vous mon seul amour.

-=- Adieu, Gaston.

— A bientôt, Gabrielle.

Le comte imt longtemps les mains de la jeune fille serrées contre ses lèvres; il ne pouvait s'arracher de ces lieux où il allait la laisser seule et désolée.

Enfin, il fit un effort suprême sur lui-même, renouvela ses adieux^ et franchit le seuil de la prison, dont il entendit la porte se refermer derrière lui.

Le soir du même jour, un mystérieux cavalier sortait de Rouen et s'acheminait à pas pressés et rapides vers les bords de la Seine.

U pouvait être environ sept heures ; il n'y avait plus un seul voyageur sur la route ; les portes de la ville venaient de se fermer.

La nuit était sombre ; pas une étoile au ciel où couraient de lourds nuages noirs, chassés par im vent violent ; — une nuit qui s'annonçait mal.

De grosses gouttes de pluie commençaient à tomber.

Le cavalier enfonça son chapeau sur ses yeux, ramassa les plis flottants de son manteau, qu'il assujettit autour de son corps, et donna de l'éperon dans les flancs de son cheval.

La noble bête se cabra un moment, et finit par s'élancer en avant, dévorant l'espace de ses quatre pieds impatients.

La route était étroite et assez mal entretenue ; les étincelles jaillisaient sous le sabot du cheval, les broussailles qui bordaient le chemin faisaient, de temps à autre, de profondes déchirures dans le

manteau du cavalier; mais ce dernier ne paraissait s'apercevoir de rien, il poursuivait sa course avec la même ardeur, et semblait déûer les cailloux, le vent et la pluie.

La course dura une heure ainsi...

Il avait fait au moins trois lieues. Il s'arrêta.

L'endroit dans lequel il se trouvait en ce moment avait un aspect sinistre et désolé.

A droite, quelques monticules déchirés à leurs cimes par des pointes de rochers nus; à gauche, la Seine, dont les eaux noires coulaient avec un murmure plaintif; devant et derrière, le chemin bordé de bouleaux que le vent secouait avec force et aux* quels il arrachait leurs dernières feuilles.

C'était tout.

Depuis quelques instants, la pluie tombait avec plus d'intensité ; on entendait au loin la voix lugubre de la rafale, et, de quelque côté que le regard se portât, il ne rencontrait que la nuit impénétrable.

Le cavalier sauta à bas de son cheval, qu'il attacha solidement à un arbre, et, s'étant assuré qu'il était muni de son poignard, il gravit le monticule qu'il avait à sa droite.

Une fois arrivé au sommet, il parut chercher à se rappeler quelle direction il lui fallait prendre, fouilla du regard les ténèbres qui l'entouraient et finit par se mettre en route d'un air parfaitement résolu.*

A partir de ce moment, il n*hésita plus, et,^api9to

un quart d'heure de cette marche forcée à travers champs, il atteignit une masure d'assez pitoyable apparence.

La masure était formée de terre et de branches ; le toit s^était effondré depuis longtemps sous Taction combinée de la pluie et du vent, et d'énormes crevasses en sillonnaient les parois extérieures.

Un épais bouquet d'arbres la cachait à tous les regards; Teût-on remarquée d'ailleurs, que l'on eût hésité à croire qu'elle pût servir d'habitation à un être humain.

Le cavalier appliqua son œil à l'une des crevasses et S6 retira presque aussitôt.

Il venait d'apercevoir un homme...

C'était celui qu'il cherchait, sans doute, car à peine se fut-il assuré de sa présence qu'il marcha vers la porte, sur laquelle il frappa quelques coups avec la poignée de son poignard.

Puis il attendit.

Ce ne fut pas long.

L'homme s'était levé et venait de s'approcher de la porte.

— Qui va là? demanda-t-il d'une voix forte.

— Ami, répondit le cavalier.

— Encore serait-il bon de savoir votre nom t

— Aimes-tu mieux que je te dise le tien ?

— Le mien, je le connais.

— Tu as donc besoin de voir tes amis pour les reconnaître ?

82 UN DUBIi ▲ MOaT

-* J'ai tant d'amis I

— Peste I...

— Votre nom?...

— Tu y tiens?

— Beaucoup.

— Alors, maître Goelle, ouvre et dépéohe-toi, si tu veux que je te fasse don d'une arquebuse, quand la tieime sera hors de service,

-- Serait-ce vous, monsieur Guillaume de Haricourt? s'écria maître Goelle en ouvrant la porto toute grande.

. — Pardieul repartit Guillaume, quel autre mortel serait assez malavisé pour venir te chercher jusqu'ici?...

Guillaume de Haricourt venait d'entrer chez le tireur ior : celui-ci s'inclina jusqu'à terre.

L'intérieur de Thabitation répondait bien à l'extérieur : une mauvaise table boiteuse, sur laquelle fumait une vieille lampe de fer; deux escabeaux vermoulus, un mauvais grabat, et, dans le fond, à côté d'un bahut démantelé, la fameuse arquebuse de maître Goelle.

L'arquebuse, c'était le seul meuble propre de la cabane.

Il y a des hommes qui ont une femme, une sœur, un frère, un ami... ils circonscrivent leur existence dans les limites sacrées d'une affection quelconque... Ils aiment, ils ne vivent pas isolés; ils ont un père, une mère, des enfants...

UN DUEV A MORT 83

Et ils peuvent être heureux*

Goelle n'avait rien de tout cela.

Il n'avait ni père, ni mère, ni sœur, ni frère, ni ami... Il n'aimait personne... Il était seul au monde I

Une triste existence...

^ Et cependant, qui le croirait? Goelle avait presque toujours le sourire et la chanson sur les lèvres. . . Il ne connaissait pas môme de nom ces sentiments qui font la Joie et le bonheur du cœur humain; il n'avait ni femme, ni ami... mais il avait une arquebuse.

Aihl son arquebuse 1...

Il ne la quittait jamais, il l'avait toujours sur Tépaule ou sous les yeux. Elle était là, près de son lit, quand il dormait; à ses côtés quand il veillait...

Lorque Goelle n'avait pas â!ouvrage commandé (il appelait cela de l'ouvrage), il restait dans sa masure et passait des heures entières, les meilleurs inst£mts de sa journée à fourbir son arquebuse...

C'était sa joie et son orgueil I... Il ne l'eût confiée à personne, il aurait tué celui qui la lui aurait ftn^ levée. U tuait d'ailleurs pour bien moins que cela 1

Quand les salutations d'usage eurent été échangées, Guillaume prit un des deux escabeaux et s'assit à la table, sur laquelle il s'accouda.

Goelle était debout et le regardait faire.

— Que s'estril donc passé, monseigneur, dit-il enfin, quand il vit que Guillaume ne se décidait

pas à parler, pour que j'aie aujourd'hui et à cette heure J nuit l'honneur de votre visite?

— Je\ >ulais causer avec toi, répondit GuDlaume.

— Âh I ah ! eh bien I tant mieux, poursuivit Goelle ; moi, j*aime beaucoup à causer... cela forme l'esprit et le œur, et il y a toujours quelque chose h gagner...

— Tu as raison...

— D'ailleurs, vous le savez, monseigneur, le vieux Goelle est un bon diable ; on peut s'entendre facilement avec lui...

— C'est ce que nous verrons...

— Bah I notre dernière affaire n'a pas été longue h traiter.

— Oui, mais tu t'en es mal acquitté.

— C'est vrai, monseigneur, dit Goelle d'un air de dépit, ma pauvre arquebuse I c'est la première fois qu'elle me fait un pareil tour... Je vise le comte, et c'est la jeune fille qui est blessée.

— Encore si tu l'avais tuée, répliqua Guillaume d'un air impatient.

— Ahl ce n'est pas ma faute... le cœur y était... c'est un coup malheureux...

— Et maladroit.

— Cela peut se réparer...

— J'en doute.

— Est-ce que le jeune comte aurait quelque talisman? *

— Il s'agit bien de cela...

— Ce n'est donc pas pour une affaire de ce genre que monseigneur est venu me trouver? demanda Goelle étonné.

— Non...

— Et pourrait-on savoir... [?

— Certainement.

— Eh bien I je me lais, monseigneur, et je vous écoute...

Et, en parlant ainsi, le vieux Goelle s'assit en face de Guillaume et s'apprêta à l'écouter avec attention.

Guillaume s'était recueilli un moment ; il passa à plusieurs reprises sa main rapide sur son front ; puis il releva la tôte et fixa sur son interlocuteur deux regards profonds.

— Goelle, lui dit-il d'une voix lente, la position dans laquelle tu te trouves à cette heure est loin d'être bonne... Blanche a été empoisonnée, et l'on ignore le nom de celui qui lui a versé le poison. Mais ce qui n'est aujourd'hui un mystère pour personne, c'est que le soir de l'empoisonnement tu as été vu dans les environs du manoir de Longueville.

— Je m'en doutais, dit Goelle avec une grimace.

— Dis-moi, Goelle, poursuivit Guillaume après une pause, tiens-tu à ton âme?

— Ohî fort peu...

— Et à l'argent?

— Beaucoup.

86 UN DUBL A MORT

— Et »epais-tu disposé h en gagner plus que lu n'en as jamais eu?

— Qui fauWi tuer?

— Personne.

— C'est facile, alors.

— Et peu dangereux, n'est-ce pas?

— Enfin, qu'y a-t-il à faire?

— Une chose fort simple.

— Laquelle?

— Quitter le pays.

'— Moi?,..

— A rinstant même.

-^ Comment 1

— Tu hésites ?

-- Je fais mieux... je refuse!

Guillaume haussa les épaules et sourit.

— Je te croyais de Tesprit, maître Goelle, dit-il avec un mouvement de lèvres plein de dédain.

— Et vous aviez raison, monseigneur, repartit le tireur d'or,

— Cependant tu ne comprends pas...

— Que voulez-vous dire ?

— Tu ne comprends pas que, si j*ai quitté Rouen cette 'nuit, si je suis venu te trouver à travers champs, et par le temps qu'il fait, c'est que j'avais, pour agir ainsi, des motifs impérieux.

— Et ces motifs ?

— Si tu n'es pas parti dans une heure, tu seras arrêté et conduit en prison...

UN DUBL ▲ MORT 87

— Quelle plaisanterie I

— EslHse que j'ai l'habitude de plaisanter avec maître Goelle? dit Guillaume d'un ton orgueilleux.

Le malheureux tireur if or essayait de faire bonne contenance... mais, au fond, il avait peur. D'ailleurs, il savait ce dont Guillaume était capable, il Tavait vu à l'œuvre, et il pensait avec sagesse que le âls du premier président du parlement n'hésiterait pas à le livrer à la justice le jour où son intérêt lui commanderait une pareille mesure.

Toutefois, il tenta de sourire.

— C'est une chose grave, sans doute, que celle que vous m'apprenez, dit-il avec un petit ricanement significatif^ et je ne doute nullement de la sincérité de vos paroles. Cependant il me sera bien permis de faire une objection.

— Voyons, fit Guillaume.

— C'est que la police de Normandie, bien qu'adroite et rusée, n'a point encore trouvé en quel lieu de la province j^ai établi mon habitation, et il me semble difQcile...

— Qu'elle le découvre... interrompit Guillaume. ^ ' Précisément.

— Rassure-toi, maître Goelle, j'aimoi-méme paré à cet inconvénient.

— Comment?

— En donnant ton adresse h mon père.

— Vous avez fait cela?

— Avec des détails si précis qu'un enfant trouverait...

Goelle se redressa de toute sa hauteur, son visage avait pris une expression féroce, ses sourcils s'étaient rapprochés ; il croisa ses deux bras sur sa poitrine et mesura Guillaume d'un regard chargé de mépris et de colère.

— Monseigneur, dit-ild'une voix vibrante, ce que vous venez de dire est-il bien vrai?

— Tu en doutes?

— Et vous l'avouez l

— Pourquoi non. . •

— A moi?

— Es-tu fou ?

— Et vous n'avez pas craint, en agissant ainsi, d'éveiller ma colère et mon indignation?

— Et que me font ta colère et ton indignation?

— Monseigneur...

— Maître Goelle...

— Vous ne savez donc pas que nous sommes seuls ici, tous les deux, loin de toute habitation humaine ; que je puis vous tuer, si je veux, avant qu'aucun secours vienne vous sauver ; que vous êtes en mon pouvoir, que je puis faire de vous ce qu'il me plaira... Vous ne savez donc pas cela, monseigneur?

— Si bien...! fit Guillaume avec impassibilité.

— Et vous êtes venu?

— Tu le vois.

— Gela est bien imprudent.

— Bah I maître Goelle, je savais bien que tu ne ferais rien.

— Pourquoi cela?

— Parce que ma mort ne te sauverait pas...

— Qu'en savez-vous ?

— Tu es dénoncé... on est sur tes traces ; avant deux heures peut-être on sera ici. Tu vois bien que le mieux est encore de vider les lieux.

Goelle était atterré. Le raisonnement de Guillaume lui paraissait sans réplique ; le plus sage était donc de suivre son conseil. Cependant il hésitait encore.

— Mais où aller, dit-il avec anxiété, dans quelle contrée me réfugier?

— Loin de Rouen, surtout, répondit Guillaume, dans une ville où nulle recherche ne puisse t'atteindre, — où ma présence même pourrait au besoin te protéger.

— Mais encore...

— A Paris.

— Y songez-vous ?

— N'oublie pas, maître Goelle, que tu n'as pas un instant à perdre, et que le moindre retard peut te coûter la vie.

— Hélas I

— Hâte-toi...

— Mais je vous reverrai?

— Bientôt.

— Ah I monseigneur...

— Adieu, Goelle I

— Adieu, adieu l

Goelle alla prendre son arquebuse, remplit une sorte de bissac qu'il tira de son armoire, et ayant reçu une bourse pleine d'or, il se dirigea vers la porte que ce dernier venait d'ouvrir.

Toutefois, au moment de [partir, et comme il s'aperçut que la pluie tombait avec violence, il revint sur ses pas pour prendre un immense drap, dont il enveloppa son arquebuse.

Ce dernier trait fit sourire Guillaume.

— Tu prends plus de soins de ton arquebuse que de toi-même, lui dit-il d'un ton ironique.

Pour la première fois de sa vie, Goelle était ému; bien qu'il n'en fît rien paraître, il y avait au fond de son cœur une profonde irritation contre Guillaume ; le trouble était dans son esprit, ses oreilles bourdonnaient^ il avait du sang dans les yeux au lieu de larmes.

Il s'arrêta sur le seuil de la porte, et se retourna en jetant un regard singulier h Guillaume.

— Que voulez-vous, dit-il à son interlocuteur d'une voix contenue et en frappant amicalement sur son arme, mon arquebuse... c'est toute ma vie, à moi... c'est elle qui me donne du pain.,, qui me distrait et qui me venge... Vous voyez bien que j'ai raison de l'aimer, car celle-làne m'a jamais trahi...

— Tu comptes donc t*en servir en route

— Peut-être,..

— Diable 1 tes ennemis n'ont qu'à bien se

tenir, alors...

— Oh I fit Goelle en jetant son arquebuse sur son épaule et en saluant Guillaume, on ne tue pas seulement ses ennemis I

Et sans attendre de réponse, il franchit le seuil de la porte, laissant son interlocuteur interdit et se demandant si ces dernières paroles étaient une menace ou une plaisanterie.

La pluie continuait de tomber, le vent sifflait avec une violence âpre et désordonnée. Guillaume remit son manteau sur ses épaules, replaça son chapeau sur ses yeux, et, malgré la tempête, il s'élança dehors.

Quelques heures après, il rentrait dans la ville de Houen.

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