LE C0RTÈ6B DU ROI DE LA BÀZ0CB
A cette époque, renoeînte de Paris était enoore fort resserrée, et, depuis le règne de Philippe- Auguste, elle avait gagné bien peu de terrain.
Aucune adjonction n'avait été effectuée surla rive gauche de la Seine.
L'enceinte conunençait, comme par le passé, au Clos du Chardonnet, situé en face de la pointe de Vlie-auX'Vaches, qui s'est fondue depuis dans l'île Saint-Louis, montait jusqu'au clos de Sainte-Geneviève, enfermait les Jacobins et les Cordeliers, et allait finir à la Tour de Nesle, qu'un drame moderne a rendue justement célèbre.
La tour de Nesle était placée à côté du Petit Pré aux Clercs, et faisait face au Louvre, situé de l'autre côté de l'eau.
TIN DUEL A MORT d3
C* étaient toujours les mêmes limites; les trois siècles qui venaient de s'écouler depuis Philippe- Auguste n'avaient pu réussir à les reculer. Ce quartier était déjà, à cette époque, frappé d'immobililé, et toute la vie, toute l'animation, semblaient s'être portées de l'autre côté.
Paris, c^était déjà la rive droite I
L'enceinte primitive avait subi, en effet, de notables modifications.
Autrefois, cette enceinte commençait au Louvre; maintenant, elle partait de la Tour de Bois, c'est-àdire de l'emplacement qu'occupent aujourd'hui les Tuileries.
De la Tour de Bots, elle gagnait la porte Saint- Honoré, longeait la rue des Bons-Enfants, passait à l'extrémité de la rue Coquillière, traversait la rue Montorgueil, et allait atteindre la rue Saint- Denis.
C'était déjà un bon pas de fait.
De la porte Saint-Denis, elle suivait, à quelque différence près, la ligne actuelle des boulevards, touchait successivement à la porte Saint-Martin, à la porte du Temple, à la Bastille, et allait finir à la tour de Billy, qui élevait ses mâchecoulis à la hauteur de l'île Louviers.
La tendance était manifeste.
Du reste, hâtons-nous de le dire, si la capitale avait gagné en étendue, elle était loin d'avoir obtenu les mêmes avantages sous d'autres rapports.
Aucun monument ne s'était élevé. Les mes nouvelles commençaient à 6tre habitées, mais elles Fêtaient fort mal ; elles se trouvaient, en outre, très peu pavées, presque point éclairées, et ressemblaient bien plutôt h des coupe-gorge qu'à des habitations destinées à d*honnêtes gens.
Sur une soixantaine d*édifloes publics, on comptait trente-huit églises. C'était certainement beaucoup trop pour le nombre peu considérable de fidèles que renfermait alors la capitale.
Le peuple du xvi« siècle a son individualité bien caractérisée. Il n'a pas encore pris son rang dans le siècle moderne, mais il commence à en avoir rinstinct ; il ignore ce qu'il peut être, quelle place lui sera réservée dans la hiérarchie sociale de l'avenir, mais il a comme un vague pressentiment de ses grandes destinées.
Depuis quelque temps le doute s'infiltre et pénètre jusque dans les explications du dogme; la discussion s'établit, les esprits hésitent I D règne dans les basses classes de la société une insubordination malveillante; un grand mouvement se prépare. Ce mouvement s'attaquera d'abord à la religion, pour s'emparer plus tard de la politique.
Le peuple est naturellement naïf et enthousiaste, — malheur à qui le trompe !
C'est avec une sorte d'impatience inquiète qu'il tourne ses regards vers tout ce qui lui paraît jeune, intelligent, actif. Les moindres manifestations de
UN DUBL k MORT 95
la pensée ou de ractivité humaine Tintéressent et conquièrent ses sympathies.
• Ceci explique Tardeur avec laquelle étaient accueillies les grandes fêtes populaires du moyen âge, et la curiosité avide que chacun apportait dans ces cérémonies rididules auxquelles on les conviait.
Une chose surtout avait le don d'éveiller au plus haut degré Tesprit populaire.
— Les mystères/,..
La représentation des sotties ou des moralités exerçait un puissant attrait sur le peuple. On courait à ces spectacles avec une sorte de frénésie : hommes, femmes, vieillards, enfants, tous s'unissaient dans un môme sentiment, et il suffisait bien souvent, pour mettre la ville en émoi, de la simple annonce d'un mystère quelconque.
Les mystères étaient une représentation figurée, tant bien que mal, de quelque trait de rÈcriture Sainte au naturel ; on peut en juger parle passage suivant d'une vieille histoire intitulée : la Chroni^ que de Metz, écrite parle curé de Saint-Euchaire.
« Lan 1437, dit cette Chronique, le 3 juillet, fut fait le jeu de la passion de N.-S. en la plaine de Veximiel. Et fut Dieu, un sire appelé seigneur NicoUe, Dom Neufchatel, lequel était curé de Saint-Victour de Metz, lequel fût presque mort en croix, s'il ne fût été secouru; et convient qu'un autre prêtre fût mis en la croix pour paraître le
personnage du crucifiement pour ce jour; et le lendemain, ledit curé de Saint-Victour parfit la résurrection, et fit très-hautement son personnage, et dura ledit jeu. — Et autre prêtre, qui s'appelait messire Jean de Nicey, qui était chapelain de Metrange, fut Judas : lequel fut presque mort en pendant, car le cœur Ti faillit, et fut bien hâtivement dépendu et porté en voie. Et était la bouche d'enfer très-bien faite, car elle ouvrait et cloait, quand les diables y voulaient entrer et issir; et avait deux gros culs d'acier. »
Les petits enfants ne regardaient qu'avec effroi la bouche d'enfer, qui était peinte avec des grandes et longues dents, des yeux hagards et un nez bouffi en forme de bocal.
Pour représenter ces pièces, on élevait un amphithéâtre de terre sur une plaine, à laquelle on prenait une enceinte d'environ quarante ou cinquante pieds. Les acteurs ne jouaient jamais sans livre : ils étaient souflttés par un homme cf^2\ les suivait par derrière, le livre à la main.
Ces mystères s'étaient donnés et se donnaient encore à la belle étoile, dans les rues, aux carrefours, sur les places. Ils avaient commencé par amuser les provinces; plus tard, ils gagnèrent Paris, et une troupe de baladins alla s'établir dans Fhôtel de Bourgogne. — Seulement, ils jouissaient de leur reste, car quelques années après l'époque où se passe notre histoire, c'estrà-dire vers i541|
le procureur général présentait, au nom du roi, un réquisitoire contre cette troupe.
Les trois principaux chefs d'accusation dressés contre eux étaient :
i® Que la représentation des histoires de l'Ancien Testament portait le peuple au judaïsme ;
2* Que celle du Nouveau Testament encourageait le libertinage et l'incrédulité ;
3® Que toutes les deux diminuaient les aumânes de la charité pour les pauvres.
Le réquisitoire fit son effet : en 1548, le parlement de Paris, tout en confirmant la troupe dans la possession de l'hôtel de Bourgogne, lui interdit la représentation des mystères/
On eût dit que le peuple avait le pressentiment de l'interdiction qui allait être lancée contre son spectacle favori ; car, vers les dernières années qui précédèrent l'arrêt du parlement, il y eut comme une recrudescence de curiosité à l'endroit des mystères.
Chaque fois que l'arrivée du roi donnait lieu à l'une de ces représentations, les flots du peuple se pressaient dans les rues étroites, à tous les carrefours et sur toutes les places, et bien que les sotties accusassent au moins autant d'ignorance que de naïveté, ils étaient accueillis de toutes parts avec des transports d'enthousiasme.
Or, le jour où nous reprenons notre récit, on
devait précisément jouer quelques mystères sur
différents emplacements de la capitale.
Non que le roi François P' eût annoncé son retour, — ou que Diane de Poitiers eût manifesté rintention de rentrer à Thôtel des Tournelles, — François P' guerroyait, pour le moment, en Italie, et Diane de Poitiers était revenue depuis quelques jours dans la capitale.
C'est donc une autre cause qui procurait, ce jour-là, aux bons habitants de Paris, le spectacle dont Us se montraient si avides.
Si le lecteur veut bien nous suivre, nous le ferons assister, le plus succinctement possible, aux principaux événements de cette journée mémorable.
Nous sommes à la veille de TÉpiphanie : le soleil s'est levé de bonne heure, et malgré le froid vit qui a gelé les bords de la Seine, il passe sa tête rayonnante à travers quelques nuages chargés de neige.
Une belle journée d'hiver.
De tous côtés, les habitants de la capitale quittent leurs demeures et descendent dans la rue ; c'est un mouvement extraordinaire, un va-et-vient inusité ; chacun a revêtu ses plus beaux habits, et toute cette foule se dirige, avec un murmure confus de rires et de cris, vers le Pont-athChangCy qui relie la Cùé à la ville.
Des groupes nombreux se sont déjà formés autour du Grand'Châtelet, et les sergents d'armes, chargés de faire la voie, ont toutes les peines du
monde h contenir les curieux, les impatients et les bavards.
Les gamins sont partout et narguent les sergents d'armes.
Car rhostilité qui se manifeste, de la part de Tenfant, contre le représentant de l'autorité, n'est point un fait moderne, comme ont cru le remarquer certains philosophes à courte vue... Cette hostilité est aussi vieille que le monde : elle s'est produite de tout temps et dans tous les pays : elle s'exerce aussi bien contre le caïd que contre le policeman, et s'attaque avec la même audace au fez du cadi qu'au bicorne du sergent de ville.
Donc, les gamins vont et viennent; ils prennent la taille aux jeunes filles, marchent sur les pieds des grosses femmes et se faufilent entre les jambes des bons bourgeois, au risque de les faire choir. Ils soulèvent sur leur chemin un torrent d'imprécations, et arrivent de la sorte à leurs fins, c'est-àdire au premier rang de la foule, d'où Ton peut entendre et regarder à son aise.
Tout autour les fenêtres s'ouvrent, et des milliers de têtes se penchent au dehors pour voir. Il y en a à tous les étages et jusque sur les toits ; on dirait des grappes vivantes qui se meuvent au vent de la curiosité.
Singulier spectacle.
Ajoutez h cela la variété pittoresque des costumes de cette époque, le langage expressif et sonore des
masses, les vives saillies, les rires naïfs, toute cette animation, tout ce bruit, qui s'élèvent d'une grande réunion de peuple, et vous n'aurez encore qu'une faible idée de l'étrange tableau qu'offrait en ce moment la place du Châtelet.
Il pouvait être dix heures, et, bien que les curieux attendissent depuis près de deux heures déjà, cependant l'impatience ne les avait pas encore gagnés.
Tous les regards étaient tournés vers la cité, où l'on n'apercevait que des groupes de curieux émaillés Qà et là de sergents d'armes.
Les conversations ne tardèrent pas à s'établir : il faut bien tuerie temps. — Il y avait là de bonnes gens qui avaient abandonné leur demeure dans l'espoir d'un spectacle qui se faisait attendre; il valait encore mieux causer de ceci et de cela, et de beaucoup d'autres choses encore, que de songer au froid, de maugréer contre les retardataires et de sa faire du mauvais sang.
— Holà hé I mon petit ami, disait un gros bonnetier de la rue Saint^Denis à un gamin perché en avant du Pont-au-Change, ne voyez-vous rien de votre place?
Le gamin sourit et montra celui qui lui adressait la parole aux enfants qui l'entouraient.
— Pardon, messire, répondit-il d'un ton narquois, je vous vois très bien d'ici, et m'est avis que c'est un spectacle qui en vaut bien un autre.
On se mit à rire de la repartie ; le bonnetier aurait bien voulu se f&cher, mais il n'y tint pas lui-môme et partagea bientôt Thilarité du groupe.
— Pour moi, reprit une vieille femme, le cortège passera quand il voudra, je l'attendrai jusqu'à la nuit...
— Et moi aussi! dit une autre.
— On dit, igouta une troisième, que jamais le cortège n'aura été aussi brillant que cette année...
— Et cependant, cgouta un petit vieux enfermé jusqu'au nez dans une houppelande fourrée, je me rappelle encore celui de l'année dernière ; pendant les quinze jours qui suivirent l'Epiphanie, on ne cessa de parler des merveilles que les clercs avaient déployées.
— C'est vrail c'est vrail dirent plusieurs voix. La première vieille haussa les épaules de pitié.
— Cette année, poursuivit^elle, la plupart des clercs auront desvôtements neufs, ornés de pierreries ; les maîtres des requêtes seront affublés de robes violettes, les huissiers auront des masses d' aident, comme les sergents d'armes, et l'on m'a assuré que le roi avait acheté, pour la cérémonie, un manteau de pourpre semé du haut en bas d'étoiles d'or...
— Est-ce possible I
— C'est la fille à Simonne, la femme du greffier,
qui me l'a raconté, pas plus tard qu'hier au
soir...
— Et quel est le roi de cette année? demanda un jeune ouvrier en ouvrant de grands yeux.
— Les clercs ont élu le même.
— Mais quel est-il?
— Vous ne le connaissez donc poini?
— Je ne Taî jamais entendu nommer.
— Sur Dieu I moi non plus, mon ami, mais je me souviens très bien Tavoir suivi Tannée dernière pendant plus d'une heure; c'est un grand garçon du pays de Normandie; il a une taille élancée, porte son feutre sur l'oreille, et Ton dit qu'il manie Tépée aussi bien que le plus hardi gentilhomme. Du reste, il a le poil rouge et va toujours le nez au vent; vous le verrez tout à l'heure...
A quelques pas de ce groupe il y en avait un autre, où les conversations s'étaient également établies et où l'on devisait du même sujet.
— L'institution de la Bazoche du Parlement^ disait un homme d'un âge mûr, qui paraissait s'écouter en parlant, a été autorisée en 1302, par une ordonnance du roi Philippe le Bel : le tribunal, élu par les clercs, juge en dernier ressort, tant en matière civile qu'en matière criminelle, tous les différends qui surviennent entre ses membres et toutes les actions intentées contre lui. La Bazoche de Paris a le droit de battre monnaie à son coin.
— Et tous les ans, les clercs élisent un roi de la Bazocho? objecta un de ses voisins.
— Tous les ans...
— L'aimée demiàroi celui qu'ils oui élu s'appelait?
— Mardoche de Vandrille...
— Et cette année?
— Mardoche de Vandrille.
— Le même?
— Le même.
n y avait dans ce groupe un homme qui s*était glissé dans les premiers rangs, sous prétexte de mieux voir défiler le cortège, et qui, jusque-là, s'était montré assez indifférent aux conversations engagées à ses côtés. H regardait h droite, à gauche, devant, derrière, mais sans paraître prendre un intérêt bien vif à la chose. On eût dit que sa présence dans cet endroit avait été sollicitée par un motif tout autre, et celui qui l'aurait suivi d'un œil attentif l'aurait peut-être vu oublier de temps à autre sa main dans la poche de ses voisins.
Il changeait fréquemment de poche et de voisin...
Tant que les paroles échangées à deux pas de lui s'étaient bornées à énumérer quelques banalités sans intérêt, notre curieux n'avait pas cru devoir y prendre garde, et continuait d'exercer son honnête industrie... mais quand il entendit parler du roi de la JSazocke^ et que le nom de Mardoche de Vandrille résonna à son oreille, il fît entendre un cri de surprise et retira sa main vide de l'endroit où elle se trouvait pour le moment.
— Le roi de la Bazoche^ dit-il avec stupeur, Mardoche de Vandrillel...
— Ehl qui donc?... répondit le sentencieux personnage auquel il s'adressait.
— En ôtes-vous bien sûr, au moins?...
— Sans doute.
— Le même roi de la Bazoche?
— Vous le connaissez donc?
— Beaucoup trop...
— Ahl ahl vous avez eu des démêlés avec le clercs?
— C'est vrail...
— Cela ne m'étonne pas.
— Pourquoi?
— C'est qu'il me semble...
— Que voulez-vous dire?...
— Votre figure ne me revient pas, mon brave homme.
— Hein?...
— Et, si je ne me trompe, vous êtes venu ici pour autre chose que pour voir le cortège...
Ces paroles avaient été dites d'un ton si bref el si net, que Thomme ainsi interpellé sentit qu'il allait se troubler; il tenta bien de faire bonne contenance, mais l'attention du groupe venait d'être éveillée par ce commencement d'altercation, et il ne rencontrait de tous côtés que des regards ennemis.
Il était perdu, et songeait déjà & se frayer une
route à l'aide de son poignard, si sa liberté venait à être menacée, quand une diversion inattendue vint à propos le tirer d'embarras...
Une clameur s'était élevée de tous les points de la place, un mouvement extraordinaire s'opéra, et tous les visages se tournèrent vers l'autre extrémité du pont.
Le cortège venait d'être annoncé I...
Le silence se rétablit peu à peu dans tous les groupes, chacun se consolida dans la place qu'il occupait, les têtes s'immobilisèrent à toutes les fenêtres, et Ton attendit dans une'attitude recueillie que le cortège débouchât sur le pont.
Ce ne fut pas long.
Et d'abord se présentèrent les sergents d'armes, armés de leurs lourdes masses d'argent, frappant impitoyablement à droite et à gauche pour faire la voie au cortège du roi de la Bazoche.
Immédiatement après venaient, ouvrant la marche, des ménétriers, vêtus de serge verte, et jouant avec une grande gravité l'air de la Pavane^ — une danse de l'époque.
Derrière, le chancelier et le vice-chancelier, entourés d'un certain nombre de maîtres de requêtes, marchaient au pas tranquille de leurs montures, richement caparaçonnées.
Quelques fous suivaient, agitant leurs grelots, et excitant, sur leur passage, les quolibets du peuple.
106 UN DUSL A MOET
Ils étaient affublés de vêtements bariolés de couleurs éclatantes, portaient un bonnet fourré, d'une forme conique, et tenaient h la main un sabre de bois blanc. — Le fou est Tarlequin du moyen âge 1
C'était la première partie du cortège ; ils marchaient lentement, suivant la mesure marquée par les ménétriers, afin que les curieux eussent le temps de se repaître de ce spectacle.
Un bruit de fanfares annonça bientôt l'arrivée de la partie sérieuse du cortège, et une nouvelle clameur s'éleva dans l'air, quand on aperçut les six trompettes, diversement vêtus, et montrant, dessinées sur leur poitrine, les armoiries de la B(u zocke du Parlement.
Un héraut d'armes, monté sur un grand cheval blanc, tenait dans sa main droite la bannière de rinstitution.
Elle était faite de soie rouge et bleue, et portait, écrite en lettres d'or, cette inscription banale : La Bazoche régnante et triomphante et titre d'honneur, salut/
Le héraut, qui s'avançait isolé, était suivi à peu de distance de quelques députations envoyées par les bazoches inférieures des provinces pour assister à la cérémonie. EUes étaient à pied et conduites chacune par son prévôt.
Un faible intervalle les séparait des huissiers et des greflBers : puis venait la foule des maîtres de
requêtes, en riche costume; puis les clercs; puis enfin le rot de la Baxoche I
Mardoche était le héros de cette fête grotesque, et l'on eût pu croire qu'il avait pris son rôle au sé^ rieux, tant il apportait de gravité digne à jouer le véritable roî...
n était monté sur un magnifique cheval noir, caparaçonné et empanaché comme pour une montre sérieuse ; un manteau de pourpre, étoile d'argent, tombait de ses épaules, et un diadème de carton doré ceignait son front.
Deux pages, aux armes de la Bazoche régnante et triomphante^ tenaient la bride de son cheval.
Mardoche avait d'ai^eurs un extérieur qui répondait admirablement à Tidée que le peuple pouvait s'être faite d'une pareille royauté.
Beaucoup d'audace dans le regard, une certaine grâce dans le maintien, Pair aventureux et la moustadie provocante.
Que fallait-il de plus?
On le disait brave comme son épée, jaloux de son honneur, et défendant avec énergie les privilèges de son institution.
te le connaissait bien...
Le bruit de ses duels avait défrayé quelques soirées de la rue Saint-Denis ; il fréquentait beaucoup pins, disait-on, le Pré-aux-Glercs que les écoles : il avait dépisté bien souvent les plus fins limiers de la pdiee municipëJe, et l'on assurait que
lorsqu'il passait dans certûnes rues de ta capitale, plus d'un rideau s'agitait au premier ét^e, plus >orte s'ouvrait au rez-de-chaussée. Qu'y derrière le rideau ou derrière la porte? — ne fille peut-être... — Mardoche de Van- < savait-il? Il ce le disait pas, du moins... connaissait beaucoup d'amis, et pas une se!...
[u'il parut sur le Pont-au-Change, tous les Lx s'agitèrent, et mille cris d'enthousiasme [lirent h. la fois.
>èll Noël!
tel à Mardoche!
<ël au roi de la Basoche!
lei^nts d'armes eurent toutes les peines ide à contenir la foule, qui voulait faire n ; sur les toits, h toutes les fenêtres, de téa, un môme sentiment se manifesta, et iouverain aimé de son peuple ne reçut une ovation.
oche salumt de la main et du sourire, et sans trop d'enivrement au milieu de ces trations enthousiastes; on eût pu croire it habitué & ces témoignées de l'affection ■e.
mdant que le cortège du rot de la Bazocke linsi près du Grand-Châtelet, deux hommes, udemier rang de la foule, regardaientpasser he avec des sentiments bien opposés.
j tJN DUEL A MORT 109
^' . L'un, le plus âgé, souriait avec une ironie san-
"■ i glante à cette ridicule parade, à laquelle il dé-
) I claraît qu'un homme de cœur ne devait point se
mêler.
L'autre, tout jeune encore, demeurait silencieux et triste, et paraissait douloureusement impressionné par le spectacle qu'il avait sous les yeux. I — Vous le voyez, Gaston, dit le premier, voilà l cependant les graves occupations qui retiennent I Mardoche ; — ne vous l'avais-je pas dit, et ne faut-il pas qu'un honune soit bien insensé pour ^ consentir à prendre part à de pareilles folies?
— Vous avez peut-être raison, Guillaume, répondit le jeune comte de Brionne, ces jeux ne me
I semblent pas dignes de Mardoche de Vandrille.
— Vous aviez pourtant l'intention de vous adresser à lui?
— C'est vrai.
— Si Gabrielle n'avait pas d'autre défenseur, j'espérerais peu pour elle.
— Je commence à le craindre.
— Renoncez donc à lui.
— Mardoche est un ami cependant, et s'il savait. . . Guillaume haussa les épaules.
— Et que pourrait faire un pareil fou dans une si grave affaire, interrompit-il avec amertume... Non... non... Gaston, croyez-moi, abandonnezvous entièrement à mon amitié, et avant qu'il soit longtemps, nous réussirons dans notre entreprise.
— Voilà déjà près d'un mois, repartit Gaston, que nous attendons vainement.
— La duchesse de Frileuse est de retour, dit Guillaume.
— En ôtes-vous certain ?
— Je l'ai vue,
— Et vous lui avez parlé?
— Oui, Gaston, oui, je lui ai parlé; car c'est maintenant ma seule pensée, et je ne serai heureux que lorsque Gabrielle aura recouvré sa liberté.
— Elle est innocente...
— Je le sais, mon ami ; la duchesse de Frileuse s'est intéressée à Gabrielle dès les premiers mots que je lui ai dits de cette affaire..* elle verra Diane, et si elle est satisfaite de vous, soyez convaincu que Gabrielle sera sauvée...
— Mais la duchesse consent-elle à me voir? demanda Gaston avec inquiétude,
— Aujourd'hui môme.
— Dites-vous vrai?
— Ce soir, elle vous attendra.
— En quel endroit?
— Chez elle...
— Ah I Guillaume, je vous devrai plus que la vie, et ma reconnaissance...
Guillaume sourit et jeta à Gaston un regard singulier.,.
— Ce soir, vous verrez la duchesse, ditril d'un
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accent ironique; demain, vous saurez si vous devez me remercier.
Et comme il taisait quelques pas pour s'éloigner :
— Vous parte^s? dit Gaston en cherchant à le retenir.
-r- D 1b faut.,, répondit Guillaume,
— Mais je vous peverrai aujourd'hui?
— Peut-être...
— Ne serez-vous point chez la duchesse ?
— C'est impossible.
— A demain donc, mon ami, ditGagton, et quoi qu'il arrive, croyez biea que je n'oublierai jamais le dévouement que vous avez témoigné à Gabrielle..
Et pendant que le jeune comte de Brionne s'éloignait sur ces mots, Guillaume se dirigeait vers cet endroit du pont où nous avons vu, il n'y a qu'un instant, un honnête tireur d'or exercer de son mieux sa périlleuse industrie.
Guillaume alla droit à cet homme et lui frappa sur l'épaule :
— Goellel dit-il à voix basse et impérieuse.
Le tireur d'or se retourna avec vivacité et presque effrayé.
— Est-ce vous, monseigneur? dit-il dès qu'il eut aperçu Guillaume.
— Et qui donc? répondit ce dernier.
— Vous m'avez fait peur...
— C'est toujours ton premier mouvcmentl...
Écoute-moi.
— Parlez, monseigneur.
— J'ai besoin de toi.
— Je suis à vos ordres, et mon arquebuse aussi
— Il ne s'agit pas de ton arquebuse.
— Ahl
— Nous sommes à Paris, la police est active ; un coup d'arquebuse, cela fait du bruit et peut compromettre^ tandis qu'un coup de poignard...
— A votre choix...
— Alors, c'est convenu?
— Sans hésitation.
— Je puis compter sur toi?
— Comme sur vous-même.
— C'est bien... Goelle... à ce soir.
— En quel endroit?
— A l'hôtel de la duchesse de Frileuse...
Goelle cligna de l'œil, pour témoigner qu'il avait
compris, et Guillaume se hâta de s'esquiver, après lui avoir glissé dans la main une bourse pleine d'or.
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