X^A DERNIÈRE HEUR
Depuis le jour o^ elle avait été oondamnée, la pauvre Gabrielle n'était pas sortie de sa prison. Ce coup affreux Tavait frappée sans trop la surprendre : depuis longtemps elle s'; attendait, et dans les prières qu'elle adressait si souvent à. Dieu, elle l'avait supplié à genoux et mains jointes de hâter le dénouemeiit d^i cette procédure...
Le sire de LongueviUe lui-môme s'était montré très courageux; il avait accepté l'arrêt qui allait lui ravir sa fille, avec résignation et sans colère ; le malheureux vieillard savait bien que ses jours étaient comptés, et que peu d'heures se passeraient avant qu'il n'allât rejoindre Gabrielle.
Le seul souvenir qui amenât parfois quelques larmes amères sous les paupières de la jeune fille
UN DUBL A MORT VH
et jetât dans son cœur le douloureux regret du passé, c'était Gaston I
Gaston, son premier, son seul amour...
L'homme qu'elle avait aimé plus que son père, plus que Dieu peut-être... elle allait le quitter... le quitter pour toujours !
Quand cette pensée touchait son cœur, elle y ouvrait tout à coup une abondante source de larmes ; et Gabrielle oubliait tout, la honte de sa condamnation, la mort qui l'attendait, pour pleurer sur cet amour brisé qui ne devait plus revivre.
Qu'avait-elle fait cependant? Quel crime avait- -elle commis? Quel devoir avait-elle mis en oubli?
Elle avait déchiré son cœur de ses propres mains ; elle avait tenté d'étouffer dans son germe cet amour qui était sa joie et son seul bonheur ; elle avait accompli le plus sublime sacrifice qu'une femme pût accomplir.
Et jamais le plus léger murmure ne s'était échappé de ses lèvres ; elle avait héroïquement caché à tous sa pâleur et ses larmes, et quand tout était douleur en elle, son front et son regard souriaient encore, comme aux plus beaux jours de son enftince heureuse.
Et voijà maintenant qu'il lui fedlait couronner son sacrifice par une séparation cruelle et une mort ignominieuse...
Voilà qu'il lui fallait mourir...
Mourir jeune, belle, aimde.««
.JL.!^.
Elle n'avait fait que tremper ses lèvres au calice d'amertume, et maintenant on la contraignait à en boire jusqu'à la lie.
Sans doute, au moment de l'union de Blanche avec Gaston, elle avait bien renoncé à l'amour de ce dernier, et ce voile, qu'elle jetait si courageusement sur le passé, elle n'avait point prétendu le soulever jamais.
Elle renonçait alors, d'elle-même et spontanément, aux joies de ce monde ; sa retraite était déjà choisie, et elle devait aller finir ses jours dans le silence et la solitude d'un monastère.
Mais là, au moins, elle aurait vécu...
Les souvenirs aimés de son passé seraient
venus en foule peupler sa solitude La Re-
nommée lui aurait apporté des nouvelles de Gaston; elle aurait conservé sa pure image dans son cœur, elle aurait souvent môle son nom à ses prières...
Et elle allait mourir I...
L'arrêt était prononcé, le lendemain même il devait être exécuté ; le lendemam elle marcherait au supplice, entre une haie de gens d'armes, au milieu d'une foule avide, et sa tête tomberait tranchée parle bourreau.
Un frisson glacé passa sur ses membres.
Son père ne l'avait pas quittée. Il cherchait, par ses douces et graves paroles, à soutenir le courage abattu de son enfant ; il n'osait lui dire d'espérer
dans la justice des hommes ; mais il lui parlait de la justice de Dieu!
A de certains moments, cependant, Gabrielle, qui se montrait habituellement si docile à la voix de son père, cessait tout à coup d'écouter les exhortations du sire de Longueville ; elle se redressait, immobile et droite, croisait ses deux bras sur sa poitrine qui battait, et prêtait Toreille aux bruits qui venaient du dehors.
L'espoir renaissait alors dans son cœur déchiré ; elle se souvenait de Gaston et de Mardoche, se rappelait les efforts tentés par ces deux amis généreux et dévoués, et, comme si les'murs d'une étroite et sombre prison ne l'eussent retenue, elle s'attendait à chaque instant à se voir libre, réhabilitée, heureuse, vengée à jamais par l'amour de Gaston et l'amitié de Mardoche des calomnies et des injures des autres hommes I
Une fièvre ardente circulait dans ses veines.
Ses tempes battaient, ses oreilles bourdonnaient, ses yeux se voilaient... Par une sorte de divination magnétique, eUe voyait Gaston brûler la route qui conduit de Paris à Rouen ; son cheval aUait trop lentement au gré de ses désirs ; il déchirait ses flancs de ses éperons ; elle entendait les hennissements de la noble bête ; elle voyait le tourbillon poudreux qu'il soulevait autour de lui I...
Tout avait disparu I
Gaston avait découvert le vrai coupable I Il
974 UN BUEL A MORT
at^rivilit mvaài que le billot fatal né fût dressé, et il arrachait Gabrielle à la mort qui rattendaiti..»
HéiÀs 1 ces éclairs duraient peu I
Gabrielle, trompée un moment par son propre désir, retombait peu apràà de toute la hauteur de ses rêves ; la réalité lui apparaissait alors dans toute sa hideur, et elle courait se réfuj^er en pleurant dans les bras de son père.
Elle était perdue, perdue saîià ressources •.
Gaston était retenu sur son lit de douleur ; Mardoche n'avait rien découvert^ et elle allait mourir sans appuis s<ms secours, loin du seul homme qu'elle eût Jamais aimé.
— Gabrielle I dit lé sire de LongUeville envoyant le désespoir de sa fllle^ pourquoi pleurer avec tant de iarmeé une vie si misérable ? Cette vie, tuTavais toi-môme^ et de ton propre mouvefaaent, déshéritée de toutes les joies de ce monde... Accomplis ton sacrifice jusqu'au bout, et Dieu te récompensera des douleurs qui ont été ton partage sur cette terre.
Gabrielle remua tristement la tête.
— Et Gaston? et vous, mon pèiiô ?....» s'écria-ttelle en fondant en larmes... Puis elle reprit aussitôt avec explosion :
— Mon Dieu î... je l'aimaîs tant, ditrelle en sanjglotant, vous aviez béni cette union, Dieu lui-même semblait sourire à notre amour... Ohl mourir l... Gaston était si noble, si beau, si courageux ; il m'aimait tant aussi 1 Nous n'avions aucun se-
UN DUEL A lftOA*r S75
cret l'un pour l'autre... il n'avait ^oint Voulu contracter cet hymen avec Blanche ; je me le rappelle encore, tenez... mon Dieul... c'est moî qui Ty ai contraint C'était tenter le ciel Si vous saviez... i. il n'aimait pa« Blanche....* c'est moi (tu'il aimait... Mon père Ij'ai bien pleuré^ bien souffert... et maintenant... c'est moi qu'on isteeueei •^ Calme4oi, mon enfant...
— Ahi si Gaston était là.
— Il viendra peut-être.. 4 -^ C'est impossible.
— Qui sait?...
^-^ Ah Ije l'espérais encore hier... mds Dieu ne le veut pas...
--» Dieu t'a envoyé de cruelles épreuves, toa fille ; mais il aura peut-être pitié de tes larmes et des miennes... Gaston viendra avec la preuve de ton innocrence..u. il fera ouvrir les portes de ta prison...
-^Otoionpèrel puissiez- vous dire vrai I... s'écria Gabrielle en abandonnant son front aux tendres baisers de son père...
En ce moment, un bruit se fit entendre dans les corridors sonores de la prison. Gabrielle releva vivement la tête et écouta.
— Entendez-vous, mon père? dit-elle au inalheureux vieillard.
— Déjà 1 balbutia le sîre de Longueville en frisfi3nnant«
— Si c'était Gaston 1 fit la jeune fille avec un rayon sur le front.
— Lui!...
— Écoutez...
La clef tourna dans la serrure un homme
entra... ce n'était pas Gaston.
C'était une sorte de greffier du parlement... il venait, de la part de monseigneur de Haricourt, : inviter Gabrielle aie suivre dans son cabinet. '
Le père et la fille se regardèrent.
 ce moment solennel, tout incident se changeait en espoir... Qui sait?... peut-être avait-on découvert la trace du coupable... Les juges voulaient s'éclairer encore ; l'exécution était remise.
Le sire de Longueville pressa les deux mains de Gabrielle dans les siennes.
Puis ils pâlirent tout à coup.
Une môme pensée terrible leur était venue en môme temps à l'esprit.
S'ils ne devaient plus se revoir... Si cet instant était le dernier qu'ils dussent passer ensemble... Le jour allait venir.. .Si cette invitation qui était faite à Gabrielle n'était qu'une ruse pour épargner au père et à la fille les douleurs d'une séparation.
Ds se jetèrent avec effusion dans les bras l'un de l'autre et se tinrent étroitement embrassés...
Ils ne pouvaient se résoudre à se quitter. — Tous deux avaient une môme terreur : le bourreau 1
Enfin, Gabrielle se dégagea de l'étreinte déses-
UN OUKL A MORT 277
perde da vieillard, et* s'éloigna, escortée par les hommes qui étaient venus la cherchei^ et laissant le sire de Longueville accablé, hors de lui, offrant à Dieu sa vie à la place de celle de sa fille.
Quelques minutes après, Gabrielle entrait dans le cabinet du premier président.
Monseigneur de Haricourt avait veillé toute la nuit.
Au moment d'envoyer au supplice cette enfant qu'il avait vue naître et grandir sous ses yeux, U avait voulu feuilleter encore une fois toutes les pièces de cette procédure étrange et puiser dans cette recherche obstinée la conviction de sa culpabilité.
Gabrielle s'était montrée si constamment ferme dans ses réponses; elle avait si souvent protesté de son innocence, sans que son front pâlit, sans qu'aucune rougeur, montât à ses joues... que le juge avait fini par trembler devant cette attitude de la victime.
Je n'ai jamais pu songer sans frémir aux remords qui doivent habiter la conscience du magistrat qui, une fois en sa vie, a frappé un innocent I...
Quelle a dû être l'existence des malheureux juges de Galas ou de Lesurques I
Et puis l'innocence a un accent que ne peut imiter le crime, et souvent monseigneur de Haricourt s'était senti remuer jusqu'au fond du cœur en écoutant cette voix émue et ferme de Gabrielle défendant sa vie et son honneur menacés I
H avait voulu tout revoir, et les premières lueurs du jour venaient de le surprendre dans ce travail.
Malgré la fatigue résultant d'un pareil labeur, le premier président ne regrettait point cette nuit.
n avait retiré de sa recherche une conviction profonde. Gabrielle était coupable; les charges étaient accablantes, et malgré Tabsence de preuves précises, le jugement était inattaquable, et l'arrêt avait été bien rendu.
Le reste regardait le bourreau I
Toutefois, au moment d'envoyer la jeune fille au supplice» le magistrat s'était souvenu qu'il était père, et il avait pensé au sire de Longueville.
Après avoir accompli son devoir avec toute l'austérité qui distinguait son caractère, monseigneur de Haricourt s'était laissé toucher parles souvenirs d'un autre temps; il s'était rappelé l'amitié qui le liait naguère au père de Gabrielle !...
Quelle douleur devait être la sienne l
Quel profond déchirement avait dû se faire en lui I — Quels amers regrets... quel désespoir... quelle honte I
Puis il avait pensé à Guillaume I
Et il s'était dit avec épouvante qu'au lieu de Gabrielle, le coupable aurait pu être son fils...
Son filsl...
Il frissonna.
Sans doute, il ne croyait pas que Guillaume fût coupable d'un pareil crime ; il était trop persuadé
de l'infaillibilité de son sang, de Fhonneur de sa race, pour s'arrêter un instant à une pareille supposition.
Mais Dieu, pourtant, aurait pu vouloir réprouver à ce point 1 — Et, dans cette hypothèse, de quelles bénédictions n'aurait-il pas salué la main qui l'aurait secouru, l'ami qui serait venu pleurer avec lui sur son honneur perdu et sur son fils mort!
Monseigneur de Haricourt était sévère et inflexible comme la loi; mais il était homme, après tout, et il était père !
Dès que Gabrîelle eut été amenée dans son cabinet et qu'il se trouva seule avec elle, il la fit asseoir à ses côtés et roula son ftiuteuil près du sien. Rien n'avait été changé à la disposition de ce cabinet ; toutes les pièces du procès étaient étalées sur la table, et l'on pouvait y remarquer encore ce flacon trouvé dans l'office du manoir de Longueville et que Gaston avait apporté lui-même au premier président du parlement.
Il y avait dans ce flacon une forte dose de poison.
Monseigneur de Haricourt s'inclina devant la jeune fille.
Son visage s'était dépouillé de cet aspect austère qui lui était habituel; son front semblait éclairé; son regard avait un reflet de douceur calme et reposée.
Gabrielle respira.
Pendant les longs débats auxquels son crime
supposé avait donné lieu, l'attitude du premier président rtu parlement lui avait été particulièrement pénible • de toutes les injures qui l'avaient accueillie, cette sévérité lui paraissait la plus douloureuse à supporter.
— Mon enfant, dit enfin monseigneur de Haricourt d'un accent qui pénétra Gabrielle, malgré la condamnation qui vous frappe, malgré la conviction profonde que j'ai retirée de toutes les pièces de cette procédure étrange, je n'ai pas oublié que vous avez été élevée près de moi, que j'ai été l'ami de votre père, et qu'il y a enfin, entre votre famille et la mienne, certains liens que l'affection a rendus sacrés et que je ne puis me déterminer à briser.
— Monseigneur... balbutia Gabrielle.
— Je sais les devoirs que ma charge m'impose, poursuivit le premier président avec un soupir, et, jusqu'aujourd'hui, l'homme s'est efiacé devant le magistrat, et je n'ai voulu voir en vous qu'un grand coupable... Mais, puisque les juges vous ont condamnée, puisqu'à cette heure la justice est satisfaite, il m'est bien permis de faire un retour sur le passé et de tenter d'épargner au sire de Longue^ ville une douleur qui le tuerait.
— Ohl monseigneur, que de reconnaissance!
s'écria GabrieUe en essayant de saisir les mains de son interlocuteur.
Mais ce dernier s'était levé et avait jeté à la jeune fille un froid et cruel regard.
— C'est pour votre père, mon enfant, que je consentirais aujourd'hui, et pour la première fois, à oublier mes devoirs de magistrat.
— Mais c'est pour mon père que je vous remercie, répondit Gabrielle avec dignité.
— Bien... nous nous comprenons^ continua M. de Haricourt; hâtons-nous donc, et ne perdons pas de temps en paroles inutiles, si nous voulons réussir dans notre entreprise.
Et comme Gabrielle s'apprêtait à écouter, monseigneur de Haricourt poursuivit :-
— Vous avez été condamnée à la peine capitale, dit-il d'une voix brève, et c'est ce matin même, dans quelques heures, que le jugement doit être exécuté.
— Je le sais.
— Tout est prêt déjà pour votre supplice, et le concours du peuple assemblé sur la place de Rouen est déjà immense.
— Quelle honte I mon Dieu... murmura la jeune fiUe.
— J'ai pensé à vous l'épargner.
— Que dites-vous?
— J'ai pensé à vous soustraire à la mort, à vous rendre à votre père, à tromper pour lui et le bourreau et la justice.
— Mais quel moyen?... fit Gabrielle inquiète.
— La fuite...
— Comment?
282 UNDUEL A MORT
— Elle est préparée... Dans quelques minutes, une barque vous attendra sur la Seine, à quelques lieues de Rouen...
— Et je pourrai fuir?
— Vous le pourrez.
— Avec mon père?
— Je vais le faire prévenir,
— mon père !... balbutia Gabrielle en laissant tomber sa tête dans ses mains.
Monseigneur de Haricourt se promenait à travers la chambre. Il y eut un silence de quelques secondes, après lequel il s'arrêta devant la jeune fîUe:
— Eh bien I lui dit-il d'un accent bref, il faut se hâter, mon enfant; dans un instant peut-être je ne serais plus maître de vous protéger.
Gabrielle le regarda h travers ses larmes.
— Pardon, monseigneur, lui dit-elle d'une voix émue; mais avant d'accepter cqtte proposition, dont j'apprécie cependant toute la générosité, jô dois faire une obervation.
— Laquelle ? dit le président étonné.
— Ma vie appartient à mes juges, puisqu'il leur a plu de me condamner, et ^e ne ferai rien pour la défendre... mais mon honneur n'appartient pas seulement à mon père ou à moi, et il y a au monde une troisième personne à laquelle j'en cloi3 compte aussi.
— Et cette personne ?
— C'est le comte de Brionne.
•— Gaston ?
— Oui, monseigneur.
M. de Haricourt réprima uu mouvement d'impatience.
— Eh bien 1 reprit-il aussitôt , vous ]e voyez , Gaston est parti pour Paris avec mon fils Guillaume; leurs recherches ont été vaines, et il est facile de s'apercevoir que, dans leur esprit aussi, le doute est entré, puisqu'ils ne sont pas revenus.
— N'importe, monseigneur... je n'ai pas les mômes raisons de croire que le comte de Brionne m'oublie ou me méprise, et jusqu'à ce que cette preuve me soit donnée, j'espère qu'il me sera permis de douter.
— A votre aise.
— C'est donc une prière que je veux vous adresser, monseigneur.
— Voyons...
— Cette proposition que vous me faites en ce moment ouvre à ma vie un nouvel avenir; mais il ne dépend pas de moi seule de l'accepter.
— Votre père?
— Ni de mon père non plus.
— Et de qui donc?
— De Gaston. Vous est-il possible, monseigneur, de retarder réexécution de l'arrôt qui me frappe ?
— Dans quel but?
— S'il VOUS était possiblede m'accorder ce délai, un homme partirait immédiatement de Rouen à Paris, irait trouver le comte de Brionne, lui ferait part de la proposition qui m'est faite, et, selon la réponse de Gaston, je me livrerais au bourreau, ou j'essayerais de fuir...
— Mais le comte de Brionne vous dira de fuir.
— J'en doute.
— Pourquoi?
— Le comte pensera comme moi, monseigneur, que la fuite autoriserait toutes les suppositions et donnerait lieu de croire h un crime que je n'ai pas commis.
M. de Haricourt haussa les épaules.
— Ainsi, lui dit-il avec impatience, vous refusez?
— Je refuse.
— Vous préférez la mort ignominieuse des criminels à une fuite qui vous donnerait le temps de vous repentir et d'obtenir du ciel le pardon de votre faute ?
— Sij'étais coupable, j'accepterais, monseigneur.
— Ainsi, vous persistez à nier votre crime?
— Oui, monseigneur.
— Vous poussez l'audace et le mensonge jusqu'à la folie, et vous ne craignez pas d'entraîner votre père avec vous dans cette tombe qui vous attend?
— Je ne suis pas coupable I
— Vous le soutenez encore?
— Je le soutiendrai dans quelques heures devant Dieu môme.
— Soit! poursuivit M. de Haricourt, mais cette fois d'un ton sévère; le ciel m'est témoin que j'ai fait pour vous épargner tant d'ignominie tout ce qu'il m'était humainement possible de faire. Avec une obstination insensée, vous avez repoussé tout ce qui vous était offert... vous vous êtes complu dans votre crime, vous avez poussé la folie jusqu'à la cruauté envers votre malheureux père. Que le ciel vous juge, Gabrielle... et qu'il vous prenne en pitié.
Et, sur ces mots, le premier président fit entrer les hommes qui lui avaient amené Gabrielle.
— Reconduisez cette fille dans sa prison, dit-il à voix haute et ferme, et que Ton prépare tout pour son supplice.
Mais au moment où les gardes s'apprêtaient déjà à entraîner Gabrielle, Guillaume de Haricourt, le visage bouleversé, les vêtements en désordre, se précipita dans le cabinet de son père.
— Arrêtez l s'écria-t-il avec une sorte d'égarement.
— Qu'y a-t-îl? fit M. de Haricourt.
— Oix conduîtron cette jeune fille?
— Dans sa prison...
— Eh bien!... j'arrive donc à temps... monseigneur; car Gabrielle de LongueviUe est innocente.
A peine Guillaume eut-il prononcé ces paroles,
que Gabrielle tomba évanouie de saisissement et de joie entre les bras des hommes qui allaient l'entraîner.
Sur un signe du premier président, on l'emporta dans une pièce voisine, et le père et le fils restèrent seuls.
Cependant, Guillaume était debout au milieu de la chambre, n*osant lever les yeux sur son père, qui lui-même incertain, indécis, semblait craindre d'interroger son fils.
Guillaume était fort pâle ; ses vêtements étaient souillés de poussière et de boue ; il avait encore sur les épaules son long manteau de voyage, et son large chapeau couvrait ses traits-
En annonçant devant tous que Gabrielle n'était pas coupable, le malheureux n'avait pas obéi au remords ; il n'avait cédé qu'à la nécessité.
Après avoir abattu à ses pieds le sire Mardoche de Vandrille, il était remonté vivement à cheval, et avait tenté de dévorer l'espace qui le séparait encore de Rouen.
Il espérait bien que nul au monde ne pourrait plus venir l'accuser, puisqu'il avait tué les deux seuls hommes qui connussent son terrible secret.
Mais Dieu en avait décidé autrement.
Pendant une partie de la nuit, il avait erré au hasard h travers les détours sans nombre de la forêt, ei ce n'est qu'aux premiers rayons du jour
qu'il avait pu reconnaître sa route et se diriger définitivement vers Rouen.
Mais, soit illusion, soit réalité, à mesure qu'il avançait sur cette route qui disparaissait comme par enchantement à ses côtés, il croyait entendre derrière lui les pas précipités d'un cheval lancé au galop.
Quel pouvait être ce cavalier mystérieux qui le suivait ainsi dans sa fuite acharnée?... L'avaitron reconnu?... Mardoche, avant d'expirer, avaitril confié son secret?... Dieu venait-il de leur susciter un vengeur?...
Guillaume se sentit pris d'une terreur superstitieuse.
Et puis... — qui sait?
Mardoche n'était point mort peutrôtre 1
D s'était relevé ; la colère, le désespoir, l'ardeur de la vengeance avaient doublé ses forces, il était remonté à cheval, D était parti...
Guillaume frissonna...
Tout cela ne présentait rien que de très possible : Mardoche était doué d'une énergie indomptable, et il défendait une cause sainte. — Dieu était avec lui!...
Une âueur froide perla sur le front de Guillaume.
D'ailleurs, cette lutte qu'il soutenait contre luimôme et contre les autres, depuis si longtemps déjà, l'avait singulièrement fatigiW I
U était las...
Cette vie de crimes commençait à peser sur son cœur ; son esprit ressentait les premières atteintes d'épouvantes sans nom ; et il avait hâte d'en unir, dût-il aller chercher son refuge dernier dans la mort.
Toutefois, l'orgueil tenait encore son cœur, et il ne voulait point être vaincu par d'autres que par lui-môme.
Il pressa donc les flancs de son cheval, et se mit à parcourir avec une sorte de frénésie le chemin qui lui restait à faire.
C'est ainsi qu'il était arrivé à Rouen.
Cependant, dès qu'il se trouva seul avec son père, quand il ne vit plus aucune issue possible à cette impasse dans laquelle il s'était acculé luimôme, la grandeur de son crime et la honte de Taveu le tinrent un moment muet et terrifié I...
Bien que monseigneur de Haricourt ne pût s'expliquer les causes de l'attitude de son fils, cependant il était bien loin de soupçonner la vérité.
Il s'approcha de Gkiillaume :
— Mon enfant, lui dit-il avec effort et à voix lente, vous venez d'affirmer que Gabrielle n'était pas coupable.
— Oui, mon père, répondit péniblement Guillaume.
— Cependant, les charges qui pèsent sur cette j^une fille sont accablantes.
— OnmeTadit^M
— Elle a été condamnée...
— Je le sais...
— Ce matin môme la sentence devait être exécutée.
— Je bénis le ciel d'être arrivé à temps.
M. de Haricourt s'arrêta. L'altération des traits de Guillaume était visible ; il souffrait du secret qu'il portait en lui-même; il souffrait aussi de la blessure qu'il avait reçue en se battant avec Mardoche de Vandrille.
Le premier président se prit à le considérer avec une attention profonde.
— Guillaume, lui dit-il alors affectueusement, vous venez de faire un long voyage ; vous paraissez tatigué... vous êtes pâle... vous souffrez peutêtre.
— Moi... non, mon père.
— Vous n'étiez pas seul, sans doute ?
— En effet.
— Quelqu'un vous accompagnait...
— Quelqu'un... oui...
— Gaston, n'est-ce pas?
— Vous dites vrai... Gaston.
— Pourquoi n'est-il pas ici ?...
— C'est que...
— Vous hésitez?,., fit M. de Haricourt.
— Ahl croyez... balbutia Guillaume. ,
— Je comprends... Gaston était souffrant...
— C'est cela.
— Il avait été frappé dangereusement, du moins on me Ta assuré... et...
— Et j'ai dû le laisser à quelques lieues de Rouen, se hâta d'interrompre Guillaume.
— C'est bien, cela, mon fils... continua le premier président; c'est d'un ami dévoué... vous n'avez pas hésité... vous êtes accouru... vous n'avez écouté que votre cœur... et vous êtes venu... c'est bien... Mais voyons, Guillaume, tenez... prenez ce siège... asseyez-vous près de moi... le temps presse... dans une heure... la fille du sire de Longueville appartiendra au bourreau... hâtez-vous... ai dites-moi...
Monseigneur de Haricourt s'arrêta sur ces mots... il prit les mains de Guillaume dans les siennes et les serra doucement.
— Car, voyez-vous, reprit-il avec un accent plein de tristesse et de mécancolie, il ne suffit pas, mon enfant, de dire que Gabrielle n'est pas 'coupable... il faut encore le prouver... Le bourreau est là, il attend... Il y a eu un crime commis... Blanche est morte par le poison, et, quel que soit le coupable, il doit subir son châtiment.
Guillaume frissonna... il s'assit, et une pâleur mortelle se répandit sur ses traits :
— Vous avez raison, mon père, répondit-il... il faut que le crime soit puni.
— Certes.
— C'est pour cela que je suis venu.
Monseigneur de Harieourt allait continuer, mais il s'arrêta une seconde fois et se rapprocha vivement de Guillaume.
D venait d'apercevoir quelques gouttes de sang qui tachaient extérieurement son pourpoint.
— Du sangl... s'écria-t-il.
— Ce n'est rien, répondit Guillaume.
— Vous êtes blessé...
— Une égratignure.
— Mais, après une course comme celle que vous avez faite, cette égratignure peut devenir grave.
— Qu'importe?..,
— Je veux appeler.*.
— N'en faites rien...
— Guillaume...
Le malheureux père se précipitait déjà vers la porte ; il y rencontra Guillaume qui l'y avait devancé.
— Monseigneur, dit ce dernier avec un accent solennel, ce que j'ai à vous dire... vous seul devez l'entendre... si vous avez pitié de votre fils... ne tardez donc pas plus longtemps à l'écouter.
Guillaume regagna sa place, appuyé sur le bras de son père, et monseigneur de Harieourt prit place à ses côtés.
Le premier président était devenu tout h coup pensif et sombre^
— Je vous ai dit, monseigneur, reprit Guillaume
peu après, que Gabrielle n'est pas coupable de l'empoisonnement de Blanche, et ce que j'ai avancé tout à rheure, je Taffirme de nouveau...
— Soit I répondit M. de Haricourt, et je ne demande pas mieux que de croire à Tinnocence de la fille du sire de Longueville; mais il n'en est pas moins constant qu'un crime a été commis, et la justice doit savoir...
— Le coupable sera livré.
— Vous le connaissez donc?
— Oui, monseigneur.
— Il est à Rouen?
— Il est mort.
— Comment 1... fît M. de Haricourt étonné...
— Cet homme... poursuivit Guillaume après un silence pénible, ce misérable qui a tenté d'assassiner Blanche, et qui, plus récemment, cherchait encore à tuer le comte de Brionne, il y a quelques jours que Ton en a fait justice.
— Et il se nomme?...
— Goelle...
— Le tireur d'or?
— Lui-môme.
— On a prétendu, en effet, que ce misérable avait été vu, le soir môme de l'empoisonnement de Blanche, dans les environs du manoir de Longueville.
— On avait raison.
— Et quels motifs auraient poussé cet homme à un crime...?
— Je rignore.,.
— Il vivait de rapines, de meurtres.. . Que lui importait que JRlanche épousât le comte de Brionne.. . que, Blanche morte, le comte vécût... Je veux bien croire que le poison a été versé par lui; mais cet homme avait un complice, et c'est ce complice qu'il nous importe de connaître.
Guillaume se tut.
— Pourquoi ne serait-ce pas Gabrielle ? poursuivit monseigneur de Haricourt.
— Ce n'est pas Gabrielle que Goelle a nommée... répondit Guillaume.
— Gaston, alors...
— Gaston, non plus.
— Mais qui donc enfin?...
Guillaume garda le silence, tandis que son père se laissait tomber sur un fauteuil.
Malgré lui, le malheureux vieillard se sentait envahir par une terreur glaciale... Ses tempes battaient, ses cheveux se dressaient d'épouvante sur son front, et il n'osait plus lever les yeux sur son fils.
— Ni Gaston, ni Gabrielle, murmura-t-il en joignant les mains et en penchant son front sur sa poitrine.
Mais ce moment d'abattement dura peu, le magistrat retrouva bientôt toute sa fermeté et tout son courage, et il se releva haut et sévère.
Toute trace de faiblesse avait disparu de son vi-
sage ; il était redevenu calme et froid, et il jeta à Guillaume un regard vif et prompt.
— Voyons, lui dit-il d'un ton impérieux, ne perdons point un temps précieux en questions vagues et en réponses évasives ; hâtons-nous, Guillaume, et n'oublions pas que Gabrielle attend avec toutes les angoisses de la mort la résolution que je vais prendre.
— Je suis prêt à vous répondre, monseigneur, balbutia Guillaume.
— Eh bien 1 poursuivit M. de Haricourt, vous avez dit que Goelle avait nommé le coupable ?
— Oui, mon père.
— Et ce n'est pas Gaston ?
— Non.
— Ni GabrieUe?
— Ni Gabrielle.
— Cependant vous connaissez le coupable? dit le premier président, qui, malgré ^a résolution, hésitait dans ses questions.
— Je le connais, répondit Guillaume,
— H est à Rouen?
— Depuis quelques instants.
— Et quel est-il?
— Je n'ose le nommer.
— Préférez-vous donc que la justice frappe un innocent?
— Non, monseigneur.
— Alors, pourquoi hésiter?
— C'est que..*
— Parlez...
— Vous allez me maudire...
— Vous ?
— Mon pèrel...
— Vous 1 vous î Guillaume 1 s'écria le vieillard ; .vous, un assassin et un empoisonneur II!
Guillaume était tombé à genoux aux pieds de son père ; celui-ci le repoussa avec horreur.
— Mon père I murmura Guillaume en joignant les mains et en suppliant, pardonnez-moi I
— Jamais.
— J'étais égaré.
— Un assassin...
— Ahl je partirai, monseigneur, je m'éloignerai pour toujours, j'effacerai par une vie de prières et de larmes cette tache que je fais aujourd'hui à votre nom...
Monseigneur de Haricourt venait de s'arrêter ; il contempla Guillaume avec un étonnement douloureux,
— Partir, ^dit-il en frissonnant, vous éloigner, vivre de prières et de larmes...
— Ohl je vous jure...
— La honte ne se rachète pas ainsi, messire : ce n'est pas avec des larmes que jamais vous effacerez le sang dont vos mains sont teintes...
— Je ferai ce que vous m'ordonnerez, monseigneur.
— Peut-être I
— Et si une prison étC/nelle...
— La prison, le cloître... qu'est-ce doue que cela, messire, après l'assassinat et l'empoisonnement?
— Cependant...
— Écoutez-moi.
— Ah !... parlez.
— Il y a un moyen...
— Dites.
— Un moyen à Taide duquel il vous sera i)eutêtre permis de faire oublier votre crime...
— Je suis prêt à vous obéir.
— Il est terrible.
-— Qu'importe I
Monseigneur de Haricourt marcha d'un pas ferme vers la table sur laquelle étaient déposées toutes les pièces de la procédure, et revint vers Guillaume avec le flacon qui avait servi à l'empoisonnement de Blanche.
Guillaume suivait avec anxiété tous les mouvements de son père. Quand il le vit revenir, tenant dans sa main le fatal flacon, il pâlit et une sueur froide glaça ses tempes.
— Que prétendez-vous faire ? s'écria-t-il d'une voix tremblante.
— Avez-vous peur déjà? dit M. de Haricourt.
— Monseigneur...
— Reconnaissez-vous ceci, Guillaume?
— mon Dieu I murmura Guillaume en voilant son regard.
— Le reconnaissez-vous ?
— Oui, mon père.
— C'est avec ce jflacon que vous avez versé la mort à Blanche de Haricourt, votre cousine ?
— C'est vrai.
— Eh bien 1 il y a encore dans ce flacon une forte dose de poison.
— Mais c'est la mort...
Le père frissonna, tandis que le visage du magistrat demeurait impassible et froid.
— Je le sais, répondit-il sans se troubler.
— Ce poison tue en quelques instands, insista Guillaume.
— C'est ainsi, en effet, que Blanche est morte.
— C'est donc ma vie que vous me demandez...
mon père...
Le vieillard ne répondit pas et tendit le flacon à Guillaume.
Une pâleur livide s'était répandue sur ses traits et sa main tremblait presque.
Guillaume saisit le flacon.
Une sorte d'égarement se lisait dans son regard ; il passa à plusieurs reprises sa main sur son front et dans ses cheveux, et s'étant relevé tout d'un coup, il vida le flacon d'un seul trait.
Puis il le rejeta loin de lui avec un geste violent.
298 UN DUEL À MORn?
M. de Haricourt s'était détourné pour ne pas voir, et il avait caché sa tête dans ses mains.
Quand il entendit le flacon rouler sur le parquet, il oublia son calme et son austérité habituelle ; il se souvint qu'il était père et fit quelques pas rapides vers Guillaume.
Déjà les effets du poison se faisaient sentir : ses traits étaient contractés, sa respiration devenait pénible; deux grosses larmes, arrachées par la souffrance et le désespoir, coulaient silencieusement le long de ses joues pâles ; il tendit ses deux bras suppliants vers son père :
— Monseigneur, s'écria-t-il avec une explosion de sanglots, mourrai-je au moins dans les bras d'un père ?
A ce cri, poussé par l'agonie, le malheureux vieillard courut vers son fils et le reçut mourant sur sa poitrine.
Guillaume avait été Tespoir de sa vieillesse ; il l'avait aimé comme on aime un enfant perdu ; U ne pouvait le laisser mourir ainsi, sans lui serrer la main, sans lui pardonner...
Quelques minutes après, Guillaume expirait entre les bras de son père 1...
Cette scène mettait fin à toutes les péripéties du drame que nous venons de raconter. — Une réparation était due à Gabrielle, et elle lui fut donnée avec le plus solennel éclat,'|
A quelque temps de là, la jeune fille était con-
duîte à l'autel par Gaston, et le bonheur d'un tel dénouement sufQt à lui faire oublier touies les souffrances du passé.
Quant au Roi de la Bazoche, après avoir assisté au mariage de son ami, et s'être bien convaincu de la réalité d'un bonheur pour lequel il avait tant fait, il repritle chemin de la capitale, où l'attiraient les instincts naturels de son esprit et peutrêtre aussi le souvenir de la jolie Pavane.