C^est ainsi qud le peuple désignait François I«r
D y avait là une énigme ; mais qui pourrait lui en dire le mot?
Une nuit} Gaston se trouvait seul dans sa chambre, Mardoche venait de le quitter, le couvre-feu avait sonné depuis longtemps.
Il faisait un temps sombre au dehors.
La brise, âpre et froide, sifflait aux angles da toit, avec une violence désordonnée ; la pluie fouettait les vitres des croisées, le tonnerre grondait par intervalles.
Le feu qui brillait dans la cheminée éclairait la chambre concurremment avec la lampe.
Gaston, fatigué par les insomnies des nuits précédentes, se laissa un moment bercer par les bruits de la rafale, puis il finit par s'endormir.
Quelques heures se passèrent ainsi, pendant lesquelles le jeune comte goûta paisiblement les douceurs d'un sommeil réparateur.
L'orage continuait de gronder, la pluie tombait toujours avec la môme intensité, et les éclairs semblaient parfois déchirer le ciel dans toute son étendue.
Il était près d'une heure.
Gaston dormait.
Et pendant son sommeil tous les rêves aimés de son enfance heureuse passèrent, un à un, devant • ses regards éblouis et charmés : Blanche, Gabrielle*, Mardoche; et chacun d'eux, en passant, lui envoyait son plus franc et son plus doux sourire.
Enfin, un bruit qui s'éleva à côté de lui. vint tout à coup le tirer de cet état; Gaston se redressa subitement sur son séant, et son regard h demi voilé parcourut la chambre en frémissant.
Le feu ne jetait plus, à cette heure, que quelques faibles clartés dans la chambre, et la lampe se mourait, sur la table où elle était placée.
Son regard fut d'abord quelques secondes à s*habituer à cette demi-obscurité, mais peu à peu les objets revêtirent leur forme saisissable, et il put bientôt distinguer une femme, assise auprès de la cheminée, et qui semblait le contempler d'un air doux et triste.
Cette femme était Gabrielle de Longueville 1
Dans le premier moment, Gaston crut qu'il était le jouet de quelque hallucination; il pensa que Tun des fantômes qu'il avait évoqués pendant son sommeil l'avait suivi jusque dans le monde de la réalité, et il ne put se défendre d'une certaine terreur superstitieuse.
Mais quand il reconnut qu'il ne s'était pas trompé, quand il ne put douter de la présence de Gabrielle, quand enfin au cr de surprise qu'il avait poussé, il la vit se lever et venir à lui, tout son être tressaillit d'une émotion inco nue, et il tendit vers elle ses deux mains suppliantes.
— Gabrielle, s'écria-t-il d'une voix faible encore,
Gabrielle^ est-ce bien vous?...
La jeMne fille s'était approchée de son lit,
et il sentait déjà ses deux mains dans les siennes.
— Oui, Gaston, répondit-elle avec un pâle sou rire, c'est bien moi, qui n'espérais plus vous revoir.
Le jeune comte pressait ses mains avec ivresse ; il ne pouvait croire à tant de bonheur : il avait peui de se tromper ; il tremblait à chaque instant de la voir s'évanouir et disparaître.
Gabrielle portait un long vêtement blanc, qui, dessinant vaguement ses formes, la faisait plutôt ressembler à un fantôme qu'à un être vivant.
La pâleur maladive de ses traits, son regcœd mélancolique, qui révélait si bien une douleur ca* chée, ses longs cheveux dénoués, dont les boucles soyeuses tombaient sur ses épaules, tout contribuait à tromper Gaston et à la lui faire prendre pour une de ces blanches et insaisissables visions, que l'imagination des poètes évoque parfois, à r heure de minuit, dans le silence et F ombre des nécropoles...
Une pensée affreuse traversa môme un moment son esprit, et il se mit à frissonner, et ses cheveux se dressèrent d'horreur sur sa tête.
Qui saiti
Gabrielle était peut-être morte I... Elle avait été condamnée, le supplice était consommé... et, avant de remonter au ciel, où l'attendaient les anges, ses sœurs, la pauvre enfant avait voulu dire un dernier adieu à Gaston, le consoler encore une fois et pleurer avec lui.
UN DUEL A MORl* 197
Mais cette pensée, toute naturelle qu'elle fût, à cette époque de crédulité populaire, toucha à peine son cœur : Gabrielle était près de lui, il pressait ses mains dans les siennes, il la voyait, elle lui parlait : le doute n'était plus permis.
— Ainsi, dit-il avec un éclair dans les yeux, vous êtes libre.
— Les portes de ma prison m'ont été ouvertes, répondit la jeune fille.
— Us vous ont acquittée ?
— Pas encore.
— Ils ont du moins renoncé à leurs accusations infâmes?
— Nullement.
— Cependant ils vous ont laissée partir...
— Pour quelques jours seulement.
— Et souaquel prétexte?
— Sous le prétexte que vous êtes souffrant, et que ma présence pourrait peut-être adoucir l&j ennuis de votre convalescence.
Gaston regarda Gabrielle avec étonnement.
— Et quel est donc le puissant prince qui s'est entremis pour obtenir une pareille autorisation ? demanda-t-il avec hésitation.
— Je l'ignore, .répondit Gabrielle.
— Mais vous n'êtes pas venue seule?
— Jé*suis venue avec mon père.
— Lui, du moins, doit savoir..
— Pas davantage...
198 UN DUBL A MORT
— C'est étrange, poursuivit Gaston, et vous ne vous êtes pas enquis...
— Moi, non, répondit la jeune fille; l'idée de vous revoir, la pensée que vous étiez souffrant, toutcela m'a fait oublier la singularité d'un pareil voyage... Mais mon père, c'est différent...
— Ah! il a interrogé?...
— Il a interrogé toutes les personnes qui paraissaient pouvoir lui donner des renseignements à ce sujet, mais c'est en vain ; et, à notre arrivée à Paris, nous n'en savions pas plus qu'à notre départ.
— Voilà une singulière aventure, reprit Gaston après quelques instants de silence ; mais, quoi qu'il en soit de toutes mes suppositions, béni soit Dieu, Gabrielle, car votre présence était la plus douce consolation qu'il me fût permis d'espérer.
Gabrielle avança un siège près du lit de Gaston et s'y assit.
— Si vous saviez, poursuivit le jeune comte, tout ce que j'ai souffert depuis que je vous ai quittée, quelle existence a été la mienne, et combien de fois j'ai voulu renoncer à la mission que je m étais donnée pour retourner aux lieux où vous étiez... Mais je voulais vous sauver, et Guillaume me dissuadait de partir. D'ailleurs, ce Goelle est à Paris, on me l'assure, et le hasard pouvait me le faire décou'»;rir... J'étais incertain, indécis ; je ne savais à quel parli me résoudre, et je songeais, en pieu-
UN DUEL A MORr 199
rant, que vous étiez loin de moi, ô Gabrielle ; quelle douleur a dû être la vôtre 1 La jeune fille remua tristement la tête.
— Oui, Gaston, ditrelle, oui, j'ai bien souffert aussi; j'étais seule avec mon père qui ne pouvait que pleurer avec moi ; j'attendais chaque jour de vos nouvelles ; chaque fois que les portes de ma prison s^ouvraient, je croyais vous voir; j'étais souvent triste, découragée, et cependant j'espérais toujours...
— Bonne Gabrielle !
— On avait beau me dire que vous m'oublieriez à Paris, que vos tentatives seraient vaines, que vous n'oseriez me protéger et me défendre ; on avait beau me jeter la honte et l'insulte, incriminer mes plus nobles actions, déshonorer par des suppositions infâmes le sentiment que j'avais conçu pour vous, moi, qui jugeais de votre cœur par le mien, moi, qui savais la pureté de ma vie, et qui pouvais braver leur sentence impie en m'appuyant sur ma conscience, je méprisais leurs outrages, je relevais le front, et j'espérais toujours...
— Maintenant, nous ne nous quitterons plus.
— Dieu a béni nos larmes, poursuivit Gabrielle, et il m'a donné la force de traverser ces terribles épreuves s«.ns avoir un seul instant douté de sa bonté. Vienne la mort, et je la recevrai sans pâlir;.... car je sais maintenant que Je laisserai
derrière moi deux cœurs où ma mémoire sera religieusement gardée...
Gaston baisa saintement la main de Gabrielle.
— Espérez, répondit-il, espérez, Gabrielle ; nous ne nous quitterons plus désormais, et vos juges n'oseront pas vous condamner quand j'irai réclamer ma part de votre crime.
— Ce dévouement est inutile, Gaston, car, à cette heure, je le crains, rien ne pourrait me sauver.
— Que dites-vous?
— Je dis que mes juges sont prévenus, et qu'avant huit jours ils m'auront condamnée.
— Mais devez-vous partir si tôt?
— Je pars demain.
— Déjàl
— Il le faut.
— Comment, s'écria Gaston, je ne vous aurai»
retrouvée que pour vous perdre aussitôt 1
— C'est à cette condition seule que je suis venue.
— Eh bien 1 je vous suivrai...
— Y songez-vous?
— Je partirai.
— C'est impossible...
— Tout est possible.
— Et moi, je veux que vous restiez, dit Gabrielle avec une autorité souriante et douce, et vous m'obéirez, Gaston, si vous voulez que je continue do vous aimer.
UN DtJELA MORT 201
Gaston allait répondre, mais il fut interrompu par Tarrivée de Mardoche, qui rentrait seulement, malgré l'heure avancée de la nuit.
Son visage était pâle et triste ; la fatigue était écrite sur ses traits. Il posa son épée et son feutre sur un fauteuil.
— Mauvaises nouvelles I dit-il en s' approchant de Gabrielle d'un air découragé.
— Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune fille.
— Le tribunal qui doit vous juger se réunit dans huit jours.
— Si tôt.
— Et je crains bien que d'ici là nous ne puissions mettre la main sur l'homme qui nous serait si précieux*
— N'avez-vous donc rien appris?
— Bien... Depuis quelque temps, je suis sur ses traces ; mais les dispositions que j'avais prises ont toutes échoué : il a disparu.
— Et vous voilà découragé I
— Me voilà irrité, dit Mardoche en fermant le poing.
— N'espérez-vous plus ?
— Si bien!... Mes premières dispositions ayant échoué, j'en ai pris d'autres; demain soir, il y aura une battue générale dans toutes les rues où l'on pense qu'il va d'habitude, et si je ne le prends pas, c'est qu'il a reçu de Satan le don de se rendre invisible.
— Y pensez-vous?
— Gela s'est vul... Et puis, quand nous le pren*
drions demain, ce serait déjà bien tard Mais
n'importe, on ne dira pas que je me serai laissé jouer par ce misérable tireur dor; la nuit prochaine, des chevaux seront prêts, et s'il tombe entre nos mains, je ne serai pas long à franchir la distance qui nous sépare du parlement de Nor-« mandie.
— Dieu vous entende I dit Gabrielle.
— Pour le moment, poursuivit Mardoche, je crois qu'il est bon que vous preniez un peu de repos; moi, je resterai oette nuit près de notre malade.
— C'est peut-être la dernière fois que nous nous voyons, objecta la jeune fille, je ne veux pas le quitter encore.
— Songez que vous partea demain.
— Raison de plus.
— La personne grâce à laquelle vous avez pu venir a fixé elle-même l'heure de votre départ.
— Vous connaissez donc cette personne? dit Gaston avec vivacité.
— Pardieu I
— Ahl quelle est-elle?
Mardoche sourit en regardant le jeune comte et lui fit une légère inclinaison de lôte.
— Ne vous avais-je pas dit, repartit-il, que la
duchesse de Frileuse n'était pas seule à connnître Diane de Poitiers?...
Et sans attendre de réponse, il sortit, laissant Gaston ému, interdit, incertain, en proie à mille sentiments divers.
LES SOIRÉES LITTÉRAIRES DE MAITRE GOELLE, OU JEHAN FRU6AIRE l'HOMME A l'ARQUBBUSE
Or, pendant que le roi de la Bazoche, assisté de ses nombreux sujets, cherchait à découvrir la retraite de maître Goelle, maître Goelle, sans se douter qu'il fût Tobjet d'une attention aussi honorable, prenait cependant toutes les précautions convenables pour n'être point surpris en son logis, situé derrière la Sainte-Chapelle.
Jehan Prugaire ignorait qu'il fût recherché avec tant d'instance par messieurs les clercs du parlement (ce dont il se serait montré fort touché), mais pensait avec raison que le jeune comte de Brionne ayant été tué (il le croyait mort), la police mettrait tous ses agents sur pied pour s'emparer de l'assassin ; il avait donc prudemment quitté sa de-
meure et transporté ses pénates vers une ^utre partie de la Cité.
Il s'était même risqué à se séparer momentanément de son arquebuse, pour ne point compromettre sa nouvelle habitation.
C'avait été, il faut le dire, un douloureux moment que celui où maître Goelle s'était décidé à cette séparation : vingt fois il était revenu sur ses pas, vingt foisil avait voulu la prendre et l'emporter dans ses bras, au risque de se faire arrêter au premier détour de la rue ; mais enfin la prudence avait été la plus forte, et il était sorti vainqueur de ce combat qui se livrait entre son cœur et sa raison.
Goelle était donc parti avec la ferme intention de revenir bientôt. Son arquebuse, c'était son gagnepain, et il ne pouvait s'en passer; pendant les premiers jours, cependant, il demeura inébranlable, et, malgré les désirs ardents par lesquels il se sentait attiré au dehors, il ne sortit point.
Les nuits étaient souvent sombres ; le vent sifllait aux angles de chaque rue ; les réverbères s'éteignaient ou éclairaient faiblement les quartiers déserts. Quel beau temps pour aller attendre les bourgeois attardés, blotti dans quelque porte solitaire 1
Mais Goelle tint bon et rien ne fit.
Au bout de huit jours, cependant, le pauvre diable ne put résister davantage h la tentation, et il descendit dans la rue.
D'ailleurs, depuis qu'il habitait Paris, Goelle avait contracté un affreux défaut.
Il s'était mis à jouer.
Un vice plutôt qu'un défaut! Goelle en avait déjà bien d'autres, mais on n'est pas parfait l...
Il ne quittait plus ni les cartes ni les dés. Il se fût laissé pendre pour une heure de fbix ou de trictrac, — C'était une véritable passion.
Tout l'argent qu'il gagnait si honnêtement avec son arquebuse, il le perdait là.
n avait affaire à forte partie.
Les grecs ne sont pas nés d'aujourd'hui seulement, et, parmi les honorables partners de maître Goelle, il y en avait plus d'un qui savait amener terne le plus naturellement du monde, ou rassembler dans leurs mains bon nombre de cartes d'une môme couleur.
L'origine de l'art qui consiste à faire sauter la coupe se dérobe dans la nuit des temps.
Mais plus il perdait, plus notre homme apportait d'action au jeu.
D' ailleurs , sa vie était mêlée d' alternatives diverses .
Quand il rentrait en son logis, la poche pleine d'écus qu'il venait de gagner, la vie avait pour lui mille tendresses ; le ciel resplendissait d'étoiles, Tair était parfumé, tout chantait en lui et autour de lui, et son taudis se transformait en un palais, comme sous la baguette d'une fée invisible.
Il se souvenait de ces jours-là.
Quand, au contraire, le pauvre Goelle avait perdu, il quittait la taverne l'oreille basse, la têto penchée, maugréant contre le sort et les mains plongb^s dans ses poches vides. Alors il regagnait péniblement sa demeure, aans daigner adresser un regard aux étoiles, et il se jetait tout habillé sur son grabat, sans songer à allumer sa lampe.
Ce qui se passait alors dans son cœur, qui pourrait le dire?
Ses nuits s'écoulaient sans sommeil, il ne fermait plus Toeil ; tous les démons du jeu s'asseyaient autour de son lit, et souvent le soleil levant dorait les vitres de sa fenêtre qu'il n'avait pas encore goûté le moindre repos.
Mais ces accès de mauvaise humeur ne duraient pas longtemps : Goelle possédait un fond naturel de gaieté qui l'abandonnait rarement; il avait toujours le sourire dans les yeux et la chanson sur les lèvres.
Ses nouveaux amis l'avaient formé sous ce rapport.
La taverne qu'il fréquentait était le rendez- vous de joyeux compagnons qui n'étaient pas tout à fait dénués de littérature, et Goelle avait beaucoup appris dans leur société.
C'était toujours autant.
On trouvait là de tout un peu, des clercs du plus basétage, des soudards sans emploi, deschercheurs d'aventure, des poètes crottés et des tireurs d'or.
On jouait, on chantait et Ton buvait.
Tout provincial qu'il fût, maître Goelle s*étail bien vite mis à la hauteur, et maintenant il avait une mémoire des mieux ornées.
Après une assez longue absence, notre homme abandonna donc un soir sa nouvelle demeure et descendit dans la rue.
Son intention bien arrêtée était de se rendre à son ancien logis pour y reprendre Tarquebuse qu'il yavaitlaissée,mais de beaux écus d*or, — toute sa fortune, — résonnaient dans sa poche, et plus de quinze jours s'étaient écoulés sans qu'il eût touché une carte.
La tentation était forte.
D'ailleurs il avait soif, et puis c'était bien le moins qu'il allât serrer la main aux nombreux amis qui avaient dû le croire mort.
JQ changea donc l'itinéraire qu'il s'était tracé et se rendit à la taverne des Trois-Pîliers, située rue de la Verrerie.
Quand il passa le seuil de cet affreux coupe-gorge, un hourra s'éleva de tous les rangs ; — on l'avait cru mort et l'on ne pensait déjà plus à lui. — Son retour produisit l'effet d'une résurrection.
Goelle sourit avec la satisfaction d'un acteur dont la rentrée est saluée par les applaudissements du public, et alla s'attabler auprès de ses plus aimes compagnons, auxquels il expliqua en peu de mots la cause de son absence.
rx DrrL a x:?.t f»'0
; verres s «rnr-ir^-z.u.'eî siz.:e5 se sc^^flITJ**z:, les propos joyç-:3 d^z-zl^y^zn^ ci i :.: -tfsl- s :iî:l£>^ pendant que!q:i^çs rzîzzr.es^ L ne tzi ç::r<r:ci que de maître Jehan Frcis-iire-
Une véritable ^z^ ie faziïl-?-
GoeDe se montra vîsîilrrient f!À.;ê de !a r^re^tion qni lui était fai:e : ii ne p:-:ivî:î se rés^rudr^ à s'arracher de ce lieu de délices.
Et pois on jooait...
Les dés couraient sur les trictrac; les car*es s^abattaient sur les tables ; il voyait la joie des uns et le désespoir des autres ; ses mains se crispaient, son regard était déjà allumé...
n n'y tint pas.
n quitta la table qu'il occupait, courut se mêler aux joueurs, et un quart d'heure après il avait oublié le motif pour lequel il était sorti, et, assis devant un trictrac, il lançait joyeusement les dés sous le regard de son partner.
Goelle était beau joueur.
n supportait la perte avec autant de philosophie que le gain ; quand il avait amené deux et os, et que son partner faisait terne, Q se contentait de marmotter entre les dents quelque air d'une chanson connue :
Depuis que des décrets earent aies, Et gens d*annes portèrent maies, Moines allèrent achevai.
Toutes choses allèrent mal.
210 UN DUBL A MORT
Il avait toujours le petit mot pour rire, et recommençait sur nouveaux frais avec la même gaieté et la môme insouciance.
Les premiers coups lui furent favorables, et déjà les grands blancs, les gros deniers, les demi-gros d'argent s'amassaient sous sa main.
U buvait force rasades et il chantait :
Un cordelier, qui est ceint homme, Boit du vin comme un autre homme.
Ses amis, ses compagnons de bouteille Tentouraient et formaient à ses côtés une galerie animée. Ses partners maugréaient bien un peu contre le sort; mais le moyen de se fâcher contre un homme qui prenait si bien la chose?
D'ailleurs, il n'était pas toujours prudent de se fâcher contre maître Jehan Frugaire : il était rare qu'il ne fût pas armé, et Ton n'ignorait pas quel usage il savait faire de ses armes.
Et puis, il avait souvent perdu lui-même sans en témoigner de mauvaise humeur. — Une fois entre autres, le pauvre Goelle avait joué jusqu'au poignard qu'il portait sur lui. C'était le jour où il devait assassiner le jeune comte de Brionne. Il était rentré chez lui sans le moindre denier.
C'est ce qui explique en passant pourquoi il s'était servi de son arquebuse, malgré la défense que lui en avait faite Guillaume.
Au surplus, cette veine qui s'était déclarée au
commencement dura peu, et bientôt les ternes de son partner entamèrent la montagne métallique qu'il venait d'amasser.
La soirée avançait :1e couvre-feu venait de sonner.
Goelle ne songeait qu'au jeu.
n n'avait plus que quelques écus d'or dans sa poche; il les devait à la libéralité de Guillaume ; il les jeta sur la table.
C'était toute sa fortune.
S'il les perdait, c'en était fait. Il lui faudrait attendre de nouvelles largesses de Guillaume, ou se résigner à recommencer ses excursions nocturnes, Tarquebuse sur l'épaule.
Qu'importe!
Ses compagnons riaient sous cape ; un silence attentif s'était établi, et tous les regards se tournaient avec avidité sur les beaux écus au porc-épic qui reluisaient sur la table.
Moment solennel !
Goelle était ému : il jeta les dés et amena terne.
Sa respiration devint plus libre, et ce fiit à son tour de sourire.
Il se remit à chanter :
Le berger et la bergère Sont eu Tombre d'un buissoa.
Sont-ils donc près Tun de Tautre, A grand'peine les voit-on...
Mais il s'arrêta presque aussitôt, car son compagnon venait d'amener un second terne.
D n*y avait rien de fait. — Goelle redevînt soucieux.
— Recommençons, dit-il en étouffant un soupir.
— Recommençons, dit son partner.
Les dés roulaient déjà sur la table, échappés à la main tremblante de Goelle ; mais cette fois ils n'avaient donné que dettx et as.
Son partner recommença, et Goelle pâlit affreusement quand il vit qu'il avait amené terne.
Il avait perdu. Son or passait de sa poche dans celle de son voisin; il ne lui restait plus rien.
Il se leva.
Goelle avait beaucoup bu ; le vin et le jeu Tavaient enivré... il chancelait. Toutefois, ilne voulut en rien laisser paraître ; il se redressa de toute sa hauteur, essaya un sourire contracté et salua l'assemblée d'un geste ironique et insouciant.
— Allons, me voilà ruiné, s'écria-t-il, je n'ai plus une obole... Je vais me coucher... Le diable vous garde, messeigneurs, et à bientôt!
Puis il fit quelques pas vers la porte, en fredonnant ce couplet d'une épitaphe connue, qu'il arrangeait pour la circonstance :
Cit-gît en ce reliquaire Un béjaune nommé Frugaire, Qui, en son temps, rien n^amassa, Et puis après il trépassa...
Marris en furent les voisins.
Car il enseignait les bons vins.
Et ayant salué de nouveau, il franchit le seuil de la porte et s*élançadans la rue.
Goelle avait annoncé qu'il allait se mettre au lit, et c'était en vérité ce qu'il avait de mieux à faire ; mais en se retrouvant dans la rue d'autres idées lui traversèrent l'esprit.
L'air avait rafraîchi son sang; les fumées de l'ivresse s'étaient un peu dissipées ; il crut que le moment était venu de réfléchir à sa position.
Il se dit qu'il était ruiné encore une fois, qu'il allait être obligé ou de recommencer son métier de tireur d^or^ ou de mourir de faim ; que cette existence, supportable tout au plus pour un homme dans la force de l'âge, n'était pas tenable pour un vieillard, et il finit en concluant qu'il était temps de se retirer des affaires et de prémunir ses vieux jours de toute éventualité fâcheuse.
Il pensa alors à Guillaume.
Il avait fait pour Guillaume plus qu'aucun autre homme, plus que son père, du moins le croyait-il. Guillaume était ruiné, il l'avait fait riche... Guillaume pouvait être soupçonné, il avait tué le seul homme dont il eût à craindre quelque tentative sérieuse. Maintenant le fils du président de Haricourt jouissait en paix de sa fortune, et cette fortune et cette paix, c'était à Goelle qu'il la devait.
C'était bien le moins qu'il fît à son tour quelque chose pour Goelle.
D'autant plus que l'ambition de ce dernier était
bornée, il n'élevait pas ses prétentions Jusqu'à vouloir partager avec son maître la fortune qu'il lui avait gagnée ; Goelle était plus modeste, et une petite cabane sur les bords de la Seine, non loin de Vemon, eût suffi à ses vertus champêtres.
Goelle sourit d'aise à cette pensée, et il prit la direction de la demeure de Guillaume.
Naguère encore, maître Goelle ou Jehan Prugaire entrait chez Guillaume comme chez lui, et il ne lui était jamais arrivé d'attendre.
Cette nuit ce fut différent.
Guillaume était bien àThôtel; on ne le lui avait pas caché, et cependant près d'un quart d'heure s' coula avant qu'on l'introduisît.
11 trouva Guillaume assis à une table, près de la cheminée. — Il tenait à la main une dépêche qu'il venait de recevoir de Rouen, et le courrier qui la lui avait apportée était debout devant lui, attendant une réponse.
Guillaume fit un geste hautain à Goelle et se mit à lire la dépêche.
Goelle s'assit.
Tout cela lui paraissait singulier, et il comprit aussitôt qu'il se passait quelque chose d'étrange.
Enfin, Guillaume sonna, et un domestique parut.
— Bernard, dit Guillaume d'un ton impératii, en désignant le courrier, conduisez cet homme à Toffîce, et veillez à ce que rien ne lui manque. Puis, quand vous vous serez acquitté de co devoir, faites-
moi seller mon meilleur cheval, et qu'il soit prêt dans quelques instants. — Je partirai cette nuit môme pour Rouen.
Ayant ainsi parlé, il se tourna vers Goelle, et lui fit signe d'approclier.
Le valet et le courrier étaient sortis. Jehan Frugaire était seul avec Guillaume.
— Voyons, reprit ce dernier d'une voix brève, tu as désiré me parler, — Hâte-toi, car avant une heure il faut que je sois sur la route de Rouen.
— Monseigneur quitte Paris ?
— Dans quelques instants.
— Auriez-vous reçu quelques nouvelles fâcheuses?
Guillaume regarda Goelle en fronçant le sourcil.
— Qu'importe, répondit-il, ce n'est pas de cela qu'il s'agit; tu es venu me trouver. — Qu'as-tu à me dire?
Goelle était fort embarrassé; le moment était mal choisi pour la requête qu'il voulait adresser à Guillaume : il regarda ce dernier d'un air contraint :
— C'est une demande que je venais vous faire, balbutia-t-il après quelques instants d'hésitation.
— Quelle demande? fit Guillaume.
— Ohl presque rien.
— Mais encore.
— C'est que je me disais, monseigneur, que je suis bien vieux ; que le métier de tirevr cfo)' est rude, et j aurais désiré...
— Quoi donc?
Guillaume lança un regard farouche à son interlocuteur.
— Eh bien, que ne parles-tu? ajouta-t-il en froissant la dépèche qu'il venait de recevoir.
— Au fait, reprit Goelle, qui recouvra un peu d'assurance, j'aime mieux vous dire de suite et franchement le but de ma visite : voilà ce que c'est : — Je suis vieux, comme je vous l'ai dit, et cette vie de dangers continuels, de périls, de menaces, n'est plus faite pour mon âge; je veux en changer, devenir honnête homme, si c'est possible... et pour cela faire, j'ai besoin de quelque argent
— Ahl ah! et c'est pour en avoir que tu t'adresses à moi?
— Précisément.
— Et tu as cru que je t'en donnerais?...
— Je le crois encore, monseigneur.
— Eh bien, tu t'es trompé, maître Goelle.
— Comment?
— Ahl tu veux devenir honnête homme, mon ami ; c'est une excellente idée, celle-là, et je m'étonne qu'elle te soit venue si tard. — Cependant, puisqu'il en est ainsi, Dieu te soit en aide, mais je ne puis rien faire pour toi.
— Pourtant, monseigneur, il me semblait...
— Hein?...
— Les services que je vous ai rendus,..
— Des services?
— N'est-ce pas moi qui ai blessé Blanche de Haricourt?
— C'est possible.
— N'est-ce pas moi qui ai assassiné le comte Gaston de Bidonne?
— Je ne dis pas non.
— Enfin, n'est-ce pas grâce à moi, monseigneur, que vous jouissez d'une fortune immense dont vous alliez être dépossédé?
— Et quand cela serait?... demanda Guillaume en se levant, et en fixant sur Goelle son regard plein d'éclairs, et s'il était vrai que tu eusses commis ces crimes abominables , ne devrais-tu paa me remercier, au contraire, de ne t'avoir pas livré à la justice, et fait pendre comme tu le méritais.
Goelle recula deux pas, avec une profonde stupeur.
— Parlez-vous donc sérieusement, monseigneur? demanda-t-il avec inquiétude.
— Tu en doutes?...
— Ainsi, vous reniez notre passé commun?
— Il est dangereux de se rappeler trop souvent ces choses-là, maître Goelle, répondit Guillaume, en appuyant sur chacune de ses paroles.
Puis il s'approcha de son interlocuteur.
! — Écoute, lui dit-il alors en baissant la voix, la
démarche que tu fais à cette heure est imprudente,
218 U^ PUP^ A MOHT
et je veux qu'elle ne se renouvelle pas... A partir d'aujourd'hui, j'eoitendjs qv^ tu ne me connaisses
plus Nous sommes étrangers l'un à l'autre,
nous ne nous sommes jamais parlé, jamais vus... N'oubliB pa9 içela « maître Goelle « c'est un bon conseil que je te donne... car s'il te prenait encore fantaisie de passer le #euil de cet hôtel, si, par aveoturd; tu t'avisais da venir me rappeler certains so^v^nirs qu'il faut proscrire de ta mé^moire, tu pourrais peut-être entrer dans cette demeure, moa ami, mais je jur^ Dieu que tu n'en sortirais pas«
Goelle était confondu ; il ne «avait que répondre : une colère sourde, aveugle, grondait dans sa poitrine, et H avait toutes les peines du monde h la contenir.
— Alors tout est fini ? dit-il d'une voix qui frémissait malgré lui.
— Tu peux te retirer, répondit Guillaume.
— Et vous ne craignez pas qu'en sortant de cet hôtel... je n'aille moi-même vous dénoncer à la justice?
— H faudrait te dénoncer toi-même, et je sais que tu ne le feras pas.
— Qui sait?
— D'ailleurs, fit Guillaume, avec un suprême dédain, que retireras-tu de tes dénonciations?... Demain, Gabrielle de Longueville sera condamnée par ses juges-.. Gaston de Brionne est mort...
va pysL 4 MORT )3i9
Pourquoi çr/ûadrçisrje?,., Il n^ fallait pas tuçr si bien le jeune comte.., M^i3, daixs la .situaîiofii ppé^ô^, t^ jî'as plus qu^à devenir honnête hpmiîie, et à te pésigaer ^ ion sort,,, Prands donc hépojyqîiBffl^ïjt ton parti, maîtrç Grpelle, car les morts ne reviennent pas facilement de la tombe!...
Gomme Guillaume achevait ces paroles, avec un fol élan de gaieté factice, la porte de la salle s'ouvrit, et Gaston de Brionne, le visage pâle, le regard affaibli, parut sur le seuil.
— Gaston I . . . s'écria Guillaume épouvanté de cette apparition inattendue.
— Le jeune comte! fit Goelle également frappé de surprise.
Cependant Gaston s'était avancé jusqu'au milieu de la salle.
— Guillaume, dit-il alors d'une voix faible, je désire vous entretenir quelques instants.
Mais Guillaume venait de se précipiter vers Goelle qui souriait.
— Va, va... lui dit-il vivement, sors... tout à l'heure je te parlerai.
— Monseigneur ne m'interdit donc plus la porte de l'hôtel ?
— Goelle... dans une heure... reviens.
— Je ne sais si je pourrai, monseigneur...
— Ah 1 misérable !
— Dame! chacun pour soi, dans ce monde, et je
Dès que la porte fut fermée derrière Goelle, Guillaume revint avec empressement vers Gaston qui venait de s'asseoir.
Ce n'était déjà plus le même homme : sa figure avait pris un air d'audace inaccoutumé : le voile de sombre tourment qui dérobait son front, s'était dissipé; son regard était vif, son geste prompt, sa démarche assurée.
Guillaume comprenait qu'il y allait de sa vie, de son honneur, et il s'apprêtait à soutenir une lutte désespérée avec le sort qui le menaçait.
— Gaston, dit-il vivement en prenant les mains du jeune comte, vous, vous ici, près de moi, quand'je vous croyais mort, quand on m'avait dit que vous aviez succombé à vos blessures.
— J'ai été fort souffrant, en effet, répondit Gaston.
— Grâce à Dieu ; vous voilà hors de danger, maintenant.
— Je Tespère.
— Ah! nous vous sauverons.
Gaston serra les mains de Guillaume ; il n'avait encore aucune raison de douter de Tamitié de cet homme, non plus que de son dévouement. Il venait, d'aDleurs, lui demander de nouvelles preuves de cette amitié et de ce dévouement.
Bien que Guillaume ne se crût pas découvert, cependant il avait pu craindre un instant que quelques doutes ne se fussent glissés dans Tesprit du jeune comte; l'attitude de ce dernier, et ce serrement de main qu'il lui rendait, achevèrent de dissiper ses dernières inquiétudes.
— Ahl nous vous sauverons, poursuivit-il avec chaleur, et puisque vous m'êtes rendu^ je ne doute plus mainionani de la protection du ciel< Mais, voyons^ mon ami^ h quel secours inespéré devezvous d^ètre encore de ce monde?
Gaston sourit à cette question, et remua tristement la tète*
'-- A un hommequenous avions calomnié,- répon dit-il lentement, et qui vaut mieux que nous deux
— De quel homme vouloa-vous parler ? fit Gudlaume.
^-' De Mardocbe*
— Luil
- Ouï, lui, le roi de la Bazoche !... c'est lui qui m'a recueilli, c'est lui qui m'a prodigué les soins les plus tendres, c'est lui qui m'a réeUement sauvé..
— C'est incroyable.
-— Cela est, pourtant.
— Ohl je vous crois... Gaston... je vous crois. *# mais n'avez -vous pas recherché avec lui quel pouvait être l'assassin?... n'avez-vous aucun indice ?
— C'est pour cela que je suis venu vers vous, Guillaume, malgré mon état de souffrance*
— En effet... vous êtes pâle.
— Ce n'est rien.
— Vos blessures ne sont donc pas complètement guéries?
— Je ne sais.
— Ce que vous faites est imprudent, mon ami.
— Ehl qu'importe, interrompit Gaston avec vivacité ; il ne s'agit pas de moi, il s'agit de Gabrielle ; ce n'est pas seulement un misérable que nous avons à frapper, c'est une femme innocente qu'il nous faut sauver.
— Eh bien?...
— Eh bien ! . . . grâce aux recherches de Mardoche, nous sommes sur les traces du coupable,
— Dites-vous vrai? fit GuiDaume.
Et n pâlit.
— Depuis deux jours, poui*suivit le jeune comte, tous les clercs de la Bazoche sont sur pied, on Ta
Lraqué de tous cAlés comme uoe bête fauve, et enfin, cette ouit...
— Cette Duit?...
— Ils ont l'espoir de s'en emparer.
Guillaume se mordit les iëvres jusqu'au sang;
sa main crispée tourmentait le manche de son
poignard un nuage de sang passa sur ses
yeux.
— A la bonne heure, dit-il en souriant d'un rire fauve, à ia bonne heure, Gaston, et voilà d'excellentes nouvelles ; mais Mardocbe est-il bien certain de ne a'ôtre point trompé?
— Je le crois.
— Connaît-on l'homme que l'on poursuit?
— Parfaitement.
— On a son signalement?
— On ne peut plus exact.
— Et l'on sait comment il se nomme?
nomme Jehan Frugaire.
ne s'appuya contre la cheminée pour ne Ire l'équihbre : des gouttes de sueur pei^ ■ son front , éclatant d'une pâleur de i fît quelques pas à travers la chambre )nner une contenance.
. à merveille, murmura-tril, Jehan Fruit... n me semble que ce nom ne m'est iu.
doit être, fit Gaston.
voulez- vous dire?
•—Que ce Jehan Frugaire a été vu plusieurs fois à rhôtel de la duchesse de Frileuse.
— Est-ce possible ?
— G*est ce que vous saurez, quand vous le voudrez, en interrogeant la duchesse.
Cette réponse avait été dite par le comte d'un ton si singulier et avec une fermeté si peu habituelle de sa part, que Guillaume s'arrêta tout d'un coup et le regarda. Un frisson avait passé sur tous ses membres, et il se demanda un moment avec épouvante si Gaston n'avait pas tout découvert...
Toutes ses inquiétudes lui revinrent à la fois.
— Vous avez raison, mon ami, reprit-il après quelques secondes de silence, pendant lesquelles il avait affronté le regard du comte, vous avez raison ; je verrai la duchesse, et nous saurons avant peu...
— C'est cette nuit même qu'il faut voir la duchesse, dit Gaston avec le même sang-fh)id et la même impassibilité.
— Cette nuit?
— Sans doute.
— Mais quels motifs impérieux?...
— Demain il serait trop tard, Guillaume, car demain Gabrielle sera condamnée par ses juges.
— Gabrielle ?
-- Elle me l'a dit.
— Vous l'avez vue?
— Elle a passé une nuit au chevet de mon lit...
89d UN DUEL A MORT
Guillaume ùë savait plus que penser».. Q lui paraissait tellement impossible que Gabrielle eût quitté sa prison pour venir à Paris^ qu'il orut d'abord que Qaston n'avait pas toute sa raison... Les souffrances que ses blessures lui avaient occasionnées ^ la ûèyrOf l'insomnie, tout cela avait pu momentanément déranger son esprii et altérer son intelligence^ Il avait pris leâ créations de ses rêves pour la réalité ; il avait vti Gabrielle à traver» les hallucinations de la nuit, il lui avait parlé... elle lui avait répondu. #* cet épisode l'avait frappé*., et il s.e le rappelait comme un souvenir vivant et rëel. . . Guillaume eut pitié de Gaston*
^— Voyons, mon ami, lui dit-il avec douceur^ et eomme on parle à un môlade dont on veiit flatter les fantaisies impossibles, je suis convaincu que vous avez vu la fille du sire de Longueville et que vous lui avez parlé ; cela n'est pas plus douteux pour moi que pour vous ; mais expliquez-moi comment vous prétendez la servir en perdant un temps si précieux à poursuivre un homûie du nom de Jehan Frugaire.
— Vous ne comprenez donc pas ? fit Gaston.- -^ Pas le moins du monde.
— Eh bien I apprenez, Guillaume, que ce Jehan Frugaire n'est autre que le Goelle que nous cherchons...
Il était écrit que Guillaume passerait par toutes le» attemailvès du douté, de la confiance et du dés-
UN DUBIi A MORT 227
égpoii*. *-- La réponse que venait de lui faire Gaston renversait tout son frôle échafaudage de suppositions.
— Goelle 1 s'écriart*fl avec méfiance.
— Lui-même.
— Qui a pu vous le dire?
— Mardodhe.
— Cet homme sait donc tout?
— Du tnoins, sait-il beaucoup de choses.
— Mais vousJ, vousj Gaston?...
Et cotnme Guillaume prononçait ces mots avec une violence qui ne s'expliquait guère dans un pareil moment :
— Moi, répondit Gaston avec calme, je n'ai qu'un désir, d'est dé sauver Gabrielle, et, pour atteindre à ce but, je ne reculerai devant aucun obstacle ; je tegrette seulement que ma faiblesse ne m'ait pas permis de me joindre à Mardoche.
Il y eut alors un nouveau silence* Guillaume réfléchissait. La position était critique, et le fllâ du président de Haricourt se demandait s'il ne valait pas mieux en finir une bonne fois en se débarrassant du comte. Mais la pensée que Goelle pou*vait tomber entre les mains de Mardoche l'arrêta.
— Ainsi, reprit-il presque aussitôt, le roi de la Bazoche est sur les traces de Jehan Frugaire du de Goelle? ^
— Dépuis deux jotiîS..*
— Et tout porte à croire, n'est-ce pas, qu'il s'en emparera?
— Je l'espère du moins.
— Et moi de môme, Gaston; mais, vous le savez, ce Goelle est adroit.
— Pas autant que Mardoche.
— n déjouera peut-être leurs tentatives.
— C'est impossible.
— Leurs mesures sont donc bien prises?
— Si bien prises que, depuis hier, tous les lieux fréquentés d'habitude par Goelle sont cernés peu: les clercs de la Bazoche.
— Et cet hôtel?
— Comme le reste.
— De sorte que si maître Jehan Frugaire était à cette heure chez moi?...
— Il ne pourrait s'en éloigner sans être arrêté par Mardoche.
Guillaume ne répondit pas ; il marcha vers un timbre de métal placé sur la cheminée et sonna.
Mais, avant qu'un domestique eût eu le temps de répondre à cet appel, un cri s'élevait au dehors, cri de détresse suprême qui vint impressionner diversement Gaston et Guillaume.
— Qu'est-ce que cela? dit le dernier.
— Un homme que Ton assassine, répondit Gaston.
— Il faut lui envoyer du secours,
— Oh I c'est inutile.... Guillaume.... Si un crime
était commis à cette heure, autour de cet hôtel.... Mardoche saurait bien sauver la victime et châtier le coupable.... Si, au contraire, c'est Goelle qui vient d'être arrêté, nous ne pouvons que nous en féliciter, quoi qu'il lui arrive.
Guillaume ne ut aucune objection; il alla s'asseoir près de la cheminée et attendit.
Si le lecteur le veut bien, nous descendrons un instant dans la rue et nous essaierons de savoir ce qui s'y passe.
En quittant Guillaume, Goelle était profondément irrité contre lui, et il l'eût dénoncé sans pitié s'il s'était trouvé sur son chemin quelque agent de la police ; mais Goelle n'avait pas quitté l'hôtel tout de suite.
L'arrivée inopinée du comte avait d'ailleurs ouvert une nouvelle issue à sa pensée : l'apparition de Gaston, dans un pareil moment, compliquait singulièrement les Jchoses, et il était possible que Guillaume eût encore besoin de ses services ; — c'était même fort probable. — De toutes façons, Goelle allait devenir un personnage important, et c'était à son tour de menacer et de faire trembler son ingrat complice.
Goelle caressait doucement cette perspective, et il voyait avec une certaine satisfaction sa poche se remplir de nouveaux écus d'or et l'avenir se parer des couleurs les plus agréables à l'œil.
Après tout, peu lui importait que Guillaume de-
vîntrartisan de sa nouvelle fortune, ou que ce fût Gaston, pourvu que cette fortune ne fût poitit uû leurre.
Et le moyen qu'il se li^ompât...
Il possédait un secret qu'il pouvait vendre aii poids de For} il le donnerait à celui qui lui en donnerait davantage.
-^ Tant pis pour Guillaume si c'était Gaston.
D'ailleurs Goelle en voulait à Guillaume : ce dernier l'avait menacé; il venait de le chasser ignominieusement ; il avait renié ses services ; il n'y avait pas de raison pour qu'il ne le fit plus pendre dès qu'il n'aurait plus besoin de lui.
■^ Croix*Dieu I îUurmura le tirmr d'or entre ses dents, c'est ce que nous verrons...
Et a franchit le seuil de l'hôteL
Toutefois, il marchait lentement; il savourait d'avance les bénéfices de sa position ; il songeait doucement à l'avenir, et se voyait déjà établi sur les bords de laSeiile, non loin de Vernon, donnant ses jours à là pèche, à la [chasse, et détroussant de temps à autre quelque voyageur trop chargé d'écus.
La belle existence, et comme il en jouissait déjà par anticipation I
Il se mit à siffloter.
Tout à l'heure il était triste et irrité; maintenant il était gai et réjoui..... C'est la vie... La joie et la douleur se dotmetit la tnaini
UN DUEI* A mout 231
Goelle chaàtait :
Ainsi s*en va, chatouilleux de la gorge, Ledit valet xnônté coimne un saint Ùeotge
— Au fait, se dit-il, j'achèterai un cheval la
Normandie est le pays des bons -chevaux...* et, de la sorte, je n'irai plus à pied ; j'aurai quelques
têtes de bétail.... plusieurs pièces de bon Vin
Par saint Babolein l je voudrais bien savoir quel seigneur pourra se dire plus heureux que maître Goelle L.«
Il fit quelques pas d'un pied léger.
— Allons, ajouta-t-il, c'est décidé. i. le jeune comte de Briodne aura mon secret s'U le paie convenablement.
Et il allait continuer sa route^ quand il ë' arrêta tout d'un coup et se prit à pâlir.
11 avait vu passer comme une ombre à ses côtés, et le nom de Frugaire avait frappé son oreille.
Il frissonna^
Était-ce un piège?... Guillaume le rappelait-il? Avait-il mal entendu?
Il voulut reprendre son chemin ; mais il avait à peine fait quelques pas^ que la même ombre se glissa à ses côtés, et le même nom lui fut jeté mystérieusement.
Goelle n'était pas brave, mâi*i il savait eticorc faire assez bonne flguro en lace du danger. Il s'arrêta et tira son poignard.
— Or cà, dit-il d'une voix qui ne tremblait pas, que me voulez-vous?
— Jehan Frugaîre..., ditrlavoix,
— Que lui voulez-vous?
— Est-ce bien toi?
— Pardieu.
— Tu en es sûr?
— Cette question!
— Eh bien, ne fais point un pas de plus, ou tu es mort.
Et, en prononçant ces mots, Mardoche appela ses compagnons à son aide et se précipita, l'arme au poing, sur le tireur d'or.
— A Taide I au meurtre ! cria ce dernier.
Mais ses cris furent inutiles ; il venait d'être renversé ; les clercs lui avaient arraché son arme, et Mardoche avait posé avec force son pied sur sa poitrine.
Goelle étouffait...
— Mais à qui en avez-vous donc? essaya-t-il de crier.
— A toi-même, répondit Mardoche.
— Vous vous trompez.
— Nous avons un compte à régler ensemble, maître Goelle.
— ^el
— Ce nom n'est-il pas le tien aussi?
— Je ne sais ce que vous voulez dire...
— Eh bien I alors, causons comme il faut, dit
Mardoche, enfonçant l'extrême pointe de son épée dans répaule de Goelle.
Celui-ci Qt une hoprible grimace et tenta de se lever ; mais, à chaque effort qu'il faisait, Mardoche appuyait davantage son pied sur sa poitrine. — Encore quelques minutes de cet exercice, et il étouffait. .
— Or çà, dit Mardoche en riant avec une cruauté froide, es-tu disposé à parler?...
— Je ne puis.
— Pourquoi cela?
— J'étouffe.
— Tu veux de Tair?
— S'il vous plaît, monseigneur.
— Soit... dit Mardoche.
Et il posa son pied à terre. ~
— n y a longtemps que je te cherche, maître Goelle, reprit-il aussitôt.
— Monseigneur est bien bon.
— Tu as changé de demeure?
— Oui, monseigneur.
— Et tu restes maintenant?...
— Dans un autre quartier.
— Tu fais le discret Je saurai bien trouver»
tout à l'heure, le moyen de te délier la langue... Poursuivons... Tu sors de chez Guillaume de Ha» ricourt?
— Oui, monseigneur.
— Tu le connais donc?
UN DUEL A MOHT
— Ohl fort peu.
— Il m'est revenu, cependant^ que tu le fréquen- I beaucoup.
^ C'est une calomnie.
— Et que môme on t'avait tu sortir de son bôtel jour où tu tentas d'assassiner le comte de
onne.
ioelle regarda Mardoche d'un air effaré et leva
s lui deux mains qui protestaient.
— Ahl ahl tu t'étonnes que je sache bien ton toire, reprit le jeune clerc..-.* Ce que je viens de e est-il vrai, cependant?
— Je vous jure...
— Ne jure pas*
— Monseigneur...
— Parle...
3oelle balbutiait ; il n'osait ni avouer ni nier ; il t le parti de joindre les mains et de se taire.
— Eh bien 1 demanda Mardoche en se baissant :"s lui, tu refuses de répondre... tu aimes mieux e mon épée aille chercher tes paroles au fond de i gosier... A ton aise, mon ami, qu'il soit fait nme tu le désires.
Et déjà il S'apprêtait à exécuter sa menace, quand telle fit un soubresaut et alla lui-môme donner dadroît-ement dans l'épée du roi de la Bazoche. L'épée s'enfonça, cette fois, dans la poitrine, et lelle retomba lourdement à terre en proférant un . de souffrance et de rage. Tdui autre que Mar-
doche se fti pem-^i?^ sçLt pn* a* piitt ^ «"lï* i*ino:^é craeirae iniere; t ct rr.r^^c:! it . ii.l^ Ala>
— Ygtdils. iiiLirre G:»^!!**:. r^pm^-L Tr"**«ruf itii=sitôt, en ]e rtmdmû rnîPTD^ir. ôi p**-!. ,»* x îl i^
lamentaûjns... L'îienrç m^ pT=*f ... i Ie:^ m» Jî: m'éloigiie: nHi£. g^xn: ât pimr, w vpis çp^'izr i. quoi m'es l/eir^- soi let 2^lu Jiiî e^-^i [juZ-a'jzL-f Le
assassin (pe to cf.-
— Je parîeraL fh Gi»€ÎIk d'une vxe ^teiL*.*,
— A k b'.nne beiire-
— Mais OTie taju^Izu^ht â itiué.
— Réponds d'LÎ>:tri. I^t^i-ue pi-zi: ::•: rzî a? tiré le coup d trqiieirîîje «ur je en:r:-e de fi^- — -?
meurtre?
— Si tîeiL
— Tu ne meris pas, aari^r:!*?
— Le paTvre G:^Ik ae ç^sâl i as Ei-estîr...
— Bon I fit Mardocîie : irsis œ n er. pa* tcut, et les renseignements çne j'ai rocort à t^e denEr-der sotit peut-être encopç plus inipcîtints que c^--rc-^^^-;• RappeEe bien tes s-oirrenh^' et répon.is-n:--»i-: "^^ connais-tu pas Hkon-^e qui a traté d'i "^^ Bltoche de Harieomtî
— Non, monseigneur, répondit Goelle sans hé* siter.
— Cependant, tu habitais les environs de Vemon à cette époque.
— C'est bien possible.
— Tu n'as pas bonne mémoire, maître Goelle?
— C'est vrai.
— On pourra te la rafraîchir.
— Monseigneur l
— Parle.
— Je vous assure...
L'épée de Mardoche s'enfonça une troisième fois dans la poitrine de Goelle. Mais Mardoche avait la main légère, et deux lignes seulement de son arme entrèrent dans les chairs du pauvre diable... une piqûre.
— Eh bien? dit Mardoche en retirant son épée.
— Monseigneur peut me tuer.
— Tu t'obstines à te taire ?
— C'est un secret.
— Et tu ne veux pas le livrer?
— Je ^eux le vendre.
— Alors, tu aimes mieux mourir?
— Je sais que monsigneur n'en fera rien.
— Et pourquoi cela?
— Parce que, s'il me tuait, il ne serait pas plus avancé.
Mardoche sourit.
— Tu es plus adroit que je ne pensais, dit-îl
après quelque hésitation ; mais ton calcul est mauvais tout de même.
— Je ne le crois pasi fit Goelle avec ironie.
— C'est ce que nous allons voir, igouta Mardoche.
Et, ayant fait un signe aux clercs qui l'entouraient, ceux-ci s'emparèrent du tîreur d'or et le jetèrent sur leurs épaules.
— Que comptez-vous donc faire?... demanda Goelle avec inquiétude.
— Ohl presque rien !..•
— Cependant...
— Tu voulais nous vendre ton secret, dit Mardoche ; eh bien I nous Paurons sans qu'il nous coûte un denier.
— Et comment vous y prendrez-vous?
— Messieurs, poursuivitle roi de la Bazoche, en s'adressant à ceux de sa bande, vous allez empoi^ ter maître Goelle dans les caves du Châtelet, et si, avant une heure, il n'a pas fait les aveux les plus complets, vous voudrez bien lui appliquer la question extraordinaire.
Puis il salua du geste et se dirigea vers l'hôtel de Guillaume, pendant que Goelle se tordait, épouvanté, sur les épaules des clercs de la Bazoche.
Cependant, GuilLuaiai^ n'4tait P9M r^té inactif tandis qud ees faits se pas&ftieai w (lehors*
A peioâ fi'étfiit-U asm (^n f^& àa O^stoa, qu'im domestiqua avait pénétré dans la eall^, dema&dajit quels ordres son maître voulait lui donner.
Guillaume s'était hvé «t Tiavait ^fitrainé dans l'embrasure d'une fenêtre.
•r- Bernard, avaiU-il dit k voix })a9se, il se passe quelque chose d'extr&or4iiiaire autour de oet hôtel.
— Je sais ce que c'est, répondit le domestique.
— Ahl... Eh bien?...
— Jehan Frugaire a été surpris par les clercs de la Bazoche.
— Après î
UN PUB^ A MOH? 239
— Ils l'ont terrassé et ils le moaaeent da leurs épées.
-- Est'Ce tout ?
— C'est, du moins, tout ce qm je si^is.
-^ Bi6n...'MaH, dis-moL Berjmrd,^» clarm sontils nombreux?
— Huit au plus.
— Et il y a des armes dans Tàôtel?
— Oui, monseigneur.
-^ A merveiUe.., Tu m'es d^éyoué, B'#§t»oe pas, Bernard?
— Oh I corps et âme.
— Et tu n'hésiterais pas à affronter un péril ceiv tain, s'il y allait de ma vie; de mon honneur?
— Que faut-il faire?
— Écoute : tu vas armer tout le personnel de rhôtel.
— Ce sera fait dans un instant.
— Écoute : tu attendras le moment le plus favorable, et, quand il sera venu, vous fondrez sur les elercs et tâcherez do leur arraicher leur victime.
'— Mais si nous ne réussissons pas dans notre entreprise ?
— Tu as raison... il faut tout prévoir*.. Eh bien! si vous ne réussissez pas, tenter toujours de vous approcher de Prugaire,
— Je comprends.
— Et si vous le prenez...
Nous l'emporterons.,»
— Vous le tuerez.
Bernard regarda Guillaume avec étonnement.
— Comment? s'écria-t-il, comme s'il eût craint d'avoir mal entendu.
— Vous le tuerez, répéta Guillaume ferme et résolu.
— Je croyais...
— Tu m'as compris?
— Oui, monseigneur.
— Eh bien! va alors... et ne perds pas une seconde.
Bernard [allait s'éloigner sur cet ordre; mais Guillaume le rappela.
— Bernard I dit-il de la môme voix rapide et basse.
— Monseigneur.
— Le cheval que j'ai demandé est-il prêt?
— n attend dans la cour.
— Hâte-toi donc... et annonce au palefrenier que je vais te suivre dans quelques instants.
Cette fois Bernard s'éloigna avec précipitation, tandis que Guillaume regagnait lentement sa place.
Guillaume comprenait à merveille tout ce que la situation avait de critique et de dangereux. La moindre hésitation pouvait lui être fatale, et il fallait déployer autant d'audace que d'habileté pour faire face à toutes les éventualités.
S'il empêchait Goelle de parler, il était sauvé ; il n'y avait pas d'autre complice, pas d'autre accusa-
UK DUEL A MORT 241
leur. Or, pour Tempôcher de parler, le seul moyen sûr était de le tuer.
n n'avait pas hésité.
D'ailleurs, on eût dit que les dangers mômes dont il était entouré avaient sufQ à doubler son activité : c'était là sa sphère, son élément; son regard s'allumait, son front s'éclairait, une vie nouvelle semblait éclater sur sa physionomie tout entière.
n revint s'asseoir près de Gaston, que tout ce mouvement n'avait pu arracher à ses préoccupations, et qui attendait patiemment le résultat des tentatives de Mardoche.
— Enfin, dit Guillaume en s'asseyant, j'espère, cette fois, que Goelle ne nous échappera pas.
— Oh I je me repose avec confiance sur Mardoche, repartit Gaston.
— Il est adroit.
— Et courageux.
— Pourvu toutefois qu'il ne commette pas l'imprudence de tuer ce misérable.
— C'est ime observation que je lui ai faite.
— n faut qu'il parle.
— Sans doute.
— Qu'il désigne le coupable.
— S'il le connaît I
— Qu'il donne au moins quelques indices.
— Des indices vagues ne nous sufiîraîent pas...
J'en ai eu, moi, Guillaume, et vous voyez qu'ils ne
m'ont servi de rien .
949 VN PPEL A MORT
— De qu^ls to.4ioes youlez-yous donc parler? fit Guillaume; vous ne 'm'en avez jamais rien dit.
— Ils étaient si peu importants I
— Qui VQU^ Jbs avait donniSs?
— Gabrielle,
— Bllfî s'est d.QjiG rappelé î ^^ Vaguement,
-rr Mai? ençQre.,,
— r .a Uq homn^e dâ haute taille^ les traits cachés par un large chapeau, les épaules couvertes d'un longpii^piteAu,,.et.„ »
Guillaume éclata de rire.
^- Ea vérité! dit-il avec gaieté... voici un portrait avec lequel je m'engage à faire pendre Ije plus honnête bourgeois de .la rue Saint-Penis... Est-ce donc là tout?
— Pas précisément, dit Gaston.
— Il y a'autre chose?
— Oui... (Quelque chose de plins significatif.
— Vraiment!...
— Uft indice particulier...
— Ahl... et lequel?
Gaston s'apprêtait à répondre, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup et Mardoche entra.
— Mardoche I s'écria Gaston en se précipitant vers lui et en lui prenant les mains... Eh bien! quelles nouvelles?
— Goelle est en notre pouvoir, répondit le jeune clerc»
UN DUEL A MdftT 24S
— Ou'a-trîl dit?
— Peu de choses encore.
— Connaît-il le coupable?
— H le connaît.
— Et Ta-t-il nommé? fit Guillaume avec anxiété. Mardoche se retourna â cette question vers le fils
du président de Haricourt, et les deux jeunes gens échangèrent un regard plein de haine et de sang.
— Non, répondit Mardoche ; Goelle s'est ténu obstinément dans une réserve prudente pour ses complices.
— ïl est discret, fit observer Guillaume.
— Oh I adroit tout au plus.
— Cependant, s'il se tait...
— Ce n'est pas une raison de croire qu^il né par lera pas plus tard.
— Pourquoi aurait-il tardé de la sorte ? Poiir ut motif ou pouf un autre... il veut garder son secret
— Non, repartît Mardoche.
— Il prétend peut-être vous le donhef...
— Il préfère le vendre.
— Ahl...
— Mais je l'aurai pour rien.
— Vraiment I
— J'en suis sûr.
— Et quel moyen?
— Ohl un inôyen bieti simple.
— Parlèjs...
— Lêiquè§tiôùl...
244 UN DUEL A MOET
Guillaïune se tut. H était violemment agité ; il sentait qu'il perdait du terrain; il comprenait vaguement que Mardoche savait quelque chose et que rheure du dénoûment approchait. Toutefois, la situation pouvait encore être sauvée, et en tout cas, un cheval tout sellé l'attendait dans la cour, et la dépèche qu'il avait reçue dans la soirée venait de lui apprendre un événement important, que lui seul, à cette heure, pouvait connaître.
Cependant, Mardoche s'était tourné de nouveau vers le comte de Brionne :
— Gaston, lui dit-il d'une voix ferme, tout me fait espérer que nous touchons au terme de nos inquiétudes; Goelle est entre nos mains, et, s'il n'a pas encore dévoilé les mystères qui nous cachent la ténébreuse afiaire à laquelle Gabrielle se trouve mêlée, il a du moins confirmé par ses premières déclarations les soupçons que j'avais conçus.
— Quels soupçons? fit Gaston.
— Oh I je m'entends...
— Pourquoi cette hésitation?
— Je te l'expliquerai.
— Mais qu'a-t-il dit enfin?
— Il a avoué son crime.
— La tentative d'assassinat?
— Précisément.
— Eh! qui l'avait donc poussé à ce meurtre ?
Mardoche allait répondre ; mais quand il vit que
Guillaume s'avançait, le sourcil contracté, la pru-
nelle en feu, vers les deux jeunes gens, il s'arrêta. Puis il sourit :
— Dieu me damne, s*écria-t-il joyeusement, c'est un véritable interrogatoire que tu me fais subir, cher comte, et nous n'avons pas le temps de nous livrer à de pareilles fantaisies. Voyons, Goelle est en ce moment transporté dans les caves du Ghâtelet ; dans une demi-heure, il sera appliqué à la question extraordinaire^ et il est important que nous assistions à cette cérémonie pour recueillir ses aveux... Partons.
— Tu as raison, dit Gaston en se levant.
Et il jeta aussitôt son manteau sur ses épaules et prit son feutre, qu'il avait placé sur la table.
Guillaume s'était levé également.
Puis, comme le comte de Brionne, il couvrit ses épaules de son manteau et enfonça son chapeau sur ses yeux.
Le chapeau et le manteau qu'il portait le jour où Blanche de Haricourt avait été empoisonnée.
Il n'y avait pas pris garde.
— Vous sortez I dit Gaston en manifestant son étonnement.
— Oui, mon ami, répondit Guillaume^
— A cette heure de nuit?
— Une afiTaire importante...
— Je la connais, objecta Mardoche.
Guillaume tressaillit.
— J*ai causé un moment avec votre palefrenier,
246 UN DUBIf A MORT
messîre, continua Mardoche, et j'ai appri» que vous partiez pour Rouen.
— Pour Rouen 1. . . répéta Gaston stupéfait.
— Et quand cela serait?
— Pour Rouen, poursuivit le comtef et vous ne m'en avez rien dit... et voua me l'aviez otLché.*. quand vous saviez mes douleurs et mes tourments, quand vous saviez que toute ma vie, tout mon bonheur sont loin d'ici.*. Guillaume, est-ce bien vrai, cela?
Et comme ce dernier ne répondait pas.
— Guillaume, ajouta Gaôton, ce que vous avez fait est mal ; car moi, j'avais confiance en vous, en votre amitié, en votre dévouement, et vous m'avez trompé. Ohl mais répondez donc... Défendéz-vous au moins... Expliquez pourquoi vous me quittez dans un pareil moment... quand nous sommes sur la trace du coupable, quand nous allons enfin connaître le nom de cet homme dont tout à l'heure encore je vous faisais un portrait confus... Guillaume I... Guillaume, ne vous éloignez pas ainsi...
Mais le jeune comte avait beau presser le fils du président de Haricourt, celui-ci demeurait calme et impassible , et se contentait de hausser les épaules sans proférer une parole.
Tout à coup Gaston s'arrêta.
Une idée soudaine venait de traverse^ son esprit comme un éclair, et en avait illuminé les profondeurs voilées.
UN nuaii À Mottï 24T
Uii soupçon affreux, épouvantable, impossible!
Un rayon du ciel!
Gaston se rappelait...
« Un homme de haute taille, avait dit Gabrielle, le front ceint d'an large chapeau, les épaules couvertes d'un loùg manteau... »
Et ce portrait était là, vivant Sotis ses yeux, il le voyait, il le touchait du doigt.
C'était une révélation.
Gaston frissonna de tous ses membres, et une sueur glacée mouilla ses tempes. — Il n'osait encore soupçonner Guillaume d'un forfait aussi abominable.
11 avait soupçonné tout le monde, Qôelle, — Mardoche lui-même! Il avait été sur lé point de croire h la culpabilité de Gabrielle. — Etîl hésitait maintenant à accuser Guillaume !
Et cependant les preuves s'accumulaient dans son esprit, les souvenirs arrivaient ett foule, le passé tout entier Se dressait devant lui comme un fantôme vengeur pour accuser et maudire Guillaume...
Et il hésitait.
C'est qu'aussi il faDait être tombé bien bas, avoir bien bu toute honte, bien renié tout remords, il fallait avoir poussé le crime Jusqu'à la folie, pour que la conduite de Guillaume trouvât son explication.
Toute sa vie n'avait été qu'un long mensonge et qu'une longue infamie.
Après avoir empoisonné Blanche de Haricourt, et tenté de faire assassiner Gaston, il avait complété sa lâcheté en laissant acccuser Gabrielle d'un crime qu'il avait seul commis et que lui seul pouvait commettre...
n avait trompé la religion de Gaston, incriminé le dévouement et l'amitié deMardoche, déshonoré le nom de ses ancêtres...
Gomment le comte de Brionne aurait-il pu croire à tant d'infamies?
Il n'avait souvenir que des jours heureux de son enfance, passés entre Gabrielle, Mardoche, Blanche et Guillaume. — C'était un souvenir béni, qu'aucun soupçon n'eût jamais dû ternir I... Une réunion d'êtres chèrement aimés, un monde d'affections saintes, où son cœur n'avait trouvé jusqu'à cette heure qu'amour, amitié et dévouement 1
Mais ce passé venait de disparaître violemment; maintenant il ne restait plus que le présent devant sa pensée épouvantée et fiîssonnante, et ce fantôme évoqué tout à coup^ et comme par enchantement, sous l'empire d'une sorte de divination.
Le regard de Gaston s'était allumé ; son cœur battait dans sa poitrine, le sang brûlait ses veines...
n ne songeait déjà plus à Guillaume, ni à Mardoche; il songeait à l'assassin de Blanche. — Il avait oublié le lieu où il était, et ce qui s'était passé, et ce qui pouvait survenir, et le désir impla-
cable d'une vengeance éclatante emplissait seul son cœur.
H s'approcha de Guillaume.
Cependant cette transformation n'avait échappé ni à ce dernier, ni à Mardoche^ et tous les deux, agités de sentiments divers, attendaient avec impatience ce qui allait se passer.
— Qu'avez-vous donc? demanda Guillaume avec inquiétude.
— Ce n'est rien, répondit Gaston d'une voix brève.
— Mais vous êtes pâle?
— Mes blessures...
— Vous souffrez sans doute?
— Guillaume, poursuivit le comte sans prendre garde davantage à l'observation de son interlocuteur, je vous faisais part, il y a un instant, des indices au moyen desquels Gabrielle espérait nous mettre sur les traces du vrai coupable, et vous disiez, à ce propos, qu'avec les indices don>. je vous parlais, vous vous feriez fort d'tîivoyer au gibet le plus honnête bourgeois de la rue SainVDenis.
— Où voulez-vous en venir? murmura Guillaume.
— N'avez-vous pas avancé ce propos ?
Tout en parlant ainsi, Gaston s'était emparé de la main de Guillaume.
A cette main il y avait une bague.
— 3'avoue que vous aviez raison, poursuivit le comte, et je suis moi-même de votr^ avis... Mais^
250 UN bUBL A MORT
heureusement, les renseignements fournis par Gfabrielle ne se bornent pas là, et, comme je fous le disais, j'en ai de plus signiflcatifs.
— Je ne comprends pas...
— Vous allez comprendre...
Et, en môme temps, Gaston examina la bague que Guillaume portait au doigt. Cette bague était noire !...
Ses tempes battirent, et un flot de sang monta de son cœur h âon cerveau.
— Guillaume, dit-il alors d'une voix tremblante d*émotion et de colère mal contenue^ où étie2-vous donc le jour oîi Blanche de Haricourt fut empoisonnée?
— Cette question?... fît Guillaume avec embarras.
— Répondez!...
— Gaston...
— Ahl... répondez, vous dis-je, car il y va de là vie et de l'honneur de Gabrielle... Oà étiez^vous, dites, le jour où Blanche a été atteinte d'un coup d'arquebuse?... où étiez-vous quand un misérable versa le poison dans le verre que Gabrielle lui portait? où étiez-vous, enfin, le jour où, moi-même, j*ai failli être victime d'un odieux et lâché assassinat?
Guillaume essayait vainement de faire bonne contenance en face des acciîëationâ terribles du comte, mais il ne put que balbutier quelques mots inintelligibles*
UN PyiBL A MORT 251
Gaston et Mardoche venaient de tirer Tépée du fourreau, et jls allaient Tenfern^er dans un perde ^e fer.
— Guill^Uîne I dit Gaston, vous êtes l'empoisonneur de Blanchd.
— Guiliaija^e I dit Mardoch»^ vous avez tenté d'assassiner Gaston I
-n- G^iîl^uiîia I ajouta Je comte en agitant son épée, vous allez périr comme un mécréant et un mi^ér^ble..,
gt déjà- l&s deux jeunes gens menaçaient sa poitrine qijiand des cris s'élevèrent du dehors et vinrent opérer uQe diversion inattendue.
Mardoche marcha précipitamment vers la fenêtre.
— Voilà qui est singulier, s'écri^-t-il : ce sont les clerç^ qyi reviennent,
— Déjàl fit Gaston.
— Que peutril être arrivé?
-— C'est ce que nous allons savoir.
— Gomment?
— Ne les entendez- vous pas?,..' ils font irruption dans l'hôtel.,, les voici.
C'étaient les clercs, en effet... Un accident était survenu dans le trajet; ils avaient été attaqués, contraints de se défendre, et, dans la bagarre, Goelle avait été tué...
— Tuél... s'écria Mardoche, Goelle tuél...
— Un fâcheux contre-temps, dit Gaston.
— Gabrielle est perdue.
-r- D nous reste encore Guillaume.
— Vous avez raison... mais où est-il?...
Mardoche et Gaston regardèrent de tous côtés...
Guillaume avait profité du trouble occasionné par rirruption des clercs pour disparaître.
Au même instant, on entendit dans la cour le bruit d*un cheval qui s'éloignait au galop. — C'était le fils du président de Haricourt qui partait pour Rouen.
— Malédiction 1 grommela Mardoche en frappant du poing sur la table, tout nous trahit à la fois.
Au coup frappé sur la table par Mardoche, une feuille de parchemin était tombée sur le parquet. Gaston la ramassa.
— Un pÉU'cheminI dit-il, avec les sceaux du parlement... une lettre du premier président à son fils... Qu'est-ce que cela signifie I
Et le jeune comte eut à peine jeté les yeux sur cette lettre, qu'il poussa un cri terrible et retentissant.
Mardoche se précipita vers lui.
— Quel est ce nouveau malheur? demanda-t-il en arrachant le parchemin à Gaston.
— Elle est perdue I dit ce dernier.
— Qui cela?
— Gabrielle.
— Morte?
— Non, condamnée.
•—Que dis-tu? . '^ . -
Et Mardoche lut à haute voix ce qui suit :
« La fille du sire de Longueville a été condamnée par ses juges h la peine capitale; la sentence sera exécutée dans deux jours. »
Ces quelques lignes furent suivies d'un long et noLorne silence. Les clercs étaient stupéfaits î Mardoche avait laissé tomber le parchemin ; Gaston avait pris sa tête dans ses mains et pleurait.
— Condamnée!... s*écria-t-il, condamnée!... perdue 1... déshonorée!... ohl Gabriellel Gabriellel
Et il mordait ses poings d'impuissance et de rage, et ses ongles crispés déchiraient sa poitrine blessée et sanglante.
Tout à coup Mardoche releva la tôte.
Une résolution audacieuse éclatait sur ses traits ; il prit les mains de Gaston et les secoua rudement.
— Allons, dit-il d'une voix vibrante, c'est assez pleurer comme une femme ; il faut agir en homme, en chevalier, en chrétien... Trente lieues seulement nous séparent de Rouen, et nous avons quarantehuit heures devant nous.
— Que comptes-tu faire?
— Partir.
— Mais Guillaume nous a devancés...
— Nous le suivrons de près.
— Pourvu que nous arrivions à temps.
— Ne perdons point alors des moments préieux,
s'écria Mardoche. A cheval! Gaston, à cheval!
854 Ulf DUEL h. MORT
et n'oublions pas que Gabrielle n'a plus^ à cette heure, pour appui que Dieu seiU et nous I
— Partons 1 dit Gaston.
— Partons I répéta Mardoche.
Et) une heure après, les deux amis galopaient ventre à \xxv^ sur la roule de Rouen»
en DUEL À MORT
Le lendemaiti soir, à la tombée de la nuit, Gaston et Mardocfae se trouvaient à quelques lieues de Rouen, au beau milieu de cette vaste forêt qui s*étend ent^e Pat»iâ et la capitale de la Normandie.
Ils avaient mis le temps à profit. C'est à peine si, dans feelte journée, ils avaient échangé quelques paroles.
Il faisait, du reste, un temps magnifique: Tair était vif et froid, la terre sèche et sonore ; le soleil Venait de se coucher dans un ciel pur et sans nuages.
La nuit promettait d'être éclatante.
Mais ^ue leur importait?...
Toutes les cataractes du ciel se fussent ouvertes en ce jour terrible, qu'ils n'eussent pas songé un
instant à arrêter leur course : les chevaux mordaient le sol de leurs quatre pieds impatient^*, les arbres, les maisons, les villages, tout fuyait à leurs côtés avec la rapidité de Téclair, sans qu'ils y prissent seulement garde.
Gabrielle était au bout de la route... elle était condamnée, elle allait périr... il fallait la sauver.
Et, pour la sauver, il fallait arriver à temps.
Cette course effrénée et sans repos avait singulièrement fatigué le jeune comte de Brionne : il n'était pas encore entièrement guéri de ses blessures, sa faiblesse était grande ; Pinquiétude, la colère^ la crainte, le désespoir, tous les sentiments qui usent et creusent le cœur de Thomme, l'avaient profondément agité depuis la veille.
Pour lui, il y avait plus encore peut^tre que la vie de Gabrielle, plus que son honneur : — il y avait de la vengeance !... La vengeance I...
Cette pensée occupdt presque seule son esprit.
C'est qu'aussi jamais homme n'avait été plus indignement trompé, plus lâchement trahi I... Et quand il pensait à Guillaume de Haricourt, tout son sang brûlait ses veines, un sombre nuage passait devant ses yeux, et son orgueil tout entier se dressait altéré de vengeance !
— Ohl je le tuerai! je le tuerai! disait-il, de temps à autre, quand la prudence les forçait do laisser reposer leurs chevaux.
Mardoche souriait.
' — Tu parles de combatlre, lui répondait-il, et c'est à peine si ta main pourrait supporter le poids d'une épée... Non, Gaston, c'est à moi, à moi seul qu'il appartient de punir Guillaume, et je jure Dieu que j'aurai sa vie ou qu'il me tuera.
Et ils reprenaient leur course fantastique.
Et ceux qui les voyaient passer ainsi ventre à' terre, faisant jaillir mille éclairs sous les pieds de leurs chevaux, les prenaient sans doute pour quelques agents de Lucifer, car ils se rejetaient effrayés sur le rebord du chemin et les regardaient s'éloigner en se signant dévotement.
La blessure de Gaston s'était rouverte, mais û allait toujours ; le sang inondait son pourpoint, mais il ne songeait pas à l'arrêter; une sueur glacée mouillait ses tempes, une pâleur livide était répandue sur ses traits ; mais ni son courage, ni son ardeur ne s'étaient encore ralentis...
La nuit était venue ; ils se trouvaient au plus épais de la forêt; ils se virent contraints de mesurer davantage leur marche.
La lune s'était bien levée, mais elle ne laissait tomber, à travers les arbres, que quelques pâles rayons qui ne sufiSsaient pas à éclairer le chemin.
Les chevaux avaient pris le pas et soufflaient bruyamment.
Le silence était profond à l'entour ; de temps à Autre seulement on pouvait distinguer, à droite ou
h gauche, les yeuxbrillants de quelques bêtes fauves, qui venaient poser curieusement leur tête entre les branches des haies.
Les chevaux hésitaient alors, et jv^tissaient de singuliers hennissements inspirés par la peur; mais les nobles hôtes, comme si elles eussent eu l'instinct de la mission de leurs cavaliers, reprenaient bien vite leur allure et continuaient d'avancer.
Tout à coup, cependant, elles s'arrêtèrent...
Ils venaient d'arriver à un endroit où le chemin étroit allait aboutir à une immense clairière, et, malgré les invitations amicales, les cris, les injures, les coups d'éperon de Mardoche, elles reftisaient de faire un pas de plus.
Mardoche sauta à bas de son cheval en jurant comme un templier.
— n faut que ce lieu soit ensorcelé, grommelat-il en secouant rudement la bride de sa monture ; Guillaume, qui nous y a précédés, y aura jeté un charme... H faut voir, et si le diable s'en môle, je promets de lui faire un mauvais parti.
En parlant de la sorte, Mardoche s'était mis à inspecter le terrain à droite et à gauche, et en avant; mais ce ne fut qu'après cinq minutes de cet examen attentif qu'il poussa un cri de joie et de surprise.
— Victoire I victoire I s'écria-t-îl en revenant vivement vers Gaston... il est désarçonné...
UN BUBL ▲ MORT 259
— Qu'y a-t-il? murmura Gaston d'un6 voix fSaible.
— n y a, mon ami, que Guillaume est à pied.
— Comment cela?
— Son cheval est crevé.
-— Et il Ta abandonné?
— Pardieu ) dit Mardoche, que voulais-tu donc qu'il fit? Ce n'est assurément pas en enfourchant une hôte morte qu'il pouvait franchir les quelques lieues qui lui restaient à faire... cela ne s'est jamais vu... Au surplus, ajouta- tril en se baissant pour examiner le pauvre animal qui était étendu au milieu du sentier, il n'y a pas loiigtemps que Tacoident est arrivé... puisqu'il n^est pas froid encore. Allons, Gaston, c'est Dieu qui noua vient en aide ; voilà un symptôme, et il faudrait que nous fussions bien malheureux si nous n'arrivions pas à Rouen avant maître Guillaume... Partons...
Mais, au lieu de satisfaire à cette invitation, Gaston s'arrêta et retint son cheval.
— Eh bien t.. . dit Mardoche en se retournant étonné, tu ne me suis pas?
— Dans un instant, murmura le jeune comte.
— Qu'as-tu donc*
— Je ne sais...
— As- tu peur?
— J'ai froid.
— Heinl...
— Mille fVissons glacés parcourent mes mem«
bres, Mardoche... J'y vois à peine... J*ai commet un nuage sur les yeux... Il me semble que je vais mourir... mon Dieu! mourir sans avoir revu Gabrielle, sans Tavoir sauvée...
Gaston achevait à peine ces mots, qu'il ferma doucement les yeux, s'affaissa lentement sur luimôme et se laissa glisser à bas de son cheval.
Mardoche était accouru assez à temps pour le recevoir dans ses bras.
— Allons, boni pensa-tril avec une rage désespérée ; il faut qu'il y ait de la magie dans tout ceci. . .
Et, comme il venait de poser Gaston sur le revers du fossé, il tenta de lui inspirer un dernier et suprême effort de courage et de résolution.
— Gaston, lui dit-il d'une voix suppliante, voyons, tout n'est pas désespéré encore... notre ennemi est déjà vaincu... Dieu nous a vus... courage... dans quelques heures, songes-y, nous serons près de Gabrielle, qui nous attend... qui mourra si nous lui faisons défaut...
Gaston n'avait pas entièrement perdu le sentiment ; il rouvrit ses yeux affaiblis et tendit la main à Mardoche.
— Mon ami, répondit-il à voix lente, tu as raison... il faut sauver Gabrielle... chaque minute est précieuse dans un pareil moment, je le comprends. .. Eh bien I pars, toi... puisque Dieu t'a conservé la force et la santé... va à Rouen... dis à Gabrielle que ma dernière pensée a été pour elle, et que je
meurs en raimant, comme au premier jour... va... va...
Mais Mardoche ne bougeait pas plus qu*un terme.
Gaston reprit :
— Toi, Mardoche, dîL-il, tu m'as été dévoué jusqu'à la dernière heure... tu as accompli ta mission avec une noble et sainte résignation, et si quelquefois d'odieux soupçons ont traversé mon esprit et altéré mon amitié... pardonne-moi, car je n'ai jamais cessé de t'aimer comme un frère, comme un ami.
Mardoche gardait toiyours le môme silence.
Depuis quelques secondes, une idée avait traversé son esprit. Gaston s'affaiblissait à chaque instant davantage ; les battements de son cœur se ralentissaient sensiblement; encore quelques secondes, et ses forces allaient le trahir de nouveau.
Mardoche attendait cet instant.
Il se disait que Gaston une fois évanoui, il lui serait facile d'en avoir raison, qu'il le prendrait dans ses bras vigoureux, le porterait sur son propre cheval, et qu'il pourrait reprendre ainsi sa course acharnée et arriver encore assez à temps avec son fardeau.
D'ailleurs il pensait que si, dans le trajet, il venait à s'apercevoir que le comte courût quelque danger, rien ne serait plus simple que de le déposer
dans la première cabane qu'il renoontrerait^ et qu'il pourrait là, du moins, recevoir les soins qulluî seraient uécessiaires.
Ce projet une fois éclos dans sa tête, Mardoche ne fut pas long à le mettre à exécution.
Gaston s'était évanoui, ainsi qu'il l'avait prévu ; il ne donnait plus aucun signe dévie, on pouvait le croire mortl...
Mardoche le prit <)Qucement dans ses bras et se dirigea aussitôt vers son cheval, qu'un instant auparavant il avait attaché 2^ la haie du chemin.
La lune s'était voilée, l'obscurité enveloppait toute chose, et les hurlementa des hôtes fauves emplissaient la forêt de bruits sinistres et lugubres.
Mardoche frissoima.
Non qu'il eût peur.., û aurait bien ri s'il avait pu croire qu'on en eût l'idée... Mardochç n'avait peur ni d'une épée, ni d'une arquebuse, ni d'unhcmme, ni d'un spectre, ni même du diable !..•
Il n'avait peur de rien...
Seuleiaent, malgré tout son courage» malgré toute son audace, il avait subî, à son insu, l'in- Quence des traditions superstitieuses qui avaient cours à cette époque et qui effrayaient si fort les imaginations populaires.
Si quelque chose avait pu jamais lui inspirer quelques terreurs, ces terreurs prenaient bien plutôt leur source dana son esprit que dans aon Q<&\ir'. Si quelque chQ^pouvaitrçlTrayer) ce n'était
UN DUEL ▲ MORV 263
pas,à coup sûr, le traître, mais la trahison ; oe n'était pas le lâche ou le criminel, mais la lâcheté et le crime.
Quelques pas seulement le séparaient de son cheval; rien n'était encore perdu si Gaston résistait à la fatigue du trajet, et Mardoche songeait d'^avance à lajoie des deux amants qu'il allait réunir, quand qne grande ombre se dessina tout à coup entre lui et le but vers lequel il se dirigeait.
Il s'arrêta stupéfait et poussa un cri de surprise môlée d'épouvante.
^^ Qui va là? balbutia-t^il en essayant de rappeler son audace et son assurance habituelles.
^- Ennemi! répondit une voix sonore et ferme.
Mardoche déposa son fardeau à terre et tira son épée.
-^ Que voulez*vou9? reprit-D alors en faisant un pas vers l'inconnu.
Et comme si la réalité du danger lui eût rendu tout à coup sa présence d'esprit, il serra fortement la poignée de son arme et en envoya la pointe dans la poitrine de soiÇL adversaire.
En môme temps, la lune venait de se dégager des nuages qui interceptaient les rayons, et une faible lumière glissait dans le sentier.
^-^ Guillamne \ s*éciia le elere en reconnaissant aussitôt son interlocuteur.
— M^i^oche I.., dit ce dernier.
Le» tenreura de Mardoche s'envolèrent ipstan-
lanément à cette vue ; il poussa un éclat de rire que lui renvoyèrent plusieurs fois les échos indiscrets de la forêt.
— Ah I ah I dit-il avec un accent de belle humeur, c'est le dial)le qui vous envoie, messire, et j'espère que nous allons avoir ensemble quelques mots d'une conversation animée... Allons, maître Guillaume, rapière au vent, si vous ne voulez pas que je vous embroche sans pitié, comme un lâche et un lissassin.
Malgré ces insultes, Guillaume n'avait pas bougé.
— Mardoche, dit-il enfin d'un ton résolu, nous désirons l'un et l'autre nous rendre à Rouen cette nuit; nos motifs sont différents, mais notre but est le môme... Or, la fatalité avait décidé que mon cheval tomberait exténué aux trois quarts de la route, et il est là gisant devant vous... Si vous le voulez, nous ferons trêve à notre haine pour quelques heures; un cheval vous suffit, puisque vous vous disposiez à emporter Gaston dans vos bras au moment oîi je suis venu vers vous ; cédez-moi donc l'autre pour cette nuit, et je jure que demain je me mettrai à votre disposition.
— Et si je refuse! dit Mardoche d'un air ironique.
— Je serai contraint de le prendre I répondit Guillaume.
— Eh bien ! prenez-le si vous pouvez, car je jure, moi, que je n'ai d'autre envie en ce moment que de
VOUS passer mon épée au travers du corps... Défendez-vous donc, maître Guillaume, et prenez garde que votre dernière heure ne soit arrivée.
Mardoche se mit en même temps à agiter son épée.
— Ainsi, essaya de dire encore Guillaume, vous ref'asez?
— Pardieul...
— Vous voulez un duel?
— A mort.
— Mais si j'allais vous tuer?
— Que voulez-vous?
— Gabrielle serait perdue...
— Pe^utrôtre...
— Vous seul pouvez-vous la sauver à cette heure?
— Moi seul... et Dieu I répondit Mardoche avec une certaine solennité.
Puis il ajouta presque aussitôt, mais cette fois d'un ton enjoué :
— Tuez-moi donc sans remords, méssire, tuezmoi sans pitié... car si je meurs en cette rencontre, c'est Dieu qui se chargera de venger la fiancée de Gaston!...
Guillaume vit bien qu'il n'y avait plus à espérer aucun accommodement, et tira son épée.
Le combat commença aussitôt.
Les deux adversaires maniaient également bien l'épée ; ils étaient tous les deux également fatigués
264 UN DUSL A MORT
de la course qu^ils avaient fournie ; les chances se trouvaient donc également partagées. Les épées se croisèrent.
Pendant les premières passes, il eût été bien difficile de déterminer lequel des deux adversaires aurait Fuvantage sur Tautre : le fer criait contre le fer, aucune parole n'était échangée ; nul n'avait rompu encore, chacun conservait son sang-fi?oid et son habileté.
Si Mardoche attaquait avec plus de vivacité, GuiUaume était plus prompt à la parade et à la riposte. Le coup qu'il recevait était aussitôt rendu, et Ton eût dit, à les voir ferrailler avec autant d'aisance et de facilité, qu'il ne s'agissait que d'une de ces passes brillantes engagées entre deux seigneurs amis, oh rarement le sang rougissait le velours et les denteUea.
Gela dura ainsi pendant dix minutes, au bout deaqvi^Ues ni l-un m l'autre n^avait reçu encore la moindre égratignure.
— Pardieul messire, s'écria gaiement Mardoche ep continuant de presser son adversaire, vous tirez presque aussi hieik que moi..*
— Vous croyez! fit Guillaume.
•7^ Fqî de gentilhomme...
— Eh bien tj'aUaiavous faire le môme compliment.
— Je suis heureux d'avoir pris les devants.
— Ab l preufEZ garde... voDà que vous vous découvre.
— Soyez sans crainte...
— Ce coup est meilleur,
— En vérité...
— Mais il ne vaut pas celuî-eî.
En disant ces mots, Mardoche se fendit avec la rapidité de Téclair, et son épée aurait infailliblement traversé de part en part le corps de son adversaire, si ce dernier ne s'était empressé de se couvrir. Mais avec quelque habileté que fût effectuée cette parade, elle ne put empêcher la lame de pénétrer dans les chairs.
Quelques lignes seulement...
— Ahl vous êtes touché l... fit Mardoche en s'arrêtant.
— Ce n'est rien... répondit Guillaume avec une rage concentrée.
— Tant pis... car nous serons obligés de recommencer.
— Je l*entends bien ainsi...
— Eît, au train dont nous allons, nous resterons en ce lieu jusqu'au jour.
— Le meilleur moyen de n'y pas rester, c'est de se mettre en garde.
— En garde donc!...
— En garde L..
Les épées se croisèrent de nouveau.
Mais, cette fois, Guillaume apportait dans la lutte une sourde irritation et un dépit qu'il cherchait vainement à cacher. Son arme frémissait
dans sa main, son regard lançait de fulgurants éclairs, son pied foulait le sol avec colère.
— Oh 1 oh 1 fit Mardocheen remarquant ce changement, il paraît que nous prenons la chose au sérieux.
— Défendez-vous I... se contenta de , répondre Guillaume.
— Eh bieni j'aime mieux cela... nous aurons plus vite fini... Mais prenez garde, la colère est mauvaise conseillère.
— Qu'importe I...
— Quand le sang s'échauffe, le regard est mains sûr... la main moins prompte... et Ton ne fait que de la pitoyable besogne... N*ôtes-vous pas de cet avis, messire?
Guillaume ne répondait plus : son épée cherchait avec fureur la poitrine de son adversaire, et celui-ci avait toutes les peines du monde à se défendre contre les bottes qu'on lui portait. Le combat devenait sérieux, ainsi qu'il l'avait dit, et vingt fois déjà l'arme de Guillaume avait été sur le point de disparaître dans la poitrine de Mardoche.
Les deux épées se cherchaient et se fuyaient tour à tour; tantôt c'était le premier qui se fendait, tantôt c'était au tour du jeune clerc. On n'entendait plus que le cliquetis du fer contre le fer, et la respiration pressée, haletante, des deux adversaires.
Combat à outrance et sans merci I
L'un et l'autre l'entendaient ainsi. . . Chacun savait
qu'il exposait sa vie pour avoir celle de son ennemi... Guillaume avait son bonheur à sauver, MardocheThonneurde Gabrielle. Rien n'eût pu les arrêter, et l'on eût dit qu'ils communiquaient à leur épée toute la colère qui emplissait leur cœur, tant ils mettaient maintenant d'acharnement dans cette lutte à mort...
Enfin, Guillaume poussa un cri.
Cri de joie et de rage satisfaite, car le malheureux Mardoche venait d'être frappé, et s'était tout à coup affaissé sur lui-même sans proférer une parole.
D n'était pas mort cependant; peut-être môme sa blessure n'était-elle pas mortelle ; mais Guillaume ne s'arrêta pas à ce détail ; il était débarrassé du dernier obstacle qui lui barrât le passage, et il lui importait de profiter au plus tôt de la situation qui lui était faite.
H se hâta donc de marcher vers le cheval que Mardoche avait attaché à la haie du chemin ; il détacha vivement la bride qui le retenait, et l'ayant monte sans perdre une seconde, il partit au galop dans la direction de Rouen.
mi