SCÈNE YI
CHALAIS, LA DUCHESSE
LA DUCHESSE jyV/aw/ son masque.
C'est moi.
CHALAIS
Vous , madame ! Ah ! si c'est un rêve , ne me réveillez pas, laissez-moi mon bonheur.
LA DUCHESSE
Insensé, qui parlez de bonheur , et qui ne voyez pas la mort devant vous ! . . . Fuyez ! Richelieu a repris son empire.
CHALAIS
Richelieu! c'est impossible : j'ai revu Sa Majesté pendant le bal, et son accueil...
•' LA rUCHESSE.
Et ne connaissez-vous pas Louis treize? Est-ce à moi de vous rappeler sa faiblesse , son ingratitude? Roi sans ame , qui n'a jamais su refuser une tête.
Oh! ce serait un lâche abandon !
Un Duel. 4
LA DUCHESSE
Croyez-moi : il coûte moins à son froid égoïsme que le sacrifice d'une heure de repos. En apprenant sa disgrâce, le cardinal s'est fait transporter au Louvre. Il attendait le roi dans son cabinet. Le roi l'a vu , il a cédé , il a eu peur.
CHALAIS
C'est bien cela !
LA DUCHESSE
Cet événement est encore un mystère ; nul ne le soupçonne àla cour : lareineseule en a éléinstruite sur-le-champ. Elle m'a prise à part, elle m'a tout raconté; et moi j'ai couru dans le bal, je vous ai cherché, j'ai cherché voire ami , monsieur de Suze , pour vous faire avertir : personne ; vous aviez disparu l'un et l'autre. Alors , ne sachant à qui me confier , craignant de m'adresser à un ennemi, j'ai pris à la hâte dans le cabinet de la reine ce manteau , ce masque, et j'ai tout quitté pour vous sauver.
CHALAIS
Ob ! vous êtes un ange ! Mais qu'ai-je à redouter? Mon ministère de deux heures n'a fait de mal à personne et il a été utile à quelqu'un.
LA DUCHESSE
Mais le ministre vous accuse de trahison envers l'Etat, d'un complot tramé avec la reine pour placer le duc d'Orléans sur le trône.
Ah ! c'est une infâme calomnie ! il faudra en fournir les preuves.
LA DUCHESSE
Les preuves? tout en servira. Vous ne m'avez donc pas comprise? Richelieu vous accuse , vous dis-je. Les preuves! mais il veut votre tête, et il l'aura , si vous ne la sauvez.
CHALAIS
Eh bien ! qu'il l'envoie chercher.
LA DUCHESSE
Oh! ce n'est pas votre pensée , n'est-ce pas? ce n'est pas votre résolution? Vous dites cela pour me tourmenter seulement; car c'est moi qui vous ai précipité dans l'abîme; et ce remords éternel, vous ne voudriez pas me le laisser, n'estce pas ? non : ce serait trop affreux. Je ne vous ai jamais voulu de mal ; oh ! vous ne pensiez pas ce que vous avez dit.
CHALAIS
Marie !
LA DUCHESSE
Non, vous ne le pensiez pas. Un carrosse vous attend en bas, et la reine a envoyé des courriers en avant pour proléger votre fuite.
CHALAis, regardant la pendule.
Eh bien ! que la voiture parte et m'attende à la porte de Nesle ; dans une heure j'irai la rejoindre.
LA DUCHESSE
Dans une heure 1 et pourquoi ce retard? dans une heure , il ne sera plus temps. Le jour vient ; au lever du soleil vous serez arrêté. Partez à l'instant, ou vous êtes perdu. CHEVREUSE, daus la coulisse.
Chalais! eh! ChalaisI (Za duchesse s' arrête comme anéantie .) Où diable est-il donc?
LA DUCHESSE
Mon mari !
CHALAIS
Chevreusel*... Où vous cacher? là, dans ce cabinet... Venez , ne craignez rien.
( II prend le bras de la duchesse, qui est restée immobile, saisie d'un tremblement coDYulsif , et la pousse dans le cabinet d'armes.)