‹ Un éclair avant la foudre ou Le communisme et ses causesChapitre 140 sur 162 · RÉNOVATION SOCIALE , PROFONDE , HARDIE , COM · texte numérisé non relu

RÉNOVATION SOCIALE , PROFONDE , HARDIE , COM

« plète. » {Hist. de dix ans , tom. l\ , pag. 92 et 93. ) Ou , pour plus de clarté , l'université n'est que la moitié du communisme; l'organisation du travail en est l'autre moitié; c'est au tout qu'il faut tendre, appuyé sur la première moitié ; et réaliser la rénovation SOCIALE, PROFONDE, HARDIE, COMPLETE; c'est

donner à l'état le travail avec l'enseignement. Dans cette grande œuvre, le plus difficile est fait ; le reste en découle, comme une conséquence de son principe.

— Toujours retardataire , toujours misanthrope ? disait naguère, en se retournant, un ami du progrès universitaire à un vieillard qu'il appelait Demeurant dun autre âge.

— Toujours , répondait celui-ci , toujours docile serviteur de l'expérience et fidèle ami de l'humanité.

l88 le communisme et ses ca1

l'ami du progrès universitaire.

De l'expérience ? de l'humanité ? contresens! L'expérience, c'est le progrès; et l'humanité, de nos jours, brise ses langes et son maillot, et célèbre partout la glorieuse époque de son émancipation et de sa majorité. Vous, au contraire, vous êtes toujours stationnaires, et vos colonnes d'Hercule sont une enfance éternelle.

LE DEMEURANT D'UN AUTRE AGE

L'enfant qui marche à petits pas, suspendu à la main de sa mère, et lui souriant, plein de grâces et de vie, est plus heureux et marche plus vite que le prisonnier chargé de chaînes ou écrasé sous une chape de plomb ; et l'expérience , qui s'avance à pas lents et la tête inclinée, regardant où elle marche, et sachant où elle va, fait plus de chemin que la présomption, courant, la tète au vent, sans savoir où, et se précipitant dans un abîme, en chantant Ça ira sur l'air des saint-simoniens , ou Femmes, voulez-vous éprouver sur l'air des fouriéristes.

L'AMI DU PROGRÈS UNIVERSITAIRE

Toujours le grain de sel et la pointe épigrammatique d'un voltigeur de Louis XIV ! Mais que voulez-vous dire par votre prisonnier chargé de chaînes, et votre présomptueux se précipitant dans un abîme.

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

A bon entendeur, salut , disait Franklin , un

homme de progrès, lui ! Et je suis étonné vraiment que, prétendant au même titre, vous ne me compreniez pas....

l'ami du progrès universitaire.

Parlant une langue moitié rétrograde, moitié progressive, il n'y a rien d'étonnant ; mais enfin , vous entendez sans doute, par votre expérienceetpar cet enfant marchant suspendu à la main de sa mère, les vieux peuples d'autrefois, courbés et prosternés sous le joug des prêtres et la suprématie de l'Église. Mais votre prisonnier chargé de chaînes....

LE DEMEURANT D'UN AUTRE AGE

C'est singulier ! voys ne comprenez que ce qui est rétrograde, et le progrès seul a pour vous de l'obscurité. Le prisme des préjugés est si trompeur ! Le prisonnier chargé de chaînes est, à mon avis , le peuple asservi sous le despotisme d'un enseignement d'état; et le présomptueux se précipitant dans un puits en chantant ça ira et regardant les étoiles, c'est encore le même , celui dont vous faites partie et dont vous vantez si haut la marche progressive.

l'ami du progrès universitaire.

Les faits sont là et parlent plus haut que vos moqueries surannées. Ce que vous appelez despotisme de l'état enseignant, c'est la lumière sur le chandelier et pénétrant partout ; c'est un ensei*

gnement plus général, plus libre, plus vaste , plus avancé, plus populaire que votre passé l'a jamais seulement conçu; et l'abîme où nous nous précipitons, c'est la liberté, l'égalité, la fraternité, dans le droit commun et universel; et, je le comprends, ce doit être pour vous un puits bien profond et bien noir.

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

Oui-da ! Les faits sont là, patents, incontestables ; ils parlent plus haut que les tostes, et c'est sur eux que mon expérience s'appuie , pour affirmer que votre enseignement d'état est moins général, moins libre, moins avancé, moins populaire que celui d'autrefois ; et que votre liberté, votre fraternité, c'est l'égoïsme , le despotisme en tout , la glèbe des âmes ; et votre égalité , votre communisme, le droit commun dans la servitude, dans la misère et la ruine.

l'ami du progrès universitaire.

C'est un peu fort ! être esclave de mille superstitions religieuses et politiques, et insulter ainsi à la liberté , au plus vaste , au plus rapide progrès qu'ait jamais fait l'humanité ! Voyons donc vos preuves.

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

Vous les voulez, je vais vous en faire juge. L'enseignement de la religion catholique, la suprématie de cet enseignement, appartiennent-ils , oui ou non, au clergé de ce culte? Est-ce , oui ou non, un

SECONDE PARTIE. 1 g l

dogme de toi de celte religion qu'il en doive être ainsi ?

l'ami du progrès universitaire.

Après-

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

Le grec, le latin, les langues anciennes et modernes , leurs littératures, l'histoire, les sciences, appartiennent-elles, oui ou non, à qui les possèdent? Ceux qui les possèdent sont-ils, oui ou non , de par la nature et le droit universel de tous les peuples, libres de les enseigner à qui librement veut les apprendre, sauf à rendre compte aux tribunaux ordinaires, à la justice du pays, des délits ou des crimes qu'ils pourraient commettre sous ce prétexte ou à celte occasion? L'état a-t-il, oui ou non, peut-il avoir quelque autre droit sur toutes ces choses?

l'ami du progrès universitaire.

Après.

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

Eh bien ! l'état enseignant ne s'est-il pas emparé de tous ces biens, de toutes ces propriétés, de tous ces droits sacrés , inaliénables , imprescriptibles ? N'est-ce pas lui, oui ou non, qui enseigne, et enseigne exclusivement, toutes ces choses, dans tous les collèges et toutes les écoles? N'est-ce pas en son nom, sous son autorité, sous sa suprématie, que l'enseignement de toutes ces choses est donné?

ig? LE COMMUNISME ET SES CAUSES.

N'est-ce pas un despote, Napoléon, qui, absorbant en lui la queue de Robespierre , s'est emparé, contre toutes les lois, contre toutes les constitutions existantes , de ce droit immense pour faire du peuple français un peuple de casernes; des enfants bourgeois, des officiers ; des fils de prolétaires, de la chair à canon; et de toutes nos libertés, des trophées de despotisme, et un trône pour s'asseoir et nous opprimer?

l'ami du progrès universitaire.

C'est possible.

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

C'est possible ! Ce sont des faits accomplis à la face du ciel, incontestables; et ce même état, élevé ainsi à la dernière puissance de la tyrannie, n'est-ce pas lui, encore maintenant, qui distribue, comme il veut, où il veut, quand il veut, selon son bon plaisir et au gré de ses passions, de ses intérêts ou de ses caprices, la pâture intellectuelle de vos enfants, leur pâture morale et religieuse? Leurs idées, leurs croyances , leurs opinions , leurs affections et leurs haines, les vôtres, n'est-ce pas de lui, de lui seul que vous les tenez ? Citez-en une , une seule que vous n'ayez reçue de lui.

Et qu'est-ce que l'état enseignant, sinon le ministre grand-maitre de l'instruction publique et son riche et nombreux état-major : MM. Villemain , Cousin, Rendu, Dubois, St-Marc Girardin , Thé-

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nard , etc. ? C'est donc de quelques hommes , d'une oligarchie improvisée par arrêté ou par ordonnance, que vous dépendez intellectuellement, corps et âme, vous et vos enfants. C'est d'elle que vous tenez les seuls livres que vous lisez, les seules histoires que vous étudiez, les seules sciences que vous approfondissez ; vos pensées , ce sont les leurs ; leurs sentiments , leurs opinions , leurs croyances, leurs préjugés et leurs haines, ce sont les vôtres; vous n'avez plus rien en propre en fait d'idées , pas même votre raison , pas même votre conscience, et vous parlez de liberté, de propriétés ! Vous êtes descendus, ravalés à l'état de machine, et vous parlez de progrès et de dignité!

Et cette servitude vcette dégradation inouïe, ce n'est pas même gratuitement qu'on vous l'impose: vous-mêmes vous l'achetez, vous la payez à beaux deniers comptants, semblables à ces Bretons dont parle Tacite, et à qui Calgacus, leur chef , reprochait d'acheter chaque jour, et chaque jour de nourrir leur servitude : Britannia servilutem suam quoîidie émit , quotidie pascit. Car cet enseignement, d'état, c'est encore un fait incontestable, n'est-il pas un monopole ? L'état, ou la compagnie qui l'exploite en son nom et sous son autorité, n'en trafique-t-il pas du haut en bas de ses écoles? Ne le vend-il et ne le survend-il pas dix fois à chaque citoyen, sans jamais s'en dessaisir?

LAMI DD PROGRÈS UNIVERSITAIRE

Mais c'était pire , sous le monopole de votre

Kirlise.

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

C'était pire!... Vous ne voulez pas réfléchir. Écoutez donc au moins. La religion catholique, alors, était, i° enseignée par son clergé, sous la seule autorité de son clergé, n'est-il pas vrai? Chaque catholique ne reconnaissait qu'elle de juge de sa foi et de juge souverain en matière religieuse. L'Angleterre seule, et fort tard, avait reconnu l'état, c'està-dire, un roi ivrogne et débauché pour juge de la sienne ! C'était donc d'abord une tyrannie de moins; une violation de moins de la liberté des cultes et des consciences; deux libertés de plus, les plus saintes et les plus imprescriptibles, a" l'Église, contente seulement de sauvegarder le dogme et la morale, fondements nécessaires de toute société, laissait, aussi bien que l'état, pleine et entière liberté aux opinions, aux systèmes, aux méthodes, aux livres de littérature et de science. C'était donc encore une immense liberté de plus, une vaste carrière ouverte en tout à la pensée et aux progrès.

L'AMI DU PROGRÈS UNIVERSITAIRE

Et Galilée persécuté, emprisonné, pour avoir découvert que la terre tournait autour du soleil, et non le soleil autour de la terre, était-ce de la liberté?

SECONDE PARTIE. jqj

LE DEMEURANT DVN AUTRE AGE

Il faudrait en finir, ce me semble , avec cette vieillerie, bonne tout au plus à être exploitée par un Libri de Bagnano et les écrivains de son mérite.

Galilée a été consigné quelques mois dans un palais magnifique, non pour avoir enseigné ce que vous dites, comme un système , une hypothèse, mais comme une certitude , un dogme fondé sur l'Écriture, ce qu'il avait promis lui-même auparavant de ne plus enseigner, et ce qui est faux, (i) Quant au système en lui-même, il n'est -pas de lui: un siècle avant, un chanoine de Frawembourg, longtemps professeur de mathématiques à Rome , Copernic, l'avait librement et publiquement enseigné, et par paroles, et par écrits, sans rencontrer le moindre obstacle. Qu'y a-t-il donc là de comparable aux poursuites , condamnations et confiscations exercées contre quiconque ose ouvrir une école, même gratuite, pour les pauvres, sans brevet et diplômes universitaires? Je reprends donc.

3° L'Église elle-même exhumait de la poussière des âges les monuments de la littérature grecque et de la romaine, et les communiquait librement, gratuitement à qui voulait les étudier et les connaître. Chaque commune, chaque ville, chaque couvent avait ses écoles gratuites; nul impôt sur les éco-

(1) M. Mallet du Pan , quoique protestant, a publié, en 17S4, une dissertation sur toute cette affaire, où il justifie surabondamment l'Église, et prouve jusqu'à l'évidence que tous les torts étaient du côté de Calilée.

Jf)6 LE COMMUNISME i:T SIS CALSF.S.

liers, m\\s frais d'études, nul droit d'examen, de diplômes et de visa; ni monopole, ni survente de livres, de mobilier, de fournitures d'écoles et de collèges. Les portes des établissements d'études étaient ouvertes à tous, comme celles des temples; tous les enseignements des lettres, comme ceux de la religion et delà morale, étaient gratuits; et d'une extrémité du monde catholique à l'autre, quiconque tenait une plume savait écrire et parler le latin. Que d'entraves et de chaînes de moins! que de libertés de plus! Comparez maintenant, admirez, vantez surtout votre progrès.

l'ami du progrès universitaire.

Affirmation que tout cela ! panégyrique des temps passés ! Vos preuves ?

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

Elles sont partout , dans tous les livres et les écrits des savants de ces temps, dans tous les monuments de l'histoire, dans toutes les inventions et découvertes qui nous ont précédés. Mais il faut se borner ; et puisqu'il vous faut des témoignages , citons-en quelques-uns.

Un auteur contemporain, Guibert de Nogent , dit le savant Hurter, ministre protestant, assure que, de son temps, il n'y avait pas en France (xne et xme siècle) une ville , ni même un bourg qui ne possédât une école , où les personnes même , de basse extraction, pouvaient se faire instruire; et

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cest peut-être pour cette raison que la France fut appelée la contrée riche en écrivains, Gallia scriptoribus dives. (i) « On pouvait voir à Paris , dès le dé- « but du xe siècle, écrivait un Anglais contempoo rain, cent beaux collèges pour l'usage des élu- « diants, tous bâtis de marbre d'un grand prix. «(2) Au temps de Henri IV, dit Sobieski dans ses Mémoires, on en voyait encore soixante et dix ; et à la fin du xviue siècle, dit M. Laurentie, on comptait encore dix grands collèges de plein exercice , tous dus. à la libre charité, à la charité magnifique des vieux âges, et au-dessous de ces écoles célèbres, vingt-six collèges moins importants, qu'on appelait Collèges réunis , dus à des fondations semblables. (3) Toutes les villes un peu importantes comptaient plusieurs collèges ou séminaires complets et plusieurs autres moindres. La ville d'Avignon en acompte jusqu'à sept, et partout l'entrée en était ouverte gratuitement à tout le monde.

LAMI DU PROGRÈS UNIVERSITAIRE

Toutes ces autorités, tous ces faits seraient peutêtre contrôlés par d'autres que par moi.

(1) Tableau des institutions et des mœurs de F Église au moyen âge, tom. III, pag. 400. Voyez aussi, plus haut, 1" partie, pag. 226 , note-

(2) Traité sur toutes les villes où florissent jusqu'à ce jour des universités. Bibliothèque du Roi. Cité par M. Laurentie.

(3) Liberté d'enseignement, pag. 12.

Jf)8 LE COMMUNISME ET SES CAUSES.

LE UEMEURANT d'un AUTRE AGE.

Toutes ces autorités, tous ces faits sont hors de contestation , et ce n'est pas par un peut-être ni autrement qu'on peut en atténuer le poids. Je puis pourtant vous en offrir d'autres, des témoignages tout à fait contemporains, et provenant de chauds amis, comme vous, de l'enseignement d'état et du progrès universitaire: M. Villemain, par exemple. Lui-même , dans son rapport de 1 843 , affirme qu'à partir de l'année 1763 (c'est-à-dire, de la destruction des Jésuites, et par conséquent, de la suppression d'un grand nombre de collèges), la France possédait pourtant encore BGi collèges , rendant aptes à toutes les carrières, pour une population qui n'était que de vingt-cinq millions d'âmes. Et dans ce chiffre n'étaient compris ni les nombreuses écoles des maisons religieuses, ni les manécanteries attachées à la plupart des églises, ni les petits séminaires créés dans la plupart des diocèses , selon les prescriptions du Concile de Trente. Cependant, et M. Villemain le constate encore lui-même, la seule population des élèves fréquentaut les collèges s'élevait à près de 80,000 , dont plus de 4o,ooo gratuitement ou à peu près. « Tout alors, sous ce régime de liberté (telle que l'Église l'avait faite), avoue-t-il, tout, dans les traditions et les mœurs, secondait l'instruction classique, plus recherchée par le goût et l'habitude des classes riches , plus accessible en même temps aux classes moyennes ou pauvres ; tout était

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préparé pour elle et la favorisait : le nombre des bourses et des secours de toute nature , la fréquentation gratuite d'une foule d'établissements (spécialement de tous les collèges de Paris) , F extrême modicité des frais dans tous les autres. » M. Salvandy, quelques années plus tard, constatait les mêmes faits.

l'ami du progrès universitaire.

Et puis, qu'est-ce que tout cela? Est-ce que maintenant le nombre des collèges et des élèves n'est pas plus considérable ?

LE DEMEURANT D'UN AUTRE AGE

J'avais donc bien raison de dire tout à l'heure que le prisme des préjugés est une étrange chose pour n'y pas voir clair. Dans ce même rapport , M. le grand-maître Villemain constate que la France ne possède plus aujourd'hui que 358 collèges, plus de 200 de moins qu'avant la révolution; que sur ce nombre , 1 94 seulement , grâce aux arbitraires privilèges du monopole , donnent l'instruction apte à toutes les carrières, et que le nombre total des élèves de tous les collèges ne s'élevait en 1 832 qu'à 36,567 , la moitié moins à peu près que celui d'autrefois , quoique la population se soit augmentée de 9 millions.

Un autre universitaire célèbre , M. l'ex-saintsimonien Michel Chevalier , va plus loin encore : « Un fait trop peu connu , dit-il , et dont les détails « m'ont été communiqués par des personnes dignes « de foi, c'est que, depuis la révolution de 1789 et

aOO LE COMMUNISME ET SFS CAUSES.

« la suppression des ordres religieux, nous avous « (entendez bien ceci, l'ami du progrès!) étrange- « ment rétrogradé en fait d'instruction secondaire. « Avant 1789, le nombre des élèves fréquentant « les collèges était triple ou quadruple de ce qu'il « est aujourd'hui. Alors, il y avait un plus grand « nombre de bourses dans une seule province, la « Franche-Comté y par exemple, qu'il n'y en a au- « jourd'hui dans toute la France. »

« Sans vouloir calomnier notre siècle et sans me « rendre suspect de partialité en faveur de l'ancien « régime, il me sera permis de dire qu'aujourd'hui « il est plus difficile qu'il y a cinquante ans , à un « jeune homme capable, mais pauvre , de surgir

« intellectuellement, dans les villes au moins

« Tout enfant qui annonçait d'heureuses disposi- « tions était aisément distingué par le clergé , et « obtenait non moins aisément admission gratuite « (même comme élève interne), dans un des nom- « breux collèges dirigés par les ordres reli- « gieux. » (1)

l'ami du progrès universitaire.

Quelle prodigalité! On comprend alors que l'état fut sans cesse obéré, et tout cela, pour entretenir la domination cléricale.

LE DEMEURANT D'UN AUTRE AGE

M. Villemain, le grand-maître, dit au contraire (l) Lettres sur F Amérique du nord, tom. II , pag. -1S5.

SECONDE PARTIE. 20f

en termes exprès dans le rapport déjà cité : « Cet o état de choses n'était pas un don du gouverne- « ment, mais l'ouvrage des libéralités de plusieurs o siècles , et pour ainsi dire , l'expression même des « progrès de cette civilisation , qui , depuis le « moyen age, avait poete si loin la gloire de la « france dans les lettres et les sciences; c'était a grace a de telles fondations que l'instruction « s'était répandue , s'était sécularisée, p

l'ami du progrès universitaire.

Soit! Il semble en effet que votre enseignement d'autrefois l'emportait pour la quantité; mais pour la force et pour la qualité, qui peut contester notre supériorité et nos, progrès ?

LE DEMEURANT D'UN AUTRE AGE

M. le grand-maître Salvandy, dans son rapport de 1 838, parle ainsi des progrès et de la supériorité des professeurs de votre enseignement: « Les études « ne sont plus pour eux qu'une profession (un mé- « tier) ; elles cessent d'exister à l'état de science ; ils « ne font point de travaux philologiques, point de « recherches nouvelles; et le désir de s'enrichir par « les répétitions, voue leur enseignement à une « froide routine, qui les empêche de faire des efforts « constants sur leurs élèves et sur eux-mêmes; « cette disposition est la plaie de l'université. » Il résulte encore du dernier rapport de M. Villemain et des statistiques de X Almanach universitaire de 1 843,

202 Lï COMMUNISME ET SES CAUSES.

que, sur i\^ professeurs , dont 57 de l'école normale, qui se sont présentés aux examens de l'agrégation, 33 seulement ont été reçus, dont 20 de l'école normale; et M. Lenormant, agrégé à l'université et ex-suppléant de M. Guizot à la chaire d'histoire de la Sorbonne, affirme, dans une revue que tout le monde peut lire, Le Correspondant (1), que M. Firmin Didot, dans l'impossibilité de trouver, parmi les professeurs de l'université, des hommes capables seulement de corriger les épreuves des livres grecs qu'il édite, est obligé de les envoyer i\ grands frais àLeipsick, ou d'entretenir honorablement à Paris des Allemands pour s'acquitter de ce travail; et il demande ce que devient cette armée de professeurs que l'état entretient à grands frais dans les 86 départements , pour ne s'occuper que de grec et de latin.

Quant aux élèves de cet enseignement d'état, il résulte aussi du rapport de M. le grand-maître Villemain, que, sur cette foule de 36 mille et tant qui passent par ces écoles, à peine un cinquième, les plus forts, se présentent au baccalauréat , et que, sur ce cinquième, un tiers est rejeté pour ne savoir pas même faire une version latine ordinaire, après huit ans d'étude du latin; près d'un autre tiers, pour ne pas savoir répondre à l'examen oral, et qu'un peu plus d'un tiers seulement est admis dans son aristocratie.

(1) 2e année , trc livraison , pag. 72 et 73.

SECONDE PA1UU' 2o3

l'ami du progrès universitaire.

Bah! bah! qu'importe tout ce bagage de grec et de latin! L'essentiel, c'est qu'on parle et qu'on écrive bien sa langue, et quelques-unes des langues modernes; et sous ce rapport au moins, nos progrès sont incontestables.

LE DEMEURANT D'UN AUTRE AGE

Si le grec et le latin sont inutiles, il faudrait alors cesser d'exploiter les familles et les enfants, sous prétexte de les leur enseigner , et ne pas en faire la base de l'examen du baccalauréat nécessaire pour entrer dans les carrières libérales. Mais les élèves ne sont pas plus forts dans la langue française et dans les langues modernes» que dans le grec et le latin. Nos élèves, m'écrivait en 1 843 un ancien professeur de l'université , dans des notes que j'ai conservées, nos élèves, même à la fin de leur année de rhétorique, n'écrivent plus ni français, ni latin , ni grec, ni anglais, ni allemand, ni italien, et ils sont en général incapables de faire une composition latine de la force des élèves de troisième d'autrefois. Autrefois, à la fin de la troisième , on devait savoir son latin. La seconde et la rhétorique étaient des années de véritables humanités et de littérature sérieuse. Que sont-elles aujourd'hui ? Des classes de grammaire, non point même de grammaire générale, mais de grammaire purement matérielle; car le professeur, arrêté à chaque phrase, à chaque mot d'une composition par les vices de la forme ,

les solécismes, les barbarismes, les fautes les plus grossières d'orthographe, ne peut point s'occuper du fond. J'en appelle au témoignage de tous, oui, de tous les professeurs de rhétorique ; j'en appelle aux facultés des lettres , aux commissions d'examen pour le baccalauréat : y a-t-il rien d'exagéré dans ce que j'avance? N'est-il pas constant que, sur 100 candidats au baccalauréat, il n'en est pas plus du tiers qui fasse la version (en français} , qui est la première épreuve, sans fautes grossières de simple ortuographe? (i)

l'ami du progrès universitaire.

Diable !

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

Vous croyez au diable? C'est quelque chose. Mais il me semble de votre coté plutôt que du mien. N'importe, je continue. « Non, »a imprimé dans un mémoire célèbre un autre professeur, un très-ancien professeur de philosophie, JM. Llabour, « non, « nous ne pensons plus dans nos classes, ni nous, « ni nos élèves, qui, quand ils réussissent à faire « une rédaction scientifique et une amplification « littéraire, sont impuissants pour faire une disser- « tation et un discours. On en couronne cependant « dans les grands concours. Dites qu'on y couronne « des discours amplifiés et des dissertations transit) Voyez un grand nombre d'autres détails du même professeur sur le même sujet, Charte-vérité, pag. 03 et passim.

SECONDE PARTIE. 2GJ

« crites, comme à la dictée d'un professeur, qui, « asservi lui-même au système régnant , ne les a « souvent composées qu'avec ses auteurs. »(pag.5Ô.) Enfin, voici M. Cousin lui-même attestant, dans un rapport cité par ce même M. Llabour , que « les collèges communaux du second ordre, qui « forment beaucoup plus de la moitié de nos éta- « blissements d'instruction secondaire , ne sont que « de misérables écoles où l'on apprend assez de « grec et de latin pour se dégoûter des professions « de la vie commune, et pas assez pour se préparer « aux professions libérales; et que les autres, qu'il « appelle de prétendus collèges de plein exercice , « tout en valant un peu mieux que les autres, sont « eux-mêmes extrêmement faibles. Le mal, ajoute-

« t-il, QUE FONT CES TRISTES ÉCOLES, EST 1NCALCULA-

« ble. » (pag. 48 et 49O

L'AMI DU PROGRÈS UNIVERSITAIRE

Vous ne contesterez pas au moins l'éclat et la science de notre école normale , destinée à régénérer incessamment et à faire progresser l'enseignement d'état dans toutes ses parties.

LE DEMEURANT d'un AUTRE AGE.

À en juger, en effet, par les millions qu'on y consacre, son éclat n'est pas douteux, ainsi que celui de beaucoup d'autres choses. Mais si, perçant l'enveloppe , nous examinons le fond , à cet éclat succède ce je ne sais quoi qui tient de l'effet d'un

2o6 LE COMMUNISME ET SES CAUSES.

immense éteignoir; et pour ne pas paraître en parler comme le demeurant d'un autre âge , je veux vous rapporter seulement le jugement d'un savant Allemand , d'un philosophe, d'un protestant, de M. Thiersch, dans ses Etudes sur l'état actuel de l'instruction publique dans l 'ouest de l Allemagne , en Hollande, en France et en Belgique , ouvrage récemment composé d'après une inspection approfondie des méthodes et des usages des collèges et maisons d'éducation de ces différents pays, et contre lequel aucune réclamation sérieuse ne s'est élevée.

« Dans l'école normale , dit un rapport officiel , « tout parait organisé à merveille pour V enseigne- « ment. En général, c'est par là que nous brillons en « France. Si l'on cherche , ajoute donc M. Thiersch , « en quoi consiste la merveille, on ne trouve que

« cette uniformité si vantée Mais que ne sacri-

« fie-t-on pas en faveur de cette recherche, ou plutôt « de cette manie de l'uniformité? D'abord, toute « indépendance morale et scientifique de l "individu « disparait. C'est comme la même presse dans la- « quelle chacun est comprimé, le même patron sur

« LEQUEL TOUTE L'INSTITUTION EST TAILLÉE Ce n'est

« pas l'homme d'un sens indépendant et d'une « science originale que l'on désire; on veut un « instrument formé d'après un plan général et « pour un but déterminé; un rouage d'une dimen- « sion et d'une forme précise à introduire dans « LA GRANDE MACHINE A PENSER ET A AP- « PRENDRE, dont on a fait l'application à toit le

« pays ZJne telle tentative, contraire comme elle

« l'est a tout ce que réclame la liberté de la « science et de l'esprit , doit avoir des consé- « quences fatales pour l'instruction comme pour « l'éducation. On ne forme pas l'homme comme « on entraîne les chevaux : il lui faut quelque chose « d'indépendant qui n'exclue pas la docilité et « l'imitation des vrais modèles ; quelque chose d'o- « riginal et néanmoins de fidèle aux lois commuée nés et aux traditions nationales ; de la variété

« dans l'unité Ici, on veut au contraire quelque

« chose d'arrêté et de connu d'avance...., un système

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