PREMIÈRE PARTIE
qui était arrivé au dogme : la négation fut poussée jusqu'aux dernières limites.
L'enfant ne crut plus rien devoir à son père, passé l'âge où il n'avait plus besoin de lui. Le respect filial et l'obéissance ne furent plus et ne purent plus être qu'un contre-sens devant la raison individuelle déclarée souveraine.
IjCS pères et mères ne cherchèrent dans les enfants que leur satisfaction propre , et l'égoïsme sapa , au nom de la raison elle-même , les lois les plus sacrées de la nature , pour assouvir les passions , sans les charges de la famille.
Devant ce crime, et cette intention perpétuelle et mille fois renouvelée d'infanticide, l'exposition et l'infanticide réel ne furent plus qu'un scrupule dissipé par l'évidence de l'intérêt et de l'honneur, et ils se multiplièrent au point de faire céder toutes les lois.
En dix ans,rassassinat augmenta de plus d'un tiers; le suicide de plus du double et le parricide tripla.
La pudeur et la continence ne furent plus qu'un préjugé contre nature, une morale de capucin , et la fornication, l'adultère, le viol, tous les genres d'impudicités, se propagèrent avec la rapidité d'une contagion endémique, et vinrent de toutes parts corrompre et flétrir les générations jusque dans leur racine.
Le travail cessa d'être une loi , dès que, par un moyen plus court et moins lourd à la nature, on put arriver à la fortune. Les maîtres rusèrent avec
les domestiques; les fabricants avec les ouvriers; les producteurs avec les consommateurs ; l'état et ses fonctionnaires avec les subordonnés et les imposables; les imposables, les subordonnés, les con«> sommateurs, les ouvriers et les domestiques, avec letat et ses fonctionnaires » avec les producteurs, les fabricants et les maîtres. Les idées sur la propriété s'obscurcirent généralement, et d'une extrémité de la France à l'autre, du haut en bas de l'échelle sociale, l'injustice fut à l'ordre du jour.
On vola le peuple par des impôts, des concussions et des places, qui allèrent se multipliant toujours , et dépassèrent toutes les bornes.
On vola l'état par tous les genres de fraudes, d'artifices et de doubles emplois.
On vola les domestiques et les ouvriers, par des retenues contraires à toutes les lois de l'équité.
On vola les maîtres par des larcins déguisés , en compensations, de toutes les formes.
On vola les consommateurs par tous les genres d'altération, de falsification et de sophistiqueries.
Chaque année, Fétat poursuivait, emprisonnait par cinquantaine de mille les petits voleurs ou les voleurs maladroits, et l'idée de propriété s'altérait chaque jour davantage dans les intelligences , et devenait même pour les pauvres prolétaires, un objet de malédiction et de haine.
Tous les crimes se multipliaient avec une progression effrayante, et les assises elles-mêmes , cette grande et désormais unique régulatrice de la mo-
PhEHïktiE P1RTIB« Gg
raie rationaliste, ou d'état, pliaient sous le faix, et à chaque attaque , battaient en retraite , et s'abritaient derrière les circonstances atténuantes.
C'était l'heure du communisme; les saints-simo^ niens le proclamèrent à leur manière et le prêchèrent comme une religion^ de la cité au village , de la bourgade au hameau; le fouriérisme en fit des essais dans ses phalanstères; les sociétés secrètes l'organisèrent > le développèrent et l'armèrent dans toutes les grandes villes , et Enfantin put, dès j 83 1 ^ le formuler dans Tabolition des héritages et la ré-* habilitation de la chair par la femme libre, en att^dant que Proudhon pût, en 1846 , en publier la plus franche théorie , en proclamant impunément , par toutes les voies de la presse , que la
PBOPHIÉTE, c'était LE VOL; qUC LE PECHE, c'ÉTAlT
LA misère; que Dieu, c'iTAiT le hal^ et que la véritable VERTU, celle qui NOUS RBITDAIT DIGNES DE LA VIE iTCRNELLE, c'eTAIT DE LUTTER CONTRE LA RELI- GION ET CONTRE DiEU.
Et que pouvait , contre cette invasion sauvage , l'état appuyé de toutes les forces du rationalisme ? Il laissait faire, il encourageait; puis , quand il craignait de voir son établissement personnel compromis, répudiant ses propres principes, il citait le saint-simonisme devant ses tribunaux ; et le saint-simonisme , enhardi par tant d'inconséquences, répondait ainsi au réquisitoire du procureur royal, par la bouche de MM. Michel Chevalier,
^O LE COMMCiriSME ET SES CAUSES.
Diiveyrîer^ Barrault, et de leurs conseils, MM. 5ï- I7I0/Î (i), Lambert et d'Eichtal (a) :
« Dieu est tout ce qui est: donc, plus de guerre (( entre les deux principes, l'esprit et le corps, l'in- « telligence et la chair. »
a Nul de nous n'est (seul) Dieu : donc , plus d'es- « claves, plus de réprouvés, plus d'adoration ser- « vile de l'homme à l'égard de l'homme , plus d'ex- « ploitation despotique. »
« Chacun de nous vit de la vie de Dieu, et tous « nous COMMUNIONS EN LUI : douc , plus d'autago- « nisme entre l'individu et la société , tintérêt et « le dei^oir »
« Et quels sont les hommes qui osent dénier à la (K famille saint-simonienne un caractère religieux ? a Des hommes qui, faisant profession ouverte d'ina différence en matière de religion , avaient mis « l'athéisme dans la loi ; des hommes qui avaient « fait disparaître de l'enceinte de ce même tribunal « où ils siégeaient , la majesté de Jésus crucifié ; des ce hommes qui couvraient d'une toile verte l'image a de leur Dieu , ainsi qu'une chose mauvaise à
« voir! »
(1) Ce M. Simon serait-il le même que M. J. Suisse, dit Simon, suppléant de la plupart des chaires de M. Cousin, soit à la Sorbonne , soit à FËcole normale ?
(2) Toute cette défense est extraite mot pour mot, à Texception de ce qui est entre parenthèses , de V Histoire de dix ans de M. Louis Blanc > tom. m, pag. 355 et suivantes. Lui-même la termine ainsi : « Tel fut au fond et en raccourci le système de défense présenté par les prévenus »
fREMlÈRt PlRtlX. *Ji
a On accuse notre doctrine d'immoralité. Or, tf qu'y a-t-il d'immoral à demander que les relations « entre époux fussent soumises à un règlement nou- « veau , qui leur ôtât ce caractère iT exclusion , et « conséquemroent de violence ou de ruse, que leur « imprimait la loi chrétienne (tranformée par l'état a en rationalisme). Aurait -on aboli le mariage, ff quand l'homme et la femme , le plus capables de a diriger l'humanité (au jugement de qui?), quand « le prêtre et la prêtresse, auraient été investis du « droit (investis par qui ?) de consacrer par leur a sanction les peines et les plaisirs de l'hymen? Que « voyait-on de monstrueux à ce que, dans un sacer* a doce obéi volontairement , l'empire de la beauté t se trouvât associé au pouvoir de l'intelligence? »
a Cet empire de la beauté, après tout<» il était « absolu , irrésistible ; et ceux-là le subissaient en « secret, qui affectaient en public de nier sa légitice mité. Car enfin , même sous l'influence de la loi « chrétienne (rationalisée par l'état), la société s'é- K tait bien donné de garde de proscrire les joies de ff la chair ; le peuple , on le savait du reste , allait I plus volontiers au bal qu'au sermon, et les dépu- H tés , personnages graves , venaient de voter moins X de huit cent mille francs aux évéques, et près d'un c million à l'Opéra. Mais quoi ! cet Opéra n'était-il « pas un temple élevé au culte de la beauté ? Au « milieu des parfums s'exhalant de la chevelure « dénouée de ses danseuses , sous la pluie de luc mlère tombant de son lustre, devant ces gracieu*
^2 LE cominiriSME et ses causes.
a ses phalanges de femmes légères, passant au tra- « vers des riches peintures et des sons d'une musi- <c que enivrante 9 les sens manquaient-ils d'excita- < tions fortes? la chair manquait-elle d'adorateurs? « La loi chrétienne (dans sa morale séparée de son a dogme et de toute autorité divine), n'était donc « pas observée! £h! comment aurait-elle pu l'être, » enchaînée dans son enseignement, insultée, blasphémée , ouvertement niée par l'enseignement d'état, dans sa source, dans ses croyances, dans son sacerdoce, dans ses sacrements, dépositaires de la grâce , qui peut seule élever l'homme au-dessus de la chair ?
ce Quel spectacle, en effet, présentait au moraa liste cette société au nom de laquelle on accusait « les saints-simoniens d'immoralité? Sur vingt-nent a mille enfants nés dans Paris , près de dix mille « avaient été conçus dans des embrassements illéa gitimes ; (aux yeux mêmes de la morale d'état) ,
a LES COLLIÉGES ÉTAIENT INFECTES DE VICES , PAR QUI « LES ENFANTS ÉTIOLÉS DEVENAIENT VIEUX AVANT p'a-
« VOIR ATTEINT l'adolescence ; les amours étaient a souilléesd'un horrible venin qui empoisonnait jus- « qu'aux mamelles des nourrices ; on ne pouvait a faire un pas dans les rues sans s'y heurter au a libertinage patenté; et naguère encore, au Palaîs- « Royal, dans le même palais qui abritait la reine a et sa jeune famille , la prostitution avait son sanc- « tuaire impur. (Une partie lui était chèrement louée « par le chef de l'état.) Que parlait-on de la famille.
]PRE3fI%RE PARTIK. 7 3
«r dans une société où l'adultère était enseigné sur c tous les théâtres, chanté par tous les poètes, rec présenté avec charmes par tous les artistes, paré c dans tous les romans des grâces de l'imagination , c et couvert par la sainteté de Tamour ? On avait cru « flétrir le saînt-siroonisme, en prononçant ce mot: « Le droit du Seigneur,\j^ àvoxX, du Seigneur! il exis- « tait dans la société que les saint-simoniens voua laient régénérer , et c était le droit du plus riche! t Car, dans cette société, il était amplement pourvu eaux plaisirs des honnêtes gens (comme parlait « Voltaire), et il y avait, à côté de Tarmée des fils « du peuple, chair à canon jetée à l'agression étran- « gère, l'armée des filles du peuple, malheureuses « que la pauvreté condamnait au plaisir comme a « une corvée infâme , chair banale et vénale livrée « d'avance à l'assouvissement de tous les appétits « matériels. Ainsi, le vice avec l'hypocrisie, ou le « vice avec l'impudeur et la faim ; au défaut de la « corruption poétisée, la corruption patentée; en « haut l'adultère, en bas la prostitution. »
a Vous qui nous accusez , dit à son tour à la Ré- < publique le chef du saint-simonisme , si vous « voulez vraiment nous juger , il faut que vous pré- « sentiez un remède meilleur que le nôtre. Or, je « ne vois , d'une part , que les Madelonnettes , les « Filles repentantes^ la Salpétrière; de l'autre, que « la Force ou Sainte-Pélagie... » L'état , en effet, n'a pas d'autre sanction à sa morale , ni d'autre remède à l'immoralité!
74 LE COfiClinKlSilE ST SE9 CAUSES.
a Quant à nous , voici nos remèdes: sanctification tt de ia beauté et réhabilitation de la chair; direc- « tion et règle des appétits physiques (non par le « mariage, puisque la religion catholique Ta fait, « en l'élevant à la dignité de sacrement, mais par a la communauté des femmes égale pour tous , « ou par la prostitution sanctifiée au profit du préa tre et de la prétresse saint-simonienne , remède a évidemment pire que le mal). Réorganisation If de la propriété (communauté des biens) , car a la misère du travailleur et la richesse de l'oi- « sif, sont les causes matérielles de l'adultère et de « la prostitution. Mais voyez: lorsque nous venons « de dire que la misère héréditaire et l'oisiveté hé- « réditaire, résultats delà constitution actuelle de a la propriété , qui est fondée sur le droit de naiscc sance , doivent cesser^ on nous accuse de boule- « verser l'état. Nous avons beau dire que celte trans- <c formation de la propriété ne peut se faire que « progressivement, pacifiquement, volontairement « (par l'impôt progressif, sans doute , les droits de a ao et 5o pour cent sur les successions, le monoa pôle de l'enseignement par l'état, sans exception « et sans limites, même de renseignement des filles); «c qu'elle peut se faire beaucoup mieux que ne s'est « opérée la destruction des droits féodaux , avec « tous les systèmes d'indemnité imaginables (par ce qui payées et à qui? vol et cercle vicieux le plus « absurde), et avec plus de lenteur même que vous « n'en mettez dans les expropriations pour cause