CHAPITRE VIII
Événements de Syrie. — Continuation des hostilités entre Sarrasins et Byzantins. — Maladie de l'émir d'Alep. — Rébellion de Nadjà. — Exploits de Jean Tzimiscès en Cilicie. — Il est toutefois forcé de lever le siège de Massissa. — Combat du « Mont du Sang ». — Disette affreuse. — Brouille entre l'émir al-oméra et les Hamdanides. — Nouveaux préparatifs de Nicéphore pour une campagne définitive en Cilicie. — Coiiège, équipages, escorte et train du Basileus en campagne. — Services de sa table, de son logement, de ses bagages, de sa garde-robe, etc., etc. — Itinéraire des armées impériales à travers l'Asie-Mineure. — Première campagne de Nicéphore, devenu empereur, contre les Sarrasins dans l'été de 964. — Départ de l'empereur et du cortège impérial pour la guerre d'Asie-Mineure. — Arrivée à Césarée. — L'impératrice et les jeunes princes s'installent à Drizibion, — L'immense armée byzantine franchit le Taurus. — Elle est partout victorieuse. — Elle passe l'Amanus, puis, après une pointe en Syrie, fait brusquement volte-face. — L'empereur et ses troupes retournent hiverner en Cappadoce. — Défi insultant envoyé par Nicéphore au Khalife. — Réponse du Khalife. — Détails curieux sur cette polémique poétique.
Ce serait une erreur étrange de croire que, durant tout ce temps, depuis la sévère leçon infligée l'hiver d'avant au Hamdanide par le sac de sa capitale, la guerre se fût fort apaisée sur la frontière asiatique de l'empire. Les luttes gréco-sarrasines ne comportaient guère d'aussi longs intermèdes. Malgré les graves échecs subis par les Arabes, le combat séculaire des deux races avait presque aussitôt repris; seulement il était pour le moment un peu moins vif. Immédiatement après la retraite de l'armée impériale, dès le mois de janvier 963, l'infatigable SeîfEddaulèh était rentré dans Alep dévastée et s'était activement occupé d'en relever les ruines, d'en faire disparaître les souillures de la défaite et d'y ramener les habitants dispersés. Comme, malgré cela, elle demeurait à moitié déserte, il y transporta tout ce qu'il put réunir de la population de la ville voisine de Kinnesrin qui, elle aussi, avait été brûlée par les Grecs. Les murailles de la pauvre capitale furent restaurées en hâte. La porte d'Antioche fut reconstruite. On en fit de même pour la grande mosquée, mais il s'agissait là d'un travail immense
qui lie put être aclievé que sous le règne suivant . En niême temps, tout le long de la frontière, les lieutenants de l'unir, galopant à la t«>te de leurs goums sur les traces des postes gr<( s (lui regagnaient lenienient le nord, s'étaient signalés par de hardies incursions jusqu'en terre chrétienne. Jean Tzimiscès avait fort à faire à repousser l'attaque de ces bandes nombreuses presque constamment insaisissables. La Cilicie surtout, oîi divers émirs, celui de Tarse en particulier, se maintenaient encore, était incessamment parcourue par les bandes sarrasines. Tous ces groupes ennemis paraissent avoir oix'ré sous la haute direction de Nadjâ. Celui-ci, aussitôt après le départ de Nicéphore, avait rejoint l'émir à Alep avec ses troupes, et s'était ensuite hardiment porté à la rencontre de Jean Tzimiscès jusqu't\ Es-Souda.
Les graves événements dont Constantinople fut à ce moiiK-iit le théâtre, toutes les intrigues, tous les troubles qui précé'l' r< m le triomphe définitif de Nicéphore et son élévation au trône, furent pour l'émir d'AIep et pour les populations sarrasines des districts frontières un précieux temps de répit. Non seulement les Alépitains purent ^■-'■'"•'V et se préparer à repousser une attaque nouvelle des Grecs, mai- le
ils demeurèrent libres de les empêcher par une incessante f,^uerre de guérillas de consolider leur autorité sur les territoire- l'cciniiieiit reconquis par eux.
Encore dans ce même mois de janvier 9G3, l'audacieux émir, laissant à ses subordonnés le soin de mettre à exécution ses instructions pour le relèvement de sa capitale, reprit en personne le commandement de la guerre'. Tandis qu'il se portait sur les frontières de Cilicie et faisait même, au dire d'Ibn el-Athîr^ relever les murailles d'Anazarbe, ce qui prouverait que les Grecs avaient été forcés d'évacuer cette place, Nadjû, poussant une pointe hardie vers le nord, courait, à latête des contingents tarsiotes, mettre à feu et à sang le territoire de la ville de Malatya. Après dix-huit jours de pillages, emmenant un grand butin, il 1» ut regagner.
1. « En cette année 352 de l'héiriro. dit Abou'l-Mabâcen , Sii ( : 'ir faire une gha-
zyah : il marcha sur Harran, se jetu va, tua nombre de Orec8, et se gorgea de ciptifs et de
butin. » Cette expédition contre Miu .i,. ,. . . certainement la même que celle dont je parle (niel.iues lignes plus baa, et que d'autres chroniqueurs orientaux citent comme ayant été dirige- i.
sans être inquiété, le territoire sarrasin*. Malheureusement pour les Arabes, à ce moment même, comme Seîf EddauM et ses troupes allaient franchir les défilés de l'Amanus, l'émir, probablement sous le coup des terribles fatigues et des accablantes préoccupations causées par les derniers événements, tomba soudain fort gravement malade. C'était la première atteinte de l'affection organique qui allait dès lors paralyser en grande partie ses efforts, et qui finalement devait le conduire au tombeau. Cette rude atteinte portée aux forces physiques de son dernier et plus valeureux champion mit le comble aux calamités du monde musulman si éprouvé depuis tant d'années. Il semble que Seîf Eddaulèh ait surtout souffert d'une lésion cardiaque comphquée d'attaques de goutte ou de rhumatisme articulaire aigu. Il souffrit cette fois horriblement des pieds et des mains. Plusieurs jours durant, on crut qu'il ne se relèverait point. Force lui fut de renoncer à pénétrer en Cilicie et de regagner tristement sa capitale, où Nadjâ, de retour à la fin de février de sa foudroyante razzia, le trouva toujours alité, incapable d'action.
Alors l'ancien esclave, tant comblé par son maître, qui, l'an dernier encore, l'avait nommé wali de sa bonne ville de Chliath, sur le lac Van, résolut, semble-t-il, de profiter de l'état de l'émir pour mettre à exécution le plan qu'il mûrissait dès longtemps, de se rendre indépendant dans son nouveau gouvernement. Le traître, réussissant sans peine à débaucher une partie des milices de l'émir, troupes toujours fort peu fidèles, s'en alla d'abord, pour se procurer des ressources indispensables, rançonner impitoyablement au delà de l'Euphrate la riche population de Harran, le Haran de la Bible, l'ancienne Carrhse, lieu de la déroute fameuse où Crassus périt en combattant les Parthes. L'énorme butin recueilli lui ayant permis de payer à ses soldats le prix de leur défection, il s'avança à marches forcées à travers le Diâr-Bekir sur Mayyafarikîn où il espérait se saisir de la famille de l'émir, de son fils aîné surtout, Aboul'Maali, qui y avait sa résidence. Il espérait bien, avec de tels otages, obtenir du pauvre lion blessé tout ce qu'il lui demanderait, et,
^ 1. De leur côté, dit Ibn el-Athîr, les Grecs gagnèrent la forteresse de Sissyah, Sizia, ou Sis.— Nadjâ s'avança jusqu'au château de Zyâd ou Khartabert et accorda l'amân à un corps de cinq cents Grecs.
AU DiXifc.Mi-: MhLhK.
coniine la mort du prince d'Alep paraissait • n (<• moment devoir être prochaine, iltenait à avoir en sa puissance l'héritier présomptif de la principauté. Il avait compté sans la femme du vieil émir, la mère du jeune prince. Cette créature intrépide, que l'on retrouve à bien des pages de l'histoire agitée de son mari et de son fils, véritable amazone musulmane, sans peur comme sans faiblesse, fit fermer les i)orte8 de la forteresse et refusa courageusement l'entrée au rebelle. Incapable avec le peu de monde dont il disposait d'enlever de force cette ville ceinte de hautes et puissantes murailles, Xadjâ, la rage au cœur, dut
Coffret arabe d'ivoire sculpté du x" s'.ècle, conservé au musée du Soutta-KensingtoD, à Londres.
se retirer. 11 alla prendre Hilat, puis Manaskerd, qu'il réunit t\ son naissant empire. Ensuite il lui fallut aller chCitier un chef qui avait voulu s'emparer de Chliath en son absence. Alors seulement, renforcé par de nouvelles levées, il reparut au pied des remparts deMay vafarikîn, et dressa ses tentes tout à l'entour de la ville, la bloquant étroitement, résolu à la prendre, insultant lui-même à haute voix la courageuse femme qui défendait si bien son enfiuit.
Seîf Eddaulèh, de son lit de maladie, s'était efforcé de lutter contre le rebelle, ne perdant pas courage malgré cette incroyable succession d'événements malheureux. Il venait encore de perdre une sœur chérie qui, lors du sac d'Alep, lui avait en une seule fois fait don de la somme énorme de cent mille dinars pour l'aider au relèvement de sa capitale. Cette infortune nouvelle fut très dure au pauvre émir, qui pleura
EMPKIŒUR BYZAXTIX.
amèrement cette noble femme. Le poète Moténabbi l'a chantée dans une pièce de vers qui commence ainsi :
0 sœur du meilleur des frères, 0 fille du meilleur des pères.
Dès le début de la révolte de Nadjâ, le Hamdanide avait décrété de haute trahison son infidèle lieutenant et enjoint par lettre à tous ses officiers et walis provinciaux de lui courir sus et de le tuer comme un chien. Cette circulaire, conçue en tennes aussi énergiques, porta ses fruits. De toutes parts on commença à opposer de la résistance au traître. Les villes qu'il avait mises à contribution se refusèrent à lui livrer les subsides convenus. Beaucoup de ses soldats l'abandonnèrent parce qu'il ne pouvait plus payer leur solde. Par surcroît d'infortune, Hilat, oii il avait déposé toute sa réserve en numéraire, lui ferma ses portes. Force lui fut de lever une fois encore le siège de Mayyafarikîn et de se réfugier dans sa lointaine forteresse de Chliath. Il réussit du reste à s'y maintenir, sans que Seîf Eddaulèh, trop occupé ailleurs, pût rien tenter pour aller le combattre à cette distance et en finir avec lui.
Durant ce temps, Jean Tzimiscès, de son côté , ne demeurait pas inactif. La lutte fut sanglante autant qu'incessante en Cilicie durant cette fin d'hiver de 964, et le vaillant domestique s'y couvrit de gloire à la tête des forces grecques, fort diminuées, durant que Nicéphore inaugurait son règne en donnant des fêtes à la foule constantinopolitaine. Il serait difficile autant que fastidieux d'énumérer ici les mille péripéties de ces luttes obscures entre les partis belligérants, combats de cavalerie, razzias, prises et incendies de villes ou de châteaux \
Massissa, qui est aujourd'hui le bourg misérable de Missis dans la plaine cilicienne, fut un des principaux objectifs de Tzimiscès. L'an-
1. « En cette année 352, dit encore Abou'l Mahâcen, les Grecs traversèrent l'Euphrate dans le but d'attaquer le Djezirah. Nasser Eddaulèh Ibn Hamdan prit ses dispositions pour les combattre.
« On reçut à Bagdad la nouvelle de la mort du roi des Grecs et des dissensions survenues entre eux pour la nomination de son successeur. On apprit aussi que les habitants de Tarsons les avaient attaqués et vaincus en remportant un butin tel qu'on n'en avait jamais vu de pareil. » — Ce dernier membre de phrase fait allusion à quelque fait de gueri-e dont je n'ai trouvé aucvine autre trace : probablement quelque détachement de l'armée de Jean Tzimiscès tombé dans une embuscade des Tarsiotes.
tique Mopsueste, la Mainistra des crois^^s, alors cité très imi)ortante, était située sur le Pyranie ou Djeyhân, i le bassin de ce fleuve, s'étendaiit jusc^u'A la urt à vingt kilomètres de 1j\, lui servait de port. Sans doute elle avait été réoccupé« s depuis
la campagne de l'an dernier, bien (pu- h s chronitiuuurs ne le disent point. Sept jours de suite, dciiiciv ses puissantes murailles rele-
Cours du Pyrame ou Djeyliàii à Massi*sa.
vées par Harouii al-liacliid, elle résista à l'effort inipctuoux des machines de guerre du domestique. Des combats terribles furent livrés sous ses murs. Les impériaux firent brèche en plus de soixante endroits, dit Aboulfaradj, sans toutefois parvenir à pénétrer dans la place. Ils ne purent qu'incendier les faubourgs, celui de Kafarbayya entre autres, qui était fortifié, et, très affaiblis par les maladies, gênés par l'absolue disette de vivres, conséquence de la famine qui n'giiait depuis si longtemps dans cet le province infortunée, ils durent se retirer. C'est à l'occasion de ce siège malheureux qu'eut lieu un des
plus violents combats de cette courte campagne, du reste fort mal connue, combat dont l'issue tragique eut un retentissement immense en pays musulman. Quinze mille Sarrasins de Tarse, sous le commandement de leur émir, étaient accourus au secours de leurs coreligionnaires de Massissa. Tzimiscès, averti de leur approche , se jeta à leur rencontre à marches forcées. Il les rejoignit aux environs d'Adana, à peu près à mi-route. Les impériaux semblent avoir eu d'abord le dessous, mais les Arabes se laissèrent prendre dans une embuscade où on les massacra. Plus d'un tiers y périt. Les autres, poursuivis, serrés de près, presque entourés, durent abandonner leurs montures pour se réfugier sur une hauteur isolée. Quand ils y arrivèrent, ils n'étaient plus que cinq mille. Sommés de se rendre, ils refusèrent héroïquement, préférant la mort. Deux jours durant, comme des loups dans leur tanière, ils repoussèrent les attaques des Grecs. Le troisième, Tzimiscès, à pied, l'épée au poing, conduisit en personne ses troupes à l'assaut suprême. Les pentes furent escaladées au pas de course sous une grêle de flèches et de pierres, puis la lutte corps à corps s'engagea. Ce fut une horrible tuerie. Les Sarrasins périrent jusqu'au dernier ! Pas un ne voulut se rendre. Pas un ne fut épargné. L'on vit cette fois de vrais ruisseaux de sang se précipiter en cascade le long des flancs de la colline ; elle en garda le nom de « Mont du Sang ». Le soleil couchant éclaira cet horrible amas de cadavres demeurés sur le sol pour la plus grande terreur des fils de Mohammed. La nouvelle de ce complet désastre se répandit jusque dans les cités les plus reculées de l'Islam. Le nom de l'enragé domestique devint un symbole de terreur dans toute l'étendue des terres arabes, et, des bords du Tigre à ceux du Nil, dit le chroniqueur, les mères sarrasines épouvantèrent leurs enfants indociles en les menaçant du courroux du terrible « Tchumuschtiguin. » La disette, après tant de pillages, finit par devenir si atroce en cet été de 963, que les troupes des deux partis durent presque complètement évacuer la Cilicie. Tzimiscès, après avoir incendié une fois encore les campagnes de Tarse et d'Adana, repassa les monts avec son armée aifaibhe, se contentant de laisser des garnisons dans quelques forteresses. De leur côté, les Sarrasins regagnèrent en masse la Syrie.
Poursuivis par la famine qui d^'sola toutes les grandes cités arabes de la région, ils durent rétrograder jusqu'au dernier au delà de TAmanus. Les chroniqueurs musulmans racontent du reste tous ces faits avec'de grandes divergences. Comme si ce n'était pas assez de toutes ces calamités qui fondirent à cette époque sur les musulmans de Cilicie, il y eut encore des luttes sanglantes entre les deux (•iif'< sn-ms de Tarse et d'Adana. La haine séculaire qui les divisait remontait loin, puisque Dion Cassius la mentionne comme existant dôyk de son temps.} Nous sommes mal renseignés sur les causes et les péripéties de cette lutte fratricide. Un corps de partisans tarsiotes, qui avait été combattre les
Dinar tl'or du Khalife ilotlii, frapiH:' en l'an 342 do rii({.irf( 953 après J.-C. ) dans la ville d'Attar, dans le Yémen Les légendes signifient : au droit : Au nom de Dieu, ce dinar a été frappé à Attar l'annét 342. — // n'y a de Dieu ijue Dieu seul. Il n'y a pas d'associé; au revers : A Dieu. ^Mlaû,lned est Vencoyi de Dieu. El Uoihi lillah. — Mohammed est Veino>jé de Dieu. Il l'a enroyé artc la direcli< n de rérité, pour lui donner le deutu sur toulei
les religions, dussent (les polythéistes) en a voir du dépit.
Byzantins, fut, au retour, surpris dans un défilé par les troupes d'Adana, que commandait Ibn el Medaîny. Les Tarsiotes eurent un mal inlinià se faire jour.
Au mois de septembre, l'infatigable Tzimiscès ' reparut encore, paraît-il, en Cihcie. Il marcha cette fois dans la direction d'Adana, dont le territoire fut ainsi ravagé pour la troisième l'ois en un an. Mais le mauvais état sanitaire de ses troupes le força à rebrousser chemin presque aussitôt.
L'émir al-oméra, le bouiide Mouizz Eddauléh, en ce moment toutpuissant à Bagdad, et qui, l'an d'après, devait inaugurer en cette capitale la lignée des sultans de cette famille sur le trône des Khalifes, commit à ce moment la plus lourde faute politique. Alors que le
1. Et non Nicéphore, comme le dit à tr.rt Frcytag, op. ci/.. ;. X I. p. l'u. voyé en Asie par l'impératrice, ne f r ^ cette fois le TaiiniH.
Nicéphore, qui avait ét« ren-
monde musulman était plus violemment menacé par les attaques incessantes des Grecs qu'il ne l'avait été depuis un siècle, alors que Seîf Eddaulèh, son plus vaillant champion, était couché sur un lit de maladie, et que la famine et la peste dévastaient toutes les terres arabes, il ne craignit pas de profiter de tant de désastres accumulés pour chercher à replacer à nouveau sous l'autorité du KhaHfat les émirats presque indépendants des deux frères Hamdanides. Ainsi attaqués de front par les Byzantins et sur les derrières par les milices du Bouiide, les deux vaillants princes purent se croire un moment perdus. Déjà Mouizz Eddaulèh avait enlevé de force à Nasser Nisibe et puis Mossoul, l'antique résidence de leur noble race, lorsqu'à force d'habileté celui-ci réussit pour cette fois encore à conjurer l'orage. Il céda Nisibe, racheta Mossoul à très haut prix, et obtint ainsi une paix momentanée.
Les choses en étaient là en Asie antérieure, en Syrie et en Mésopotamie, quand les circonstances permirent enfin à Nicépliore de reprendre personnellement la haute direction de la guerre sarrasine.
Lui et, après lui, Jean Tzimiscès avaient bien battu, refoulé de tous les côtés les Sarrasins. Mais ce n'était pas encore là partie gagnée. Même en Cilicie, la grande forteresse de Tarse et celle presque aussi importante de Massissa tenaient encore. Et puis, après chacune de ces victorieuses campagnes, lorsque tout semblait terminé, tout, en réalité, était à recommencer à nouveau. C'était bien là le travail de Pénélope. Le Sarrasin, rejeté au delà de l'Aman us, le soldat duHamdanide, battu sous les remparts des villes ciliciennes, reparaissaient à chaque printemps avec d'innombrables compagnons. Chaque printemps, ce nouveau flot de guerriers de l'Islam venait remplacer ceux qu'avait fauchés dans la dernière campagne l'épée des soldats orthodoxes. Il fallait à tout prix en arriver à des résultats plus définitifs; il fallait purger absolument de ses derniers occupants infidèles cette Cilicie seulement à demi reconquise ; il fallait aller couper le mal jusqu'en sa racine, ne plus se borner seulement à piller Alep et à ravager les campagnes syriennes; il fallait les conquérir entièrement et fixer à jamais la sainte
bannière de la Théotokos sur les murailles de la capitale de Seîf Eddaulèh comme sur celles d'Antioclie, la grande forteresse du sud ; il fallait, en un mot, détruire pour toujours ce boulevard de la résistance sarrasine, anéantir cette puissance hamdanide devenue le plus formidable et le plus constant danger des Grecs.
Nicéphore, sans cesse préoccupé de ces nobles projets de restauration de l'empire, s'était, on l'a vu, préparé tout l'hiver à ce grand effort. Pas un moment, depuis qu'il s'était élevé à la plus haute dignité de l'Etat, il n'avait hésité à reprendre, lorsque les circonstances l'exigeraient, la direction suprême des troupes. Il sentait bien que sa véritable place était dans les camps. Aussi ce fut l'âme émue d'une guerrière allégresse que, dès le premier printemps de l'an 9G4, il s'apprêta à quitter le Palais Sacré, ses occupations et ses joies sédentaires, pour prendre comme au temps de jadis le commandement de la grande armée d'Asie. Cette fois encore il ne devait point réussir entièrement. Cependant le temps approchait des succès décisifs.
Une notable portion du Livre des Cérémonies, rédigé par les soins de l'empereur Constantin Porphyrogénète pour l'enseignement de son fils Romain, tout l'appendice au livre P*" ', qui n'est peut-être pas de la main de ce prince, mais qui a certainement été écrit sous son règne, est consacrée aux dispositions à prendre et aux préparatifs à faire (( lorsque le Basileus part pour la guerre sarrasine à la tête de l'armée impériale, d ainsi qu'à ses faits et gestes durant la campagne. On suit pas î\ pas dans ces curieux chapitres l'empereur depuis son départ du Palais Sacré jusqu'à son arrivée au camp ; on franchit avec lui les frontières de l'empire ; on pénètre à sa suite sur le territoire ennemi ; on le voit rentrer en triomphe dans la Ville gardée de Dieu. Les détails les plus minutieux nous sont donnés sur sa maison de guerre qui l'accompagne partout, sur sa garde de cavaliers barbares, sur le service de ses bagages innombrables, de sa table exquise, de' sa garde-robe somptueuse, de tous les fonctionnaires si multiples qu'il entraîne à sa suite, sur sa