‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 177 sur 237 · De Cerhn., t. I, p · texte numérisé non relu

De Cerhn., t. I, p

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à douze places établies de fayon (îu'aucun convive ne tourne le do» à l'empereur. La vaisselle est d'or, mais on mange avec Ich doigta et couché, more antùjuo,

« Un voile de pourprô sépare la salle d'attente de la salle du banquet, ou sont déjà installés, les uns k droite, les autres i\ gauche de la table in)|)ériale, les chanteurs apostoliques (ceux de l'église des Saints - Apôtres ) et les hagiosophistes ( ceux de Sainte-Sophie), avec des orgues d'or et d'argent.

L'empereur entre dans la salle. Le voile de pour})re est levé, et, à l'aspect du monarque, les convives se prosternent la main devant les yeux, comme éblouis par un soleil vivant.

(( Dès que l'empereur arrive près de l'hémicycle, le maître des cérémonies, enveloppant sa main d'un pan de sa robe, car l'étiquette défend de présenter la main nue au souverain, la lui offre pour l'aider à

monter les trois marches qui conduisent au divan im|)érial. A chaque marche, il prononce ces mots : « Serre fortement, gracieux Seigneur! »•

« Nicéphore, en dibétésion de [wurpre et en tiare blanche, a prif place; un fonctionnaire tout spécial, l'artocline (coupeur de pain), invite t\ haute voix chaque convive à entrer dans la salle et lui indique

Sltute d'ivoire ditiii-c à (.'thon I". i de Miluii

(l'un geste aimable la place qu'il doit occuper selon son rang. Comme le nombre des convives s'élève à plus de trois cents, on voit que la mission de l'artocline exige beaucoup d'activité et une connaissance approfondie du cérémonial...

« Tout étant prêt, l'empereur fait enfin signe aux chanteurs de commencer l'hymne composé en son honneur pour la circonstance. Cet hymne s'exécute avec accompagnement d'orgues. Les convives se prélassent sur leurs lits, mais pas pour longtemps, car, dès que les chanteurs ont entonné la strophe qui appelle la bénédiction du ciel sur l'empereur, tout le monde, à l'exception des ambassadeurs étrangers, se lève et ôte son surtout. Le chant fini, chacun réendosse son surtout et se recouche.

(( On apporte le second service : viandes froides, jambons, saucissons fortement assaisonnés d'huile, d'ail et d'oignons, ce qui fait précisément dire au facétieux Luitprand que les Byzantins commençaient leurs repas comme des ivrognes. Les plats de très grandes dimensions, posés sur de petits chariots, sont roulés jusqu'à la table impériale et placés d'abord devant l'empereur, qui ordonne ensuite de les porter sur les autres tables. A ses favoris et aux invités de haut rang, il envoie par un serviteur ad hoc, le terpnos (l'agréable), des portions puisées de ses mains dans le plat impérial. Le monarque, on le voit, n'est pas oisif à table; ses invités ne le sont guère davantage, car dès que Y agréable est en mouvement pour porter aux privilégiés leur pitance, chacun se lève et ôte son surtout. Le terpnos revenu à sa place , on revêt de nouveau le surtout et on se recouche, puis comme le festin du jour doit être (( incomparable et varié )), un colonel des gardes et le démarque des bleus, chacun à la tête d'un détachement, entrent dans la salle. Le colonel reçoit un hymne à la louange de l'empereur et ses soldats le chantent, toujours avec accompagnement d'orgues. Enfin, le colonel, le démarque et leur troupe se mettent à danser une sorte de pyrrhique d'un caractère grave, renouvelée des anciens Grecs. Après cet entr'acte, le chambellan de service lève la main et les danseurs disparaissent.

« Les chariots chargés de rôts et de plats chauds font leur entrée.

AU DIXIÈME SIÈCLE. «il

Jj agréable recommence ses courses pendant qu'un moine lit à liautv voix une homélie de saint Clirysostome, i\ laquelle les amts étrangers ne comprennent pas grand'chose. Puis, debout, et sans surtout, ou boit k la santé de l'empereur avec «lu in de Naupactc; il faut dire à ce propos que le cérémonial r^gle jusqu'au nombre des rasade» qui seront versées aux convives.

« Le second service est enlevé. Les convives se lavent les mains avant le dessert, composé de gâteaux, de tourtes au miel, de sucreries et de fruits contenus dans d'énormes cratt'res d'or (ou dorés), que des machinistes spéciaux hissent jusqu'à la table imi^ériale à l'aide de courroies attachées t\ leurs anses. Le dessert amène des divertissements impatiemment attendus des convives. Des hommes vêtus de peaux de bêtes et portant des masques effrayants , figurant leà Goths d'Alaric qui avaient -laissé un long souvenir de terreur dans les populations grecques, aujourd'hui passés à l'état de croquemitaines, frappant leurs boucliers de leurs piques, exécutent ce que le Livre des Cérémonies appelle le jm gothique, danse accompagnée de gestes féroces et de cliansons hurlées en argot barbare. Après eux, des équilibristes, des faiseurs de tours de force, excitent l'admiration de l'assemblée échauffée par le vin de Chio. Un homme d'une taille gigantesque ploie comme un arc une épaissç barre de fer. Un Arabe place sur sa tête une poutre de vingt-quatre pieds de long; à chaque extrémité se tient debout un enfant vêtu seulement d'une ceinture. Des Indiens, montant sur les épaules les uns des autres, forment une pyramide humaine. Puis le fourrier impérial donne le signal du départ. Les convives, guidés par lui, défilent devant l'empereur, et sortent par la porte opposée. Le banquet est terminé. »

Tel fut, à bien peu de différences près, je le répète, le festin auquel assista, le dimanche 7 juin 968, k la cour du Basileus Nicéphore Phocas, Luitprand, évêque de Crémone, ambassadeur extraordinaire des empereurs d'Allemagne. Il n'eut que la quinzième place à la table réservée au corps diplomatique, humiliation insultante qu'il ressentit vivement. On ne lui donna même pas rang du côté de la napjK?, qui était naturellement le côté d'honneur. Aucun des personnn^rcs de sa suite

ne fut convié avec lui ou n'obtint même la permission d'entrer au Palais. Les mets à l'huile, le vin horriblement mélangé de poix dont se gorgeaient les convives, les sauces de poisson fétides répandues ù profusion lui inspirèrent une véritable horreur. Le festin, afîirme-t-il, fut long, tumultueux, assez dégoûtant, vrai festin d'ivrognes puant l'huile et la marée '. Durant presque tout le temps, Nicéphore^ par le moyen d'interprètes, lui fit passer comme un examen véritable qui porta surtout sur les forces dont disposait Othon en Italie. Longuement aussi il l'interrogea sur l'étendue des territoires soumis à l'autorité du césar germanique, et sur le nombre de ses armées qu'il s'acharna à tourner en dérision. Comme Luitprand, courageusement, vantait les qualités mihtaires des guerriers allemands, Nicéphore se mit fort en colère : « Tu mens, » lui criait-il. (( Les soldats de ton maître ne savent ni combattre à pied ni se tenir sur leurs chevaux. Ils n'ont aucune notion de l'art de la guerre. Leurs épées sont si longues, leurs boucliers si vastes, leurs casques et leurs cuirasses si pesants qu'ils ne peuvent se mouvoir et trébuchent à chaque pas en marchant. )) Puis, éclatant de rire : (( Ce sont de si gros mangeurs que leurs ventres débordants les clouent au sol. Ce sont des ivrognes, des poltrons! » Il s'emportait toujours plus, semblant trouver quelque soulagement à cette âpre et enfantine moquerie. Très justement cette fois il n'eut que dédain pour la marine d' Othon, marine qui faisait encore presque entièrement défaut à l'empereur d'Allemagne, et la compara railleusement à sa propre flotte, objet de toute sa sollicitude, son invincible flotte, comme il l'appelait, bien oublieux, toutefois, du récent désastre de Messine. « C'est par la mer que je vaincrai ton maître, que je briderai et détruirai ses cités échelonnées sur les rivages et le long des fleuves. La mer m'appartient à moi seul. Nul ne saurait m'y faire obstacle. » Puis il rappela une fois encore en un langage orgueilleux et véhément l'échec misérable d'Othon sous les murs de Bari. Certainement il attribuait de bonne foi la retraite des Allemands à leur infériorité contre ses troupes à lui et non aux considérations politiques qui en avaient été le motif princi-

1. Luitprand fait allusion à une sauce de poisson très fétide, qui empoisonnait tous les plats; ce devait être le fameux garon.

AT niXIKMB SIÈCLE. t^

pal. « Comment ton maître pourrait-il me résister, lui qui a échoué contre cette petite cité, alors que tous ses Saxon», tous ses Souabes, tous ses Bavarois et ses Italiens lui faisaient cortège ? » Il continua longtemps sur ce ton moitié furieux, moitié goguenard, c Du reste, > acheva-t-il en guise d'injure dernjcre, « j'ai bien tort de vous appeler des Romains, vous, n'en êtes point, vous n'êtes que des I^ngobards * ». Luitprand, en lace de cette nombreuse assistance, répondit hanliment à cette insultante sortie d'un homme accoutumé A n'être jamais contredit. Il s'eiforça d'établir un parallèle entre ces pauvres Lombards tant insultés et les Grecs, parallèle qui, naturellement, ne fut point à l'avantage des derniers. A plusieurs relises, Nicéphore, de plus en plus excité, voulant reprendre la parole, lui fit signe de la main de se taire, mais l'obstiné prélat, lui aussi absolument hors des gonds, alla jusqu'au „ , ,. ..^. .

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bout sans se laisser intimider. Lais- docewent, hmppé à p^n^

sant éclater toute sa colère longtemps contenue, il refit, lui aussi, k titre d'argiunent suprtMne, sa thèse historique accoutumée, et, remontant au déluge, reprit par le menu le récit des misérables commencements de cette Rome dont les Byzantins s'enorgueillissaient tant d'être les héritiers. Ce dut être vraiment un plaisant spectacle que cette querelle peu courtoise en un tel lieu et devant de tels auditeurs, que cette joute brutale à coups de citations historiques étrangement défigurées entre le rude soldat cappadocien et le non moins rude clerc latin. Luitprand accumulait les lourdes injures. « Vous autres Grecs, vous vous vantez de descendre de ces Romains dont le premier fut un bâtard et un fratricide, de ces Romains dont l'origine a été un simple ramassis d'esclaves fugitifs, de meurtriers, de débiteurs insolvables. Nous, que vous api>elez par dérision des Longobards, et qui en réalité, nous nommons Saxons, Français, Lorrains, Bavarois, Souabes et Burgondes, nous n'avons pour vous que

1. C'est-à-dirc, clans l'idocde Nicôphore, de simple* bwbwret.

du mépris, à tel point qu'il n'est pas chez nous de pire injure à adresser à un adversaire exécré que de l'appeler Romain. Ce nom odieux est, pour nous, le synonyme et comme le symbole de tous les vices et de toutes les infamies. Vous accusez nos soldats de lâcheté; vous dites plaisamment qu'ils ne savent ni combattre ni môme se tenir sur leurs chevaux. Je vous donnne rendez-vous à la guerre prochaine ; on verra l)ien qui de nous deux aura raison. »

Nicéphore, n'y tenant plus, pour faire taire l'incorrigible bavard, fit enlever les tables et ordonna qu'on ramenât l'évêque dans sa triste demeure et qu'on l'y tînt enfermé. Le malheureux y souffrit de tant d'incommodités qu'il y tomba malade avec toute sa suite. Il faut lire le piteux tableau de l'existence que menaient d:ans cette maison inhospitalière ces pauvres étrangers complètement désemparés. Ils y mouraient de colère, de chaleur et de soif. Mais surtout et toujours Luitprand en veut au vin qu'on lui servait, ce vin infecté de résine \ presque imbuvable, qui était alors comme aujourd'hui la boisson des Grecs. Cet amer breuvage, qui délabrait l'estomac de ses serviteurs, jetait le pauvre évêque dans de vrais accès de rage. C'est en pleurant qu'il songeait aux crus parfumés de son pays natal.

On n'imagine pas une pire absence de confort. Toute l'ambassade couchait sur la pierre dure. On n'avait mis à sa disposition ni un oreiller ni même une couverture. Les malheureux Occidentaux expiraient de chaleur le jour; la nuit, ils périssaient de froid. La maison, ouverte à tous les vents, ne les protégeait ni du soleil ni de la pluie. Durant deux fois vingt-quatre heures même on sembla les avoir totalement oubliés. On les tint absolument captifs, refusant de les laisser sortir ou communiquer avec qui que ce fût. Impossible surtout de faire parvenir de leurs nouvelles en Italie. Désespéré, Luitprand, à force d'implorer son geôlier, réussit cependant à prix d'or à faire tenir une lettre au frère de l'empereur. Il le suppliait de faire terminer promptement les négociations engagées et de mander du moins à Othon que son ambassadeur était encore vivant, sinon il demandait qu'on lui permît de

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