Voy. pages
Ce que l'armée impériale contenait de meilleur, dit encore l'éveque de Crémone, c'étaient les auxiliaires italiens, gens des républiques de Venise et d'Amalfi, qui venaient s'enrôler par bandes sous la bannière des Basileis. Le reste, outre les troupes de pied purement byzantines, devait se composer surtout de Russes, d'Arméniens et de cavaliers du Caucase. Nous verrons que Nicéphore n'eut cependant qu'à se louer de toutes ces troupes dont le vindicatif prélat trace à ses maîtres un tableau si peu flatteur.
Oublions un moment ce grand Basileus et ses bandes fidèles sur la route des brûlantes campagnes de Syrie, pour achever le récit de ce que nous savons encore de Luitprand et de son retour dans sa patrie tant aimée. Il avait donc reçu une fois de plus son congé en quittant l'empereur au camp de Brya. Bien que son ambassade eût en somme absolument échoué, il n'en revint pas moins tout joyeux à Constantinople y faire ses préparatifs de départ, tant était grande son horreur de ce séjour dans cette cité odieuse. Hélas , il n'était pas au bout de ses peines.
Nicéphore avait désigné pour remplir les fonctions de vicaire ou chef du pouvoir exécutif en son absence le patrice Christophoros, encore un eunuque. Comme Luitprand envoyait demander à ce personnage le laissez-passer sans lequel il ne pouvait songer à se mettre en route, t\ moins de risquer de se faire arrêter dès la première étape, il lui fut répondu que son départ devait être remis encore parce que des pirates sarrasins infestaient en nombre les parages de l'Archipel. La voie de terre, ajoutait le ministre, était moins sûre encore, à cause de^ incursions continuelles des partis hongrois. S'il fallait accepter aveuglément ces raisons invoquées par le gouvernement byzantin , il faudrait plus que jamais en conclure que l'empire d'Orient, malgré les efforts de Nicéphore, était loin encore de jouir d'une tranquillité même relative, et que la prise de Chandax pas plus que l'expédition de l'an dernier vers le Balkan, ne l'avaient en aucune manière débarrassé de tous ces forbans de terre et de mer qui vivaient incessamment à ses dépens. Mais on peut croire vraiment que ces déclarations étaient
AT l'i x I i;.\i I. >i i;ci.i:
fort exagérées. Luitprand aflirine même qu'elles étaient fausses de tous points. Il s'agissait évidemment pour la chancellerie byzantine, dans un but facile i\ concevoir, de mettre une lois de plus des entraves au départ de l'infortuné ambassadeur. On tenait à ce que Teropereor (l'Allemagne ne fût informé que le plus tard possible de tout ce qui se passait. Donc Luitprand dut se résigner à patienter encore. De nouveau, il fut gardé à vue dans sou odieuse demeure, avec défense pour lui et les siens d'en sortir sous aucun prétexte. De pauvres mendiants latins, pèlerins ou aventuriers, qui étaient simplement venus lui demander l'aumône, furent cruellement battus et jetés au cachot. On interdit à son interprète grec de sortir pour aller aux provisions, <t <.n donna cette permission au seul cuisinier, qui, ne sachant pas un mot de la langue du pays, causait avec les marchands par signes et se faisait horriblement voler. Enfin, il n'y eut pas de vexations «ju'on ne fit subir de nouveau à cette malheureuse ambassade. Lorsque queh^ue ami caché, quelque âme charitable envoyait à l'évéque des vivres, du bon vin d'Italie, des fruits ou quelques épices, les gardes jetaient le tout brutalement dans la poussière et renvoyaient A coups de poing les porteurs effarés.
La situation était, on le voit, £ort tendue, et l'évoque continuait A se désespérer. C'est précisément alors qu'un nouvel incident fort inattendu faillit faire déborder la coupe et amener une catastrophe finale. A l'extrême ennui, presque i\ la terreur de Luitprand, deux envoyés du pape Jean XIIÏ, qu'on n'attendait nullement, débarquèrent à l'improviste à Constantinople le jour de l'Assomption de la Vierge. Jamais nouveaux venus n'étaient arrivés plus mal à propos, car ceux-ci étaient porteurs des plus fâcheuses instructions, dont la divulgation allait constituer pour notre évêque un danger véritable. La lettre pontificale adressée par le pape à Nicéphore avait bien le même but que l'ambassade de Luitprand. Elle était simplement destinée A appuyer les demandes que celui-ci avait été chargé de formuler de la part d'Othon, et il ne s'agissait toujours que de décider le Basileus A conclure paix et alliance avec son collègue d'occident, et A sceller cette union par le mariage proposé entre le fils d'Othon et la fille de Romain II. Seu-
EMPERXUR BYZAXna.
lement cette lettre était rédigée clans les termes les plus maladroits, qui exaspérèrent la cour byzantine. Otlion y était qualifié d'empereur auguste des Romains! Soit que cette tardive ambassade, qu'il n'avait pas prévue et dont il n'est du reste aucunement fait mention dans les autres documents contemporains, lui inspirât de la jalousie, soit (|ue son arrivée ait été véritablement tout à fait intempestive, Luitprand déclare qu'il ne fut jamais en plus grand péril durant son séjour si accidenté à.Byzance. Ce titre d'empereur par lequel Jean XIII désignait Othon, alors que les Byzantins le considéraient comme réservé à leur seul Basileus, celui de pontife universel qu'il se donnait à luimême, l'affectation qu'il mettait à appeler Nicéphore et ses deux pupilles seulement empereurs des Grecs et non empereurs des Romains, toutes ces causes réunies mirent le conseil de régence et la cour dans un état de fureur indescriptible, dont Luitprand nous trace verbeusement le plaisant tableau. L'irritation, du reste, n'existait pas seulement en haut lieu, et, à travers les pédantes amplifications de l'éveque, on devine quelle dut être à Gonstantinople l'exaspération générale, en présence de cette seconde ambassade occidentale, tout aussi peu déférente que la première.
Les malheureux légats pontificaux coururent les plus graves dangers et faillirent payer de leur vie cette suprême injure faite par leur maître à la dignité des Basileis. Il fut question de leur infliger les plus affreux supplices, de les faire périr sous le fouet et dans les tortures. Luitprand affirme que ce fut leur peu d'importance qui les sauva; car ce n'étaient pas des évoques, mais probablement de simples prêtres. On affecta de les dédaigner absolument et on se contenta de les jeter au cachot, en attendant que la lettre dont ils étaient porteurs eût rejoint le Basileus sur la route de Syrie. Les instructions de Nicéphore en réponse à ce document ne parvinrent à Gonstantinople que le 9 du mois de septembre '. Chose curieuse, il se trouva qu'elles étaient conçues en termes plutôt conciliants, et ce fut un grand soulagement pour le pauvre évêque lorsqu'il fut secrètement informé de la chose.
1 Le 10, d'après M. Paparrigopoiilos.
AI I IXIKME SifeCLK.
Ce nouvel et désastreux ineidem n avaii en effet pas contrilmé à rendre plus agréable la sirunticn du prélat. I.n régence persistait k
Plaqac d'ivoire de travail bj-zantin représentant l'empereur Othon II et ra femme l'impératrloe TUopbuio, lO* d» Romain II et de la fameuse Thcopliano. Cette plaque d'ivoire, qui ont au muiH'« de Clany, a Mrvide cou vert un i un évangùliaire jadis conservé & Eptemacb, près de Trêves, aujourd'hui transporté à Aix-la-CbapiUe.
le retenir dans sa demi-captivité, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre. Il dut implorer longtemps divers personnages qu'il ue nomme point et les payer grassement pour obtenir de pouvoir, à l'insu de ses gardiens, faire ses dévotions à la Vraie Croix, à Sainte-
Sophie. Il se rendit dans ce temple auguste le 14 septembre, jour de la grande fête religieuse de l'Exaltation, quatre jours après le retour de l'envoyé portant la réponse de l'empereur à la lettre pontificale. Là, {\ la faveur de l'immense concours populaire qui l'entourait, il put serrer en secret la main de quelques amis dévoués, qui l'informèrent de cette missive, et, par leurs paroles encourageantes, lui mirent un peu de baume au cœur.
Trois jours après, le 17 septembre, Luitprand fut mandé au Palais. Il y arriva à demi mort de peur, car l'irritation contre les envoyés du pape y était encore extrêmement vive. Contrairement à son attente, l'eunuque Christophoros, qui le reçut, assisté de trois autres membres du conseil, lui fit assez bon accueil. La pâleur de son visage, ses traits tirés, sa barbe longue, ses cheveux qu'il avait négligé de faire couper, attendrirent un moment ces hauts personnages. Mais la fatalité s'en mêlait, et les choses se gâtèrent presque aussitôt. Après s'être mollement excusés d'avoir retenu si longtemps l'ambassadeur, les familiers de Nicéphore en rejetèrent toute la faute sur l'arrivée des légats pontificaux et sur l'impression fâcheuse produite par la lettre de l'évêque de Rome. Ils affectaient de croire que le pape l'avait écrite à l'instigation d'Othon, et se répandirent en plaintes excessives et en menaces contre tous deux. Une fois de plus ils refirent longuement le parallèle injurieux mille fois tracé par eux entre Constantinople et la Rome papale, parallèle tout à l'avantage de la première de ces deux cités. Finalement, perdant toute mesure et s'échauflfant réciproquement, ils se mirent à crier tous à la fois. Le pape surtout était l'objet de leurs railleries, ce pape indigne, clamaient-ils, qui n'avait pas craint d'assister jadis son prédécesseur, le fils infâme d'Albéric, comme ils appelaient constamment Jean XII.
Ce fut bien vainement que Luitprand, tremblant de la tête aux pieds, persuadé qu'on allait, lui aussi, le jeter en prison, protesta delà pureté des intentions de son maître et de celles du pape. Ce fut tout aussi vainement qu'il promit que de semblables inconvenances épistolaires ne se renouvelleraient plus dans la suite. Christophoros, tout en consentant à admettre que Luitprand était bien le seul Franc avec
lequel il fut possible d'entrer en relations, ii'lu euntinua pas moins i\ invectiver le pape et Othon. a Nicéphore seul a le droit de s'appeler empereur des Romains », ré|x^tait-il à chaque instant. Refaisant l'histoire à sa façon, il ajoutait que Constantin le Grand, en quittant Rome, n'y avait laissé que des esclaves, des bâtards et autres mis^'rables de cette espèce, et avait transporté dans sa nouvelle capitale tout ce qu'il restait de Romains véritables. Luitprand refusa courageusement d'accabler le pape et chercha même îV l'excuser à sa manière. « Il a cru que voua aviez renoncé au nom des anciens ]^»!n?«ifls, pnrro que ce
Sceau ou bulle de plouib des doaaues impérinleg du thème de Hcllade ou de I» Grèce oontinent-ilc. La Ugvndc signifle : {Sceau) dei don'n,». i„.,^,i„if, de llellade. Au droit figurent let efflgtei de d«ux einpei««>n.
nom avait cessé de vous plaire, comme vous avez bien renoncé au reste, à leur langage, à leurs mœurs, k leur habit ». En même temps, reprenant courage, il promettait ironiquement que le pape saurait une autre fois mieux adresser ses épîtres. L'entretien ne pouvait aller bien loin sur ce ton; il se termina, comme tous les précédents, par de violentes et injurieuses menaces réciproques. « Nous vous briserons comme vase de potier » , se criaient tour à tour ces étranges diplomates. (( Ton maître veut-il décidément toujours de ce mariage? » demandait par moquerie Christophoros, et Luitprand répondait : <t Certes, il en a voulu jadis, mais maintenant que vous me retenez injustement prisonnier, sa fureur doit être extrôme, et il n'en voudra plus entendre parler sous quelque prétexte que ce soit. — Alors nous détruirons sa puissance; même sa rustique et lointaine patrie ne pourra lui offrir de sûr asile contre nous. Nous ameuterons contre lui par nos subsides toutes les nations de la terre. »
CVi rx KMl'ERErif I5YZANTIN
I.cs (•(iiis('([iu'nces (le ce dernier entretien, peut-être le plus violent (le tous, lurent partieulièreinent pénibles pour Luitprand. Il avait aciieté jiour Ollion et l'impératrice quelques belles et rares étoffes diicntales. Coinnie il préjtarait son départ et que les douaniers imp(''riaux étaient occupés à visiter ses bagages avant de les sceller de la bulle de ])loinb oflicielle, on lui retira, par ordre supérieur, cinq pièces de ])Ourpre très précieuses du plus grand prix, par la raison (pie (•'('taient là des marchandises (( prohibées )) \ c'est-à-dire (( réservées aux seuls sujets de l'empire )) , les nations barbares sans exception étant estimées indignes d'acquérir de pareils trésors. On en rendit du reste le prix à l'évoque.
Un pareil affront, une aussi prodigieuse et révoltante prétention lui furent infiniment désagréables. Il protesta avec véhémence, demandant pourquoi on fouillait ses bagages C( comme on le ferait à Venise ;», rappelant qu'on avait été jadis beaucoup plus coulant à son endroit lors de sa première légation à Byzance, dix-neuf ans auparavant, sous le règne du défunt empereur Constantin; alors on n'avait songé ni à visiter ni à plomber les étoffes beaucoup plus belles et plus nombreuses achetées par lui, et cei)endant à cette époque il n'était (pie simple diacre et venait en ambassade de la part d'un prince bien moins jtuissaiit, d'un simple marquis, l^érenger d'Ivrée. Il jura ses grands dieux (|ue Nicéphore, en lui donnant à Brya son audience de congé, l'avait autorisé à acheter pour son église de Crémone toutes les étoffes, tous les vêtements sacerdotaux qu'il lui plairait d'emporter, et cela sans réserve aucune de qualité ou de quantité '. Il prit à témoins de cette promesse impériale le frère même de Nicéphore, puis l'interprète Evodisios, enfin deux autres personnages, Jean et Romain, ([ui avaient assisté à cette conversation. Il affirma qu'il avait très bien compris l'empereur, qu'il l'aurait compris même en l'absence de l'interprète, liien n'y ht; la douane byzantine persista dans son refus insultant, l.e malencontreux prélat dut renoncer à ses chères étoffes.