Ko"/y>[iîva
'2. ( oii-t;intiiio|ile ou plutôt le PélopoHcse, avaient alors encore le monopole du commerce de toute i'-l"<;e de ti.-sus de soie.
<( Vous VOUS conduisez indignement, dit-il Aces discourtois fonctionnaires; laissez-moi du moins les étoffes qui m'ont 6t6 données par des amis, et ne me reprenez que celles que j'ai j)ayée8 de mes deniers >. <( Du reste, i> ajouta-t-il, et ce fut de sa part comme le trait du Partlie à l'endroit de ses insupportal)les bourreau us aurez beau faire,
beau accumuler les entraves, vos étoffes d'Orient n'en parviendront pas moins comme toujours en Occident. Malgré toutes vos défenses, les marchands de Venise et d'Amalti sauront comme devant procurer à nos fdles publiques et à nos religieux ces marchandises que, dans votre sotte et ignorante vanité, vous vous enorgueillissez de vous réserver »\ vous seuls; il y a beau temps qu'ils font fortune à ce commerce que vous prétendez empêcher, d — a C'est bien, » lui répondit-on, « nous aurons soin de mettre ordre à pareil abus. Le premier marchand italien assez osé pour enfreindre à l'avenir les r6glements de notre empereur Eera rasé d'office et battu de verges. Quant au Basileus Constantin dont tu oses invoquer le témoignage et rappeler la mansuétude à ton égard, c'était un souverain ])acitique, sédentaire, et surtout par trop désireux de vivre en paix et en bonne amitié avec toutes les nations barbares. C'est pour cela que tu as été jadis si doucement traité par lui. Tout autre est notre autocrator actuel. Celui-li\ est un guerrier, un soldat; il a la main prompte; il est passionné pour la lutte et les combats; il a en sainte horreur l'existence des villes et redoute comme la peste la vie énervante du Palais Sacré. Il ne tient nullement à se concilier l'amitié des nations étrangères, se souciant uniquement de leur inspirer la terreur de son glaive et de ses armées d. Pour en finir, on reprit t\ Luitprand toutes les étoffes de pourpre prohibées, aussi bien celles qu'il avait achetées que celles qui lui avaient été données en cadeau. Avouons que si Nicéphore avait l'abord désagréable, ses sujets ne lui cédaient en rien en fait de procédés disgracieux à l'endroit des malheureux qui avaient affaire à eux '. »
' On remit deux lettres impériales k Luitprand. Une était pour
1 Voyez, sur cette question des frais de douane, PaparrigoiHjnlos, op. cit., t. IV, p. 17<5.
l-\ K.MI'KUKI-lî r.VZANTIN
Oïlidii: ('('tait 1111 clirysoboullioii, une missive écrite en lettres d'or, si;^ii<-c an cinabre de la main même de Nicci)liore, scellée de la grande Imlle d'cr. l>a seconde iTctait qu'un argyroboullion, c'est-à-dire (ju'elle était tracée en caractères d'argent et scellée d'une bulle de même métal. (V'ile-ci était destinée au pape, mais, différence insultante, elle ('•tait signée ])ar le frère de l'empereur, le curopalate Léon, et pour bien mar(|uer le mépris dans lequel on tenait le souverain pontife, on cliargeait de cette missive non ses malheureux envoyés à lui, mais bien rév(\pie de Crémone. Nous ignorons le texte de ces deux documents. Luit})rand eût certes mieux fait de nous en donner copie que de tant nous attendrir sur le inauvais vin qu'il buvait à Byzance. Probablement la lettre à Otlion contenait à peu près identiquement le texte des déclarations tant de fois faites de vive voix à l'envoyé latin par ses divers interlocuteurs officiels. C( Evacue mes provinces de l'Italie méridionale et centrale; cesse de faire attaquer mes villes par tes troupes et de défendre contre moi mes vassaux rebelles », devait dire le Basileus d'Orient au césar d'Occcident, (( et je t'accorderai pour ton (ils la Porpliyrogénète que tu me demandes, et il y aura paix et amitié entre nous ». Quant au pape, on lui communiquait certainement, de la part de Nicéphorc, des choses fort dures : on lui disait qu'il était simplement évéque de Ivome et non pontife universel, etc., etc. On fit du reste bien comprendre à l'évoque de Crémone que si on le chargeait, lui, de cette lettre pour Jean XIII, c'est que l'on tenait pour rien b.'S malheureux légats de celui-ci. On le chargea de prévenir son collègue de Rome, comme on affectait obstinément de nommer le souverain pontife, que s'il ne se conformait aux instructions contenues dans ce document, on recourrait contre lui aux dernières extrémités, et que s'il s'obstinait à résister, il pouvait se considérer d'avance comme perdu.
Ceci fait, on finit enfin par avertir assez gracieusement Luitprand qu'il était lilire de s'en aller. Il dut même subir les accolades de tous ces fourbes. Jamais and)assadeur n'avait plus piteusement échoué; mais le verbeux prélat sait si bien rejeter sur les Byzantins toute la faute de sa mésaventure, qu'on songe plus à le plaindre qu'à se de-
mander si lui-niOme, avec son a;;jLssive et|>j. ., ;...* use vanii. , n ^ vuui point pour beaucoup. Il se décida à prendre la route de terre jusqu'au golfe de Corinthe. Les fonctionnaires byzantins chargés de lui faciliter
Couronne dite de snint Ktienne, couserT<>e au trésor d'État du ohAtcau d'Ofeii, qui aort nu conroaneinait de* ruU ■le Hongrie. Cette couronne, envoyée en présent par le sfouvemeiucnt impérial de Conatantinople sa rel Qtym l" de Hongrie, & l'occasion de son avènement en 1074, e^t an des plus beMtx et de* pliu préoiwu mgaiHBmM oosbos de l'orfèvrerie byzantine. Elle porte, sur autant de plaques à fond d'or, !«• bastes éiii«Ulé* da Ttmpwmu alun régnant, Michel Ducas, de son frère p\itiié Constantin Porphyrogéuéte et da roi Ueyw, c le etUê tarrfw, le Monnia fidèle Oéobitz >, plus les images du Christ, des archaugc4 Michel et Gabriel, de* aainU OôoM, Dftmieo, DéMéUlae et Georges.
son départ le comblèrent de paroles aimables, mais ne lui fournirent qu'à grand'peine des chevaux de selle pour lui et sa suite. On lui refusa même absolument des chevaux de somme pour ses bagages. 11 lui en coûta de ce chef la somme très forte pour l'époque de cinquante
KMl'KIlKUi; nYZAXriN.
Cr,8 UN EMPEREUR BYZANTIN
SOUS d'or qu'il dut compter au diasostis, sorte de drogman ou d'agoyate palatin charge de le convoyer. Impuissant à se venger de tant de vexations petites et grandes, il se consola quelque peu, nous dit-il, en traçant avant de partir, sur le mur de sa triste demeure et sur la table de bois où il avait pris tant et de si piètres repas, une vingtaine de mauvais vers de sa façon, qu'il n'a pas craint de livrer à la postérité en les insérant dans le récit de son ambassade ; il y donne un libre cours à sa bile et exliale contre Nicéphore la rage impuissante de ces cent vingt jours de captivité et d'horrible ennui '.
Cette petite vengeance satisfaite, Luitprand quitta enfin la tant maudite Byzance pour reprendre vers l'Occident la route du retour. Malheureusement il ne nous a que bien imparfaitement raconté ce second voyage, alors que le récit détaillé de son passage surtout à travers les provinces européennes de l'empire, eût présenté pour nous un si vif intérêt. c( Le 2 octobre 968, à la dixième heure, ditil, je quittai enfin en bateau avec mon guide cette cité maudite, autrefois riche et florissante entre toutes, aujourd'hui famélique, habitée par une race parjure, menteuse, rusée, rapace, cupide à l'excès. Quarante-neuf jours durant je voyageai, tantôt à âne ou à cheval, tantôt à pied. Toujours souffrant de la faim, de la soif, pleurant de fatigue, gémissant, soupirant, j'atteignis enfin Naupacte , sur le golfe de Corinthe. » Ce fut certainement la crainte des pirates arabes qui força l'évêque à choisir cette longue et pénible route de terre. Dans cette ville deNaupacte, laLépante du moyen âge, métropole religieuse de l'Etolie et cité importante du thème de Hellade, Luitprand se sépara du dîasôstis^ qui avait protégé cette première partie de son voyage, et, sous l'escorte de deiixmandatores impériaux, prit passage sur un petit bâtiment qui s'en allait à Otrante, de conserve avec un autre de même grandeur. L'évêque ne dit pas à quelle nationalité ces
1. Ces vers mêmes ont leur importance, car après s'être lamenté sur son séjour de quatre mois dans cette maison ouverte à tous les vents, brûlante et froide en même temps, Luitprand nous y fait cet aveu intéressant, déjà noté plus haut, que c'était sur son instante prière que l'empereur Othon avait levé le siège de Bari et repris la route du nord. Donc, à ce moment, l'évêque de Crémone croyait bien fermement qu'il réussirait dans sa mission pacifique à Constantinople.
deux navires appartenaient. C'étaient vraiseniMablenicnt de» navires de commerce italiens faisant le trafic do l'Adriatique. Malheureusement pour notre voyageur, les viandatores avaient négligé de se munir du laissez-passer, sauf-conduit ou permis de circulation obligatoire, signé des autorités impériales, et on leur fit partout des difficultés. Les deux bateaux ne pouvaient nulle part se ravitailler et Tévêque de Crémone finit par devoir partager ses provisions avec leurs équipages. Les deux navires quittèrent Naupacte le 23 novembre et passèrent le surlendemain devant l'enibouchure du Fidaris. Jusque-li\ les serviteurs de l'évOque avaient suivi la côte }\ pied, les navires, probablement de grosses barques, étant trop petits pour les contenir aisément. Ici il fallut bien les prendre à bord. On se trouvait en face de Patras qu'on apercevait sur l'autre rive du golfe. Luitprand s'était arrêté dans cette ville à l'aller pour y prier sur le tombeau de saint André, l'illustre patron du lieu, a Cette fois, dit-il, je l'avoue à mon inexprimable honte, je n'en pris pas la peine, tant j'étais pressé de rentrer, ï) Il reçut aussitôt, du reste, le châtiment de son impiété. Une horrible tempête assaillit les deux navires. Impossible d'aborder nulle part, car la population inhospitalière de cette contrée sauvage, qui les guettait du rivage, eût mis les bâtiments i\ sac et tué les navigat<.*urs. Plusieurs jours durant, les pauvres voyageurs, privés de nourriture, furent ballottés en grand péril sans pouvoir bouger de place. Enfin , grâce à l'intervention de saint André, dont l'évêque repentant avait aussi humblement que verbeusement imploré le pardon en face de son église de Patras, qu'il apercevait du pont du navire, l'ouragan s'apaisa. Les naufragés, bien que lâchement abandonnés par leurs é(}uipages, parvinrent à débarquer à la pointe de l'île de Leucade, aujourd'liui le cap Ducato, après avoir évité l'embouchure dangei^euse du fleuve Acheloiis. Toujours des réminiscences classiques ! L' Acheloiis se nommait alors, comme aujourd'hui, l'Aspropotamos. On était au 6 décembre. A Leucade, Luitprand trouva un évoque eunuque ; c'était un fait fréquent en Grèce à cette époque ; mais le prélat latin s'en montre fort choqué. Ce prêtre insulaire fit au pauvre ambassadeur endolori et tremj^ la plus disgracieuse et brutale réception. Du reste, partout, l'accueil des autorités
r N KM l'Ki; i;r R ii^ZAX'i'ix
urcc.jiK s. taiil icli,i;iciiscs (juc ci\iles, fut e'X('cral)lo. Lintpraiid trace du li.'iut clcruc' liyxanliii de j)r()viiicc le plus uoir ta1)lcau. Il accuse ces jiiV'lats iiiiiscrsclleiiieiil iuliospitaliers de tous les défauts, incnie de tous les \iccs. Surtout, ils étaient avides d'argent. Tous siuioniaques, ils \fnilaicnt Imit, charges et ])rivil('g'es '. Ce qui les excusait quelque peu. an dire iiiriue de noire narrateur, c'est qu'eux aussi étaient aecaiilés de diinrs par ce teii'ible Basileus Nicépliore, qui n'hésitait pas à imposer lourdement même les Liens ecclésiastiques pour se procure]- les ressources indispensables à ses incessantes entreprises militaires. L"évê(pie de Leucade afiirina à Luitprand qu'il était tenu de remettre annuellement à l'empereur, non à titre d'impôt extraordinaire, mais à titre de redevance régulière, la sonnne énorme de cent sous d'or ])our son seul petit diocèse, et que tous les autres prélats de l'empire étaient taxés dans les mêmes proportions '.
Après un assez long séjour à Leucade, les navigateurs remirent à la voile le 14 décembre ''. Comme presque tout l'équipage avait déserté, il n'était j)rol)al)lenient })lus possible de gagner Otrante, et l'on prit la route de Corlbu. Le 18 décembre, on atteignit cette île ''. Avant toute permission de débar(|uer, les voyageurs re(,'urent la visite du stratigos impérial du thème des Sept Iles, qui avait ici sa résidence. C'était un vieillard aux cheveux blancs , d'aspect jovial, de manières aimables, lieau parleur, toujoiu-s souriant, un vrai démon au demeurant, comme il le prouva par sa conduite envers l'andjassadeur et sa suite. Il était originaire de Cherson et se nommait Michel. C'était du reste, on va le voir, une vieille comiaissance de l'évèque.
Ce séjour de Corlbu lut tout aussi maussade que celui de Leucade. Dahord, au moment ])récis de l'arrivée, une triple et lormidable secousse de tremlilement de terre était venue épouvanter les voyageurs. L il<' entière en a\ait été profondément ébraidée ■'. Puis, trois jours
I 'l<'ii.-^ l<'s cviciiic-: gvcs cepcndiint, ne ru>-rinb]aient pas ;'i celui de Leucade. téinoio cet admirable Nir.plion-. (■■vc'iu.- df3 Milet. ipii r..nsacrail sa vie à la reconstitution des i)r()vinces grecques d'Italie (v..y. p. <;77). it'iiioiu cm-ore ces pieux jinlats (inc je cite en note de la jiagc (!72.
■J ^ "V. paLTC 6.'>il. — li'cvêcpic do Corfou |iayait annuellement (pùnze l-enlinaria.
.'i. Voyez, au .-ujct d'' tcuite- ces dates rectilii'es, Zampélios. oy*. c/V., note.'>7-l.
I. l'Murli prcniière fois, l'antique Corcyre paraît ici -ous son nom moderne de Coryplios.
.•. (.'r tremblement de terre dut être très violent et s'ùtendit sur une immense étendue de pays. U
A r I XIÈME SIÈCLK.
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après, le 21 décembi. , ..;.^ la (iwatiièine liturc ilujour, «li.,.,..i .,,„■ .•• ])rc'lat était t\ table chez le strati^ros, une prfsqiw r(iW]Ml" /. |îj.«e
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Couverture de l'évangi-liairc dit d'Otlion III, conscrit- à Aix-la-ChapcUc. XI» siècle. (D'aprî-s les Annalet archMoyiqMfi i!e Dldroii, t. XX,)
(le soleil mit le comble à la terreur gén(^'rale '. Luitprand, qui ne
est mentionné par plusieurs chroniqueurs. Léon Diacre (pp. 68, 69, de l'édit. de Bonn) en parle arçc quelque détail, mais il commet une légère erreur de d^i' T "îo de ClandiopoU», d»n« raiiciennc Galatie, fut complètement détruite.
1. Cette éclipse, dont la date exacte doit être fixée au 22 décembre, est égmlement meotioiiDée par
r,02 UN EMPEREUR BYZANTIN
doute de rien , ne manque pas de voir dans ce phénomène un signe de la colère céleste k l'adresse du stratigos Michel. Celui-ci, en effet, avait déjà commencé à lui faire subir toutes sortes d'avanies. c( Hélas, s'écrie douloureusement l'éveque, l'éclipsé lui fit peur, mais elle ne le changea point ! il continua à nous faire souffrir comme devant. » Lors de son premier passage au printemps, lorsqu'il se rendait à Constantinople, Luitprand, parmi les présents que l'empereur Othon lui avait remis pour être distribués aux hauts hommes de Byzance, avait choisi un très précieux bouclier, artistement ciselé et doré, et en avait fait présent au fils du stratigos. A son retour, il fit encore don, cette fois au père, d'une de ses plus belles étoffes dont l'acquisition à Constantinople lui avait causé tant d'ennuis. Croirait-on que le méchant homme, au lieu de témoigner quelque reconnaissance à l'éveque de procédés aussi délicats, s'amusa aie retenir sous divers prétextes et contre tout droit, malgré ses supplications , vingt jours durant. Et pendant tout ce temps le malheureux ambassadeur, qui ne voyait vraiment pas la fin de ses peines, dut se nourrir à ses frais, ce qui était en dehors de tous les usages diplomatiques de l'époque.
Le stratigos, répondant aux instructions officielles expédiées de Constantinople, avait bien écrit aux autorités supérieures de la capitale qu'il s'empresserait, dès l'arrivée de Luitprand, de le remettre aux mains du chitonite ' Léon, chargé de transporter jusqu'à Ancône l'ambassade allemande sur un navire de la flotte impériale. Mais il n'en fit rien, probablement dans l'espoir d'arracher encore quelque présent à son captif, et la détention de l'éveque eût pu durer longtemps encore si le chitonite ne s'était enfin lassé d'attendre. Le 7 janvier 969, l'éveque eut permission de se remettre en route.
Exploité par le stratigos, Luitprand le fut encore par le héraut ou courrier chargé de l'amener au navire qui devait le transporter. Ce misérable se fit donner presque de force un présent précieux, un vase
divers chroniqueurs, Léon Diacre en fut témoin oculaire à Constantinople, où il étudiait à ce moment les lettres (p. 72 de l'éd. de Bonn). Ce fut une éclipse presque totale. Le ciel était parfaitement dégagé de nuages. On vit les étoiles au ciel, tant l'obscurité était intense. La terreur fut universelle. Les églises se remplirent de suppliants. — ■ Voyez plus loin, page G67. 1. Chambellan.
AI l'IXIÈME SIELLK. 668
valant une livre d'argent, puis il chercha »\ dévaliser l'évêque. N'y ayant pas réussi et probablement d accord avec le stratigos, il chercha enfin t\ décider le capitaine du navire à se débarrasser de ses voyageurs en les abandonnant à la pointe de l'île, où ils périraient sans doute de faim. Luitprand est fort afiirmatif dans tout ce récit. Peut-être bien cependant la peur lui lit-elle voir des choses qui n'existaient pas en réalité. En tout cas, toutes ces mésaventures du pauvre homme nous donnent une singulière idée des relations qui existaient pour lors entre Latins et Byzantins dans les parages de l'Adriatique et de l'Italie. Une haine effroyable divisait les deux races.
Le récit de l'évêque de Crémone ne va pas plus loin, du moins l'unique manuscrit retrouvé de sa relation , manuscrit qui, on le sait, a été perdu depuis , s'arrêtait brusquement en ce point ; le reste avait disparu. Les dernières lignes que nous possédons de ce précieux récit, si malencontreusement tronqué, sont consacrées A une amère et plaisante récrimination de l'évêque contre les divers Michel auxquels il avait eu la maie fortune d'avoir affaire durant ce long exil en terre byzantine. C'était, on le sait, un des noms les plus communs à Constantinople , saint Michel y étant un des saints le plus en renom. Luitprand enveloppe dans une commune malédiction : et le diabolique et cupide stratigos de Corfou, et son gardien de Constantinople qui, lui aussi, s'appelait Michel et l'avait tant tourmenté dans cette triste demeure de là-bas, et son drogman enfin, ce diasostis qui l'avait mené de Constantinople àLépante, et qui répondait au même nom. a Celui-IA, du moins, dit l'évêque, était un simple', mais sa sainte simplicité faillit me coûter aussi cher que la perversité des autres. » Probablement que l'ambassade, par la bêtise de son guide, avait failli plusieurs fois tomber dans de mauvais pas sur ce dangereux chemin de la capitale à I^épante. La phrase est brusquement interrompue au milieu d'une pieuse invocation au seul et vrai Michel, le grand et saint archange « dont le nom glorieux, dit le divin prélat, me console et me consolera toujours de ce que j'ai eu à souffrir de ses infimes homonymes. »
Force nous est donc de quitter ici Luitprand. Le chitonite Léon dut déposer à Ancône, vers le 10 janvier DGO, l'ambassade qui lui était
G64 UN EMPEIlEUIl BYZANTIN AU DIXIÈME SIÈCLE.
confiée. Il eût été bien intéressant de connaître les détails de l'arrivée de Luitprandet de sa réception à la cour de ses maîtres, d'entendre le récit brCdant de ses premières plaintes ardentes contre les Grecs qui l'avaient si mal reçu. Malheureusement il y a peu d'espoir qu'on retrouve jamais la fin de cette relation précieuse qui nous est parvenue ainsi mutilée.
J'achève ici le récit des événements dont l'Italie fut le théâtre depuis l'échec de l'ambassade de Luitprand, c'est-à-dire depuis la fin de l'an 9G8 jusqu'au mois de décembre de l'année suivante.
La mission de l'évêquc de Crémone avait entièrement échoué. Othon réclamait de gré ou de force la possession de l'Italie entière comme partie intégrante de l'empire d'Occident qu'il venait de relever. Nicéphore , non seulement se refusait à céder à l'amiable la moindre parcelle des territoires qui lui appartenaient encore dans ces parages, mais il sommait Othon d'avoir à évacuer la péninsule tout entière et à lui restituer tous les droits souverains sur ces provinces, droits dont il se considérait comme l'unique héritier légitime en qualité de successeur de Constantin.
Othon, qui avait été attendre à Rome puis à Ravenne le résultat de l'ambassade de Luitprand, avait consacré ce temps de répit à s'occuper plus exclusivement des affaires d'Allemagne. Le malheureux évêque, strictement surveillé par les B3'zantins, s'était vu dans l'impossibilité de faire parvenir à son maître le moindre message. On fut donc fort longtemps sans aucune nouvelle de lui; mais assez de mauvais bruits couraient, et ce silence prolongé de l'évêque, son absence qui s'éternisait, en disaient assez long pour qu'on fût, bien avant son retour, pleinement édifié à la cour germanique sur le total insuccès de sa mission et sur les dispositions résolument hostiles du gouvernement de Byzance. On avait aussi dû y apprendre l'arrivée dans les ports du thème de Longobardie de cette flotte de secours que Luitprand avait vu partir au mois de juillet. Enfin, on devait être à Ravenne fort au courant des menées d'Adalbert et de son frère Conon et du mal qu'ils se donnaient pour lever des troupes et trouver des
JllirBBKUR BYZ.VM1.\.
auxiliaires aux Byzantins. Othon n'eut donc pas besoin d'attendre le retour de son envoyé et d'écouter l'amer récit de ses griefs et de ses récriminations contre Nicéphore, pour comprendre que tout espoir d'une solution pacifique était perdu et qu'il n'avait plus à compter que sur la force des armes pour chasser les Grecs d'Italie. Sans plus se préoccuper de Luitprand alors à peine sur la route du retour, il se décida à tenter sur l'heure l'aventure, et, quittant Ravenne, prit une fois encore avec son armée la route du sud. Pleinement rassuré du côté de l'Allemagne ou sa puissance ne rencontrait plus guère d'obstacles, le césar germanique tenait à ne pas différer davantage cette prise de possession de l'Italie méridionale qu'il avait inutilement tenté d'obtenir par les voies pacifiques et qui lui paraissait le complément nécessaire, indispensable, de la restauration de l'empire occidental. L'occasion était d'autant plus propice qu'il savait en ce moment l'empereur Nicéphore occupé avec les meilleures forces de la monarchie byzantine à combattre les Sarrasins au delà du Taurus. Peut-être bien même est-ce la nouvelle de la marche en avant d'Othon qui détermina précisément vers ce moment le brusque retour de Nicéphore à Constantinople dès avant la prise d' Antioche ?
(( Pareil à une lionne à laquelle on aurait pris ses petits, )) Othon suivit vers l'Apulie la route qui longe l'Adriatique. Il dut se mettre en marche dans le courant de l'automne de l'an 968. Le 31 octobre, il se trouvait encore à Ravenne. Le 2 novembre, sur le territoire de Fermo,il signe une ordonnance dans le préambule de laquelle il annonce à ses peuples qu'il va combattre les Grecs (( en Apulie )) et leur ravir les portions de son royaume itahen' qu'ils détiennent encore injustement. Le 16 novembre, il est à Aterno ', dans la marche de Camerino. A partir de ce moment on perd, hélas, la trace de l'armée allemande et de son chef, qui, brûlant, conquérant et pillant, s'avançaient dans la direction de la Calabre. Aucun document ne nous est parvenu, qui nous donne un détail quelconque sur cette marche en avant. Nous